Le roman La viajera de Karla Suárez : une réécriture moderne de l’Odyssée1
p. 231-244
Texte intégral
1La viajera (La voyageuse, 2005) est le deuxième roman de l’écrivain cubaine Karla Suárez. Née en 1969 à La Havane à Cuba, où elle étudie la guitare classique et l’ingénierie électrique, Suárez a émigré de Cuba en 1998. Après son émigration, elle a vécu à Rome, à Paris et à Lisbonne, où elle vit encore aujourd’hui2.
2La viajera raconte l’histoire de Circé, qui s’identifie à la « voyageuse » du titre du roman. Elle quitte son lieu d’origine, La Havane, pour chercher son vrai chez-soi dans le monde, une ville qu’elle appelle son « Ithaque3 ». Sa recherche est caractérisée par une inquiétude constante, qui la pousse à repartir sans cesse et la conduit d’un pays à l’autre. Bien que le roman puisse être lu sans connaissance réelle de l’œuvre homérique, il gagne de nouvelles perspectives si on l’analyse à partir de d’Odyssée, qui sert bien de toile de fond à l’ensemble du texte. Vu sous cet angle, La viajera constitue une réécriture de l’Odyssée d’un point de vue féminin moderne. Car la protagoniste principale, Circé, représente l’incarnation féminine d’un Ulysse errant entraîné par la Wanderlust, complétée par les éléments de féminité inhérents à la figure de la Circé homérique. Presque à la manière de Joyce, le roman utilise un réseau dense de références à l’Odyssée. L’errance existentielle de la protagoniste, qui est décrite ici en référence à un Ulysse centrifuge, entraîne une réinterprétation fondamentale du « chez-soi » et du « retour à la maison » qui s’écarte des définitions habituelles et donne ainsi une image nuancée des sensibilités modernes.
3Contrairement aux autres émigrés cubains qu’elle rencontre en chemin, Circé ne rêve pas de retourner un jour à Cuba. Son amie Lucía, qui est l’homologue centripète de Circé dans le roman, ne la comprend pas. Car bien que Lucía ait également quitté Cuba et soit restée à l’étranger, elle regarde toujours en arrière avec une certaine nostalgie4. La nostalgie du retour chez soi – ou, dans le cas de Circé, l’absence de cette nostalgie – est l’un des thèmes principaux du roman. La situation d’exil atypique d’une femme cubaine, qui a un rapport à l’émigration et à son pays loin des stéréotypes habituels, est décrite au moyen de la réécriture de l’Odyssée et sert ainsi à désigner une identité hybride de nature fluide et dynamique dans un contexte post-colonial.
4Dans la partie principale du roman, le récit alterne entre le présent à Rome, où Circé rend visite à Lucía et à son mari Bruno, et la narration des voyages passés de Circé sous la forme d’un journal intime, qu’elle donne à Lucía pour que celle-ci le lise à son arrivée. Ces deux volets narratifs font à leur tour partie d’une rétrospective (Piensa Lucía) de 22 minutes dans laquelle Lucía se souvient de la visite de son ami environ un an plus tard. On apprend que Circé et Lucía se connaissaient déjà depuis Cuba, où elles se sont retrouvées par hasard le jour de leur voyage à Sao Paulo. Au Brésil, lorsque Lucía a perdu son logement, Circé l’a accueillie dans son petit appartement où elles ont vécu ensemble pendant un an. Plus tard, Circé quitte le Brésil et poursuit son voyage tandis que Lucía, qui a rencontré l’Italien Bruno, s’installe avec lui à Rome. Lorsque Circé se présente enfin à Rome avec un petit enfant dont elle n’avait jamais parlé à Lucía auparavant, son journal intime est censé apporter des réponses à toutes les questions de son amie. Circé elle-même ne l’appelle pas un journal intime, mais un « carnet de bord5 » (p. 30 ; « Cuaderno de Bitácora », p. 32)6, utilisant ainsi un terme du monde maritime. Lorsque Circé présente à Lucía son « carnet de bord », elle déclare :
Soy la Circe escapada de su isla para echarse a navegar, y sin bitácora no hay viaje. (p. 32)
Je suis la Circé échappée de son île qui a pris la mer, et sans carnet de bord, pas de voyage. (p. 30)
5La protagoniste principale du roman s’identifie donc à une « Circé échappée de son île » et assume le rôle de l’Ulysse errant. C’est à travers la lecture du « Cuaderno de Bitácora » de Lucía à Rome que nous connaissons Circé et, en même temps, nous ressentons les réactions immédiates de Lucía aux écrits de son amie. En même temps, les étapes du voyage de Circé décrites dans son « carnet de bord » structurent la division du roman en parties I à IV : bien que la table des matières ne l’indique pas, la partie I couvre le temps de Circé au Brésil, la partie II le temps passé au Mexique, la partie III son temps en Espagne et la partie IV ses années en France7.
6Cette division est particulièrement importante en ce qui concerne le rapport que le roman établit avec l’Odyssée homérique. En effet, les références du roman à cette dernière se trouvent à la fois dans le paratexte et dans le texte lui-même. Dans le premier cas, chacune des quatre parties ainsi que le prologue et l’épilogue (Piensa Lucía) du roman sont précédés d’une citation de l’Odyssée. Le tableau suivant reprend les vers de l’Odyssée cités dans le paratexte du roman, ainsi que leur position stratégique :
Citations de l’Odyssée dans le paratexte de La viajera
| La viajera | Vers cités | Position | Contenu |
| p. 11 | Od. 10.501 | Précédant le prologue | Ulysse à Circé, s’interrogeant sur le prochain voyage |
| p. 19 | Od. 10.490–2 | Précédant Parte I (Brésil) | Les instructions de Circé : Tirésias (katabasis) |
| p. 119 | Od. 12.73 ; 85 ; 87–8 ; 103 –4 | Précédant Parte II (Mexique) | Les instructions de Circé : Scylla et Charybde |
| p. 178 | Od. 12.325 ; 329 ; 330 ; 332 ; 333–4 | Précédant Parte III (Espagne) | La faim d’Ulysse et de son équipage, piégés sur l’île d’Hélios |
| p. 263 | Od. 7.244–8 | Précédant Parte IV (France) | Ulysse parlant de Calypso chez les Phéaciens |
| p. 339 | Od. 10.483–4 | Précédant l’épilogue | Le désir d’Ulysse de rentrer chez lui |
7Comme le tableau le suggère, chaque étape du voyage de Circé (Brésil, Mexique, Espagne, France) correspond à l’une des stations de l’aventure d’Ulysse, le prologue et l’épilogue du roman désignant le début et la fin (provisoire) des voyages de Circé. Dans ce contexte, les citations paratextuelles précédant les chapitres donnent déjà une indication de l’épisode homérique auquel il est fait allusion dans l’étape suivante du roman. De cette façon, les références homériques dans le texte et le paratexte se complètent efficacement. En ce qui concerne les citations paratextuelles, il est frappant de constater qu’elles sont toutes tirées des livres qui décrivent le séjour d’Ulysse chez les Phéaciens et font surtout partie du récit de ses aventures (chants 9–12)8. De plus, nous remarquons que les trois premières citations paratextuelles ainsi que la dernière sont tirées de conversations entre Circé et Ulysse. Cette sélection est particulièrement significative, car dans cette réécriture d’Odyssée, Circé et Ulysse fusionnent en un seul personnage. En conséquence, Suárez omet toutes les épithètes et descriptions masculines qui désignent en fait l’Ulysse homérique.
8Sur la base de ces observations, on peut noter d’importantes similitudes en ce qui concerne la structure narrative de La viajera et de l’Odyssée : le séjour de Circé dans la maison de Lucía à Rome peut être comparé au séjour d’Ulysse à la cour des Phéaciens. Dans l’Odyssée comme dans La viajera, nous ne sommes pas directement témoins des expériences de voyage du protagoniste, mais nous les connaissons par le biais d’une analepse, qui vise à satisfaire la curiosité des hôtes du protagoniste, respectivement Lucía et les Phéaciens. Dans La viajera, cette analepse prend la forme du « carnet de bord » de Circé, tandis que dans l’Odyssée, elle constitue le récit de l’errance d’Ulysse (Od. 9–12). Les deux analepses sont également situées au point du récit où le protagoniste est arrivé à la dernière étape de son voyage : Ulysse raconte ses aventures en Phéacie, sa dernière étape avant Ithaque, tandis que Circé remet à Lucía son « Cuaderno de Bitácora » à Rome, sa dernière étape avant la Grèce. Alors que seules quatre des aventures d’Ulysse ont un équivalent dans le « Cuaderno de Bitácora », les étapes du voyage de Circé sont organisées dans le même ordre que les aventures homériques. L’analyse suivante de passages sélectionnés montrera comment ces références aux différentes étapes du voyage d’Ulysse, telles qu’elles sont signalées par les citations en paratexte, se manifestent dans les différents chapitres du roman.
9La citation paratextuelle, qui précède la première partie du roman, se présente comme suit (p. 19) :
PARTE I
« Ante todas las cosas, habéis de emprender un viaje
a la morada de Hades y de la venerada Perséfone
para consultar el alma del tebano Tiresias, adivino ciego… »
HOMERO, La Odisea9
« Mais il vous faut d’abord entreprendre un autre voyage
vers les maisons d’Hadès et de la grande Perséphone
afin d’y consulter l’âme du Thébain Tirésias, devin aveugle… »
HOMÈRE, L’Odyssée10
10Les vers homériques cités en espagnol sont Od. 10.490–311. Dans l’Odyssée, ils représentent les instructions de Circé concernant la visite d’Ulysse aux Enfers et sa consultation de Tirésias. Comme nous le verrons plus loin, la citation annonce la première étape du voyage de Circé, le Brésil, qui est l’équivalent, dans le roman, des Enfers homériques.
11Après son arrivée à São Paulo et son séjour chez des amis pendant les premiers mois, Circé s’installe dans un minable appartement d’une pièce dans un immeuble délabré (p. 36–7). Néanmoins, elle est de bonne humeur et profite de son indépendance nouvellement acquise. Dans son nouvel immeuble, Circé se lie bientôt d’amitié avec son voisin colombien, un homme plus âgé appelé Santiago Tirelli (p. 38–9, 42–3). Elle est fascinée par l’esprit vif de cet homme qui a beaucoup voyagé et qui « déborde d’histoires qu’il raconte avec des étincelles dans les yeux en caressant sa barbe blanche » (p. 41 ; « está lleno de historias que cuenta con los ojos chispeantes, mientras se acaricia la barba blanca », p. 43). Cet homme, qui est doté d’une riche expérience de vie, semble avoir une philosophie de vie similaire à celle de Circé. Tout comme Circé suit ses instincts pour trouver sa ville, Santiago s’appuie sur « [s]on conseiller : le Yi King » (p. 41 ; « Su consejero : el I-Ching », p. 43)12. Ce livre chinois sert de manuel de divination s’il est utilisé de manière spécifique (p. 82). Circé y fait référence de manière répétée comme « l’oracle » (p. 81, 86 ; « el oráculo », p. 82, 87) dont les prophéties sont prononcées par Santiago. Cependant, les prophéties sont plutôt un passe-temps amusant. Lorsque Santiago fait un jour semblant de « lire » dans les yeux de Circé et lui livre théâtralement une prophétie inventée, Circé commente dans son journal :
Santiago oráculo de la fantasmagoría, inventor de la risotada, trasgo que alimenta mis manías cerebrales de organizar el caos. (p. 87)
Santiago, oracle de la fantasmagorie, inventeur du ricanement, lutin qui alimente mes manies cérébrales d’organiser le chaos. (p. 86)
12Considéré à la lumière de la citation du début de ce chapitre, le drôle et sympathique Santiago avec son appareil de divination apparaît comme une version démythifiée du Tirésias homérique. Cette correspondance est déjà indiquée par son nom. Les quatre premières lettres de son nom de famille « Tirelli » (« Tire- ») correspondent au début de « Tiresias », la version espagnole du nom du devin, tandis que « Santiago » partage avec lui les lettres « s » et « -ia- ». En outre, le fait que Santiago soit myope – et Circé souligne l’ironie d’avoir « une discussion sur les visions » avec quelqu’un qui est « presque aveugle », peut être considéré comme une allusion spécifique à la cécité de Tirésias :
[…] descubri que Santiago es miope y usa lentes. Esta noche andaba con unos espejuelos gordísimos y eso de hablar de visiones con uno medio ciego tiene algo de sarcástico […]. (p. 81-2)
[…] j’ai découvert que Santiago est myope et qu’il a besoin de lunettes. Ce soir-là, il avait des verres très épais, et une discussion sur les visions avec un type presque aveugle a un côté sardonique […] (p. 80-1).
13Et pourtant, les prophéties de Santiago, que Circé appelle un « oracle de la fantasmagorie », ne sont pas à prendre au sérieux. L’Ulysse homérique, en revanche, rencontre l’âme de Tirésias (ψυχὴ Θηβαίου Τειρεσίαο, Od. 11.90) aux Enfers. En raison de cette démythologisation, il semble que le Yi-King soit la seule chose qui reste de la sphère du surnaturel qui était si importante dans l’Odyssée. En outre, étant donné la correspondance entre Santiago Tirelli et le Tirésias homérique, l’immeuble délabré dans lequel vivent Circé et Santiago, et que Lucía décrit comme « horrible » (p. 44) (« horrendo », p. 46), pourrait être interprété comme une version démythifiée du Monde souterrain homérique.
14À la fin de la Partie I, nous apprenons que Circé va quitter le Brésil et se rendre à Mexico-City, où une amie l’attend déjà (p. 118), tandis que Lucía reste au Brésil avec son fiancé Bruno. L’épisode suivant de Mexico-City constitue l’équivalent du roman de l’aventure homérique Scylla et Charybde. Cela est déjà indiqué par la citation qui précède le chapitre. Au Mexique, Circé vit avec un Vénézuélien nommé Carlos et une Polonaise nommée Elzbieta, qui représentent une version démythifiée des monstres marins homériques. Comme dans le cas de Santiago, l’orthographe et la consonance des noms des personnages ressemblent à leurs homologues homériques : le prénom du colocataire masculin de Circé, « Carlos », partage les trois premières lettres avec « Caribdis » (« Car- »), tandis que le début de son nom de famille « Carriedo » correspond aux quatre premières lettres du nom homérique (« Ca[r]ri- »). « Elzbieta » et « Escila » se ressemblent également, dans la mesure où elles partagent les voyelles (« E-i-a ») ainsi que d’autres lettres. Sur le plan thématique également, plusieurs points suggèrent le parallèle souhaité avec l’Odyssée qui ne peuvent pas tous être mentionnés ici. En bref, on peut dire qu’alors que dans l’Odyssée, les monstres marins ne sont que des obstacles à Ulysse et ont une connotation clairement négative – ils font partie de l’Autre sinistre et représentent donc une menace – dans La viajera, ils ne sont pas unidimensionnels, mais se révèlent en réalité inoffensifs. Contrairement à l’Ulysse homérique, Circé n’approche pas les « monstres » de manière défensive, mais se lie d’amitié avec eux.
15Mais bientôt, Circé ressent le besoin de repartir. Lorsque Carlos lui apprend que le chanteur de son groupe les a quittés au pied levé, mettant en péril un voyage prévu en Espagne, elle saisit l’occasion et se rend à Madrid en tant que nouvelle chanteuse principale (p. 172-7). En fait, la vie de Circé est caractérisée par un mouvement continu (« cinética », p. 191-2, 260). Ses déplacements sans relâche vont de pair avec son rejet général de la nostalgie13 ainsi que de tout mouvement vers l’arrière. Plus tard, lorsque Circé est à Paris, elle refuse la possibilité de retourner à Madrid, en déclarant : « Le mot “revenir” me fait le même effet que halte, stop, the end. Il ne me plaît pas » (p. 325 ; « La palabra “volver” me suena a alto, stop, the end. No me gusta » p. 318 ; cf. p. 320). Dans sa recherche existentielle, elle s’identifie à l’éternel vagabond Ulysse, qui n’est revenu que pour repartir :
Una ciudad. Yo estoy buscando una ciudad. [… ] Mis raíces. ¿Dónde están? ¿Qué quiere decir buscar una ciudad? Odiseo demoró 20 años para regresar a Ítaca, era un regreso al punto de partida. Moisés demoró 40 años buscando la tierra a la que él nunca pudo llegar. Pero Odiseo luego partió, volvió sólo para recomenzar, no pudo permanecer, no podía. (p. 258)
Une ville. Je cherche une ville. […] Mes racines. Où sont-elles ? Que signifie chercher une ville ? Odisseus a mis vingt ans à revenir à Ithaque, c’était un retour au point de départ. Moïse en a passé quarante à chercher la terre qu’il n’a jamais pu atteindre. Mais ensuite Odisseus est reparti, il est retourné juste pour recommencer, il n’a pas pu rester, il ne pouvait pas. (p. 263)
16Quand Circé, en Espagne, découvre qu’elle est enceinte, elle écrit dans son « Cuaderno de Bitácora » :
Ulises, se llamará Ulises, el hijo de Circe no puede tener otro nombre, cambiaremos la historia, recomenzaremos a contarla: ella llegó de una isla lejana buscando su ciudad, se detuvo, tenía tanta hambre, y entonces sintió un canto. Era la isla donde moraba el magnífico Odiseo, deidad poderosa, que se apropió de su vientre. Ulises, te llamarás Ulises. (p. 231)
Ulysse, il s’appellera Ulysse, le fils de Circé ne peut pas avoir un autre prénom, nous changerons l’histoire, nous la raconterons autrement : elle est arrivée d’une île lointaine à la recherche de sa ville, elle s’est arrêtée, elle avait tellement faim, et elle a entendu un chant. C’était l’île où demeurait le magnifique Odisseus, divinité puissante, qui s’est approprié mon ventre. Ulysse, tu t’appelleras Ulysse. (p. 234)
17Le nom que Circé décide de donner à son fils est « Ulises14 ». En même temps, elle annonce de manière programmatique qu’elle va réécrire la vieille histoire. En plus de l’Odyssée, cela pourrait également être lu comme une allusion à l’ancienne Télégonie, dans laquelle le fils de Circé, issu d’Ulysse, s’appelle Télégonus. Selon sa nouvelle version du mythe, Circé est maintenant celle qui est à la recherche de sa ville, tandis qu’Ulysse est une « divinité puissante » vivant sur une île, « qui s’est approprié [s]on ventre » (p. 234). Par conséquent, cette nouvelle Circé représente tout ce qui définit à la fois la Circé homérique et l’Ulysse errant. Comme il s’avère plus tard, son fils Ulises sera une nouvelle incarnation de ce dernier. En même temps, l’héroïne de La viajera prend le contrepied de cette idée traditionnelle selon laquelle pour être mère et élever ses enfants il faudrait avoir une stabilité géographique. Elle ne se détache pas de la famille comme ses prédécesseurs littéraires masculins chez Dante et dans de nombreuses adaptations ultérieures de l’Odyssée homérique (D’Annunzio, Pascoli, Cavafy, Kazantzakis, pour n’en citer que quelques-uns) où la Wanderlust s’accompagne presque toujours d’un détachement de la famille et du foyer, qui mène finalement à l’indépendance et la liberté du héros masculin. Au contraire, pendant son voyage, Circé a un enfant, ce qui ne l’empêche pas de continuer son chemin. De mème, elle prend le contre-pied de l’idée reçue selon laquelle lorsque l’on a émigré on ne rêve que d’une chose, c’est de revenir dans son pays d’origine. Le roman remet donc en question à la fois l’image traditionnelle de la femme et celle du migrant.
18De manière plus générale, la transformation de l’Odyssée dans La viajera peut être interprétée comme une appropriation post-coloniale d’un mythe européen, si nous définissons le terme post-colonial non pas comme simplement anti-impérialiste, mais dans un sens plus large. Car La viajera aborde principalement la problématique de l’identité post-coloniale en décrivant le parcours d’une femme cubaine, qui se voit comme une descendante d’un autre Ulysse qui va raconter à nouveau sa célèbre histoire. L’Europe étant insignifiante pour la compréhension de soi et l’identité de Circé, les références directes à l’ancien contexte colonial sont rares dans le roman15. Ce qui la caractérise le plus, c’est sa recherche incessante d’identité à travers le lieu. L’identité de Circé ne se construit pas sur la base de l’altérité, ce qui ne ferait que confirmer la dichotomie entre le Soi (colonisé) et l’Autre (colonisant). Elle est plutôt définie par son caractère indéfinissable, qui remet en question (et déconstruit) les concepts conventionnels de l’identité. Dans La viajera, la culture des colonisateurs telle que représentée par l’héritage de la Grèce antique n’est pas simplement acceptée ou rejetée, mais réélaborée de manière créative et donc transformée rétroactivement. Peut-être qu’ici, où l’on ne trouve aucune distanciation explicite de la culture coloniale européenne, on peut enfin parler d’une véritable décolonisation de la littérature classique. Car il ne semble pas nécessaire de justifier qu’une femme cubaine puisse s’identifier à Ulysse comme un prédécesseur mythique. Au contraire, cela apparaît comme quelque chose de tout à fait naturel et qui ne pose aucun problème pour le personnage de Circé. Par conséquent, la dichotomie entre colonisé et colonisateur semble dépassée. L’Odyssée, une œuvre classique du canon occidental, est détachée d’une interprétation unilatérale et eurocentrique et ainsi placée dans un contexte universel et interculturel.
19De fait, Circé ne veut pas être un porte-parole du peuple cubain, et résiste avec véhémence à être étiquetée comme tel. Il s’avère que si les Cubains sont accueillis à bras ouverts dans des cercles qui font preuve de solidarité avec Cuba, on s’attend aussi à ce qu’ils veuillent y retourner16. Ainsi, lors d’une soirée au Brésil, Circé est présentée par Lucía en tant qu’étudiante :
Lucía me presentó como si yo estuviera estudiando en la universidad, dijo que era mejor así, porque a esta gente de la solidaridad con Cuba no le gusta mucho lo de los cubanos quedados. ¡Qué bobería! Yo no me quedé en ninguna parte, simplemente vine, me transferí. (p. 40)17
Lucía m’a présentée comme étant étudiante, elle m’a dit qu’il valait mieux, ces gens, <sic> très attachés à la solidarité avec Cuba, regardent d’un mauvais oeil les Cubains qui ne sont pas « rentrés ». C’est idiot ! Je ne suis rentrée nulle part, je suis simplement venue, je me suis transférée. (p. 38)
20Quand Circé refuse ensuite de parler de Cuba lors d’un événement de solidarité, elle se voit confrontée à un manque de compréhension et même à de la colère. Dans son journal, elle commente l’incident comme suit :
Ser cubano a veces se convierte en mucho más que un gentilicio cualquiera, pero yo no permito que nadie me convierta en marioneta. Qué absurdo! (p. 41)
Être cubain donne parfois plus de responsabilités qu’une appartenance quelconque, mais je ne laisserai jamais personne me transformer en marionnette ! Il ne faut pas exagérer ! (p. 39)
21Circé n’aime pas être cataloguée. Elle ne se définit ni par son pays d’origine, ni par une autre affiliation fondée sur l’origine. Contrairement à beaucoup d’autres émigrants latino-américains, qui veulent soit retourner dans leur pays d’origine idéalisé, soit même chercher leurs racines en Espagne, la terre supposée de leurs ancêtres, Circé n’accorde pas d’importance aux concepts conventionnels de foyer et d’appartenance. Le fait qu’elle finisse par s’installer en Europe est davantage le fruit du hasard que d’une intention particulière de sa part. Car Circé a sa propre définition du foyer, qui n’est pas liée aux origines nationales ou ethniques. Ainsi, lorsqu’on lui demande pourquoi elle a quitté Cuba, sa réponse est toujours la même :
[…] es mi única verdad. Tengo que buscar a mi ciudad. Tu ciudad no es por fuerza donde tú naces y mi ciudad no es La Habana, eso lo sé desde hace tiempo. (p. 73)18
[…] c’est ma seule vérité : je dois chercher ma ville. Notre ville n’est pas forcément le lieu de notre naissance et ma ville n’est pas La Havane, je le sais depuis longtemps. (p. 72)
22Dans le contexte de la réception post-coloniale des classiques, le terme qui se rapproche le plus du concept d’identité individuelle de Circé est celui d’« hybridité », au sens d’un type nouveau et mixte d’identité culturelle qui est en constante évolution et dans un processus de changement continu19. Cette identité « hybride » est renégociée au sein d’un « troisième espace » (« third space ») qui émerge dans l’« entre-deux » (« in between ») des cultures. Selon ce concept, qui a été théorisé pour la première fois par Homi K. Bhabha (The Location of Culture, 1994), les cultures ne doivent pas être perçues comme des unités statiques, mais comme des espaces d’échange qui subissent une transformation continue20. Par sa transformation de l’Odyssée, La viajera reformule ainsi l’identité culturelle d’une manière qui s’écarte des anciennes dichotomies.
23En ce qui concerne les références spécifiques à l’Odyssée, elles sont également présentes dans la deuxième partie du roman. Dans la Partie III, par exemple, Madrid correspond à l’île du dieu du Soleil Hélios (Thrinacrie), bien que certaines scènes fassent également allusion aux épisodes homériques de Calypso et Circé. Dans la partie IV, le séjour de la protagoniste à Paris correspond à l’épisode de la Calypso homérique (Ogygia). À Paris, Circé travaille comme femme de ménage pour une vieille dame nommée Karin, qui constitue l’équivalent de la Calypso homérique dans le roman (comme dans le cas de Santiago Tirelli, Carlos Carriedo et Elzbieta, le nom de Karin présente une similitude avec celui de son homologue homérique, qui se manifeste ici par le son identique des deux premières lettres [ka] dans Karin et Calypso.) Discuter de la multitude de références insérées dans le roman à l’hypotexte homérique au niveau thématique, dépasserait malheureusement le cadre de cette brève présentation21. Toutefois, le tableau suivant illustre les principales correspondances d’épisodes et de personnages entre La viajera et l’Odyssée homérique22. Afin d’attirer l’attention sur les parallèles au niveau verbal, nous donnons tous les noms de personnages dans leur forme en espagnol.
Principales correspondances entre épisodes et personnages
| La viajera | L’Odyssée | ||||||||
| niveau narratif | chapitre | endroit | personnage | niveau narratif | chant(s) | endroit | personnage | ||
| Le voyage centrifuge de Circé | récit second | Parte I-IV | Italie | Lucía | Le voyage centripète d’Ulysse | Récit premier | 6-13 | Phéacie | Feacios |
| Analepse : Quaderno de Bitácora | Parte I | Brésil | Santiago Tirelli | Analepse : Récit d’Ulysse | 11 | Les Enfers | Tiresias | ||
| Parte II | Mexique | Carlos Carriedo et Elzbieta | 12 | Escila y Caribdis | |||||
| Parte III | Espagne | Carlos Wasim | 12 | L’île d’Helios Ogygie | Compagnons d’Ulysse Hermes | ||||
| Parte IV | France | Karin | 7, 12 | Ogygie | Calipso | ||||
| Récit premier | Epílogo | Naxos | Circe | Récit premier | 13 | Ithaque | Ulises | ||
24Comme le tableau l’indique déjà, le roman établit une multitude de références à l’hypotexte homérique. En même temps, la diversité et la pluralité de la pensée sont une préoccupation fondamentale de La viajera et vont de pair avec le dépassement de la nationalité et de l’origine ethnique en tant que constituants déterminants de l’identité. Ainsi, Suárez renégocie l’identité culturelle dans le contexte contemporain de la migration et transforme l’Odyssée homérique dans un esprit de pluralité. De plus, la perspective féminine de La viajera est encore renforcée par l’expérience de maternité de la protagoniste et est complétée par une perspective féminine opposée sous la forme de Lucía, l’homologue centripète de Circé. Ainsi, sans jamais généraliser, le roman aborde des thèmes d’une grande actualité tels que le rôle des femmes, la migration, le foyer et l’identité post-coloniale.
Notes de bas de page
1 Cet article est une version condensée d’un chapitre de ma thèse de doctorat « The Odyssey Sets Sail Again. Wanderlust in Modern Literary Transformations of the Odyssey » (Bonn, 2022, s. d. https://nbn-resolving.org/urn:nbn:de:hbz:5-67935), dans laquelle je traite du motif de la Wanderlust dans les transformations littéraires modernes de l’Odyssée homérique. Ce qui caractérise ici la Wanderlust, c’est avant tout l’état mental et la disposition psychologique d’une agitation intérieure. Ainsi, la Wanderlust, libérée de ses connotations romantiques, devient une catégorie existentielle. Ce qui relie les textes du corpus étudié est donc l’inquietum de l’existence humaine, qui se révèle un problème anthropologique central dans les multiples traitements du mythe d’Ulysse.
2 À Lisbonne, elle coordonne actuellement le club de lecture de l’Instituto Cervantes et enseigne la création littéraire à l’Escuela de Escritores de Madrid. Voir « Club de Lectura. Instituto Cervantes de Lisboa. », s. d., [consulté le 1er décembre 2023], disponible sur : https://lisboa.cervantes.es/es/biblioteca_espanol/club_de_lectura.htm ; « Karla Suárez », s. d. Escuela de Escritores, https://escueladeescritores.com/profesores/karla-suarez/ [consulté le 1er décembre 2023].
3 Voir Karla Suárez, La viajera. Barcelona, Roca Editorial de Libros, 2005, p. 154, 164 ; Karla Suárez, La voyageuse, traduit de l’espagnol (Cuba) par Claude Bleton. Paris, Métailié, 2005, p. 156, 165. Dans la suite de cet article, les simples indications de page renvoient à la traduction française lorsqu’elles suivent une citation française. Dans tous les autres cas, ils se réfèrent à la version originale espagnole.
4 Voir, par exemple, p. 330.
5 La traduction française est malheureusement assez inexacte ici et rend incorrectement le terme « Cuaderno de Bitácora », qui est essentiel au roman, comme « journal » (p. 30). Ailleurs aussi, elle s’avère inexacte ou erronée comme à la page 57, où une phrase entière a été omise, qui est nécessaire à la compréhension du passage.
6 Après une citation de la traduction française du roman, nous indiquons entre parenthèses d’abord la pagination de la version française, puis la citation originale espagnole ainsi que la pagination correspondante de la version espagnole.
7 Malheureusement, dans la traduction française du roman, la table des matières a été omise. En revanche, les numéros des différentes parties du roman ainsi que les noms des chapitres sont placés ici de manière peu apparente dans le texte lui-même. La division claire du roman, qui était encore visible au premier coup d’œil dans l’original, s’est ainsi quelque peu perdue.
8 Seule l’avant-dernière citation paratextuelle (Od. 7.244–8) n’est pas tirée du récit d’Ulysse dans les chants 9–12, ce qui est dû à la position précoce de l’aventure chez Calypso dans la story de l’Odyssée. Selon la terminologie narratologique d’Irene de Jong, qui fait la distinction entre la fabula et la story de l’Odyssée, la fabula désigne tous les événements tels qu’ils sont reconstitués dans leur ordre chronologique et la story les événements comme ils sont réellement présentés dans le texte (voir Irene J. F. de Jong, A Narratological Commentary on the Odyssey, Cambridge, UK ; New York, Cambridge University Press, 2001, p. xiv, xviii). À son arrivée chez les Phéaciens, Ulysse leur parle d’abord de Calypso. C’est pourquoi il omet cette partie de son voyage dans son récit ultérieur (Od. 9–12). Ainsi, Suárez suit l’ordre de la fabula homérique.
9 Toutes les citations homériques du roman sont tirées de la traduction de l’Odyssée de Luis Segalá y Estalella (1927). Dans une interview que j’ai réalisée avec Karla Suárez à Lisbonne, elle a déclaré qu’elle n’avait lu que la traduction espagnole de l’Odyssée.
10 Je n’ai pas repris ici la traduction contenue dans la version française du roman (p. 17), car il est évident que celle-ci cite un autre passage homérique que la version originale espagnole, à savoir Od. 10.562–5, où Ulysse rapporte les instructions de Circé à ses compagnons et alors les informe du voyage imminent vers l’Hadès. Il est difficile de discerner s’il s’agit d’une divergence délibérée ou d’un simple oubli, chose envisageable étant donné que les deux passages homériques présentent quelques recoupements. La traduction française des vers 10.490–3 que je cite est celle de Philippe Jaccottet (Homère, L’Odyssée, traduction, notes et postface de Philippe Jaccottet ; suivi de Des lieux et des hommes par François Hartog, Paris, La Découverte, 2000, p. 173).
11 ἀλλ’ ἄλλην χρὴ πρῶτον ὁδὸν τελέσαι καὶ ἱκέσθαι / εἰς Ἀΐδαο δόμους καὶ ἐπαινῆς Περσεφονείης / ψυχῇ χρησομένους Θηβαίου Τειρεσίαο, / μάντιος ἀλαοῦ […]. Toutes les citations de l’Odyssée dans cet article suivent l’édition de P. von der Mühll, Homerus. 1962. Homeri Odyssea. Recognovit P. von der Mühll. Basel, Helbing & Lichtenhahn.
12 Pour le « Yi-King », cf. p. 87-8, 94, 98, 109, 112, 116.
13 Pour illustrer ce rejet qui est si caractéristique de Circé, on peut citer la conversation qu’elle a avec Lucia : « Te parecerá extraño, Circe, pero a veces tengo cierta nostalgia de São Paulo. ¿Tú no? —¿Nostalgia? Nostalgia es una película de Tarkovsky, Lucy. Lucía sonrió sin responder. Nunca había entendido esa desaprensión de Circe cuando se hablaba de nostalgias. » (p. 68-69 ; « Tu vas trouver cela étrange, Circé, mais parfois j’éprouve une certaine nostalgie pour São Paulo. Pas toi ? — Nostalgie ? Nostalgia, c’est un film de Tarkovski, Lucy. Lucía ne répondit pas. Le détachement affirmé de Circé quand on parlait de nostalgie la dépassait. » p. 67).
14 Circé et son fils avaient déjà été présentés dans la première partie du roman, lorsqu’ils furent accueillis à la gare par Lucía et Bruno (p. 27-8). Leurs noms homériques, qui apparaissent d’abord dans la table des matières comme titres de plusieurs sous-chapitres (p. 7-8), ont servi de première indication du rapport du roman avec l’Odyssée.
15 Voir p. 123, 141, 181.
16 En fait, la solidarité avec Cuba est devenue courante dans les cercles de gauche en Europe occidentale depuis les années 1960, lorsque la révolution cubaine alimentait les fantasmes d’une utopie socialiste, favorisant une vision romancée de la situation sur l’île. Voir, par exemple Martin Klimke, Jacco Pekelder et Joachim Scharloth (dir.), Between Prague Spring and French May: Opposition and Revolt in Europe, 1960-1980, Protest, Culture, and Society, 7. New York, Berghahn Books, 2011, p. 8 : « […] solidarity with Cuba […] was integral to the left-wing protest cultures of the 1960s and 1970s, having both a political and cultural side. Castro’s Cuba was seen as the realization of a third path in the 1960s, apart from Western capitalism and Soviet communism, a manifest utopia. »
17 Cf. p. 59, où Circé se plaint que son voisin Santiago, qui n’a aucune intention de retourner dans son pays d’origine, soit traité différemment parce qu’il n’est pas de Cuba : « Seguramente a Santiago no suelen preguntarle por qué abandonó su tierra, aunque esa respuesta no es un problema para él. Se fue de Colombia porque quiso y no regresará, así de simple. Sin embargo, cuando se trata de Cuba la gente no lo ve tan simple. »
18 Cf. p. 59 : « […] no quiero vivir en La Habana, porque sencillamente no es mi ciudad, aunque allí se hayan formado mis raíces. » (« […] je ne veux plus vivre à La Havane tout simplement parce que ce n’est pas ma ville, même si c’est là que sont mes racines. », p. 57).
19 Pour cela et pour ce qui suit, voir Christopher Schliephake (« Die Blendung des Kyklopen – Antikenrezeption und (post-)kolonialer Diskurs », Mitteilungen des Instituts für Europäische Kulturgeschichte 22, 2014, p. 23-5) qui commente l’utilisation de ce concept dans la discussion post-coloniale et les classical reception studies en particulier.
20 Bhabha a en fait été le premier à appliquer le terme originellement biologique d’« hybridité » dans un contexte culturel. D’autres représentants importants des études post-coloniales sont Edward W. Said, qui avec son étude Orientalism (1978) a ouvert la voie au développement initial du domaine, ainsi que Gayatri Chakravorty Spivak, qui a inventé le terme du « subalterne » et qui s’est penchée en particulier sur le rôle des femmes dans les sociétés colonisées.
21 Pour une analyse exhaustive des références à l’Odyssée, voir ma thèse de doctorat (op. cit.).
22 La mise en tableau de ces correspondances pourrait rappeler à certains lecteurs les tableaux de correspondance établis entre le Ulysses de James Joyce et l’Odyssée homérique, ou les schémas dits de Linati et Gilbert qui ont été diffusés par Joyce parmi ses amis après la publication du roman. On ne peut cependant que spéculer sur le fait que l’élaboration de l’Odyssée de Suárez soit inspirée par l’œuvre bien connue de Joyce.
Auteur
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Artemis Sofia Markou
Chercheuse indépendante
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