« Je me vis dans l’Histoire. » Bonaparte au futur antérieur (1799-1806)
p. 113-124
Texte intégral
1La plupart des historiens ont bien en mémoire la célèbre ouverture de l’ouvrage de Karl Marx, Le dix-huit brumaire de Louis Bonaparte : « Hegel fait quelque part cette remarque que tous les grands événements et personnages historiques se répètent pour ainsi dire deux fois. Il a oublié d’ajouter : la première fois comme tragédie, la seconde fois comme farce. » Et Marx développe :
Les hommes font leur propre histoire, mais ils ne la font pas arbitrairement, dans les conditions choisies par eux, mais dans des conditions directement données et héritées du passé. La tradition de toutes les générations mortes pèse d’un poids très lourd sur le cerveau des vivants. Et, même quand ils semblent occupés à se transformer, eux et les choses, à créer quelque chose de tout à fait nouveau, c’est précisément à ces époques de crise révolutionnaire qu’ils évoquent craintivement les esprits du passé, qu’ils leur empruntent leurs noms, leurs mots d’ordre, leurs costumes, pour apparaître sur la nouvelle scène de l’Histoire sous ce déguisement respectable et avec ce langage emprunté. C’est ainsi que Luther prit le masque de l’apôtre Paul, que la Révolution de 1789 à 1814 se drapa successivement dans le costume de la République romaine, puis dans celui de l’Empire romain1…
2Dans leur rapport au passé, toutes les périodes historiques, et singulièrement les périodes de crise révolutionnaire, sont prises dans un double mouvement ; celui du mimétisme, très bien résumé ici par Marx, et celui de la négation ou de la table rase. C’est dire que toute nouvelle couche dirigeante accédant au pouvoir se trouve sous l’emprise de la tentation de réviser le passé. Pour autant, la matière à retravailler n’est pas malléable à l’infini, et la révision se fait aux « conditions données et héritées », comme le dit encore Marx, mais aussi en tenant compte de l’état des méthodes, des représentations et des lieux par lesquels on va écrire l’Histoire au cours d’une période donnée.
3L’écriture de l’Histoire au cours de la décennie révolutionnaire se fait encore largement aux conditions des héritages multiples du xviiie siècle. Multiples et contradictoires ; l’Histoire ne se dégage que lentement de la chronique. C’est encore une fonction d’État, politique et didactique, largement tributaire de l’érudition2. La part belle est faite aux chefs militaires, aux souverains, aux familles illustres. Parallèlement, se manifeste une aspiration à la mise en œuvre de concepts nouveaux, une histoire des peuples et des civilisations, une histoire de la vie matérielle et des cadres du quotidien. Le vingt-deux brumaire an VII (14 novembre 1798), la deuxième classe de l’Institut, celle des sciences morales et politiques, présente un programme d’études :
L’exécution de ce plan ouvrira une nouvelle carrière à l’histoire qui, uniquement préoccupée jusqu’à présent des opérations militaires et politiques, a trop négligé le tableau de la société dans les différents âges, les progrès de l’esprit humain, ceux de la civilisation et de l’industrie surtout, qu’on pourrait appeler fille des besoins et mère des arts utiles3.
4C’était déjà le projet de Voltaire, dressant une vaste fresque du processus de civilisation en mouvement dans l’Essai sur les mœurs, mais peaufinant le portrait du Siècle de Louis XIV lorsqu’il veut se faire reconnaître comme historiographe officiel.
5Cette Histoire qui s’émancipe et se popularise progressivement, qui n’a pas encore forgé son socle méthodologique, est secouée d’injonctions contradictoires, entre l’écriture immédiate d’un présent saturé d’événementiel, et le rappel moralisant des faits édifiants d’un passé magnifié, produits de la culture classique des collèges. La confrontation peut prendre une tournure assez manichéenne lorsque c’est le proche passé qui est invoqué ; alors, c’est la lutte finale entre la superstition et les Lumières, entre le gothique et le bon goût, entre la liberté et l’esclavage. À partir d’avril 1792, la France entre en guerre contre la plupart des grandes puissances européennes. La guerre exacerbe ces oppositions, en les radicalisant : les peuples « ennemis » qui sont restés fidèles à la cause monarchique sont des « esclaves du tyran » et des « fanatiques dénués de raison ».
6Au fil des ans, toutefois, la guerre s’éternisant, mais retrouvant aussi des voies diplomatiques et culturelles plus classiques, le choc idéologique se fait moins caricatural, sans que la propagande soit plus subtile pour autant. Bien au contraire, elle mobilise plus que jamais les ressources du passé pour donner une plus vaste perspective aux affrontements du présent. Dès l’époque du gouvernement révolutionnaire (1793-1794), les dirigeants veulent stabiliser la Révolution. L’évocation des faits d’armes du passé est un moyen de légitimer les combats du présent.
7C’est dans cette période de transition du Consulat (1800-1804) que les nouveaux maîtres de la France, héritiers plus ou moins fidèles de la Révolution, vont inspirer des récits qui déclinent sur divers modes le lien présent / passé. La période de la tabula rasa est désormais présentée comme une nouvelle barbarie, le passé est convoqué selon diverses modalités dont nous présenterons ici quelques exemples : la récupération, la correction, la confrontation.
Récupération(s)
8Nous sommes le 22 septembre 1800, soit moins d’un an après la prise du pouvoir par Bonaparte, et la veille du jour inaugural d’une nouvelle année républicaine (premier vendémiaire an IX). En application d’un arrêté consulaire du dix-huit fructidor an VIII (5 septembre 1800), une cérémonie nationale se déroule pour le transfert des restes de Turenne en la chapelle Saint-Louis des Invalides. Henry de la Tour d’Auvergne, vicomte de Turenne, maréchal général des camps et armées du Roi, colonel général de la cavalerie légère, a été frappé le 27 juillet 1675 par un boulet de canon près de Salzbach (Alsace). Son corps a été transféré à Saint-Denis un mois plus tard, et placé dans un cercueil qui subit des dégradations lors des profanations révolutionnaires de la crypte royale en octobre 1793.
9Finalement conservés et préservés, le corps et le cercueil ont été transférés au Musée des monuments français le vingt-deux messidor an VII (10 juillet 1799), après une résolution adoptée par le Conseil des Cinq-Cents, l’un des deux organes législatifs du Directoire, le quinze thermidor an IV (2 août 1796), qui exigeait qu’on lui rende une dépouille décente. C’est la concrétisation d’un programme politique de réconciliation entre la France de l’Ancien Régime et la France de la Révolution, entre le passé glorieux des rois et le présent non moins glorieux d’une France où un général a pris le pouvoir. La continuité de ce programme est pleinement assumée, du Directoire au Consulat. Carnot, l’ancien « organisateur de la Victoire » au sein du Comité de salut public en 1793-1794, l’ancien directeur4 de 1795 à 1797, devenu ministre de la Guerre de Bonaparte, ne saurait mieux exprimer cette volonté de renouer les fils de la trame nationale, dans le discours qu’il prononce devant le tombeau :
Honneur aux chefs d’une nation guerrière, qui ne craignent point d’évoquer l’ombre de Turenne ! La grandeur de tout héros est attestée par la grandeur des héros qu’il a surpassés ; il rehausse sa gloire, en faisant briller de tout son [échec ?] celle des plus grands hommes, sans craindre d’être effacé par eux5.
10Cette continuité est encore plus manifeste lorsque l’on rapproche cette cérémonie de celle qui a accueilli au Panthéon la dépouille de Théophile Malo Corret, qui a trouvé la mort en Bavière le 27 juin 1800, frappé d’un coup de lance au cœur au combat d’Oberhausen. Il est né roturier en Bretagne en 1743 avant de grossir les armées de la République en 1792. Se prétendant descendant indirect de Turenne, il avait obtenu l’autorisation d’accoler à son nom celui d’une des plus anciennes familles de la noblesse, La Tour d’Auvergne. Bonaparte avait salué sa bravoure en le qualifiant de « premier grenadier de la République ». Le serviteur indocile des Princes et le volontaire parti défendre la République et la Nation, tous deux accueillis à quelques semaines d’intervalle dans deux grands monuments emblématiques, confondus dans la gloire qui distingue les héros morts au champ d’honneur, voilà des symboles qui incarnent la continuité du récit national. Pour Bonaparte, c’est aussi une façon plus solennelle de faire savoir que la Révolution est terminée et que le nouveau régime ne se reconnaît pas dans la tabula rasa.
11Au demeurant, même si l’été 1800 est un temps fort de ce récit national, Bonaparte n’est nullement le protagoniste initial de la réconciliation. Dès l’été 1794, avant même la chute de Robespierre, Barère déclarait que le temps était venu de « révolutionner la gloire », amalgamant les valeurs républicaines et les valeurs issues de l’armée d’Ancien Régime dans un culte de la Nation héroïsé6.
12Après l’éphémère période de paix avec l’Angleterre, consécutive au traité d’Amiens, les hostilités reprennent de plus belle (mars 1803). Bonaparte, bien décidé à en finir, masse des troupes, arme une flottille de débarquement et multiplie au camp de Boulogne les préparatifs qui laissent croire à une invasion imminente de l’île. Entre entraînement militaire et travaux de terrassement, il reste du temps libre, notamment pour assister à des représentations théâtrales. La propagande se saisit de ces temps de cerveau disponible, l’Histoire est convoquée. À l’aube de la vogue du style troubadour, la figure de Guillaume le Conquérant est omniprésente : c’est le défenseur de l’Europe qui se dresse contre Harold « le sournois7 ». Voilà ce qu’on entend sur les tréteaux de ce théâtre aux armées :
Que de dangers encore Guillaume va courir !
— Il en triomphera, Madame, et l’Europe entière doit le désirer.
Tous les peuples seront pour nous.
Le même intérêt les anime.
Notre cause est celle de tous,
Tant elle est grande et légitime.
Par son serment qu’il a faussé,
À tous, l’Anglais a fait injure.
C’est venger le ciel offense
Que de s’armer contre ce parjure8.
13Guillaume de Normandie n’est pas le seul héros ainsi mobilisé. La figure de Jeanne d’Arc renaît une nouvelle fois pour désigner le pouvoir légitime et narguer ses bourreaux. Tandis que la Pucelle prévient avant de mourir :
Mon trépas est encore utile à ma patrie.
Il brise votre sceptre, il couronne ma vie,
Et quand mon âme vole à l’immortalité
La honte vous attend dans la postérité.
14C’est alors qu’un chœur reprend :
Tremblez, cruels Anglais, la France réunie
Va secouer le joug de votre tyrannie.
J’en atteste l’Honneur, bientôt, vous et vos rois
Irez donner ailleurs de sanguinaires lois9
15Il va de soi que la France révolutionnaire et bonapartiste n’a pas le monopole de la propagande chauvine. Après avoir souligné que l’Angleterre avait connu quelques décennies avant la France une « popularité » de la discipline historique, et accordé une large place à l’histoire immédiate, Pascal Dupuy aborde la représentation des événements révolutionnaires de France dans les livres d’histoire britannique10. Le propos est fréquemment agrémenté de biographies, comme ce manuel d’histoire de 1792 qui présente la « vie des douze apôtres » de la Révolution : Pétion, Orléans, Brissot, Robespierre, Condorcet, Marat, Danton, Gorsas, Carra, Chabot, Dumouriez, Merlin de Douai11. On n’hésite pas à recourir aux fausses nouvelles : le père de Danton était boucher, Brissot a écrit une Théorie du vol et une Apologie du vol, et Robespierre émet l’idée qu’« un peu plus de sang ne fait pas de mal12 ! »
16À l’époque du camp de Boulogne, lorsque la France bonapartiste prépare ouvertement une descente en Angleterre, l’opinion anglaise est chauffée à blanc, pamphlets et caricatures entretiennent le patriotisme à l’aide des épisodes glorieux de la résistance insulaire, et tout particulièrement de la fermeté d’Élisabeth envers l’Invincible Armada de Philippe II en 158813.
Correction du passé
17Aussi virulente et clivante soit-elle, la confrontation entre le « pays des cannibales » et la « perfide Albion » n’est pas la seule à produire des topoï revanchards et des ethnotypes dévalorisants. Du côté oriental, avec la Prusse, la France tient également un adversaire/ennemi que l’on aime haïr. Lors des guerres de la troisième coalition, qui réunissait le tsar de Russie, l’empereur d’Autriche et le roi d’Angleterre contre la France, et qui se concluent par la victoire française d’Austerlitz, on rejoue la partie qui s’était déroulée en ces mêmes lieux cinquante ans auparavant. Mais l’issue est inverse de ce qu’elle avait été. Iéna efface Rossbach.
18Le 17 octobre 1806, soit trois jours après les batailles d’Iéna et d’Auerstedt, la colonne commémorative de Rossbach (un obélisque sur socle), qui marquait la défaite de l’armée française devant les Prussiens en 1757, est abattue en présence de Bonaparte devenu empereur. Le Bulletin de la Grande Armée, cette Pravda de l’Empire, détaille la victoire sous le titre suivant : « Rossbach a été effacé ! »
19La guerre des symboles, aussi marquante pour les mémoires que les affrontements armés – analogue par exemple aux destructions de statues qui accompagnent la chute des régimes totalitaires –, n’est pas terminée.
20Napoléon entre à Berlin le 26 octobre. Il fait défiler, sans armes, de jeunes officiers faits prisonniers, tout au long de la rue où se trouve l’ambassade de France. Cette humiliation, devant une foule pétrifiée, s’explique par la volonté de réparer l’affront que les officiers de la Garde noble prussienne avaient infligé à la France en aiguisant leurs sabres sur les marches de son ambassade. Le sentiment de l’honneur pimente les antagonismes mémoriels ; ces jeunes hobereaux prussiens, contraints de ronger leur frein depuis 1795 avec la neutralité forcée de la Prusse, sont impatients, dès l’entrée en guerre de leur pays, d’en découdre avec cette puissance adverse devenue ennemie par le renversement des alliances.
21Cet épisode symbolique révèle la charge émotionnelle à l’œuvre au cours de ce duel des mémoires nationales. Mais la haine, le ressentiment, la destruction des symboles n’épuisent pas cette charge, qui s’inscrit dans la durée. Peu de temps avant l’entrée à Berlin, Napoléon est passé par Potsdam pour se recueillir sur la tombe de Frédéric II. Le geste n’est pas dénué d’arrière-pensées révisionnistes : moins d’une année auparavant, le roi de Prusse Frédéric-Guillaume III, son épouse la reine Louise et le tsar Alexandre Ier s’étaient juré alliance et fidélité sur le même tombeau. Le serment des vaincus est annihilé par la révérence du vainqueur. Mais, selon Steven Englund, la symbolique est beaucoup plus complexe : « si l’armée prussienne avait subi une défaite, c’était en partie dû à son imitation servile de la tactique – dépassée – de Frédéric, lui, Napoléon, avait été celui qui avait repris la stratégie du guerrier habile et astucieux14 ».
22La confrontation (on parlait à cette époque du « parallèle ») entre le passé et le présent n’est pas pure imitation, au contraire de l’opinion émise par Marx, rappelée en ouverture de ce chapitre. Le présent est toujours supérieur au passé ; la pensée des Lumières, sa croyance au progrès et en la perfectibilité, imprègne alors les protagonistes de l’Histoire. Déjà au début du Consulat, Bonaparte avait été fort irrité par une brochure qui faisait le parallèle entre son régime et celui de César. Ce qui l’offusquait, ce n’était pas la nature autoritaire du régime, c’était le fait de supposer une équivalence entre les deux destins, alors que le général se prédisait à lui-même un avenir sans comparaison possible avec les aventures du passé. Le respect n’empêche nullement le sentiment de revanche, bien présente dans les paroles rapportées par le général Rapp, qui évoque encore le sens de l’honneur :
L’épée du grand Frédéric, sa ceinture, le grand cordon de ses ordres, y étaient encore. Napoléon s’en empara. « Je préfère ces trophées, nous dit-il avec enthousiasme, à tous les trésors du roi de Prusse. Je les enverrai à mes vieux soldats des campagnes de Hanovre ; je les donnerai au gouverneur des Invalides, qui les gardera comme un témoignage de la Grande Armée et de la vengeance qu’elle a tirée des désastres de Rossbach15. »
Comparaison n’est pas raison
23Évoquer le passé, plutôt que l’effacer ; mais ce n’est pas pour l’exalter, ou pour mettre en scène sa supériorité sur le présent. C’est en ce sens que, même s’ils revêtent la toge ou la tunique à la grecque et vivent dans des décors inspirés des ruines antiques, les hommes et les femmes de la Révolution et de l’Empire, du moins celles et ceux qui, par la culture, ont développé une conscience historique, s’ils cherchent dans l’Antiquité des modèles de conduite morale, ne considèrent pas pour autant qu’ils pourraient restaurer à l’identique institutions politiques, relations sociales et circuits économiques.
24En ce sens Bonaparte interprète l’héritage des Lumières, notamment l’Essai sur les mœurs de Voltaire ou, mieux encore, l’Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain de Condorcet et Les ruines ou Méditations sur les révolutions des Empires de Volney : l’Histoire y est vue comme un processus de civilisation dans lequel l’ensemble de l’humanité a été, est ou sera absorbé pour une marche vers le progrès et la perfectibilité de l’espèce. Mais tous les peuples, toutes les nations ne sont pas impliqués au même degré dans le processus. Et il en va également ainsi au sein d’une même formation nationale : il y a des écarts de civilisation. Selon la formule de George Orwell, tous sont égaux, mais certains sont plus égaux que d’autres. Ainsi se forge la nature hégélienne du protagoniste, du héros romantique qui maîtrise son destin et le cours de l’Histoire mais qui, ce faisant, se projette tellement en avant de la masse au nom de laquelle il parle qu’il bascule dans la solitude et l’incompréhension.
25Au nom de cette marche vers le progrès, les assemblées révolutionnaires, et particulièrement l’Assemblée constituante, avaient accordé la citoyenneté aux Juifs de France. Bonaparte s’inscrit dans ce sillage, étend les droits civiques aux Juifs des pays rattachés à l’Empire. Les rabbins célèbrent le Premier Consul comme celui par lequel « l’heure de la vraie liberté a enfin sonné pour nous, le sceptre du despotisme et la verge de l’anarchie sont également brisés, les droits et les devoirs du peuple sont tracés de la même main16 ». En 1804, lorsqu’il est sacré empereur, les mêmes rabbins le qualifient de « nouveau Cyrus », assimilant Napoléon à cet empereur perse qui avait libéré les « judéens » de leur captivité à Babylone. Subtilité qui entretient l’ambiguïté puisque cette louange du fondateur de l’Empire perse est aussi le rappel de son extériorité par rapport à une communauté qui ne reconnaît d’autre protagoniste de son destin que Yavhé. Napoléon n’est pas dupe, et, malgré la régularisation du culte hébraïque par l’État, n’en continue pas moins de considérer les Juifs, particulièrement ceux de l’est de la France, comme une « nation avilie, dégradée, capable de toutes les bassesses ».
26Ce rapport jaloux au passé, cette incomparabilité du temps présent, on les retrouve en maintes occasions, et tout au long de l’épisode napoléonien, jusqu’aux réflexions ultimes du Mémorial de Sainte-Hélène. Lorsqu’il s’agit de se retourner vers les débuts de la fulgurante ascension, la campagne d’Italie de 1796-1797, il est très tentant d’esquisser un parallèle avec les guerres d’Italie du xvie siècle. C’est à cet exercice que s’étaient livrés Joseph Servan et Auguste Jubé dans Histoire des guerres des Gaulois et des Français en Italie. Le projet comme la méthode sont rejetés sans appel par l’exilé de Sainte-Hélène, qui n’y voit qu’un « mauvais ouvrage17 ». Napoléon est alors en train d’accumuler des notes pour rédiger ses propres mémoires sur la campagne d’Italie. Événement unique, inaugural, mais aussi « civilisateur », qui ne saurait souffrir la comparaison avec les épisodes « barbares » de la première modernité.
27Pourtant, Servan et Jubé sont également soucieux d’inscrire leur narration dans l’Histoire universelle. Chacun des chapitres des guerres d’Italie est replacé dans un cadre global, évoquant tous les faits marquants qui se déroulent dans toutes les parties du monde. Cette approche synchronique, et globale (qui était déjà celle de Voltaire dans l’Essai sur les mœurs), est annoncée par un sous-titre évocateur : « Avec le tableau des événements civils et militaires qui les accompagnèrent, et leur influence sur la civilisation et les progrès de l’esprit humain ». On ne saurait mieux se revendiquer de l’esprit encyclopédique ; et, pourtant, la méthode est condamnée sans appel, déplorant l’absence de chronologie et jugeant la construction boiteuse.
28Il y a plusieurs filiations dans l’héritage des Lumières…
***
29En cette époque de bouleversements profonds, la science historique se cherche. En s’affranchissant des dépendances anciennes, elle trace des perspectives pour la première génération des historiens du xixe siècle18, que ce soit sur le plan de la méthode (analyse critique des sources), des lieux institutionnels (écoles et universités), de la définition de ses objets propres (le témoignage, le patrimoine).
30Mais la période révolutionnaire et napoléonienne est encore une période de transition, d’expérimentations. C’est à ces conditions que la tentation est forte, pour les pouvoirs, de reconfigurer le régime d’historicité selon les besoins du moment. À l’arrivée au pouvoir de Bonaparte, la tabula rasa a fait long feu depuis plusieurs années. Il s’agit de s’immerger dans le passé pour le remodeler à volonté, afin de mieux exalter le présent, et de contrôler l’avenir. Tel est le sens de ce détour par l’Histoire, de ce rafistolage de la mémoire d’une jeune nation en formation, de ces retouches incessantes apportées au tableau d’un avenir forcément meilleur.
31« Je me vis dans l’Histoire », dit Napoléon en exil à Sainte-Hélène. Non comme un héros à l’antique dont la statue de plâtre s’effrite, mais comme un acteur de son destin auquel la guerre est indispensable à sa réalisation. C’est la guerre qui lui a donné le signal de la marche au pouvoir, c’est par la guerre qu’il a consolidé ce pouvoir. Le fait brut n’est toutefois pas suffisant : il faut encore la mise en scène, et Bonaparte est passé maître dans le déploiement de la propagande, à laquelle l’Histoire participe. Il ne s’agit pas d’imiter le passé, mais de le convoquer sans cesse pour en mesurer la finitude au regard d’un présent qui a la forme de l’épopée. Pour la France impériale, ce n’est pas seulement la Révolution qui est terminée, c’est aussi tout le passé dynastique. L’Histoire est un théâtre où, au prix de quelques arrangements avec la vérité, on peut assigner sa place à chacun, que ce soit un individu, un peuple, une nation.
Bibliographie
Jean-Paul Bertaud, Napoléon et les Français, Paris, Armand Colin, 2014.
Hervé Drévillon (dir.), Mondes en guerre, tome II : L’Âge classique (xve-xixe siècle), Paris, Passés composés / Ministère des Armées, 2019.
Annie Jourdan, Napoléon, héros, imperator, mécène, Paris, Aubier / Montaigne, 1998.
Notes de bas de page
1 Karl Marx, Le dix-huit brumaire de Louis Bonaparte, Paris, Jean-Jacques Pauvert, 1965, p. 219 et 220.
2 Voir Sophie-Anne Leterrier, « L’histoire en révolution », Annales historiques de la Révolution française, numéro 320, 2000, p. 65 à 75.
3 Archives de l’Institut, registre A 2 (cité par Sophie-Anne Leterrier, op. cit.).
4 Pendant le Directoire, le pouvoir exécutif est collégial, partagé entre cinq directeurs.
5 Lazare Carnot, cité par Céline Gautier, dans « Le transfert de Turenne, une cérémonie consulaire (22 septembre 1800) », Napoléon Ier. Le Magazine du Consulat et de l’Empire, numéro 41, 2006, p. 59.
6 Voir Bernard Gainot, « Dixième partie », dans Hervé Drévillon (dir.), Mondes en guerre, tome II : L’Âge classique (xve-xixe siècle), Paris, Passés composés/Ministère des Armées, 2019 (particulièrement les pages 602 à 609).
7 Allusion au roi Harold II Godwinson, qui est le dernier roi anglo-saxon d’Angleterre ; il est tué à la bataille de Hastings en octobre 1066. Guillaume le Conquérant sort victorieux de cette bataille.
8 Extrait de la pièce de Pierre-Yves Barré, Jean-Baptiste Radet et Desfontaines-Lavallée, La tapisserie de la reine Mathilde. Comédie en un acte, en prose, mêlée de vaudevilles, Paris, Masson, 1804 ; cité par Jean-Paul Bertaud, « Le regard des Français sur les Anglais, des révolutionnaires de l’an II au “jacobin botté” », dans Jean-Paul Bertaud, Alan Forrest et Annie Jourdan, Napoléon, le monde et les Anglais. Guerre des mots et des images, Paris, Autrement, 2004, p. 61.
9 Extrait de la tragédie d’Henri-François Dumolard, La mort de Jeanne d’Arc, représentée à Orléans le 8 mai 1805, à l’occasion de l’érection d’une nouvelle statue de l’héroïne : cité par Jean-Paul Bertaud, op. cit., p. 63 et 64.
10 Voir Pascal Dupuy et Harry T. Dickinson, Le temps des cannibales. La Révolution française vue des îles britanniques, Paris, Vendémiaire, collection « Chroniques », 2019.
11 À quelques exceptions près (le duc d’Orléans et le général Dumouriez), ce sont tous les dirigeants connus du courant jacobin au début de la Révolution. Par la suite, ils se scinderont entre Girondins (Pétion, Brissot, Condorcet, Gorsas, Carra) et Montagnards (Robespierre, Danton, Marat, Chabot, Merlin de Douai).
12 Maximilien de Robespierre (1792), cité par Pascal Dupuy et Harry T. Dickinson, op. cit., p. 352.
13 Voir Alan Forrest, « L’Angleterre face à la France napoléonienne », dans Jean-Paul Bertaud, Alan Forrest et Annie Jourdan, op. cit. (particulièrement la page 177).
14 Steven Englund, Napoléon, traduction de Pierre Arnaud et Jean Bourdier, Paris, Éditions de Fallois, 2004, p. 353.
15 Jean Rapp, Mémoires du général Rapp, aide de camp de Napoléon, écrits par lui-même, Paris, Bossange frères, 1823, p. 94.
16 Ode hébraïque à la gloire du général qui, à Marengo, a su vaincre les ennemis de la France, treize germinal an IX (3 avril 1801) ; cité par Jean-Paul Bertaud, Napoléon et les Français, Paris, Armand Colin, 2014, p. 106 et 107.
17 Benjamin Deruelle et Bernard Gainot, « La mémoire des guerres d’Italie au miroir des expérimentations de la période révolutionnaire. L’exemple de la guerre de siège », dans Annie Crépin, Bernard Gainot et Maxime Kaci (dir.), Villes assiégées dans l’Europe révolutionnaire et impériale, Paris, Publications de la Société des études robespierristes, 2019, p. 211 et 212.
18 Voir Christian Delacroix, François Dosse et Patrick Garcia, Les courants historiques en France (xixe-xxe siècle), Paris, Armand Colin, 2007 (particulièrement le chapitre 1 : « Naissance de l’histoire contemporaine »).
Auteur
-
Bernard Gainot
Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne
Institut d’histoire moderne et contemporaine
Groupe de Recherche en Histoire de la Guerre
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