Mythographie et réécriture : l’Iliade dans la bande dessinée du XXIe siècle
p. 111-126
Texte intégral
1En septembre 2016 paraissent, sur les présentoirs des librairies françaises, les deux premiers albums de la série de bandes dessinées dirigée par Luc Ferry, ancien ministre de l’Éducation Nationale (2002-2004), intitulée « La Sagesse des mythes1 ». Cette collection, qui compte en novembre 2023 quarante-cinq albums publiés chez Glénat pour un total de vingt-six mythes grecs et de six mythes littéraires abordés, est présentée par l’éditeur, sur la quatrième de couverture, comme « un ensemble de bandes dessinées strictement respectueuses des textes fondateurs originels, et enrichies de cahiers complémentaires qui analysent la signification philosophique et l’héritage culturel de chaque mythe ». Pour ouvrir le bal, deux œuvres majeures de l’Antiquité grecque ont été sélectionnées : l’Iliade d’Homère, avec un premier tome intitulé L’Iliade 1/3 : La Pomme de discorde (Clotilde Bruneau et Pierre Taranzano, 2016), et la Théogonie d’Hésiode, dont s’inspire l’album Prométhée et la boîte de Pandore (Clotilde Bruneau et Giuseppe Baiguera, 2016).
2La réécriture de l’Iliade proposée dans cette série a depuis été complétée par deux autres tomes : L’Iliade 2/3 : La Guerre des dieux (septembre 2017) et L’Iliade 3/3 : La Chute de Troie (septembre 2018). Cette trilogie s’inscrit dans un mouvement plus large de réécriture des œuvres d’Homère et du mythe de la guerre de Troie dans le langage de la bande dessinée2, particulièrement visible depuis 2001 aux États-Unis et 2004 en France. Ces deux dates correspondent à la parution, en anglais puis en français, du premier tome d’Age of Bronze d’Eric Shanower, A Thousand Ships, dans lequel sont rassemblés les neuf premiers chapitres d’un projet ambitieux qui en compte à ce jour trente-quatre : raconter l’intégralité du mythe de la guerre de Troie en bande dessinée, depuis la reconnaissance de Pâris par le roi Priam jusqu’à la chute de Troie, en incluant toutes les variantes antiques, médiévales et modernes de l’histoire3. Une vaste bibliographie conclut chaque tome de la série, dans laquelle sont recensées les sources primaires et les publications universitaires consultées par l’auteur. S’il ne s’agit pas d’un complément à visée didactique, comme dans le cas de la série « La Sagesse des mythes », cette bibliographie témoigne néanmoins de la dimension informée du travail d’Eric Shanower. Mieux, elle l’expose, et invite ce faisant à interroger la démarche de l’auteur vis-à-vis de son public, en déterminant au passage l’identité du lectorat en question.
3Les deux exemples évoqués à l’instant associent étroitement la réécriture de l’Iliade et du mythe de la guerre de Troie à une perspective qui rappelle celle des ouvrages mythographiques4. Dans la continuité, à première vue, des recueils de mythes et des manuels de mythologie, des séries comme « La Sagesse des mythes » et Age of Bronze peuvent en effet être perçues comme un complément au cadre scolaire pour faire découvrir à leurs lecteurs des récits tirés de l’Antiquité grecque. Alors que l’enseignement des lettres classiques recule en France comme aux États-Unis, qui sont les deux espaces culturels dont nous parlerons ici, de tels projets apparaissent comme un moyen de redynamiser l’accès des élèves et des étudiants à la culture grecque antique5. Dans la mesure où il s’agit toutefois d’œuvres de fiction, et non de manuels à proprement parler, ces bandes dessinées rejoignent également le champ des fictions homériques et des reprises du texte de l’Iliade, en expansion dans tous les médias depuis les années 1960 et l’avènement des Cultural Studies en Angleterre puis aux États-Unis6.
4Parce que leur démarche relève à la fois de la perspective totalisante des ouvrages mythographiques et d’une entreprise d’écriture fictionnalisante, les séries de Luc Ferry et d’Eric Shanower soulèvent la question du statut accordé au langage iconographique dans le cadre de tels projets. Même si la reconnaissance institutionnelle du « neuvième art » est désormais en bonne voie, en particulier grâce à la publication de travaux universitaires et d’ouvrages de référence spécifiquement dédiés à ce domaine7, la bande dessinée demeure encore trop souvent associée dans les esprits à un public d’enfants et de jeunes adultes8. Sa part éditoriale, qui plus est, diffère d’un contexte national à l’autre : désormais bien assise en France, avec des collections dédiées chez de grands éditeurs comme Gallimard, ainsi que des chaînes de librairies spécialisées comme BD Fugue, elle demeure fragile aux États-Unis. Longtemps dominé par les éditions Marvel et DC Comics, spécialisées dans les histoires de super-héros, le champ de la bande dessinée nord-américaine a notamment pâti, dans les années 2000, de la crise économique, qui a conduit de nombreux éditeurs indépendants à la faillite et n’a pas amélioré l’image, auprès du grand public, des rares librairies spécialisées, souvent repliées sur l’univers restreint des amateurs de super-héros.
5Dans ce contexte, la série Age of Bronze d’Eric Shanower apparaît comme une tentative de diversification par rapport au modèle dominant des publications de Marvel et de DC Comics, sans que le genre héroïque soit pour autant totalement délaissé au sein de l’œuvre. La dimension informée du projet d’Eric Shanower et la référence à Homère, quant à elles, dotent la série d’une légitimité académique susceptible d’attirer un lectorat varié, y compris adulte. Il nous semble intéressant d’approfondir et d’élargir ces perspectives en interrogeant le rapport qu’entretiennent les bandes dessinées qui réécrivent l’Iliade et le mythe de la guerre de Troie avec les enjeux de réception commerciale et critique propres à l’art de la bande dessinée. La démarche de type mythographique adoptée par plusieurs auteurs est-elle avant tout une façon d’encourager la découverte de la mythologie grecque en recourant à un média attractif pour les jeunes lecteurs ? Est-elle le support d’une démarche pédagogique, et si oui, de quelle nature ? Cette approche, enfin, est-elle exclusive d’une visée auctoriale singulière, qui consisterait à proposer une réécriture de l’Iliade riche de tous les possibles du langage de la bande dessinée9 ?
6Afin d’évaluer dans quelle mesure le curseur oscille, dans ce type de fiction, entre un usage didactique de la bande dessinée, dont l’objet premier n’est pas toujours la découverte d’Homère, et un usage du matériau homérique à des fins créatrices, nous analyserons dans un premier temps le rapport de ces bandes dessinées à la mythographie en confrontant trois réalisations françaises et états-unienne : L’Iliade et l’Odyssée de Soledad Bravi (2015), la trilogie L’Iliade dans la série « La Sagesse des mythes » dirigée par Luc Ferry (2016-2018), et la série Age of Bronze d’Eric Shanower (2001-2019, en cours). Dans un second temps, nous verrons comment Eric Shanower se distingue en mettant les ressources de la bande dessinée au service d’une modernisation des enjeux de la narration homérique.
Instruire et plaire : de la mythographie en bande dessinée ?
7Dans la présentation graphique qu’il fait de son projet au sein d’un volume universitaire consacré, précisément, à la réception des textes et des mythes gréco-romains dans la bande dessinée10, Eric Shanower évoque les lectures d’enfance qui ont accompagné sa découverte de la mythologie grecque, longtemps avant que la décision de créer Age of Bronze ne le conduise à lire les œuvres d’Homère, de Virgile et de bien d’autres. Dans une case apparaît ainsi une représentation de l’artiste encore enfant, en train de lire le Book of Greek Myths d’Ingrid et Parin d’Aulaire, publié à New York en 1962 et réédité depuis en raison de son succès. Cet ouvrage, doté d’illustrations très colorées réalisées par ses deux auteurs, est également cité dans la bibliographie qui accompagne le premier tome d’Age of Bronze, aux côtés d’une dizaine d’autres recueils de mythes, dont plusieurs références mythographiques incontournables aux États-Unis : The Age of Fable; or, Stories of Gods and Heroes de Thomas Bulfinch (1855) ; The Iliad of Homer d’Alfred Church (New York, 1935), accompagné des dessins de John Flaxman qui illustraient déjà l’édition anglaise des Stories from Homer du même auteur (Londres, 1878) ; ou encore The Greek Myths de Robert Graves (1955).
8À l’exception des ouvrages de Thomas Bulfinch et de Robert Graves, tous les titres recensés par Eric Shanower sont des ouvrages à destination, principalement, des jeunes lecteurs. Ils comportent bien souvent des illustrations, soit ajoutées au volume comme dans le cas des dessins de John Flaxman, réalisés sur commande pour une édition anglaise des œuvres d’Homère publiée en 1793, soit créées par les auteurs mêmes de l’ouvrage, comme dans le cas du Book of Greek Myths des d’Aulaire.
9De l’illustration ponctuelle d’un récit mythologique à la mise en images de la narration, il y a un pas que n’hésite pas à franchir Soledad Bravi dans L’Iliade et l’Odyssée (2015). L’ouvrage, bien que vendu au rayon « bande dessinée » des libraires, s’apparente plutôt à un travail d’illustration : la présentation de l’éditeur parle ainsi de « la plus grande légende du monde occidental en 168 dessins11 », et non d’un album de bande dessinée. De fait, texte et image ne sont pas totalement dépendants l’un de l’autre, sous la plume de Soledad Bravi, pour produire du sens : le texte se suffit à lui seul et n’est que complété, ou souligné, par le dessin qu’il surplombe12. Chaque vignette, séparée de la précédente et de la suivante par un espace et non par le dessin d’une case, offre l’aspect d’un dessin, avec ou sans phylactère, couronné d’une légende qui prend en charge la narration de l’histoire.
Fig. 1. Soledad Bravi, L’Iliade et l’Odyssée, éd. Rue de Sèvres, 2015.

10L’image a ainsi pour fonction d’expliciter de manière visuelle le texte, en ajoutant le cas échéant une information : lorsque Priam vient supplier Achille de lui rendre le corps d’Hector, l’image précise qu’il apporte également une rançon (fig. 1). Dans cette réécriture humoristique des épopées homériques, conçue aussi bien pour de jeunes lecteurs que pour un public adulte sensible au ton parodique de l’ouvrage, Soledad Bravi propose donc un travail qu’on pourrait qualifier de mythographie intégralement illustrée, mais qui ne relève que partiellement de l’art de la bande dessinée à proprement parler.
11La série dirigée par Luc Ferry recourt pleinement, pour sa part, au langage du neuvième art. La trilogie L’Iliade, publiée entre 2016 et 2018, propose une version de l’épopée homérique abrégée en une série de séquences-clés, le texte de Clotilde Bruneau s’inspirant très souvent des discours prononcés par les personnages d’Homère. Le dessin de Pierre Taranzano, de son côté, évoque le style des bandes dessinées d’heroic fantasy dont le lectorat adolescent est friand13 : personnages masculins aux muscles surdéveloppés et à la mâchoire carrée, personnages féminins aux formes généreuses et à la taille fine, traits du visage souvent interchangeables mais réalisme du décor. Le merveilleux divin y est représenté de manière spectaculaire : la mise en scène de l’intervention d’Athéna au chant I de l’Iliade, par exemple, est l’occasion d’une série de trois cases dans lesquelles la déesse apparaît nimbée de volutes de fumée sur fond de lumière rose-orangée, tandis que le reste du décor est plongé dans l’obscurité. À récit épique, style héroïque donc, l’argument commercial n’étant sans doute pas étranger à ce choix graphique.
12Le paratexte qui complète la bande dessinée, rédigé par Luc Ferry et agrémenté de reproductions d’œuvres d’art évoquant des personnages et des épisodes de la guerre de Troie, reprend et détaille pour chaque tome une étape narrative du mythe. Dans le cahier qui clôt L’Iliade 1/3 : La Pomme de discorde, par exemple, Luc Ferry raconte les noces de Thétis et de Pélée, puis le jugement de Pâris, deux épisodes déjà représentés dans le récit à l’occasion d’analepses. Ces dossiers complémentaires sont également le lieu d’une réflexion sur l’usage philosophique que peut faire le lecteur moderne de ces récits et, plus précisément, des œuvres d’Homère. Pour Luc Ferry, l’Iliade et l’Odyssée mettent en scène le passage du chaos guerrier à l’ordre cosmique retrouvé et proposent, à cette occasion, « deux réponses différentes à la question de la vie bonne pour les mortels14 » : une vie brève mais glorieuse pour Achille, « la réconciliation avec l’harmonie du monde humain et naturel » pour Ulysse. À cette méditation sur la meilleure manière de mener sa vie s’ajoute une leçon sur l’hubris, que Luc Ferry définit, de manière inexacte15, comme l’« orgueil qui pousse à agir de manière démesurée, à l’encontre des lois divines16 ». Ce concept, étroitement associé à la notion de faute individuelle dans la tragédie grecque, devient ici l’enjeu principal de la querelle qui ouvre l’Iliade. Sans que son fils le lui ait demandé, comme c’est le cas chez Homère, Thétis implore en effet Zeus de réagir face à l’injustice commise par Agamemnon à l’égard d’Achille : pour punir l’hubris du roi des rois, les Grecs subiront de lourdes pertes jusqu’à ce que l’honneur d’Achille soit rétabli et sa gloire assurée. Plutôt que sur la colère du fils de Pélée, dont la célébration est au cœur de l’Iliade17, l’accent est donc mis sur la faute qu’aurait commise Agamemnon à l’égard des dieux.
13L’analyse de Luc Ferry et le texte élaboré par Clotilde Bruneau proposent ainsi une lecture très individualisée des enjeux de l’Iliade et de l’Odyssée. Le dessin de Pierre Taranzano, en symbolisant de manière visuelle l’orgueil d’Agamemnon et le désir de paix d’Ulysse18, par exemple, renforce cette interprétation, qui affaiblit le sens politique et social des épopées homériques19 en faveur d’une leçon morale au service du développement de soi. Le langage de la bande dessinée et la fiction qu’il met en scène sont mis au service d’un propos dont le didactisme est moins orienté vers la compréhension des œuvres d’Homère que vers une réflexion sur comment mener sa propre vie. En-dehors des reproductions d’œuvres d’art, identifiées sans être commentées, les cahiers complémentaires de Luc Ferry n’apportent en effet presque aucune information sur Homère lui-même et sur la réception de son œuvre. De ce point de vue, la trilogie L’Iliade s’inscrit dans la continuité des recueils mythographiques qui, tout en apportant des connaissances sur les mythes, manifestent bien souvent un objectif didactique supplémentaire signalé par l’auteur dans le paratexte20.
14La réécriture de l’Iliade proposée dans la collection « La Sagesse des mythes », cela a été évoqué, opère des coupes narratives parfois drastiques dans le récit homérique, que ce soit pour les besoins de la démonstration ou, plus prosaïquement, pour une question de format et de nombre de planches disponibles. Avec Age of Bronze, Eric Shanower a au contraire la ferme ambition, comme il le rappelle dans la présentation universitaire de son travail, d’inclure tous les épisodes et toutes les versions du mythe de la guerre de Troie dans son récit, y compris les plus récentes21. Il s’agit là, toutefois, d’un défi narratif plutôt que strictement mythographique, et ce pour une raison qui singularise le projet de Shanower par rapport aux autres ouvrages évoqués : le merveilleux divin en est totalement absent. Comme l’annonce le titre de son ouvrage, Age of Bronze, Eric Shanower fait le pari de rassembler toutes les variantes du mythe de la guerre de Troie, certes, mais au sein d’un récit rationnel situé dans un décor historique réaliste. Cela suppose, dès lors, l’élaboration d’un ensemble de stratagèmes narratifs pour concilier des variantes mythologiques parfois contradictoires. Par exemple, Eric Shanower explique comment il a réussi à raconter, dans un même élan, le sacrifice d’Iphigénie et l’intervention de la déesse Artémis pour la sauver : il fait de cette seconde histoire une invention d’Ulysse, lorsque ce dernier tente en vain d’apaiser la rage de Clytemnestre22.
15Outre la suppression totale du merveilleux divin, impensable dans un ouvrage de mythographie, la série d’Eric Shanower se caractérise également par ce que Vivien Bessières appelle la « continuité intertextuelle23 » de la bande dessinée « péplumesque » : au lieu d’être mises en scène, les références intertextuelles et iconographiques sont fondues dans le moule du récit et du dessin d’Age of Bronze. Au chapitre 34, par exemple, Hélène est en train de prier Aphrodite au sommet du mont Ida, lorsqu’une voix la pousse à se cacher derrière l’entassement de rochers qui fait office d’autel. Les phylactères qui envahissent la case, sans que leur origine soit encore connue, sont au nombre de deux : le premier contient les paroles d’une chanson, qui raconte comment Héphaïstos a piégé son épouse Aphrodite et son amant, Arès, dans un filet de sa conception, et provoqué ainsi l’hilarité des autres dieux ; le second entoure une série d’onomatopées qui évoquent un bêlement. Deux cases plus loin, le lecteur voit apparaître le personnage d’Achille, accompagné d’un mouton : il vient accomplir le sacrifice que sa mère lui avait recommandé de faire à son retour de Mysie (fig. 2).
Fig. 2. Eric Shanower, Age of Bronze, chap. 34.

16En l’espace d’une seule planche, Eric Shanower fusionne ainsi trois types d’intertexte : l’air que fredonne Achille, tout d’abord, est une réécriture de la deuxième histoire que raconte l’aède Démodocos à la cour des Phéaciens, au chant VIII de l’Odyssée (intertexte littéraire) ; dans la mesure où ce chanteur aveugle apparaît, dans la tradition des études homériques, comme un double d’Homère lui-même (intertexte critique), la présence d’un mouton aux côtés d’Achille convoque, enfin, le souvenir d’un tableau de Jean-Baptiste Camille Corot intitulé Homère et les bergers, daté de 1845 (intertexte iconographique). Ce dernier représente Homère assis sur un mur de pierres, une lyre à la main, en train de chanter pour trois jeunes bergers dont le troupeau est visible à l’arrière-plan, sous les arbres (fig. 3). Bien que taillées, les pierres du muret rappellent celles de l’autel auprès duquel arrive Achille, et sur lequel se réfugie Hélène durant sa conversation avec le guerrier grec.
Fig. 3. Jean-Baptiste Camille Corot, Homère et les bergers, 1845.
Photographie, Travail personnel Xfigpower, Wikimedia Commons.
17Le palimpseste de références que constitue chaque planche du récit est aussi riche qu’il est implicite. Pour le lecteur non averti, cette séquence a surtout un intérêt narratif : la première rencontre entre Achille et Hélène est en effet placée sous le signe d’Aphrodite, présente dans les prières d’Hélène et dans la chanson d’Achille. Sans forcément connaître la variante mythologique qui réunit les deux personnages dans l’Île des Bienheureux après leur mort, le lecteur ne peut que s’interroger sur l’avenir de la relation entre le meilleur des Grecs et la plus belle femme du monde, bien que tout les sépare à ce stade du récit. La psychologisation des personnages, en créant une proximité avec le lecteur qui facilite le processus d’identification, contribue à placer les intérêts de la fiction avant ceux de la transmission culturelle. La série d’Eric Shanower, extrêmement documentée dans sa conception, n’instruit ainsi qu’indirectement son lecteur : le soin méticuleux apporté aux détails historiques du dessin, comme l’écriture en linéaire B, les peintures dans le style minoen des palais ou le déroulement d’un sacrifice sanglant, communique par exemple des informations visuelles très précises sur la vie quotidienne à l’époque de l’âge de bronze. En revanche, les récits mythologiques eux-mêmes sont à la fois rationalisés et fondus dans le développement de la narration.
18Si l’ambition totalisante d’Eric Shanower rapproche son projet de la tradition mythographique, qui constitue d’ailleurs une partie importante des sources primaires de l’auteur, l’orientation réaliste du récit et la continuité intertextuelle qui le caractérise déplacent toutefois le curseur du côté de la fiction. De son côté, la trilogie L’Iliade distingue plutôt clairement les différents récits mythologiques qu’elle met en scène en recourant, soit à un personnage-narrateur interne, soit à une légende, en début de planche, indiquant une rupture temporelle dans le déroulement de la narration. En dotant chaque tome d’un cahier de références iconographiques et de réflexions philosophiques sur l’épopée homérique et le mythe de la guerre de Troie, les auteurs subordonnent toutefois la fiction à un usage pédagogique de l’œuvre d’Homère orienté, en l’occurrence, vers le développement de soi. Dans les deux cas, l’Iliade et les récits mythologiques sur le conflit troyen constituent à la fois l’horizon culturel de chaque projet et le support d’une visée précise : « apprendre à vivre » pour l’un, et promouvoir une image attractive de la bande dessinée auprès du public nord-américain pour l’autre.
Autorité d’Homère, possibilités de la bande dessinée
19En 1991, lorsqu’Eric Shanower se lance dans le projet d’Age of Bronze, la bande dessinée nord-américaine a entamé depuis une dizaine d’années un processus de diversification qui passe, notamment, par la publication de romans graphiques (graphic novels), c’est-à-dire de récits longs en bande dessinée souvent limités à un seul volume24. En 1993, le succès de l’ouvrage théorique et graphique de Scott McCloud sur la bande dessinée, Understanding Comics25, confirme l’embellie qui touche alors le neuvième art, avant que la crise économique des années 2000 ne vienne à nouveau menacer son développement. L’ouverture de la bande dessinée à un large public demeure toutefois limitée, tant l’imaginaire collectif l’associe à un lectorat jeune ou, au contraire, à des images violentes et/ou érotiques26. Dans ce contexte, et comme le souligne avec humour Eric Shanower lui-même, le mythe de la guerre de Troie constitue un argument de vente non négligeable27. Qui plus est, son projet démontre que la bande dessinée n’est pas intrinsèquement destinée à un jeune public : bien que son éditeur, Image Comics, soit surtout réputé à la fin des années 1990 pour ses histoires de super-héros, le paratexte scientifique du premier tome d’Age of Bronze et le réalisme du récit sont conçus pour intéresser un public adulte.
20La quête de légitimité dans laquelle se lance Eric Shanower passe, principalement, par la recherche d’une reconnaissance universitaire de son œuvre. En témoigne, outre la très riche bibliographie d’Age of Bronze, la participation de l’auteur à l’ouvrage collectif Classics and Comics (2011) dirigé par George Kovacs et C. W. Marshall dans la collection « Classical Presences » des Presses de l’Université d’Oxford, consacrée à la réception créatrice de l’Antiquité à l’époque moderne et contemporaine. La forme de sa contribution est, de ce point de vue, très intéressante : Eric Shanower choisit d’utiliser le langage de la bande dessinée et adopte, plus précisément, le style graphique utilisé par l’auteur et théoricien Scott McCloud dans Understanding Comics (1993). Tout comme ce dernier le faisait dans son ouvrage, Eric Shanower se représente notamment devant sa table à dessin dans la seconde et dans la dernière case de son article : une façon symbolique de donner accès à son atelier de créateur et de s’affirmer, ce faisant, en tant qu’artiste. Son usage du langage graphique constitue, dans ce contexte, une forme de promotion de la bande dessinée auprès du lectorat universitaire, clé de sa reconnaissance institutionnelle.
21Avec Age of Bronze, Eric Shanower réussit, de fait, le pari de proposer une bande dessinée sous forme de comic book (c’est-à-dire publiée chapitre par chapitre, puis sous la forme d’une intégrale en plusieurs tomes) susceptible de plaire tant à un lectorat adulte qu’au public adolescent habitué aux histoires de super-héros. Le choix du mythe de la guerre de Troie garantit en effet la représentation d’actions héroïques et de scènes de combat au fil de la narration, tandis que les relations entre les personnages occasionnent des séquences érotiques qui satisfont aux attentes d’un public de jeunes adultes, sans jamais être gratuites au niveau de la construction du récit28. La mise en avant de la psychologie des personnages, ramenée au cœur de l’histoire de la guerre de Troie grâce à la suppression des dieux, pose de son côté la question de la responsabilité de chacun dans les événements troyens. À ce sujet, Eric Shanower rapporte comment cette perspective rationaliste lui a été inspirée par l’ouvrage The March of Folly: From Troy to Vietnam (1984) de l’historienne Barbara Tuchman, dont le chapitre liminaire fait de la guerre de Troie le premier exemple historique des erreurs commises par les gouvernements humains. En indiquant cette référence, Eric Shanower s’inscrit dans une tendance qui consiste à évoquer le souvenir de l’Iliade pour penser le rapport des États-Unis à la guerre29. Si sa représentation très moderne des relations entre les personnages et de leur psychologie contraste fortement avec le décor historique de l’âge de bronze et le rapproche, ce faisant, du discours conservateur de Barbara Tuchman sur la permanence de la nature humaine, Eric Shanower inclut également dans son récit une approche davantage inspirée par les Gender Studies et les Women Studies. Sa version du mythe de la guerre de Troie accorde ainsi une place très importante aux personnages féminins, qu’il s’agisse d’évoquer la douleur de Déidamie, abandonnée par Achille au profit de Patrocle, la relation entre Hélène et sa nourrice Æthra, ou encore la jalousie de Polyxène à l’égard d’Andromaque.
22L’œuvre d’Eric Shanower est ainsi placée sous une double autorité : celle d’Homère et de l’ensemble des auteurs antiques et modernes qu’il cite dans la bibliographie d’Age of Bronze, d’une part ; celle du monde universitaire, d’autre part, dont il cite les travaux et au sein duquel il est à son tour accueilli. Le langage de la bande dessinée, dont il exploite les ressources graphiques pour évoquer, par exemple, la dimension mémorielle de l’Iliade, la scène-type du combat, ou encore l’entrelacement des enjeux individuels et collectifs de la guerre30, lui permet d’historiciser le mythe grâce à l’usage d’un dessin très réaliste, tout en facilitant la mise en scène de personnages aux motivations largement actualisées.
23Au sein de la mouvance des fictions homériques qui se développe de manière exponentielle depuis les années 196031, la bande dessinée se signale par la spécificité de l’enjeu que représente, pour elle, la réécriture d’une œuvre et d’un mythe appartenant au canon de l’enseignement scolaire et universitaire. Le défi consiste, du côté des auteurs, à proposer une réécriture suffisamment fidèle à l’univers homérique pour pouvoir être utilisée, si besoin, comme outil pédagogique pour étudier l’Iliade et le mythe de la guerre de Troie, et, dans le même temps, suffisamment singulière pour rendre significatif l’emploi du langage de la bande dessinée et plaire, en tant que fiction, à un large public. Si l’usage de ce type d’ouvrage à des fins didactiques est en effet susceptible de conférer une certaine légitimité à son contenu, il menace également de restreindre la bande dessinée à un rôle secondaire quand il s’agit, au contraire, d’affirmer son autonomie artistique.
24La trilogie dirigée par Luc Ferry illustre assez bien cet écueil : guidée par la visée pédagogique de son créateur, qui réécrit les mythes grecs pour dispenser des leçons de vie, L’Iliade de Clotilde Bruneau et de Pierre Taranzano s’en tient à une logique de résumé mythographique et de mise en images du récit homérique qui affaiblit la portée politique de ce dernier, sans en actualiser pour autant le discours. Le choix de ne représenter quasiment aucun personnage féminin, en-dehors des déesses, offre ainsi un contraste surprenant avec la tendance constatée dans les fictions homériques contemporaines, qui s’efforcent au contraire de faire entendre la voix des femmes et de représenter leur point de vue sur le conflit troyen. La réécriture d’Eric Shanower, qui apporte beaucoup de soin à la construction psychologique des personnages, repose ainsi sur une répartition à parts égales de la narration entre points de vue masculins et féminins sur les événements racontés.
25Très documenté, le travail de l’auteur états-unien dépasse son éventuel usage à des fins didactiques pour explorer les possibles de l’univers homérique et proposer, occasionnellement, une réflexion sur l’art du récit dans le langage de la bande dessinée. Dans A Thousand Ships par exemple, à l’occasion du récit que fait Priam à Pâris de la mort de son père et de l’enlèvement de sa sœur Hésioné par Héraclès, le dessin réaliste d’Eric Shanower cède soudain la place à un graphisme qui évoque le style caricatural du comic strip humoristique. Le récit, en l’occurrence, n’a rien de drôle, mais il évoque une figure mythologique – Héraclès – qui constitue un point de comparaison constant pour les héros dans le texte de l’Iliade, tout en renvoyant à un passé déjà légendaire au moment de la guerre de Troie. En changeant de style et en faisant appel à l’histoire même de la bande dessinée pour rendre compte de niveaux de récit bien distincts dans l’épopée homérique, Eric Shanower démontre ainsi à quel point le neuvième art ouvre le champ des possibles en matière d’herméneutique et de réception créatrice des textes canoniques.
Notes de bas de page
1 Luc Ferry reprend ici le titre du second tome de son essai Apprendre à vivre : Traité de philosophie à l’usage des jeunes générations (Plon, 2008 ; t. 1 : 2006). La série de bandes dessinées qu’il lance en 2016 est ainsi ouvertement associée à son projet d’expliquer aux jeunes ce qu’est la philosophie par le biais des mythes grecs. La collection « La Sagesse des mythes » chez Glénat comprend également une série de livres pour enfants, écrits par Luc Ferry et illustrés par Nicolas Duffaut, dont le principe est « Un mythe, un héros, une vertu » : la ruse pour Ulysse, le courage pour Thésée, etc.
2 Voir par exemple, à partir de l’univers de l’Iliade : Nicolas Jarry et Erion Campanella Ardisha, Troie, éditions du Soleil, 2012-2016 (4 vol.) ; Soledad Bravi, L’Iliade et l’Odyssée, Rue de Sèvres, 2015 ; Cosimo Ferri, Achille, Graph Zeppelin (version « jeunesse ») et Tabou (version dite « adulte », c’est-à-dire érotique), 2018-2021 (3 vol.) ; Géraldine Bindi et Christian Rossi, Le Cœur des Amazones, Casterman, 2018 ; Benjamin Blasco-Martinez et Mikael Coadou, Wiloucha – Les dernières heures de Troie, Rouen, éditions Petit à Petit, 2023.
3 Eric Shanower, Age of Bronze, Image Comics, 2001 – en cours (4 vol. parus) ; trad. de l’anglais par Richard Saint Martin et Emmanuel Bouteille, alias Achille(s), L’Âge de bronze, Akileos, 2004 – en cours (4 vol. parus).
4 Dans le cadre de cet article, nous employons le terme « mythographie » pour désigner l’ensemble des dictionnaires, manuels et recueils consacrés aux mythes, dans la continuité de l’approche adoptée au sein du projet « Mythographie 1800-1950 » mené sous la direction de Véronique Gély de 2015 à 2017 (CRLC-Obvil, Sorbonne Université). Dans cette perspective, nous définissons le geste mythographique comme celui qui consiste à rassembler plusieurs mythes dans un même ouvrage spécifiquement conçu pour transmettre un savoir mythologique à ses lecteurs.
5 Dans l’introduction d’un article intitulé « Eros Conquers All: Sex and Love in Eric Shanower’s Age of Bronze », Chiara Sulprizio, alors Visiting Scholar au UCLA Center for the Study of Women, explique ainsi qu’elle a découvert la série d’Eric Shanower alors qu’elle cherchait des ressources pédagogiques pour un cours de niveau équivalent à la licence (dans George Kovacs et C. W. Marshall [dir.], Classics and Comics, Oxford, Oxford University Press, « Classical Presences », 2011, p. 207). Dans le contexte français, nous renvoyons également à Nicolas Rouvière (dir.), Bande dessinée et enseignement des humanités, Grenoble, ELLUG, Université Stendhal, 2012.
6 Homère, considéré comme le premier conteur dans la tradition culturelle occidentale, est en effet l’une des cibles privilégiées du mouvement de déconstruction et de mise en question des modèles littéraires canoniques qui se développe dans la production fictionnelle, surtout anglophone, en même temps que s’épanouit le champ universitaire des Cultural Studies. Sur ce point, voir notamment l’article de Sylvie Humbert-Mougin dans ce volume.
7 Citons, parmi les publications les plus récentes : Benoît Berthou et Jacques Dürrenmatt (dir.), Style(s) de (la) bande dessinée, Paris, Classiques Garnier, coll. « Perspectives comparatistes », 2019 ; Thierry Groensteen (dir.), Le Bouquin de la bande dessinée : Dictionnaire esthétique et thématique, Paris, Robert Laffont, 2020. Les approches thématiques se multiplient également : voir par exemple Françoise Lavocat et Charlotte Krauss (dir.), Art séquentiel et Catastrophes. Bande dessinée, manga, roman graphique, Paris, Presses de la Sorbonne Nouvelle, 2022 ; Frédéric Chauvaud, Lydie Bodiou, Héloïse Morel et Jean-Philippe Martin, À coups de cases et de bulles. Les violences faites aux femmes dans la bande dessinée, Rennes, Presses universitaires de Rennes, coll. « Histoire », 2023.
8 C’est le constat que fait Scott McCloud, auteur et théoricien états-unien de la bande dessinée, dans Reinventing Comics: How Imagination and Technology Are Revolutionizing an Art Form (Paradox Press, 2000 ; trad. de l’anglais par Jean-Paul Jennequin, Réinventer la bande dessinée, Paris, Vertige Graphic, 2002).
9 Pour un aperçu détaillé de ces possibles, qui reposent sur l’indissociabilité du texte et du dessin, voir Thierry Groensteen, Système de la bande dessinée, 2e édition, Paris, Presses universitaires de France, coll. « Formes sémiotiques », 2011, ainsi que Benoît Peeters, « Poétique de la bande dessinée », cours au Collège de France, novembre 2022-janvier 2023.
10 Eric Shanower, « Twenty-First-Century Troy », dans George Kovacs et C. W. Marshall, op. cit., p. 195-206.
11 Site des éditions Rue de Sèvres, [En ligne] URL : https://www.editions-ruedesevres.fr/liliade-et-lodyssée [consulté le 6 mai 2021]. L’ouvrage rassemble en fait une série de dessins publiés dans le magazine Elle au cours des étés 2013 et 2014.
12 L’interdépendance du texte et de l’image est un critère incontournable pour définir l’art de la bande dessinée. Dans un article de 1837 portant sur l’un de ses ouvrages, Mr Jabot, Rodolphe Töpffer, considéré comme le père de la bande dessinée moderne, écrit ainsi : « Ce petit livre est d’une nature mixte. […] Les dessins, sans [l]e texte, n’auraient qu’une signification obscure ; le texte, sans les dessins, ne signifierait rien. » (Rodolphe Töpffer, « Notice sur l’histoire de Mr Jabot », dans Thierry Groensteen et Benoît Peeters, Töpffer, L’Invention de la bande dessinée, Hermann, coll. « Savoir : sur l’art », 1994) : cité dans Benoît Peeters, Lire la bande dessinée, Paris, Flammarion, coll. « Champs arts », 2003, p. 103.
13 On pense ici au succès d’une série comme Lanfeust de Troy de Christophe Arleston et Didier Tarquin, publiée chez Soleil entre 1994 et 2000, et suivie de plusieurs séries dérivées.
14 Clotilde Bruneau et Pierre Taranzano, L’Iliade 1/3 : La Pomme de discorde, Grenoble, Glénat, 2016, p. 56.
15 Le terme « hubris » ne désigne au premier chef ni l’orgueil, ni une confrontation entre mortels et dieux, mais la violence exercée par un individu sous l’effet de la passion ou d’un sentiment de supériorité physique : voir la définition proposée par le Liddell-Scott-Jones Greek-English Lexicon (Oxford University Press, [1843] 1925-1940), ainsi que les travaux de Charles de Lamberterie sur la racine « -bri » qui exprime le poids, donc l’écrasement (Les Adjectifs grecs en -υς, sémantique et comparaison, Louvain-la-Neuve, Peeters [Bibliothèque des « Cahiers de l’Institut de linguistique de Louvain », 54 et 55], 1990, p. 539-555).
16 Clotilde Bruneau et Pierre Taranzano, op. cit., p. 11 (note de bas de page).
17 Sur ce point, voir Gregory Nagy, The Best of the Achaeans: Concepts of the Hero in Archaic Greek Poetry, Baltimore et Londres, John Hopkins University Press, 1999, p. 49-65.
18 Le personnage d’Agamemnon est représenté sous l’apparence d’un homme corpulent, richement vêtu et souvent assis, tandis que les autres chefs grecs sont debout et en armure face à lui. Ulysse, à la fin du tome 3, a une expression de profonde tristesse face au cadavre violé d’une Troyenne ; par contraste, une planche précédente montre un guerrier grec en train de décapiter un enfant avec une joie sauvage (Clotilde Bruneau et Pierre Taranzano, L’Iliade 3/3 : La Chute de Troie, Grenoble, Glénat, 2018, p. 47 et 42).
19 Pour une analyse de l’enjeu politique de l’Iliade, voir Florence Goyet, Penser sans concepts : fonction de l’épopée guerrière, Paris, Honoré Champion, 2006.
20 Voir les travaux du groupe de recherche « Mythographie 1800-1950 » dirigé par Véronique Gély (CRLC – Obvil), à paraître dans la revue Comparatismes en Sorbonne. L’analyse des recueils de mythologie publiés aux États-Unis entre 1800 et 1950, par exemple, révèle un large échantillon d’ouvrages conçus dans une perspective éthique (les mythes sont porteurs d’une morale ou, au contraire, sont des fictions païennes dont il faut se méfier), ou encore politique (les mythes grecs font partie des éléments culturels fondateurs des États-Unis).
21 Eric Shanower explique, par exemple, qu’il s’est inspiré de la trilogie dramatique d’Eugene O’Neill, Mourning Becomes Electra (1931), pour écrire le discours qu’adresse Clytemnestre à Agamemnon lorsqu’elle apprend qu’il doit sacrifier leur fille Iphigénie à la déesse Artémis, pour apaiser les vents et permettre aux Grecs de se rendre à Troie (Eric Shanower, « Twenty-First-Century Troy », op. cit., p. 203).
22 Ibid., p. 205.
23 Vivien Bessières, « Antiquité et bande dessinée : les tendances contemporaines de l’intertextualité », dans Jean-Pierre Martin et Claudine Nédelec (dir.), Traduire, trahir, travestir. Études sur la réception de l’antiquité, Arras, Artois Presses Université, coll. « Études littéraires », 2012, p. 436. Le néologisme « péplumesque » désigne ici toute œuvre qui présente une parenté de style et de discours avec le genre du péplum, c’est-à-dire de la représentation spectaculaire de l’Antiquité au cinéma. Pour une distinction entre « péplum » et cinéma « à l’antique », voir Vivien Bessières, Le Péplum, et après ? L’Antiquité gréco-romaine dans les récits contemporains, Paris, Classiques Garnier, coll. « Perspectives comparatistes », 2016, p. 41-42.
24 L’étiquette « graphic novel » apparaît pour la première fois aux États-Unis sur la couverture d’un ouvrage de Will Eisner, A Contract with God, publié en 1978 chez Baronet Press, un petit éditeur new-yorkais (voir Scott McCloud, Reinventing Comics, Paradox Press, 2000, p. 28). À la suite du succès de l’ouvrage et de son auteur, ce roman graphique est ensuite réédité plusieurs fois, dont en 2001 chez DC Comics.
25 Scott McCloud, Understanding Comics: The Invisible Art, Tundra Publishing, 1993 ; trad. de l’anglais par Dominique Petitfaux, L’Art invisible, Vertige Graphic, 1999. L’ouvrage a été réédité, entre autres, par DC Comics dans la collection « Vertigo » (2000).
26 En 1954, une sous-commission du Sénat des États-Unis se réunit pour débattre des relations entre bande dessinée et délinquance juvénile, alertée par le propos de l’ouvrage du psychiatre Fredric Wertham, Seduction of the Innocent, paru la même année. Cette réunion, bien que dépourvue de conséquences légales, conduit à la création de la Comics Code Authority, une organisation qui rassemble les grands éditeurs de bande dessinée de l’époque. Un code déontologique très strict est mis en place, véritable censure officieuse pour les créateurs de bande dessinée jusqu’à son abandon progressif depuis le début des années 2000 (voir Scott McCloud, Reinventing Comics, p. 86-88). On comprend que la bande dessinée, dans ce contexte, ait rencontré des difficultés à diversifier son image auprès du public états-unien.
27 Eric Shanower, « Twenty-First-Century Troy », op. cit., p. 205.
28 Pour une analyse de la façon dont Eric Shanower utilise l’érotisme pour mettre en scène des problématiques sociales comme le viol et ses conséquences, la pédophilie ou, plus positivement, le désir féminin et les amours homosexuelles, voir Chiara Sulprizio, « Eros Conquers All: Sex and Love in Eric Shanower’s Age of Bronze », dans George Kovacs et C. W. Marshall (dir.), op. cit., p. 207-219.
29 Sur ce point, et sur la dimension conservatrice du discours de Barbara Tuchman, voir Gaël Grobéty, Guerre de Troie, guerres des cultures et guerre du Golfe. Les usages de l’Iliade dans la culture écrite américaine contemporaine, Berne, Peter Lang, coll. « echo », 2014, p. 56-84 et p. 71-72 en particulier.
30 Eric Shanower, Betrayal Part Two, Image Comics, 2013, p. 67-78. Cette séquence de douze planches s’ouvre sur les prières qui montent de la cité troyenne et envahissent, peu à peu, presque la moitié de la page. La planche suivante dessine le profil d’un chef achéen mort au combat, la partie droite de la page représentant la cérémonie funéraire en son honneur. Les dix planches suivantes s’organisent au tour de la répétition d’un quadrillage de huit cases, la colonne de gauche évoquant le détail des combats tandis que celle de droite entrelace plusieurs arcs narratifs (la grossesse cachée de Laodicé, les difficultés d’approvisionnement des Grecs, les tensions entre Palamède, Ulysse et Agamemnon, les amours naissantes de Troïlos et de Cressida, etc.).
31 Pour un aperçu de l’ampleur du phénomène, voir notamment Barbara Graziosi et Emily Greenwood (dir.), Homer in the Twentieth Century: Between World Literature and the Western Canon, Oxford, Oxford University Press, « Classical Presences », 2007 ; Edith Hall, The Return of Ulysses: A Cultural History of Homer’s Odyssey, Baltimore, Johns Hopkins University Press, 2008 ; Fiona Cox et Elena Theodorakopoulos (dir.), Homer’s Daughters: Women’s Responses to Homer in the Twentieth Century and Beyond, Oxford/New York, Oxford University Press, « Classical Presences », 2019.
Auteur
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Élodie Coutier
3L.AM (Le Mans Université). CÉRÉdI (UR 3229 – Université de Rouen Normandie)
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