Du déclassement au déclin

p. 15-24


Texte intégral

En nous promenant dans la ville, nous trouvâmes celle-ci dans un déclin attristant et profond. Les maisons les plus belles étaient partout détruites, et celles qui existaient encore menaçaient de s’écrouler ou se trouvaient isolées, comme sanglotant à l’écart dans un cimetière. De grandes prairies herbeuses, où les bœufs, les chevaux ou les moutons se prélassaient s’offraient à notre regard, là où jadis s’élevaient de fiers bâtiments ; les magasins de celle qui fut autrefois la si florissante Compagnie des Indes orientales n’existent plus, à l’exception du bâtiment d’une famille vivant la plupart du temps à Leyde et qui y entrepose encore une voiture et des chevaux […], la pêche côtière ne rapporte presque plus rien ; et la pêche du hareng est presque toute entière tombée en ruine […]1.

1Ce récit sans concession effectué dans le premier quart du XIXe siècle par deux Néerlandais laisse peu de doutes, en apparence, quant à la réalité du déclin d’Enkhuizen. Jacob van Lennep (1802-1868), bien connu par la suite pour ses romans historiques et son ami Dirk van Hogendorp (1797-1845), avaient entrepris un voyage à pied à travers la Hollande durant l’été 1823. À travers leur texte, ils se faisaient l’écho des changements brutaux qu’avait connu cette ville portuaire de Hollande du nord dans les siècles précédents. Le commerce baltique, mais surtout la pêche du hareng, assurèrent sa prospérité au XVIe et XVIIe siècle. La ville, qui fut un temps un port incontournable de Hollande après Amsterdam, figurait alors parmi les espaces les plus dynamiques des Provinces-Unies. Le repli qui suivit n’en fut que plus brutal. Son ampleur a en outre été soulignée par de nombreux historiens2. Le XVIIIe siècle fut synonyme, pour cette ville, d’une léthargie durable. Bien des villes de la province de Hollande connurent un tel phénomène au Siècle des Lumières, mais nulle part ailleurs la diminution de population ne fut aussi brutale et irrémédiable. La première partie du siècle suivant confirma cette évolution, et rend crédible le sombre tableau dressé par les deux voyageurs de 1823. Un certain nombre d’éléments ne laissent pas, cependant, d’interpeller l’historien et même le linguiste.

 

2Le terme néerlandais employé par Jacob van Lennep et Dirk van Hogendorp pour désigner les infortunes d’Enkhuizen est en effet celui de verval. Transposé en français, il suggère davantage une « décadence » qu’un « déclin ». Pouvait-on vraiment qualifier la position occupée par la ville, à partir du dernier quart du XVIIe siècle, de décadente ? Il est évident qu’il faudrait alors joindre au phénomène qui nous intéresse un contenu moral voire affectif, tout en privilégiant l’aspect interne de la crise. Les difficultés économiques et démographiques de la ville, que le passage cité plus haut s’ingénie à mettre en scène, ne sauraient être abordées de cette façon-là. D’autres termes conviennent sans doute mieux à la situation. Si le mot néerlandais ondergang renfermait un sens trop extrême et ne pouvait donc prétendre à la description d’une situation générale, achteruitgang ou neergang offraient la possibilité d’évoquer un phénomène de repli voire de contraction s’inscrivant dans la longue durée. La richesse sémantique de la langue néerlandaise permet donc de lever le voile sur la complexité de la notion de déclin, puisque cette dernière se déploie différemment en fonction de l’ampleur et de la relation à autrui. C’est tout un champ de réflexion qui s’ouvre ainsi devant nous.

3Les historiens européens n’ont pas manqué, de leur côté, de prendre leurs distances avec une vision étroite et stéréotypée du déclin urbain. Loin d’y voir un processus forcément négatif, Fernand Braudel a insisté sur son caractère d’adaptation à une conjoncture changeante. Le retrait des banquiers génois du marché de la dette publique espagnole ne doit donc pas être perçu comme un signe d’affaiblissement économique. Selon son analyse, il s’agirait plutôt d’un témoignage de prudence3. D’autres auteurs ont rappelé à quel point il ne fallait pas conclure trop vite, quand il existait, à l’irréversibilité du repli. Alain Cabantous relève une alternance de « phases de repli et de croissance » dans les petites villes portuaires de la France, alors que Dunkerque fut en mesure de remplacer la pêche du hareng par celle de la morue4. L’exacte portée du phénomène a également suscité la réflexion, provoquant la floraison d’un certain nombre de travaux qui s’attachèrent à distinguer le déclin absolu du déclin relatif5. De surcroît, le processus de déclassement économique ne s’est jamais soldé, de façon mécanique et irrémédiable, par l’abaissement du niveau de vie des habitants de la ville6.

4Particulièrement sensible à ces distinctions, l’historiographie néerlandaise a ménagé une place essentielle à la problématique du déclin depuis près de soixante ans. Il était en effet de bon ton, jusqu’en 1949, d’opposer de façon simplifiée un « âge d’or » à une période de déclin prononcé au XVIIIe siècle. La dichotomie ainsi obtenue ne laissait aucune place à la nuance géographique ou sectorielle, et permettait au passage de valoriser un « Siècle d’or » au caractère magique. Dans sa leçon inaugurale de 1949, Johannes Gerard van Dillen appelait à une prise de distance à l’égard des témoignages des contemporains ainsi qu’un réexamen minutieux du déclin à la lumière des transformations des structures économiques mondiales7. Son vœu fut exaucé par Johan de Vries dont la thèse, soutenue dix ans plus tard, a relancé avec beaucoup de succès une série d’interrogations sur la nature exacte de l’évolution économique des Provinces-Unies8. L’auteur y prenait le contre-pied de l’opinion alors couramment admise selon laquelle le pays aurait connu une période de difficultés profondes et généralisées au XVIIIe siècle. Il a montré au contraire qu’il fallait établir une distinction entre l’évolution du commerce et de la navigation d’un côté, et l’industrie de l’autre. Les premiers ne connurent en effet qu’un déclin relatif, alors que pour la seconde il convenait de parler de déclin absolu9. Les conséquences sociales de ces mouvements auraient ainsi conservé toute leur nocivité, sans empêcher cependant la croissance d’activité du secteur financier10. Un certain nombre de chercheurs, néerlandais ou américains, ont depuis lors investi ce champ de réflexion.

5Ils ont contribué à centrer les débats scientifiques sur la chronologie de l’affaiblissement économique de la République. Alors que Johan de Vries avançait l’idée d’une stabilisation voire d’une stagnation pendant presque tout le XVIIIe siècle, d’autres auteurs ont placé le fort recul de l’économie néerlandaise bien avant 1780. Ce fut en particulier le cas de Jan de Vries, pour qui la période la plus difficile prit place entre 1670 et 1750, suivie d’un certain rétablissement11. J.C. Riley publia, la même année, un plaidoyer en faveur d’une croissance économique continue entre 1695 et 1805. Sa base statistique était constituée par le nombre de passagers ayant emprunté un coche d’eau12. Dans un article publié peu de temps après, Jan Luiten van Zanden a entrepris de faire le point sur le dossier. Son analyse de l’évolution du niveau de revenu par tête, ainsi que de l’évolution de la production et des revenus réels, l’a conduit à se déterminer en faveur de la thèse défendue par Johan de Vries13. Ce n’est pas l’avis de Jonathan Israel, qui a soutenu, de son côté, l’idée d’une évolution négative et puissante de nombreux indicateurs économiques à partir des années 1720 et 1730. Au passage, ses réflexions sur les difficultés économiques des Provinces-Unies au XVIIIe siècle lui ont permis de considérer d’un autre œil la navigation commerciale du siècle précédent, en interrogeant l’équilibre exact des bulk trades et rich trades14. Plus près de nous, les auteurs d’une somme synthétique sur l’économie néerlandaise entre 1500 et 1815 ont réaffirmé leur conviction que le moment le plus cruel de la crise se situait entre 1663 et 1714. Il se serait traduit par une adaptation ou un réajustement salutaire, permettant de conserver quelques secteurs dynamiques comme les transactions financières ou le commerce colonial15.

6Ces enquêtes sur la conjoncture économique possèdent des liens forts, surtout pour l’espace qui nous intéresse, avec l’histoire urbaine. Les travaux fondateurs de Charles Tilly ont notamment placé au premier rang les implications du dynamisme des cités dans la construction étatique en Europe occidentale16. Le sociologue et historien américain a d’ailleurs accordé une attention particulière aux villes des anciens Pays-Bas, faisant de leur capacité à concentrer capitaux et population les conditions de leur puissance et de leur rayonnement17. Plus précisément, l’articulation entre le déclin et la destinée des communautés urbaines forme depuis un certain nombre d’années une source de questionnements pour l’historiographie18. Nombre de chercheurs ont ainsi entrepris de saisir les manifestations de ce phénomène dans les villes sujettes aux transformations les plus brutales, comme c’est le cas de Leyde19. Les auteurs d’un ouvrage collectif consacré à cette ville ont cherché à mesurer les conséquences de cet apparent déclin. Certaines conclusions ont permis ainsi de rejeter l’idée d’un simple mécanisme de cause à effet. Dans le cas de cités soumises à de fortes tensions internes comme Haarlem entre 1747 et 1751, J.A.F. de Jongste a établi un lien étroit avec le déclin de l’industrie textile20. La ville d’Amsterdam elle-même, apparemment si florissante, n’a pas échappé à une réduction du nombre d’habitants entre 1795 et 181521. La lecture de ces études indiquait assez bien à quel point les difficultés pouvaient bouleverser une cité et sa communauté d’habitants. Le rôle de l’environnement s’annonçait d’emblée primordial. L’effacement d’une ville était souvent mis en relief par les performances des autres.

 

7Définitif ou temporaire, linéaire ou longtemps incertain, total ou partiel, le déclin serait donc essentiellement une affaire de déclassement22. La pesée du phénomène ne peut faire l’économie du rapport à l’autre. Les performances des autres villes et provinces ne se contentaient pas de donner du relief à la position d’Enkhuizen. Des acteurs extérieurs comme les voyageurs et les étrangers étaient également susceptibles de porter un regard différent sur le port du Zuiderzee. L’usage différencié de la langue permet, de cette façon, la multiplicité des discours au sujet de la ville. Les termes choisis pour décrire un événement ou une évolution ne sont pas le fruit du hasard, mais ils doivent plutôt être considérés comme les indices d’un point de vue particulier. Les récits des voyageurs sont ainsi les réceptacles naturels de l’expression d’un jugement, produit plus ou moins conscient d’une vision héritée23.

8Observons ce qui retint surtout l’attention de Van Lennep et de Van Hogendorp. On les voit principalement intéressés par la contraction de l’espace urbain ainsi que par la crise des activités halieutiques à Enkhuizen. Ayant abordé cette ville avec l’image d’une cité qui s’était vigoureusement développée au XVIIe siècle grâce à la pêche du hareng, ils ne pouvaient naturellement qu’être stupéfaits par la situation de 1823. L’explication qui leur vint à l’esprit semblait évidente : la pêche hauturière avait cessé d’être un moteur dynamique pour la prospérité de la ville. Savaient-ils qu’Enkhuizen accueillit, jusqu’en 1795, une des chambres de la Compagnie des Indes Orientales parmi les plus prospères ? Est-on certain que la population qui resta dans la ville était condamnée à l’appauvrissement ? Enkhuizen ne joua-t-elle aucun rôle dans l’histoire politique tourmentée des Provinces-Unies au XVIIIe siècle ? Aucun de ces éléments d’appréciation n’apparaît dans leur description d’Enkhuizen. Les deux voyageurs semblent, en définitive, prisonniers de la perception qu’ils avaient de la ville avant d’y venir. L’image qu’ils nous donnent du déclin d’Enkhuizen n’est donc peut-être pas totalement recevable. Leurs impressions trouvent pourtant un écho dans une relation de voyage publiée près d’un demi-siècle plus tard par un Français. Henry Havard parcourut en effet la Hollande du nord avec le projet de visiter les villes portuaires du Zuiderzee, mais le titre même de son ouvrage indique assez bien la force des préjugés qui l’animaient24. Enkhuizen ne serait qu’une de ces « villes mortes » parmi d’autres, à peine distinguée par la moindre gravité de sa décrépitude25. Le retour des mêmes impressions, à plus d’un demi-siècle d’intervalle, peut laisser penser à une confirmation du déclin irrémédiable de la ville. Mais il est également possible d’y déceler un discours figé à propos d’Enkhuizen. La référence à la brutale dégringolade de la ville ainsi qu’à la destruction d’une partie des quartiers jadis florissants constitueraient de cette façon un passage obligé pour tout voyageur se présentant sur les berges du Zuiderzee.

 

9Il n’est pas certain que les habitants, de leur côté, aient été en mesure de nous fournir un tableau exact de leur cité en proie aux difficultés. Fruit d’une interaction sans cesse renouvelée entre affaiblissement de l’intérieur et rapport à l’autre, la notion de déclin sollicitait en effet l’image de soi. Confrontée à un tournant décisif de son destin, comment la communauté urbaine aurait-elle pu faire l’impasse sur un questionnement identitaire ? L’identité collective, ici d’une communauté urbaine, s’attache en effet à promouvoir les signes de permanences et d’intemporalité alors même qu’elle est souvent affaire de construction sans cesse renouvelée sous le poids des événements26. C’est la tension entre permanence et construction qui doit ici constituer notre angle d’approche du thème de l’identité, par ailleurs si répandu dans la recherche contemporaine en sciences humaines et sociales. Les transformations de l’économie ainsi que de la société urbaine semblant indéniables à Enkhuizen, peut-on en effet envisager qu’elles n’aient eu aucun impact sur l’identité, réelle ou imaginée, de la ville ? Si l’on admet, avec Alex Mucchielli, que l’identité est « un ensemble de significations […] apposées par des acteurs sur une réalité physique et subjective, plus ou moins floue, de leurs mondes vécus », il faut reconnaître que le déclassement de la ville était de nature à bouleverser ces significations27. D’autres villes portuaires connurent d’ailleurs, au cours de leur histoire, des recompositions identitaires dictées par la nature des activités et leurs transformations. Raymonde Séchet évoque un renouvellement d’image et l’« établissement de nouveaux rapports à la mer pour les grands ports militaires français au vingtième siècle »28. En dehors de toute considération conjoncturelle, la qualité de ville maritime dotée d’un port était également susceptible de conduire ses habitants à « instrumentaliser l’espace océanique afin de signifier aux contemporains et à la postérité l’originalité du site »29. Située à l’extrémité de la Frise occidentale, entourée de terres gagnées sur l’eau, Enkhuizen n’était pas une ville de pleine terre. Il est probable que sa situation a pesé sur la définition de son identité30.

10À l’heure du reflux de l’importance économique de son port cette identité pouvait-elle demeurer immuable ? La quête d’une explication pour le déclin pouvait conduire les habitants de la ville à s’interroger sur les caractères spécifiques de leur cité. Cela pourrait présider, au XVIIIe siècle, à un questionnement identitaire de grande ampleur. Le déclin offrirait peut-être, en outre, l’opportunité d’une réappropriation du passé et du présent par la communauté urbaine. Celle-ci n’a-t-elle pas été tentée d’expliquer le désastre par l’effacement des anciennes valeurs ? À condition d’en avoir une pleine conscience ou bien de les placer en pleine lumière, ces valeurs n’étaient-elles pas en mesure de faire naître un nouvel essor ?

 

11Davantage que le déclin à proprement parler, ce sont donc les implications de ce phénomène qui ont retenu ici notre attention. Le modèle croissance/déclin s’accommode mal, du reste, de l’évolution socio-culturelle d’une ville. Ces catégorisations conviennent mieux aux destins économiques. Il faudrait parler ainsi de décrochage, de repli, de difficulté voire de déclassement. Dans ces conditions, une réflexion sur le lien entre l’expérience de ces phénomènes par la communauté urbaine et son identité propre acquérait toute sa légitimité. Tout en se chargeant, à l’occasion, d’une complexité nouvelle puisque la portée exacte de ces difficultés, ainsi que leur pesée par les contemporains, étaient susceptibles de donner un tour particulier au déclin d’Enkhuizen, et donc à son impact. On ignore également les capacités exactes de réaction du corps concerné, ainsi que le niveau de conscience de l’identité collective de la ville. Néanmoins, c’est l’hypothèse d’un bouleversement profond de cette identité qui a guidé notre travail. À l’occasion d’un déclin brutal, le travail de questionnement de la mémoire a peut-être recueilli un surplus d’intérêt, devenant à la fois plus urgent et éminemment vital. Les bouleversements induits par le déclin d’Enkhuizen ont-ils contribué à façonner une nouvelle identité urbaine au XVIIIe siècle ?

 

12Notre objet-problème dépasse en tout cas le simple cadre du déclin d’une ville. La pesée de cet événement est naturellement nécessaire, mais ce sont davantage ses interactions avec l’identité collective telle qu’elle a été vécue par les habitants de la ville qui doivent retenir notre attention. Il faudra donc se garder d’un certain nombre de dangers, à commencer par celui d’un exposé sur les difficultés d’Enkhuizen au XVIIIe siècle. Le recul de la ville a, du reste, déjà été analysé il y a une vingtaine d’années31. Les auteurs des deux ouvrages parus quasi simultanément ont choisi la longue durée afin de mieux peindre le basculement de conjoncture dans le dernier tiers du XVIIe siècle. Il en ressort une vision quelque peu stéréotypée du destin de la ville, le déclin succédant de façon logique à la prospérité. On peut donc être gêné par l’aspect mécanique des démonstrations opérées. Il apparaît en outre que les auteurs se sont attachés à une partie seulement des questionnements qu’appelait le destin d’Enkhuizen au XVIIIe siècle. L’analyse de l’effondrement du nombre d’habitants ainsi que du recul de certains secteurs d’activité a ainsi été privilégiée. R.J. de Vries a, par ailleurs, tenté une incursion du côté de la structure spatiale de la ville. Aucune de ses études n’a abordé, en revanche, le thème de l’identité d’Enkhuizen. Cela peut surprendre, dans la mesure où le thème du déclin a exercé une réelle attraction sur les historiens de la ville. Un autre auteur s’est d’ailleurs livré à une mise au point sur la situation de la ville dans la première moitié du XIXe siècle, en orientant explicitement sa réflexion vers l’impact des difficultés sur la cité32.

13La problématique définie plus haut condamnait de la même façon toute entreprise se rattachant à une monographie urbaine. Ce n’est pas la présentation de la ville au cours d’une période de repli qui nous intéressait. On serait d’ailleurs fort embarrassé pour définir avec précision les dates de début et de fin de ce repli. Le travail projeté devait donc s’éloigner autant que possible de la tentation de l’exhaustivité, des pans entiers de l’histoire urbaine étant condamnés à rester dans l’ombre. Loin de vouloir nous conduire à une étude complète et détaillée de l’objet « Enkhuizen » au XVIIIe siècle, l’articulation déclin/identité proposait au contraire de sélectionner certaines informations de l’histoire de la cité. La structure du territoire urbain, la composition de la société qui l’occupait, mais également les fêtes publiques paraissaient mériter un intérêt accru. Cette sélection ne devait être guidée que par le souci d’établir les liens unissant les deux phénomènes.

14Le choix de la périodisation ne doit rien au hasard. Consacrée à un vaste XVIIIe siècle, l’étude devait nécessairement débuter à la fin de la période la plus faste de la prospérité de la ville, c’est-à-dire dans le dernier tiers du XVIIe siècle, tout en évitant autant que possible les perturbations de l’invasion française de 1672 et ses suites. Le début des années 1680 a donc été retenu comme un point de départ acceptable. Il permettait, au-delà du traité de Nimègue qui mit fin à la guerre entre la France et les Provinces-Unies en 1678, d’attendre la signature d’un accord entre les autres belligérants et de débarrasser la pêche hauturière de toute menace. La décision de retenir 1780 comme date ultime de notre étude répondait également à une volonté et à des impératifs précis. La fin de cette année-là marque en effet le début de la quatrième guerre anglo-hollandaise. Ce conflit allait porter un coup terrible au commerce colonial batave33. L’économie d’Enkhuizen ne parvint jamais à remonter la pente, sans oublier que les revers militaires et commerciaux déstabilisèrent le pays tout entier. Les Provinces-Unies furent alors précipitées dans une période agitée, prélude à la disparition de la République34. Il nous a donc semblé opportun de privilégier un contexte institutionnel inchangé, afin de favoriser l’analyse des situations. Si les bornes chronologiques de notre étude paraissent devoir beaucoup à l’actualité politique voire diplomatique de l’époque, il s’agit pourtant d’un sujet d’histoire socio-culturelle. Les considérations politiques et économiques, fonctionnant comme un arrière-plan, permettront de mieux comprendre les rapports de force ainsi que les choix effectués.

 

15L’étude s’organise en trois temps-forts. Une première partie se propose d’analyser le processus de déclin en lui-même, avant d’envisager dans une deuxième partie les recompositions qui ont pu affecter la ville et la communauté d’habitants puis d’ouvrir dans une dernière série de chapitres le dossier de l’identité collective à l’épreuve d’une conjoncture dégradée.

Notes de bas de page

1 Jacob van Lennep et Dirk van Hogendorp, Nederland in den goeden ouden tijd, zijnde het dagboek van hunne reis te voet, per trekschuit en per diligence van Jacob van Lennep en zijn vriend Dirk van Hogendorp door Noord-Nederlandsche provintiën in den jare 1823, édition établie par M.E. Kluit, Haarlem, Fibula-van Dieshoek, 1980, p. 32.

2 Selon Ad van der Woude, la population de la ville passa de 20 967 habitants en 1622 à 6 800 un siècle et demi plus tard (Het Noorderkwartier; een regionaal-historisch onderzoek in de demografische en economische geschiedenis van westelijk Nederland van de late Middeleeuwen tot het begin van de 19e eeuw, Wageningen, AAG Bijdragen 16, 1972, p. 102, p. 108-110, tableau 2.2 p. 114).

3 Fernand Braudel, Civilisation matérielle, économie et capitalisme, Paris, Armand Colin, 1979, volume III, p. 140-143.

4 Alain Cabantous, Dix mille marins face à l’océan. Les populations maritimes de Dunkerque au Havre aux XVIIe et XVIIIe siècles (vers 1660-1794). Étude sociale, Paris, Publisud, 1991, p. 95-97. L’économie havraise semble avoir été affectée par un déclin progressif, avant de redémarrer vigoureusement grâce au grand commerce colonial (Jean Meyer, « Les paradoxes du succès havrais », dans André Corvisier (éd.), Histoire du Havre et de l’estuaire de la Seine, Toulouse, Privat, 1983, p. 80-83).

5 Les villes allemandes des XVIIe et XVIIIe siècles connaîtraient, selon Étienne François, des fortunes diverses en terme de nombre d’habitants (« Stagnation, régression, reconversion : les « villes en déclin » de l’espace allemand, 1600-1800 », Histoire, économie et société, 8, 1989, p. 63).

6 Les habitants de Chartres vivraient mieux au temps du déclin (Benoît Garnot, Un déclin : Chartres au 18e siècle, Paris, CTHS, Mémoires de la section d’histoire moderne et contemporaine n° 7, 1991, p. 229). Une polarisation sociale croissante n’aurait pas empêché Anvers de connaître les transformations de la culture matérielle à l’œuvre ailleurs en Europe (Bruno Blondé, « Cities in Decline and the Dawn of a Consumer Society. Antwerp in the 17th-18th centuries », dans Bruno Blondé, Eugénie Briot et Natacha Coquery (éd.), Retailers and Consumer changes in Early Modern Europe. England, France, Italy and the Low Countries, Tours, Presses Universitaires François Rabelais, 2005, p. 37-52).

7 Ces conceptions ont été réaffirmées par la suite dans un ouvrage de synthèse paru après la disparition de J.G. van Dillen (Van Rijkdom en regenten. Handboek tot de economische en sociale geschiedenis van Nederland tijdens de Republiek, La Haye, M. Nijhoff, 1970, p. 498-510).

8 Johan de Vries, De economische achteruitgang der Republiek in de achttiende eeuw, Leyde, Stenfert Kroese, 1959.

9 Ibid., p. 29-38, p. 83.

10 Jan Luiten van Zanden est revenu sur la pauvreté en Hollande au XVIIIe siècle, en la reliant à une distorsion du marché du travail (Arbeid tijdens het handelskapitalisme. Opkomst en neergang van de Hollandse economie. 1350-1850, Bergen, Octavo, 1991, p. 172).

11 Jan de Vries, « The Decline and Rise of the Dutch Economy, 1675-1900 », dans Technique, Spirit, and Form in the Making of the Modern Economies. Essays in Honor of William N. Parker, Greenwich, 1984, p. 169-170.

12 James Riley, « The Dutch Economy after 1650: Decline or Growth? », The Journal of European Economic History, 13, 1984, p. 521-569.

13 Jan Luiten van Zanden, « De economie van Holland in de periode 1650-1805: groei of achteruitgang? Een overzicht van bronnen, problemen en resultaten », Bijdragen en mededelingen betreffende de geschiedenis der Nederlanden, 102, 1987, p. 562-609.

14 Jonathan Israel, Dutch Primacy in World Trade, 1585-1740, Oxford, Clarendon Press, 1989, p. 377-398.

15 Jan de Vries et Ad van der Woude, Nederland 1500-1815. De eerste ronde van moderne economische groei, Amsterdam, Balans, 1995, p. 773-785.

16 Charles Tilly, Coercion, Capital, and European States, AD 990-1990, Cambridge Mass., Basile Blackwell, 1990, chapitres 1 et 2.

17 Ibid., p. 47-54.

18 P. O’Brien propose une vaste réflexion sur le contenu et le rythme de « l’âge d’or » dans trois villes importantes de l’Europe du nord-ouest, discutant l’existence de cycles pour le développement urbain (Patrick O’Brien, Derek Keene, Marjolein ‘t Hart et Herman van der Wee (éd.), Urban Achievement in Early Modern Europe. Golden Ages in Antwerp, Amsterdam and London, Cambridge, Cambridge University Press, 2001, p. 3-35).

19 La population de la ville diminua de moitié en un demi-siècle (Herman Diederiks, Dirk Jaap Noordam et Heiko Tjalsma (éd.), Armoede en sociale spanning. Sociaal-historische studies over Leiden in de achttiende eeuw, Hilversum, Hollandse Studiën n° 17, 1985, p. 10).

20 Jan Arie Frederik de Jongste, Onrust aan het Spaarne. Haarlem in de jaren 1747-1751, La Haye, De Bataafsche Leeuw, 1984, p. 11-58.

21 Des auteurs comme Herman Diederiks ont déplacé la focale vers le rôle des migrations ainsi que l’occupation de l’espace urbain (Een stad in verval. Amsterdam omstreeks 1800, Amsterdam/Meppel, Amsterdamse Historische Reeks n° 4, 1982).

22 Le terme est employé par Gérald Chaix à propos de Cologne (« Cologne entre tradition et modernité 1500-1648 », dans M. Acerra, J-P. Poussou, M. Vergé-Franceschi et A.Zysberg (éd.), État, Marine et société. Hommage à Jean Meyer, Paris, Presses Universitaires de Paris-Sorbonne, 1995, p. 101). L’auteur retient comme critères le nombre d’habitants, le rayonnement économique et les ventes de livres lors des foires.

23 Toute perception renferme en elle-même un aspect dynamique, de nature à bouleverser l’image d’un espace ou d’une population, comme Karine Salomé l’a bien montré pour les îles bretonnes (Les Îles bretonnes. Une image en construction (1750-1914), Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2003, p. 121).

24 Henry Havard, La Hollande pittoresque. Voyage aux villes mortes du Zuiderzee, Paris, Plon, 1874.

25 « Si Enkhuizen est un vaste cimetière, Medemblik est un vrai tombeau » (ibid., p. 113).

26 Claude Levi-Strauss (éd.), L’identité. Séminaire interdisciplinaire, Paris, B. Grasset, 1977. On peut relire, en particulier, la conclusion rédigée par l’ethnologue et Jean-Marie Benoist. Cl. Levi-Strauss écrit que « l’identité est une sorte de foyer virtuel auquel il nous est indispensable de nous référer pour expliquer un certain nombre de choses, mais sans qu’il n’ait jamais d’existence réelle » (p. 332).

27 Alex Mucchielli, L’Identité, Paris, Presses Universitaires de France, 2002 (5e édition), p. 120.

28 Raymonde Séchet, « Les ports militaires : l’université et la mer pour une nouvelle image », dans Françoise Péron et Jean Rieucau (éd.), La maritimité aujourd’hui, Paris, L’Harmattan, 1996, p. 153-164.

29 Alain Cabantous, « La ville maritime aux XVIIe et XVIIIe siècles : un modèle original en Europe ? », Bijdragen tot de Geschiedenis, 84, 2001, p. 235.

30 Une carte de la fin du XVIIIe siècle de cette partie de la Hollande du nord, appelée Drechterland, se trouve en annexe 2.

31 Richtje de Vries, Enkhuizen 1650-1850. Bloei en achteruitgang van een Zuiderzeestad, Amsterdam, De Bataafsche Leeuw, 1987 ; René Willemsen, Enkhuizen tijdens de Republiek. Een economisch-historisch onderzoek naar stad en samenleving van de 16e tot de 19e eeuw, Hilversum, Verloren, 1988.

32 Jan Willem Loots, « Een bedroevend en diep verval. Enkhuizen in de eerste helft der negentiende eeuw », dans Zuiderzee-steden. Enkhuizen, Hoorn, Muiden en Harderwijk in de eerste helft van de negentiende eeuw, Amsterdam, Vrije Universiteit Amsterdam, 1985, p. 15-45.

33 En ce qui concerne la mise en perspective diplomatique et militaire de la période, je renvoie à la synthèse de Lucien Bély (Les Relations internationales en Europe, XVIIe-XVIIIe siècles, Paris, Presses Universitaires de France, 1998 (2e édition), p. 262-263, p. 628 et p. 641).

34 Pour une synthèse commode sur l’histoire des Provinces-Unies après 1780 : Simon Schama, Patriots and Liberators. Revolution in the Netherlands 1780-1813, Londres, Fontana, 1992 (1re édition 1977).


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