URL originale : https://books.openedition.org/septentrion/1535
Chapitre II. Perceptions croisées
p. 55-86
Texte intégral
Je vis une longue rue large,
Près du chemin pour les voitures,
À peine un seul être humain
À qui demander son chemin.
Je me cherchais ensuite un asile pour la nuit
Suivant les indications que l’on m’avait données.
Je trouvais cependant une maison vide et en ruine
Et pas âme qui vive.
On m’indiqua une autre auberge.
La porte y était largement ouverte
De manière à ce que l’on puisse
Entrer et sortir des chambres.
Cependant personne ne se montra
Et mes appels se perdaient dans le lointain,
Jusqu’à ce que finalement une faible voix
Se fasse entendre depuis une pièce sur le côté.
C’était un homme pâle et amaigri
Quasi mort de maladie,
Et terré dans son terrier
Depuis déjà plusieurs semaines […]1.
1Ce poème, objet d’une lecture publique en 1809 devant la société littéraire « Démocrite » de Haarlem, était l’œuvre d’Abel van der Willigen. L’auteur, plein de tristesse, y dessinait un tableau particulièrement sombre d’Enkhuizen, tout en paraissant ignorer que la ville était en proie à un déclin ancien et de grande ampleur. Ses déambulations dubitatives, scandant les signes de la décrépitude de la ville, semblent manquer de crédibilité. L’identité du poète nous fournit peut-être les clés de l’énigme. Une famille portant le patronyme de van der Willigen fut très proche des cercles du pouvoir urbain dans la seconde moitié du XVIIIe siècle2. Notre homme en était vraisemblablement issu, car les registres de baptêmes de la Communauté Réformée d’Enkhuizen mentionnent la venue au monde, en 1779, d’un enfant prénommé Abel, fils de Jan van der Willigen et de Susanna Agatha de Gorter3. La date du texte ainsi que le sujet choisi permettent de penser qu’il s’agissait du poète de 1809.
2Si l’on retient l’hypothèse d’un auteur natif de la ville, cet homme se serait fait, à travers ces quelques lignes, l’interprète des difficultés d’Enkhuizen à survivre au temps du déclin. Vision complexe, intime et extérieure à la fois, ces lignes constituent sans doute une source riche d’enseignements. À travers son poème, document exceptionnel, c’est en effet la question du rapport à l’autre qui se trouve projetée au premier plan. Dans le cas du poète, l’autre désigne tout autant cette ville qui l’a vu naître mais dont il s’est détourné, que sa propre histoire familiale. La perception du destin de la ville, à l’époque où elle fut confrontée à de terribles difficultés, ne pouvait être identique selon que l’on y résidât ou que l’on y passât, que l’on y exerçât des responsabilités ou bien que l’on fût un acteur plus modeste de la vie économique et sociale. La nature même des événements affectant la ville à cette époque est peut-être passée au second plan.
3Le déclin d’une cité ne prend sa pleine signification qu’à partir du moment où il se traduit par une force ou un rayonnement moindre, un recul dans la hiérarchie économique, politique ou culturelle d’un territoire. Une approche exacte des difficultés d’Enkhuizen ne pouvait donc faire l’économie du rapport à l’autre. Il n’est pas sûr que ce processus ait été consciemment vécu. Les habitants étaient-ils capables d’identifier le repli de leur ville ? Il est probable que les revers de fortune se soient traduits par la mise à jour accélérée d’une altérité jusqu’ici dissimulée. Mais rien ne permet d’affirmer que dans la perception du déclin de la ville le discours interne ait correspondu à l’analyse formulée par des personnes extérieures. Identifié et évalué dans son exacte proportion, ou bien farouchement nié, le déclin serait en mesure d’infléchir à la fois le discours élaboré sur la ville, mais également les actions entreprises en son nom.
4Les liens entre ces perceptions et la problématique d’ensemble de ce travail surgissent alors en pleine lumière. Car se voir d’une certaine façon, ou bien susciter tel jugement de la part des étrangers, pouvait s’accompagner d’une réaction. En fonction de la perception interne du déclin, quelle fut l’attitude adoptée par les élites et en particulier le gouvernement d’Enkhuizen ? Des défis classiques pour tout pouvoir édilitaire ne prirent-ils pas une signification nouvelle pour ces magistrats ? Dresser un inventaire des perceptions de cette ville au XVIIIe siècle, à l’heure des difficultés, ne peut également faire l’économie d’une confrontation du discours des « autres » avec celui des habitants d’Enkhuizen.
L’appréhension endogène du déclin
5L’évolution de la perception d’une ville par ses habitants a fréquemment suscité l’intérêt des historiens. Cela renvoie la plupart du temps à l’hypothèse d’une absence de prise en compte des transformations du milieu urbain ou de ses activités4. Il existerait un décalage entre la réalité et son appréhension. Les témoins directs éprouveraient une difficulté à appréhender à sa juste valeur ce qui se déroule sous leurs yeux. Le vaste cadre régional de l’étude offre néanmoins des cas de figure où le récit du déclin de la ville a pu s’imposer de façon hégémonique, à la faveur d’un retournement de conjoncture ou bien d’un événement politique5. Le déclin semble alors instrumentalisé par les élites urbaines. On sait par ailleurs que l’élaboration des ego-documenten dans les Provinces-Unies au XVIIIe siècle s’accompagna, sans grande surprise, d’une certaine reconstruction de la réalité. Ce phénomène est incontournable, en dépit de la profonde variété de la personnalité des auteurs et de la nature exacte de l’écrit6. On peut imaginer par ailleurs que les habitants d’une ville eurent le souci d’omettre ou de minorer des événements peu glorieux relatifs à leur cité. La diversité du corps civique dans une ville portuaire largement drainée par les flux migratoires constitue un élément supplémentaire de difficulté. On peut douter en effet de l’existence d’un discours commun aux simples particuliers, aux membres de guildes ou aux magistrats.
6Loin de nier le spectaculaire effondrement de la ville dans un certain nombre de domaines, les contemporains se montrèrent lucides quant à la situation d’Enkhuizen au XVIIIe siècle. L’ampleur des difficultés fut soulignée à plusieurs reprises. À l’occasion d’un projet devant participer au redressement de la cité, les magistrats admettaient ainsi la profonde dégradation de la situation, puisqu’il s’agissait d’éviter un déclin total7. Cet aveu daté de 1780 peut sonner comme le glas d’une longue période de revers pour la ville. Quatre ans plus tôt, le conseil avait déjà écarté l’idée d’un emprunt sur le marché public en jugeant cette solution inopportune8. Craignait-on que l’incapacité du trésor municipal à fournir 10 000 florins fût révélée au grand jour ? Ou bien était-il acquis que la ville ne serait pas en mesure de négocier un taux d’intérêt modéré ? Les magistrats étaient en tout cas très bien placés pour juger sur le long terme du recul des rentrées d’argent dans les caisses. Leurs délibérations se firent l’écho, tout au long du siècle, de ressources financières en baisse. Un tel phénomène contraignit le gouvernement urbain à en rabattre sur ses ambitions de dépenses9. Lorsqu’en 1734, la décision fut prise de pourvoir les principales artères de la ville de lanternes, le conseil dut ainsi réfléchir à une réorganisation du verponding, autrement dit de la taxe pesant sur les maisons. Le coût du dispositif provoqua une vive inquiétude chez les magistrats10. Ils mirent en avant, tout au long du siècle, la paupérisation d’une frange de la population urbaine désormais incapable d’entretenir le foncier11. Cette remarquable permanence témoigne d’ailleurs, à sa manière, de la profondeur du déclin qui frappait alors la ville. Les magistrats n’étaient peut-être pas les seuls à l’admettre.
7Par leurs nombreuses requêtes, les corps de métier les plus impliqués dans la réparation des maisons se firent l’écho de la baisse des revenus d’une partie de la population urbaine. Les peintres et vitriers, à l’instar des maçons ou des menuisiers, constataient tous une baisse de leur activité, alors que les maisons en ruine se multipliaient12. Il est évident que ces corporations cherchaient ainsi à alléger le poids des obligations qui pesaient sur elles. De leur côté, les régents du plus vieil orphelinat de la ville exposaient, assez régulièrement, les difficultés qu’ils éprouvaient à se procurer de l’argent. L’évocation de « temps mauvais » en 1743 était un peu vague, mais ces responsables d’institutions charitables avaient une claire conscience des problèmes financiers de nombreux habitants13.
8En outre, les contemporains semblent avoir été parfaitement au fait des problèmes de l’économie maritime de la ville. Les résultats de la pêche du hareng étaient suivis avec attention, et on ne manquait jamais d’évoquer publiquement les revers de fortune subis par les armateurs. Les magistrats ne firent aucun mystère de l’existence de campagnes de pêche entamées avec retard ou interrompues avant le mois de septembre14. Afin de justifier la baisse du nombre de ceux qui étaient chargés de surveiller les embarcations au mouillage dans le port, on mit en avant un effondrement quantitatif des navires engagés. Il fut en effet question, en décembre 1712, de l’« actuel faible nombre de busses harenguières »15. Nul n’ignorait à Enkhuizen, autant du côté des marchands que de celui des échevins de la ville, le recul des prises de hareng. Les effets induits de la pêche du hareng étaient également connus, et rapportés16. Les magistrats écrivaient en 1752, à l’occasion d’un projet de valorisation du marché aux bestiaux de la ville :
[…] car la navigation en général, la pêche hauturière en particulier, et plus loin le commerce, les affaires et les trafics dans la ville ne sont plus aussi florissants et prospères que dans les jours anciens17.
9De surcroît, les contemporains n’ignoraient pas que l’effondrement du nombre d’habitants à Enkhuizen était lié à la fortune déclinante de ces activités. Les papiers du Magistrat, au XVIIIe siècle, regorgent de mentions concernant la contraction démographique. Cette remarquable lucidité se détecte dans des dossiers très différents. Les travailleurs du bâtiment, les sages-femmes mais aussi les chirurgiens occupaient un poste d’observation privilégié. Ces professionnels de la santé signalèrent sans barguigner la réduction démographique, en décrivant un mouvement ancien et régulier18. Il est vrai que cela donnait davantage de poids à leurs revendications de protection et de fermeture du marché du travail dans la ville. Dans les secteurs économiques touchant à la vie quotidienne, on se plaisait également à avertir les magistrats de la baisse de la clientèle. Les porteurs de tourbe, ou les vendeurs de grains, l’évoquaient sans se faire prier dans leurs requêtes de 170819. Nous savons par ailleurs que les magistrats partageaient largement ces analyses. Quelques-unes de leurs initiatives témoignent de la prise en compte d’une nouvelle donne démographique à Enkhuizen. En 1752 comme en 1753, il fut en effet question de contester les taxes foncières dues par la ville à la province, en arguant du départ ou de la ruine d’un certain nombre de propriétaires20. Les contestations sur le montant de l’impôt étaient à vrai dire récurrentes aux Provinces-Unies, mais c’est l’argument employé qui doit être ici relevé. Cette baisse fut également mise en avant en 1779 afin de motiver le souhait des bourgmestres de limiter le nombre de services religieux. Il s’agissait pour eux, en mettant en scène de façon radicale le contraste entre les cohortes de fidèles du passé et les rangs clairsemés de cette fin de siècle, d’obtenir la célébration de la cène seulement une fois par mois en janvier, avril, juillet et octobre21. Il n’existait donc aucune gêne à évoquer l’effondrement démographique, tant du côté des autorités de la ville que de celui des particuliers. Néanmoins, cette apparente unanimité n’était sans doute pas suffisante pour garantir une perception conforme à ce que l’on sait de la réalité.
10Les documents sollicités plus haut ne font en effet jamais référence à l’assèchement du courant d’immigration, alors qu’il s’agissait d’un phénomène essentiel pour Enkhuizen. Dans leur requête de 1743, les sages-femmes parlèrent même d’une baisse du nombre de « bourgeois » de la ville22. Cette remarque ne correspondait évidemment pas à la réalité, à moins qu’il ne se soit agi d’évoquer un recul du nombre des habitants les plus aisés, les plus à même d’assurer aux sages-femmes des revenus confortables. Mais, d’une part, le nombre des personnes aisées augmenta à Enkhuizen au XVIIIe siècle. D’autre part, le droit de bourgeoisie n’engageait en rien le niveau de fortune de son titulaire. Les autres documents préféraient parler en effet d’une diminution des « habitants » de la ville, ne dissociant pas les bourgeois des autres habitants ni même des migrants de passage23. Cette terminologie ne permettait évidemment pas de rendre compte des mouvements réels ayant affecté la structure démographique d’Enkhuizen. Mais elle pouvait correspondre grosso modo à la réalité vécue dans le port du Zuiderzee au XVIIIe siècle. Elle coïnciderait en tout état de cause avec ce que chacun dans la ville pouvait constater de la façon la plus évidente, à savoir la multiplication des logements abandonnés ou en ruine.
Le débat sur les origines des difficultés
11Il semble bien que l’aveu de la situation dégradée de la ville se soit accompagné, chez certains habitants, d’une réflexion plus large sur le déclin d’Enkhuizen. Il est évident que celle-ci ne pouvait être engagée sans que l’on ait reconnu préalablement la réalité des difficultés. Une fois la crise de certains secteurs économiques et la perte de population admises, il devenait possible pour les contemporains d’en rechercher les origines et d’en déterminer les responsabilités. Ce travail d’analyse a-t-il été réalisé ? Les résultats qu’il a pu produire ont-ils influencé l’opinion des contemporains sur le destin d’Enkhuizen au XVIIIe siècle ?
12Les sources, si fournies sur les difficultés de la ville, sont très décevantes dès qu’il s’agit d’expliquer le phénomène. Et les facteurs externes y occupent une place prépondérante, bien au-delà de leur rôle exact. La main de Dieu était souvent évoquée pour expliquer les revers ou les succès d’une harengaison, et pas seulement dans les prêches des pasteurs24. Les guerres entre puissances maritimes furent mises en avant d’un bout à l’autre du siècle25. Il s’agissait effectivement d’un facteur de première importance, car les corsaires pullulaient à ces occasions-là et exerçaient une réelle menace sur les flottes de pêche. Au début des années 1780, les échevins établissaient un lien direct entre la quatrième guerre anglo-hollandaise et la chute du nombre de sorties de pêche. Ils soulignaient très forte inflation du prix d’un poisson devenu rare26. Ce passage offre sans conteste une analyse pertinente du mécanisme conduisant à une crise de subsistance et à la disette. Mais les auteurs n’oubliaient-ils pas un peu vite que les ports méridionaux du pays étaient eux aussi exposés à la course étrangère ? Sans aller jusqu’à évoquer de la mauvaise foi, une certaine tendance à rejeter la responsabilité des désastres sur les autres est perceptible dans les discours tenus par les magistrats. La concurrence étrangère fut ainsi souvent pointée du doigt, dans des domaines aussi différents que le commerce de bois ou l’envoi de harengs en Allemagne du nord27. En outre, le déficit d’explications structurelles et l’absence de mise en perspective historique sont criants. Sans vouloir minorer l’impact de la quatrième guerre anglo-hollandaise, il ne devait s’agir que du coup de grâce porté à un secteur halieutique déjà moribond. C’est plutôt le grand commerce colonial qui subit de plein fouet, à Enkhuizen et ailleurs, les conséquences du conflit avec l’Angleterre.
13Certains textes ont mis en lumière la responsabilité des habitants de la ville. Les patrons des bacs effectuant la liaison avec Amsterdam nous ont laissé un précieux témoignage en ce sens. En 1737, le conseil de la ville fut en effet saisi à deux reprises d’une demande de dérogation quant à l’achat de leur matériel. Il s’agissait pour ces navigateurs d’obtenir le droit de faire fabriquer ailleurs qu’à Enkhuizen leurs futures embarcations. La relative prospérité de la navigation frisonne au XVIIIe siècle leur a peut-être donné des idées. Dans sa requête du mois d’août, le dénommé Jan Swart avançait l’argument selon lequel les deux charpentiers de marine qui construisaient habituellement ce type de navire, se contentaient d’observer des usages anciens et routiniers28. Le requérant mettait ainsi directement en doute la compétitivité et l’inventivité des constructeurs locaux de navires, indiquant que les produits fabriqués ne correspondaient plus aux besoins des consommateurs. Ce constat, exprimé si crûment, est malheureusement très rare dans la ville au XVIIIe siècle.
14Affronter la réalité nécessitait apparemment des efforts trop grands pour nombre d’acteurs économiques à Enkhuizen. Davantage qu’une attitude combative et déterminée, il se dégage d’un certain nombre de textes l’impression d’un repli sur soi. Cette attitude ne pouvait trouver son origine que dans une perte de confiance en ses capacités. Intervenant dans le débat qui secoua le conseil urbain en 1740 à propos de la création d’une liaison régulière entre Enkhuizen et Stavoren à travers le Zuiderzee, les membres de la guilde des navigateurs demandèrent expressément la garantie qu’ils pourraient y employer le même nombre de navires que ceux de l’autre port, pourtant d’une taille bien plus modeste29. Il est clair qu’ils redoutaient cette création, incapables de déceler le profit qu’ils auraient pu en retirer. Dans le même ordre d’idées, les marchands étrangers furent souvent désignés comme les responsables des difficultés des commerçants locaux. Il leur était en effet souvent reproché d’écouler leurs marchandises en dehors des jours de marché. Chez beaucoup d’habitants d’Enkhuizen, cette propension à se réfugier derrière des facteurs exogènes au moment d’expliquer l’affaiblissement de leur ville est frappante.
15Un élément supplémentaire est fourni par le contraste entre la vision du XVIIIe siècle et les descriptions élogieuses de la période précédente. Ludovico Guicciardini n’écrivait-il pas en 1567, au sujet d’Enkhuizen, qu’elle était « la principale ville maritime en Hollande, dans laquelle la plupart des habitants sont des gens de mer de grande expérience » ?30 Le célèbre auteur italien mentionnait également la taille imposante de la flotte de pêche envoyée chaque année à partir de son port à la poursuite du hareng. On connait désormais la dépendance de Guicciardini à l’égard de nombreuses sources imprimées, mais tout du moins a-t-il retranscrit l’opinion de son époque sur Enkhuizen31. Les habitants de la ville eux-mêmes eurent certainement conscience de cette force et de ce prestige à différentes époques32. Le décalage avec la situation vécue à partir de la fin du XVIIe siècle n’en était donc que plus violent. Dans ces conditions, on peut émettre l’hypothèse d’une incompréhension décuplée à la vue du rapide effondrement de la ville. Certains secteurs économiques étaient encore florissants au XVIIIe siècle. Par le jeu d’une sorte de myopie historique, il semble bien que, pour nombre de témoins, le déclin de la pêche du hareng ait signifié à lui tout seul la chute irrémédiable de la ville dans son ensemble. Un certain nombre de textes établissaient par ailleurs, de façon implicite, un lien entre la réussite des pêcheurs et le prestige d’Enkhuizen33. Il s’agissait là encore très largement d’une illusion, assez peu conforme à la réalité. La pêche du hareng ayant en effet remplacé en son temps le commerce à travers le Sund, ne devait-on pas s’attendre à ce qu’elle laissât sa place dominante dans l’économie de la ville un jour ou l’autre ? Il est possible de détecter, au lieu de la prise en compte de cette donnée historique, une identification assez poussée entre le destin des activités halieutiques et celui de la ville elle-même. On examinera plus tard en quoi le hareng a pu effectivement constituer un marqueur identitaire essentiel au temps du déclin. La réalité des revers infligés aux flottilles halieutiques lors des conflits maritimes a peut-être permis de développer plus commodément le thème du désastre subit et inexplicable.
16Parmi les voix qui s’élevèrent au XVIIIe siècle pour exalter l’ancienne gloire perdue et la richesse évanouie, nous disposons d’un témoignage littéraire de grande valeur. Jan de Jongh de Jonge fut l’un des rares poètes de la ville à avoir eu une envergure nationale34. Né à Enkhuizen en 1745, de nombreux documents attestent de sa participation à la vie littéraire de la République35. Le texte qui nous intéresse ici se présente sous la forme d’un livret de sept pages, imprimé à Enkhuizen par Gysbert van der Velden. Il contient un poème rimé, composé à l’occasion du Buysse Danckdag du 22 novembre 1771, sans qu’il me soit permis d’en préciser le commanditaire. L’auteur prétendait profiter de la fête célébrée lors de la clôture de la harengaison pour dresser l’inventaire de la situation d’Enkhuizen36. La première partie de son travail fut ainsi consacrée à la joie que le retour heureux de la flotte de pêche devait susciter cette année-là. Pour Jan de Jongh de Jonge, il ne faisait aucun doute que le prestige de la ville s’en trouverait rehaussé. La suite de son poème s’écartait cependant de la simple célébration d’une bonne campagne de pêche, puisqu’il consistait en un long développement sur la fortune maritime passée d’Enkhuizen37. Le poète se montrait émerveillé devant tant de puissance et de richesses. Mais ces descriptions dithyrambiques précédaient des vers plus sombres. Après avoir décrit les « abondants trésors » ou les « profits de la mer », il se lamentait en effet sur la prospérité évanouie, et ses manifestations concrètes comme les quais et les entrepôts désertés. Dans quelle mesure l’évocation de la gloire de la ville sous la forme d’un assez long passage ne participait-elle pas d’une savante mise en scène du texte ? Le poète n’a-t-il pas voulu retranscrire le contraste entre le passé prospère et le présent déprimé ? Jan de Jongh de Jonge ne s’en tenait pas, cependant, à un tableau apocalyptique de la déchéance d’Enkhuizen. Il souhaitait également inscrire la catastrophe dans une perspective historique, en s’adressant à « la ville de ses pères » dans les termes suivants :
Tu évoquais ton commerce, ton soutien, ton pilier fondamental,
Apeuré par une telle catastrophe, affalé d’un coup,
Et tombé dans un tourbillon de danger sans espoir.
Depuis lors ta prospérité s’étiole dans des accidents incalculables.
Le goût de la dépense, honorant l’âme de ta bourgeoisie,
La source de ton bonheur, échappe maintenant quasiment à tous38.
17D’autres vers évoquaient rapidement la piraterie française. Si l’incapacité de la ville à réagir était mentionnée, elle était reliée au coup soudain porté par le destin sans davantage d’explication. Finalement le poète ne se fit pas plus précis dans son réquisitoire. C’est bien le sort qui semble être l’artisan principal de la déroute des intérêts d’Enkhuizen. Jan de Jongh de Jonge se montre submergé par la consternation mais également par le sentiment d’une grande impuissance face à un enchaînement d’événements dramatiques. Débuté comme un rêve agréable son poème devait-il s’achever en cauchemar ? Les derniers vers opéraient un retour sur l’actualité de ce mois de novembre 1771, et étaient plutôt porteurs de soulagement et d’espoir39. L’impression laissée par cette lecture est donc contrastée. À la joie réelle de la campagne de pêche réussie le disputait clairement une sourde inquiétude séculaire. Déçu et profondément attristé, le poète ne parvenait pas à trouver les clés d’une déchéance si brutale. La mise en parallèle des temps passés et du présent d’alors contribuait également à accentuer son malaise, le faisant osciller entre incompréhension et hébétude.
18On ignore si ces sentiments étaient partagés par les habitants d’Enkhuizen au XVIIIe siècle. Il est cependant remarquable de retrouver dans de nombreux textes la peinture sans fard du déclin de la ville. Fort de sa sensibilité littéraire, Jan de Jongh de Jonge a peut-être exprimé un sentiment collectif. Il est en tout cas frappant de constater qu’il a composé son texte à l’occasion du retour d’une flotte de pêche.
Regards extérieurs sur Enkhuizen
19Il est notable que des étrangers ou des voyageurs, susceptibles de prendre davantage de recul, aient été parfois incapables de produire un discours proche de la réalité. L’habitude prise par les voyageurs européens de copier des relations surannées est largement connue des historiens. Au-delà du risque de figer la mémoire d’un lieu, cette pratique enlève toute valeur à leurs descriptions. En effet, ces dernières seraient incapables d’enregistrer correctement les transformations, et en outre elles participeraient d’une intellectualisation de l’espace. Celui-ci, à force de n’être décrit que sous un aspect unique et immémorial, serait en effet élevé au rang d’objet nanti de traits propres et intangibles. Une telle caractérisation conduirait donc à une image brouillée de l’espace considéré. Il faut néanmoins se méfier d’une externalisation à tout prix de ce phénomène.
20Car cette manifestation s’offrait également aux personnes de passage. On sait que la perception d’un espace par des yeux étrangers était sujette à des bouleversements importants40. Il faut cependant rester très prudent en ce qui concerne les voyageurs, dont bien peu étaient dénués de présupposés. Ces derniers les conduisaient à négliger certains aspects et à en privilégier d’autres, restituant ainsi une information tronquée41. L’origine sociale ainsi que les occupations professionnelles de ces voyageurs pouvaient également les conduire à modifier leur analyse au profit de certaines informations. Dès le XVIe siècle, la tradition du « voyage en Hollande » pour les Français, ainsi que la multiplication des séjours des sujets britanniques après 1660 justifiaient cependant que l’on s’arrête sur ce type de source42. Leurs textes se font-ils l’écho des bouleversements ayant affecté Enkhuizen à partir du dernier quart du XVIIe siècle ?
21Une première limite résulte du faible nombre de témoignages exploitables. Il apparaît que les voyageurs ne furent pas très nombreux à franchir l’IJ vers le nord, preuve qu’il était devenu courant de négliger la Frise occidentale. Une analyse rapide de la date des relations de voyage évoquant Enkhuizen, à partir de la liste établie par J. Jensen, révèle clairement la suprématie du XVIIe siècle43. La période du développement économique et démographique correspond assez exactement à une floraison de comptes rendus de visites à Enkhuizen par des étrangers. La ville ne suscitait, semble-t-il, plus autant de curiosité un siècle plus tard. Le prêtre français Pierre Sartre se limita ainsi, en 1719, aux principales villes du sud de la province sans oublier naturellement Amsterdam44. Sa seule excursion au nord de cette dernière fut pour les berges du Zaan, lieu recommandé par tous les guides de voyage45. Effectuant deux séjours aux Provinces-Unies près d’un demi-siècle plus tard, Denis Diderot se montra encore plus sélectif, en choisissant de rayonner autour de La Haye46. Mais il est connu de tous que le philosophe copia abondamment ses prédécesseurs.
22La nationalité des individus importe peu dans ce domaine. Les voyageurs allemands ou britanniques suivaient à de rares exceptions près des itinéraires semblables47. Pour beaucoup d’étrangers en visite aux Provinces-Unies, Amsterdam marquait le point géographique le plus septentrional de leur périple. Un rapide coup d’œil sur les routes empruntées majoritairement par les voyageurs allemands pendant le siècle et demi qui précède la fin de la République permet de vérifier une nette convergence de tous les itinéraires vers Amsterdam. Si l’on en croit A. Chales de Beaulieu, seule la route indiquée comme la « n° 2 » offrait à ceux qui l’empruntaient la possibilité de passer par Enkhuizen48. Certains se hasardaient cependant en Hollande du nord, mais ils limitaient souvent leurs pérégrinations à la ville d’Alkmaar49.
23Un deuxième écueil surgit à l’examen de la place réservée à Enkhuizen dans les séjours en Frise occidentale ou plus généralement en Hollande du nord. Ces destinations n’étaient en effet pas totalement boudées par les visiteurs européens. Un certain nombre d’entre eux entreprenaient une courte excursion dans cette direction, au départ d’Amsterdam. Ils espéraient ainsi, en l’espace de quelques jours, découvrir le visage authentique de la Hollande. Le petit village de Broek in Waterland, avec ses maisons de bois peint, provoquait le ravissement des touristes en mal de dépaysement50. Puis on visitait volontiers les villes de Monnickendam et d’Edam, et parfois Hoorn et Enkhuizen pour peu que le voyageur disposât de plus de temps51. Certains choisissaient de se rendre au Texel, afin d’y admirer les navires de gros tonnage. Le retour s’effectuait le plus souvent sans marquer d’arrêt à Enkhuizen, quand bien même on pouvait passer à proximité du port52. Il semble que ce soit une forte tempête qui conduisit le Bernois von Haller à accoster dans ce lieu. Le navire qui le transportait se dépêcha d’ailleurs de lever l’ancre dès le retour du beau temps53.
24De façon plus significative, même en traversant la ville d’Enkhuizen, nombre de voyageurs ne ressentirent pas la nécessité de lui consacrer quelques lignes. Le marquis de Courtanvaux, pourtant de passage en Hollande du nord, éprouva la nécessité de décrire Amsterdam et de s’extasier sur les digues de la province, mais sans rien dire sur Enkhuizen54. En juin 1778, Louis Desjobert passa près d’une journée dans le port du Zuiderzee. Il indique avoir effectué « un grand tour dans la ville, et autour des remparts ». Mais il est saisissant qu’il n’en ait pas dit davantage, ce qui fut loin d’être le cas vis-à-vis d’autres villes55. La situation géographique d’Enkhuizen jouait un rôle important car handicapée par sa position excentrée, la ville ne pouvait certainement pas rivaliser avec d’autres places. Conduits par un coche d’eau jusqu’à Hoorn, les voyageurs devaient en effet emprunter un chemin pavé rendu inconfortable par les intempéries hivernales, s’ils souhaitaient poursuivre vers l’est56. Ce n’est que dans le dernier quart du XVIIe siècle que le coche d’eau fut prolongé entre Hoorn et Enkhuizen. Mais pour ceux qui s’aventurèrent jusqu’à cette péninsule, les mentions très lapidaires de leur passage le long du Zuiderzee avaient sans doute une autre explication.
25Les atours de la cité devaient paraître bien banals aux voyageurs de la fin du XVIIe siècle et du siècle suivant, à moins que la vue de nombreuses maisons abandonnées ne les ait attristés. Un troisième handicap touchait donc Enkhuizen, dans la mesure où ce spectacle ne pouvait que renforcer la tendance d’une majorité de voyageurs à se concentrer sur quelques bâtiments. Les remarques de Lord William Fitzwilliam ou de John Locke confirment cette hypothèse, ce dernier fustigeant sans ambiguïté le délabrement de certaines zones proches du port57. Les Français n’étaient pas en reste, puisque le principal développement de Balthasar de Monconys à propos d’Enkhuizen concernait le fameux « cabinet de Paludanus », et encore s’agissait-il pour le voyageur d’exprimer sa déception de ne l’avoir pu visiter58. Ce médecin installé dans la ville en 1585 avait accumulé de nombreux objets venus d’Afrique, d’Asie ou du Levant à la faveur des retours des navigateurs dans le port. Son cabinet de curiosités était très renommé, mais sa collection fut dispersée assez vite après sa mort en 163359. Les informations détenues par certains voyageurs au sujet d’Enkhuizen étaient donc périmées. Le siège de la Compagnie des Indes Orientales constituait, à vrai dire, la principale attraction recherchée par les touristes, influencés en cela par les guides de voyage de l’époque. Les digues entourant la ville pouvaient, elles aussi, retenir l’attention de certains curieux. Des voyageurs furent néanmoins attentifs aux modifications du patrimoine architectural d’Enkhuizen, en particulier à la suite de l’achèvement de l’Hôtel de ville. Le Britannique John Leake, de passage dans la ville en août 1711, se montra ainsi sensible au style et aux dimensions de la nouvelle bâtisse60. Ces quelques passages isolés, et de plus en plus rares au fil des ans, ne doivent pas nous dissimuler l’essentiel. Tout indique qu’à compter de la fin du XVIIe siècle, le désintérêt des étrangers de passage devint une constante61.
26On doit prendre garde cependant de calquer les choix opérés par les visiteurs étrangers sur ceux des Néerlandais. Des hôtes très particuliers, comme le stadhouder Guillaume V en juillet 1773, montrèrent en effet une authentique curiosité pour le vieux centre urbain d’Enkhuizen. Arrivant de La Haye, il fut accueilli à la Koepoort par les magistrats. Le cortège emprunta les Nieuwe- et Oude-Westerstraat afin de parvenir dans la partie orientale de la ville. C’est là que se trouvait le siège du pouvoir municipal. Le prince visita le bâtiment de la VOC, mais il ne regagna pas immédiatement l’Hôtel de ville. Accompagné des « messieurs » de la chambre d’Enkhuizen, il se rendit à la Westerkerk afin d’en admirer les orgues, puis pénétra dans les deux bâtiments proches appartenant aux institutions charitables de la Oude Mannen-en Vrouwen Huis et de la Oude Armen Weeshuis. Si l’on en croit le compte-rendu du secrétaire du conseil urbain, ce n’est que l’obscurité, vers 21 heures 30, qui empêcha Guillaume V de poursuivre ces déambulations62. Les magistrats n’avaient pas planifié une telle promenade vespérale. Seul l’accueil à la Koepoort puis à l’Hôtel de ville ainsi que la visite au complexe de la VOC étaient en effet projetés63. On ignore quelle fut la part exacte du désir spontané du visiteur et des sollicitations appuyées des gens d’Enkhuizen dans cette affaire. On ne peut imaginer en tout cas que Guillaume V ait été contraint d’effectuer cette promenade impromptue. Mais il est évident que cette dernière était aussi un hommage au patrimoine architectural de la ville, ce qui ne pouvait que satisfaire les magistrats.
27Les opinions émises par les étrangers de passage permettent de dresser un tableau contrasté des qualités esthétiques d’Enkhuizen. Les auteurs se montrèrent sensibles à la taille de la ville, sans toutefois partager la même opinion alors qu’ils s’exprimaient après les travaux d’agrandissement du XVIIe siècle64. Dans le cas où l’ouvrage s’appuyait sur plusieurs sources, comme ce fut le cas pour La Guide universelle de tous les Pays-Bas ou les Dix-sept Provinces du révérend père Boussingault, la confusion atteignait des sommets :
Enchuse est une jolie Ville en la partie Septentrionale de Hollande, forte d’assiette […]. Elle est grande, nette et enrichie de beaux canaux, tant pour la commodité des Bourgeois que pour celle du trafic. […] Son Fauxbourg a plus d’une lieuë de long. La Ville est petite, fossoyée du côté de terre, et fortifiée de méchans bastions de gazon65.
28On identifie sans difficulté les emprunts faits tantôt à Parival, tantôt à Monconys. Il est d’ailleurs possible que ce dernier, opérant une distinction entre le « faux-bourg » et la ville elle-même, fût conduit à considérer Enkhuizen comme de petite taille. Quoi qu’il en soit, une telle subtilité a échappé à Boussingault, et à la plupart des autres voyageurs. Tous ceux qui écrivirent sur le port du Zuiderzee semblent cependant d’accord pour admettre la beauté des canaux, comme la largeur des rues. Cette dernière caractéristique s’accompagnait toutefois de la mention de la présence de maisons basses disgracieuses le long de ses artères66. Que faut-il penser, dans ces conditions, de la remarque plutôt positive effectuée par Le Turc lors de son voyage avec Malesherbes en 1776 ? En qualifiant Enkhuizen de « jolie petite ville », les deux Français n’entérinaient-ils pas ainsi, et de façon sans doute involontaire, la nette perte de vitalité de la cité67 ? Cette expression défendait sans ambages des qualités esthétiques, mais on ne peut s’empêcher d’y déceler également la pointe d’un jugement dépréciatif. Ravalée au rang de cité charmante et anonyme, sans que plus rien ne la distingue des autres ports du Zuiderzee, Enkhuizen ne possédait plus, aux yeux de ces observateurs de la fin du XVIIIe siècle, de qualités propres et de nature à légitimer un destin exceptionnel. La ville ne suscitait plus, en tout cas, la moindre curiosité et sa visite n’était plus considérée comme indispensable. L’indifférence peut ainsi être interprétée comme le signe de l’apathie d’Enkhuizen. Les remarques des voyageurs à propos des auberges indiquent d’ailleurs implicitement qu’ils n’étaient pas dupes du déclin de la ville. À l’instar des habitants qui n’éprouvaient pas de gêne à mettre en scène la décrépitude de leur cité, les étrangers de passage se firent-ils ouvertement ou non, l’écho de la perte de vitalité d’Enkhuizen ?
29Les voyageurs sensibles aux activités économiques d’Enkhuizen ne taisaient pas les difficultés de la ville. Certaines descriptions s’attachèrent d’ailleurs à maintenir un subtil équilibre entre poids économique réel et premiers signes de ralentissement. C’est le cas des lignes écrites par Jean-Nicolas de Parival au début des années 1660, où l’auteur semble avoir été sensible à l’évolution qui se dessinait :
Il est vray que comme toute chose a son temps, depuis quelques années en ça, il [le port d’Enkhuizen] se trouve fort incommodé par le sable qui s’y amoncele et qui empêche fort la sortie aux grands navires. On y construit souvét des grands vaisseaux pour les Indes, et en part plusieurs flotes pour les villes de la mer Baltique. […] Elle a esté fort marchande, mais maintenant par la plainte des habitans, on peut juger de la diminution du trafic, comme aussi par tant de places vuides qui seroient bien-tost remplies de maisons si le negoce y fleurissoict comme par le passé68.
30La lecture des dernières lignes nous fait comprendre que Parival n’avait pas abandonné tout espoir de voir Enkhuizen surmonter les premières difficultés économiques apparues au milieu du XVIIe siècle. Les relations de voyage qui suivirent devaient être plus sombres, ou en tout cas accorder moins de place à l’espoir d’un redémarrage. Le contraste est en effet saisissant entre les commentaires du XVIIe siècle, en général élogieux, et les suivants. Les premiers insistaient sur l’étendue des installations portuaires ainsi que sur la puissance des flottes de commerce ou de pêche69. Les seconds soulignaient le ralentissement de l’économie de la ville de différentes façons. Le juriste bruxellois Jean-Baptiste Christyn évoquait ainsi l’âge d’or de la ville au passé, sans faire preuve de la moindre ambiguïté70. François-Michel Janiçon évoquait le déclin d’Enkhuizen, mais de façon moins explicite. Voulant traiter de la « pêche du harang », l’auteur donnait le nom des principaux ports concernés par cette activité, sans placer Enkhuizen au-dessus des autres si ce n’est pour les harengs saurs71. Ceux qui visitaient la ville dressaient donc le constat d’un déclin économique, tout en se montrant en mesure d’avancer un certain nombre de causes. Ils mettaient en avant l’ensablement des accès au port ou encore la concurrence des villes voisines. Les habitants d’Enkhuizen, partageant ce constat, n’approuvaient peut-être pas les explications fournies par leurs hôtes étrangers. En revanche, les magistrats urbains ne pouvaient ignorer les implications de l’image dévalorisée de leur ville, notamment en termes de capacité d’attraction vis-à-vis de l’extérieur.
Une ville moins attractive ?
31La circulation des « gens de savoir » aux Provinces-Unies a suscité depuis longtemps l’intérêt des historiens72. Cette catégorie hétérogène, établie sur la base d’une certaine connaissance théorique d’un métier, ne recoupait pas forcément celle des titulaires d’un diplôme universitaire. Dans le cas des pasteurs calvinistes, si les consistoires pouvaient se montrer très exigeants à propos des savoirs du candidat, l’expérience d’un cursus de théologie n’était ni obligatoire ni systématique. Le grade universitaire, « témoignage public de la compétence individuelle de son titulaire »73, constituait néanmoins le point de départ de nombre de carrières. L’embryon de professionnalisation d’un certain nombre de métiers donne un sens particulier au fait d’appartenir au groupe des « gens de savoir ». Les docteurs en médecine seraient ainsi affectés d’une mobilité géographique croissante ainsi que par une distinction toujours plus grande avec les chirurgiens et autres barbiers74. Plusieurs auteurs ont, de leurs côtés, attiré l’attention sur la mutation décisive ayant frappé l’emploi des pasteurs calvinistes au cours du XVIIIe siècle, jusqu’à évoquer à leur propos un véritable « marché du travail »75. Comment la ville était-elle perçue par ces professionnels enclins à établir une hiérarchie entre les places où ils pouvaient exercer ? La ville d’Enkhuizen parvint-elle, dans un temps de déclassement économique, à tirer son épingle du jeu ? La taille des échantillons nous contraint à limiter l’enquête aux gens de médecine et aux ministres calvinistes.
32Au XVIIIe siècle, moins de médecins vinrent s’installer sur les rives du Zuiderzee qu’au siècle précédent76. Il faut cependant relativiser ces résultats puisqu’un certain nombre de ces hommes, installés avant 1700, étaient toujours en place après cette date. La durée d’exercice dans la ville demeura assez stable, avec certaines carrières toujours aussi longues, voire plus longues encore qu’au XVIIe siècle car peu de médecins quittèrent la ville. On relève le cas de Casparus Wilhelmus Bernardus Scholten, qui partit s’installer à Hoorn en 1773 après seulement cinq années passées à Enkhuizen. Lodovicus Fredericus Arentsz, de son côté, migra à Edam au bout d’un an. Les destinations des médecins quittant Enkhuizen étaient relativement variées, vers des villes proches ou éloignées. Haarlem fut choisie à deux reprises par les partants. D’autres destinations étaient néanmoins beaucoup plus lointaines, comme Rotterdam, Batavia ou Amsterdam. Dans le livre de bourgeoisie de cette ville, il était également question de trois docteurs en médecine, nés à Enkhuizen mais qui avaient forcément suivi leurs études ailleurs77. Il est tout de même particulièrement instructif de relever qu’une fois leurs études achevées ils décidèrent de s’installer à Amsterdam. Si le choix de l’un d’entre eux paraît être dicté par des considérations d’ordre familial, il devait surtout s’agir de la quête d’une belle carrière. Le fait que ces trois exemples prennent place après 1717 doit être également relevé, le déclin de la ville ayant connu une brusque accélération à l’occasion de la Guerre de Succession d’Espagne. Pour autant, Enkhuizen ne doit pas être considérée comme une ville que les gens de médecine cherchaient à fuir. L’exercice de la charge de stadsdoctor paraît avoir toujours été prisé. Sa rémunération tomba pourtant de 120 à 100 florins en 169278. En l’espace d’un siècle, deux fils succédèrent à leur père, tandis que trois titulaires de la charge ne rendirent celle-ci qu’au moment de passer de vie à trépas79.
33La ville était-elle cependant toujours capable d’attirer des professionnels de qualité ? Enkhuizen semble ne pas avoir été en position de force dans ce domaine. Trois exemples, puisés dans le second XVIIIe siècle, suffiront à s’en convaincre. En mai 1752, Hendrik van der Hulst comparaissait devant le banc des bourgmestres. Venu de Berschenhout avec sa femme, il sollicitait le droit d’exercer la profession de médecin à Enkhuizen. Ce natif d’Amsterdam, diplômé à Harderwijk, obtint gain de cause, en acquittant le droit de bourgeoisie80. Il n’avait cependant obtenu son diplôme qu’à peine un an auparavant, et il quittera la ville pour les Indes orientales à une date inconnue. Quelques années plus tard, les mêmes bourgmestres autorisèrent le sieur Vitali, originaire de Venise, à exercer sa profession, qui, précise-t-on, se rattachait à celle des chirurgiens81. Il devait s’agir d’un de ces nombreux médecins itinérants, habitués à solliciter des autorisations temporaires d’exercer auprès des magistrats82. Ceux-ci limitèrent son autorisation d’exercice à six semaines, et désignèrent avec précaution les compétences produites par le Vénitien.
34D’autres documents semblent aller dans un sens inverse. Le conseil délibéra le 22 juin 1778 à propos des conditions d’acceptation dans la guilde des chirurgiens d’un dénommé Jan Mass, ayant servi comme aide chez le chirurgien Jan Glansdorp et nanti d’une expérience dans un petit village près de Breda. Le conseil urbain n’hésita pas à refuser, et à durcir au passage les conditions d’admission dans la guilde83. La ville ne souffrait donc pas tant que cela d’une pénurie de gens de médecine. Mais les restrictions, même partielles, de l’accès à la guilde des chirurgiens pouvaient également correspondre à une conjoncture récessive. Dans un contexte de stagnation démographique, il devint ainsi plus difficile, à partir du milieu du XVIIe siècle, de devenir médecin à Groningen84. Mais à Enkhuizen, la présence maintenue et même renforcée de familles patriciennes enrichies et oisives au XVIIIe siècle a peut-être été de nature à constituer une clientèle solide et stable aux gens de médecine de la ville.
35L’étude du parcours des pasteurs calvinistes qui ont exercé à Enkhuizen montre qu’un certain nombre d’entre eux choisissait tel ou tel lieu d’exercice en fonction du salaire ou des perspectives de carrière. Il est évident que plus le pasteur était brillant et/ou expérimenté, plus il était recherché et plus il pouvait donc faire monter les enchères. Les ministres en question, mais également les gouvernements urbains ainsi que les conseils d’Église, intégrèrent progressivement des modes de fonctionnement s’apparentant parfois à une foire au candidat. On ne peut nier que des entraves au libre développement de ce marché aient existé85. Mais on doit tenir également pour acquis qu’au XVIIIe siècle, des villes en perte de vitesse étaient en définitive bien moins cotées que d’autres sur le marché des talents. Du reste, les écarts de salaires d’une place à l’autre mettent en lumière la grande diversité des situations observées. Si aucun ministre ne recevait moins de 600 florins dès lors qu’il était employé par une ville, la différence était cependant notable entre La Brielle et ses 900 florins en 1684 et Amsterdam qui offrait chaque année 2 000 florins à chacun des pasteurs calvinistes de la cité86. Enkhuizen occupait dans ce domaine une position médiane, versant au XVIIIe siècle 1 100 florins par an à chacun de ses pasteurs. C’était beaucoup moins qu’à Amsterdam, mais le fossé était encore plus considérable avec les campagnes. La position occupée par Enkhuizen sur le marché des pasteurs calvinistes au XVIIIe siècle mérite donc une attention toute particulière87.
36Le nombre des ministres calvinistes à Enkhuizen a fluctué au cours des siècles. On en comptait cinq pendant la première partie du XVIIe siècle avant que leur nombre ne soit porté à six entre 1652 et 1705. Pour le reste du XVIIIe siècle, ils ne furent officiellement que cinq mais un sixième a pu être recruté pendant certaines périodes. Le rythme d’installation des ministres calvinistes à Enkhuizen nous offre une première série d’informations. On relève en effet neuf installations pour la première partie du XVIIe siècle, vingt-deux installations pour la seconde partie du XVIIe siècle et enfin dix-neuf installations entre 1706 et 1780. Soit, en moyenne, et pour chaque période respective, une installation tous les 5, 2 et 4 ans. Cette moyenne indique une certaine accélération de la rotation des pasteurs calvinistes à Enkhuizen, alors que la prise en compte de leur âge à l’entrée en charge est rendue délicate par les lacunes de la documentation. Ceux qui s’installèrent avaient en moyenne 34 ans au XVIIIe siècle, soit un peu plus que dans la période précédente. On ne trouve donc aucun abaissement de l’âge des pasteurs s’installant à Enkhuizen. Cette dernière ne représentait d’ailleurs jamais le premier poste pour ces hommes. Le constat effectué plus haut quant à leur âge d’arrivée se trouve donc conforté, l’ensemble des variables entretenant des relations étroites. Le léger abaissement de la proportion de pasteurs ayant achevé leur carrière sur les rives du Zuiderzee, qui peut être relevé, ne doit pas masquer d’autres évolutions positives, comme l’augmentation de la durée moyenne de leurs ministères.
37Celle-ci s’établit à dix-sept ans et six mois au XVIIe siècle et à dix-sept ans et neuf mois au XVIIIe siècle. Cette apparente stabilité demande cependant à être affinée en découpant la durée d’exercice en différentes tranches pouvant renvoyer à des types de carrière très contrastés.
Tableau 2 – La durée de carrière des pasteurs réformés à Enkhuizen, aux XVIIe et XVIIIe siècles
| Durée des carrières de pasteurs réformés à Enkhuizen | 0-4 ans | 5-9 ans | 10-14 ans | 15-19 ans | 20-24 ans | 25 ans et plus |
| Nombre d’individus au XVIIe siècle | 4 | 6 | 4 | 0 | 6 | 7 |
| Nombre d’individus au XVIIIe siècle | 9 | 2 | 4 | 1 | 4 | 9 |
Source : Fred. Van Lieburg, Repertorium…
38On observe qu’au XVIIIe siècle, les carrières de très longue et de très courte durée devinrent de plus en plus habituelles. Le nombre de pasteurs ayant exercé à Enkhuizen moins de cinq ans s’établit alors à un niveau équivalent à celui des pasteurs ayant connu des carrières de vingt-cinq ans et plus. La moyenne des années passées par les pasteurs calvinistes à Enkhuizen ne veut donc pas dire grand-chose, en particulier pour le XVIIIe siècle. Les deux catégories les plus extrêmes réunirent en effet à elles seules près des deux tiers des cas, là où il n’était question que des deux cinquièmes au XVIIe siècle. La moyenne du temps d’exercice ne doit donc pas cacher le surcroît de mobilité auquel beaucoup de pasteurs eurent recours. Il n’en reste pas moins que la place d’Enkhuizen semblait jouir encore, au « siècle des perruques » d’une bonne réputation. Lui permettant peut-être d’éviter les problèmes connus par d’autres villes pour attirer des ministres confirmés88. Le port du Zuiderzee, qui était à la recherche de deux pasteurs en 1742, fut ainsi en mesure d’examiner la candidature de plusieurs ministres déjà en poste ailleurs. La procédure adoptée révèle que les magistrats prirent leur temps, avant de soumettre cinq noms au vote des membres du consistoire89.
39Ville apparemment toujours attractive pour les pasteurs calvinistes, Enkhuizen n’en rencontrait pas moins quelques difficultés de recrutement, spécialement lors de la venue de ministres assistants, nommés proponent dans les archives néerlandaises. Il s’agissait d’individus ayant achevé leurs études de théologie, mais demeurant dans l’attente d’un premier ministère fixe90. Ces hommes étaient recrutés en vue de soulager un titulaire d’une partie de sa tâche. Ces embauches confirment d’ailleurs, implicitement, la capacité de la ville à conserver ses pasteurs les plus âgés. Un proponent pouvait être recruté pour une période précise et des tâches réduites ou bien sans limitation de durée et pour des fonctions suffisamment contraignantes, ce qui était susceptible de lui assurer un salaire assez élevé91. Le gouvernement d’Enkhuizen fut contraint de recruter ce type d’auxiliaire au moins à huit reprises entre 1742 et 178192.
40La recherche d’un proponent ne fut pas sans poser des problèmes. Ce fut le cas en avril 1759, quand le pasteur Lambertus Zegers Ryser adressa une requête aux édiles d’Enkhuizen, décrivant le mal de poitrine qui le handicapait considérablement93. Cinq mois plus tard, l’assistant qu’il appelait de ses vœux n’était toujours pas arrivé, mais Ryser annonçait cependant avoir repéré un dénommé Johannes Franciscus Hadorn, originaire d’Utrecht et déjà expérimenté. Le ministre malade supplia les magistrats de l’embaucher sans délai, ce qui lui fut accordé94. L’affaire était-elle pour autant définitivement réglée ? Deux ans à peine après l’arrivée du pasteur Hadorn, à la veille de Noël 1761, il fallut se mettre en chasse d’un autre remplaçant. Celui que Lambertus Zegers Ryzer avait eu tant de mal à débusquer s’était en effet embarqué pour les Indes. Les magistrats d’Enkhuizen parvinrent-ils à régler ce nouveau problème, bientôt compliqué par la nécessité de recruter un deuxième assistant afin d’aider un autre pasteur titulaire devenu trop âgé, Johannes van Eyken ? Beaucoup de noms proposés lors de la réunion tenue par les bourgmestres ne furent pas retenus. Ils choisirent finalement Wilhelmus Jacobus Roldanus, précédemment pasteur à Bovenkarspel95. Les magistrats avaient tenu à faire le tri entre les candidats, retardant d’autant le recrutement tant attendu. Le conseil urbain d’Enkhuizen prenait donc, parfois, l’initiative de refuser un candidat pourtant expérimenté. Ce refus fut motivé, en 1765, par des informations négatives portant sur la moralité de l’individu96. Il n’est pas sûr que la ville ait pu maintenir ses exigences après cette date, car il semble que les candidats furent ensuite moins nombreux pour un nombre équivalent de postes97.
41La difficulté croissante à trouver des ministres expérimentés se serait soldée par une mobilité accrue98. Ceci a dû constituer une difficulté supplémentaire pour la ville du Zuiderzee. Était-elle au moins en mesure de conserver ceux qu’elle avait su attirer ? L’étude de la destination des pasteurs ayant quitté Enkhuizen avant la fin de leur carrière fournit quelques éléments de réponse.
Tableau 3 – La destination des pasteurs réformés quittant Enkhuizen aux XVIIe et XVIIIe siècles pour exercer dans une autre ville
| Au XVIIe siècle | Au XVIIIe siècle | |
| Destination des pasteurs quittant Enkhuizen (entre parenthèses le nombre de départs) | Leyde (1) | |
| Amsterdam (2) | ||
| Leyde (2) | Delft (2) | |
| Amsterdam (2) | Dordrecht (1) | |
| Delft (2) | Utrecht (1) | |
| Leeuwarden (1) | Haarlem (1) | |
| Indes orientales (1) | La Haye (1) | |
| Arnhem (1) | ||
| Université de Franeker (1) | ||
| Université d’Harderwijk (1) |
Source : F. van Lieburg, op. cit.
42Au-delà d’un certain nombre de permanences, on relève que les destinations des douze ministres qui quittèrent Enkhuizen au XVIIIe siècle furent plus variées qu’au siècle précédent. Cela signifie très certainement que la ville s’inscrivait désormais dans un marché du travail plus élargi, tout en n’étant pas en mesure de rivaliser avec des places aussi prestigieuses que Leyde ou Amsterdam pour des fins de carrière. De nouvelles destinations comme Haarlem, Dordrecht, Arnhem ou La Haye firent leur apparition au XVIIIe siècle. Si La Haye connut une expansion continue pendant la période, il en était différemment pour les autres villes, parfois considérées elles aussi en déclin au Siècle des Lumières. On peut donc supposer qu’Enkhuizen perdit un peu de son attractivité par rapport à ces villes. En outre, la présence d’une université à Franeker et à Harderwijk joua naturellement un rôle non négligeable. Ne pouvant rivaliser dans ce domaine, Enkhuizen partait avec un réel handicap face à ces deux places.
43Établir une comparaison avec les résultats d’Haarlem et de Hoorn, également présentées comme déclinantes, présentait davantage d’intérêt99. La seconde ville se trouvait à très peu de distance d’Enkhuizen et possédait un nombre comparable de ministres calvinistes. Haarlem en comptait beaucoup plus, puisqu’ils étaient au nombre de neuf, et même dix en 1767 et 1768. Ceux qui finirent leur carrière à Haarlem furent proportionnellement plus nombreux qu’à Hoorn : 80 % contre un peu plus de 53 %. Lorsqu’un pasteur quittait l’une de ces villes pour s’établir ailleurs, il ne prenait pas non plus la même direction : limitée aux grandes villes ou aux sièges prestigieux pour Haarlem (quatre pasteurs vers La Haye, deux vers Amsterdam ou deux vers l’université de Leyde), la ventilation géographique des départs était beaucoup plus variée pour Hoorn : Rotterdam, Groningue, Venhuizen ou Haarlem. Il existait d’ailleurs des liens entre toutes ces villes, mais parfois à sens unique comme de Hoorn vers Enkhuizen. C’était l’inverse en ce qui concerne Haarlem puisque le port du Zuiderzee y envoya un pasteur au XVIIIe siècle. La durée moyenne d’exercice à Haarlem et Hoorn au XVIIIe siècle fut respectivement de 18 et 16 années, ce qui marquait une différence notable.
44Dans le même ordre d’idées, on dispose de la date de naissance d’une majorité de pasteurs. L’âge moyen des nouveaux arrivants était de 34 ans à Hoorn et de 37 ans à Haarlem, ce qui renforce l’idée selon laquelle cette dernière était une ville recherchée. Son gouvernement et son consistoire pouvaient donc se montrer exigeants à propos du niveau d’expérience des futurs pasteurs de la ville. Si la durée moyenne d’exercice à Haarlem n’est en définitive pas très élevée, alors même que de nombreux pasteurs y achevèrent leur carrière, cela peut tenir à la moyenne d’âge élevée des arrivants. La comparaison des données pour ces deux villes avec celles d’Enkhuizen est éclairante à plus d’un titre. L’ancien port harenguier jouissait d’une situation bien plus avantageuse que celle de Hoorn. La prise en compte d’un certain nombre de résultats permet de rapprocher son profil de celui d’Haarlem, en particulier l’âge des pasteurs à leur arrivée dans la place ainsi que la durée de leur séjour. Les difficultés économiques et démographiques d’Enkhuizen étaient cependant beaucoup plus marquées qu’à Haarlem. On peut être tenté d’attribuer ces résultats plutôt satisfaisants à une politique volontariste du conseil urbain.
45L’analyse de l’évolution des rémunérations offertes montre que les magistrats d’Enkhuizen n’éprouvèrent pas le besoin de fournir un effort financier particulier afin d’attirer des pasteurs compétents. Le montant de leur traitement, fixé en novembre 1711, resta inchangé durant tout le siècle100. On observe par ailleurs la même stabilité pour les émoluments des assistants, établis invariablement à 800 florins. Lors de l’embauche d’un sixième pasteur, évoquée plus haut, les magistrats imaginèrent un montage financier astucieux. Ce nouveau salaire devait en effet être alimenté par une fraction des émoluments du pasteur soulagé d’une partie de sa charge, et par un effort supplémentaire du consistoire101. Il semble, en outre, que l’on ait assisté à des tentatives d’abaissement des rémunérations des nouveaux pasteurs recrutés. En septembre 1744, les magistrats envoyèrent à Henricus Stochius, pasteur calviniste de Grootebroek, une lettre lui demandant de remplacer Bernhardinus de Moor, parti enseigner à Franeker. On ne lui proposa pourtant que 800 florins, somme assortie, il est vrai, de la promesse de toucher 300 florins en plus à compter du décès d’un autre pasteur titulaire102.
46Parallèlement à ce dossier des rémunérations, les conditions d’exercice ne connurent aucune amélioration à Enkhuizen. Il fut ainsi décidé, en 1743, d’autoriser le consistoire calviniste à sanctionner financièrement les pasteurs ayant défailli dans leur service103. À partir de 1751, on remit également au goût du jour une résolution de 1703 faisant reposer sur les pasteurs quittant la ville au bout de cinq ans les frais de transport et de nettoyage de leur maison104. Un dernier exemple illustre cette apparente pingrerie des magistrats. Un débat s’engagea en 1750 à propos de l’argent que la veuve de Franciscus de Paauw, mort en exercice, devrait toucher. Il s’agissait de décider si on lui reverserait ou non une partie du salaire de son défunt mari. Au consistoire qui proposa de lui abandonner un quart de cette somme, les bourgmestres d’Enkhuizen opposèrent une résistance farouche en invoquant des résolutions prises de longue date105.
47Les magistrats de la ville se montrèrent néanmoins très conciliants sur d’autres dossiers, par exemple au sujet de la participation d’un ou de plusieurs pasteurs aux synodes de l’Église Réformée en Hollande du nord ou dans la partie méridionale de la province. Le pasteur devant s’absenter d’Enkhuizen se trouvait ainsi dans l’incapacité d’exécuter ses obligations de service, en particulier le prêche dominical si c’était son tour. Pour la période comprise entre 1766 et 1780, les bourgmestres accordèrent des autorisations d’absences à plus de vingt reprises. Certains noms reviennent fréquemment, comme ceux de Willem van Eyken ou de Wilhelmus Jacobus Roldanus106. De telles informations renforcent la thèse de la présence d’un personnel ecclésiastique de valeur à Enkhuizen au XVIIIe siècle. Oubliant qu’il s’agissait d’une source potentielle de désorganisation du calendrier religieux, les magistrats voyaient d’un bon œil ces demandes d’absences. Comment ne pas considérer en effet la participation d’un ou de plusieurs des pasteurs de la ville à ces réunions périodiques comme un élément de renforcement du prestige et de l’influence de la cité ?
48Ville marquée par un profond déclin économique, Enkhuizen s’en sortait plutôt honorablement sur le marché du recrutement des pasteurs calvinistes. Il semble en effet que le port du Zuiderzee ait pu attirer des ministres compétents et expérimentés à peu de frais. La ville devait représenter pour eux un tremplin enviable pour une poursuite plus prestigieuse de leur carrière. La population à très forte majorité calviniste leur garantissait en outre un ministère serein et viable.
La perception du caractère maritime de la cité
49Il s’agit ici d’une interrogation essentielle dans notre quête. En effet, les conditions géographiques ainsi que l’histoire d’Enkhuizen en avaient fait une cité tournée vers la mer, dotée d’un port107. L’enrichissement d’une partie de la population fut alimenté par trois activités principales : le trafic de marchandises à travers le Sund, la pêche du hareng et le grand commerce colonial. Le caractère maritime de la ville pouvait laisser croire aux visiteurs que la majorité des habitants étaient des gens de mer. La trame des événements contient de multiples témoignages d’une apparente assimilation d’Enkhuizen à un destin maritime. Si l’on en croit P.C. Hooft, Guillaume le Taciturne attribua en effet, dans une lettre chiffrée de 1570, le nom codé de « Triton » à Enkhuizen108. La nature était parfois convoquée dans certaines descriptions. Le Francq van Berkhey consacra d’ailleurs, dans sa somme géographique et ethnologique, un long développement à un important banc de sable situé au large du port109. Les habitants de la ville eux-mêmes avaient toujours revendiqué des liens très forts avec un élément marin présenté comme une source de prospérité110. Mais à l’heure des difficultés économiques et d’une concurrence extérieure féroce, voyait-on encore Enkhuizen comme une ville maritime ?
50Les étrangers se montrèrent unanimes dans la célébration du caractère maritime de la cité. Un certain nombre d’entre eux évoquaient invariablement une ville « environnée des deux tiers de la mer »111. L’habitude prise par certains auteurs de limiter leur travail à la copie d’autres ouvrages explique naturellement le retour régulier des mêmes développements. Mais ceux qui s’étaient spécialisés dans ce type de compilations réservèrent une place de choix à la prédominance de l’élément marin. Boussingault éprouva ainsi la nécessité de préciser que « la mer y entroit par deux endroits, qui sont deux grands canaux dans la Ville »112. De son côté, Christyn s’extasiait sur la hauteur du clocher de la Zuyderkerk, d’autant que la terre à cet endroit était « si basse et si marécageuse »113. Les peintres ou les graveurs qui souhaitaient représenter la ville choisirent, tous, quelle que soit l’époque, un point de vue depuis la mer, agrémentant leur paysage d’un ou de plusieurs navires en mouvement.
51Les magistrats semblent avoir été constamment attentifs aux contraintes naturelles du site. On les voit ainsi se préoccuper à plusieurs reprises avec angoisse de l’état des digues censées protéger la ville. Ces défenses pouvaient se trouver à proximité ou plus au large114. Il est vrai que le déchaînement régulier des flots, lors des épisodes de grosses tempêtes, leur rappelait l’extrême précarité de l’existence de la ville. En communication directe avec la Mer du Nord, le Zuiderzee pouvait en effet se révéler redoutable. Il fut ainsi question d’inondations massives d’un bout à l’autre du siècle. Face à l’inquiétante montée des flots en janvier 1718, les magistrats envisagèrent de lourds investissements afin de creuser les ports ou de planter une barrière de pieux115. Une catastrophe de grande ampleur se produisit dans la nuit du 15 au 16 novembre 1775, puisqu’une bonne partie de la ville fut inondée116. Les jours qui suivirent furent marqués par la crainte d’une rupture totale des digues protégeant les habitants117. Une rapide consultation des résolutions adoptées par le conseil dans la première partie de l’année 1776 permet de comprendre que le traumatisme hantait encore les esprits à Enkhuizen118. Aucun de ceux qui y habitaient ne pouvait donc prétendre ignorer les relations étroites que la ville entretenait avec l’élément marin. On peut néanmoins s’interroger sur le sens exact à donner à ce constat, entre cohabitation forcée et caractère assumé voire revendiqué.
52La valorisation des atouts maritimes de la ville par les édiles semble avoir été quelque peu délaissée au XVIIIe siècle, au profit d’autres préoccupations. Dans le brouillon de journal intime que Luijt Hoogland a laissé, on ne retrouve malheureusement que des bribes d’informations119. L’auteur n’a mentionné aucun événement en rapport avec la mer, si ce n’est l’incendie d’une fabrique de cordage en 1732. La seule initiative de relance économique ayant attiré son attention concernait en effet une entreprise de verrerie, en 1764120. La version intégrale de son journal contenait peut-être d’autres informations, elle ne nous est malheureusement pas parvenue. Les lettres adressées par Willem van Heemskerk à Everhard Pan sont marquées, de leur côté, d’une certaine ambiguïté. Ce personnage résidant à Amsterdam multiplia en effet les courriers en 1766 et 1767, afin de convaincre le conseil urbain de le laisser installer une manufacture de tissus dans leur ville. Les arguments qu’il employa ont de quoi intriguer. Il ne craignait pas d’affirmer, en effet, qu’Enkhuizen était « la plus appropriée de toutes les villes de Frise occidentale et même des Provinces-Unies ». Le site de la ville lui paraissait « très pratique et bien meilleur que celui d’Amsterdam »121. Que voulait-il dire exactement ? Il est certain que les terrains disponibles pour développer une activité industrielle dans l’enceinte de la ville ne manquaient pas à cette époque. Sans doute pouvait-il également espérer recruter à bon prix la main-d’œuvre nécessaire, au besoin chez les orphelinats de la ville qui traversaient alors une grave crise financière. Mais le terme de « pratique » suggère tout de même un rapport avec des facilités de communication. Il ne devait pas s’agir de la voie terrestre, dans la mesure où il n’existait qu’un seul chemin pavé depuis Hoorn et qu’il pouvait se révéler fort incommode en hiver. Van Heemskerk ne faisait-il pas référence au caractère de ville portuaire d’Enkhuizen ? C’est une hypothèse vraisemblable, dans la mesure où la cité pouvait jouer le rôle de porte d’entrée des tissus de coton importés par la VOC. L’entrepreneur ne fit cependant aucune allusion précise aux atouts maritimes de la ville, qui ne pesaient peut-être plus d’un poids essentiel.
53Du côté des magistrats il était pourtant inconcevable, encore en 1731, de ne pouvoir accueillir les plus grosses unités navales. C’est ainsi que l’on envisageait des travaux coûteux, visant en particulier à garantir un tirant d’eau convenable au niveau de la jonction entre le Nieuwe Haven et le Sint Pietershaven122. Sous la plume du gouvernement urbain, ces aménagements étaient qualifiés de la « plus extrême nécessité », car permettant l’accueil des navires de guerre. Tout en étudiant avec soin les projets de reconversion industrielle qui leur étaient proposés, les magistrats n’en oubliaient donc pas la vocation maritime de la ville. Il semble que l’ensablement irrémédiable du port leur soit apparu inconcevable, et qu’ils aient régulièrement décidé de s’y opposer en se montrant apparemment toujours aussi convaincus du potentiel portuaire d’Enkhuizen.
54Bien que conscients que leur cité n’était plus une place forte du commerce et de la pêche, ses atouts maritimes ne pouvaient échapper aux magistrats. D’autres activités liées à la mer ont pu obtenir leur faveur au cours de notre période. On sait ainsi que des projets sérieux d’implantation d’un port militaire furent avancés à plus d’un siècle d’intervalle. Il était question, en 1687, d’accueillir les 96 navires détachés auprès du Noorderkwartier123. Les magistrats réfléchirent aux possibilités offertes par leur ville, et envisagèrent avec beaucoup de sérieux des dépenses de creusement de l’ordre de 3 700 florins. Outre le mouillage d’une flotte importante, on entendait également obtenir les chantiers de construction et de réparation des navires. On a vu que le gouvernement urbain était prêt, en 1731, à engager de fortes sommes pour garantir un certain tirant d’eau dans les darses du port. Les travaux de dragage commandités dans les années 1740 répondaient-ils au même souci124 ? Cette aspiration séculaire à devenir un havre pour les navires de guerre poussait encore les magistrats, en 1787, à préparer une visite d’inspection125. Le courrier adressé en mai 1796 par le conseil communal d’Enkhuizen à la représentation nationale renvoyait bien à l’ambition récurrente de devenir un port militaire de premier rang. Mais le ton avait radicalement changé. Les requérants se montraient extrêmement combatifs, défendant avec fermeté les atouts de leur ville. Tout en invoquant le glorieux passé maritime et les avantages de la situation d’Enkhuizen, ils insistaient également sur les services rendus peu de temps auparavant à la nation126.
55Ce passé plus ou moins éloigné pouvait être jugé suffisant pour légitimer la demande des édiles. Mais de toute évidence cela ne suffisait pas, et le désir de voir s’établir un port militaire exigeait la mise en avant d’atouts plus contemporains. À en croire ce courrier, le site d’Enkhuizen était donc le plus favorable qu’il soit, les chantiers navals ainsi que les entrepôts et autres magasins se trouvant dans un état remarquable. On mettait également en avant les disponibilités foncières, ce qui revenait à reconnaître implicitement le sévère recul du nombre d’habitants. Les auteurs allèrent même jusqu’à produire des extraits de journaux de bord de capitaine de navires de la VOC, censés confirmer le caractère exceptionnel du site. Une autre lettre, adressée cette fois-là au « comité des affaires de la Marine », donnait davantage de détails techniques127. Les dimensions ainsi que la profondeur d’une darse appelée Buyse-Haven, étaient communiquées avec beaucoup de précision128.
56À quoi faut-il attribuer ce changement d’attitude ? D’où pouvaient venir cette confiance et cette pugnacité dans la défense des intérêts maritimes d’Enkhuizen ? Les bouleversements de l’échiquier politique ont très certainement eu leur part de responsabilité. L’hypothèse d’une identité maritime renouvelée pour la cité, à la recherche de son salut du côté de l’accueil des flottes de combat, se trouve renforcée. Il s’agissait en réalité d’une mutation profonde de la perception de la ville, puisqu’aux activités halieutiques et commerciales devait succéder une fonction militaire. En défendant les atouts maritimes de la ville les magistrats cultivaient une certaine cohérence vis-à-vis du passé et des conditions géographiques objectives d’Enkhuizen. Mais l’abandon délibéré des secteurs d’activité ayant fait la fortune de la ville indiquait assez bien à quel point le déclin économique entrait en ligne de compte. Comme on le voit pour les initiatives de la fin de notre période, de tels projets supposaient également une présentation sous un jour très favorable de la ville. Il faut s’interroger sur le miracle ayant rendu si aisée l’accessibilité au port, tout comme la disparition de la mention de l’ensablement des darses. Ville certes tournée vers la mer puisque cernée par celle-ci sur trois côtés, Enkhuizen devait désormais défendre ses intérêts avec opiniâtreté, mais sans aucune garantie de succès.
57Ce n’est pourtant pas cette idée qui s’imposait à la lecture de certaines œuvres littéraires. Les poètes qui s’exprimaient sur Enkhuizen n’oubliaient que très rarement la référence glorieuse au grand large. Certains auteurs, en dépit d’un bref séjour dans la ville, eurent à cœur de magnifier ses héros maritimes129. Il en fut de même pour Anna van der Horst, sans conteste la figure littéraire la plus importante originaire de la ville au XVIIIe siècle. Née en 1735, elle s’était mise à écrire des poèmes d’inspiration mystique et épique dès son plus jeune âge, avant de quitter la ville130. Installée à Groningen auprès de son époux, elle ne continuait pas moins de s’intéresser à sa ville natale. Par conséquent, sa double qualité de native et d’expatriée constituait une source d’ambiguïté. Le regard qu’elle portait sur son lieu de naissance avait toutes les chances d’être à la fois intime et étranger, vécu et rêvé. L’éloignement géographique était peut-être de nature à favoriser l’émergence d’une vision idéalisée de sa cité natale. Il est tout d’abord remarquable qu’elle ait éprouvé le besoin de composer une œuvre ayant pour but de rappeler différents aspects du passé d’Enkhuizen131. Son travail, qui peut être assimilé à un long poème d’éloge de la ville, pâtit d’un certain nombre de faiblesses littéraires132. Les renseignements que l’on peut y glaner sont néanmoins précieux, le caractère maritime d’Enkhuizen ne faisait aucun doute pour la poétesse exilée. Elle y employait très souvent l’image d’une « princesse de la mer »133. La métaphore maritime se traduisait finalement par l’abandon progressif du nom même de la cité dans les œuvres poétiques. Outre le processus d’humanisation de cet espace urbain, elle opérait donc une confusion entre la ville et sa qualité de cité maritime.
58Deux chants témoignent plus particulièrement de l’attachement de la poétesse au caractère maritime de la cité. Dans le premier chant, consacré à « la bonne fortune et le commerce », elle exprimait ainsi beaucoup de nostalgie à l’égard de sa prospérité passée. En inventoriant les secteurs qui en furent porteurs, Anna van der Horst n’en omettait aucun, du commerce maritime aux différentes pêches en passant par le trafic avec les Indes Orientales134. Les derniers vers du chant prenaient finalement l’apparence d’une véritable déclaration d’amour :
Ta beauté, Princesse des flots du Sud !
Très fameuse vierge au hareng !
M’a toujours donné tant de plaisir,
Que j’ai donc consacré à ton prestige
De longs moments sur les cordes de ma lyre135.
59De son côté, le septième chant permettait à Anna van der Horst d’évoquer « la défense de son droit ». Une grande partie y fut consacrée à la gloire acquise par la ville lors des conflits maritimes136. La mise en scène de son passé contenait donc, selon les vœux de l’auteur, de nombreuses références à la mer. S’agissait-il, pour autant, d’exalter uniquement le passé ? Le dernier chant du recueil, après avoir magnifié les actions des temps lointains, exprimait le souhait que les nouvelles générations prissent le relais. La poétesse exhortait les habitants à se montrer dignes de ce passé, et à s’en inspirer pour faire renaître leur ville137. Placés à la toute fin de son livre, ces mots indiquaient bien la nature de son projet : réveiller les énergies en rappelant la gloire de jadis. Mais on peut aussi imaginer que l’antique vocation maritime de la ville, objet d’admiration, était plus vivante que jamais dans l’esprit d’Anna van der Horst. L’acceptation du déclin ou tout du moins d’une perte de prestige et de richesse s’accompagnait, chez la poétesse, du souhait d’un retour à des secteurs d’activité traditionnelle de la ville.
60Apparemment unanimes quant à la destinée maritime d’Enkhuizen, magistrats, poètes, étrangers et habitants développaient donc en réalité des visions différentes. Il est évident que des facteurs comme l’exercice de responsabilités politiques ou bien la résidence permanente dans la ville en dictaient le contenu pour l’essentiel. Les plus idéalistes vivaient probablement avec le regard tourné vers un passé glorieux, ce qui ne garantissait pas pour autant une approche objective de ce dernier. On est en particulier frappé par la difficulté des bourgeois d’Enkhuizen à envisager les origines et les responsabilités du déclin. Mais ce jeu des représentations se révèle plus complexe qu’il n’y paraît. Plusieurs historiens ont mis en évidence, à propos des espaces urbains, la richesse des échanges entre les discours internes et externes. Les uns et les autres trouveraient ainsi le moyen de se renforcer et de nourrir des représentations communes138. La perception de soi-même développée par une communauté urbaine serait de cette manière largement influencée par des discours formulés à l’extérieur de la ville. Les habitants renverraient en retour des images susceptibles d’infléchir ou de conforter des représentations établies. La permanence de l’image d’une cité maritime, dotée d’un port dynamique, constitue une belle illustration de cette idée. D’autres décalages entre la réalité et l’image de la cité permettent d’évoquer une forme d’enfouissement mémoriel du déclin, ou à tout le moins une incapacité à affronter les difficultés dans leur globalité et leur poids réel. Il existait apparemment, à Enkhuizen au XVIIIe siècle, une forme d’horizon indépassable du déclin, si proche et palpable mais en même temps largement inenvisageable.
61Il est regrettable de ne s’être appuyé, par contrainte de sources, que sur les témoignages des voyageurs et des élites de la ville. Les autres habitants d’Enkhuizen, et notamment les plus pauvres, ne peuvent nous livrer leurs impressions sur les difficultés de la ville. Mais cette carence appelle un complément d’enquête. La nature même du déclin telle qu’elle a été analysée plus haut, rend nécessaire une plongée dans la société urbaine d’Enkhuizen au XVIIIe siècle. Les bouleversements subis furent en effet importants et variés, bien davantage que dans toutes les autres villes des Provinces-Unies. L’économie de la cité fut rapidement transformée, notamment par le recul des activités halieutiques. La pêche du hareng ne disparut jamais du paysage urbain, mais il est évident que, passé le premier tiers du XVIIIe siècle, elle ne pouvait plus prétendre constituer une source majeure d’enrichissement. Au-delà d’aspects purement financiers, le marché du travail dans son ensemble fut profondément renouvelé. Les rythmes d’activités ainsi que les besoins en main-d’œuvre du commerce maritime lointain différaient en effet de ceux de la pêche hauturière. Il faudrait donc s’interroger sur un certain nombre de dossiers éminemment liés au déclin économique et démographique, comme le destin du groupe des travailleurs liés au hareng, la possible paupérisation d’une partie du prolétariat urbain ou encore la permanence d’une immigration saisonnière. Il s’agit souvent des manifestations sociales les plus éclatantes du réaménagement d’une économie urbaine, permettant également d’ouvrir largement le spectre des recompositions internes d’une ville.
Notes de bas de page
1 « Ik zag een lange breede straat /Bij’t aftreën van den wagen /Ternauwernood een enkeld mensch /Om naar den weg te vragen /Voorts zocht ik mij een nachtverblijf /Als goed mij opgegeven /Doch vond een leeg vervallen huis /En niemand meer in leven /Men wees m’een andre herberg aan /Hier stond de deur wijd open /Zoodat men in de kamers zelf /Maar uit en in kon loopen /Doch niemand was er bij de hand /En’t roepen scheen verloren /Tot Eind’lijk uit een zijvertrek /Een stem zich flaauw deed horen /Het was een bleek vermageerd man /Door ziekte schier bezweken /Een aan zijn legerstee geboeyd /Reeds sinds een aantal weken » texte retranscrit dans : Suus Messchaert-Heering, « Genaamt: Het Huis van Gemak », Steevast, 23, 2002, p. 60-65).
2 Abel van de Willigen fut membre du conseil de 1773 à 1791, laissant la place ensuite à son fils Pieter entre 1791 et 1795 (K. Bossaers, op. cit., 1996, p. 227-228).
3 WFA, DTB Enkhuizen n° 9. Le grand-père de l’enfant, baptisé en 1726, portait ce même prénom d’Abel (WFA, DTBE n° 7).
4 Isabelle Backouche, « Construction d’un genre littéraire, construction d’un espace : les guides parisiens et la Seine (18e-19e siècle) », dans G. Chabaud, E. Cohen, N. Coquery et J. Penez (éd.), Les Guides imprimés du 16e au 20e siècles. Villes, paysages, voyages, Paris, Belin, 2000, p. 405.
5 Il s’agit notamment d’Anvers, où le discours sur les conséquences néfastes de la fermeture de l’Escaut retrouva une vitalité impressionnante à la faveur de l’occupation française de 1795 (Brecht Deseure, « “Sa Splendeur et sa décadence sont également célèbres”. Her Scheldeverhaal als politiek instrument tijdens de Franse periode », Tijdschrift voor Geschiedenis, 123, n° 4, 2011, p. 534-553).
6 Herman van der Dunk, « Over de betekenis van Ego-documenten. Een paar aantekeningen als in- en uitleiding », Tijdschrift voor Geschiedenis, 83, n° 2, 1970, p. 152-159.
7 WFA, OAE 273, 22 janvier 1780.
8 WFA, OAE 273, 20 avril 1776. Il s’agissait de se procurer une somme de 10 000 florins pour mener à bien les réparations des dégâts causés par la tempête de novembre 1775. Ce sont finalement les membres du conseil qui mirent la main à la poche, à hauteur de 500 florins chacun.
9 À propos des offices municipaux (WFA, OAE 269, 26 août 1752 et 15 mars 1754 ; OAE 273, 10 septembre 1779), ou de l’ouverture d’une École française (WFA, OAE 271, 3 octobre 1768).
10 WFA, OAE 265, 17 juin 1734. Outre l’installation de 240 lanternes à travers la ville, il fallait également anticiper des dépenses d’entretien évaluées à 1 320 florins par an.
11 WFA, OAE 262, 7 novembre 1708 ; OAE 319, 21 février 1785.
12 WFA, OAE 262, 12 mars 1717 ; OAE 346, requête de début mars 1717 ; OAE 265, 9 novembre 1736.
13 WFA, OAE 301, 9 décembre 1743. Les régents estimaient urgent de placer un certain nombre d’enfants sur le marché du travail, afin de réduire les coûts de fonctionnement de leur institution.
14 WFA, OAE 297, 5 novembre 1700 ; OAE 262, 16 juillet 1709 ; OAE 264, 11 septembre 1724.
15 « tegenwoordig klein getal Haringschepen » (WFA, OAE 263, 22 décembre 1712).
16 WFA, OAE 263, 6 décembre 1717.
17 « dat dewyl de scheepvaart in het generaal, de groot visscherije in’t particulier, en verdere neeringe, hanteevinge en traficquen binnen dese stadt soo niet floreeren en welvaaren als in voorige daagen » (WFA, OAE 269, 23 octobre 1752).
18 On peut se reporter à la requête des sages-femmes du début de l’année 1723 (WFA, OAE 346), ou à celle de la guilde des chirurgiens du début du mois de mars 1761 (WFA, OAE 349).
19 WFA, OAE 346, requête du début de l’année 1708.
20 WFA, OAE 269, 26 février 1752 et 14 février 1753 ; OAE 337, lettre du 29 août 1753.
21 WFA, OAE 273, 26 novembre 1779. Les archives du consistoire de l’Église réformée contiennent un extrait de la résolution adoptée par le conseil de la ville (WFA, HGAE, volume 24).
22 WFA, OAE 346, requête du début de l’année 1723.
23 WFA, OAE 346, requête du début de l’année 1728 ; WFA, OAE 349, requête de mars 1761 ; WFA, OAE 273, 26 novembre 1779.
24 Le conseil urbain délibéra sur l’opportunité, à l’issue de la campagne de 1736, de remercier Dieu pour ses bénédictions (WFA, OAE 265, 9 novembre 1736).
25 WFA, OAE 334, lettre du conseil en date du 15 août 1691, destinée au bourgmestre van Vossen en mission à La Haye ; OAE 319, résolution des échevins du 14 août 1781.
26 WFA, OAE 319, résolution du 14 août 1781.
27 Les marchands de bois et les scieurs de la ville se plaignirent de la concurrence des bois importés par les négociants du reste de la province ou par les Norvégiens (WFA, OAE 266, 2 avril 1739). Quatorze ans plus tard, il était question de la mévente du hareng hollandais à Hambourg et Brême (WFA, OAE 269, 28 février 1753).
28 WFA, OAE 266, 8 février et 2 août 1737.
29 WFA, OAE 266, 16 avril 1740.
30 « Dese stadt van Enchuysen is de principaelste zeestadt in hollandt /welckers inwoonders meest alle zeevarende volck zijn /al waer zy seer ervaren zijn » (Lodovico Guicciardini, Descrittione di tutti i Paesi Bassi, 1567, traduction néerlandaise augmentée, imprimée en 1612 par Willem Jansz Blaeu à Amsterdam, p. 219-220). L’auteur, neveu de l’historien Francesco Guicciardini, était né à Florence en 1521. Installé à Anvers, il amassa une fortune considérable grâce au commerce tout en se passionnant pour sa patrie d’adoption. Son ouvrage de 1567 connut très rapidement un vif succès.
31 Claude Sorgeloos, « Les sources imprimées de la “Descrittione di tutti i Paesi Bassi” », dans Pierre Jodogne (éd.), Lodovico Guicciardini (1521-1589), actes du colloque international de Bruxelles en 1990, Bruxelles, Peeters, 1991, p. 37-98.
32 Les catalogues des ventes aux enchères de certaines bibliothèques ont révélé la présence de l’ouvrage de Guicciardini. Le pasteur calviniste Martinus Lydius possédait une version en latin de 1613 (KB, n° 1854, microfiche 3110), alors qu’un lecteur anonyme dont la bibliothèque fut dispersée en 1721 avait un Beschrijvinge der Nederlanden en in-12° (KB, n° 761, microfiche 1215). C’était également le cas du magistrat Gerard Moeskoker, disparu en 1713 (WFA, ORAE n° 4922).
33 C’est ce qui ressort d’une réflexion menée au sein du conseil urbain en 1730, à propos de la liberté de commerce (WFA, OAE 265, 14 février 1730).
34 Les archives conservent encore de nombreux poèmes rédigés par Jan de Jongh de Jonge à l’occasion d’anniversaires et autres événements familiaux (WFA, OAE 1871, pochettes n° 2, 6, 17).
35 Il devint membre honoraire de la « Utrechtsch Genootschap » en reconnaissance de son œuvre (WFA, OAE 1871, pochette n° 40, lettre de mai 1778). La poétesse frisonne Cynthia Lenige lui écrivit en 1779 une lettre pleine d’affection (RANH, collection Semeijns-De Vries-Van Doesburg, pochette n° 959, lettre du 4 août 1779).
36 Le titre complet de son livret est : « Enkhuizens toestand, byzonder ten opzichte zynen Haringvisscherye, Beschouwd ter gelegenheid van deszelfs gewonen Buizendankdag, Thans gevierd op den 22. van slagtmaand ‘s jaars 1771 » (WFA, 65 C 202).
37 L’auteur évoque entre autres expressions, « des quilles innombrables », « le rang des villes les plus riches », « votre riche marché ».
38 « Gy zaagt uw koopvaardy, uw steun, uw hoofdpylaar, /Door zulk een ramp geschokt, op eenmaal nederploffen, /En storten in een kolk van hopeloos gevaar. /Sinds kwynde uw welvaart aan ontelbare ongevallen. /De kooplust, eer de ziel van uwe burgery, /De bron van uw geluk, ontvlood nu schier aan allen » (WFA, 65 C 202).
39 C’est en tout cas ce que laissent entrevoir les deux derniers vers du poème.
40 Jean-Claude Perrot, Genèse d’une ville moderne. Caen au 18e siècle, Paris/La Haye, Mouton, 1975, p. 19-20.
41 Peter Rietbergen dresse l’inventaire des précautions à observer vis-à-vis des relations de voyage concernant les Provinces-Unies (« Beeld en zelfbeeld. “Nederlandse identiteit” in politieke structuur en politieke cultuur tijdens de Republiek », Bijdragen en Mededelingen betreffende de Geschiedenis der Nederlanden, 107, 1992, p. 636-641).
42 On se reportera avec profit à : Madeleine van Strien-Chardonneau, Le Voyage en Hollande : récits de voyageurs français dans les Provinces-Unies, 1748-1795, Oxford, The Voltaire Foundation, 1994 ; Kornelis van Strien, Touring the Low Countries. Accounts of British travellers, 1660-1720, Amsterdam, Amsterdam University Press, 1998. Andreas Nijenhuis a soutenu le 26 octobre 2012, à l’université libre d’Amsterdam, une thèse sur le sujet, intitulée Les « Voyages de Hollande » et la perception française des Provinces-Unies dans la première moitié du XVIIe siècle. Une publication de ce travail est prévue en 2015 chez l’éditeur AUP (Amsterdam University Press).
43 Quatre mentions existent pour le XVIe siècle, quatorze pour le XVIIe siècle et enfin neuf pour le XVIIIe siècle. Mais pour ce dernier siècle, Jensen ne mentionne aucune relation concernant Enkhuizen entre 1733 et 1768 (Jacobsen Jensen, Reizigers te Amsterdam. Beschrijvende lijst van Reizen in Nederland door vreemdelingen voor 1850, Amsterdam, 1919).
44 Voyage en Hollande fait en 1719, par Pierre Sartre, prêtre du diocèse de Montpellier, édité par V. Advielle, Paris, Le Chevalier, 1896.
45 On y visitait la maison occupée par Pierre le Grand lors de son séjour, mais aussi l’église dite du Taureau et les chantiers navals (M. van Strien-Chardonneau, op. cit., p. 45).
46 Denis Diderot, Voyage en Hollande, introduction et notes par Yves Benot, Paris, Maspéro, 1982.
47 Julia Bientjes, Holland und die Holländer im Urteil deutscher Reisender (1400-1800), Groningue, J.B. Wolters, 1967 ; Kornelis van Strien, De ontdekking van de Nederlanden. Britse en Franse Reizigers in Holland en Vlaanderen, 1750-1795, Amsterdam, Het Spectrum, 2001.
48 Anja Chales de Beaulieu, Deutsche Reisende in den Niederlanden. Das Bild eines Nachbarn zwischen 1648 und 1795, Francfort, Peter Lang, 2000, p. 70.
49 Ainsi le Britannique Richard Rawlinson, en septembre 1719 (K. van Strien, op. cit., 1998, p. 294).
50 K. van Strien, op. cit., 2001, p. 137-138.
51 M. van Strien-Chardonneau, op. cit., p. 27.
52 Ce fut le cas d’une voyageuse allemande, Nina d’Aubigny, dont le navire passa au large d’Enkhuizen le 19 août 1791. La seule mention qui nous en est restée est la suivante : « Nous passâmes Medemblik et Enkhuizen à trois heures » (« Niet zo erg Hollands ». Dagboek van een reis naar Nederland (1790-91) door Nina d’Aubigny, Hilversum, Verloren, 2001, p. 113).
53 Gerrit Arie Lindeboom, Haller in Holland. Het dagboek van Albrecht von Haller van zijn verblijf in Holland (1725-1727), Amsterdam, Rodapi, 1979, p. 79-80.
54 Journal des Observations pendant le voyage de la Frégate l’Aurore commandée par mr le marquis de Courtanvaux…, 1767. Un voyageur anonyme écrivant un peu plus tard traversa la région sans dire un mot sur Enkhuizen (Journal de mon Voïage en Hollande avec monsieur de Mortemart, 1786).
55 L’auteur, né en 1751, était le grand-maître des eaux et forêts de France pour le Valois, Senlis et Soissons (« Voyage aux Pays-Bas en 1778 », retranscrit dans De Navorscher, 58, 1909, p. 524-540 ; 59 (1910) p. 5-21, p. 194-208, p. 337-354 ; 60 (1911) p. 17-33, p. 133-147. Le court passage sur Enkhuizen est situé dans le numéro 59, à la page 197.
56 Locke parle de trois heures de voiture (Journal for 1684, Oxford, folio 8). Fynes Moryson préféra d’ailleurs effectuer le trajet entre Hoorn et Enkhuizen à pied (An itinerary, Londres, 1617).
57 « The chief things to be seen here are the East Indies House and the house of Mr Steinberge, wherein are curius waterworks and a chamber of rarities […] » (Lord William Fitzwilliam, The Voyage of the Low Countrys and Some Part of France, Anno 1663, Northampton, folii 10-37) ; « […] a very fair East-india house, which looks the most handsome and stately of anything in the town; some parts of Enkhuizen that are farthest off from the sea look decaying enough » (J. Locke, op. cit., folio 8).
58 Balthasar de Monconys, Journal des Voyages de M. de Moncony…, Lyon, 1666, p. 175.
59 Sur ce cabinet très célèbre en Europe au XVIIe siècle, se reporter à : Ellinoor Bergvelt et Renée Kistemaker, De wereld binnen handbereik. Nederlandse Kunst- en rariteitenverzamelingen 1585-1735, Zwolle, Waanders, 1992, p. 51-52 et 171-177 ou Marie-Christine Engels, « Een combinatie van kunst en wetenschap: de verzameling van Bernardus Paludanus (1550-1633) », dans Steevast, 19 (1997), p. 32-36.
60 « […] we went into their stadhouse, which is built à la mode romaine and is second to none in these parts but that of Amsterdam » (John Leake, A diary of occurrences and observations. Begun June the 15th O.S. 1711, Oxford).
61 La ville de Rouen eût à souffrir également d’un désamour des voyageurs, puisqu’aux récits plein d’enthousiasme des XVIe et XVIIe siècles succédèrent de nombreuses critiques à propos de l’état de sa voirie et de son urbanisme en général (Jean-Pierre Bardet, Rouen aux dix-septième et dix-huitième siècles. Les mutations d’un espace social, Paris, CDU/SEDES, 1983, p. 54-60).
62 WFA, OAE 272, 28 août 1773. La visite de Guillaume V à Enkhuizen eut lieu le 22 juillet 1773.
63 WFA, OAE 272, 19 juillet 1773.
64 « Très grande » pour Fitzwilliam (op. cit.), « grande » pour Parival (Jean-Nicolas de Parival, Les Délices de la Hollande, …, Paris, 1665, p. 128), ou bien à son avantage dans la comparaison avec d’autres villes de la région (« Enkhuizen is almost as big as Hoorn » dans J. Locke, op. cit. ; « […] the town, which seems to be the largest in westvriesland » dans Leake J., op. cit.). Le Français Balthasar de Monconys soutenait, lui qu’elle était « petite, fossoyée du costé de la terre et fortifiée de trois mechâts bastions » (B. de Monconys, op. cit., p. 175).
65 Révérend Père Boussaingault, La Guide universelle de tous les Pays-Bas ou les Dix-sept Provinces, volume I, Paris, 4e édition, 1677 (1re édition : Amsterdam, 1668), p. 180-181.
66 « Les rues en sont fort larges, mais les maisons en sont basses » (B. de Monconys, op. cit., p. 175) ; « Enkhuizen is almost as big as Hoorn but not so well built » (J. Locke, op. cit., folio 8).
67 Le Turc, Le journal du voyage fait en Hollande avec m. de Malesherbes en 1776, manuscrit, folio 90.
68 J.N. de Parival, op. cit., p. 127-128.
69 « Here is a very good haven, which contains always very good ships, […] And here are built abundance of ships as everywhere in Nord Holland » (Lord Fitzwilliam, op. cit., p. 291) ; « elle a acquis de grandes richesses en ses voyages sur mer […] on y bâtit et construit souvent des Vaisseaux pour les Indes, et il en part plusieurs Flottes pour les Villes de la Mer Baltique. Il s’y exerce à présent un grand trafic en harengs et autres poissons salez » (R.P. Boussingault, op. cit., p. 180). L’avant-dernière remarque était d’ailleurs empruntée à J.N. de Parival (op. cit., p. 127).
70 « Son port était autrefois très commode ; Albert de Baviere, comte de Hollande, voulant passer dans la Frise avec son armée, l’an 1394, y assembla jusqu’à trois mille bateaux […]. Mais la Mer a jeté dans son port une si grande quantité de sables que les gros Vaisseaux ont de la peine présentement à en sortir […] » (Jean-Baptiste Christyn, Les Délices des Pays-Bas, ou Description géographique et historique des XVII Provinces Belgiques, volume V, 1786 (première édition en 1697), Paris, p. 129-131).
71 François-Michel Janiçon, État présent de la république des Provinces-Unies et des Païs qui en dépendent, volume I, La Haye, 1755 (première édition en 1729-1730), p. 442.
72 Willem Frijhoff, La Société néerlandaise et ses gradués, 1575-1814, Amsterdam/Maarssen, APA-Holland University Press, 1981.
73 Ibid., p. 220.
74 Catrien Santing, « Doctor philosophicus. Humanistische geleerdheid en de professionalisering van de vroegmoderne medicus », dans Frank Huisman et Catrien Santing (éd.), Medische geschiedenis in regionaal perspectief: Groningen 1500-1900, Rotterdam, Erasmus, 1997, p. 24. Willem Frijhoff a insisté sur la présence croissante dans des villes comme La Haye ou Amsterdam de médecins venus de l’extérieur (« “Non satis dignitatis…” Over de maatschappelijke status van geneeskundigen tijdens de Republiek », Tijdschrift voor Geschiedenis, 96, n° 3, 1983, p. 393-397).
75 Peter van Rooden, « Van geestelijke stand naar beroepsgroep. De professionalisering van de Nederlandse predikant, 1625-1874 », Tijdschrift voor Sociale Geschiedenis, 17, n° 4, 1991, p. 377.
76 WFA, HGAE, volume n° 683 : liste nominative des médecins ayant exercé à Enkhuizen depuis 1563, complétée par le registre OAE 1253. Ce constat à une échelle urbaine vient confirmer la croissance très forte du nombre de gradués en médecine dans la seconde moitié du XVIIe siècle dans les Provinces-Unies (W.Frijhoff, op. cit., 1981, p. 230).
77 Il s’agissait de Daniel Sluym en 1717 (Poorterboek d’Amsterdam, Archives municipales d’Amsterdam, volume n° 14, folio 129), de David de Gorter en 1737 (idem, volume n° 18, folio 172) et de Jan Spaan en 1770 (idem, volume n° 22, folio 824).
78 WFA, OAE 260, résolution du conseil urbain du 30 décembre 1692.
79 Jacobus Hovius succéda à son père Petrus le 29 juin 1705 (WFA, OAE 298, folio 35) ; Maarten van Rossen obtint la place de son père Johan le 23 juin 1719 (WFA, OAE 299, folio 95v).
80 WFA, OAE 302, 1er mai 1752.
81 WFA, OAE 304, 15 mars 1765.
82 La trace de cet homme mystérieux a peut-être été retrouvée par W. Frijhoff parmi les émigrés à Paris au début du XIXe siècle. Boniface Vitali, médecin de 84 ans originaire du sud de la France, est annoncé en provenance de La Haye (Willem Frijhoff, « De natie op stap ? Nederlanders in Parijs in Koning Lodewijks tijd », De Negentiende Eeuw, 30, n° 3-4, 2006, p. 264).
83 WFA, OAE 306, 22 juin 1778.
84 Frank Huisman, Stadsbelang en standsbesef: gezondheidszorg en medisch beroep in Groningen 1500-1730, Rotterdam, Erasmus Publishing, 1992, p. 331-333.
85 Elles sont soulignées par Peter van Rooden lui-même (op. cit., 1991, p. 378) ainsi que par Willem Frijhoff (« Université et marché de l’emploi dans la République des Provinces-Unies », dans D. Julia, J. Revel et R. Chartier (éd.), Les Universités européennes du XVIe au XVIIIe siècle. Histoire sociale des populations étudiantes, tome I, Paris, Presses de l’EHESS, 1986, p. 206).
86 Maarten Prak, Het raadsel van de Republiek, Nimègue, SUN, 2002, p. 146.
87 Ce travail s’appuie principalement sur l’outil mis à la disposition des historiens par Fred van Lieburg, qui a patiemment recensé les milliers de pasteurs ayant officié aux Provinces-Unies (Repertorium van Nederlandse hervormde predikanten tot 1816, Dordrecht, 1996, deux volumes, tome I).
88 Peter van Rooden nous rappelle qu’en Frise, pour la période 1735-1745, le nombre de pasteurs débutants passe de 28 à 40 % du total des ministres, ce qui se traduit très clairement par un remplacement des ministres expérimentés par d’autres plus jeunes (op. cit., 1991, p. 372).
89 Pour le poste de premier pasteur Lambertus Zeeger Ryser obtint 18 voix contre quatre à ses adversaires. Pour le second poste, c’est Bernhardinus de Moor qui l’emporta avec le même nombre de voix (WFA, HGAE, volume n° 8, délibération du consistoire du 6 décembre 1742). Le résultat fut ensuite transmis aux bourgmestres de la ville.
90 On peut consulter à ce sujet la mise au point effectuée par Peter van Rooden (Religieuze regimes. Over godsdienst en maatschappij in Nederland, 1570-1990, Amsterdam, Bert Bakker, 1996, p. 56).
91 Les pasteurs assistants recevaient en général 800 florins par an, frais de logement inclus.
92 WFA, OAE 266 (au 21 juillet 1742), 337 (lettre du 12 juillet 1751), 347 (au 20 avril 1759), 337 (lettre du 29 janvier 1762), 304 (au 12 juillet 1765), 272 (au 18 juin 1773), 338 (lettre du 30 juin 1775) et 306 (au 23 avril 1781).
93 WFA, OAE 347, 20 avril 1759.
94 WFA, OAE 303, 29 octobre 1759.
95 WFA, OAE 303, 23 décembre 1761 et 29 janvier 1762.
96 Le consistoire calviniste d’Amsterdam fit parvenir à son homologue d’Enkhuizen une lettre dans laquelle on pouvait apprendre qu’Albertus Joost van der Steen, ayant déjà officié à Oldemarkt, s’était rendu coupable d’une relation avec une femme mariée. Il fut donc déclaré inéligible (WFA, HGAE, volume n° 24, au 17 août 1765).
97 P. van Rooden, op. cit., 1991, p. 373.
98 P. van Rooden, op. cit., 1996, p. 59-68. L’auteur a construit un graphique, où l’on voit la courbe des proponent disponibles prendre, à partir de 1775, une allure inverse de celle de la mobilité des pasteurs en général (ibid., p. 60).
99 Vers 1670, la principale manufacture de la ville de Haarlem, la draperie, était en fort déclin. Les efforts de redressement ne produisirent aucun résultat (J.A.F. de Jongste, op. cit., 1984, p. 16). La population de la ville chuta de 39 455 habitants en 1622 à 21 227 habitants quelques soixante-dix ans plus tard (ibid., p. 58).
100 WFA, OAE 262. Au 24 novembre 1711, on prévoyait un salaire de 1 000 florins à verser à chaque pasteur. Ce dernier devait disposer de 100 florins supplémentaires au titre des frais de logement.
101 C’est ce qui se passa pour Lambertus Zegers Ryser (WFA, OAE 271, au 17 juin 1765).
102 WFA, OAE 336, lettre du 27 juillet 1743. Cette situation se reproduisit en 1768, quand Jacobus Tiedeman, pasteur à Groshuysen et Avenhorn, fut pressenti pour succéder à Nicolaus Stephanus Wardenier parti à Arnhem (WFA, OAE 337, lettre du 20 mai 1768).
103 WFA, OAE 266, au 27 juillet 1743.
104 WFA, OAE 337, lettre du 12 juillet 1751.
105 Les bourgmestres rappelèrent une résolution du 7 mars 1680, selon laquelle la veuve d’un pasteur mort en charge ne pouvait prétendre à aucun dédommagement (WFA, OAE 268, 27 novembre 1750).
106 En ce qui concerne le seul Roldanus, on peut se reporter aux registres de délibérations des bourgmestres (WFA, OAE 304 : 1er mars et 24 novembre 1769, 26 février, 8 juin et 23 juillet 1770 ; OAE 306, 16 juillet 1779, 12 mai 1780).
107 Alain Cabantous a fait le point sur la notion complexe de « ville maritime » (« La ville maritime aux XVIIe et XVIIIe siècles : un modèle original en Europe Occidentale ? », Bijdragen tot de Geschiedenis, 84, 2001, p. 231-242).
108 Pieter Corneliszoon Hooft, Nederlandse historiën in het kort, Leyde, Elsevier, 1642-1647, réédition de 1947, p. 96.
109 Joannes Le Francq van Berkhey, Natuurlyke Historie van Holland, Amsterdam, 1769, partie I, chapitre 2, p. 81-82. Oublieux de la réalité économique d’alors, l’auteur indiquait également que la ville devait sa prospérité à la pêche du hareng, seulement supplantée à l’échelle nationale par Vlaardingen.
110 C’est ce qui ressort des chroniques rimées de Pieter Kock, composées vers 1603-1604 par ce fabriquant de voile devenu bourgmestre ; la mer apparaît sous sa plume comme parée de toutes les vertus dans l’histoire d’Enkhuizen (Eddy Verbaan, De woonplaats van de faam. Grondslagen van de stadsbeschrijving in de zeventiende-eeuwse Republiek, Hilversum, Verloren, 2011, p. 111-113).
111 J.N. de Parival, op. cit., p. 127-128 ; R.P. Boussingault, op. cit., p. 180 ; J-B. Christyn, op. cit., p. 129.
112 R.P. Boussingault, op. cit., p. 180.
113 J.B. Christyn, op. cit., p. 129.
114 WFA, OAE 265, rapport des commissaires sur la sécurisation des digues entourant la ville lu à la séance du conseil le 10 juillet 1733. Le polder d’Immenhorn fit plusieurs fois l’objet des attentions édilitaires (WFA, OAE 333, lettre du 18 juillet 1688 ; OAE 261, résolution du 4 décembre 1700).
115 WFA, OAE 263 : 5 janvier, 29 avril, 4 et 23 mai, 13 juin 1718.
116 Une délibération en urgence des bourgmestres, en date du 17 novembre 1775, faisait état d’une « zware storm en extra hoge watervloed » (WFA, OAE 305).
117 WFA, OAE 273, 18 novembre 1775.
118 WFA, OAE 273, 20 avril et 5 juillet 1776. À cette dernière date, il était encore question d’une inspection visuelle des rues de la ville par les commissaires.
119 Il s’agissait d’un bourgeois d’Enkhuizen, jouissant d’une confortable aisance (Ruud Lindeman, Yvonne Scherf et Rudolf Dekker, Egodocumenten van Noord-Nederlanders uit de zestiende tot begin negentiende eeuw. Een chronologische lijst, Rotterdam, Erasmus Universiteit, 1993, p. 116-117).
120 Ces notes ont été publiées sous le titre : Chronologische aantekeningen betrekkelijk de stad Enkhuizen, van 1732 tot 1807, uit het Dagboek van Luijt Hoogland, gewoond hebbend en overleden te Enkhuizen, Enkhuizen, Paludanus Reeks n° 1, De Stophoeve Pers, 1980.
121 WFA, OAE, familiepapieren n° 1696-1699, pochette 141, lettre du 18 décembre 1766.
122 WFA, OAE 265, 11 mai et 16 juillet 1731.
123 WFA, OAE 260, 12 juin et 12 juillet 1687.
124 Le conseil urbain ordonna la poursuite des travaux en fixant pour objectif d’enlever 300 à 400 lasten de sable (WFA, OAE 266, 12 mars 1740).
125 Une partie de la séance du 27 mars 1787 fut en effet consacrée à la lecture d’un courrier de Jacob van Ramhorst, secrétaire du collège de l’Amirauté de Frise occidentale (WFA, OAE 275). À l’annonce du projet de l’amirauté de placer les plus gros navires ainsi que les chantiers navals à Medemblik, les magistrats d’Enkhuizen rédigèrent une vigoureuse protestation.
126 NA, Wetgevende colleges 1795-1810, n° 491, lettre du 23 mai 1796.
127 Idem, lettre du 26 mai 1796.
128 Un doute subsiste. Peut-être s’agissait-il du Sint-Pietershaven ou bien du Nieuwe Buyshaven, tous deux creusés dans la première partie du XVIIe siècle. Quoi qu’il en soit, l’accessibilité de ce bassin avait déjà été évoquée en 1731.
129 Le poème d’Hubertus van der Meer, pasteur calviniste à Bovenkarspel de 1661 à 1674, dressait les louanges de Jacob Visscher, héros de Chattam et marin intrépide (RANH collection Semeijn/De Vries/Van Doesburg, n° 959).
130 Pieter Christiaan Molhuysen et alii, Nieuw Nederlandsch Biografisch Woordenboek, Leyde, Sijthoff’s, tome X, 1937, p. 388. Elle entretint des liens d’amitié avec la romancière Elisabeth Wolff-Bekker (R. Schenkevelt-van der Dussen, K. Porteman, P. Couttenier et L. van Gemert, Met en zonder lauwerkrans. Schijvende vrouwen uit de vroegmoderne tijd 1550-1850, Amsterdam, Amsterdam University Press, 1997, p. 208).
131 Anna van den Horst, Het Oud-Enkhuizen in zeven zangen, imprimé par Jacob Bolt à Groningue à la fin de l’année 1766 ou au début de 1767. Son travail se présentait sous la forme d’une série de sept chants épiques, dont chacun avait pour but de glorifier un élément de l’histoire de la ville.
132 Siegfried Boudewijn Johan Zilverberg, « De dichteres Anna van der Horst (1735-1785) en haar geboortestad Enkhuizen », Steevast, 3, 1982, p. 7.
133 Chant n° 1 : p. 3, p. 12, p. 24. On retrouve l’expression « schone zeestad » à la page 13.
134 Ibid., p. 12-19.
135 « Maar Vorstin der Zuiderbaren! /Breedvermaarde Haringmaagd! /Heeft uw schoon my zo behaagd! /Dat ik, dus lang myne snaren, Aan uw aanzien heb gewyd » (ibid., p. 24).
136 Ibid., chant n° 7, à la page 165 par exemple.
137 Ibid., p. 172.
138 Claire Hancock, Paris et Londres au 19e siècle. Représentations dans les guides et récits de voyage, Paris, Éditions du CNRS, 2003, p. 201 et p. 299 ; Enrico Iachello, « La représentation des villes siciliennes dans les récits des voyageurs français (18e et 19e siècles) », Revue d’Histoire Moderne et Contemporaine, 40, n° 4, 1993, p. 577.
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Enkhuizen au xviiie siècle
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