Préface
p. 11-14
Texte intégral
Du bon usage de la culture en temps de crise
1L’ouvrage que publie Thierry Allain, l’un des très rares historiens français spécialiste des Provinces-Unies, est important à plus d’un titre. Dès les premières pages d’Enkhuizen au XVIIIe siècle. Le déclin d’une ville maritime hollandaise, le lecteur aura saisi avec quelle maîtrise l’auteur, en parfait connaisseur de l’historiographie néerlandaise, convoque de très nombreux travaux qui lui permettent à la fois de reprendre à nouveaux frais des problématiques rencontrées pour d’autres villes et surtout de proposer de multiples et instructives comparaisons entre les cités des Sept Provinces. Ainsi, il replace en permanence son objet d’étude au regard de Hoorn, Zierikzee, Campen, Staveren voire Amsterdam.
2Car Enkhuizen n’échappe pas au long processus de désurbanisation qui s’amorce sérieusement à la fin du XVIIe siècle. Comme d’autres, Leyde par exemple, plus que d’autres, Hoorn ou Alkmaar, la ville du Zuiderzee connaît un repli démographique irrégulier mais spectaculaire et inéluctable, passant de 22 000 habitants en 1650 à 6 800 en 1795. Tout l’intérêt de cette recherche novatrice réside moins dans l’analyse des causes d’un tel recul que dans la manière dont ce déclassement urbain a été alors vécu, compris, surmonté. Le délitement des marqueurs anciens a, en effet, conduit la ville ou plutôt ses édiles, à tenter d’obvier à cette décroissance en forgeant d’autres références communes donc compréhensibles par tous.
3Aux origines de la déprise démographique, le recul sensible des activités halieutiques harenguières qui subirent de plein fouet la concurrence intérieure, les impacts redoutables de la guerre sur mer sous les coups de la course et l’archaïsme des règlements du Collège de la Grande Pêche pourtant défendus par les représentants de la ville comme autant de vaines sauvegardes. S’en suivirent une contraction des activités induites, laborieusement compensée par les armements de la VOC ; un changement social sensible avec la diminution de la population permanente des gens de mer, une autre forme de pauvreté, une régression migratoire et une moindre attractivité à l’endroit des professions (pasteurs, médecins, notaires) ; un remodelage enfin de l’espace urbain avec l’abandon et la ruine de portions entières et l’amorce sensible d’une valorisation agricole du territoire.
4Une fois le diagnostic posé sur des difficultés économiques et sociales de la ville, et fréquemment interprétées par les contemporains comme une redoutable punition divine, une fois ses multiples conséquences évaluées, jusqu’à la crise des institutions charitables ou la recomposition confessionnelle, Thierry Allain se propose de scruter au plus près les moyens que la cité tenta de mettre en œuvre pour maintenir fièrement son rang et peser encore dans la nébuleuse urbaine néerlandaise.
5Pour ce faire, une chose était sûre. Enkhuizen se devait de conserver son identité maritime. En dépit d’une chute sans précédent du nombre de busses armées (44 en 1794 contre 400 en 1650 !), les autorités n’eurent de cesse de maintenir et même d’exalter cette inclinaison pour le large. Au vain espoir de devenir un port militaire, Enkhuizen s’obstina à se réclamer du hareng. Alors que sa fortune était largement investie ailleurs, une bonne partie de la bourgeoisie continua de détenir et de transmettre des parts de navires pêcheurs. Plus symbolique encore, les grandes fêtes mi-civiques mi-religieuses qui encadraient chaque année le début et l’achèvement de la harengaison restèrent de grands moments qui réunissaient les habitants jusqu’à estomper, à partir des années 1740-1750, les oppositions religieuses encore assez sensibles spécialement entre le calvinisme établi et la dynamique catholique. Ainsi en dépit du clivage évident entre son impact sur l’économie réelle et les manifestations urbaines qu’il continuait de susciter, le « poisson roi » constituait bien, mais d’une autre manière, un marqueur identitaire essentiel.
6Message à double visée, vers le dedans et le dehors, le deuxième moyen consista à montrer que si la prospérité avait fui, la magnificence demeurait possible et même indispensable. Une grande ville se devait de posséder un Hôtel de ville digne de ce qu’elle était ou croyait être. La construction du nouveau bâtiment, achevé en 1689, ses usages, sa riche décoration où figurait fièrement l’inscription « romano-batave » SPQE en est un exemple tangible parce qu’inscrit durablement dans l’espace. Les références historiques et allégoriques, si nombreuses sur les murs et les plafonds des salles de la Maison commune, se retrouvèrent mobilisées à une autre échelle afin de participer à leur manière à cette nouvelle édification de l’identité d’Enkhuizen et d’établir une autre réponse positive à la spirale du déclin. Le Magistrat en appela alors à l’histoire en célébrant le 21 mai 1772 le bicentenaire du soulèvement de la ville contre le joug du duc d’Albe. Si la solennité et la diversité des cérémonies de cette journée furent notables, ce fut bien davantage le prolongement durable de l’événement qui importait. La valorisation de l’héroïsme isolé des habitants, l’élan précurseur et exemplaire qu’ils montrèrent en cette occasion au pays entier convenaient alors d’être perpétués pour donner d’Enkhuizen l’image de la cité annonciatrice de la libération des Provinces du nord. Non sans quelques distorsions et omissions avec la véracité des faits, probablement moins glorieux et moins calvinistes qu’on le laissa accroire.
7Thierry Allain a dès lors raison de situer dans la même perspective la revendication pérenne d’Enkhuizen concernant son attachement « sans faille » aux Orange-Nassau. Du Taciturne à Guillaume V, visiteur privilégié des années 1770, il s’agit bien, pour le Magistrat, de souligner et de revendiquer l’heureuse constance, la perspicacité subtile et les efficaces décisions des habitants dans les affaires publiques des Sept Provinces. Et de valoriser par là une continuité diachronique cohérente, mêlant passé et présent afin d’estomper les effets néfastes de la conjoncture. Bref de jouer l’histoire éternelle, ou presque, contre l’écume des mauvais jours.
8Ainsi, inscrits dans la longue durée, enracinés dans la tradition et en réponse au défi du « déclin », les éléments « politiques » d’une reconstruction de l’identité urbaine ne se substituèrent pas à la dimension maritime mais l’investirent d’autres valeurs culturelles, jadis présentes mais occultées par une production et une commercialisation harenguières florissantes. La multitude et la complémentarité des choix symboliques initiés et assumés par les édiles n’eurent toutefois qu’un impact social limité. Certes les fêtes harenguières étaient ouvertes à tous mais la perpétuation d’une mémoire politique et d’une geste héroïque véhiculée par les discours, les sermons, les livres d’histoire, le théâtre, la poésie voire la peinture limitaient sensiblement leur influence à une élite. De ce fait, la mise à distance du spectre de la décadence participait largement d’une élaboration intellectuelle qui, pour l’essentiel, restait étrangère à la majorité de la population confrontée aux difficultés matérielles du quotidien.
9Voilà, rapidement évoqués, quelques-uns des enseignements de ce livre original et riche, dégagés par ce jeune historien qui, en multipliant les angles d’attaque problématiques, en s’appuyant sur une grande diversité des fonds archivistiques, jusqu’à la signifiante mobilisation des sources littéraires, parvient à des démonstrations convaincantes. Enkhuizen au XVIIIe siècle. Le déclin d’une ville maritime hollandaise ou comment la sanior pars d’Enkhuizen a misé sur la culture et sur la symbolique, sur l’histoire et sur l’espace pour tenter de maintenir son statut et son rang de cité éminente des Provinces-Unies afin de sauvegarder son fragile présent aux yeux des voyageurs, des autorités nationales, des autres cités comme de ses propres habitants.
10Depuis, ne savons-nous pas que la « culture », sa mise en valeur, sa manipulation excessive, ses erzats ludiques sont devenus, pour des régions ou des villes en crise, monnaie courante, voie compensatoire et parfois dévoyée, créatrice d’identités hier insoupçonnées et parfois inédites ? À sa manière, mais avec une distinction élitaire assez ségrégative, Enkhuizen au XVIIIe siècle, semblait déjà avoir proposé un exemple et tracé un itinéraire.
Auteur
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Alain Cabantous
Université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne
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