Éclats de langue : les listes
p. 81-100
Texte intégral
1« Des listes dans les ouvrages de Volodine on n’en trouve pour ainsi dire aucune. Pourquoi alors s’y attacher1 ? » Contrairement à ce qu’affirme Pascal Gibourg, des listes, dans les ouvrages de Volodine, on en trouve pléthore. Depuis Biographie comparée de Jorian Murgrave, premier opus paru, tous en possèdent, même si elles ne sont pas aussi longues, aussi spectaculaires, aussi nominales que dans Le post-exotisme en dix leçons, leçon onze, œuvre à laquelle Gibourg limite son étude, considérant que ses listes sont les seules recevables. Précisons. Fondée sur la réitération, la liste s’inscrit du côté de l’écart. Qu’il soit linguistique, stylistique ou générique, il saute aux yeux avant même qu’en soient saisis ses enjeux. Non seulement les listes sont un « mode particulier d’écriture2 » et « avec ce mode, c’est une tout autre manière de phraser qui est libérée, un tout autre rapport au nom qui est engagé3 » mais, surtout, « au statut ordinaire du signe dans toute chaîne signifiante, s’ajoute une forme spécifique de récurrence4 » qui « génère un surinvestissement de la langue5 ». La liste offre en effet à la langue la possibilité de miroiter, mais elle le fait de façon particulière et plurielle ; et l’on doit au foisonnement des listes post-exotiques mille éclats de langue insoupçonnés. Offrant une expérience de lecture différente (voire perturbante) qui engage inévitablement le lecteur dans une relation étroite à la langue, la liste, se dé-liant de la syntaxe phrastique pour lier autrement ses éléments constitutifs et se lier elle-même spécifiquement au contexte qui la borde, cette liste met aussi à nu, plus que d’autres traits stylistiques, le travail de l’écrivain sur la langue.
2Dans une conférence de facture énumérative, Jacques Roubaud, avec l’humour qu’on lui connaît, résume l’histoire littéraire de la liste en quelques lignes parmi lesquelles celles-ci :
@ 1 L’art de la liste est un art vieux. Il passe même pour être vétuste6.
@ 47 […] Qu’en est-il de la liste aujourd’hui ? N’est-ce pas une forme poétique triviale, trop élémentaire, naïve, dépassée7 ?
@ 48 Nous répondrons d’abord ceci : à l’époque moderne, la forme liste est beaucoup plus présente qu’on ne pense. Seulement, elle a tendance, par modestie, intimidation, ou fausse honte, à se cacher.
3Dans une étude consacrée à la « philosophie des listes » et abondamment nourrie de littérature, Bernard Sève se fait plus explicite rappelant que « depuis l’Ancien Testament ou l’Iliade et l’Odyssée, la littérature, au sens le plus étendu du terme, regorge de listes. La liste des écrivains “à listes” est interminable, de Chaucer à Rabelais, de Melville à Perec. L’Orient n’est pas en reste (Sei Shônagon, Saitô Tokugen), ni les littératures arabes (Les contes des mille et une nuits)8. » Avec un soupçon de provocation, il souligne également le paradoxe suivant : « Comment cette forme fruste de l’écriture, consistant simplement à aligner des mots ou à les ranger en colonnes, peut-elle hanter, de façon universelle semble-t-il, l’écriture littéraire et mythologique ? » Vertige de la liste répond amplement à cette question, puisque Umberto Eco, à l’image des auteurs extrêmement variés dont il souligne « la gourmandise de la liste9 », donne à lire lui aussi une recension particulièrement gourmande.
4Cette pratique ancestrale traversant tous les genres littéraires, Volodine10, quand il en fait usage, n’innove pas11 – du moins si l’on s’en tient à ce constat superficiel. Pour nous, la question qui se pose est donc celle des enjeux linguistiques et littéraires d’une écriture post-exotique des listes, voire en liste(s), lorsque l’écrivain « ne reproduit pas mécaniquement des arrangements préalables, mais effectue, par un acte de jugement, une opération sur la langue, en constituant une liste12 ».
Inventaire, ou presque
5C’est un fait, les listes chez Volodine abondent, verticalement ou à la file. Et qu’importe, puisque « si les listes sont plus aisément objectivables avec la typographie en colonne, elles ne cessent pas d’être des listes, lorsque la liste est linéarisée : dès qu’on est en capacité de dégager des principes d’organisation (de listage), on est dans une énumération ordonnée, et donc dans une liste13. » Bien qu’il soit à la fois tentant mais impossible de faire un recensement précis des listes volodiniennes et d’en établir la liste, on peut néanmoins en donner quelques caractéristiques sûres qui permettront de s’orienter dans ces dédales de mots, ces débauches de termes.
6Si nous faisons le choix de parler de liste chez Volodine à partir de cinq éléments14, de Biographie comparée de Jorian Murgrave à Terminus radieux, on en dénombre environ deux cent cinquante. Environ en effet, car le décompte exact n’est pas simple. Peut-on considérer comme une seule (grande) liste celles, plus petites, qui sont séparées par quelques paragraphes mais qui, à l’évidence, prennent sens dans et par leur complémentarité ? La « double » liste des odeurs, qui imprègnent les bâtiments du Blé Moucheté dans le « narrat » 23 de Des anges mineurs, est un exemple flagrant de cette ambiguïté. Et que faire des listes in absentia, évoquées sans être données à lire, comme celle de Minesse qui « se concentrait sur une liste de vocabulaire qu’elle voulait avoir apprise par cœur avant le soir » (AP, 111), ou celle de Maria Samarkande qui « murmurait des suites de nombres » (VO, 15), ou encore celle de Fabian Golpiez qui « mentalement révisai[t] la liste des arbres qui surplombaient la cour » (NS, 39) ? En outre, si les listes sont présentes dès le premier roman, dans celui-ci ainsi que dans les autres volumes parus chez Denoël, leur présence est assez discrète. Comme si l’écrivain en faisait alors un usage plus intuitif, il leur donne une apparence moins systém(at)ique qui ne leur ôte rien, toutefois, de leur complexité littéraire. À titre d’exemple, celle-ci qui égrène « [q]uelques bribes d’images » (BCJM, 121) issues d’un (mauvais) rêve de Jorian Murgrave, fait sous l’emprise d’une drogue administrée par ses geôliers :
[…] et ensuite, ensuite, en quelques secondes violentes comme des mouvements de faux, en quelques images successives et aboyantes
mon lit renversé par une force surgie de l’intérieur de la muraille
un hurlement de loup à la hauteur de mon oreille gauche
mon bras droit tout à coup s’allongeant dans une crampe insoutenable, mon bras démesuré s’enfuyant à travers la toile serrée des barbelés, s’en allant saigner contre ce qui avait remplacé si brusquement la lune, mon bras animé d’une vie propre, qui pinçait à plein visage la peau caillée de la lune, l’accrochait, la griffait, la déchirait à travers les lanières coupantes de la lucarne
et l’impression aussi que très loin dans la campagne quelque chose prend son envol tourbillonnaire face à la nuit en emportant de grands hectares de terre chaude
et la certitude que la lune est morte et que de grandes forêts flambent dans d’autres mondes
puis pour terminer, après ce déchaînement, le silence, comme une barque rejetée loin sur la plage et brisée, pétrifiée, immobile, couverte d’une toile brillante qui n’est ni de l’écume ni du sel. (BCJM, 123)
7En réalité, c’est à partir de 1990 et Lisbonne, dernière marge que les listes prennent de l’ampleur dans les textes de Volodine, qu’elles y acquièrent leur titre de noblesse et un droit de cité inaliénable – même si c’est Le post-exotisme en dix leçons, leçon onze qui leur donne une visibilité plus grande en raison à la fois du nombre élevé d’éléments qui constituent celles que l’on y lit, et de leur contenu qui fait écho à des listes réelles analogues. En 2007, Songes de Mevlido accentue encore cette visibilité en faisant usage de points qui ressemblent un peu à des puces (typographiques).
8Pour ce qui est de l’ampleur de ces listes15, elle varie de cinq éléments (passim) à trois cent quarante-trois, nombre des titres que l’on trouve dans la bibliographie désormais célèbre qui clôt Le post-exotisme en dix leçons, leçon onze. En réalité, quelques listes seulement ont à ce jour une grande ampleur et, exception faite de cette bibliographie post-exotique, on dénombre soixante-douze dissidents décédés (PE, 14-16), quarante-neuf anges mineurs (AM, 221-222) ainsi que quarante-neuf remerciements (É, 71-72), mais soixante-dix-sept phrases, initiées par une anaphore, construisent le portrait de Samiya Schmidt (TR, 352-360) et cent onze puces structurent « Récapitulatif pour d’autres nous autres ainsi que pour nous-mêmes et nos semblables ou dits semblables16 », texte paru en revue17. Quant aux thèmes déployés par les listes, celles que nous venons d’évoquer donnent un aperçu de leur diversité, jamais démentie. Ne subissant nulle prescription ou proscription, assujetties à nulle « rationalité pratique18 » utilitaire, les listes littéraires puisent à une « rationalité mythique » et s’édifient à l’aide de « structures signifiantes19 ». Comme le montre abondamment Vertige de la liste, la littérature est une pourvoyeuse généreuse de ce type de listes, puisque c’est elle qui les élabore pour narrer et narre en les élaborant. Ainsi trouve-t-on par exemple, listés chez Volodine, des ombres (EF, 713), des imprécations (LDM, 163-164), le contenu d’étagères de cantine (NBB, 64), des ordures flottant dans l’eau sale (PI, 113), des enseignes sino-portugaises (M, 94), des odeurs urbaines (SM, 95) ou encore des détails insignifiants de la vie (BCJM, 244). Nonobstant cette diversité thématique, on repère aisément certains domaines de prédilection auxquels puisent les listes volodiniennes : ainsi des noms propres, des végétaux ou des animaux.
9La nature des items constitutifs des listes est également diversifiée puisque l’on rencontre des listes nominales (les herbes qui salissent le poitrail de Balbutiar XXX20), des listes propositionnelles (les effets produits par le texte du Bardo Thödol21), des listes phrastiques (le quotidien de Macao, parfois sordide, vu par Breughel22), ou encore, à une autre échelle, des listes narratives (les remerciements d’Écrivains). Complétant et complexifiant cette variété, le point d’insertion de la liste dans son contexte est lui aussi variable puisque les listes, utilisant toutes les possibilités offertes par la syntaxe, peuvent correspondre à une phrase entière, s’insérer en son milieu ou même la clore23. Le plus souvent fragment hétérogène à l’intérieur d’un discours narratif, la liste parfois gagne du terrain (textuel), au point d’évincer toute trace de narration classique. Ainsi du chapitre de Macau qui énumère des enseignes sino-portugaises ou celui d’Écrivains, précédemment évoqué, tout entier fait de remerciements24 : la liste s’y trouve alors « désinféodé[e] de son statut de simple serviteur du narratif25 ». Remarquons enfin que cette structuration langagière particulière est également en vigueur chez certains personnages26 et que ce redoublement de la pratique auctoriale dans une mise en abyme diégétique a pour fonction de souligner l’importance de cette forme d’écriture dans l’élaboration des œuvres et, partant, d’inciter le lecteur à s’interroger sur son sens. Comme le montre déjà cette rapide cartographie, la liste, récurrente chez Volodine, loin d’être considérée comme un ready made ou utilisée mécaniquement comme un procédé, est le lieu d’un travail sur la langue fréquemment renouvelé.
10Parce que les listes, qui nécessitent « une active participation du destinataire ou du lecteur surdestinataire27 », « ne sont pas les seuls objets textuels à appeler cette démarche interprétative, [mais] la requièrent avec beaucoup d’insistance28 », la réception du lecteur sera le truchement retenu pour mener à bien l’analyse des listes de Volodine. Très souvent, en effet, le lecteur y figure en creux, convié à une participation plus importante et plus complexe que celle de déterminer « le principe logique, entrant a priori dans la structuration de la liste29 » : il lui revient de s’emparer de la fonction participative, à la fois ludique et interprétative, à laquelle le destine l’écrivain. Entrons désormais dans le détail.
Savantes digressions
11« Parlons d’autre chose », annonce Ellen Dawkes dans la « leçon » post-exotique qu’elle signe et qui se présente elle‑même comme une liste d’une quarantaine d’items structurés en divers sous-ensembles. Réduite pour l’essentiel à une très longue phrase, cette liste devrait idéalement être récitée d’un seul souffle30. L’extrait suivant en donnera un aperçu :
[N]ous avons feuilleté des images d’enfance à des moments inopportuns, nous avons inséré des récits de rêves là où nos interlocuteurs voulaient des aveux, nous n’avons pas déclenché l’action en respectant l’horaire de l’ennemi, souvent nous avons déclaré que nous faisions des efforts pour être clairs, avec une très gesticulatoire bonne volonté nous avons développé des intrigues d’amour vaguement policières, donnant l’impression que nous avions enfin accepté de collaborer avec la culture de base de nos tortionnaires, mais, en substance, nous avons usé la capacité d’écoute de nos tortionnaires et découragé leur intelligence, nous l’avons noyée sous de fastidieuses scènes de guerre noire, d’espionnage, plaçant nos espions ou nos soldats dans des situations inconcevables, nous avons construit des paysages nocturnes qui parfois restaient baignés d’obscurité de la première à la dernière phrase […]. (PE, 48-49)
12L’emploi de la première personne du pluriel, référence à une communauté et à un combat, polymorphe, peut faire écho à la dernière phrase de Lisbonne, dernière marge, qui est aussi la phrase ultime d’une liste écrite par Ingrid Vogel : « Nous étions jeunes alors et, pour lutter contre l’absurdité impardonnable du monde, NOUS AVIONS DES ARMES » (LDM, 245). Liste de résistance, donc, que celle d’Ellen Dawkes, qui énumère tous les stratagèmes discursifs mis en place pour ne jamais passer aux aveux face à l’ennemi, ne jamais frayer avec lui, de quelque façon que ce soit. Parmi ces stratagèmes ou stratégies mis en place, les listes : « nous avons égrené de longues listes d’oiseaux, des listes de peuples décimés, de singes, de poissons […] nous avons inventé des noms de plantes et d’herbes petites, nous nous sommes attendris à l’idée de ces végétaux infimes, nous avons eu envie de les chanter nervure à nervure et ainsi nous les avons chantés. » (PE, 47)
13Cette « leçon », post-exotique autant que sur le post-exotisme, est à prendre au sérieux. Ellen Dawkes glose une pratique qui est la sienne et celle de ses pairs (les personnages, comme le confirme Volodine, « ont recours à l’énumération, aux listes dans les moments où la pensée est figée en raison de la brutalité de l’interrogatoire. […] La seule possibilité qui reste, c’est d’énumérer des choses, de se raccrocher à une parole qui n’est plus porteuse de sens31 »), mais il s’agit aussi, comme rappelé précédemment, d’une pratique de l’écrivain. Quoi qu’il en soit, face à l’énumération des peuples égrenée par Breughel dans Nuit blanche en Balkhyrie32, face à celle des champignons déroulée par Dondog dans le roman du même nom33, le lecteur est confronté à une liste qui fait diversion. Peut-être le captivera-t-elle ? En tout cas, elle capt(ur)e son attention et la fait dévier du sujet principal puisque « le segment digressif n’affiche pas seulement sa digressivité […] mais […] il a le pouvoir, imaginaire, d’absenter ou d’occulter le contexte qu’il vient parasiter. La digression n’a pas pour seule fin l’émission – bavarde ou concise – d’un excursus, elle n’est pas une expression parmi d’autres, elle aveugle les séquences adjacentes34. » Dès lors, le lecteur est sollicité « prioritairement [par] une certaine compétence linguistique […] principalement lexicale35 », mais contrairement aux tortionnaires croisés dans tel ou tel roman et contrariés par ce flux verbal qu’ils jugent inutile, voire insensé, il peut y trouver un certain plaisir, et même un plaisir certain, qu’il reste à préciser.
Énumérations végétales
14Dans les listes d’animaux ou de végétaux, exacerbant la « tension entre expression poétique de diversion et un arrière-plan narratif douloureux, qui est commun à la fiction et à la réalité historique36 », Volodine ne sollicite pas directement la mémoire du lecteur, il la convoque de façon oblique. On ne lit plus, en effet, dans ces listes qu’une trace de l’Histoire, une hantise qui les marque de façon diffuse mais prégnante, au sens où l’entend Dominique Viart. Il estime que « [s]i l’on accepte de considérer la spectralité comme le choix d’une forme et non seulement d’une thématique, alors il est sans doute possible d’en identifier les pratiques poétiques37 », au sein desquelles celle « de [la] liste, comme chez Perec, chez Boltanski, chez Volodine38 ». À ceci près que l’enjeu des listes post-exotiques animales ou végétales ne se limite pas à cette poétique spectrale créant comme « l’équivalent d’une persistance rétinienne39 » et « vis[a]nt à produire très consciemment un effet d’inconscient du texte, qui viendrait hanter la lecture40 ».
15Outre le fait qu’elles offrent au lecteur un kit de survie linguistique pour les moments délicats de la vie (bénéfice secondaire peut-être non négligeable en ces temps de plus en plus troublés), ces listes thématiques lui procurent surtout ce plaisir particulier : « Plaisir du “saut”, de la “consultation”, du fragment de savoir, de la dérive associative […]. D’autre part, [il y a] le plaisir de jouer avec un stock lexical matérialisé dans un texte, de confronter, pour le lecteur, son stock de mots avec celui du descripteur, de vérifier in præsentia les diverses époques de son apprentissage du “vocabulaire”41. » Pour les questions de langue qui nous intéressent, cette référence à l’apprentissage permet de compléter les extraits étudiés dans la partie précédente, relevant, eux, du narratif. Comme de telles listes font retour dans l’édifice romanesque post-exotique, des liens se créent, à nouveau, d’une œuvre à l’autre, et pas nécessairement les mêmes que ceux mis en évidence précédemment. Cela consolide d’une autre façon cet édifice en tant que tel, puisque les listes, articulées les unes aux autres, forment un ensemble concaténé. Cela grossit également le stock lexical du lecteur car, si reviennent quelques pantonymes, ces « terme[s] syncrétique[s]-régisseur[s]42 » qui subsument la liste, leur déclinaison n’est jamais identique, suivant en cela la diversité des contextes. Par exemple, c’est grâce à Ingrid Vogel, mais une Ingrid taraudée par la question de savoir si Kurt veut se séparer d’elle, que l’on découvre les plantes équatoriales de la célèbre serre de Lisbonne : « Elle regardait autour d’eux les feuilles de bananier, les palmes caoutchoutées, les arbustes embués de vapeur, les lierres tropicaux, les nénuphars, les plantes couvrantes, les arbres à pain, les manguiers, les rhododendrons, les roseaux, les arbres à macaques sans macaques, les perchoirs à perroquets sans perroquets, les aréquiers, les castanhas-do-Pará, les hévéas, les lianes43. » (LDM, 45-46). Avec le poitrail de Balbutiar XXX, toute autre sera la végétation parce qu’il est question, cette fois, « de chiendent, de bardane, de laminaire, de crételle, d’agar-agar, de cerfeuil, de fétuque, de ciboulette, de varech jaune, de varech rouge, de fucus, de flouve » (AP, 133). L’évocation de ce « pelage » (AP, 133) trouve une justification dans le fait que le monarque le juge inutile et s’en débarrasse à la manière d’un linceul végétal négligemment jeté sur le cadavre de Minesse qu’il vient de tuer. La jeune femme n’était, selon lui, qu’un des « enchantements qui le menaçaient » (AP, 133), un des « pièges qui le guettaient en deçà et au-delà de ses rêves » (AP, 133).
16Avec la fragmentation de la liste des champignons pourris, Dondog offre un peu de fantaisie formelle : la première partie de l’énumération (son amorce) trouve son plein déploiement dans la deuxième, lisible une quinzaine de pages plus loin, avant que ne vienne enfin, après quelques pages supplémentaires, une dernière partie, qui clôt le chapitre. Cette liste démultipliée de champignons pourris est elle-même l’émanation d’une première liste de champignons, sains, qui hésite à s’instaurer pleinement comme telle car parasitée par de petites insertions narratives. D’une liste l’autre, pourtant, l’effet produit diffère assez fortement car, si la première, celle des champignons sains, permet effectivement au lecteur de vérifier l’état de son stock de termes mycologiques, la suivante brouille cet effet de lecture à cause de l’adjectif pourri qui qualifie chacun des champignons cités : « la chanterelle jaunissante pourrie, la calocère visqueuse pourrie, le dacrymyce en forme de goutte pourri, la morille commune pourrie, le coprin chevelu pourri » (D, 47-48). Empruntant en quelque sorte à l’adjectif sa nature qualificative, c’est le nom du champignon qui apporte à celui-ci une variation, le qualifie autrement. Ce retour vaut presque ritournelle obsessionnelle, comme si les noms de champignons précédant l’adjectif permettaient simplement au personnage de reprendre son souffle, ou son élan verbal, et de le moduler, avant de prononcer à nouveau l’imprécation absolue que semble représenter l’épithète pourri pour Dondog. Ce retour du même, en l’occurrence un adjectif, replonge possiblement le lecteur dans son enfance lorsque, pauvre en vocabulaire, il se contentait de reprendre plusieurs fois la même adresse colérique à l’autre44. Il a également cet avantage de donner au lecteur approximativement le même âge que le personnage au moment des faits. En plaçant une négation devant chaque nom, la dernière partie de la « liste pourrie », quant à elle, atténue légèrement la force acquise par l’adjectif, car la négation initiale monosyllabique est obligatoirement accentuée : « La maîtresse de Dondog n’est même plus […] un lactaire à lait jaune pourri, plus un bolet poivré pourri, plus une nonette pleureuse pourrie, plus une trompette-des-morts pourrie » (D, 54). Dès lors, chaque item se trouve rééquilibré et les noms de champignons s’entendent à nouveau plus distinctement, pour eux-mêmes, creusant une nouvelle fois dans le texte « des sentiers sémantiques riches et baroques » (D, 47). Au total, une quarantaine de champignons différents a donc été citée ; une bonne vingtaine, si l’on fait fi de la différence entre individus d’une même espèce – en un mot, largement de quoi enrichir le petit carnet (de vocabulaire) de tout mycologue qui se respecte…
17Quant à savoir pourquoi des champignons, la réponse est à chercher dans le contexte car, si la liste est bien ce « kyste textuel45 » dont parle Philippe Hamon, thématiquement elle est toujours liée à son contexte par un biais capable d’en justifier la présence. Souvenons-nous de la serre lisbonnaise, visitée par Ingrid et Kurt, ou du rivage marin, dont l’hybride Balbutiar est prisonnier. Pour Dondog, les choses sont plus complexes : entrent en ligne de compte à la fois le réalisme scolaire, par le biais de ce que l’on appelait autrefois « leçon de choses », ainsi qu’un élément de construction littéraire fondé sur l’onomastique. Axenwood, le patronyme de la maîtresse maudite, fait signe du côté du bois et « les champignons de la forêt » (D, 34) sont pain bénit pour la vengeance dont rêve le personnage. Vengeance au demeurant tardive, qui n’a d’efficacité rétrospective et consolatrice que dans l’imaginaire de l’adulte qu’il est désormais. Correspondant possiblement à une partie du programme scolaire, les champignons servent à retourner contre l’enseignante l’accusation injuste dont elle accabla Dondog enfant, en l’augmentant du savoir que le narrateur, Dondog adulte, possède désormais. Si jadis le jeune Dondog n’a pas traité la maîtresse de « vieux champignon pourri » (D, 52), désormais il s’en donne à cœur joie en déclinant les espèces. Ce jeu d’associations lexicales qui en appelle à plusieurs langues, comme c’est monnaie courante dans le post-exotisme, trouve illustration concrète et complexe dans « la langue-de-bœuf pourrie » (D, 54), le dernier champignon cité. Dans un premier temps, ce nom semble issu du précédent, un peu à la manière du [marabudefisεl], puisqu’on lit dans « la boviste plombée » (D, 54) l’étymologie de bœuf. Mais la langue-de-bœuf renvoie aussi, et surtout, directement à la langue de la maîtresse, que Dondog désire décomposée et définitivement inexistante, car elle « a léché le bord de l’enveloppe pour la cacheter » (D, 30). Dans cette enveloppe se trouvait une lettre, accusant le personnage éponyme, adressée à sa mère. Si les listes champignonneuses de Dondog ressemblent aux listes des herbes précédemment évoquées en ce qu’elles font appel au savoir du lecteur, leurs constructions non monolithiques les littérarisent davantage et donnent un exemple de la façon dont Volodine parvient à s’approprier et à singulariser l’usage pourtant ancestral des listes chez les écrivains.
Savoirs inventés
18Il est d’autres listes où cela s’accentue encore. Comme l’indique Ellen Dawkes, parfois les noms récités sont inventés, dès lors c’est non seulement la mémoire historique du lecteur qui est convoquée par le biais de la spectralité, mais surtout son intelligence comme capacité à relier (legere) les choses entre elles (inter), ainsi qu’une imagination fertile. Charge lui est alors laissée d’imaginer la localisation et l’allure générale de certaines herbes, ou même l’existence et l’histoire de peuples jusque-là ignorés de lui, comme ceux que l’on rencontre par exemple dans Nuit blanche en Balkhyrie et Songes de Mevlido :
[…] Les Mangaches, les Ybüres, les Auguanes, les Volguèmes… […]
– Les Khnoïs, les Ghriliaks, les Moïèdes, […]. Les Golshes… les Oeuwes, les Badrafs… les Moldsches, les Wangres… les Jucapires… les Baraalz, les Myryzes… les Orfodars… les Kordves… (NBB, 98)
[D]es Jucapires, des Golshes, des Ybürs, des Khalqs, des Chinois survivants, des Coréens (SM, 269)
19Dans Lisbonne, dernière marge, ce sont des noms de fleurs qui sont forgés par Ingrid, au moment où elle refoule les pensées angoissantes de sa vie et de ses amours massacrées : « L’allot non épineux, le jalmiste gris, le malagonia à fleurs amères, le vogelia, le broussard constrictor, le guan-guan du Surinam » (LDM, 49). La jeune femme signe sa liste en la truquant avec le vogelia, plante réelle dont les syllabes initiales reprennent celles de son patronyme, Vogel. Dans le même roman, on découvre également une cinquantaine d’herbes sauvages invoquées en deux temps par un personnage nommé Gueule de lune46 ; dans Vue sur l’ossuaire, ce sont deux listes d’herbes inconnues, les unes constituant un « herbier magnifique » (VO, 88), les autres « des plantes laides » (VO, 92). La présence éventuelle et soupçonnée, au sein de ces listes, d’un élément intrus permet de maintenir éveillée la vigilance du lecteur et de contrecarrer l’effet possiblement ennuyeux de telles listes, effet généré par leur rythme lancinant, surtout si elles sont nominales. Conscient de ce danger potentiel, Volodine y fait allusion dans Le nom des singes, en romancier, hyperbolique et drôle, et en non théoricien, plat et objectif : « La liste des fourmis est très longue. Gonçalves m’en lisait souvent des extraits afin de provoquer chez moi l’hypnose. » (NS, 53).
20L’intérêt de telles listes, faussement savantes autant que savamment fausses, est notamment linguistique car, en produisant des néologismes formellement disparates, Volodine enrichit le dictionnaire strictement post-exotique et montre l’étendue de sa créativité, d’autant que de telles listes intensifient la « nudité47 » dans laquelle s’y offre le mot et le font « apparaître dans sa lumière et sa couleur, chatoyante et dorée ». La « libération du mot, comme si la liste [le] “décollait” de ses attaches référentielles et parfois même sémantiques », cette libération, que Sève considère comme une conséquence directe du listage, est décuplée lorsqu’il s’agit de néologismes car « chaque mot est […] présenté dans son autosuffisance et, si l’on peut dire, sa majesté48 ». Chacun se voit doter d’un pouvoir évocatoire et d’une dimension poétique d’autant plus forts qu’ils se répètent différemment de néologisme en néologisme, invitant cette fois le lecteur à rêver (sur) le texte, et non à se faire historien ou lexicographe. Savantes digressions singulières, telles sont nombre de listes nominales chez Volodine. Et l’on aurait grand tort de les réduire l’une à l’autre, tant peuvent différer leurs constructions, leurs usages, les effets produits sur le lecteur et la nature de sa sollicitation.
Narrations décalées
21Mais ces listes, en même temps qu’elles font résonner en nous des mots connus ou qu’elles en appellent sans retenue à notre imagination, peuvent aussi faire naître des petits récits, alors que leur structure propre et leur présence dans un contexte narratif semblent avoir a priori pour effet de neutraliser la narration et d’en arrêter le déroulement : « si le récit épouse le cours du temps, tendu entre ressouvenir et attente, la liste s’oppose au temps dans un geste de résistance à la consécution49 », rappelle Laurent Demanze, dans un ouvrage qui réfléchit aux fictions encyclopédiques. Chez Volodine, il arrive que cette pétrification de la narration ne soit parfois qu’illusion d’optique car, à s’y pencher de plus près, il apparaît que certaines listes narrent – à leur façon. Revenons aux herbes sauvages énumérées par Gueule de lune. Dans la première liste, surgissent des espèces inconnues que l’imagination tiendrait volontiers pour hybrides. Le « cassiris vénéneux » (LDM, 156) devrait alors sa nature pernicieuse au mélange de cassis et d’iris dont il serait issu ; « le bégamin en grelots » (LDM, 156), quant à lui, proviendrait de l’association du bégonia et du jasmin. On pourrait aussi se laisser aller à penser que « le mouillet » (LDM, 156) serait issu de la greffe hasardeuse de l’œillet sur la mousse et, à supposer que par souci de cohérence avec l’autre liste de Gueule de lune, il faille un intrus dans cette énumération végétale-ci, ce serait le « chabouin » (LDM, 156), en lequel on aurait reconnu l’union d’un chat et d’un babouin. Si la seconde liste d’herbes folles offre des associations linguistiques analogues, ce n’est que ponctuellement car, dans l’ensemble, elles sont nettement plus absconses et laissent place, en réalité, à un jeu lexical assez sombre qui trahit l’état d’esprit de Gueule de lune, un ancien moine souffrant et de sa transformation en valet et de sa solitude. « [L]a vie porte-malheur » (LDM, 158), dernière herbe évoquée, dit explicitement le pessimisme du personnage et, ultime élément de cette liste, vient lui apporter une conclusion irrévocable. Bien que semblant tomber aussi soudainement qu’un couperet (qu’elle est effectivement), elle a été annoncée progressivement par « la malfileuse », « le grébiaire trompeur », « le berne-merle » et « le couvre-mort », contre lesquels « les havre-barbes » et « la sauvemille »50 ne sont d’aucun secours. Face à cette liste et fort de ce repérage, le lecteur, spontanément et peut-être même inconsciemment, crée un « micro-récit » qui vient faire écho à ce qu’il a appris par ailleurs des mésaventures de Gueule de lune. Une histoire, même confusément ébauchée, se forme en lui, une fiction, au sens étymologique du terme, qui pourrait être la suivante : une Parque défaillante et malfileuse a déroulé pour ce personnage un destin fallacieux, trompeur, qui n’a fait que couvrir, et ainsi retarder, la mort inéluctable ; percevant qu’il a été berné51, ne serait-ce qu’en raison de sa métamorphose dégradante en valet, Gueule de lune en arrive à la conclusion que la vie porte malheur.
22A contrario de ce que souligne Demanze et qui reste vrai, néanmoins, pour bon nombre de listes, celles-ci révèlent « moins la trace d’une altérité, d’une résistance au récit, que la preuve d’un centralisme narratif investissant ses marges52 ». Comme la « liste propose des parcours qu’elle n’impose pas53 », l’exhumation de ces « micro-récits », enfouis dans les mots choisis par l’écrivain et venant potentiellement augmenter la narration centrale, dépend étroitement du lecteur. On sait la volonté de Volodine d’ébranler la facture de la narration romanesque traditionnelle, on en lit régulièrement des tentatives parmi lesquelles Le post-exotisme en dix leçons, leçon onze est peut-être la plus spectaculaire. À échelle plus restreinte, il est possible de considérer certaines listes comme des tentatives d’ébranlement et de renouvellement du narratif et ce, moins en raison des néologismes qui les composent que du contournement de « l’incompatibilité de principe54 » entre le narré et la liste. Ce chemin détourné pour revenir à la narration, ou plutôt ne pas la quitter car, dans les œuvres post-exotiques, elle a une force d’aimantation incroyable, ce chemin de traverse, donc, ne peut toutefois se déployer qu’au sein de listes suffisamment longues. Elles seules favorisent le tissage d’une histoire minuscule, comme Pierre Michon parle de « vies minuscules », et peuvent perdre parmi d’autres les termes qui permettent de la tisser, sans donner à lire trop facilement et trop platement cette écriture narrative renouvelée.
23Cette tension entre la narration et l’a-narrativité de principe de la liste est régulièrement explorée par Volodine au profit de la narration, mais jamais la liste ne devient factotum, jamais elle n’est reléguée au rôle (d’)accessoire. Le « narrat » 10 de Des anges mineurs en donne un exemple remarquable. Marina Koubalghaï y dit une succession de phrases que rythme l’anaphore « ici repose » et qui forment un texte mêlant épitaphe, tombeau et récit, pour finalement composer un « narrat » splendide. L’anaphore, derrière laquelle on ne peut pas ne pas entendre le traditionnel ci-gît, légèrement modifié comme par un effet de traduction, rythme ce thrène qui excède sa nature littéraire usuelle et s’ouvre à des souvenirs variés. Certaines phrases évoquent « Nikolaï Kotchkourov, alias Artiom Vessioly » (AM, 38) le défunt55. D’autres disent les nuits qu’il connut, que connut sa compagne Marina Koubalghaï, que connurent aussi leurs compagnons d’infortune. D’autres phrases encore concernent les circonstances concrètes de l’arrestation de Kotchkourov et de sa mort. D’autres, enfin, sont faites d’images parfois surprenantes dans un tel contexte, mais elles sont liées pour la récitante à la mort de son compagnon et permettent de figurer concrètement ce meurtre, fût-ce par des détails décalés comme celui de « de deux guêpes [qui] vinrent se noyer » (AM, 38) dans « le verre de thé que nul n’a terminé ni ramassé » (AM, 38). La structuration listée de l’essentiel du « narrat » permet non seulement d’éviter l’oraison funèbre classique, mais aussi d’intégrer dans le texte des éléments comme « le claquement des articulations des os » (AM, 39) ou un « pantalon taché de sang » (AM, 41) qui y seraient a priori incongrus. Ils sont indispensables cependant aux propos de Marina Koubalghaï, afin que la vérité de l’assassinat et de sa violence y trouve sa place – nonobstant le fait que l’instance narratrice du « narrat » laisse entendre que Marina depuis « plus de deux siècles […] récitait la même litanie, en s’arrangeant, par coquetterie et ardeur poétique, pour que chaque version diffère de la précédente » (AM, 40). Dans ce « narrat », la liste a donc un double effet : elle parasite le discours narratif sans l’évincer toutefois, et ce parasitage permet d’éviter un récit de meurtre réaliste ou une oraison funèbre conventionnelle. Quant à l’anaphore, elle entre en tension avec l’hybridité textuelle du « narrat » puisqu’elle la conjure autant qu’elle la permet. En revenant identique à elle-même, elle instaure dans le texte un élément de stabilité qui lui confère une part d’unité suffisante pour supporter, sans que s’installe une cacophonie destructrice, la variété des hypotextes retravaillés et l’irrégularité des variations thématiques. Explicitement hanté par la liste, ce « narrat », loin de s’exonérer de narratif, en donne une version rythmée par l’anaphore, dont la fonction est ici de mettre en relief des éléments essentiels du récit. Charge ensuite au lecteur, s’il le désire, de rétablir les liens logiques et temporels implicites.
24Ailleurs, dans un exemple plus ample, l’antinomie supposée entre liste et narratif se résout différemment encore. Dans chacun des remerciements d’Écrivains, une très brève histoire (systématiquement nouvelle et en décalage, parfois, avec le contenu de remerciements classiques) permet à cette liste d’être plaisante à lire, malgré le sujet a priori assez peu exaltant et vite circonscrit que sont les remerciements d’écrivains. La drôlerie, par moments grinçante, de ces petits textes contrebalance efficacement l’ennui que peut générer la structure itérative de la liste et conduit le lecteur à apprécier la démultiplication qui relance son plaisir. Ces remerciements, dont le remerciement littéraire serait la matrice commune, peuvent être lus comme autant de très brèves nouvelles, car certains se terminent par une chute, ce qui caractérise parfois la nouvelle. Mais avec l’évocation d’un meurtre, un parmi « des millions de morts » (É, 92), le dernier remerciement fait plus que figure d’intrus. La chute, de la liste cette fois, est d’autant plus brutale que le thème, la tonalité, la relation à la réalité changent du tout au tout par rapport aux précédents remerciements. Il ne s’agit plus d’évoquer les délices de la proximité des corps56 ou l’amusement provoqué par une collection de cochons d’Inde empaillés57, mais de citer un document d’archives consignant des exécutions. Si, comme le rappelle Jacques Roubaud, « l’horizon de la liste est, sinon l’infini (dont l’existence peut être sérieusement mise en doute), au moins l’indéfini, le très grand, le non borné58 », et si le lecteur, charmé par ces remerciements particuliers, a rêvé qu’ils fussent sans fin, l’indéfini prend soudain une signification radicalement autre puisqu’il s’ouvre sur le dénombrement des morts. La liste révèle alors une nouvelle raison d’être, indépendante de son contexte narratif. Dans cette section d’Écrivains, c’est sa structure même qui, par le biais de la poétique spectrale précédemment évoquée et ici renforcée par l’insertion d’une archive avérée, permet de faire oublier les premiers remerciements et de décaler autrement encore la narration en renvoyant à d’autres listes, extratextuelles, historiques, institutionnalisées. Dans ce cas, raconter en faisant usage de la liste signifie aussi raconter certaines listes et les histoires qu’elles condensent comme en un point d’orgue funèbre.
Affaires de mémoire
25La liste, en effet, peut également être liste mémorielle. Si, dans Le post-exotisme en dix leçons, leçon onze, on pouvait lointainement soupçonner la liste des dissidents décédés d’y renvoyer, dans Écrivains, le doute n’est pas permis. Bien que la liste finale des remerciements s’inscrive in absentia et se limite au seul Guerasim Prokofiev, il est nommé pour les « millions de morts » (É, 92), « en leur nom à tous et à toutes » (É, 92). Dans « Demain aura été un beau dimanche », autre section de l’œuvre, « ce qui ressemble effectivement à une liste, [ce] début d’une liste interminable » (É, 170) trouve à se poursuivre. Cette liste, d’abord dite par Outchour Tenderekov, est reprise ensuite par Kouriline59, personnage central de cette partie du roman. Le lecteur peut être surpris par l’absence de solennité avec laquelle les deux hommes récitent ces noms, qu’ils accompagnent d’une brève fiche d’identité et de quelques explications60 : fortement alcoolisés, ils les clament debout sur une chaise, contrevenant ainsi à la lenteur et au respect de mise lorsque l’on « évoque ceux qui ont perdu la vie dans les combats contre l’ennemi, ou dans des combats fratricides » (TR, 594) ou encore dans les luttes « contre la stupidité humaine en général » (TR, 594)… Mais ce qui importe dans cette liste, outre l’emprunt à des archives61 qui contredit la « dérive référentielle62 » jusque-là en usage chez Volodine, c’est moins sa dislocation en plusieurs parties (structuration déjà repérée dans Lisbonne, dernière marge et Dondog) que le changement de « récitant ».
26Dans la liste mémorielle, le locuteur, dont l’identité n’est pas indifférente, compte cependant moins pour lui-même que comme l’un des membres d’une communauté car « toute lecture publique d’une liste mémorielle et commémorative se fait “au nom” d’une communauté63 » : si « dans les proférations publiques de ces noms, les locuteurs [sont] multiples, ce n’est pas seulement une question pratique (un seul homme ne suffirait pas à lire tous les noms), c’est d’abord une question éthique et presque métaphysique : une seule voix, même agissant “au nom de”, ne peut assumer le poids de la liste. » Dans le roman, l’assistance toutefois est réduite : lorsque Outchour Tenderekov parle, elle se limite à Daaz Doguiwlo et Nikita Kouriline, « [a]battus, par l’alcool tout autant que par l’évocation lugubre des morts » (É, 170) ; lorsque Kouriline à son tour prolonge la liste, l’assistance est alors simplement composée des « débris de métal, [d]es éclats de bois auxquels il a donné un nom, [d]es poignées de tissu qui l’écoutent » (É, 179-180). Malgré les circonstances particulières de cette profération, le lecteur peut saisir l’importance du moment où la liste change de voix, de cet instant où se joue la transmission : non seulement celle du « passage de témoin » quasiment synchronique, quand une voix immédiatement succède à l’autre, mais aussi celle de la passation diachronique de l’Histoire d’une génération à l’autre, afin que cette nuit-là ne soit pas close, pourrait-on écrire en souvenir de Dondog. In memoriam, tel est bien l’enjeu de cette liste, à la fois pour Kouriline et pour Volodine. Sève nous aide à le comprendre précisément :
La lecture du nom des morts se fait au nom de ces morts, de la communauté à laquelle ils appartiennent et pour laquelle, en un sens, ils sont morts, au nom aussi de la communauté humaine prise en totalité. Et cette lecture solennelle donne consistance à la communauté au nom de laquelle elle est publiquement faite […]. La communauté est alors le vrai sujet d’énonciation de la liste proférée64.
27C’est pourquoi la communauté d’Écrivains, qui a subi plus ou moins directement les meurtres perpétrés par le NKDV, (r)appelle, au sein du post-exotisme, celle des Ybürs massacrés de Dondog. Outre que dans les deux œuvres il s’agit de meurtres arbitraires, planifiés et innombrables, un détail d’Écrivains, invite à ce rapprochement. Alors que Kouriline erre à proximité du polygone de Boutovo conscient que « [s]ous ses pieds il y a des fosses communes et des milliers de morts » (É, 168), le texte donne la précision suivante en un très bref paragraphe : « Sous les champignons, sous la lumière médiocre de l’automne, sous la pluie. Il y a des morts. Il y a des milliers de tués65 » (É, 168). Cette présence mycologique, parfaitement justifiée par les « futaies humides, […] les feuilles mortes [et] les aiguilles pourries » (É, 167) du lieu, fait écho aux listes de champignons (pourris) présentes dans Dondog et plus largement, par métonymie, au roman dans sa totalité66, lui-même écrit in memoriam, moins des purges russes ou soviétiques que de la Shoah67. Dans « Demain aura été un beau dimanche », la transmission cependant va s’interrompre car la communauté n’existe plus et Kouriline ne parvient pas à s’opposer à sa disparition : « Personne parmi les vieux ne se rappelle sa grand-mère […] personne parmi les vieux ne reconnaît avoir jamais eu vent de l’existence d’un centre d’exécution du NKDV, quant aux jeunes, ils se moquent ouvertement de [Kouriline] et lui tournent le dos, ou lui donnent des indications fantaisistes […]. » (É, 167-168). Finalement, Kouriline se pend et rien ne subsiste de son œuvre, de ce « devoir littéraire à accomplir » (É, 168) par lequel il s’est laissé envahir et qu’il a mené à bien oralement, uniquement, devant un « public invisible » (É, 173) ou devant des débris qui l’accompagnent au quotidien. Plus aucune voix désormais pour résonner, plus aucun descendant pour psalmodier, même maladroitement, cette litanie. Mais Volodine, par le biais de Kouriline et de ses déboires, fait, lui, œuvre de transmission, tout en interrogeant aussi les modalités littéraires. Choisissant une fois encore la liste mémorielle comme hypotexte, il en fait dans ce roman un usage nouveau. Ne se contentant plus d’y renvoyer par le biais d’une poétique spectrale, il opte pour une stratégie frontale : sans dissimulation ni atermoiement, il choisit la citation, celle d’une liste réelle, celle qui ne passe pas « par le truchement nauséeux de la poésie officielle » (É, 185). Quant à ses personnages, leur solitude rappelle, par la négative, l’importance de la communauté en tant qu’elle a « à voir avec la manière dont les paroles et les images se disséminent et se partagent dans l’ensemble du tissu social, dont la chaîne et la trame sont tout entières constituées d’énonciations relayées, plus ou moins partagées.68 »
28Dans Alto solo, la liste déjà renvoyait au décompte des morts. Mais le nombre dénoncé, trop élevé pour pouvoir se déployer effectivement en liste, y est simplement cité, au terme d’une gradation dont l’accélération vertigineuse dit l’ampleur morbide et appelle à reconnaître « même fantomatique, la suite des nombres dans toute liste […], sa tendance à l’allongement69 », fût-il ici un triste constat. Le roman s’ouvre sur ces phrases : « C’est l’histoire d’un homme. De deux hommes. En fait, ils sont trois. » (AS, 9). Ensuite, progressivement, l’œuvre se peuple car « [c]’est aussi l’histoire d’un oiseau » (AS, 11), « c’est également l’histoire d’un clown » (AS, 15), « c’est également l’histoire d’un violoncelliste. D’un violoncelliste et d’une altiste. Un homme et une femme mais, en fait, ils sont quatre » (AS, 18). La liste grossit encore : « c’est aussi l’histoire de Bieno Amirbekian » (AS, 23) et « c’est aussi l’histoire de deux frondistes » (AS, 35). Soudain, les choses s’emballent car « en fait, ils sont trois, cinq cents, mille, ils sont légion, des millions » (AS, 35). Ce décompte est celui des partisans du régime « frondiste » et fascisant, mais il correspond aussi à celui de ses victimes, anonymes et identiques dans la mort. Un tel dénombrement rappelle celui des croix, plantées à intervalle régulier et avec une linéarité irréprochable dans les cimetières militaires ; croix matérialisant sous nos yeux la facture additive des listes. Il pourrait rappeler également celui de ces « listes osseuses » plus désordonnées, inhérentes aux fosses communes ou aux charniers – accumulations plutôt qu’énumérations. Il ne peut être, toutefois, celui des cendres, « listes » déstructurées, impalpables, invisibles, volatilisées70. Entre Alto solo et Écrivains, une complémentarité existe donc qui passe par le biais de la liste : d’un côté une liste de noms véritables, restreinte et soulignant la nécessité de la transmission, de l’autre un effet de liste (« le sentiment de se trouver en présence d’une liste, alors qu’aucune liste n’est effectivement là71 ») qui se clôt sur l’anonymat et insiste sur le nombre. D’un décompte à l’autre, « débarrassée de sa gangue conventionnelle et justement parce qu’elle a été immobilisée, la scène gagne en intensité hallucinatoire ce qu’elle perd en événementialité72 ». De la mémoire de la liste littéraire à la liste mémorielle littérarisée, telle est l’une des voies tracées par Volodine dans le monde des listes. Elle exemplifie l’engagement de l’écrivain vis-à-vis de l’Histoire, en montre l’annexion à la fois esthétique et éthique à la littérature, et en donne également à lire le façonnage textuel subtil.
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29La liste « dans une chaîne narrative, opère plusieurs types d’effets : elle montre les choses, elle montre la langue73 ». Présente dans les romans de Volodine, elle s’articule donc étroitement aux questions de langue qui fondent cet essai, elle s’y greffe généreusement aussi, car les listes abondent et permettent de vérifier que « [l]a véritable différenciation entre les listes tient au type de dynamique engendrée74 ». L’écrivain, jouant avec tous les paramètres structurant de la liste, s’applique à démentir la réputation ennuyeuse qui y est parfois attachée et espère, dit-il, mener « le lecteur vers un voyage beaucoup plus troublant et plus riche et plus intranquille que ce qu’il avait prévu de faire75 ». Sommé de se confronter à des néologismes, à des pans entiers de taxinomie spécialisée ou à des noms dont la vigueur, sémantique ou sonore, est ainsi exacerbée, le lecteur est particulièrement sollicité par cette pratique qui exacerbe son rapport à la langue et ne lui permet pas de s’en tenir à distance. Bien plus, particulièrement exigeantes, certaines listes post-exotiques requièrent un lecteur capable d’accepter de lire autrement, en se laissant aller à « un affranchissement graduel et partiel à l’égard de la dépendance au sens76 » et en s’abandonnant, plus que de coutume, à la petite musique des mots.
30Intensément littéraires, les listes post-exotiques ne peuvent être réduites à des prouesses strictement linguistiques, de celles qui sont potentiellement accessibles à tous. Mises en tension avec le narratif au point d’en proposer parfois une version alternative, ces listes sont polymorphes et « plurifonctionnelles » : ici pourvoyeuses de lexique, là de récits à construire, ailleurs de questionnements politiques. Choix formel d’une grande plasticité plus que contrainte littéraire telle que la conçoivent par exemple les Oulipiens, elles sont un exemple particulier de l’« autostéréotypie » définie par Stéphanie Orace, qui désigne ainsi les stéréotypes propres à un auteur. À propos de l’œuvre de Claude Simon, elle a montré que « la reprise, de roman en roman, de certains “motifs” instaure ceux-ci comme véritables stéréotypes, c’est-à-dire comme lieux communs au texte et aux lecteurs77 ». Décelable par une lecture intertextuelle qui s’entend à l’échelle de l’ensemble d’une production auctoriale, « le stéréotype fonctionne comme signe – à lire, à comprendre – et comme signature – à reconnaître78 ». Les listes de Volodine sont, à n’en pas douter, des éléments textuels certes variables mais reconnaissables, dont il s’agit d’effectuer la lecture (sans faillir) et de comprendre le(s) sens (sans moins faillir). « Cette autostéréotypie impose, plus fortement encore que dans le cas du stéréotype au sens large, l’idée d’une construction étroitement dépendante de la lecture79 » et permet de mettre en lumière la part que Volodine réserve au lecteur, la place véritable qu’il lui fait dans ses œuvres. Face à une liste post-exotique, celui-ci se retrouve en terrain à la fois connu et miné, ni tout à fait le même ni tout à fait un autre car, « une fois [l’autostéréotype] intégré chez le récepteur, toutes les distorsions sont possibles80 ». Volodine ne s’en prive pas, qui fait le pari que « le lecteur n’est plus dans une position de découverte ou d’ignorance face à l’écriture, [qu’]il la domine au contraire et l’accompagne. La connivence ne s’instaur[ant] pas contre le stéréotype81 », en l’occurrence la forme de la liste, « mais avec lui, grâce à lui et même au-delà de lui. »
31Inscrivant l’auteur aussi bien dans une tradition littéraire pluriséculaire qu’aux côtés de certains de ses contemporains82, les listes volodiniennes, quand il ne s’agit pas pour elles de tramer quelque chose de strictement post-exotique83, ont aussi cet effet non négligeable de tisser des liens avec le hors-texte, particulièrement s’il est littéraire, historique, politique. Prenant la langue à bras-le-corps, complexifiant leurs soubassements au fur et à mesure des publications, elles montrent de façon exemplaire ce qu’un écrivain peut en faire lorsqu’il choisit de s’inscrire en faux contre le principe de répétition et de déliaison qu’un examen trop rapide leur attribue comme effet inéluctable. Bien plus, « [p]ar un travail progressif d’exténuation84 » qui mène in fine au plaisir du texte tel que l’envisage Barthes, elles donnent à lire le geste qui les fonde :
[S]’attaquer aux structures canoniques de la langue elle-même […] : le lexique (néologismes exubérants, mots-tiroirs, translitérations), la syntaxe (plus de cellule logique, plus de phrase). Il s’agit, par transmutation (et non plus seulement par transformation), de faire apparaître un nouvel état philosophal de la matière langagière ; cet état inouï, ce métal incandescent, hors origine et hors communication, c’est alors du langage, et non un langage, fût-il décroché, mimé, ironisé85.
Notes de bas de page
1 Pascal Gibourg, L’homme couvert de fourmis (essai sur Antoine Volodine), Publie.net, « Voix critiques », 2009, p. 32.
2 Jean-Christophe Bailly, Le propre du langage, op. cit., p. 115.
3 Id. – nous soulignons.
4 Maurice Laugaa, « Le récit de liste », Études Françaises, n° 14, 1-2, 1978, p. 169.
5 Ibid., p. 170.
6 Jacques Roubaud, L’art de la liste, Paris/Tübingen, Isele, « Les conférences du divan », 1998, p. 7.
7 Ibid., p. 12 pour cette citation et la suivante.
8 Bernard Sève, De haut en bas – Philosophie des listes, Seuil, « L’ordre philosophique », 2010, p. 105 pour cette citation et la suivante.
9 Umberto Eco, Vertige de la liste, Flammarion, 2009, p. 137.
10 Ses hétéronymes s’y adonnent volontiers, et avec de plus en plus d’ampleur, semble‑t‑il, si l’on se réfère aux publications récentes de Lutz Bassmann et Manuela Draeger que sont respectivement Danse avec Nathan Golshem (Lagrasse, Verdier, « Chaoïd », 2012) ou Herbes et golems (l’Olivier, 2012).
11 Si l’on veut donner un aperçu du « contexte contemporain des listes » dans lequel se situe Volodine, il faut d’abord citer Valère Novarina, le plus exemplaire des dramaturges « listeurs », notamment avec Le discours aux animaux (P.O.L, 1987) ou Le drame de la langue française dans Le théâtre des paroles (P.O.L, 2007). Ensuite, dans le champ de la poésie, on peut évoquer La litanie du scribe de Jude Stefan (Le temps qu’il fait, 1998) ou peut-être certains textes de Christophe Tarkos, par exemple Caisses (P.O.L, 1998), en raison du « ressassement » qui les structure. Pour ce qui est du roman, les listes sont d’un usage fréquent chez Éric Chevillard dans Le vaillant petit tailleur (Minuit, 2003) ou encore chez Pascal Quignard, passim, et par exemple au chapitre XVI de Les ombres errantes (Grasset, 2002).
12 Maurice Laugaa, « Le récit de liste », op. cit., p. 175.
13 Alain Rabatel, « Liste et effets-listes », Poétique, n° 167, septembre 2011, p. 264.
14 Même si l’on pense spontanément élevé le nombre de composants d’une liste, Bernard Sève, signale que par le biais de certaines formulations ce nombre peut être drastiquement réduit et descendre jusqu’à deux, voire un. Il en donne deux exemples trouvés chez Sei Shônagon tout en précisant que de tels exemples, justement, donnent à penser (De haut en bas – Philosophie des listes, op. cit., p. 34). On rencontre fréquemment chez Volodine des énumérations réduites à quatre items mais, selon nous, il s’agit alors plus d’insister discrètement sur un élément ou d’amorcer une description, que de mettre déjà en place la logique d’une véritable liste.
15 « [E]ntre liste, énumération et accumulation, il existe une différence de degré, non de nature. L’énumération et l’accumulation, juxtapositions horizontales d’une série d’éléments séparés typologiquement par des virgules, sont des variantes de la liste. L’énumération se distingue de l’accumulation par son ampleur. Cette ampleur ne se mesure pas en nombre de mots, mais bien en terme “d’emprise sur le texte” : tant que les mots défilent sagement, que la mémoire conserve les images successivement évoquées et donne une pertinence à leur enchaînement, la liste est énumération. À partir du moment où la suite de mots fait perdre pied, où l’enchaînement semble aléatoire, où le sens le cède aux sons, la lecture devient jeu et l’énumération accumulation. » – Sophie Chisogne, « Poétique de l’accumulation », Poétique, n° 115, septembre 1998, p. 289.
16 Antoine Volodine, « Récapitulatif pour d’autres nous autres ainsi que pour nous-mêmes et nos semblables ou dits semblables », Revue critique de fixxion française contemporaine, n° 2, juillet 2011, p. 114-127 – http://www.revue-critique-de-fixxion-francaise-contemporaine.org/rcffc/article/view/fx02.10/ 508 [consultation : 15/9/12].
17 À cela, on ajoutera Slogans, l’ouvrage de Maria Soudaïeva, composé d’une longue liste, divisée en différentes séquences distinguées par un titre.
18 Jacques Geninasca, « L’énumération, un problème de sémiotique discursive », dans Georges Lüdi, Hans Stricker et Jakob Wüest (éd.), Romana ingeniosa, Berne, Peter Lang, 1987, p. 413 pour cette citation et la suivante.
19 Ibid., p. 414.
20 « [L]e poitrail sali de chiendent, de bardane, de laminaire, de crételle, d’agar-agar, de cerfeuil, de fétuque, de ciboulette, de varech jaune, de varech rouge, de fucus, de flouve. » (AP, 133)
21 « C’est un texte magnifique, dont toutes les musiques nacrent nos voix et dont toutes les images et les explications nous satisfont et nous consolent, et nous accompagnent, nous assistent, nous rassurent, nous effraient, nous maintiennent en état de veille, nous tirent vers l’inconnu, nous encouragent à bouger encore, nous dépossèdent de nos rires, nous amusent, nous comblent, et nous inspirent. » (PE, 80-81).
22 Antoine Volodine, Le port intérieur, op. cit., p. 88-90.
23 Liste composant une phrase entière : « Poussière, pisse de rats, crasse, étoffes dévastées, cuir faisandé, charpies couvertes de souillures. » (SM, 292). Liste insérée dans une phrase : « Une fois de plus, on avait devant soi un exemple de l’insolence post-exotique, telle que depuis ses origines littéraires elle s’est affirmée : dire entre soi des histoires, murmurer ou gronder de violentes visions, habiter des terres parallèles, transmettre images et ambiances, provoquer l’exil et la transe, mais laisser l’ennemi à l’écart, toujours rôdant quelque part parmi les auditeurs [… ] » (AP, 86). Liste terminant une phrase : « Elle était complètement invisible derrière la grille, au milieu des puanteurs de rouille, de câbles surchauffés, de gaz, de cuisine, de rongeurs. » (D, 23).
24 Antoine Volodine et Olivier Aubert, Macau, Seuil, « Fiction & Cie », 2009, p. 94 ; Antoine Volodine Écrivains, Seuil, « Fiction & Cie », 2014, p. 71‑92.
25 Philippe Hamon, Du descriptif [1981], Hachette Supérieur, 1993, p. 7. Cette remarque concerne en réalité les passages descriptifs, mais elle nous semble tout à fait convenir aux listes à puces.
26 Citons le dernier en date, Mathias Olbane qui « constituait des listes de vocables imaginaires, par exemple des noms de végétaux […] » (É, 17).
27 Alain Rabatel, « Liste et effets-listes », op. cit., p. 270.
28 Ibid., p. 271.
29 Maurice Laugaa, « Le récit de liste », op. cit., p. 156.
30 Une seconde phrase, nettement plus brève, la suit, venant à la fois la clore et la conclure : « Nous avons toujours parlé d’autre chose, toujours. » (PE, 50).
31 Antoine Volodine/Sara Bonomo, dans Matteo Majorano (dir.), Le goût du roman, Bari, B.A. Graphis, 2002, p. 251-252.
32 Antoine Volodine, Nuit blanche en Balkhyrie, Gallimard, « NRF », 1997, p. 98.
33 Antoine Volodine, Dondog, Seuil, « Fiction & Cie », 2002, p. 47-48 et 54.
34 Maurice Laugaa, « Identifier la digression », Textuel, n° 28, avril 1994, p. 101-104.
35 Philippe Hamon, Du descriptif, op. cit., p. 6.
36 Antoine Volodine/Sara Bonomo, op. cit., p. 253.
37 Dominique Viart, « Vers une poétique “spectrale” de l’Histoire », dans Jean-Bernard Vray et Jutta Fortin (dir.), Imaginaire spectral de la littérature contemporaine, Saint-Étienne, Presses Universitaires de Saint-Étienne, « Cierec », 2013, p. 48.
38 Ibid., p. 50.
39 Ibid., p. 45.
40 Ibid., p. 42.
41 Philippe Hamon, Du descriptif, op. cit., p. 74.
42 Ibid., p. 141.
43 Même si Ingrid Vogel ne semble pas, a priori, prendre en charge cette énumération, on se souviendra que dans Lisbonne, dernière marge Ingrid est elle-même l’objet de son propre récit, diffracté, et l’instance narrative qui décrit la serre n’est autre, ici, qu’Ingrid elle-même.
44 « Méchant, méchant, méchant ! » par exemple.
45 Philippe Hamon, Du descriptif, op. cit., p. 13.
46 Antoine Volodine, Lisbonne, dernière marge, Minuit, 1990, p. 156 et 158.
47 Bernard Sève, De haut en bas – Philosophie des listes, op. cit., p. 120 pour cette citation et les suivantes.
48 Ibid., p. 29.
49 Laurent Demanze, Les fictions encyclopédiques, de Gustave Flaubert à Pierre Senges, Corti, « les essais », 2015, p. 92.
50 Pour tous ces exemples : Lisbonne, dernière marge, op. cit., p. 158 – nous soulignons.
51 On pourrait également lier berne à l’idée de mort et ce, plus directement, en pensant aux drapeaux en berne par exemple.
52 Maurice Laugaa, « Le récit de liste », op. cit., p. 171.
53 Laurent Demanze, Les fictions encyclopédiques, de Gustave Flaubert à Pierre Senges, op. cit., p. 92.
54 Bernard Sève, De haut en bas – Philosophie des listes, op. cit., p. 111.
55 Artiom Vessioly (1899-1938) est un écrivain russe ; auteur de La Russie baignée de sang (1926) qui évoque la Révolution et les guerres civiles, il fut victime des purges staliniennes et mourut en prison. Pour le choix de la transcription onomastique de Volodine et la mention de cet écrivain dans Des anges mineurs, on se reportera à l’article d’Annie Épelboin « L’utopie de la fin et la fin de l’utopie », dans Detue Frédérik et Ruffel Lionel (dir.), Volodine, etc. – Post-exotisme, poétique, politique, Classiques Garnier, « Littérature, Histoire, Politique », 2013, p. 370-372.
56 Pour ne citer qu’un bref remerciement qui évoque cette proximité délicieuse des corps : « Merci à Sheeva Drahane, qui, pendant la soirée d’adieu et à un moment où je ne m’y attendais nullement, s’est mise nue devant moi, et a eu la gentillesse de m’encourager à faire de même avant de me montrer le chemin de la chambre 801 et d’y pénétrer en ma compagnie. Le seizième chapitre de Demain les loutres n’aurait pu être écrit sans la douceur de cette rencontre. » (É, 75-76).
57 « La collection de cochons d’Inde empaillés qui intrigue tant mon détective Julien Gardel au début du roman Les vieilles passantes m’a été en quelque sorte prêtée par Monsieur et Madame Alchaïa, de Casablanca. Je ne saurais trop les remercier de m’avoir autorisé à entrer dans la pièce où est pieusement remisée leur collection personnelle, de m’avoir permis d’en prendre une photographie, et d’avoir eu le souci de me raconter en détail l’existence et les traits de caractère de chacun de leur quatre-vingt-huit cochons d’Inde. » (É, 77).
58 Jacques Roubaud, L’art de la liste, op. cit., p. 20.
59 Antoine Volodine, Écrivains, op. cit., p. 170-172 puis p. 178-180.
60 Ibid., p. 176 et suivantes.
61 À ce propos, on consultera l’article de Sylvie Servoise, « Présentisme et post-exotisme : les frères ennemis », dans Frédérik Detue et Lionel Ruffel (dir.) Volodine, etc. – Post-exotisme, poétique, politique, op. cit., p. 265-279.
62 Pour une définition synthétique de cette notion : « Alors que l’ancrage référentiel fait signe vers une attestation historique, la dérive fait signe vers une souveraineté de la fabulation comme mode d’accès privilégié à une réalité. Pratique qui vise au final l’autonomie absolue de l’univers crée, parallèle à notre histoire, notre monde. » – Lionel Ruffel, Volodine post-exotique, op. cit., p. 48-49.
63 Bernard Sève, De haut en bas – Philosophie des listes, op. cit., p. 98 pour cette citation et la suivante.
64 Ibid., p. 98-99.
65 Nous soulignons, dans cette citation et la suivante.
66 Nous retrouvons par exemple dans les deux œuvres ce même thème : marcher dans les feuilles mortes. Mais alors que dans Dondog c’est un vrai plaisir pour le personnage éponyme et son jeune frère – « L’automne venu, les balayeurs rassemblaient les feuilles mortes en montagnes élastiques, jaunes, brunes, odorantes, bruissantes. Nous nous enfonçâmes là-dedans avec délice. Nous faisions la course. » (D, 37) –, dans Écrivains, Kouriline fait cela avec tristesse : « il marche sans hâte et sans plaisir dans les feuilles mortes, sur les aiguilles pourries, dans la boue. » (É, 167).
67 À ce propos, nous renvoyons à notre article : « In memoriam… La langue du souvenir dans le “post-exotisme” de Volodine », Témoigner – Entre Histoire et Mémoire, n° 111 : Art et propagande : jeux inter-dits, Kimé, décembre 2011, p. 106-115.
68 Pierre Ouellet, « La communauté des autres. La polynarration de l’histoire chez Volodine », op. cit., p. 71-72 – nous soulignons.
69 Jacques Roubaud, L’art de la liste, op. cit., p. 19-20.
70 Signalons une liste de Le port intérieur (p. 88-89) structurée autour de l’expression « j’ai vu » et qui, par un jeu d’échos littéraires et d’associations (que, faute de place, nous ne pouvons développer ici) renvoie à Hiroshima mon amour [1960] de Marguerite Duras et, au-delà de cette œuvre (elle-même en prise avec l’Histoire), au désastre d’Hiroshima.
71 Bernard Sève, De haut en bas – Philosophie des listes, op. cit., p. 66.
72 Randa Sabry, Stratégies discursives : digressions, transition, suspension, édition de l’EHESS, 1992, p. 136.
73 Maurice Laugaa, « Le récit de liste », op. cit., p. 176.
74 Bernard Sève, De haut en bas – Philosophie des listes, op. cit., p. 227.
75 Antoine Volodine/Jean-Christophe Millois, op. cit., p. 41.
76 Frank Wagner, « Pannes de sens – Apories herméneutiques et plaisir de lecture », Poétique, n° 142, 2005, p. 201.
77 Stéphanie Orace, « Éléments pour une autostéréotypie. Le cas du texte répétitif. », Poétique, n° 125, février 2001, p. 18.
78 Ibid., p. 22.
79 Ibid., p. 27.
80 Ibid., p. 25.
81 Ibid., p. 22.
82 Laurent Demanze estime qu’« il faudrait tout un livre pour dire l’importance aujourd’hui de cette forme [la liste], de Valère Novarina à Patrick Modiano, d’Éric Chevillard à François Bon » – Les fictions encyclopédiques, de Gustave Flaubert à Pierre Senges, op. cit., p. 91. Cette remarque croise le sujet de thèse de Gaspard Turin : Entre hybris et mélancolie. Poétique, esthétique et usages de la liste littéraire dans le roman français contemporain (1963-2013) – soutenance le 19 septembre 2014 à l’Université de Lausanne [directeur : Jean Kaempfer].
83 L’inventivité de Volodine, dans la construction de son édifice romanesque, permet la singularisation des voix hétéronymiques jusque dans des structurations formelles que l’on estimerait trop vite peu propices à la différenciation. En effet, les listes de Danse avec Nathan Golshem de Lutz Bassmann ont une facture et des enjeux tout autres que celles qui émaillent Herbes et golems signé Manuela Draeger.
84 Roland Barthes, Le plaisir du texte, Seuil [1973], « Points Essais », 1982, p. 43.
85 Ibid., p. 44.
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