URL originale : https://books.openedition.org/septentrion/1537
Chapitre III. L’ébranlement d’une communauté d’habitants
Texte intégral
1La notion de « communauté urbaine » ne se laisse pas facilement appréhender pour les Provinces-Unies. Plusieurs éléments viennent battre en brèche une définition sommaire ne concernant que les individus logeant dans un espace distingué de la campagne par des murailles et partageant une forme de destin commun. Les droits dont jouissaient les habitants d’un espace urbain défini présentaient ainsi des variations considérables, et il en allait de même à propos des obligations auxquelles ils étaient soumis. On aurait tort, en outre, de se laisser prendre au piège d’une vision idéalisée de la cité, telle qu’elle a pu être développée à l’Âge moderne par des gouvernements urbains en mal de légitimité face à des pouvoirs centraux envahissants. Selon l’analyse de Willem Frijhoff et de Marijke Spies, il faudrait en effet considérer la ville comme « un espace non pas ordonné de façon hiérarchique mais segmenté, à l’instar d’une société disposée en écailles »1. La communauté des habitants d’un espace urbain ne serait donc qu’une superposition plus ou moins solide et viable de catégories aux intérêts différents voire antagonistes. La vie en commun reposerait sur le partage d’un même fonds moral et culturel, en dépit de l’appartenance simultanée de chaque individu à tel ou tel groupe.
2Les historiens ont beaucoup réfléchi sur la classification sociale néerlandaise de l’époque. L’analyse de G. Renier, distinguant les régents, les grands marchands et fabricants, les lettrés, les gros commerçants, la burgerij formée des commerçants, des capitaines de navire et des travailleurs alphabétisés, les travailleurs manuels et enfin les vagabonds et les criminels, a longtemps servi de référence2. Depuis quelques années, on a davantage insisté sur les lignes de partage religieuses, politiques ou familiales3. L’angle choisi par Maarten Prak offre un grand intérêt pour qui travaille sur les bouleversements sociaux en période de difficultés économiques. Il établit trois grandes catégories d’habitants : les travailleurs de force, précaires ou polyvalents, un groupe intermédiaire constitué d’artisans et de commerçants et enfin les professions libérales et les rentiers4. Le niveau de vie ainsi que la nature des activités professionnelles ou le degré d’insertion dans la cité représentent donc les éléments essentiels de fracture entre les groupes constitués en communauté urbaine aux Provinces-Unies. Un autre paramètre à prendre en compte est constitué par les distinctions confessionnelles. Mais dans ce domaine, une concordance stricte entre appartenance religieuse et richesse ou appartenance religieuse et métier exercé n’a jamais pu être établie.
3Le cas d’Enkhuizen ouvre un large champ d’interrogations à ce sujet. La brutale croissance de la ville au tournant des XVIe et XVIIe siècles ainsi que sa large ouverture sur de vastes domaines maritimes étaient en effet de nature à façonner une communauté urbaine originale. Les activités halieutiques ou commerciales provoquèrent l’afflux d’une main-d’œuvre mobile et peu qualifiée, ainsi que l’enrichissement d’un groupe local d’entrepreneurs dynamiques. L’accroissement de la demande en fournitures pour la construction navale ou l’armement des navires profitèrent également à certains artisans. L’ampleur des réaménagements de l’économie, au XVIIIe siècle, était de nature à remettre largement en cause les équilibres établis au sein de la société urbaine d’Enkhuizen au temps de la prospérité. Cette dernière évanouie, le dynamisme démographique et le rayonnement de la ville souffrirent-ils particulièrement ? Les travailleurs dont le sort était le plus lié aux activités maritimes pouvaient-ils toujours occuper la même place au sein de la communauté urbaine ? Le paysage religieux de la ville n’a-t-il pas été affecté par les bouleversements économiques ? Tous ces bouleversements n’ont-ils pas prédisposé à l’émergence d’un nouveau groupe social dominant ?
Un repli démographique spectaculaire
4Les données chiffrées disponibles à propos d’Enkhuizen ne laissent planer aucun doute sur la réalité d’un effondrement du nombre d’habitants de la ville. Jan de Vries a avancé des chiffres arrondis dans sa synthèse5. Des données plus précises nous permettent de retenir les chiffres de 21 878, 10 420 puis 6 803 âmes respectivement en 1622, 1732 et 17956. Il était important, pour interpréter correctement ces données, de disposer de points d’ancrages statistiques antérieurs et postérieurs. En outre, les chiffres de 1622 et de 1795 ont été obtenus à partir de volkstellingen à l’égard desquels, pour l’exemple d’Amsterdam, Hubert Nusteling a émis des réserves. En effet, ces recensements n’ont pas été réalisés dans un souci d’analyse démographique, mais pour faciliter la levée d’un impôt. On imagine la tentation qui a dû être celle de certaines villes de sous-estimer le nombre de leurs habitants, afin de payer moins7. Il était donc nécessaire de s’appuyer, parallèlement, sur un certain nombre de sources indirectes, susceptibles de nous renseigner sur l’évolution de la population d’Enkhuizen au XVIIIe siècle. René Willemsen a ainsi eu recours au verpondingskohieren, ou registres de ce qui s’apparente à une taxe directe perçue sur la propriété foncière, indiquant le nombre de maisons occupées dans la ville8. Cette source lui a permis de placer la période faste de la démographie d’Enkhuizen entre le milieu du XVIe siècle et la deuxième décennie du siècle suivant. La ville serait en effet passée de 7 765 habitants en 1565 à 21 878 habitants en 1622, avant de chuter lourdement9. Il s’agit là finalement d’une confirmation des chiffres donnés plus haut. Une jeune archéologue a récemment synthétisé cette évolution au moyen d’un tableau, en y intégrant le nombre de maisons à l’intérieur des murailles.
Tableau 4 – Le nombre de maisons et d’habitants à Enkhuizen entre 1335 et 1803
| Source | Date | Nombre de maisons | Nombre d’habitants |
| Telling | 1335 | 160 | 880 |
| Heervaartplicht | 1398 | - | 2 000 |
| Enqueste | 1477 | 700 | 3 500 |
| Enqueste | 1494 | 635 | 3 175 |
| Informacie | 1514 | 720 | 3 600 |
| Tiende Penning | 1553 | 890 | 4 450 |
| Tiende Penning | 1557 | 1 100 | 5 500 |
| Tiende Penning | 1561 | 1 553 | 7 765 |
| Volkstelling | 1622 | - | 21 878 |
| Verpondingskohier | 1630 | 3 830 | 19 150 |
| Verpondingskohier | 1730 | 2 605 | 10 420 |
| Volkstelling | 1796 | - | 6 803 |
| Volkstelling | 1803 | 1 655 | 6 620 |
Source : D. Duijn, Het verhaal van een West-Friese wereldstad…, 2011, p. 69.
5À la brusque accélération de la croissance démographique d’Enkhuizen au tournant des XVIe et XVIIe siècles, a succédé à partir de 1630 une baisse de la population. En 1795, la ville avait perdu près des deux tiers de ses habitants en un siècle et demi. Van der Woude a clairement établi qu’il s’agissait ici de l’affaiblissement le plus spectaculaire enregistré aux Provinces-Unies10. Pour autant la chute, très prononcée dans la seconde moitié du XVIIe siècle, se ralentit au siècle suivant jusqu’à se tasser dans les dernières décennies de celui-ci. L’analyse d’un certain nombre de paramètres supplémentaires, comme le nombre de mariages ou de baptêmes, pourrait permettre de mieux cerner le dynamisme exact de la communauté urbaine.
Graphique 8 – Les baptêmes de l’Église réformée à Enkhuizen entre 1585 et 1789, calculés par lustres

Source : WFA, DTB Enkhuizen, microfiches 3 à 11.
6L’étude des baptêmes à l’Église Réformée vient confirmer cette impression. On y découvre en effet que le déclin le plus fort du nombre de baptêmes prit place au XVIIe siècle, alors que par la suite des remontées ont pu être observées. Le XVIIIe siècle si déprimé serait donc, du point de vue de la taille démographique de la ville, plutôt une période de lente érosion, voire de stabilisation ponctuelle. La base confessionnelle des données pouvait laisser planer un doute sur la valeur générale des conclusions tirées. Il était donc essentiel de s’intéresser aux registres des bans de mariages tenus par les autorités municipales, sur une période assez longue, sans considération de la religion des futurs mariés.
Graphique 9 – Les mariages enregistrés à l’Hôtel de ville d’Enkhuizen entre 1680 et 1789, calculés par lustres

Source : WFA, DTB Enkhuizen, microfiches 50 à 55.
7Les idées développées plus haut sur le rythme de l’affaiblissement démographique se trouvent donc confirmées. En effet, la séquence la plus sévère de la fonte des habitants prend place avant 1710. Les périodes de conflit se traduisent encore par quelques poussées du côté des mariages ou des naissances, preuve que le port demeurait un lieu de rassemblement ponctuel de marins et de soldats. Cette situation ne signifie pas pour autant qu’Enkhuizen avait retrouvé une certaine vitalité, tout comme le ralentissement de l’émigration pourrait l’indiquer. Il faut davantage imaginer que l’on avait atteint une sorte de palier démographique pour la ville, une forme d’étiage à partir duquel il n’était pas possible de s’affaiblir au même rythme qu’au XVIIe siècle.
8Les sages-femmes qui officiaient dans la ville se montrèrent d’ailleurs inquiètes à plusieurs reprises. Elles déploraient à chaque fois des effectifs trop élevés pour le nombre de femmes à assister. En 1712, 1723 et 1739, elles réclamèrent des décisions allant dans le sens d’une adaptation aux besoins d’une population en baisse, avec deux postes au lieu de quatre11. Les bourgmestres continuèrent cependant d’accorder un nombre égal d’autorisations. Les femmes qui obtinrent le droit de pratiquer les accouchements à Enkhuizen étaient encore au nombre de douze dans la quatrième décennie du XVIIIe siècle, même si naturellement elles se contentaient parfois de remplacer une collègue décédée ou exilée12. La ville n’avait donc pas abandonné tout dynamisme démographique interne. Il faut cependant prendre en compte un certain nombre de facteurs défavorables pour cette période.
9Les crises sanitaires n’épargnèrent pas Enkhuizen et ses habitants. C’est la peste qui frappa très durement au moins à trois reprises au XVIIe siècle alors que les épidémies de dysenterie causèrent des pics de mortalité dramatiques au siècle suivant13. La dernière épidémie éclata en 1779, et elle causa la mort de nombreux habitants14. Au-delà de ces crises ponctuelles, la menace plana durant tout le siècle au-dessus de la ville. Les magistrats éprouvèrent d’ailleurs le besoin, à l’automne 1729, de réglementer les conditions d’inhumation avec beaucoup de précision. Il semble, à la lecture de leurs délibérations, que des cadavres demeurés trop longtemps dans les maisons participèrent à la diffusion des épidémies15.
10La responsabilité du déclin des activités traditionnelles à Enkhuizen, et en particulier de la pêche du hareng, dans l’affaiblissement démographique, ne saurait être niée16. Des exemples puisés auprès de villes portuaires françaises viennent conforter cette piste de réflexion. La fin de l’économie coloniale au début du XIXe siècle se solda en effet, de façon rapide et automatique, par un « dépeuplement des ports » intéressés à ce commerce, et au premier chef Bordeaux17. Inversement, la croissance démographique de secteurs du littoral normand comme Fécamp et son quartier serait due à une plus grande pratique de la pêche du hareng et du maquereau18. Le déclin des activités halieutiques semble donc condamné à s’accompagner du recul de la population du port concerné. Ce processus s’expliquait principalement par la transformation du régime migratoire affectant la ville.
11Un solde migratoire devenu négatif aurait donc été le facteur principal dans le dépeuplement d’Enkhuizen. D’une part, il faut parler d’une immigration devenue bien modeste suite au déclin des activités traditionnelles de la ville. Des étrangers s’installaient toujours dans la ville au XVIIIe siècle, mais ils furent moins nombreux car le port n’offrait plus autant de travail qu’avant. Ce que l’on observe de façon ponctuelle à Amsterdam, où l’évolution des flux migratoires est reliée à la prospérité économique, s’est très certainement produit à Enkhuizen, mais avec un caractère démultiplié19. En outre, nous savons que les départs du port du Zuiderzee sont devenus importants après le milieu du XVIIe siècle, ce qui représentait une vraie rupture avec l’histoire démographique récente d’Enkhuizen. Mais qu’en était-il dans la période suivante, au XVIIIe siècle ? Bien que beaucoup de migrants n’aient pas voulu ou pas eu les moyens d’acquérir le droit de bourgeoisie, il reste intéressant de se pencher sur le poorterboek d’Amsterdam pour repérer ceux qui venaient d’Enkhuizen20. Dans la ventilation chronologique des nouveaux bourgeois issus de cette ville, le déséquilibre chronologique est très net. La seconde moitié du XVIIe siècle a enregistré le même nombre de nouveaux bourgeois d’Enkhuizen que la totalité du siècle suivant, à savoir une centaine d’individus. Des facteurs comme l’augmentation tendancielle du droit de bourgeoisie à acquitter ne peuvent suffire à expliquer ce constat. Il faut lier de façon étroite les mouvements migratoires et les perspectives d’emploi et de fortune offertes sur les rives du Zuiderzee aux habitants. C’est au XVIIe siècle, au moment du retournement de la conjoncture économique, que les départs d’Enkhuizen vers Amsterdam furent donc les plus nombreux. Une situation identique a peut-être existé à l’échelle régionale.
12Les registres de la communauté réformée de Hoorn renferment la liste des migrants ainsi que la mention de leur destination et de leur provenance. En isolant les migrants indiquant Enkhuizen, il était possible de reconstituer en partie les échanges de population entre les deux principales villes de Frise occidentale depuis 1660. Si le caractère parcellaire de la source interdit le calcul d’un véritable solde migratoire, il a néanmoins été possible de confronter les flux migratoires qui se croisaient entre Hoorn et Enkhuizen, à l’échelle des communautés réformées.
Graphique 10 – Les flux migratoires réformés entre Enkhuizen et Hoorn, entre 1660 et 1774

Source : WFA, DTB Hoorn, microfiches 15 à 18.
13Les évolutions relevées suivent une allure irrégulière, des épisodes de hausse affectant autant les mouvements vers Hoorn que ceux vers Enkhuizen, au prix parfois d’un certain décalage chronologique. Vers 1712 comme vers 1753, le rythme des départs s’accéléra. La migration en direction de Hoorn se distinguait néanmoins par de plus grandes variations. Les chiffres relevés pour le dernier tiers du XVIIe siècle paraissent en effet en forte croissance, ce qui porta le nombre des départs à un niveau très élevé en 1690-1694. La courbe s’effondra par la suite, stagnant à un niveau assez faible. Les départs dans l’autre sens furent alors ponctuellement plus nombreux, comme par exemple au début et au milieu du XVIIIe siècle. Ces données confirment un peu plus encore l’hypothèse selon laquelle les départs d’Enkhuizen auraient connu leur rythme le plus soutenu avant 1700.
14Rien ne permettait cependant de certifier la représentativité des flux migratoires entre Amsterdam ou Hoorn et Enkhuizen. L’analyse de la liste des membres de la communauté Réformée ayant obtenu une attestation de la part du consistoire nous apportait un éclairage supplémentaire, car affranchie des limites géographiques et socioprofessionnelles relevées plus haut. Le formulaire délivré par les autorités calvinistes de la ville permettait à son bénéficiaire d’assister aux offices dans son nouveau lieu de résidence, qui était donc mentionné21.
Graphique 11 – Les attestations remises par le consistoire de l’Église réformée d’Enkhuizen aux fidèles souhaitant quitter la ville, entre 1635 et 1779

Source : WFA, DTB Enkhuizen, microfiches 15 à 18.
15L’allure accidentée de l’évolution se confirme, même si pour plus de commodité les données n’ont été recueillies que pour un lustre sur deux. On note que les vagues de départs les plus fortes intervinrent au milieu du XVIIe siècle. La période 1715-1745 constitua de ce point de vue un étiage. Il faut observer que des départs en nombre important se produisirent de nouveau à partir de 1765. Était-ce le signe de difficultés économiques accentuées ? À l’inverse, le ralentissement des départs dans le second quart du XVIIIe siècle s’expliquerait par le niveau bas atteint alors par la population d’Enkhuizen. On peut s’étonner que l’émigration soit demeurée assez forte dans une ville déjà vidée d’une bonne partie de sa population. L’examen du sex ratio révèle la part croissante prise par les femmes seules dans les départs de membres de l’Église Réformée d’Enkhuizen. Alors que les hommes et les femmes étaient quasiment à égalité de ce point de vue-là en 1635-39 (40,5 % contre 46,8 %), l’écart grandit par la suite. Le point extrême de cette féminisation fut atteint en 1705-09, avec 9,7 % d’hommes seuls contre 75,8 % de femmes seules. Une certaine remontée de la part masculine s’observa à partir de 1725. Mais à aucun moment, entre 1635 et 1779, on n’assista à davantage de départs d’Enkhuizen d’hommes seuls que de femmes seules. L’état du marché matrimonial, mais également les offres sur le marché du travail urbain entrent très certainement en jeu. Les résultats d’un segment chronologique précis et restreint comme la période de 1705 à 1719, indiquent une incidence de la conjoncture militaire, beaucoup d’hommes étant embarqués sur les navires de guerre.
16L’examen de la ventilation géographique de ces départs fait apparaître une baisse très nette de la part prise par les départs vers l’étranger et le domaine colonial. Ce sont les autres villes de Hollande ainsi que le reste des Provinces-Unies qui absorbaient désormais ces déplacements. Amsterdam demeurait la ville qui attirait le plus d’émigrants d’Enkhuizen, mais une ceinture proche constituée de villes de Frise occidentale et de cités riveraines du Zuiderzee gagna sans cesse du terrain. Le mouvement se renforça, au fur et à mesure que l’on s’avançait dans le XVIIIe siècle.
17Le repli démographique de grande ampleur que connut Enkhuizen devait donc beaucoup à un solde migratoire très largement déficitaire dès la seconde moitié du XVIIe siècle. Il fut alimenté par des départs massifs insuffisamment compensés par des arrivées moindres d’étrangers. La rupture dans ce domaine semble avoir été surtout consommée entre 1670 et 1720. L’hypothèse avancée est la suivante : une fois sa population fortement diminuée, la ville ne pouvait plus émettre que des flux migratoires réduits, mais également plus féminisés et d’un rayonnement géographique limité. Le ralentissement de la saignée démographique n’était pas l’indication d’une vitalité retrouvée. Il s’agissait bien plutôt de la preuve qu’Enkhuizen avait atteint un étiage sous le niveau duquel il lui était difficile de tomber. La communauté des habitants a donc été affectée d’un mouvement complexe. Aux effectifs en chute libre, est venue sans doute se superposer un profond bouleversement de sa composition.
Une « ville-monde » à l’aune de la crise
18Les étrangers ont joué un rôle essentiel dans le destin des Provinces-Unies. La croissance de son économie s’est traduite par une profonde réorganisation du marché national du travail, ainsi que par une puissante attractivité vis-à-vis des régions voisines22. Au sein du « système migratoire de la Mer du Nord », véritable marché international du travail dès le XVIe siècle, l’économie hollandaise a longtemps représenté un foyer de réception incontournable23. Selon la mise au point effectuée par Jan Lucassen, c’est un demi-million de personnes qui auraient immigré aux Provinces-Unies à partir de la fin du XVIe siècle24.
19Dans cet espace plus qu’ailleurs peut-être en Europe, le développement des villes de l’Âge moderne s’appuya donc sur des flux migratoires puissants. Personne n’ignore le cas d’Amsterdam, dont la forte croissance démographique à partir du XVIe siècle ne devait pas grand-chose à l’accroissement naturel25. Des recherches récentes ont d’ailleurs permis de faire le point sur les rapports entretenus par cette ville avec les migrations26. La survie et le redémarrage de l’industrie textile de Leyde s’appuyèrent sur les flux de réfugiés venus en particulier des Pays-Bas demeurés sous tutelle espagnole27. À l’échelle du continent européen tout entier et pour l’époque qui nous intéresse, les villes étaient par ailleurs de grandes dévoreuses d’hommes. L’exiguïté et l’insalubrité des logements, la pollution des eaux, les épidémies, les replis économiques brutaux se traduisirent par une mortalité très élevée, non compensée par les naissances. Les migrants se révélaient alors bien souvent les seuls moteurs de la croissance démographique urbaine ou tout du moins les garants du maintien d’un certain niveau de population. Outre l’aspect quantitatif de cet apport, plusieurs auteurs se sont interrogés sur le rôle de la migration comme facteur déclenchant d’un processus de transformation sociale28. Les migrants seraient donc susceptibles de donner à la ville qui les accueille un nouveau visage, de modeler une part de son identité.
20Il peut être utile de repérer les différentes catégories d’étrangers dans la république à cette époque, à partir de la mise au point effectuée par Jan Lucassen et Rinus Penninx29. Ainsi doit-on distinguer les réfugiés politiques et/ou religieux des migrants dont le mouvement fut provoqué par des motifs économiques. Ces hommes et ces femmes étaient, par ailleurs, très différents les uns des autres, qu’il s’agisse de leur identité ou de leurs motivations. Au total, ce ne sont pas moins de quatre catégories d’étrangers qui peuvent être dégagées. Si différents soient-ils, sans doute ces migrants ne s’installaient-ils pas dans des villes touchées par une crise économique30. L’étude du cas d’Enkhuizen prend alors toute son importance. S’agissant d’une ville soumise à un fort déclin économique au XVIIIe siècle après avoir connu un développement fulgurant, on peut s’attendre en toute logique à voir évoluer fortement sa position sur le marché migratoire néerlandais.
21Les sources disponibles afin d’appréhender la réalité migratoire à Enkhuizen souffrent d’un certain nombre d’imperfections. Elles sont rares et jamais totalement satisfaisantes. Il n’existe aucun recensement de grande envergure de la population des villes néerlandaises avant la Révolution, si ce n’est d’origine fiscale. Les bouleversements politiques de la fin du XVIIIe siècle ne donnèrent pas lieu non plus à des innovations aujourd’hui bien précieuses pour les historiens. De tels registres, lorsqu’ils existent comme c’est le cas dans les ports de la France révolutionnaire, se révèlent cependant eux aussi parfois très décevants, car laissant de côté une partie non négligeable des migrants31.
22Le livre de bourgeoisie ou poorterboek aurait dû constituer un point de départ intéressant. Il ne peut cependant nous rendre que des services limités dans le cas d’Enkhuizen, et ce pour plusieurs raisons. Ce document n’a été retrouvé que partiellement pour la ville du Zuiderzee, et la période couverte est assez réduite puisqu’elle ne démarre qu’en 173132. La délivrance du droit de bourgeoisie donnant lieu au versement d’une somme d’argent, on pouvait espérer remonter plus loin dans le temps grâce aux livres de comptes du trésorier de la ville. Malheureusement, la mention de ces sommes, à la hauteur de huit florins par nouveau bourgeois, n’y figure qu’à partir de 174133. À défaut de permettre l’allongement de la période considérée, ces informations confirment celles qui furent relevées dans le fragment de livre de bourgeoisie34. Comparé à d’autres villes, le livre de bourgeoisie d’Enkhuizen ne renferme en outre qu’un nombre assez réduit d’informations, notamment en ce qui concerne la profession des nouveaux bourgeois. Le recours à ce type de source doit donc s’effectuer avec beaucoup de précautions. Il ne rend compte que d’une infime partie des réalités migratoires affectant les villes de l’âge moderne35. Seule une minorité des nouveaux arrivants cherchait en effet à acquérir un tel droit, indispensable surtout pour les artisans et les professions libérales36. Cette demande, en outre, n’était pas toujours formulée dans les premiers temps de l’installation. Le recours aux archives des établissements charitables pouvait-il rendre des services ? La vision dégagée serait sans doute incomplète, car appuyée sur des informations ne concernant qu’une frange – la plus déshéritée – des migrants.
23On peut envisager de s’appuyer sur d’autres sources, en particulier sur ce que l’on nomme les acten van cautie, nécessaires à tout individu souhaitant bénéficier d’un secours charitable dans son nouveau lieu de résidence37. Les renseignements y sont parfois assez nombreux, ce qui a permis à Carel Davids d’étudier en profondeur les mouvements migratoires qui affectèrent Leyde. La ville d’Enkhuizen ne disposait pas malheureusement d’une telle source. Peut-on en outre être certain que ces listes d’attestations reçues étaient toujours bien tenues ? Tous les migrants avaient-ils en tête de se signaler ainsi dès leur arrivée dans une ville ? Le lieu dont ils sont supposés être originaires ne pouvait-il pas constituer tout simplement leur dernière résidence, et non pas leur véritable point de départ ? Cette source paraît donc fort peu capable de saisir les migrations par ricochets. La prise en compte de la confession de certains migrants peut nous permettre d’obtenir quelques résultats. La ville d’Enkhuizen avait, à l’image du reste des Provinces-Unies, accueilli beaucoup de migrants venus du monde germanique. L’examen du registre des membres de l’Église luthérienne devrait donc, en toute logique, se révéler instructif quant à l’évolution du volume d’une partie des flux migratoires. Mais il est évident là encore que seule une minorité des migrants se trouvait ainsi concernée, sans oublier ceux qui n’éprouvaient pas le besoin de contacter le consistoire luthérien ou qui ne séjournèrent pas suffisamment longtemps pour avoir à le faire.
24Les historiens de la République des Provinces-Unies qui ont voulu étudier les phénomènes migratoires urbains se sont en définitive ralliés, dans leur grande majorité, à un troisième type de source. Il s’agit des publications de bans de mariage appelés ondertrouwregisters dans les archives néerlandaises. Les travaux pionniers de Simon Hart sur la population d’Amsterdam se sont en particulier appuyés sur le dépouillement de ces documents pour la période allant de 1601 à 1800. L’historien a ainsi entrepris de déterminer le nombre de fiancés d’origine étrangère sur cent unions38. Cette source doit cependant être fortement critiquée, comme l’ont fait tous ceux qui l’ont employée39. Il est de toute façon évident qu’elle nous en apprendra toujours davantage sur les migrants permanents et relativement bien intégrés, au détriment des plus jeunes, des plus pauvres et de ceux qui séjournaient hors de chez eux de façon temporaire. Ce type de document devrait tout de même jouer un rôle essentiel dans la saisie d’une partie au moins des populations étrangères installées à Enkhuizen. Le caractère très fragmentaire de cette documentation pour la ville qui nous intéresse est donc d’autant plus regrettable40. Il faut noter cependant qu’à l’exception d’Amsterdam, dont les registres sont d’une qualité exceptionnelle, les documents d’état-civil des villes néerlandaises présentent toujours des défauts. Les registres encore existants à Enkhuizen ne débutent en effet qu’en 1750, ce qui signifie que l’information manque pour les soixante-dix premières années de notre étude. On peut, certes, imaginer avoir recours à d’autres sources comme par exemple les huwelijksafkondigingen41. Une rapide comparaison entre les deux séries nous apprend en effet que des couples indiqués dans une source se retrouvaient dans l’autre. La seconde est cependant moins complète que la première. Elle n’offre pas la mention du lieu de naissance des fiancés non-natifs d’Enkhuizen. Lorsqu’une origine étrangère était mentionnée, il s’agissait en fait du lieu d’habitation du fiancé ou de la fiancée, qui donc, en tout état de cause, ne résidait pas dans la ville. Cela se comprend dans la mesure où seul le dernier domicile connu intéressait les autorités, puisque la publication des bans devait y être adressée. Les non-natifs sont pourtant présents dans les proclamations, mais leur origine étrangère n’est tout simplement pas signalée. Notre travail doit donc mettre en œuvre des séries diverses, seul recours pour tenter de gommer leurs insuffisances.
25Choisir un point d’ancrage statistique avant 1680 permettait de mieux saisir l’évolution des volumes migratoires par la suite. C’est le milieu du XVIIe siècle qui a été retenu, attendu que le déclin économique n’était pas encore évident à ce moment-là. Le registre, qui ne peut être totalement satisfaisant, indique un nombre total de 221 mariages pour l’année 165042. Les unions impliquant au moins un conjoint étranger sont au nombre de 62, soit entre le quart et le tiers du total (28,05 %). Ce pourcentage est très important, et démontre la capacité d’attraction d’Enkhuizen à cette époque. N’oublions pas d’ailleurs qu’un certain nombre d’habitants d’origine étrangère n’étaient pas concernés par cette source, ce qui laisse supposer une proportion encore plus importante dans la population totale. Cette année constituait-elle un cas à part ? La même source enregistre 239 mariages pour l’année 1651 dont 66 impliquant au moins un étranger et 186 mariages dont 38 impliquant des étrangers pour l’année suivante. Le pourcentage d’unions dans lesquelles les étrangers entrent reste donc remarquable, bien qu’en baisse par rapport à celui de 1650 : 27,61 % en 1651 et 20,43 % en 1652. Gardons tout de même à l’esprit que toutes celles et tous ceux qui émigraient à Enkhuizen n’y contractaient pas mariage, en particulier les plus jeunes, les travailleurs saisonniers ou bien les adultes déjà mariés. Sur la base de ce qui est certain on peut cependant avancer que la ville accueillait beaucoup d’étrangers au cours du XVIIe siècle, facteur décisif de la forte croissance démographique du port harenguier jusqu’aux années 1630.
26La comparaison avec la période qui nous intéresse, à l’aide du même matériau archivistique, doit permettre de prendre la mesure des évolutions qui affectèrent les migrations vers Enkhuizen. Les huwelijksafkondigingen, pour la période antérieure, ont cette fois-ci été associés aux ondertrouwboeken pour les trois décennies qui suivent. Il existe cependant des problèmes récurrents de sous-enregistrement pour les publications de bans, pouvant se traduire par une augmentation artificielle du nombre d’unions considérées.
Graphique 12 – La part des étrangers dans le total des mariages célébrés à Enkhuizen entre 1680 et 1779

Source : WFA, DTB Enkhuizen, microfiches 50 à 55.
27L’affaiblissement des flux migratoires à destination d’Enkhuizen se lit clairement avec le nombre moindre d’unions impliquant un non-natif de la ville. À partir de 1735, il n’y eut jamais plus de 64 unions impliquant au moins un étranger par lustre, ce qui représentait à peu près le résultat pour la seule année 1650. Le pourcentage moyen d’unions conclues à Enkhuizen était donc nettement inférieur à ceux qui avaient été enregistrés pour le XVIIe siècle, même si encore une fois nous en sommes réduits à des extrapolations. Établir une moyenne dans ces conditions n’a pas beaucoup de sens. Ainsi certaines périodes semblent avoir été plus propices que d’autres, à l’instar des années 1710-1714 où la proportion des unions impliquant au moins un étranger s’établirait à plus de 30 %. Une corrélation évidente avec les principales périodes de conflits au XVIIIe siècle s’impose. Le port du Zuiderzee joua, tout du moins au cours de la Guerre de Succession d’Espagne, un rôle important et drainait ainsi, à l’instar de Dunkerque, de nombreux migrants souvent temporaires43. Lieu de rassemblement de flottes de guerre, la ville connaissait alors un afflux de marins. Ce renouveau, indéniable mais de plus en plus ponctuel, possédait donc des origines largement extérieures à la ville elle-même.
28Était-il possible d’adopter vis-à-vis d’Enkhuizen une démarche similaire à celle suivie par C.A. Davids dans son étude sur Leyde ? Ne souhaitant rejeter aucune source d’information, il a entrepris de confronter les résultats fournis par quatre d’entre elles : le livre de bourgeoisie, le registre des attestations des calvinistes, mais aussi ceux des catholiques et des luthériens. Cette confrontation, soutenue par un point de repère sous la forme des chiffres de la population totale de la ville, donne un graphique à cinq courbes où l’on note un certain nombre de faits remarquables. Il apparaît ainsi que la courbe des admissions à l’Église Réformée fut à peu près parallèle à celle des acquisitions du droit de bourgeoisie, alors que le nombre de catholiques venus de l’extérieur et qui s’installèrent dans la ville suivit une trajectoire opposée, en expansion continue à partir de 177044. Ce travail s’avère difficile à mener pour Enkhuizen. Les effectifs sont plus faibles et en outre nous ne disposons pas des mêmes ressources archivistiques. Il nous manque ainsi les résultats du livre de bourgeoisie avant 1731 et les admissions au rite catholique. Mais quelques chassés-croisés sont cependant envisageables.
29Le registre des membres de l’Église luthérienne couvre la période 1632-1868. Quelques sondages ont apporté la confirmation de l’effondrement des volumes migratoires à destination d’Enkhuizen. Le XVIIe siècle enregistra un nombre important de premières inscriptions, à la hauteur de quarante-cinq individus en 1645, de vingt-neuf dix ans plus tard ou encore d’une cinquantaine en 1695. On doit prendre garde à retrancher les habitants d’Enkhuizen admis pour la première fois à la table de communion, mais qui furent enregistrés aux côtés des allochtones. La rupture est néanmoins très nette. Le XVIIIe siècle n’enregistra plus qu’un nombre réduit de nouveaux fidèles, issus dans leur grande majorité de la communauté luthérienne déjà installée à Enkhuizen. On retrouve en effet, pour 1743 ou 1744, l’inscription de six individus dont trois habitaient déjà la ville. La relative stabilité observée à partir de 1765 confirme le constat établi plus haut. Sur la dizaine de nouveaux membres enregistrés à chaque fois en 1765, 1775 ou 1780, au moins quatre d’entre eux n’étaient pas nés à Enkhuizen. Si certaines années connurent un gonflement spectaculaire du nombre de communiants, il s’agissait toujours d’équipages de navires de la Compagnie des Indes orientales, rassemblés ponctuellement dans l’attente d’un départ. En 1735, par exemple, sur les 97 individus enregistrés, seuls trois semblaient être d’authentiques migrants45.
30Les migrants qui choisirent Enkhuizen comme destination étaient donc en nombre réduit au XVIIIe siècle, singulièrement après la guerre de Succession d’Espagne. Ce conflit s’apparente d’ailleurs à un accident au sein de l’évolution générale des flux migratoires à destination de la ville. On doit être convaincu que la mauvaise conjoncture économique qui frappait la ville explique ce constat, car le port du Zuiderzee était désormais peu attractif pour des migrants en quête de travail, ou en tout cas ceux qui étaient en mesure de s’établir et de prospérer. Les étrangers évitaient donc désormais Enkhuizen, ou bien ils quittaient la ville46. Peut-être des migrants plus jeunes et plus démunis continuèrent-ils d’arriver à la pointe orientale de la Hollande, mais les sources que nous avons sollicitées jusqu’ici les laissent dans l’ombre.
31L’examen des résolutions adoptées par le conseil urbain indique une certaine ouverture de la part des magistrats d’Enkhuizen. On retrouve le souci de ménager le meilleur accueil possible à ceux qui souhaitaient s’installer sur les rives du Zuiderzee à l’occasion du grand exode des huguenots français. Une collecte fut organisée dans l’urgence afin de venir en aide aux réfugiés47. La décision de faire venir un pasteur pour la nouvelle communauté avec un traitement de 550 florins par an lui succéda rapidement48. Ceux qui fuyaient la révocation de l’Édit de Nantes furent donc visiblement accueillis les bras ouverts par les magistrats d’Enkhuizen, mais avec un succès limité. En dépit de conditions très favorables lui permettant d’intégrer correctement les nouveaux-venus, la ville d’Enkhuizen fut en effet incapable d’accéder au rang de foyer récepteur majeur des huguenots français. La petite communauté s’étiola lentement, comme le montre le registre des mariages et des baptêmes tenu pendant une vingtaine d’années49. Et pourtant la ville avait choisi de ne pas empêcher l’installation sous ses murs de non natifs. Haarlem ou Delft suivirent la voie inverse à la suite de difficultés économiques, en particulier en choisissant les catégories d’étrangers à accueillir50. Cette démarche pouvait s’observer ailleurs en Europe, comme à Genève. La République des bords du lac Léman élabora un panel assez impressionnant de mesures visant à décourager les éventuels immigrants51. Les archives des magistrats d’Enkhuizen comportent la décision de ne distribuer des secours qu’aux pauvres de la ville, en excluant en particulier les femmes et les enfants des marins étrangers embarqués sur les navires de la Compagnie des Indes Orientales52. Mais cette mesure s’inscrivait dans un mouvement national, et nos régents ne firent que copier d’autres villes.
Des flux migratoires à la composition bouleversée
32Au-delà des aspects quantitatifs, faut-il envisager un réaménagement en profondeur de la composition du groupe des migrants ? Un certain nombre d’études pionnières ont dégagé trois angles de recherche permettant de saisir le contenu des flux migratoires à destination d’Enkhuizen : la proportion des femmes par rapport aux hommes, l’origine géographique ainsi que les métiers exercés par les étrangers.
33Le sex ratio d’une population s’obtient en calculant le nombre de femmes pour cent hommes. Cette donnée est précieuse à plus d’un titre, en particulier si l’on s’intéresse à la vitalité de l’offre de travail dans la ville. Alain Cabantous a en effet indiqué que « plus la ville est ouverte aux migrations, et plus l’écart homme-femme se réduit »53. L’équilibre interne de la population étrangère à Enkhuizen évolua en profondeur au cours de la période, au profit d’une féminisation accrue. Après un repli pendant les vingt premières années du XVIIIe siècle, imputable vraisemblablement à la Guerre de Succession d’Espagne, le sex ratio s’éleva considérablement par la suite. Quelques sondages menés dans les ondertrouwregisters permettent de confirmer ce constat. Pour les années 1750, 1758 et 1778, les femmes entraient respectivement pour 40 %, 70 % et 44 % du nombre d’étrangers relevés dans cette source54. La forte poussée des années 1750-60 serait donc éphémère, même si le niveau le plus bas ne tomba jamais à moins de 40 %. La ville d’Enkhuizen, au XVIIIe siècle, attirerait donc moins les forains masculins qu’auparavant. Des bouleversements de cette ampleur ont déjà été observés pour d’autres villes, comme à Amsterdam55. C’est ce que confirme en amont Cor Trompetter quand il relève la croissance brutale du flux migratoire féminin de Twente vers la capitale économique des Provinces-Unies56. Le net ralentissement économique du port du Zuiderzee aurait donc nettement affecté l’immigration masculine57. Les développements précédents sur le déclin de la pêche ou des industries maritimes, gourmandes en main-d’œuvre immigrée, sont confirmés. Le mouvement était en tout cas si puissant qu’il parvint à modifier l’un des traits de caractère de la population immigrée installée à Enkhuizen.
34Les origines géographiques de ces migrants furent-elles également modifiées ? Le livre de bourgeoisie de la ville nous permet une première approche, en dépit de toutes les réserves déjà formulées à l’encontre de cette source. On a repris ici un tableau statistique bâti par Richtje de Vries, en le modifiant légèrement et en corrigeant les erreurs de pourcentage quand elles existaient58. Seules les parts respectives des différentes origines des migrants ont en effet été retenues, ce qui a eu pour conséquence de laisser de côté les chiffres absolus.
Tableau 5 – Origine géographique des nouveaux bourgeois d’Enkhuizen entre 1731 et 1818
| Périodes | Nombre d’individus | Nord | Frise Overijssel | Reste des Provinces Unies | Nés hors des Provinces Unies |
| 1731-49 | 133 | 33 % | 47 % | 7 % | 13 % |
| 1750-69 | 330 | 20 % | 44 % | 12 % | 24 % |
| 1770-89 | 239 | 38 % | 29 % | 20 % | 13 % |
| 1790-1818 | 114 | 44 % | 27 % | 11 % | 18 % |
Source : R. de Vries, op. cit., p. 81.
35Les migrants qui obtinrent le droit de bourgeoisie au XVIIIe siècle à Enkhuizen étaient, dans leur grande majorité, originaires du territoire néerlandais. Ces nouveaux habitants étaient pourtant profondément différents les uns des autres. Les Frisons venaient ainsi surtout des petites villes maritimes riveraines du Zuiderzee, comme Stavoren, Hindeloopen, Workum ou Harlingen. Les migrants d’Overijssel étaient davantage des ruraux. On remarque également qu’une proportion toujours plus élevée de nouveaux habitants d’Enkhuizen venait de Hollande du nord. Les migrations proches confortèrent donc leur position au cours de la période. La part d’Amsterdam est ainsi passée de 12 % en 1731-49 à 31 % en 1790-1818. La contraction de l’échantillon empêche néanmoins de formuler des conclusions trop affinées. Il reste qu’à Enkhuizen, dans les deux derniers tiers du XVIIIe siècle, les migrations proches alimentaient le bataillon le plus fourni des nouveaux bourgeois de la ville.
36Ces résultats sont-ils confirmés par d’autres sources, notamment par les registres de bans de mariage ? On a repris les découpages chronologiques déjà effectués, tout en se livrant à quelques comparaisons. La part des fiancé(e)s originaires de Frise de l’Ouest était ainsi beaucoup plus importante que celle relevée pour l’acquisition du droit de bourgeoisie. Elle s’établissait en effet à un peu plus de 40 % pour 1731-1749, avant de s’approcher des 50 % pour la période suivante59. Les nouveaux marié(e)s venus d’Amsterdam étaient aussi plus nombreux, au détriment des provinces autres que la Hollande du nord ainsi que des pays étrangers60. Une incursion du côté des ondertrouwregisters ne vient pas démentir cette information. De 1750 à 1778, la part des époux venus de l’étranger passa en effet de 27,5 à 14,5 %61. La Hollande du nord enregistra une hausse plus réduite que ce qui vient d’être observé, mais le constat d’ensemble reste tout à fait valable car des mariages étaient sans doute déjà conclus avant l’installation dans la ville. Une brusque élévation du nombre des migrants célibataires pouvait également se produire, comme ce fut le cas à Leyde au XVIIIe siècle62.
37Limitée à ce qui vient d’être dit, notre analyse manque certainement de profondeur chronologique. Il fallait donc sortir du cadre temporel bien trop restrictif imposé par le livre de bourgeoisie de la ville, et interroger des données statistiques plus en amont. Les bans de mariage de l’année 1650 avaient déjà été sollicités à propos des flux migratoires. Cette année-là, ce ne furent pas moins de 62 unions qui impliquèrent au moins un étranger à la ville, ici moins selon leur lieu de naissance qu’en fonction de leur dernier lieu d’habitation avant Enkhuizen. Ce dernier était presque toujours indiqué, mais certaines mentions sont indéchiffrables, sans oublier non plus les origines qu’il a été impossible d’identifier. Au total, on dispose d’origines attestées et repérées pour 66 fiancé(e)s, qui ne sont plus que 43 si l’on ne considère que les migrants masculins. La part prise par les fiancés ayant passé les frontières de la République était prépondérante en 1650, en particulier du monde germanique et de la Scandinavie. Les régions d’Oldenbourg, du Holstein ou la Norvège semblaient constituer des foyers émetteurs de premier ordre. Tout ceci n’était plus de mise un siècle plus tard. La ville d’Enkhuizen n’attirait plus que des concentrations temporaires d’Allemands ou de Scandinaves dans l’attente d’un embarquement pour l’Asie63. Il existe donc une corrélation évidente entre l’augmentation du nombre de femmes migrantes et la réduction de l’aire géographique migratoire de la ville.
38Ce dernier élément semble confirmer, de façon éclatante, le lien existant entre l’offre de travail et les migrants à Enkhuizen. Il faut alors se demander si les métiers exercés par ceux qui venaient s’installer sur les berges du Zuiderzee furent eux également victimes du déclin de la ville.
39La réflexion dans ce domaine pâtit de l’existence d’une documentation limitée, notamment par les insuffisances du livre de bourgeoisie de la ville. L’échantillon est donc très faible, peu représentatif sans doute, en dépit de quelques informations intéressantes. Ainsi, des gens de mer continuaient de venir chercher fortune à Enkhuizen après le premier tiers du XVIIIe siècle. Le poorterboek donne également la liste de ceux qui furent admis temporairement dans la ville. Leur profession est indiquée dans plus d’une vingtaine de cas, entre 1769 et 1794. Il faut noter qu’aucune profession ne se dégageait nettement de l’ensemble. Le nombre de navigateurs connus resta appréciable avec cinq mentions, mais il était loin d’écraser l’ensemble. On notera par exemple la mention de deux travailleurs liés au commerce fromager, ce qui vient encore renforcer l’idée qu’Enkhuizen s’était bel et bien imposé comme un centre pour le commerce du fromage au XVIIIe siècle. Il est acquis que les étrangers installés à Enkhuizen n’exerçaient plus les mêmes métiers au XVIIIe siècle qu’auparavant. Ils ne se signalaient plus par une surreprésentation dans certaines professions, comme cela a pu être observé dans d’autres villes64. Sans doute s’agit-il encore d’une conséquence induite par le déclin économique de la ville.
40À l’instar de Jan Lucassen, capable de dresser le portrait de l’immigrant allemand de la première moitié du XIXe siècle avec une grande précision65, il semble possible d’individualiser certains traits de l’immigrant s’installant à Enkhuizen au temps du déclin. Celui-ci avait de plus en plus de chances d’être une femme, venue de Hollande du nord ou bien des rives orientale ou septentrionale du Zuiderzee. Elle devait être capable d’exercer des métiers divers parfois très éloignés des activités du port. Selon un schéma classique, la ville devint moins attractive sous l’emprise du déclin. Enkhuizen cessa d’être une cité connectée à des réseaux migratoires internationaux. Son rayonnement ne prenait plus qu’un caractère régional. Les efforts des magistrats n’y changèrent rien. Le cas de Leyde apparaît à la fois proche et différent de celui d’Enkhuizen. La ville drapière connut en effet une baisse continue de l’immigration, en relation avec ses difficultés économiques et la baisse de sa population. Elle fut ensuite capable de remonter la pente grâce à une réorientation de ses activités66. Cette capacité à rebondir fit cruellement défaut à Enkhuizen.
Le sort des travailleurs de la mer
41En toute logique, les individus ayant le plus souffert de la conjoncture devraient être les travailleurs liés de près ou de loin à la mer. Cette catégorie aux contours imprécis comprenait les navigateurs, du mousse au capitaine, mais également les hommes embarqués à bord des navires de pêche sans être des marins. Sans oublier les artisans dévolus à l’équipement des navires comme les charpentiers de marine, les fabricants de voiles ou bien encore les tonneliers. Il est aisé de se rendre compte à quel point l’existence d’une économie maritime pouvait irradier de larges couches de la société. La pêche harenguière ainsi que les activités industrielles et commerciales qui lui étaient liées constituèrent de ce fait pendant longtemps la plus grande source d’emplois à Enkhuizen. On ne peut guère imaginer que leur développement ne se soit pas traduit par de gros besoins en main-d’œuvre, peut-être jusqu’à un cinquième de la population encore vers 170067. Inversement, le recul des armements harenguiers a dû peser sur la composition de la société urbaine. Toutes les branches liées à la mer n’ont cependant pas souffert de la même façon68. Les chercheurs ont en effet mis en avant la segmentation du marché du travail maritime, facteur d’ouverture ou de fermeture des communautés humaines aux migrants69.
42Une activité aussi dynamique au XVIIIe siècle que la navigation pour le compte de la Verenigde Oost Indische Compagnie a dû, par exemple, créer quantité de postes. La noria qui caractérisait le commerce vers les Indes Orientales n’a pu en effet être assurée qu’au prix de la construction, sur les rives du Zuiderzee, de nombreux navires. Ce serait plus de cent unités de bonne taille qui auraient vu le jour sur les chantiers navals de la VOC d’Enkhuizen pendant toute l’existence de la compagnie70. Le premier chapitre de ce travail a fait apparaître que le rythme de construction ne fut absolument pas ralenti au XVIIIe siècle. En outre, les navires affectés à ce commerce virent leur tonnage augmenter au fil des ans, afin d’embarquer de plus en plus de marchandises. On imagine la source de revenus ainsi procurée à de multiples travailleurs manuels, y compris au cœur de cette période si déprimée pour la ville. Il est cependant évident que le nombre de charpentiers de marine employés sur le chantier de la VOC ne pouvait se substituer totalement à ceux qui étaient auparavant occupés à la construction de buizen, en raison du plus faible nombre d’unités construites mais aussi de la captation de certaines tâches par les chantiers navals asiatiques. Quoi qu’il en soit, ces navires devaient être pourvus d’hommes, dont une grande majorité de marins.
43Les recherches de Daniëlle van den Heuvel ne laissent d’ailleurs subsister aucun doute quant à l’étendue des ressources humaines ainsi mobilisées, puisque 122 navires furent envoyés vers les Indes orientales depuis Enkhuizen au cours de la première moitié du XVIIIe siècle, et que chacune de ces unités devait être armée par 180 à 230 hommes71. À l’instar de Delft, le nombre total de marins embarqués a dû être important72. La compagnie de commerce assumant par ailleurs des fonctions régaliennes en Asie, elle devait également recruter des soldats et du personnel administratif, voire des ministres du culte réformé. Par l’intermédiaire du commerce asiatique, le grand large avait donc des chances de continuer à influencer le marché du travail dans la ville d’Enkhuizen73. L’embarquement sur un navire en partance pour l’Asie offrait d’ailleurs, à quelques-uns, une chance inestimable de faire une fulgurante carrière74. Au-delà des hommes embarqués sur les navires, on a pu évaluer le nombre d’employés de la VOC à terre à environ 300 personnes dans le premier quart du XVIIIe siècle75.
44Des informations font cependant penser que le nombre de gens de mer présents de façon permanente à Enkhuizen diminua drastiquement à la fin du XVIIe siècle et au siècle suivant. Les archives des magistrats se firent l’écho d’un manque de main-d’œuvre, tout particulièrement au moment des guerres. Cette population assez réduite et qui ne se renouvelait que lentement, se trouvait en effet soumise à de multiples sollicitations et les besoins de la flotte de guerre furent souvent prioritaires par rapport à ceux des armateurs privés76. La pêche du hareng, pour déclinante qu’elle soit, continuait pourtant d’exiger des marins, et davantage lors d’un conflit puisque les navires de pêche devaient être protégés par une escorte. Il fut ainsi prévu d’équiper deux convoyeurs en 1691, puis en 1694 et 1695, soit respectivement 180, 130 et 145 hommes embarqués77. Même si tous ceux-ci n’étaient pas des gens de mer à proprement parler, il s’agissait à chaque fois d’hommes enlevés à la pêche ou au commerce, ce qui ne manqua pas de conduire à quelques situations délicates. Les magistrats d’Enkhuizen n’ignoraient d’ailleurs rien du problème, n’hésitant pas à en faire état dans un courrier destiné au trésorier de l’Amirauté de la Meuse aux moments les plus critiques de la conjoncture militaire pour les Provinces-Unies78.
45Les difficultés à compléter les équipages apparurent dès la fin du XVIIe siècle79. Elles s’installèrent sur le long terme, puisque des navires harenguiers appareillèrent, au siècle suivant, avec moins de douze hommes adultes à bord. Il s’agissait alors de la taille couramment admise d’un équipage pour ce type de campagne. Dans leur mémoire de préparation à la réunion du collège de la Grande Pêche, les magistrats d’Enkhuizen furent ainsi contraints, à plusieurs reprises, de rappeler que pas une seule busse ne devait quitter le port sans être pourvue d’un équipage complet. Ils insistèrent également sur le fait qu’il ne fallait pas compter sur le navire d’escorte pour fournir le complément en haute mer80. La répétition des mêmes injonctions signifie très vraisemblablement qu’il s’agissait d’un problème récurrent et particulièrement aigu. Les interdictions formulées par les magistrats de la ville semblent d’ailleurs n’avoir été que très peu entendues, voire totalement ignorées par le responsable de l’escorte. Au beau milieu de la campagne de pêche de 1772, le capitaine Jacob Dirksz Schaap informa en effet le conseil urbain qu’il avait détaché neuf hommes de son équipage pour les affecter à des navires de pêche81. La situation de paix a très certainement facilité un tel transfert. À travers ces quelques mentions, on se rend compte cependant que la pénurie de gens de mer à Enkhuizen s’inscrivait sur le long terme82. La situation ne s’améliora pas de façon notable à la fin du XVIIIe siècle, d’autant plus que les conflits reprirent entre puissances maritimes. On peut ainsi lire la mention explicite d’un « manque de gens de mer » dans le compte-rendu d’une réunion du gouvernement urbain en 178183.
46Ce déficit de ressources humaines se traduisit-il pour les navigants par une amélioration matérielle ? Les instructions données par les bourgmestres d’Enkhuizen aux penningmeesters ou aux commandants des navires d’escorte de la flotte harenguière sont susceptibles de nous fournir quelques éléments de réponse. Il existait une liberté variable quant au tarif d’engagement des marins, puisqu’il était question en 1691 de 3 000 à 4 000 florins pour des équipages de 100 et 80 hommes, puis de 10 florins seulement par matelot voire 12 au maximum en 1714 et 171684. Mais les instructions léguées près d’un demi-siècle plus tard ne mentionnaient plus cette fourchette salariale. En juin 1768 par exemple, on n’évoquait plus que douze florins pour un matelot et de trois à huit florins pour un mousse85. Cette information peut s’interpréter de deux manières. À savoir que les magistrats n’espéraient plus, de toute évidence, faire descendre le tarif d’engagement en dessous de douze florins. Il est en même temps assez étonnant que le montant de ce salaire n’ait pas bondi, sous l’effet de la supposée pénurie de main-d’œuvre à Enkhuizen. Tout ceci pourrait donc être également le signe d’une attractivité maritime maintenue, empêchant par la même occasion une amélioration spectaculaire des salaires versés aux gens de mer. Ou bien faut-il en définitive penser que ces activités avaient considérablement diminué à Enkhuizen ?
47Le fort développement de la pauvreté en Hollande au XVIIIe siècle joua peut-être un rôle dans ce phénomène apparemment paradoxal. Les historiens néerlandais ont en effet noté la montée en puissance d’un prolétariat flottant, susceptible de faire baisser ou tout du moins de stabiliser les frais de constitution d’un équipage86. Les quelques sondages réalisés dans les archives de l’amirauté de Frise occidentale nous apprennent ainsi que des hommes originaires d’Enkhuizen continuaient de s’embarquer sur les navires de guerre. Il s’agissait d’une activité maritime différente du commerce, mais il est bon de rappeler que les enrôlements dans la flotte de guerre batave se faisaient toujours au XVIIIe siècle sur la base du volontariat. On n’est donc pas surpris de relever la présence de marins étrangers sur les vaisseaux chargés de défendre les Provinces-Unies. En revanche, celle de gens de mer originaires d’Enkhuizen se réduisit et devint plus sélective. S’il est encore possible, lors de la Guerre du Nord, d’identifier des équipages venus en grande partie de la ville, ce n’est plus le cas quelques décennies plus tard. Des sondages réalisés dans les rôles d’armement sont sans ambiguïté87. En outre, les natifs d’Enkhuizen qui s’embarquaient n’étaient presque plus des matelots mais bien plutôt des officiers, sous-officiers ou des spécialistes qualifiés88.
48Les métiers de la mer n’intéressaient-ils plus les habitants de la ville au XVIIIe siècle ? L’extrême rareté des documents privés ne nous permettait pas de sonder les cœurs. Une source indirecte, dont l’intérêt n’a d’ailleurs pas échappé à d’autres chercheurs, a dû être sollicitée89. Il s’agissait du dossier des embarquements d’orphelins issus des deux institutions charitables qui s’occupaient d’eux à Enkhuizen. La Oude Armen Weeshuis, née en 1551, aurait accueilli près de 200 orphelins dans la première moitié du XVIIIe siècle avant que la Aalmoeseniers- en Nieuwe Armen Weeshuis ne prenne le relais. Sans doute fondée à la fin du XVIe siècle, elle avait pour mission d’absorber le nombre grandissant d’orphelins dans la ville, puisque les enfants de moins de dix ans et nés de parents non bourgeois ou bien ceux dont un seul parent détenait le fameux droit lui étaient destinés. Il semble que l’augmentation de ses effectifs ait été parallèle à celle des embarquements vers l’Asie90. L’inscription sur un rôle d’équipage pour les orphelins paraît avoir résulté, en partie, de la conjonction de la volonté des régents et des responsables de la chambre locale de la Compagnie des Indes orientales. À l’opportunité d’appliquer une punition impressionnante, pouvait correspondre les besoins en main-d’œuvre des armateurs91. Enkhuizen n’a sans doute pas constitué une exception du point de vue des accords entre les orphelinats et les chambres locales de la VOC92. Néanmoins, ces orphelins embarqués étaient bien plus souvent émancipés et librement consentants. C’est ce que laisse apparaître un registre des enfants admis à la Nieuwe Armen Weeshuis entre 1682 et 1771, où la date et le motif de sortie sont indiqués. Il a ainsi été possible de calculer leur âge d’embarquement, et l’on constate qu’il s’agissait très souvent, en tout cas pour cet orphelinat, de jeunes adultes d’une vingtaine d’années93. On y relève d’autres informations très précieuses sur les vingt-neuf garçons qui peuvent être isolés des autres, en raison de leur enrôlement sur un navire au sortir de l’orphelinat. Ces jeunes adultes n’occupaient pas systématiquement le poste de matelot. Leurs fonctions à bord pouvaient en effet être très variées, ce qui ne doit pas nous surprendre outre mesure. Leur âge parfois avancé ainsi que l’éducation qu’ils avaient reçue à l’orphelinat ne pouvait que les éloigner du métier de matelot, et leur ouvrir bien au contraire des carrières administratives voire ecclésiastiques94.
49La situation des orphelins plus jeunes ne différait pas forcément de celle de leurs aînés, comme deux exemples l’attestent. Accueilli le 19 juin 1766 au sein de l’Aalmoezeniers- en Nieuwe Armen Weeshuis, Huybert Jansz avait alors trois ans et il venait de perdre son père mort sur un bateau de la Compagnie des Indes orientales. Il fut inscrit moins de dix ans plus tard sur les registres de la guilde des chirurgiens, au service de Meyne Andringa. Il s’embarqua à quinze ans sur un navire à destination de la Chine, avant de décéder en Asie à l’âge de dix-sept ans95. Cette destinée n’est pas exceptionnelle, puisque quelques années plus tôt, Evert Jansz Knol avait lui aussi été placé chez le même chirurgien, à l’âge de treize ans. Embarqué un an plus tard, et donc bien avant la fin de sa formation prévue pour une durée de cinq ans, il devait mourir à l’hôpital de Batavia le 25 mai 177496.
50Faut-il alors évoquer un engouement maintenu pour le grand large ? Reflet des transformations économiques qui affectaient la ville, la navigation vers l’Asie arrivait en effet en tête des propositions d’emploi pour ces jeunes gens. Ces embarquements semblèrent certes se multiplier lors des grandes périodes de conflit, mais on peut les repérer tout au long du siècle, ce qui pourrait laisser croire à une attraction constante de la mer. Alors que le recrutement local, ou tout du moins nord-hollandais, était encore prédominant dans la première décennie de ce siècle, il céda rapidement du terrain par la suite dans la marine marchande97. À bord des navires qui appareillaient pour les Indes Orientales, seuls les emplois les plus qualifiés et les mieux rémunérés étaient encore occupés majoritairement par des natifs d’Enkhuizen. En outre, il semblerait bien que le regain d’intérêt manifesté par les régents des institutions charitables ou bien par les orphelins eux-mêmes soit très relatif. Le choix d’une carrière maritime ne se serait pas imposé de lui-même, en tout cas pas en ce qui concerne la navigation vers l’Asie, longue et dangereuse. Ce sont plutôt les difficultés des branches économiques traditionnellement chargées de l’insertion professionnelle des orphelins qui l’auraient provoqué98. On peut aussi imaginer un souci accru de rechercher, pour ces jeunes gens, un métier correspondant à leurs capacités personnelles. Les maîtres de l’orphelinat souhaitaient peut-être également promouvoir une sorte de méritocratie. Au total, si l’on suit les conclusions tirées de cet exemple, l’amenuisement du stock de gens de mer dans le port d’Enkhuizen a bien constitué une réalité du XVIIIe siècle, seule une conjoncture encore plus déprimée dans d’autres secteurs économiques ayant pu en retarder les effets.
51La crise de la pêche du hareng et du commerce maritime de la ville joua un rôle déterminant dans cette évolution, à la fois origine et conséquence. Les deux secteurs furent en effet victimes de cet assèchement de main-d’œuvre. Le déclin des activités halieutiques entraîna, de son côté, une offre de travail en baisse, dont la main-d’œuvre locale – concernée principalement par ces activités – souffrit le plus. Il faut se garder néanmoins de toute vision réductrice99. Une approche critique de certaines sources pourtant devenues classiques comme les comptes du Sund, serait ainsi en mesure de confirmer les populations rurales de Frise occidentale dans leur rôle de réserve de gens de mer au tournant des XVIIe et XVIIIe siècles100. Le caractère régional du recrutement des flottes de pêche, identifié pour les périodes antérieures, est une donnée admise par les chercheurs101. Les cycles de travail qui avaient pu se mettre en place lors des siècles antérieurs disparurent totalement, comme celui chevillant étroitement la navigation vers la Baltique à la pêche du hareng102. Enkhuizen aurait donc progressivement cessé d’être une place attractive pour ceux qui cherchaient à s’embarquer, si ce n’est dans une moindre mesure pour la navigation vers l’Asie. Sans doute les habitants de la ville concernés par ses activités induites tentèrent-ils également de quitter Enkhuizen.
52Une source extérieure, le livre de bourgeoisie de la ville d’Amsterdam, peut nous permettre de creuser cette hypothèse. Pour la période comprise entre 1649 et 1787, ce ne furent pas moins de 203 nouveaux bourgeois venus d’Enkhuizen qui furent enregistrés, ce qui est naturellement bien en-deçà du nombre réel de migrants s’installant à Amsterdam103. L’intérêt de ce document réside surtout dans le fait que l’on dispose ainsi de la profession de 181 d’entre eux. Ce sont en définitive 63 métiers qui sont représentés. Mais la très grande majorité ne compte qu’un représentant, alors que les gens de mer (31 en tout soit 17 % de l’ensemble), les charpentiers de marine (seize individus soit 9 % environ du total) ou les marchands (quatorze sans spécialité définie à qui on peut ajouter les marchands de vin qui sont au nombre de cinq, un marchand de bétail, un autre de tabac et un dernier de draps, soit 12,5 % du total) sont fortement représentés. Au sein du groupe des néo-bourgeois d’Amsterdam venus d’Enkhuizen, toutes ces professions furent-elles régulièrement représentées pendant la période ? Plus de la moitié des gens de mer qui y figuraient, soit seize individus, obtinrent leur droit de bourgeoisie entre 1649 et 1672. Cette catégorie ne compta plus aucun représentant après 1745. Il en allait un peu différemment pour les charpentiers de marine, puisque le magistrat d’Amsterdam enregistra huit individus pour la période 1650-1716 et huit autres entre 1718 et 1780. Le déclin des activités maritimes à Enkhuizen a par conséquent nourri de façon indéniable le flot des émigrants, y compris de façon précoce. L’absence de gens de mer parmi les nouveaux bourgeois amstellodamois venus du port du Zuiderzee dans la seconde moitié du XVIIIe siècle ne doit pas surprendre outre mesure : elle s’explique par le peu d’intérêt que représentait désormais le droit de bourgeoisie pour ces travailleurs manuels. Elle ne doit en tout cas pas être interprétée comme le signe qu’Enkhuizen était parvenue à stopper l’hémorragie de gens de mer. Il faut plutôt imaginer que le réservoir de main-d’œuvre maritime s’était peu à peu épuisé.
53L’évolution doit être appréhendée sous un jour plus dramatique encore lorsque l’on considère le nombre d’emplois induits par la pêche du hareng104. R. Willemsen a ainsi tenté de cerner le nombre de ces travailleurs liés directement à la harengaison et demeurant à Enkhuizen. Il en ressort, selon lui, une baisse spectaculaire de leurs effectifs. On passerait de 3 000 à 4 000 individus au mitan du XVIIe siècle à environ 400 à la fin siècle suivant105. La crise des activités halieutiques à Enkhuizen se traduisit donc par un impact redoutable sur les structures professionnelles de la ville, la principale manifestation de tout ceci étant naturellement le fort recul du groupe des pêcheurs.
54Les gens de mer avaient-ils totalement disparu du paysage urbain d’Enkhuizen au XVIIIe siècle ? On ne peut répondre à cette question sans avoir rappelé les différentes catégories de gens de mer. La mise au point effectuée par Alain Cabantous permet de distinguer quatre groupes selon leur activité ainsi que la durée de leur absence106. Les registres de la taxe sur les sépultures, qui mentionnent assez souvent au XVIIIe siècle la profession voire l’adresse des individus, rendent de précieux services. Les données ne semblent vraiment complètes qu’à partir du deuxième tiers du siècle. Il est possible d’identifier 102 habitants de la ville, ayant un lien avec la mer, morts entre 1739 et 1781107. 29 d’entre eux perdirent la vie sur une buis ou sur le navire qui escortait la flottille de pêche. Neuf seulement décédèrent à bord de navires se livrant au grand commerce, mais un certain nombre d’hommes succombèrent à quai, sur un navire en instance de départ ou tout juste arrimé. Il subsiste des incertitudes quant à la nature de l’embarcation. Ceux qui vivaient de petit cabotage ont dû être nombreux à perdre la vie dans le port d’Enkhuizen. Il est en tout cas certain que les gens de mer n’avaient pas disparu de la ville au XVIIIe siècle, au moins pour ceux qui se livraient à la grande pêche ou au cabotage. On peut douter en revanche que les pêcheurs riverains ainsi que les « marins occasionnels » se soient maintenus en nombre. Il paraît donc plus pertinent d’évoquer un réaménagement en profondeur du groupe des gens de mer à Enkhuizen plutôt qu’une disparition pure et simple. Au-delà de la baisse numérique des effectifs au XVIIIe siècle, les marins de commerce au long cours, qui n’étaient que de passage, ont sans doute rééquilibré leur poids relatif vis-à-vis des pêcheurs. Cette présence plus affirmée posait un certain nombre de problèmes, à commencer par le devenir de la progéniture de parents d’origine extérieure108.
Un port sans société maritime ?
55Il est donc à peu près certain que les marins au long cours, ceux qui étaient employés en particulier sur les navires de la Compagnie des Indes orientales, ne cessèrent jamais de faire partie du paysage d’Enkhuizen. Ils s’imposèrent sans doute comme des figures familières du port du Zuiderzee. Un rapide balayage des archives judiciaires de la ville suffit à s’en rendre compte, même s’il faut se garder des préjugés véhiculés à propos des gens de mer. Il ne s’agissait pas que d’hommes nés en Allemagne ou en Scandinavie. Des migrants, venus de villages d’autres provinces néerlandaises, continuèrent à être régulièrement impliqués dans des rixes et des vols109. Leur présence dans la ville ne pouvait dès lors se justifier que par un emploi de marin ou de soldat au service de la Compagnie des Indes orientales.
56Ainsi en janvier 1717, Pauwels van Zuylen, d’Amsterdam, se rendit avec quelques matelots dans une auberge. Impliqué dans une bagarre avec un autre Amstellodamois, il blessa mortellement ce dernier en lui sectionnant la septième vertèbre d’un coup de couteau110. Cette criminalité des gens de mer ne disparut donc pas d’Enkhuizen au XVIIIe siècle, et bien au contraire elle devait être plus symptomatique encore. Le groupe le plus stable et le mieux intégré de la société maritime de la ville, celui des pêcheurs, avait en effet fondu comme neige au soleil. Mais il n’avait pas totalement disparu pour autant, comme nous le révèlent les discussions autour du cas de Grietje Teunisz111. Sa marque caractéristique, les longues absences le temps des campagnes de pêche, persistait donc à travers un certain nombre d’attitudes dénoncées par le consistoire. D’autres comportements répréhensibles étaient aussi parfois imputés aux gens de mer, avec des conséquences particulièrement importantes sur la démographie urbaine.
57Comme tout espace urbain de quelque importance, Enkhuizen connut en effet la présence ponctuelle de grands rassemblements d’hommes célibataires. Il s’agissait ici des périodes précédant la harengaison ou bien le départ des flottes de guerre ou de commerce. Ces rassemblements ainsi que l’existence d’une forte immigration régionale et féminine étaient de nature à multiplier les cas de conceptions hors mariage. Le recul des activités maritimes de la ville ne devait-il pas s’accompagner de celui des naissances illégitimes ? Des historiens français ont souligné en outre à quel point la courbe de ces dernières pouvait être corrélée à la santé économique de la ville, mais pas forcément toujours de la même façon112. Enkhuizen connaissant un affaiblissement concomitant de son économie et de ses fonctions maritimes, il a paru intéressant de dépouiller quelques registres de baptêmes des différentes communautés de la ville.
58Les catholiques semblent être les seuls qui aient tenu correctement les registres dans ce domaine, car il s’agit, et de loin, de la communauté la plus concernée par les naissances illégitimes113. Pourtant, à moins d’une conjoncture exceptionnelle qui pourrait prendre la forme d’une concentration des pauvres et des prostituées chez les seuls fidèles catholiques, on ne peut imaginer que les calvinistes et les luthériens aient ignoré ce phénomène. Les registres réformés ne mentionnent cependant que sept enfants illégitimes entre 1735 et 1765. S’agissait-il de négligence ou de rigidité morale ? L’Église réformée, en raison de son caractère officiel, se chargeait pourtant en général de baptiser tous les enfants concernés. Or, on retrouve le nom de tous les parents dans les registres des baptêmes calvinistes, ce qui exclut de facto les enfants nés de père inconnu. Peut-être faut-il voir, en définitive, cette étonnante première place des catholiques comme le résultat de la présence d’un nombre important de fidèles de Rome dans les campagnes entourant Enkhuizen. Sachant que les flux migratoires à destination de la ville au XVIIIe siècle furent de plus en plus alimentés par des déplacements de courte distance, l’hypothèse est envisageable. On sait notamment que les femmes de Frise occidentale, voire plus largement de Hollande du nord, étaient encore assez nombreuses à gagner le port du Zuiderzee, et leur condition de jeunes célibataires exerçant des métiers peu qualifiés pouvait les exposer à des grossesses illégitimes. Les natifs de la ville, réformés dans leur grande majorité, se distingueraient ainsi des néo-citadins catholiques et pauvres, peut-être plus exposés aux relations extra-conjugales.
59Quoi qu’il en soit, nous remarquons que les naissances illégitimes ne suivirent pas une progression linéaire. Certaines périodes comme 1678-79, 1711-1715, 1718-1733, 1742-1750, 1762-64 ou 1777-1780 virent au contraire leur multiplication. Il existait parfois une corrélation entre ces augmentations et l’évolution de la totalité des baptêmes, mais pas de façon systématique. À l’exception des années 1720-1733, le contexte international joua un rôle déterminant. Le port d’Enkhuizen accueillit en effet des flottes armées à l’occasion de conflits comme les guerres contre Louis XIV ou bien pendant la guerre de Succession d’Autriche et celle dite de Sept Ans. Ces rassemblements d’hommes sans famille multipliaient les risques de conceptions hors mariage, tout comme le cantonnement de troupes terrestres114. Les prêtres inscrivirent un nombre croissant de mention de « fornication » dans leurs registres au cours du XVIIIe siècle. Le cas de figure où les deux parents étaient connus, peut-être même vivaient déjà ensemble au vu et au su de tous, devint donc une sorte de règle à propos des naissances illégitimes enregistrées à Enkhuizen.
60En tout état de cause, la présence d’un prolétariat flottant ne semblait donc pas constituer nécessairement la raison principale de tant de naissances illégitimes. Il ne faut pas, certes, exclure un relâchement vis-à-vis de la discipline ecclésiastique. Cependant, étant donné le contexte de reconquête catholique du XVIIIe siècle dans les Provinces-Unies, ainsi que la situation longtemps précaire des fidèles de Rome à Enkhuizen, cette piste doit sans doute être abandonnée. En revanche, l’examen des mois de baptême des enfants catholiques pourrait permettre de mieux comprendre la prégnance des rythmes maritimes sur cette communauté d’habitants.
61Si l’on considère que les usages de l’époque, en vigueur au moins chez les catholiques, commandaient de faire baptiser les enfants le plus tôt possible après la naissance, la date approximative de conception doit pouvoir se calculer. Pour la période qui court de 1674 à 1693, sur quinze naissances illégitimes, une majorité d’entre elles se concentrèrent en été et en automne : juillet et août à trois reprises chacun, octobre deux fois et novembre une fois. Trois baptêmes furent également célébrés en janvier. Les conceptions en question auraient donc eu lieu entre novembre et février précédent, ce qui confirme les maigres informations glanées chez les calvinistes. Cependant, il est nécessaire d’observer ce qui se produisit pour les périodes suivantes. La Guerre de Succession d’Espagne n’offre à son tour qu’un échantillon réduit de huit naissances illégitimes, concentrées entre juillet et novembre, avec une mention spéciale pour août et novembre. Les conceptions auraient donc eu lieu entre décembre et février, période de relâche des activités maritimes, en particulier en ce qui concerne la pêche mais aussi des départs des grandes flottes de guerre. Le constat dressé pour le XVIIe siècle restait encore valable pour les premières années du siècle suivant. Enkhuizen était toujours concernée par le fait maritime, ainsi que nous le font entrevoir en partie les naissances illégitimes.
62La situation se modifia de façon notable les années suivantes. On a pu relever, entre 1716 et 1739, 34 mentions de naissances illégitimes chez les catholiques. Ces naissances n’étaient plus concentrées sur les mêmes mois que précédemment. En effet, si tous les mois furent concernés, février, mars, avril, mai et juin arrivèrent en tête avec pour les deux premiers mois respectivement six et cinq baptêmes. La fin de l’hiver et le printemps semblaient donc être devenus une période privilégiée pour les baptêmes d’enfants illégitimes chez les catholiques d’Enkhuizen. Juillet, août et octobre n’enregistrèrent plus qu’un baptême, alors qu’il y en avait deux en septembre et trois en novembre. Vingt-trois conceptions sur trente-quatre auraient donc eu lieu entre mai et octobre, soit en plein milieu de la période de pêche du hareng. Il se peut que la communauté catholique n’ait pas été concernée par cette activité, mais cela est peu probable. Faut-il voir dans ces résultats la confirmation d’un recul très net des activités maritimes et plus particulièrement halieutiques à Enkhuizen à partir du premier quart du XVIIIe siècle ? La mer ne parvenait sans doute plus à influencer de façon durable l’histoire démographique de la ville. Les concentrations sporadiques de célibataires dans le port, pour la guerre ou le commerce asiatique, ne pouvaient relayer l’impact très fort du calendrier de la harengaison. Ce dernier se caractérisait par l’absence prolongée d’un certain nombre d’hommes entre la fin juin et le début du mois de décembre.
63L’existence d’un calendrier si contraignant, rigoureusement contrôlé par les différentes autorités, permettait d’approfondir notre réflexion. En considérant un échantillon plus vaste – la totalité des baptêmes réformés – et pour lequel on pouvait évaluer approximativement la date de conception en se reportant entre neuf et dix mois auparavant, il était possible de vérifier l’hypothèse d’une déprise des rythmes maritimes sur la vie de la communauté urbaine. Conscient de la lourdeur du maniement des séries, mais aussi de la nécessité de mieux faire ressortir un éventuel bouleversement, seules les années 1680 et 1779 ont bénéficié d’un examen exhaustif.
Graphique 13 – La ventilation des conceptions chez les réformés d’Enkhuizen en fonction des 321 baptêmes célébrés au cours de l’année 1680

Source : WFA, DTB Enkhuizen, microfiche 7.
Graphique 14 – La ventilation des conceptions chez les réformés d’Enkhuizen en fonction des 165 baptêmes célébrés au cours de l’année 1778

Source : WFA, DTB Enkhuizen, microfiche 11.
64L’amaigrissement important de l’échantillon, à un siècle d’écart, ne doit pas masquer une évolution assez nette. La ventilation des conceptions, avec toute la précaution requise par les incertitudes des calculs effectués, semble en plein rééquilibrage. Les six mois de l’année les plus concernés par les activités maritimes, et singulièrement la pêche harenguière, constituent de moins en moins une période où les couples sont désunis pour cause d’embarquement de l’époux. La mer exerce une emprise moins forte sur les rythmes démographiques de la communauté.
65Enkhuizen constitue donc, au XVIIIe siècle, une communauté bouleversée de la façon la plus profonde. Sa taille démographique, mais également sa composition et ses liens avec le fait maritime se trouvent parfois radicalement remis en question. Si le destin de la ville semblait toujours, au XVIIIe siècle, étroitement lié à la mer, ces rapports ne garantissaient plus le dynamisme et le renouvellement. De tels bouleversements s’observent dans la vie quotidienne d’un certain nombre d’habitants de la ville, bourgeois ou non. Ils représentent évidemment un enjeu réel pour l’identité d’Enkhuizen. Ainsi, la réduction des activités du port n’entraîna pas la disparition de toute société maritime, mais il est probable que le groupe des gens de mer eut moins d’emprise sur la vie de la communauté urbaine. Cette dernière semble avoir de moins en moins vécu au rythme du port et de son économie, alors même qu’il a été démontré plus haut qu’un attachement très profond à la qualité de ville maritime demeurait à Enkhuizen en plein XVIIIe siècle. L’hypothèse d’un fossé progressivement creusé entre les idéaux des élites urbaines et les réalités de la vie quotidienne de la plus grande partie de la population doit être formulée. Il s’agit donc de questionner la cohésion de cette communauté urbaine de Hollande du nord affectée par une profonde restructuration économique. Nul doute que des équilibres anciens entre les différents groupes sociaux et confessionnels se sont trouvés bouleversés par la conjoncture.
Notes de bas de page
1 Willem Frijhoff et Marijke Spies, 1650. Bevochten eendracht, La Haye, SDU, 1999, p. 177.
2 Gustaaf Renier, De Noord-Nederlandse natie, Utrecht, Oosthoek, 1948, p. 39.
3 Gerrit Groenhuis, De predikanten. De sociale positie van de gereformeerde predikanten in de Republiek der Verenigde Nederlanden voor ca. 1700, Groningue, Wolthers-Noordhoff, 1977, p. 1-11 et p. 44-72.
4 Maarten Prak, Republikeinse veelheid, democratisch enkelvoud. Sociale verandering in het Revolutietijdvak, ‘Hertogenbosch 1770-1820, Nimègue, SUN, 1999, p. 20.
5 À savoir 22 000 habitants en 1622 et 14 000 en 1700 (Jan de Vries, European Urbanization 1500-1800, Londres, Methuen and Co, 1984, p. 271).
6 P. Lourens et J. Lucassen, op. cit., p. 60.
7 Huibert Nusteling, Welvaart en werkgelegenjeid in Amsterdam 1540-1860. Een relaas over demografie, economie en sociale politiek van een wereldstad, Amsterdam, De Bataafsche Leeuw, 1985, p. 13-16. L’auteur s’est donc appuyé sur les registres de mariage ou ondertrouwenboeken pour construire une courbe présentant la même allure que celle de la population totale (ibid., p. 33).
8 R. Willemsen, op. cit., 1988, p. 97-99. La forte croissance du nombre de maisons enregistrées entre 1553 et 1561 s’explique également par la prise en compte du faubourg occidental de la ville.
9 Ibid., p. 100. Il y aurait encore environ 10 400 habitants dans la ville en 1730.
10 A. van der Woude, op. cit., 1972, p. 102. L’auteur a réalisé un tableau récapitulatif de l’évolution de toutes les villes hollandaises entre 1622 et 1795 (table 2.22, p. 114).
11 WFA, OAE 263, 24 février 1712 ; WFA, OAE 346.
12 WFA, OAE 301 et 302.
13 R. Willemsen, op. cit., 1988, p. 108-116. Les épisodes épidémiologiques les plus remarquables eurent lieu en 1636, 1652-1654, 1666-1667 pour la peste, et 1679-1681, 1693, 1719-1720, 1727-1728, 1746, 1779-1780 pour la dysenterie. On peut en particulier consulter les graphiques IV-5A et IV-6 qui nous fournissent la courbe des sépultures tout au long de la période.
14 Ibid., p. 114. Le taux de mortalité s’établit à un très haut niveau pendant deux étés successifs.
15 WFA, OAE 265, 10 septembre et 11 octobre 1729, où il fut question de « quade contagie ». On se trouvait au lendemain du terrible épisode de 1727-1728, responsable de la mort de plus de 600 personnes. Il s’agit du chiffre absolu le plus important de tout le siècle.
16 A. van der Woude, op. cit., 1972, p. 409.
17 Paul Butel, « Crise et mutation de l’activité économique à Bordeaux sous le Consulat et l’Empire », Revue d’histoire moderne et contemporaine, 17, juillet-septembre 1970, p. 540.
18 Alain Cabantous, « Les petites villes maritimes dans le réseau urbain de la façade du quart nord-est de la France (17e-18e siècles). Étude d’une évolution », dans J-P. Poussou et P. Loupès (éd.), Les petites villes du Moyen Âge à nos jours, actes du colloque d’octobre 1985, Bordeaux, Presses Universitaires de Bordeaux, 1987, p. 404-405.
19 H. Nusteling, op. cit., p. 40-41. Les crises économiques qui secouèrent la cité de l’IJ en 1696-1710, 1736-1755 et 1791-1800 se traduisirent toujours par un tarissement des flux d’entrée, même si un décalage chronologique entre les deux phénomènes a pu être relevé.
20 Archives municipales d’Amsterdam (Stadsarchief Amsterdam, désormais SAA), n° 5033 (Behuwde en ingeboren poorters), volumes n° 1 à 28.
21 WFA, DTB Enkhuizen, microfiches n° 15 à 18.
22 Christiaan van Bochove, The Economic Consequences of the Dutch-Economic Integration around the North Sea, 1500-1800, Amsterdam, Aksant, 2008, p. 56.
23 Jelle van Lottum, Accross the North Sea. The impact of the Dutch Republic on international labour migration, c. 1550-1850, Amsterdam, Aksant, 2007, p. 55-81.
24 Jan Lucassen, Dutch Long Distance Migration. A concise History 1600-1960, Amsterdam, Research Papers IISG, 1995, p. 16.
25 H. Nusteling, op. cit., p. 43. Simon Hart a, le premier, mis en évidence le lien entre le fulgurant développement économique d’Amsterdam et le travail fourni par les immigrants (« Geschrift en getal. Onderzoek naar de samenstelling van de bevolking van Amsterdam in de 17e en 18e eeuw, op grond van gegevens over migratie, huwelijk, beroep en alfabetisme », dans Geschrift en getal. Een keuze uit de demografische, sociaal- en economisch-historische studien op grond van Zaanse en Amsterdamse archivalia, 1600-1800, Dordrecht, Historische Vereniging Holland, Hollandse Studiën 9, 1976).
26 Erika Kuijpers, Migrantenstad. Immigratie en sociale verhoudingen in 17e-eeuws Amsterdam, Hilversum, Verloren, 2005.
27 M. Prak, op. cit., 2002, p. 158.
28 C’est notamment le cas de Ronald Rommes dans son étude sur Utrecht (Oost, west, Utrecht best? Driehonderd jaar migratie en migranten in de stad Utrecht (begin 16e – begin 19e eeuw), Amsterdam, Amsterdamse Historische Reeks, 38, 1998, p. 14).
29 Jan Lucassen et Rinus Penninx, Nieuwkomers, Nakomelingen, Immigranten in Nederland 1550-1993, Amsterdam, 1994, p. 29-30.
30 Zutphen, marquée par une chute de sa population dans la seconde moitié du XVIe siècle, ne joua plus désormais que le rôle d’une ville de passage, en particulier vis-à-vis d’Amsterdam (Willem Frijhoff, Geschiedenis van Zutphen, Zutphen, Walburg Pers, 1988, p. 97 et p. 100).
31 La tenue du registre des hôtels et garnis de Marseille pour la période 1791-1793 se révèle irrégulière et décevante (Michel Vovelle, « Le prolétariat flottant à Marseille sous la Révolution française », Annales de Démographie Historique, 2, 1968, p. 112 et p. 117).
32 Richtje de Vries, « De poorters van Enkhuizen tussen 1731 en 1818 », dans A.P. Klerk et M.W. Heslinga (éd.), Historische geografie in meervoud, Utrecht, Matrijs, 1984, p. 186-189.
33 WFA, OAE 803 à 843, pour la période 1741-1780.
34 On observe, pour quelques années, une différence entre les deux séries (1763, 1770, 1771, 1774 par exemple). Cet écart était sans doute dû à la présence, parmi les nouveaux bourgeois, d’individus obtenant ce droit par le mariage, et non par le versement d’une somme d’argent.
35 Les conditions d’obtention du droit de bourgeoisie ont varié au cours des ans, au gré des besoins des villes et de la conjoncture. Les huguenots fuyant la France bénéficièrent ainsi de conditions avantageuses (Hans Bots, Guillaume-Henri Posthumus et Frouke Wieringa, Vlucht naar de vrijheid. De hugenoten en de Nederlanden, Amsterdam, Bataafsche Leeuw, 1987 ; Willem Frijhoff : « Uncertain Brotherhood: The Huguenots in the Dutch Republic », dans B. van Ruymbeke et R.J. Sparks (éd.), Memory and Identity. The Huguenots in France and the Atlantic Diaspora, Columbia, University of South Carolina Press, 2003, p. 128-171).
36 Maarten Prak a montré que l’obligation de participer à la milice constituait un élément dissuasif (op. cit., 1999, p. 36 et p. 76). Les analyses de Gabriëlle Dorren sur Haarlem (Eenheid en verscheidenheid. De burgers van Haarlem in de Gouden eeuw, Amsterdam, Prometheus, 2001, p. 119) et de Ronald Rommes sur Utrecht (« Duitse immigratie in Utrecht vanaf de zestiende tot de achttiende eeuw » dans K. Davids et P.W. Klein (éd.), De Republiek tussen zee en vasteland. Buitenlandse invloeden op cultuur, economie en politiek in Nederland 1580-1800, Louvain/Appeldoorn, Garant, 1995, p. 169) vont dans le même sens.
37 Karel Davids, « De migratiebeweging in Leiden in de achttiende eeuw », dans Herman Diederiks (éd.), Armoede en sociale spanning. Sociaal-historische studien over Leiden in de achttiende eeuw, Hilversum, Hollandse studiën 17, 1985, p. 139-142.
38 S. Hart, op. cit., p. 120-121.
39 Simon Hart nous invite à considérer la possibilité de remariages (ibid., p. 120) ; Ad Knotter et Jan Luiten van Zanden relèvent que la tendance au mariage pouvait dépendre du type de métier exercé, de la stabilité et des revenus qu’il procurait (« Immigratie en arbeidsmarkt te Amsterdam in de 17e eeuw », Tijdschrift voor Sociale Geschiedenis 13, n° 4, novembre 1987, p. 404-405) ; Selon Cor Trompetter, les étrangers déjà mariés à leur arrivée ou qui restèrent célibataires échappaient totalement à ces registres (« De migratie van Twente naar Amsterdam in de zeventiende en achttiende eeuw », Tijdschrift voor Sociale Geschiedenis 21, n° 2, mai 1995, p. 147).
40 WFA, DTB Enkhuizen, microfiches 57 (1750-1761), 58 (1762-1773) et 59 (1774-1784).
41 WFA, DTB Enkhuizen, microfiches 50 à 55.
42 WFA, DTB Enkhuizen 48, folii 14-27.
43 C.A. Davids, op. cit., 1985, graphique 8.2, p. 142.
44 WFA, DTB Enkhuizen, n° 57 d.h.l.
45 Ce processus pouvait évoluer rapidement, comme à Lyon au XVIIIe siècle. Frappée de crises démographiques et de blocages économiques, la ville dut attendre la reprise économique de 1730-1740 pour attirer de nouveau les étrangers (Maurice Garden, Lyon et les Lyonnais au XVIIIe siècle, Paris, Belles-Lettres, 1970 p. 208).
46 Le lien entre effondrement économique et départs d’étrangers a été établi par Thera Wijsenbeek-Olthuis pour Delft dans la première moitié du XVIIIe siècle (op. cit., p. 83).
47 WFA, OAE 260, résolution du 12 janvier 1686.
48 WFA, OAE 260, résolution du 9 mars 1686. On peut également consulter le règlement édicté par les bourgmestres de la ville (WFA, OAE 297, au 15 mars 1686). Le pasteur français, Pierre Roufrange obtint aisément la mise en place d’un consistoire dans la ville et son rattachement à l’Église wallonne des Provinces-Unies (WFA, OAE 260, au 13 septembre 1687).
49 De 1691 à 1711 exactement (WFA, DTB Enkhuizen, n° 56).
50 Jaap Vogel, « Ambachtslieden, trekarbeiders en handelaars. Migranten in de 18de-eeuwse Republiek », Spiegel Historiael, 37, n° 7-8, juillet-août 2002, p. 306-308. On peut se référer également aux lignes écrites par Oscar Gelderblom (« Hollands welvaren », art. cit., p. 296-297) ou G. Dorren à propos d’Haarlem (op. cit., p. 119-120).
51 Liliane Mottu-Weber, « Le statut des étrangers et de leurs descendants à Genève (16e-18e siècles) », dans D. Menjot et J-L. Pinol (éd.), Les immigrants et la ville. Insertion, intégration, discrimination (12-20e siècles), Paris, L’Harmattan, 1996, p. 28-34.
52 Selon la résolution prise lors de la réunion du 15 novembre 1743 (WFA, OAE 266).
53 A. Cabantous, op. cit., 1991, p. 147.
54 WFA, DTB Enkhuizen, microfiches n° 57 à 59.
55 Par exemple à Amsterdam pour les migrants frisons (S. Hart, op. cit., 1976, figure 4, p. 152). H.A. Diederiks a repris cette piste et indique que le sex ratio des étrangers passa de 95 pour 1600-1650, à 102 pour 1651-1700, 105 pour 1701-1750 et enfin 108 pour 1751-1800 (Een stad in verval. Amsterdam omstreeks 1800, Meppel, Amsterdamse Historische Reeks 4, 1982, table 54, p. 133).
56 C. Trompetter, op. cit., table 1, p. 151. Pour le lustre 1776-1780 on a compté 670 femmes et 373 hommes quittant Twente pour Amsterdam.
57 R. de Vries, op. cit., 1984, table 2, p. 195.
58 WFA, DTB Enkhuizen, microfiches n° 52 à 54.
59 Alain Cabantous, « Mutations économiques et sociales de Dunkerque pendant la Guerre d’Amérique », Revue du Nord, tome 62, n° 246, juillet-septembre 1980, p. 585-586. Entre 1770 et 1790, deux tiers des mariages concernèrent un étranger, sans doute attiré par la guerre de course.
60 Amsterdam connut elle aussi un réaménagement de grande ampleur. Les principales provenances étaient la Hollande du nord (21,3 %), la Hollande du sud (17,9 %) et l’Overijssel (14,8 %) au XVIIe siècle ; puis ce fut la Gueldre (22,6 %), l’Overijssel (18,1 %) et la Hollande du sud (15,3 %) au XVIIIe siècle. Toutes ces données sont extraites de S. Hart, op. cit., 1976, table 12, p. 154.
61 WFA, DTB Enkhuizen, microfiches n° 57 à 59.
62 La part des hommes seuls dans le total des migrants présents à Leyde passa en effet de 12,6 % en 1735-49 à 30,2 % en 1750-64 (C.A. Davids, op. cit., 1985, p. 144-145). L’auteur évoque un vrai « glissement » dans la composition de cette population immigrée (ibid., p. 148).
63 Deux ouvrages spécialisés sur la question : Jan Kees Beers et Cees Bakker, Westfriezen naar de Oost. De kamers der VOC te Hoorn en Enkhuizen en hun recruteringsgebied, 1700-1800, Hoorn, Historische Genootschap Oud West-Friesland, 1990 ; Roelof van Gelder, Het Oost-Indisch avontuur. Duitsers in dienst van de VOC, Nimègue, SUN, 1997. La part des étrangers sur les navires de la VOC se renforça jusqu’à faire basculer le rapport avec les natifs des Provinces-Unies au cours du XVIIIe siècle (J. Bruijn, F. Gaastra et I. Schöffer, op. cit., p. 156).
64 À propos de Leyde, C.A. Davids insiste sur le nombre très important de migrants employés dans les industries alimentaires, les professions libérales, la confection ou encore les activités de nettoyage (op. cit., 1985, p. 152-153). À Amsterdam, au XVIIe siècle, on relève une très nette spécialisation dans la confection ou la boulangerie, au détriment du bâtiment ou des industries maritimes (A. Knotter et J.L. van Zanden, op. cit., p. 407-408). De nombreux étrangers installés à Utrecht au XVIIIe siècle travaillaient dans les services (R. Rommes, op. cit., 1998, p. 136).
65 Jan Lucassen, « Tijdelijke of permanente vestiging van Duitsers in Holland », Holland, 27, n° 4/5, 1995, p. 261.
66 C.A. Davids, op. cit., 1985, p. 144 et p. 156.
67 P. van Royen, op. cit., 1987, p. 7-9.
68 La chasse de la baleine connut un certain essor à Enkhuizen à partir du dernier quart du XVIIe siècle. Mais le nombre d’hommes nécessaires ainsi que les rythmes d’activité étaient profondément différents. Selon que la zone de pêche soit le détroit de David ou le Groenland, les départs avaient lieu, en effet, à la fin du mois de février ou à la fin du mois d’avril.
69 Se reporter en particulier aux réflexions d’Erika Kuijpers au sujet d’Amsterdam (op. cit., p. 249-252).
70 Cette activité se serait traduite par l’emploi, dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, de 150 à 200 hommes sur les chantiers navals (R. Willemsen, op. cit., 1988, p. 90).
71 D. van den Heuvel, op. cit., p. 28. Il est évident que tous les hommes embarqués n’étaient pas, loin s’en faut, originaires d’Enkhuizen.
72 Un peu plus de 10 000 habitants de la ville se seraient embarqués vers l’Asie au XVIIIe siècle (Thera Wijsenbeek-Olthuis, « Invloed van de VOC op het dagelijks leven in Delft », dans H. L. Houtzager, G.G. Kunz, H.W. van Leeuwen, M. van Noort et M. Tienstra (éd.), Delft en de Oost-indische Compagnie, Amsterdam, Rodopi, 1987, p. 100).
73 La VOC entretenait, au début du XVIIIe siècle, des bureaux de recrutement ainsi que des lieux d’accueil pour les futurs embarqués à Enkhuizen (Marc van Alphen, « Ronselaars voor de VOC in Enkhuizen omstreeks 1710 », Steevast, 17, 1995, p. 28-34).
74 On pense à Jacob Mossel, novice à seize ans sur une flûte nommée « de Haringtuyn ». Il mourut en 1761 à Batavia au poste de gouverneur général des Indes (Geertruyda Bekkering-Kuijpers, « Jacob Mossel. Van lichtmatroos tot gouverneur-generaal van Indië », Steevast, 13, 1991, p. 49-51).
75 M. van Alphen, op. cit., p. 28.
76 Les récriminations les plus virulentes sont dans les lettres du 5 mai 1691 (WFA, OAE 334, adressée aux députés de la ville résidant à La Haye), du 31 décembre 1704 (WFA, OAE 335, adressée au conseiller-pensionnaire de Hollande), des 16 et 28 mai 1747 (WFA, OAE 336, adressées aux députés de la ville résidant à La Haye).
77 WFA, OAE 260, 22 juin 1691 et 6 mai 1694 ; OAE 261, au 16 mai 1695.
78 WFA, OAE 336, lettre du 20 juin 1747.
79 Le commandant de l’escorte signala, au milieu de l’été 1696, que pas moins d’un tiers des buizen auraient dû rester au port faute d’équipages suffisamment fournis (WFA, OAE 261, 9 juillet 1696).
80 WFA, OAE 266, 12 avril 1737. Des textes identiques se retrouvent tout au long des années suivantes (WFA, OAE 270, 14 avril 1759 ; OAE 271, 19 avril 1762).
81 WFA, OAE 272, 24 août 1772.
82 Toutes les villes de Frise occidentale semblent avoir été touchées dans les années 1740, comme en témoigne la difficulté à trouver des matelots également à Hoorn (WFA, OAE 1672-1675, familiepapieren, pochette n° 264, lettre de François de Vicq à Diederik Haak, 6 février 1745).
83 WFA, OAE 274, 16 février 1781 : « […] het gebrek van zeevolk ».
84 WFA, OAE 260, 22 juin 1691 ; OAE 263, 28 mai 1714 et 2 juin 1716.
85 WFA, OAE 304, 1er juin 1768.
86 J.L. van Zanden, op. cit., 1991, p. 172. L’auteur évoque une désintégration sociale dont la menace aurait pesé sur le pays.
87 NA, Amirauté de Frise occidentale, n° 3089 : le rôle du navire de guerre « Wolfswinckel », établi le 20 mai 1716, fait apparaître une proportion importante d’embarqués originaires d’Enkhuizen, de l’ordre de 44 sur 140 hommes au total. Soixante ans plus tard, l’équipage de la frégate « Dieren » n’en comportait plus qu’un, indiqué comme maître charpentier (idem, n° 3151).
88 Outre le capitaine, les lieutenants et les aspirants, il pouvait s’agir de quartiers-maîtres, de teneurs de livres ou de charpentiers de marine.
89 Marianne Wever-Nierop, « De weesjongens uit Enkhuizen in dienst van de VOC », Steevast, 24, 2002, p. 5-28.
90 Le nombre d’envois vers la VOC monta en flèche à partir du deuxième tiers du siècle, représentant ainsi 14,5 % de l’effectif total des entrées pour cette période (ibid., p. 21-22).
91 WFA, OAE 304, 21 octobre 1768. Les membres du conseil rappelèrent cependant, peu de temps après, l’interdiction d’exercer quelque pression que ce soit sur les jeunes garçons, tentant ainsi de circonvenir de possibles abus (WFA, OAE 271, 2 novembre 1768).
92 Herman de Vos, Met snee jagt en kake van wint. Leven en werken op schepen van de VOC-kamer Enkhuizen en andere notities uit het Enkhuizer stadsarchief, Hoorn, Stichting Vrienden van het Westfriesarchief, 2009, p. 25.
93 WFA, HGAE, volume n° 49. Malgré des informations lacunaires, on repère quatorze orphelins ayant au moins vingt ans. La Oude Armen Weeshuis, qui accueillait les enfants des bourgeois de la cité, ne les laissait s’embarquer qu’une fois l’âge de l’émancipation atteint. La seconde institution, elle, se séparait d’orphelins encore mineurs, tout en encaissant une partie de leur solde jusqu’à leurs 21 ans (M. Wever-Nierop, op. cit., p. 22).
94 Quatre orphelins au moins, tous émancipés, exercèrent en effet des métiers d’assistance spirituelle ou aux malades, sur des navires en partance pour l’Asie. Dirk Abrahamsz, Claas Barentsz et Meyndert Pieters étaient « ziekentroosters » tandis que Harme Sykes fut déclaré « krankbezoeker » (WFA, Archives de la Communauté réformée d’Enkhuizen, volume n° 49, folii 10, 76, 84 et 92).
95 WFA, HGAE, volume n° 114, folio 15 verso, notice 64.
96 Idem, folio 20 verso, notice 83.
97 Les résultats mis à jour par P. van Royen (op. cit., 1987, table 3-6, p. 92) sont à confronter au constat dressé par J.K. Beers et C. Bakker (op. cit., p. 61-65). Ces derniers soulignent un recours croissant au personnel étranger pour la VOC, alors que les armements du Noorderkwartier auraient encore été pourvus à 36 % par des marins de Frise occidentale en 1700-1710.
98 M. Wever-Nierop, op. cit., p. 18-19 et p. 23. Il s’agissait en particulier des activités de l’industrie textile, de la fabrication et du ravaudage des filets de pêche.
99 Sans nier la crise de la petite paysannerie en Frise occidentale, responsable d’une demande moindre de travail maritime, Piet Boon a souligné la complexité de l’évolution (op. cit., 1996, p. 190-191 et 204).
100 Piet Boon, « West Friesland and the Sound (1681-1720). Sound toll registers, Sound toll tables and the facts in West Friesland », dans W. Heeres et L. Noordegraaf (éd.), From Dunkirk to Dantzig. Shipping and Trade in the North Sea and the Baltic, 1350-1850, Hilversum, Verloren, 1988, p. 171-189.
101 Ces ports auraient accueilli des marins venus à 90 % des environs, avant 1650 (Adrie van Vliet, « Zeevarenden op de vissersvloot, 1580-1650 », Tijdschrift voor Sociale Geschiedenis, 22, 1996, p. 259).
102 R. Willemsen, op. cit., 1988, p. 69. Il était en effet possible pour des matelots de servir sur des navires de commerce de mi-avril à mi-juin, avant de participer aux premiers mois de la harenguaison et puis, pourquoi pas, de repartir vers la Baltique à la fin du mois d’août.
103 SAA, n° 5033 (« Behuwde en ingeboren poorters »), volumes n° 1 à 28.
104 Alain Cabantous estime qu’en pleine saison il devait y avoir autant de pêcheurs que de travailleurs à terre, voire un nombre supérieur de ces derniers (op. cit., 1986, p. 63).
105 Les pêcheurs, quant à eux, ne seraient plus qu’une poignée – entre 75 et 100 – à la fin de notre période (R. Willemsen, op. cit., 1988, p. 93).
106 Alain Cabantous, Le ciel dans la mer. Christianisme et civilisation maritime XVIe-XIXe siècle, Paris, Fayard, 1990, p. 61-64.
107 WFA, DTB Enkhuizen, Mf 102, 104, 105 et 106.
108 Dans une lettre de 1734 à leurs homologues de Hoorn, les magistrats d’Enkhuizen évoquèrent le cas de deux enfants dont la mère venait de mourir et dont ils ne voulaient pas se charger. Originaire de Hoorn, leur père Dirk Hansz n’avait plus donné de nouvelles depuis son embarquement pour l’Asie (WFA, OAE 336, lettre du 23 mars 1734).
109 Il en était ainsi de Jan Lambertsz, né à Beekbergen en Gueldre, qui agressa un homme au couteau à bord d’un navire de guerre amarré dans le port, en septembre 1703 (WFA, ORE, criminele boek n° 4925). Les matelots Jacob Nichta d’Annaberg ou Jurgen Jansz d’Aalburg se rendirent coupables de vol aggravé et furent emprisonnés à Enkhuizen (idem, n° 4926).
110 WFA, ORA, criminele boek n° 4925.
111 Le consistoire calviniste délibéra, le 25 août 1746, à propos de cette femme qui avait accouché au début du mois. Le pasteur refusait de déclarer l’enfant légitime, car il avait calculé qu’à la date de la conception le mari se trouvait encore en campagne de pêche (WFA, HGAE, délibérations du consistoire, volume n° 8).
112 Jacques Depauw relève, au sujet de Nantes, que chaque cycle de difficulté économique se traduisit par une proportion moindre de naissances illégitimes (« Immigration féminine, professions féminines et structures urbaines à Nantes au XVIIIe siècle », Enquêtes et Documents, tome II, Université de Nantes, 1972, p. 40).
113 WFA, DTB Enkhuizen, microfiches n° 26 (1674-1777) et n° 27 (1778-1780). Les deux séries contiennent un peu moins de cent mentions de naissance illégitime.
114 On relève en 1762 le cas de cette petite fille baptisée en mai, de père inconnu, si ce n’est que la mère a déclaré qu’il était caporal dans un régiment (WFA, DTB Enkhuizen, n° 26, folio 89).
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Enkhuizen au xviiie siècle
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