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Chapitre I. La réorganisation de l’économie urbaine
Texte intégral
1Ville maritime située sur les rives d’une mer intérieure ouverte sur la Mer du Nord, Enkhuizen avait naturellement développé des activités économiques liées à l’élément marin. Ce qui est aujourd’hui l’IJsselmeer n’était pas encore séparé de la Mer du Nord à l’âge moderne. Située à l’extrémité orientale de la Frise occidentale, et plus précisément du polder nommé « Het Grootslag », Enkhuizen possédait donc tous les avantages pour devenir un port actif et considérable1. Les marchands de la ville furent également présents, à partir de la seconde moitié du XVIe siècle, sur les marchés nouveaux et lointains qui s’ouvraient en Baltique, Méditerranée et Asie2. Au-delà du site favorable, il faut également considérer les facteurs historiques. La situation méridionale des ports zélandais de Bommenee, Zierikzee ou encore de Veere fut une source de handicap économique lors du soulèvement contre les Espagnols en 1570-15903. Enkhuizen a clairement tiré profit de sa localisation en Hollande du nord. La pêche et le commerce s’y développèrent sans surprise, ainsi que les industries qui leur étaient liées4. La mer faisait ainsi vivre tonneliers, charpentiers, fabricants de voile et autres chaudronniers.
2Les activités économiques semblent par conséquent avoir été diversifiées à Enkhuizen, bien avant le XVIIIe siècle. Se pencher sur les manifestations les plus visibles de l’affaiblissement économique de la ville suppose donc d’identifier les secteurs les plus touchés. Toutes les activités furent-elles en crise au « siècle des perruques », ou bien le déclassement se révéla-t-il sélectif ? Quelle que soit l’évolution constatée, on peut être presque certain qu’elle a dû se traduire par un réaménagement du marché du travail. La détention d’actions de compagnies commerciales ou bien le transit de quelques équipages constituaient en effet des activités très différentes de la pêche ou bien des industries maritimes. Quand les premiers pouvaient se passer d’une main-d’œuvre abondante, les secondes appelaient des milliers d’emplois. L’analyse du rythme et de l’intensité des mutations ayant affecté Enkhuizen n’a pas vraiment été abordée jusqu’ici par les chercheurs.
La dépression du secteur halieutique
3Pourquoi avoir choisi cette activité halieutique bien précise pour aborder un éventuel déclin économique d’Enkhuizen ? Van der Woude a en effet rappelé l’existence de différentes sortes de pêches pratiquées dans le Noorderkwartier : pêche du hareng en Mer du Nord, pêche côtière, pêche en eau douce dans les cours d’eau et dans une partie du Zuiderzee, pêche en eau salée dans cette même zone, et enfin chasse de la baleine5. Tous ceux qui ont écrit sur Enkhuizen ont cependant souligné à quel point la première citée constituait l’activité halieutique principale de la ville6. Pratiquée par un grand nombre de communautés maritimes de l’Europe du nord-ouest entre le 24 juin et le mois de décembre voire celui de janvier de l’année suivante, la harengaison s’effectuait selon un calendrier précis. Traquer ce poisson migrateur exigeait en effet de suivre ses déplacements7. La pêche consistait à attraper dans des filets, de nuit, les poissons alors qu’ils remontaient à la surface pour se nourrir. Cette technique mobilisait des équipages en grand nombre, car hisser les filets mouillés à bord ne pouvait s’effectuer qu’avec l’aide de plusieurs hommes. À raison de 12 à 14 par navire, ceux-ci étaient donc embarqués pour des périodes de six à huit semaines, de telles sorties pouvant se reproduire jusqu’à trois fois en une seule saison de pêche. Les navires néerlandais opéraient à deux endroits de prédilection, sur le Doggersbank, mais aussi dans la diepwater autrement dit au large des côtes anglaises.
4Activité éminemment saisonnière, cette pêche avait bénéficié de progrès techniques considérables, permettant à ses travailleurs de rester longtemps en mer, sur des bateaux appelés buizen. Utilisés depuis la seconde moitié du XVIe siècle, ces navires dotés de trois mâts et d’une quille mais affublés d’un pont ouvert sans construction offraient les meilleures opportunités pour ce type de pêche8. Il existait différentes manières de conditionner le hareng avant de le proposer à la consommation : frais, fumé ou bien salé dans des proportions variables. Mais dès le Moyen Âge le recours au sel s’était imposé dans le but de conserver au mieux le hareng en empêchant son pourrissement précoce. S’il est parfois difficile de déterminer l’origine de cette pratique ainsi que de la distinguer clairement d’autres opérations assez proches, l’encaquage du hareng est cependant demeuré emblématique de cette pêche. L’opération, effectuée en mer, pouvait être reconduite à terre. Une fois le hareng débarrassé de ses entrailles, il était en effet empilé dans des tonneaux entre deux généreuses couches de sel9. Soumis à ce traitement, le hareng devenait donc un aliment précieux, car pouvant se conserver longtemps. Voilà qui constituait de toute évidence un atout essentiel pour ce temps-là. Les spécialistes ont vu dans ces innovations les conditions du succès hollandais dans le commerce du hareng au XVIIe siècle10.
5La pêche harenguière dans les Provinces-Unies a régulièrement fait l’objet de travaux statistiques, ce qui nous permet d’appréhender son évolution. Les calculs de Kranenburg ont longtemps servi de référence aux chercheurs, que ce soit à travers le nombre de buizen armées ou bien des quantités pêchées11. L’effondrement de la pêche du hareng aux Provinces-Unies et plus particulièrement en Hollande du nord apparaît en pleine lumière quand on considère à sa suite que le nombre de navires ne serait plus que d’environ 200 en 1700, contre plus du double un demi-siècle plus tôt. La chute connaîtrait une accélération pour Enkhuizen au XVIIIe siècle. Le nombre de buizen y descendrait en effet sous la barre des 60 unités à partir de 1745, pour ne plus jamais la dépasser ensuite. Kranenburg ne recense que 44 navires harenguiers à Enkhuizen en 179412.
6Des recherches récentes ont cependant permis de rectifier ou bien de compléter ces données devenues classiques. R. Willemsen a ainsi entrepris d’infléchir quelque peu ce qui avait été avancé pour Enkhuizen, en particulier le nombre de navires employés à cette pêche. Il a eu recours pour cela aux registres des droits perçus sur les quantités débarquées (le lastgeld), confrontés à d’autres sources comme les listes des intendants ou des capitaines de navires. Il a surtout rappelé à quel point il fallait se montrer prudent en termes de statistiques, dans la mesure où ce type de données n’existe en série continue pour Enkhuizen qu’à partir de 1688 pour le nombre de navires, et de 1732 pour les quantités de hareng pêchés13. Willemsen adhère donc globalement à l’hypothèse du déclin de l’activité à Enkhuizen, mais précise que le nombre de navires armés dans le port du Zuiderzee a pu être très variable : 315 en 1669, seulement 78 en 1693 puis à nouveau 227 en 1700. Le déclin de l’activité harenguière, pour être acquis, n’en était donc pas pour autant linéaire. Le nombre d’unités armées lui paraît tout de même beaucoup plus constant au XVIIIe siècle, bien que marqué par une lente érosion du total14. Les données disponibles pour le début du XIXe siècle confirment d’ailleurs cette idée : 44 puis seulement 16 buizen enregistrées respectivement en 1801 et 182415.
7Le calcul du nombre de voyages effectués par chaque navire, angle de recherche relativement stimulant, a pu permettre de compléter le constat dressé plus haut. Il apparaît que les navires d’Enkhuizen effectuèrent de moins en moins de voyages lors de la saison de pêche, qui s’étendait de juin à décembre. Il était donc théoriquement possible d’armer les buizen pour des périodes allant de six à huit semaines à deux ou trois occasions pendant la campagne. Mais Willemsen a souligné que pour le Noorderkwartier le nombre de voyages était bien plus bas dès la fin du XVIIe siècle, et plus réduit encore passé 175016. Le déclin de la pêche du hareng dans la ville se révèle donc plus complexe qu’il n’y paraissait au premier abord.
8L’évaluation des volumes pêchés suscite-t-elle également des divergences ? Outre les deux historiens déjà cités, A.M. van der Woude s’est attaqué aux prises ramenées à Enkhuizen dans son étude de 1972. Le tableau comparatif qui suit devrait permettre d’y voir un peu plus clair, puisqu’il confronte les différents résultats auxquels ces trois historiens sont parvenus. Malheureusement, il s’est révélé impossible de disposer de chiffres pour toutes les dates, chaque auteur ayant une approche différente17. La comparaison des différentes données statistiques disponibles conserve cependant toute sa pertinence.
Tableau 1 – Les différentes estimations des volumes de harengs pêchés par la flotte d’Enkhuizen, en lasten, entre 1600 et 1779
| Années | Kranenburg | Van der Woude | Willemsen |
| 1600-1650 | 8 000 | ||
| 1669 | 7 319 | ||
| 1688 | 5 304 | 4 458 | |
| 1689 | 2 226 | ||
| 1690 | 4 582 | ||
| 1691 | 2 191 | ||
| 1692 | 3 949 | 3 686 | |
| 1693 | 1 710 | ||
| 1694 | 3 782 | ||
| 1695 | 2 517 | ||
| 1696 | 2 850 | ||
| 1697 | 2 816 | 2 000 | 2 401 |
| 1698 | 6 934 | 6 935 | |
| 1699 | 8 877 | 8 877 | |
| 1700 | 8 890 | 8 891 | |
| 1710-19 | 2 926,5 | ||
| 1720-29 | 2 543 | ||
| 1730-39 | 2 590,5 | ||
| 1740-49 | 1 672,8 | ||
| 1750-59 | 1 667,7 | ||
| 1760-69 | 1 477,3 | ||
| 1770-79 | 1 829 |
Sources : H.A. Kranenburg, op. cit., p. 36 ; A. van der Woude, op. cit., p. 406 ; R. Willemsen, op. cit., p. 164-166.
9Si l’on compare les estimations des totaux pris, on s’aperçoit que Willemsen s’éloigne peu des résultats de Kranenburg, même si le second trouve des volumes plus élevés que le premier en 1692 et 1697. Les recherches récentes menées par Christiaan van Bochove mettent cependant ces chiffres en question. Kranenburg serait victime d’une sous-estimation générale de l’activité harenguière dans le Noorderkwartier18. La plupart des enquêtes s’accordent cependant sur un apogée des prises dans la première partie du XVIIe siècle, suivi de difficultés de plus en plus prononcées après 1650. Le déclin de la pêche du hareng, déjà connu à l’échelle nationale, est évident pour Enkhuizen au XVIIIe siècle en ce qui concerne les volumes pêchés. Si ce recul n’a pas paru définitif tout d’abord, c’est parce qu’un apparent rebond se produisit à l’approche des années 1680. L’examen des bénéfices réels de cette activité, mené avec la prise en compte des coûts d’exploitation et des prix de vente de la marchandise, confirme cependant un recul de la profitabilité de la pêche du hareng19. Les très bons résultats relevés en 1698 et 1699 pour Enkhuizen doivent donc être considérés comme atypiques.
10Mis en parallèle avec le destin des autres ports de pêche hollandais, le déclin de la ville du Zuiderzee apparaît en effet comme le plus sévère20. Il est très clair qu’Enkhuizen n’était plus, au XVIIIe siècle, le principal port harenguier des Provinces-Unies. Bien au contraire, la ville rétrograda dans la hiérarchie et ce furent désormais des ports de la Meuse comme Maassluis ou Vlaardingen qui dominèrent les bilans21. La France du XVIIIe siècle a connu une situation à première vue assez semblable, dans la mesure où quelques grands ports seulement survécurent, à commencer par celui de Dieppe22. Mais l’effondrement d’Enkhuizen avait ceci de spectaculaire qu’il vint frapper un organisme dynamique en plein essor et, semble-t-il, promis à un bel avenir.
11Quels furent les facteurs de cette décroissance assez brutale ? Une origine naturelle a pu être avancée, sous la forme d’un déplacement des ressources ou bien d’une mutation climatique23. Christiaan van Bochove a démontré qu’il fallait prendre ses distances avec de telles explications, d’autant que la population de harengs pouvait fort bien varier d’une année sur l’autre sans pour autant qu’il faille y voir l’enclenchement d’un cycle naturel24. Les facteurs humains, et en particulier politiques, semblent beaucoup plus pertinents. La réussite des ports harenguiers de Vlaardingen et de Maassluis au XVIIIe siècle fut éclatante, puisqu’ils assuraient une bonne partie des prises néerlandaises. Leur absence au Collège de la Grande Pêche fournit-elle un début d’explication ? Certains auteurs n’ont pas hésité à franchir le pas et à mettre en cause le conservatisme et la rigidité de cette sorte de consortium chargé d’organiser la pêche du hareng de plusieurs villes25. Le Collège basé à Delft ne serait plus, au XVIIIe siècle, que le représentant des ports harenguiers les plus anciens. Occupé tout entier à maintenir en l’état des formes de production archaïques, il aurait empêché les armateurs d’Enkhuizen de concevoir des réformes de grande ampleur. Il s’agit là d’une hypothèse qui fait encore débat, et nous aurons l’occasion d’en reparler à propos du chapitre consacré plus spécifiquement au hareng26. Il sera alors temps d’examiner l’exacte position occupée par Enkhuizen au sein de ce collège. Mais cette explication ne peut être, à elle seule, satisfaisante.
12Plusieurs auteurs ont d’ailleurs réfléchi, ces dernières années, aux liens possibles entre les difficultés de la pêche au large et la situation du marché du travail. Jan Lucassen avait déjà mis en lumière l’existence de migrations professionnelles saisonnières, limitées dans le temps et s’inscrivant dans un cycle annuel. Ce système se serait beaucoup développé au XVIIe siècle, avant de régresser à la suite de la ruine des paysans les plus fragiles. Ces derniers quitteraient la campagne, mais cette fois définitivement, pour s’installer en ville. Enkhuizen, comme d’autres ports de Hollande du nord, aurait donc été privé de cet apport de main-d’œuvre, précieux car ponctuel. Cela se serait traduit par une difficulté à compléter les équipages et par une augmentation des salaires versés27. Piet Boon a nuancé cette hypothèse en indiquant que les relations entre le plat pays de Frise occidentale et la navigation ne pouvaient pas s’étudier sous le seul angle des rémunérations. Le déclin démographique de ces campagnes a peut-être commencé avant 1650, alors même que le potentiel de main-d’œuvre maritime se maintenait28.
13La concurrence d’autres pêcheurs de hareng comme les Écossais, les Scandinaves ou les Allemands, mérite également de figurer au rang des explications plausibles. Les armateurs d’Enkhuizen auraient été incapables de défendre leurs parts de marché face à des producteurs devenus redoutables. Mais encore une fois, les succès de Maassluis et de Vlaardingen au XVIIIe siècle démentent la thèse d’une faiblesse commerciale néerlandaise généralisée. La ville du Zuiderzee a-t-elle alors été victime d’un bouleversement des formes de consommation ? Sans écarter l’hypothèse d’un affaiblissement de la consommation intérieure de hareng, ce phénomène ne peut fournir d’explication unique. Si ce facteur joua un rôle entre 1600 et 1800 sur les transformations de l’activité harenguière, il faut l’envisager sous l’angle d’une combinaison complexe avec d’autres origines29.
14Les guerres ou, dans une acceptation plus globale, les perturbations délibérées au libre exercice de la pêche ne peuvent en revanche être ignorées. Ces troubles ont été dévastateurs en Mer du Nord, particulièrement touchée par le fléau de la course30. Les Néerlandais en ont souffert plus que d’autres, surtout dans la première décennie du XVIIIe siècle. Ils furent en effet exclus de la trêve signée entre Français et Anglais dans les premières années de la Guerre de Succession d’Espagne31. Lors de ce dernier conflit, le système des passeports a pu permettre de poursuivre la navigation dans les eaux disputées, mais la sauvegarde n’a jamais été totale et les Hollandais en ont profité de façon intermittente32. En outre, toutes les branches maritimes ne subissaient pas ce danger de la même façon, les grandes compagnies commerciales des Indes Orientales ou Occidentales, ainsi que la petite pêche côtière, pouvant poursuivre leur activité. Par contre, les flottilles de buizen constituaient des proies faciles, en dépit de la modicité de la plupart des prises. Les poissons pêchés, le matériel, mais aussi le navire tout entier, constituaient en effet l’essentiel du butin. Les assaillants n’hésitaient pas, en outre, à incendier leurs prises. De telles agressions, commises à l’encontre des Néerlandais surtout par des corsaires français de Dunkerque, se traduisirent donc par des pertes considérables pour les propriétaires des navires de pêche33. L’anticipation du danger pouvait provoquer des dégâts bien plus importants. Car ceux qui armaient en temps normal pour la harengaison pouvaient tout aussi bien s’en abstenir ponctuellement, alertés par des menaces précises. Ils perdaient ainsi le bénéfice de toute une saison de pêche, à moins de se procurer un pavillon neutre34. En 1705-1706 par exemple, les États de Hollande interdirent toute sortie de navires harenguiers aux ports représentés au collège de la Grande Pêche, par crainte de les voir capturés. Les armateurs d’Enkhuizen ne pouvaient donc espérer, comme d’autres fournisseurs de grandes zones de consommation, basculer de la pêche du hareng à celle de la sardine et préserver ainsi leurs parts de marché35.
Les caractères étonnants de la crise de la pêche du hareng à Enkhuizen
15Les développements précédents sur les bouleversements économiques affectant la ville avaient jeté en pleine lumière les difficultés du secteur halieutique à partir du troisième tiers du XVIIe siècle. La pêche du hareng cessa-t-elle cependant d’être pratiquée par les habitants d’Enkhuizen ? La réponse est négative, ce qui constitue une différence notable avec d’autres situations, comme les petits ports français de la Manche qui virent la harengaison disparaître totalement de leurs activités. Ce n’était absolument pas le cas d’Enkhuizen puisque la part de la ville dans le volume total de harengs pêchés par des navires néerlandais se maintint à un niveau correct jusqu’à la quatrième guerre avec l’Angleterre (1780-1784), à hauteur de 30 % environ. On a calculé qu’entre 1691 et 1780, plus de la moitié des exportations de harengs néerlandais à travers les détroits du Sund fut constituée de prises réalisées par les pêcheurs d’Enkhuizen, avec une pointe remarquable à 70 % en 1721-40 et en 1771-8036. Notre ville demeura, entre 1778 et 1797, l’un des trois ports néerlandais les plus importants pour les exportations de harengs vers Hambourg37.
16Sans minimiser le déclin des activités halieutiques, il faut donc admettre que les armateurs de la ville surent préserver en partie l’un des caractères de l’économie harenguière d’Enkhuizen au Siècle d’Or, à savoir l’ouverture sur l’extérieur. Ils continuèrent à en retirer de gros profits au XVIIIe siècle, puisque ces exportations auraient rapporté des sommes importantes en plein déclin38. Les inventaires après décès de certains habitants de la ville parmi les plus riches révèlent une place encore non négligeable pour l’économie du hareng39. Si le port du Zuiderzee fut bien détrôné dans la seconde décennie du siècle par Vlaardingen, il semblait conserver des positions assez avantageuses sur les marchés d’Allemagne du nord. Cet élément pourrait bien expliquer la relative stabilité du nombre de sociétés d’armateurs présentes à Enkhuizen et équipant des navires pour le hareng. Les choses sont plus complexes dans le détail. Au début du XVIIIe siècle, la ville compterait huit sociétés en mesure d’armer dix navires ou plus chaque année. Ces entreprises de taille importante auraient vu leur nombre se réduire de moitié à la fin du siècle40. Mais un document conservé aux Archives de Frise occidentale à Hoorn indique qu’il existait un nombre encore appréciable de sociétés d’armement dans les années 177041. La pêche du hareng semble donc avoir conservé un caractère d’activité rentable à Enkhuizen, mais il faut pour cela déterminer le nombre de navires qui s’y trouvaient attachés.
Graphique 1 –Nombre de bateaux armés pour la pêche du hareng à Enkhuizen entre 1688 et 1780

Source : R. Willemsen, op. cit., p. 164-166.
17C’est au début de la période que l’on relève les effectifs les plus imposants, une fois la Guerre de la Ligue d’Augsbourg digérée. La flottille retrouve alors un niveau élevé avant de s’effondrer victime de la course au début de la Guerre de Succession d’Espagne. Le rétablissement certain qui s’opère à la paix reste modeste, le nombre d’embarcations ne dépassant plus jamais la centaine. Les effectifs s’affaissent même très régulièrement, avec une chute plus marquée à l’occasion de la Guerre de Sept Ans. À la fin du siècle, la localisation des ports d’attache des navires demeurait très stable : les villages de pêcheurs de Marken, d’Egmond et dans une moindre mesure de Petten étaient les principaux pourvoyeurs de navires harenguiers. En dépit des difficultés qui frappaient l’activité, Enkhuizen paraît donc avoir gardé en main les rênes d’un réseau régional de pêche en Hollande du nord.
18Il ne faut cependant pas se méprendre sur ces résultats trompeurs. Tout d’abord, nous savons que la tendance générale était à la baisse de la taille moyenne des navires harenguiers42. Ensuite, le nombre de tonneaux de harengs rétrograda considérablement dans la hiérarchie des exportations, au profit de produits agricoles. L’argent que le hareng rapporta au XVIIIe siècle ne représentait plus pour Enkhuizen que la moitié de la valeur de la production de tabac ou de fromage transitant par le port43. Si le port du Zuiderzee conserva des parts apparemment intéressantes, il ne s’agissait que de performances toutes relatives. Les totaux étaient en effet en chute libre, avec des volumes exportés plus faibles tout au long du XVIIIe siècle. Les données statistiques avancées un peu plus haut à propos des captures demeurent donc tout à fait valables. Il apparaît en outre que si le nombre de sociétés d’armateurs ne s’effondra sans doute pas au temps du déclin, elles armèrent beaucoup moins de navires qu’au début du XVIIIe siècle. La ville semble avoir été incapable, après 1710, de se relever d’une série de mauvaises années.
19Faut-il donc parler, à la suite de Piet Boon, d’un déclin structurel de l’activité harenguière à Enkhuizen44 ? Les évolutions du marché du travail en Hollande du nord ont, sur le long terme, joué un rôle non négligeable tout comme le destin des travailleurs de la mer. On peut tout de même émettre quelques doutes à propos de l’impact réel des facteurs externes comme la course sur le destin harenguier de notre ville. Adrie van Vliet a fait remarquer qu’au sein de la province de Hollande, Zuiderkwartier et Noorderkwartier n’étaient pas confrontés avec la même intensité à ce problème. La première zone, du fait de sa proximité géographique avec le littoral français, aurait davantage souffert des attaques corsaires45. Enkhuizen fut néanmoins victime du fléau de la guerre, en particulier lors des grands affrontements militaires des vingt premières années du XVIIIe siècle qui virent la Guerre du Nord prendre la suite de la guerre de Succession d’Espagne. Mais de toute évidence ses armements n’ont pas été les plus exposés aux ravages de la course. En revanche le port du Zuiderzee n’a pas su exploiter les inflexions de la diplomatie européenne. La paix d’Utrecht, en 1713, prévoyait ainsi une révision des tarifs douaniers frappant le hareng néerlandais à l’entrée du marché français depuis 1664. Même si les positions d’Enkhuizen n’avaient pas souffert tout de suite du dispositif de Colbert, ce n’en était pas moins une entrave au commerce. Or la ville ne parvint pas à tirer parti du relatif assouplissement initié par la révision de 1713. À la différence d’un port comme Dunkerque, les fortunes d’Enkhuizen intéressées à la pêche n’imaginèrent aucune parade décisive46. L’affaiblissement était sans doute déjà trop avancé pour autoriser une réaction efficace.
20Le déclin de l’activité harenguière sur les berges du Zuiderzee ne fut donc ni total ni irrémédiable. Il présente une certaine originalité à travers ses modalités, son ampleur mais également ses origines. Ce déclassement, générateur de restructuration des activités halieutiques, interroge également le rapporte entretenu par les élites de la ville avec le poisson-roi. Les perspectives économiques moroses du début du XVIIIe siècle ont certainement joué un rôle négatif, éloignant de possibles investisseurs à la recherche de profits assurés et élevés. L’évocation des avanies subies par la pêche du hareng ne peut naturellement suffire à rendre compte, dans leur totalité, des bouleversements économiques subis par la ville à partir de la moitié du XVIIe siècle. Les premiers pas de la cité sur la scène économique nationale et internationale étaient d’ailleurs guidés par d’autres activités, pour lesquels le redéploiement fut peut-être bénéfique.
L’accumulation des difficultés économiques
21La première fortune de la ville s’appuyait sur la navigation maritime, en particulier vers d’autres rivages européens. Il n’était pas rare, aux XVIe et XVIIe siècles, de voir des navires venant d’Enkhuizen fréquenter les ports français de Rouen, Nantes, Bordeaux ou encore Marseille. Chose plus remarquable encore, la prospérité de ces échanges se prolongea bien plus tard que celle de la navigation vers la Baltique. Au milieu du XVIIe siècle, pas moins de 90 % des exportations de la ville étaient ainsi encore destinées aux ports français47. Dans l’autre sens, les importations de sel, si nécessaires à la conservation du hareng, tenaient une place essentielle. Un certain nombre de contrats furent d’ailleurs conclus à Enkhuizen dans le but de répondre à cette demande48. Peut-être s’agissait-il d’un effort de réorientation après les difficultés rencontrées vers la Baltique. Les montants perçus par l’amirauté d’Enkhuizen sur les entrées et sorties du port, indiquent cependant un très net effondrement entre 1624-1629 et 1665-167049. Malgré quelques signes de reprise à l’issue de la Guerre de Hollande, on observe une baisse tendantielle de ces montants par la suite50. Si Enkhuizen encaissait encore au XVIIIe siècle un paalgeld, ou droit de taxe des marchandises débarquées sur ses quais, son montant était bien faible51.
22Pendant longtemps, la vocation commerciale essentielle d’Enkhuizen fut l’acheminement des produits en direction de la mer Baltique, à travers le détroit du Sund. En échange des textiles, du sel, de la viande, du hareng, du vin, des produits coloniaux et de l’argent récoltés aux Provinces-Unies ou ailleurs plus au sud, les navires d’Enkhuizen ramenaient des grains, de la laine, des métaux, du bois ou bien encore toutes sortes de produits utiles aux chantiers navals52. Le nombre de bateaux de la ville passant la douane du Sund n’aurait cessé d’augmenter tout au long du XVIe siècle, jusqu’à atteindre un chiffre record de 344 unités en 157753. Avec Hoorn et Medemblik, Enkhuizen occupa pendant longtemps une position avantageuse dans cette navigation. Un négoce de bœufs très dynamique entre le port du Zuiderzee et le Danemark explique en partie ces nombreuses rotations. Jusque vers 1650, des familles puissantes comme celle des Tatinghof firent d’Enkhuizen une plaque tournante de ce commerce54. L’avènement progressif de la domination d’Amsterdam sur les autres ports de Hollande du nord ne fait néanmoins aucun doute tout au long du XVIIe siècle55. Le pavillon d’Enkhuizen naviguait-il encore en Baltique au siècle suivant ?
Graphique 2 – Nombre de passages du Sund par des navires déclarant Enkhuizen comme port d’attache, entre 1690 et 1794

Source : registres du Sund, www.soundtoll.nl.
23Les données collectées sur le document incitent à la prudence, notamment en ce qui concerne la réalité d’un lien économique avec Enkhuizen56. On peut être surpris, par ailleurs, par les soubresauts de la conjoncture au tournant des XVIIe et XVIIIe siècles. Mais ils ne doivent pas masquer, à notre avis, un effondrement tendanciel, aboutissant à partir de la Guerre de Succession d’Espagne à un niveau régulièrement faible des mouvements de navires d’Enkhuizen à travers le Sund.
24À l’instar des autres villes de la Hollande du nord, Enkhuizen a été victime de la croissance d’Amsterdam57. La prospérité de cette dernière, dont le rythme a fait l’objet de nombreux débats, s’est accélérée sans conteste au XVIIe siècle. Sa base la plus solide a été le commerce avec la Baltique, où elle a rapidement supplanté les autres villes hollandaises58. Aucun port n’a pu résister à cette montée en puissance, qui a abouti à une concentration des principales branches du commerce maritime sur les rives de l’IJ. Il semblerait qu’une rupture se soit produite précocement, dès la fin du XVe siècle, de nombreux ports hollandais entrant dans la sphère d’influence d’Amsterdam. Désormais en voie de spécialisation dans l’importation ou l’exportation d’un nombre réduit de produits, ces ports au rang desquels il faut compter Enkhuizen, seraient devenus des satellites d’Amsterdam59.
25Il est certain par ailleurs que les difficultés d’accès au port pour les plus grosses unités navales ne furent pas résolues et s’accentuèrent au contraire. Enkhuizen n’était certes pas la seule ville du Zuiderzee à se trouver dans cette situation délicate, mais elle cumula plusieurs difficultés. L’un des plus redoutables écueils consistait en un ensablement endémique, qu’il s’agisse de bancs constitués au large du port, ou de l’ensablement de la voie septentrionale d’accès60. Les efforts pour surmonter ces handicaps majeurs ne furent jamais probants. Les armateurs de la ville s’adaptèrent pourtant à cette situation, en choisissant de petites unités, entre 25 et 50 lasten, au cours du XVIIIe siècle. Cela ne suffit pas cependant à inverser la tendance, car cette inflexion survint trop tard61. Le déclin du commerce maritime de la ville paraît donc très sévère, ce qui pousse certains historiens à affirmer qu’Enkhuizen ne représentait plus rien du tout en termes de fret et de négoce maritime au XVIIIe siècle62. Tout à fait juste et recevable dans ses grandes lignes, ce constat doit cependant être nuancé dans ses détails.
26Il semble ainsi que la ville ait pu maintenir des liens commerciaux, même modestes, avec Hambourg au tournant des XVIIIe et XIXe siècles63. Le déclin de la navigation maritime de Hoorn paraît à bien des égards plus profond. Ces liens qui perduraient doivent sans doute être vus comme une exception64. Le commerce maritime en direction des ports européens dans leur ensemble s’éteignit en effet presque totalement, pour Enkhuizen, au XVIIIe siècle. Ceux qui ont étudié la vie économique de la ville au siècle suivant relèvent d’ailleurs qu’une part écrasante d’entreprises ne travaillait plus à cette période que pour la clientèle régionale ou locale65. Illustration de cette réorientation géographique, le commerce du fromage tint très certainement une place de choix dans le redéploiement économique de la ville, puisque cette branche connut une croissance régulière tout au long du XVIIIe siècle, croissance que l’on vit même s’accélérer dans les années 178066.
27La chute de la pêche du hareng et du commerce maritime n’a pas été sans conséquence directe pour bon nombre d’autres secteurs, à l’instar de la tonnellerie, de la fabrication des voiles ou bien encore des chantiers navals. Ces derniers avaient connu un fort développement dans la seconde moitié du XVIe siècle, en parallèle à la croissance des activités halieutiques et commerciales. Des chantiers navals de toute taille occupaient alors un espace très étendu le long des digues séparant la ville de la mer, et les extensions de la fin du XVIe siècle leur permirent de prendre encore plus d’ampleur67. Les difficultés économiques du XVIIIe siècle n’ont pas provoqué leur totale disparition puisque la Nieuwedijk à elle toute seule en comptait encore quatre en 171868. Il n’est pas exclu non plus que des chantiers aient été repris voire créés, comme le fit Rijkert Koek en 1737 pour un emplacement de bonne taille situé sur le flanc septentrional du port réservé aux buizen69. Tout cela n’empêcha pas, cependant, une baisse drastique du nombre de navires harenguiers ou de commerce construits à Enkhuizen. Certains semblaient en outre reprocher aux charpentiers de marine de la ville un certain conservatisme technologique et préférèrent donc commander leurs bateaux à des chantiers amstellodamois70. Les papiers du Magistrat se firent ainsi fréquemment l’écho des inquiétudes de ces artisans ainsi que des autres professions liées de très près aux activités du grand large. Les tonneliers qui travaillaient tant en vue de la harengaison furent évidemment frappés de plein fouet par une demande en chute libre des tonneaux nécessaires à l’encaquage du poisson.
28Leurs plaintes et leurs requêtes jalonnèrent le siècle, entre demande de secours ponctuel et exigence de protection à l’égard des produits venus de l’extérieur. En décembre 1705, la guilde des tonneliers demanda aux magistrats un secours financier. Ce dernier leur fut accordé cinq jours plus tard, grâce à une taxe prélevée sur des produits importés dans la ville71. Il est vrai que toute l’activité halieutique néerlandaise dans son ensemble subissait alors les conséquences de la guerre contre les Bourbon. Cette dernière avait été illustrée de façon dramatique par l’incendie de la moitié de la flotte harenguière d’Enkhuizen, deux ans plus tôt, par les corsaires français. En 1720, c’est davantage le souci d’éliminer toute concurrence qui s’imposa, puisque la guilde demandait cette fois-ci qu’aucun maître ne soit autorisé à embaucher un valet supplémentaire, sous peine de devoir payer une amende de six florins. Cette requête s’expliquait très largement par des difficultés d’écoulement de la production, comme l’écrivirent explicitement les tonneliers72. Le déclin de cette profession fut malgré tout irrémédiable73.
Un grand commerce asiatique florissant
29Il existait cependant une branche du commerce maritime qui ne souffrit pas de la crise au XVIIIe siècle. La navigation vers les Indes orientales constitua en effet ce qu’il faut bien considérer comme le principal stimulant économique au temps du déclin. Les fils qui reliaient le destin de la ville à ce commerce lointain avaient été noués de longue date, puisqu’Enkhuizen participa à l’aventure néerlandaise en Asie dès ces débuts. Des navires arborant le pavillon de la vierge aux harengs figurèrent parmi les premiers à s’élancer dans cette direction à la fin du XVIe siècle. On ne s’étonnera pas alors qu’un enfant de la ville, Jan Huyghen van Linschoten, ait pu grandement contribuer à faire connaître cette route commerciale à travers son récit Itinerario, imprimé en 1596. Enkhuizen prit tout naturellement une place de choix lors de la fondation de la Verenigde Oost-indische Compagnie, en 1602, au troisième rang des actionnaires du consortium, avec une somme totale de 567 000 florins. Celle-ci la plaçait, il est vrai, loin derrière Amsterdam, mais elle devançait Rotterdam ou Hoorn74. Enkhuizen se distingua d’ailleurs d’une autre façon, grâce à de petits souscripteurs en nombre important, venus en particulier des professions intermédiaires et de l’artisanat75.
30Le commerce asiatique continua d’attirer les capitaux à Enkhuizen, puisque 329 bateaux quittèrent le port pour Batavia entre 1602 et 179576. La performance s’inscrit dans le long terme, y compris au cœur de ce XVIIIe siècle si désastreux pour d’autres secteurs. On a ainsi calculé qu’entre 1700 et 1750 la chambre d’Enkhuizen n’envoya pas moins de 122 navires à destination des Indes orientales, soit une moyenne de 2,5 navires par an77. Le rythme d’activité du chantier naval de la VOC dans la ville, entre 1600 et 1794, est également un indicateur précieux. Si Amsterdam se détache nettement, l’activité d’Enkhuizen est tout à fait comparable à celle des autres chambres. La part du havre du Zuiderzee dans le total des constructions demeure faible, de l’ordre de 7,9 % pour la période comprise entre 1700 et 1794. Mais Hoorn et Rotterdam se tiennent à des niveaux tout à fait comparables78.
31Un élément plus qualitatif doit donc être pris en compte. Le XVIIIe siècle se distingue, en matière de construction navale pour le commerce transocéanique, par la croissance des tonnages. La chambre d’Amsterdam lance ainsi, dans la seconde moitié du siècle, 108 navires de plus de 1 000 tonneaux. Néanmoins, la catégorie de navires la plus construite pour le compte de la VOC entre 1700 et 1794 est celle comprise entre 800 et 1 000 tonneaux. On en dénombre 283 sur les 756 mis à l’eau au total. Il était intéressant, pour ce segment particulier, d’observer la part prise par la chambre d’Enkhuizen.
Graphique 3 – La répartition de la construction des 283 navires de 800 à 1 000 tonneaux entre les chambres de la VOC, 1700-1794

Source : J. Bruijn, F. Gaastra, I. Schöffer, Dutch-Asiatic shipping, op. cit., p. 53.
32Le port du Zuiderzee apparaît sans aucune ambiguïté comme le moins bien placé pour la construction de ces gros navires avec 26 navires sur les 283 du total soit un peu plus de 9 %. Mais l’écart n’est pas si important et surtout le chantier naval d’Enkhuizen occupait des positions très solides pour la catégorie immédiatement inférieure, celle des 500-800 tonneaux. La croissance des tonnages signifiait par ailleurs une forte augmentation de la valeur des retours au XVIIIe siècle.
33On peut supposer que cette navigation contribua à enrichir la ville d’Enkhuizen. Il est certain que les plus grosses fortunes de la ville se renforcèrent en engrangeant les dividendes du commerce colonial, au moins jusqu’à la quatrième guerre anglo-hollandaise. La réussite matérielle de certains intermédiaires comme le notaire Anthony Bartelink confirme le dynamisme de cette branche de l’économie urbaine79. Tabellions et courtiers intervenaient en effet dans une multitude d’affaires, d’ampleur variable, organisant remises d’argent et gestion du patrimoine des expatriés en Asie. La souscription au capital des compagnies des Indes constituait ainsi un moyen de s’enrichir en profitant du goût des bourgeois hollandais pour l’exotisme. Tous les dépouillements d’inventaires après décès de membres du patriciat font apparaître l’omniprésence des actions et des obligations de compagnies de commerce80. Une seule obligation pouvait parfois atteindre un montant considérable, comme c’est le cas pour celle qui se trouvait dans la succession de Jacob van der Ramhorst. Sa valeur fut en effet estimée, après calcul des intérêts, à 10 290 florins et 12 stuivers81. Un certain nombre de ces actions et obligations étaient cependant tirées sur la chambre d’Amsterdam, et non sur celle d’Enkhuizen.
34À partir de sources différentes, deux auteurs se sont plus particulièrement intéressés aux circuits de redistribution de la manne financière du commerce asiatique auprès des habitants de la ville. Femme S. Gaastra a travaillé sur les assignations qui permettaient aux expatriés d’Asie de transférer de l’argent vers les Provinces-Unies. Pour les années 1755-1759, il a constaté que plus d’un million de florins avait transité par la chambre d’Enkhuizen avant d’être versé à des particuliers82. Cette somme était encore très loin, cependant, de l’argent total distribué par la VOC. En outre, les florins payés par assignation se concentraient bien souvent entre quelques mains83. L’angle de recherche retenu par Daniëlle van den Heuvel permet de répondre, en partie, à ces objections. Elle s’est intéressée en effet aux avances sur salaires empochées par les femmes des employés de la VOC expatriés. Par l’intermédiaire des maandbrieven, un parent resté à Enkhuizen – dans la réalité très souvent une compagne – pouvait percevoir jusqu’au quart de la solde annuelle d’un marin, d’un soldat ou d’un administrateur de la compagnie vivant et travaillant en Asie84. La proportion d’employés de la VOC ayant recours à ce système diminua au cours de la première moitié du XVIIIe siècle, mais pour certains individus ce transfert d’argent constituait encore, en 1750, un revenu essentiel. Cette ressource à elle seule ne pouvait permettre à la plupart des familles de survivre, mais tout du moins parvenait-elle à les soulager85. Il faut cependant écarter l’idée d’une manne d’argent venue d’Asie et se répandant sur la ville. Si la VOC devint la principale source d’activité économique à Enkhuizen au XVIIIe siècle, elle ne semblait pas en mesure d’assurer la prospérité générale.
35Il est certain que le grand commerce colonial, aussi lucratif soit-il, irriguait moins intensément et moins directement l’économie urbaine que la pêche du hareng ou le cabotage le long des côtes européennes. En dépit de ses activités négociantes, la ville n’accueillit aucune manufacture de transformation des produits coloniaux, comme une raffinerie de sucre ou une fabrique de tabac. Les activités textiles se montrèrent tout autant discrètes, mais il est vrai qu’une crise dans ce secteur touchait de plein fouet nombre de villes aux Provinces-Unies. L’implication d’Enkhuizen dans le commerce colonial se limita donc, au fur et à mesure que le XVIIIe siècle avançait, à une activité d’entrepôt de transit positionné entre le déchargement des navires de haute mer au Texel et les quais d’Amsterdam. Un certain nombre de marchandises débarquées à Enkhuizen n’étaient ainsi pas destinées au marché local. Les succès du commerce asiatique demandent également à être mis en perspective. C’est sans doute davantage le très net repli des autres activités qui a favorisé le renforcement du poids relatif du commerce asiatique dans l’économie urbaine. Cette remise en cause d’une conjoncture uniformément dégradée au XVIIIe siècle ouvre la perspective de déséquilibres accrus au sein de l’économie urbaine, et, partant, d’inégalités sociales renforcées.
Des habitants plus riches dans une ville en déclin ?
36On touche ici au thème de la capacité financière des membres de la communauté urbaine en période fort déclassement économique. Notre réflexion doit prendre en compte un élément perturbant dans la représentation si commode du déclin, à savoir une participation accrue de la ville dans un commerce asiatique très prospère au XVIIIe siècle. Des travaux antérieurs légitiment l’interrogation au sujet d’Enkhuizen. Henk van Dijk et Daniel Jeen Roorda se sont ainsi interrogés sur le niveau de richesse des habitants d’un autre port néerlandais, lui aussi en forte difficulté à la même période. Leur étude du patriciat de Zierikzee a permis de parvenir à une conclusion quelque peu surprenante. Le nombre de grandes fortunes de la ville aurait baissé moins vite que la population dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, dans un contexte de déclin économique86. Les difficultés économiques auraient donc eu un impact sélectif sur les différentes couches de la société urbaine. On peut se demander si le même cas de figure se produisit à Enkhuizen, et s’attacher à dévoiler le visage de cet apparent paradoxe sur les bords du Zuiderzee.
37Répondre à ces deux questions supposait de choisir avec soin les sources à mobiliser. Une source bien connue des historiens néerlandais, à savoir les registres de paiement de l’impost-trouwen, offrait un certain nombre de garanties pour qui souhaitait analyser la fortune des habitants d’Enkhuizen87. Il s’agissait d’une taxe sur les mariages instituée par les États de Hollande et de Frise occidentale en 169588. Cet impôt, inchangé durant tout le XVIIIe siècle, autorisait une enquête sur une très longue période. En ce qui concerne Enkhuizen, la série est complète entre 1708 et la fin de la République. La source présente de surcroît l’immense avantage de classer les habitants concernés selon leur niveau de revenu. Les couples étaient rangés selon le montant de l’impôt qu’ils devaient acquitter, lui-même calculé en fonction des moyens financiers des individus : 30, 15, 6 et 3 florins. Les plus pauvres, enfin, étaient dispensés de tout paiement quand ils se déclaraient incapables d’acquitter les trois florins de la dernière classe. En face de leurs noms on peut lire la mention pro deo89. Certains registres comportent en outre la mention de l’adresse de chacun des individus.
38Le potentiel de la source ne doit pas masquer des limites tout à fait réelles. Une partie de la population urbaine nous échappe ainsi, à commencer par les célibataires, les couples unis ailleurs ou bien encore les étrangers de passage. L’impact toujours possible de l’inflation est également à prendre en compte, notamment en ce qui concerne le classement des individus dans l’une ou l’autre des dernières catégories. Le prix d’un certain nombre de produits, y compris de première nécessité, fut effectivement de nouveau orienté à la hausse dans la seconde moitié du XVIIIe siècle et était donc susceptible de faire entre certaines personnes dans la catégorie des exemptés90. Mais des chercheurs ont eu l’occasion de repérer, dans de grandes villes hollandaises, une certaine déconnexion entre la cherté de la vie et la proportion de pro deo, par exemple91. Il nous a ainsi semblé que la possibilité d’évaluer à travers une bonne partie du siècle la proportion des payants vis-à-vis des exemptés, pour la taxe sur les mariages, ne devait pas être négligée pour Enkhuizen.
Graphique 4 – Part respective des couples ayant acquitté la taxe sur le mariage et de ceux qui en ont été exemptés, entre 1710 et 1789

Source : WFA, DTB Enkhuizen, microfiches 98, 99, 100 et 103.
39L’analyse de cet histogramme est instructive. Il apparaît de façon très claire que ceux qui disposaient de revenus suffisants pour pouvoir être imposés au moment de leur mariage furent de plus en plus nombreux dans la ville au fur et à mesure que le XVIIIe siècle avançait. Les couples exemptés dépassaient très souvent le nombre des payants au début de la période considérée, avec parfois une confortable avance. Pour la décennie 1710-1719, la proportion de couples avec la mention « pro deo » s’établissait en effet à un peu moins de 55 % du total. Le basculement s’opéra dans les années 1740, et il fut irrémédiable. Pour le reste du siècle, les deux courbes s’écartèrent en effet sans jamais plus se croiser à nouveau. On relève donc, dans la seconde partie du XVIIIe siècle, une majorité de plus en plus imposante de couples acquittant la taxe sur le mariage. L’évolution n’était pas forcément identique, loin s’en faut, dans toutes les autres villes néerlandaises. Pour Amsterdam, étudiée par Simon Hart, la proportion des couples exemptés baissa au cours de la période. Mais d’une part cette baisse n’intervint que très tardivement, et d’autre part elle se révéla très limitée92. Il faut donc bien évoquer deux hypothèses : celle d’un enrichissement d’une partie notable de la population d’Enkhuizen, ou celle d’un effacement d’un grand nombre de pauvres. La mort ou l’émigration, toutes deux provoquées par le déclin économique, auraient ainsi bouleversé la photographie sociale de la cité.
40Les perspectives ouvertes par la source conduisent ainsi à approfondir l’analyse, d’autant plus que ce supposé enrichissement est loin d’avoir révélé tous ses secrets. Il n’est pas certain que l’augmentation de la proportion des couples payants se soit manifestée dans toutes les catégories fiscales. La progression peut seulement avoir eu lieu pour les contribuables les plus modestes, sans que l’on assiste à l’explosion du nombre de conjoints vraiment fortunés. Deux sondages ont été réalisés, le premier sur les 93 couples de l’année 1715 et le second sur les 70 couples unis en 176793. L’analyse de la ventilation de ces résultats, à deux moments éloignés du siècle, est riche d’enseignements. Le recul de la proportion des couples exemptés du paiement de cette taxe est confirmé, au profit d’une seule catégorie en pleine expansion qui est celle des six florins94. L’augmentation du nombre d’officiers municipaux pourrait avoir une responsabilité dans les bouleversements observés. On sait en effet qu’un certain nombre d’entre eux étaient taxés automatiquement à une somme particulière. Mais aucune trace d’un gonflement important des offices distribués n’a été retrouvée. En 1767, la moitié des couples ayant convolé devaient donc se signaler par un niveau de revenu ou de richesse assez confortable sans être extraordinaire95. Se sont-ils vraiment enrichis entre 1715 et 1767 ? La réponse semble positive dans la mesure où, au-delà des données relatives, les couples qui acquittèrent six florins au moment de leur mariage furent plus nombreux en chiffres absolus lors de la dernière pesée. Il faut cependant considérer la taille des échantillons testés. Le nombre d’unions en 1767 était en effet sensiblement inférieur à celui enregistré un demi-siècle plus tôt. Toutes ces données doivent être plus que jamais maniées avec précaution, car la poursuite de la baisse de la population de la ville au XVIIIe siècle est une donnée incontournable dans ce dossier.
41Pour intéressante qu’elle soit, cette source présentait donc un certain nombre de limites. De nombreux habitants de la ville n’étaient pas, pour des raisons diverses, concernés par un mariage sur place. Néanmoins, ces individus habitant à Enkhuizen devaient être concernés par un autre impôt instauré dans la province de Hollande en 1695, cette fois-ci acquitté sur la sépulture mais selon des principes très proches de l’impôt sur les mariages. Une classe supplémentaire avait néanmoins été créée, les défunts célibataires étant redevables du double du montant maximum pour l’autre taxe, à hauteur de 60 florins. Un accident démographique comme une épidémie ou une crise alimentaire pouvait venir perturber les résultats d’une seule année. Les lustres 1715-1719 et 1775-1779 ont donc été retenus, parce qu’ils n’étaient pas concernés par ces événements, et qu’ils semblaient suffisamment éloignés l’un de l’autre pour pouvoir juger de l’évolution suivie. La totalité des individus décédés pendant ces deux lustres, à savoir 2 039 pour 1715-1719 et 1 456 pour 1775-1779, a été examinée.
Graphique 5 – Le rendement de l’impôt sur les sépultures, à Enkhuizen, au cours de la période 1715-1719

Source : WFA, DTB Enkhuizen microfiches 95 et 96.
Graphique 6 – Le rendement de l’impôt sur les sépultures, à Enkhuizen, au cours de la période 1775-1779

Source : WFA, DTB Enkhuizen microfiche 106.
42Ce nouveau coup de sonde confirme la baisse importante et apparemment irréversible de la proportion des exemptés, mais au profit surtout de deux autres catégories. Les exemptés, qui s’imposaient nettement en 1715-19 avec 62 % du total, n’occupaient plus qu’une majorité relative soixante plus tard. Ils étaient talonnés par ceux qui payaient trois florins, dont la part fit un bond à 38 %. Comment expliquer que ce ne soit pas la tranche des six florins qui ait connu, à l’instar de l’impôt sur les mariages, la plus forte croissance ? Le calcul de la taxe sur les sépultures prenait en compte la situation familiale des défunts. Le montant le plus élevé, soixante florins, était ainsi réservé aux célibataires très riches. À même niveau de fortune ou de revenu, la famille d’un individu marié acquittait seulement trente florins. Il est vraisemblable que tous ceux qui furent comptabilisés dans la catégorie des trois florins au titre de l’impôt sur les sépultures auraient dû acquitter le double pour avoir le droit de se marier. Les remarques effectuées dans les paragraphes précédents sont donc recevables, et confirment l’apparente élévation du niveau de richesse des habitants de la ville. Dans un cas comme dans l’autre, les données relatives ont été calculées à partir d’une base statistique en diminution. Un nombre moindre d’habitants semble s’être accompagné d’une aisance mieux partagée.
43Il est facile d’imaginer que ces couples ou ces individus de plus en plus nombreux à acquitter un tel impôt possédaient aussi ou bien avaient possédé des biens. Afin d’affiner la réflexion déjà engagée, on pouvait donc se pencher sur les installations de notaires à Enkhuizen. Au-delà de leur nombre, il paraissait également pertinent d’évaluer leur renouvellement dans la ville, ainsi que le retour périodique du même nom. A priori la ville ne devait plus être en mesure d’attirer ceux qui souhaitaient ouvrir une étude, tant son déclin économique semblait profond. Cependant, que des parents de notaires déjà installés à Enkhuizen aient pu choisir, une fois leurs études achevées, de revenir dans leur ville de naissance indiquerait une attractivité préservée, en particulier du fait du maintien voire du développement d’une forte demande sociale. Or nous avons déjà pu identifier la croissance des capacités financières d’un certain nombre de couples.
44Ces questions ont pu être creusées grâce à une source au dépouillement aisé. Les archives nationales des Pays-Bas conservent en effet à La Haye une série de documents répertoriant les installations de notaires en Hollande et en Frise occidentale à partir de 1669. Les candidats devaient déposer, auprès des États provinciaux, des demandes d’installation dans telle ou telle ville96. Cette dernière étant clairement indiquée, ainsi que la décision rendue par les États, il a été possible de s’intéresser plus particulièrement à quatre cas. Outre la ville qui constitue le sujet principal d’étude, il a été décidé de retenir ses voisines les plus proches. De ces quatre-là, Alkmaar était assurément la plus puissante et la plus peuplée, alors que Medemblik comptait bien moins d’habitants qu’Enkhuizen ou Hoorn. Les données ont été synthétisées selon un découpage décennal. La source est à peu près complète, à l’exception des années 1702-1704 et 1712-1716.
Graphique 7 – L’enregistrement des nouveaux notaires par la Cour de Hollande, dans les villes d’Enkhuizen, Hoorn, Medemblik et Alkmaar entre 1670 et 1779

Source : Nationaal Archief, États de Hollande et de Frise occidentale, volumes n° 2201-2234.
45Enkhuizen paraît donc avoir plutôt bien résisté à la chute des effectifs, en particulier dans le second XVIIIe siècle. Elle semble être restée attractive tout au long de la période, sans connaître la chute qui se produisit à Alkmaar. Dans cette dernière ville, l’effondrement du nombre des notaires est spectaculaire à partir du dernier tiers du XVIIe siècle. Les deux cités offrent finalement des profils assez comparables à compter des années 1720. Or, Alkmaar a connu une érosion démographique moindre qu’Enkhuizen, puisqu’elle est passée de 12 417 habitants en 1622 à 8 373 en 1795. En outre, elle comptait toujours plus d’âmes à la fin du XVIIIe siècle que sa voisine du Zuiderzee qui plafonnait à 6 803, tout en ayant connu également un déclin économique97. Il faut également relever l’allure très accidentée de la courbe de Hoorn, ainsi que la convergence qui semble s’opérer avec Enkhuizen à la fin de la période. En 1795, le poids démographique de cette cité ne représentait pourtant que les deux tiers de celui de Hoorn. Au-delà de la simple opportunité de mobiliser un réseau social déjà en place dans la ville où exerce un parent, l’existence de véritables lignées de notaires à Enkhuizen durant cette période difficile pourrait indiquer un volume maintenu d’affaires. La famille Meun semble représenter une bonne illustration du phénomène, car elle fournit trois représentants entre la fin du XVIIe siècle et le premier tiers du siècle suivant. Jan Meun dit « le jeune » fut autorisé à s’installer dans la ville en 1685, suivi de Frans Meun en 1699 et de Jan Meun trente ans plus tard98.
46On peut s’interroger sur la part respective du dynamisme interne et du repli sur soi. En effet, les résolutions du conseil urbain contiennent pour l’année 1775 la mention d’une délibération sur une requête des notaires et procureurs de la ville. Leur demande portait sur une limitation à six du nombre des notaires pouvant officier dans la ville99. Il est tentant d’y voir l’indice de difficultés pour les tabellions déjà installés. Ces derniers chercheraient alors à se réserver une clientèle de plus en plus restreinte, constituée de rentiers plaçant leurs fonds dans les grandes compagnies de commerce. Mais ce texte peut également s’interpréter d’une autre façon. La place d’Enkhuizen, en dépit du déclin de la pêche du hareng serait restée un lieu d’établissement fort prisé par les futurs notaires, attirés par la perspective de jouir d’un niveau de vie élevé. Au demeurant, le nombre des installations de notaires dans la décennie 1770-1779 tendrait à confirmer cette hypothèse. En outre, la position géographique très excentrée de la ville ainsi qu’une tradition d’indifférence vis-à-vis des campagnes voisines, pourrait indiquer que cette attractivité serait purement endogène, sans rien devoir à un facteur extérieur.
47Les bouleversements économiques qui affectèrent la ville à partir de la fin du XVIIe siècle se révèlent donc complexes à l’étude. La crise spécifique de la pêche du hareng joua de façon incontestable un rôle majeur, voire précurseur. À l’instar d’autres villes portuaires d’Europe occidentale comme Le Havre, Enkhuizen semble avoir poursuivi un processus déjà à l’œuvre auparavant, à savoir un changement progressif de fonction. Mais la ville française connut des transformations beaucoup plus rapides. Surtout, à la différence du port de l’estuaire de la Seine, les mues successives sur les berges du Zuiderzee furent insuffisantes pour enrayer l’accumulation des difficultés économiques100. La remarquable prospérité du commerce avec les Indes orientales cachait en réalité un déclassement irrémédiable dans le domaine halieutique, porteur de lourdes conséquences. La navigation transocéanique était en effet incapable d’éponger l’excès de demande de travail hérité du repli de la pêche et des industries maritimes. Le marché de l’emploi à Enkhuizen traversa une grave crise, s’accompagnant de conséquences démographiques dramatiques dans une ville désormais spécialisée dans des activités économiques beaucoup moins « peuplantes ». Le déclin économique, suivi d’une forte diminution démographique, forma donc un élément incontournable de l’histoire d’Enkhuizen après les années 1670. Davantage qu’un échec général, il vaut mieux parler de restructuration brutale au détriment des secteurs traditionnels de l’économie de la ville, à savoir la pêche et le commerce européen. Ces bouleversements profonds ne pouvaient échapper aux contemporains. L’analyse de leurs discours et de leurs attitudes à ce sujet devrait nous permettre d’en savoir davantage sur les représentations qui se développèrent autour d’Enkhuizen et de ses difficultés au XVIIIe siècle.
Notes de bas de page
1 Clé Lesger replace le succès d’Enkhuizen dans le contexte général du développement économique de la Hollande à la fin du Moyen Âge. Des ports du Zuiderzee auraient alors pris un rôle important dans les échanges entre nord et sud (« Intraregional Trade and the port system in Holland, 1400-1700 », dans Karel Davids et Leo Noordegraaf (éd.), The Dutch Economy in the Golden Age, Amsterdam, NEHA, 1993, p. 189).
2 Enkhuizen accueillit en effet, dès 1602, une chambre de la VOC. Une percée spectaculaire fut également réalisée en Moscovie, à partir des années 1560 (Jan Veluwenkamp, Archangel. Nederlandse Ondernemers in Rusland, 1550-1785, Amsterdam, Balans, 2000, p. 23-60).
3 J. de Vries et A. van der Woude, op. cit., p. 299. A. van der Woude a souligné la rapide croissance d’Enkhuizen en tant que port harenguier (op. cit., 1972, p. 405).
4 Une carte générale des Provinces-Unies avec la situation d’Enkhuizen figure en annexe 1.
5 A. van der Woude, op. cit., 1972, p. 400.
6 R. Willemsen, op. cit., 1988, p. 60.
7 Michel Mollat (éd.), Histoire des pêches maritimes en France, Toulouse, Privat, 1987, p. 80-82. Les poissons se déplaçaient en général du nord-ouest de la Mer du Nord vers la côte norvégienne. La situation géographique d’Enkhuizen semble donc avoir été un avantage.
8 Karel Davids, The Rise and Decline of Dutch Technological leadership. Technology, Economy and Culture in the Netherlands, 1350-1800, Leyde/Boston, Brill, 2008, volume 1, p. 89-91.
9 Jan Teunis Bremer, Drie eeuwen zoutharingvisserij te Enkhuizen 1550-1750, Enkhuizen, Paludanus Reeks n° 3, Stolphoeve Pers, 1981, p. 12.
10 Par exemple : Richard W. Unger, « Dutch Haring, Technology, and International Trade in the Seventeenth Century », The Journal of Economic History, 40, n° 2, juin 1980, p. 253-279.
11 Hendrik Adriaan Kranenburg, De zeevisscherij van Holland in den tijd der Republiek, Amsterdam, H.J. Paris, 1946.
12 Ibid., p. 37, p. 40 et p. 221-222. Ces estimations sont confirmées par A. van der Woude (op. cit., p. 402-403).
13 R. Willemsen, op. cit., 1985, p. 47-48.
14 Ibid., p. 48. De 85 à 90 buizen dans le premier quart du siècle, on tombe à environ 70 en 1750 puis 55 à 60 à la veille de l’invasion française. J. de Vries et A. van der Woude ont validé ces rectifications dans leur grande synthèse sur l’économie néerlandaise, en insistant sur le fait que les estimations globales de Kranenburg étaient conformes à la réalité, mais qu’il convenait de suivre Willemsen pour le cas particulier d’Enkhuizen (op. cit., p. 301).
15 J.W. Loots, op. cit., p. 32.
16 R. Willemsen, op. cit., 1985, p. 50. Le nombre moyen de voyages annuels pour les navires harenguiers de Hollande du nord passa de 1,5-1,9 à 1,1-1,7 voyages dans la seconde moitié du XVIIIe siècle. Par ailleurs, l’historien néerlandais n’a retrouvé que très peu de navires ayant effectué plus d’un voyage par an dans le dernier quart de ce siècle.
17 Kranenburg s’est appuyé sur les travaux de H. Wätjen (« Zur Statistik der Holländischen Heringsfischerei im 17. und 18. Jahrhundert », Hansische Geschichtsblätter, 1910, p. 128-185). Willemsen s’est concentré de son côté sur des sources fiscales, avec les registres du lastgeld, tandis qu’Ad. van der Woude a tenté d’extrapoler les quantités pêchées à partir des nombres de harengs hollandais qui passaient le Sund.
18 Christiaan van Bochove, « De Hollandse haringvisserij tijdens de vroegmoderne tijd », Tijdschrift voor sociale en economische geschiedenis, 1, n° 1, 2004, p. 4. L’auteur s’est appuyé sur les ventes de harengs, telles que les kasboeken des trésoriers d’Enkhuizen au Collège de la Grande Pêche pouvaient les révéler à partir de 1679 (ibid., p. 11). Il valide cependant les données fournies par Willemsen pour la période après 1688, afin de construire son graphique des exportations de harengs au départ du Noorderkwartier (ibid., graphique n° 2 p. 13).
19 Je renvoie à l’étude très stimulante menée par Christiaan van Bochove à ce sujet (« The “Golden Mountain”. An Economic Analysis of Holland’s early modern herring fisheries », dans Louis Sicking et Darlene Abreu-Fereira (éd.), Beyond the Catch: fisheries of the North Atlantic, the North Sea and the Baltic, 900-1850, Leyde, Brill, 2009, p. 209-243).
20 J. de Vries et A. van der Woude, op. cit., p. 302. Les auteurs calculent que la part d’Enkhuizen dans le total des prises passa de 55 % à 35 %. D’autres ont cependant rappelé que des ports comme De Rijp ou Graft étaient confrontés à un déclin tout aussi sévère, avec des flottes diminuées de 80 % ou plus (Adrie van Vliet, Vissers en kapers. De zeevisserij vanuit het Maasmondgebied en de Duinkerker kapers (ca. 1580-1648), La Haye, Hollandse Historische Reeks 20, 1994, p. 157).
21 Ch. van Bochove, op. cit., 2004, p. 9. Kranenburg indique d’ailleurs un nombre croissant de navires harenguiers à Vlaardingen dans la première moitié du XVIIIe siècle : de 65 en 1710 à 118 en 1752, selon une évolution presque linéaire. Dans les années 1770, le port hollandais recula cependant à son niveau de sortie de la Guerre de Succession d’Espagne (op. cit., table I, p. 220-221).
22 Mais avec de très bons résultats, puisque le hareng aurait rapporté aux Dieppois, pour la période 1781-1789, pas moins de 1,8 millions de livres tournois (A. Cabantous, op. cit., 1991, p. 89-91).
23 Bo Poulsen a exploré les liens entre milieu naturel, état de la ressource, et stratégies mises en place par les pêcheurs (Dutch Herring. An environmental history, c. 1600-1860, Amsterdam, Aksant, 2008).
24 Ch. van Bochove, op. cit., 2004, p. 16-17.
25 Ibid., p. 18. Le Collège de la Grande Pêche, créé en 1567, associait les cinq villes suivantes : Enkhuizen, La Brielle, Schiedam, Rotterdam et Delft (à travers son port Delfshaven).
26 B. Poulsen juge favorablement les actions de ce Collège. Pour lui, il aurait permis de garantir la qualité d’un hareng salé parmi les mieux considérés d’Europe, tout en assurant la coopération et l’échange d’information entre les pêcheurs. Les décisions prises auraient par ailleurs bénéficié d’assouplissements pragmatiques (B. Poulsen, op. cit., p. 110-126).
27 Jan Lucassen, « Beschouwingen over seizoengebonden trekarbeid naar het Westen van Nederland, ca. 1600- ca. 1800 », Tijdschrift voor Sociale Geschiedenis, 28, 1982, p. 328-334. Ad Knotter a rappelé la part essentielle prise par le problème du marché du travail dans la thématique des rapports entre villes et campagnes (« De Amsterdamse scheepvaart en het Noordhollandse platteland in de 16de en 17de eeuw. Het probleem van de arbeidsmarkt », Holland, 16, n° 6, 1984, p. 281-290).
28 Cet auteur estime que le système d’activités mixtes, associant agriculture et harengaison, a pris fin au XVIIIe siècle (Bouwers van de zee: zeevarenden van het Westfriese platteland, c. 1680-1720, La Haye, Hollandse Historische Reeks 26, 1996, p. 187-191). Jan Luiten van Zanden a cependant placé le début de la crise de ce système dès la fin du XVIe siècle (op. cit., 1991).
29 B. Poulsen se prononce clairement pour une tendance lourde à l’abaissement de la demande européenne de harengs salés, ce qui est un paramètre primordial pour Enkhuizen qui exportait la plus grande partie des poissons pris par ses pêcheurs vers l’Allemagne du nord ou la Baltique (op. cit., chapitre 6 et p. 229 dans la conclusion).
30 La ruine des pêcheries néerlandaises a pu en effet constituer, dès les XVIe et XVIIe siècles, l’objectif avoué des Espagnols ou des Dunkerquois (A. van Vliet, op. cit., 1994, p. 82 et p. 206-207). Par ailleurs, les attaques contre les flottes de pêche lors de la première guerre anglo-hollandaise inaugurèrent une nouvelle étape dans l’histoire de la pêche harenguière aux Pays-Bas (Ch. van Bochove, op. cit., 2004, p. 12 et p. 21).
31 Cette trêve fut conclue entre Boulogne et Folkestone, avant d’être étendue à l’ensemble des ports des deux nations (Alain Cabantous, « Le hareng et son monde. Structure de la pêche harenguière de Boulogne à Blankenberge (vers 1650-vers 1830) », Revue du Nord, Hors-série n° 1, 1986, p. 51). Le dossier a été revisité par Renaud Morieux (Une mer pour deux royaumes. La Manche, frontière franco-anglaise (XVIIe-XVIIIe siècles), Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2008, p. 215-219).
32 Par exemple pour le commerce avec Bordeaux, les passeports furent surtout distribués aux Hollandais entre 1704 et 1709 (Christian Huetz de Lemps, Géographie du commerce de Bordeaux à la fin du règne de Louis XIV, Paris/La Haye, Mouton, 1975, p. 67-84).
33 Au-delà des actions menées par Jean Bart, la moitié de la flotte d’Enkhuizen fut incendiée par en 1703 (J.T. Bremer, op. cit., p. 19-20). Piet Boon a synthétisé le nombre de pertes subies par les armateurs d’Enkhuizen (op. cit., p. 199).
34 Jaap Bruijn, « Koopvaart in de tweede en derde Engelse oorlog », Bijdragen Mededelingen van de Geschiedenis der Nederlanden, 90, n° 3, 1975, p. 411.
35 Sur le marché bordelais, les quantités vendues de harengs et de sardines s’équilibraient souvent, un poisson prenant le relais de l’autre en cas de pénurie (Ch. Huetz de Lemps, op. cit., p. 399 et 408-409).
36 R. Willemsen, op. cit., 1988, p. 52-53.
37 Frauke Röhlk, « Schiffart und Handel zwischen Hamburg und den Niederlanden in der zweiten Hälfte des 18. und zu Beginn des 19. Jahrhunderts », Vierteljahrschrift für Sozial- und Wirtschaftgeschichte, Beihefte n° 60, Wiesbaden, 1973, annexe XI, p. 2.
38 La valeur de la pêche du hareng à Enkhuizen s’élevait encore à 200-300 000 florins au XVIIIe siècle, en net recul cependant avec les résultats de cette activité en 1669, à la hauteur d’environ un million de florins (R. Willemsen, op. cit., 1988, p. 52 et p. 92).
39 C’était le cas de Dirk Haak, crédité d’un revenu annuel moyen d’environ 13 000 florins en 1742. L’inventaire de ses biens, quand il décéda six ans plus tard, révéla qu’il possédait des parts dans des navires harenguiers pour un total de près de 19 000 florins soit 19 % de sa fortune estimée (Katia Bossaers, « Van Kintsbeen aan ten staatskunde opgewassen »: Bestuur en bestuurders van het Noorderkwartier in de achttiende eeuw, La Haye, Hollandse Historische Reeks 25, 1996, p. 177 et p. 180).
40 R. Willemsen, op. cit., 1988, p. 57.
41 Vingt-huit compagnies armant des navires pour la pêche du hareng au départ d’Enkhuizen sont ainsi mentionnées pour la période comprise entre 1775 et 1780, si l’on se réfère à un registre des buisses ayant obtenu du conseil urbain l’autorisation de naviguer (Archives de Frise occidentale (désormais WFA), Oud-Archief Enkhuizen (désormais OAE) 1151).
42 Ces trois-mâts, suffisamment larges à la fin du XVIe siècle pour jauger jusqu’à 160 tonneaux, virent leur taille diminuer ensuite (K. Davids, op. cit, 2008, p. 89).
43 R. Willemsen, op. cit., 1988, p. 52.
44 P. Boon, op. cit., 1996, p. 102, p. 184-186, p. 190-191.
45 A. van Vliet, op. cit., 1994, p. 81.
46 Alain Cabantous, « Mutations économiques et sociales de Dunkerque pendant la Guerre d’Amérique », Revue du Nord, 246, juillet-août 1980, p. 581-582. Les armateurs de la ville virent leurs initiatives couronnées de succès, avec un apogée de la pêche morutière en 1782 (ibid., p. 584).
47 Au cours des années 1643-45, les marchands de la ville auraient exporté en France pour 334 500 florins de produits (R. Willemsen, op. cit., p. 79-80). Ce chiffre est à rapprocher des résultats globaux des Provinces-Unies en 1645 : une très faible partie des 21 445 520 livres tournois de valeur expédiées vers la France, mais près de 92 % du montant des produits de la pêche concernées par ce flux (Jonathan I. Israel, The Dutch Republic: its Rise, Greatness and Fall 1477-1806, Oxford, Clarendon Press, 1995, p. 286).
48 Jan Teunis Bremer, « Een Enkhuizer zouthaalder uit de 17e eeuw », Steevast, 2, 1980, p. 28-31.
49 On peut se reporter au tableau du produit moyen des Convooien et Licenten de toutes les amirautés des Provinces-Unies, dressé par Clé Lesger pour la période 1589-1670 (Handel in Amsterdam ten tijde van de Opstand. Kooplieden, commerciële expansie en verandering in de ruimtelijke economie van de Nederlanden ca. 1550-ca. 1630, Hilversum, Verloren, 2001, tableau 2.7 p. 97).
50 Harold Edward Becht, Statistische gegevens betreffende den handelsomzet van de Republiek der Vereenigde Nederlanden gedurende de 17e eeuw (1579-1715), La Haye, Boucher, 1908, tableau 3.
51 Les différents rendements du paalgeld en Frise occidentale ont été assemblés par R. de Vries (op. cit., 1987, tableau 5, p. 48).
52 Selon l’analyse menée par Clé Lesger (op. cit., 1993, p. 185-217). La province d’Overijssel et la Baltique s’imposaient comme les destinations favorites des exportations d’Enkhuizen en 1545, dont la presque totalité consistait en produits alimentaires, animaux sur pied et produits bruts.
53 R. de Vries, op. cit., 1987, table 3, p. 43.
54 L’étude de référence dans ce domaine demeure la thèse de Wilma Gijsbers (Kapitale ossen. De internationale handel in slachtvee in Noordwest-Europa (1300-1750), Hilversum, Verloren, 1999).
55 R. Willemsen, op. cit., 1988, p. 64 à p. 66. L’auteur situe l’apogée d’Enkhuizen pour ce trafic dans les années 1595 et 1597, la part des navires de la ville représentant 16 % du total à destination de la Baltique. La valeur moyenne des envois vers l’Est dans les années 1659-1665 se montait encore à environ 450 000 florins par an (ibid., p. 80).
56 Sur les réserves à observer à l’égard des enregistrements de navires à la douane du Sund, je renvoie à la synthèse effectuée par Pierrick Pourchasse (Le commerce du Nord. Les échanges commerciaux entre la France et l’Europe septentrionale au XVIIIe siècle, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2006, p. 37-40).
57 Le processus de contraction interne de l’économie hollandaise au profit d’Amsterdam est une idée forte développée par Johan de Vries à propos du déclin de la république au XVIIIe siècle (op. cit., p. 40-43).
58 Le commerce des bœufs danois passa ainsi d’Enkhuizen à Amsterdam en 1651 (Diederik Aten, « Als het gewelt comt… »: politiek en economie in Holland benoorden het IJ, 1500-1800, Hilversum, Verloren, 1995, p. 67).
59 C. Lesger, op. cit., 1993, p. 190-202.
60 Joannes Petrus Sigmond, Nederlandse zeehavens tussen 1500 en 1800, Amsterdam, De Bataafsche Leeuw, 1989, p. 132-133.
61 P. Boon, op. cit., 1996, p. 195.
62 Paul van Royen, Zeevarenden op de koopvaardijvloot omstreeks 1700, Amsterdam, De Bataafsche Leeuw, 1987, p. 47. L’auteur justifie, entre autres, son jugement très sévère par l’absence de notaire spécialisé dans les affaires maritimes à Enkhuizen, à la différence des villes voisines.
63 R. Willemsen, op. cit., 1988, p. 81. Pour la période 1778-1806, 6 058 navires néerlandais accostèrent à Hambourg, dont 355 en provenance d’Enkhuizen. Ce port aurait envoyé 12 navires en moyenne par an vers le port de l’Elbe à cette période.
64 Luuc Kooijmans écrit que la flotte de commerce de cette ville passa de 145 unités en 1681-1690 à 50 en 1710-1720 (Onder regenten. De elite in een Hollandse stad. Hoorn, 1700-1780, Amsterdam, De Bataafsche Leeuw, 1985, p. 18).
65 J.W. Loots, op. cit., p. 25. L’auteur s’appuie sur une enquête réalisée en 1816-1819.
66 R. de Vries, op. cit., 1987, p. 50.
67 Ibid., p. 52. La localisation originelle de ces chantiers se trouvait le long des ports qui s’étendaient de la tour de Drommedaris au Waaigat, jusqu’à remonter très au nord le long des murailles de la ville. On peut consulter l’annexe 3, où sont localisés les différents ports de la cité.
68 WFA, OAE 263, 3 juin 1718. La liste de ceux qui participaient financièrement aux travaux sur les ports comprend le nom des hommes à la tête de ces quatre chantiers navals.
69 WFA, OAE 301, 3 décembre 1737. Ayant reçu des bourgmestres de la ville la mise à disposition de ce chantier, Rijkert Koek fut astreint au paiement d’une taxe de vingt florins.
70 Jan Swart sollicita, en 1737, l’autorisation de faire construire son nouveau navire à Amsterdam. Il avançait deux justifications : le nombre réduit de chantiers à Enkhuizen ainsi que leur volonté de travailler encore selon les anciennes méthodes (WFA, OAE 266, 2 août 1737).
71 WFA, OAE 261, 19 décembre 1705.
72 WFA, OAE 264, 17 janvier 1720.
73 Quelques informations dispersées confortent cette idée, à l’instar de l’autorisation donnée à Claas Coster de réduire l’espace occupé par son commerce de tonnellerie, afin d’améliorer le confort de son habitation (WFA, OAE 303, au 10 avril 1758).
74 La chambre d’Enkhuizen connut une situation financière précaire dans les premiers temps (Ruben Schalk, Gelderblom Oscar et Jonker Joost, « Schipperen op de Aziatische vaart. De financiering van de VOC kamer Enkhuizen, 1602-1622 », Bijdragen Mededelingen van de Geschiedenis der Nederlanden, 127, n° 4, 2012, p. 3-27).
75 R. Willemsen relève 358 noms pour Enkhuizen (op. cit., 1988, p. 84).
76 Ibid., p. 85. L’auteur met aussi en valeur l’augmentation du tonnage moyen des navires entre la fin du XVIIe siècle et le premier quart du siècle suivant (graphique III-2, p. 86).
77 Daniëlle van den Heuvel, « Bij uijtlandigheijt van haar man ». Echtgenotes van VOC-zeelieden, aangemonsterd voor de kamer Enkhuizen (1700-1750), Amsterdam, Aksant, 2005, p. 28.
78 Jaap Bruijn, Femme Gaastra, Ivo Schöffer, Dutch-Asiatic Shipping in the 17th and 18th centuries, La Haye, M. Nijhoff, RGP n° 15, 1987, volume 1, p. 53.
79 Thierry Allain, « Anthony Bartelink, portrait d’un bourgeois hollandais au Siècle des Lumières », Revue du Nord, 91, n° 379, janvier-mars 2009, p. 103-121.
80 Une présentation exhaustive étant impossible, je signale les inventaires de deux des régents les plus puissants de la ville : Andries van Vossen, mort en 1698 (WFA, OAE papiers de famille 726/1740, pochette n° 3) et Everhard Pan, disparu en 1794 (ibid., 798/1359d, pochettes 27 et 28).
81 Archives d’État de Hollande du nord (désormais RANH), Haarlem, collection Semeijns/De Vries/Van Doesburgh, n° 677.
82 Femme Gaastra, « Heren profiteren. Het aandeel van Hoorn en Enkhuizen in de rijkdom van de VOC-dienaren in Azië in de achttiende eeuw », Steevast, 25, 2003, tableau n° 1, p. 7. Les sommes concernées par ces assignations furent beaucoup moins importantes pour une ville comme Hoorn.
83 Ibid., p. 8. On retrouve sans surprise des représentants du patriciat de la ville : Diederik Arnold de Vries empocha 31 444 florins pour ces quatre années, Jan Pan reçut de son côté 23 343 florins.
84 D. van den Heuvel, op. cit., 2005, p. 22-28.
85 Ibid., p. 29 et p. 48-53.
86 Henk van Dijk et Daniel Jeen Roorda, Het patriciaat in Zierikzee tijdens de Republiek, Middelburg, Mededelingen van het Koninklijke Zeeuwsche Genootschap der Wetenschappen, 1979, p. 66-69. Les plus grosses fortunes de la ville ne se retrouvèrent plus, après 1741, dans les secteurs productifs mais dans les activités financières.
87 Les registres fiscaux de la personele quotisatie levée en 1742 semblent constituer une source de choix. Mais cet impôt se distingue par une assiette extrêmement réduite, seulement acquitté par ceux qui gagnaient 600 florins. À Hoorn par exemple, 407 chefs de famille étaient concernés, soit 7 % de la population de la ville (L. Kooijmans, op. cit., 1985, p. 25). Cette source comporte en outre l’inconvénient de ne fournir qu’un point observation isolé dans le siècle.
88 Ruud Liesker et Wantje Fritschy, Gewestelijke financiën ten tijde van de Republiek der Verenigde Nederlanden, volume IV, Hollande (1572-1795), La Haye, Instituut voor Nederlandsche Geschiedenis, 2004, p. 360-361.
89 La base de calcul pour la répartition des couples était la suivante : pour les 30 florins, une fortune de plus de 12 000 florins ; pour les 15 florins, une fortune entre 6 000 et 12 000 florins ou bien des revenus entre 400 et 800 florins ; pour les 6 florins, une fortune entre 2 000 et 6 000 florins ou bien des revenus entre 200 et 400 florins. Ceux qui payaient 3 florins possédaient moins de 2 000 florins ou bien formaient un couple dont l’un des deux membres résidait à l’extérieur. Simon Hart a effectué une mise au point sur cette source (« Een sociale structuur van de Amsterdamse bevolking in de 18e eeuw », dans Geschrift en Getal, Dordrecht, Hollandse Studiën 9, 1976, p. 183-187).
90 J. de Vries et A. van der Woude, op. cit., 1995, p. 719. Mais des disparités pouvaient exister entre les villes, qui ne furent pas toutes concernées par l’augmentation des prix.
91 Ce fut le cas pour l’impôt sur les sépultures à Leyde, dans le dernier quart du XVIIIe siècle (Gerard Pot, Arm Leiden. Levensstandaard, bedeling en bedeelden, 1750-1854, Hilversum, Verloren, 1994, p. 144 et annexe 2-5).
92 Ibid., p. 188. Les pourcentages suivants ont été calculés à partir du tableau dressé par S. Hart : 81 % en 1701-05 et 1746-50 puis 77,8 % en 1776-80 pour les couples de la catégorie « pro deo », donc exemptés de taxe car trop peu fortunés.
93 WFA, DTB Enkhuizen, microfiches 98 (pour 1715) et 103 (pour 1767).
94 À Delft, ceux qui payaient le montant le plus élevé pour l’impôt sur les sépultures, organisé comme celui sur les mariages, prirent une grande importance à partir des années 1760 (Thera Wijsenbeek-Olthuis, Achter de gevels van Delft. Bezit en bestaan van rijk en arm in een periode van achteruitgang (1700-1800), Hilversum, Verloren, 1987, p. 115-116).
95 Ibid., p. 183. Les couples inscrits dans la quatrième classe et payant six florins, devaient disposer de revenus annuels inférieurs à 200 florins et / ou d’un capital inférieur à 2 000 florins.
96 NA, États de Hollande et Frise de l’ouest, volumes n° 2201 à 2233.
97 Toutes ces données chiffrées sur la population des villes sont extraites de : Piet Lourens et Jan Lucassen, Inwoneraantallen van Nederlandse steden ca. 1300-1800, Amsterdam, NEHA, 1987.
98 Idem, volumes n° 2206 (novembre 1685), n° 2209 (mai 1699) et n° 2215 (1729). Jan Meun devient d’ailleurs procureur de la ville d’Enkhuizen en 1738 (WFA, OAE 364). Deux autres successions familiales semblent pouvoir être également constituées, autour d’Arnoldus de Vries et d’Abel van der Willige.
99 WFA, OAE 273, 24 mars 1775.
100 Au Havre, la reconversion fut à ce point réussie que le faible poids démographique de la ville sembla déconnecté d’une importance économique rehaussée (J. Meyer, op. cit., p. 77-78).
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Enkhuizen au xviiie siècle
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