Chapitre 6. Sur quelques usages électoraux du religieux
Vote et mobilisation de la religion chez des électeurs chrétiens et musulmans en 2017
p. 229-262
Texte intégral
1En sociologie électorale, la religion constitue une des principales « variables lourdes » dans l’explication des votes. De nombreuses études ont en effet souligné, à des périodes différentes, l’influence du facteur religieux sur les préférences électorales1. Les enquêtes contemporaines montrent que cette influence ne semble pas avoir été remise en cause par les transformations importantes de la pratique religieuse pourtant observées en France (et plus largement dans les pays occidentaux) lors des dernières décennies. À savoir, d’une part, une baisse continue de la croyance catholique, a fortiori de sa pratique, au profit des groupes se déclarant « sans-religion2 » ; d’autre part, la progression du nombre de croyants musulmans, l’islam représentant actuellement la deuxième confession en France3. Malgré ces bouleversements, la pratique du catholicisme prédispose toujours à un vote de droite. Guy Michelat et Claude Dargent ont ainsi montré l’importance toujours décisive lors des scrutins des deux dernières décennies du « niveau d’intégration au catholicisme » (mesurable notamment par la fréquence de l’assistance à la messe) dans les orientations de vote. En 2012, un catholique pratiquant régulier a 5,8 fois plus de chances de voter N. Sarkozy (au second tour) par rapport à un électeur se déclarant « sans religion4 ». Le partage entre les pratiquants et les non-pratiquants joue, en outre, dans le clivage entre vote de droite, élevé chez les pratiquants, et vote d’extrême droite, plus important chez les non-pratiquants5.
2La pratique de l’islam reste, de même, majoritairement associée à un vote de gauche depuis les années 19806. Dans une note relative aux élections de 2007, C. Dargent souligne qu’en « neutralisant les effets du genre, de l’âge, du niveau de diplôme et de la catégorie socio-professionnelle, il apparaît que l’appartenance à l’islam a bien ses effets propres : les musulmans ont sept fois plus de chances de voter Ségolène Royal que les électeurs se déclarant sans religion – eux-mêmes déjà plus à gauche que la moyenne des Français7 ». On constate lors de la présidentielle de 2012 une même « hégémonie de la gauche » parmi les électeurs musulmans : 80 % de votants qui se déclarent musulmans ont voté au premier tour Hollande (57 %) ou Mélenchon (20 %), et 86 % se sont prononcés pour Hollande au second tour8. Enfin, on observe l’importante proportion de personnes de confession musulmane (mais plus largement des immigrés post-coloniaux et de leurs descendants) dans l’électorat de la « gauche radicale » de 20179.
3La séquence électorale de 2017 intervient dans un contexte d’instrumentalisation politique croissante des questions religieuses en France, singulièrement à l’encontre des populations musulmanes10. Plusieurs prétendants à la présidentielle, à droite et à l’extrême droite, ont d’ailleurs politisé l’islam comme figure repoussoir, présentant les pratiquants de cette religion comme directement liés aux problèmes de sécurité et de terrorisme. Dans ce contexte, l’enquête par questionnaires à la sortie des urnes (QSU) en 2017, administré à l’occasion du second tour de la présidentielle dans 14 bureaux de vote, confirme l’importance des dimensions religieuses des pratiques électorales. Outre les interrogations relatives aux choix électoraux et aux propriétés sociodémographiques des enquêtés, des questions portaient sur l’appartenance confessionnelle (non croyant ; catholique/protestant/chrétien ; juif ; musulman) et le degré de pratique (croyant pratiquant ; croyant pratiquant occasionnel ; croyant non pratiquant). Les plus de 3 000 réponses exploitables confirment l’existence d’un clivage opposant d’un côté un vote de droite chez les électeurs catholiques et, de l’autre, un vote ancré à gauche chez les électeurs musulmans11. Nos résultats (cf. Tableau 1 ci-dessous) montrent que les personnes se déclarant « chrétiens » et/ou « catholiques » portent en majorité leurs choix, au premier tour de l’élection présidentielle de 2017, vers le candidat F. Fillon (30,8 %), et que plus de la moitié des électeurs se déclarant musulmans votent pour J.-L. Mélenchon (56,7 %).
Tableau 1. Pratiques religieuses, appartenances confessionnelles et vote au 1er tour de la présidentielle de 2017
| Vote déclaré au premier tour de la présidentielle de 2017 | Abst. (171) | Fillon (n = 396) | Hamon (249) | Macron (729) | Mélenchon (782) | Le Pen (255) |
| Ensemble | 6,2 % | 14,4 % | 9,1 % | 26,6 % | 28,5 % | 9,3 % |
| Religion-croyance/pratique | ||||||
| Croyant/pratiquant (625) | 8,8 % | 16,2 % | 7 % | 20,2 % | 40,5 % | 5,3 % |
| Croyant/pratiquant occasionnel (360) | 5,3 % | 26,1 % | 6,7 % | 25,8 % | 18,9 % | 10 % |
| Croyant/Non pratiquant (669) | 6 % | 17,3 % | 6,9 % | 26,9 % | 21,1 % | 14,6 % |
| Non croyant (1 024) | 4,9 % | 7,4 % | 12,8 % | 30,6 % | 29,5 % | 7,9 % |
| Religion (si croyant) | ||||||
| Catholique/protestant/chrétien (705) | 4,6 % | 30,8 % | 1,4 % | 24,4 % | 11,9 % | 16 % |
| Juif (43) | 0 | 41,9 % | 2,3 % | 29,5 % | 2,3 % | 4,7 % |
| Musulman (436) | 10,6 % | 2,5 % | 8,9 % | 19 % | 56,7 % | 0,5 (2) |
4Ces résultats rejoignent ceux des études électorales fondées sur des échantillons représentatifs et mettent en évidence une polarisation politique spécifique : c’est pour la « gauche de la gauche » (FI) que les électeurs musulmans ont voté lors de l’élection présidentielle de 2017, et non pour l’ancienne gauche socialiste (8,9 % seulement pour B. Hamon), quand, à droite, une part non négligeable des électeurs catholiques ont déclaré voter pour le Front national. L’analyse des déclarations de pratiques religieuses (pratiquant, pratiquant occasionnel, non pratiquant) montre que, parmi les catholiques, le FN récolte ses suffrages surtout parmi les croyants qui déclarent pratiquer peu, ou ne pas pratiquer. Ces « camps » polarisés semblent par ailleurs souffrir de peu de déserteurs : parmi les électeurs interrogés, une faible proportion des catholiques vote à gauche (même si davantage pour J.-L. Mélenchon que pour B. Hamon) et, surtout, une infime minorité d’électeurs se déclarant musulmans ont voté pour Marine Le Pen au premier tour des élections présidentielles – deux personnes sur 436 musulmans déclarés.
5Reconfiguré, le facteur religieux demeure primordial dans l’orientation des comportements politiques et paraît constituer une nouvelle ligne fondamentale de clivage social et politique. Reste, cependant, à comprendre les processus par lesquels l’appartenance (plus ou moins forte) à une religion et la pratique de celle-ci disposent à un vote particulier et à analyser la façon dont des identifications et pratiques religieuses s’articulent et produisent, sous certaines conditions, des identifications politiques. Dans la sociologie électorale classique, telle qu’elle se structure en France dans les années 1970, le poids de la variable religieuse est pour l’essentiel pensé comme reflétant l’incorporation d’un système de valeurs et de croyances. La notion de « système symbolique », initialement proposée par G. Michelat et M. Simon12, suggère que les choix politiques sont le produit d’une grille de lecture du monde qui guide l’appréciation de l’offre électorale et programmatique. G. Michelat et C. Dargent insistent ainsi sur « le rôle important du système symbolique catholique dans l’explication des attitudes et des comportements politiques », système symbolique que les auteurs définissent comme « un ensemble organisé de représentations, de croyances, de normes et de valeurs associant dans une même communauté l’ensemble des individus qui y adhèrent13 ». Dans ce cadre, c’est la croyance qui fait le vote, les valeurs religieuses constituant une boussole susceptible d’orienter les choix dans l’offre électorale. Les analyses de cet effet de la croyance sur le vote reposent aujourd’hui sur des analyses statistiques, en particulier des régressions : cette méthode permet en effet de neutraliser les appartenances multiples caractérisant les individus réels (genre, âge, diplôme, CSP, statut, etc.) et d’identifier l’effet causal spécifique, en « dernière instance », de la croyance et de la pratique religieuse. On peut toutefois s’interroger sur cette interprétation de la corrélation entre croyance, pratique et vote lorsqu’elle uniquement fondée sur des données quantitatives. Notre objectif est à l’inverse de revenir ici aux outils de l’enquête qualitative pour explorer finement les articulations entre identifications religieuses et préférences politiques14. Les entretiens constituent a priori l’outil idéal pour explorer des systèmes symboliques et comprendre comment ils peuvent guider les rapports au politique. Or ceux-ci invitent non seulement à complexifier les causalités inférées des corrélations statistiques observées, mais plus largement à repenser la notion de « système symbolique » elle-même.
6Le recours à des entretiens approfondis et localisés indique d’abord que bien des questions restent en suspens lorsqu’on examine d’un point de vue uniquement quantitatif les corrélations entre pratique religieuse, croyances et préférences politiques. Une approche purement quantitative, lorsqu’elle isole artificiellement les « facteurs », prend le risque de simplifier à l’extrême les corrélations observées et de laisser dans l’ombre les processus explicatifs sous-jacents. Les entretiens révèlent ainsi la pluralité des pratiques et croyances que subsume la déclaration, dans un questionnaire, d’une foi ou d’une pratique religieuse. Dans quelle mesure est-il alors juste et réaliste de parler « d’un » électorat catholique ou « d’un » électorat musulman ? Le problème réside en particulier ici, on l’aura compris, dans le singulier. Il existe de multiples catégories de catholiques et de musulmans, et de nombreuses façons de croire et de pratiquer la même religion. Peut-on alors considérer que des croyances et pratiques religieuses pourtant très diverses produisent le même type de rapport au politique et des préférences électorales identiques ? Les entretiens approfondis permettent au contraire de replacer les électeurs dans leur contexte, et de restituer les différentes façons d’être croyant ou pratiquant.
7Ensuite, nos matériaux qualitatifs invitent à repenser le poids des « systèmes symboliques » et d’une certaine manière le cadre théorique proposé par la sociologie électorale française à la fin des années 1970 pour penser les liens entre religion et vote. Les électeurs que nous avons rencontrés n’ont en effet pas toujours recours au « système symbolique » propre à leur religion dans la construction de leurs préférences électorales. Si la religion est une variable politique, celle-ci ne fait pas toujours l’objet d’une politisation, même minimale. Dès lors, à quelles conditions un vote effectué, par exemple, par une personne déclarant pratiquer l’islam (dans le cadre d’un questionnaire ou lors d’un entretien) peut-il être qualifié de « vote musulman » ? Si l’on part du principe que les dispositions sociales des individus n’ont d’effets sur leurs actions que relativement à la présence ou non de « cadres déclencheurs15 », il faut s’intéresser aux croyances mais aussi aux contextes et aux processus par lesquels des dispositions religieuses sont activées – ou au contraire inhibées – dans l’acte électoral. Comme le notent C. Braconnier et J.-Y. Dormagen, il est important de distinguer l’identification statistique de catégories sociales « objectives » et l’analyse des « modes d’actualisation de ces catégories » dans les pratiques politiques16. Dès lors, les entretiens approfondis offrent certes d’observer des systèmes de représentation, mais permettent surtout de repérer « ce qui compte » pour les agents sociaux au moment de voter et d’identifier quel rôle y tient le facteur religieux en le replaçant aux côtés d’autres types de socialisations (concurrentes ou congruentes). Par l’examen de la présence, de la fréquence et de l’intensité du recours au religieux dans les discours que les électeurs font de leurs votes17, il devient possible d’étudier les processus par lesquels la religion est mobilisée ou non dans l’acte électoral, et d’en restituer les conditions sociales d’activation.
8L’enjeu est donc de ne pas envisager la religion simplement comme une variable homogène (tous les fidèles partageraient les mêmes croyances religieuses… et politiques) qu’il serait possible d’étudier « toutes choses égales par ailleurs », ce que tendent à produire les techniques statistiques de régression. L’attention aux logiques d’activation suppose au contraire que les croyances religieuses n’obtiennent une signification et une expression qu’à travers d’autres dispositions, « chacune ne s’actualisant qu’en relation avec les autres18 ». Le religieux n’arrive, pour ainsi dire, jamais seul dans la mobilisation qu’en font les électeurs – lorsqu’ils le mobilisent électoralement. Résultat d’une socialisation religieuse plus ou moins forte, de pratiques et de croyances hétérogènes, sa mention fait également référence à d’autres appartenances et manières de se positionner dans l’espace social. Comme on le verra, la religion n’oriente pas toujours le vote par le biais d’une socialisation religieuse qui serait ensuite traduite électoralement. Elle peut aussi fonctionner comme référent synthétique de tout un ensemble d’autres identités sociales, qui peuvent être des vecteurs d’identification(s) politique(s), mais aussi – et souvent – servir de modèles négatifs et repoussoirs. Avec qui, et contre qui, se dit-on par exemple « chrétien » ou « musulman » ? Comme nous avons pu nous en rendre compte au cours des enquêtes, exprimer son attachement ou son aversion à une religion, c’est aussi témoigner de ses « goûts et dégoûts » sociaux et moraux vis-à-vis de certains styles de vie19, souvent perçus comme menacés (et à défendre) ou menaçants (et à combattre). En ce sens, la sociologie électorale a jusqu’à présent privilégié les logiques d’appartenance et négligé les façons, pourtant essentielles, dont les électeurs construisaient des figures d’identification négatives, en désignant par exemple d’autres religions. Ces modèles d’identification (positive ou négative) ne sont pas des processus abstraits mais s’ancrent à l’inverse dans l’expérience concrète de la coexistence (dans un même espace, une même organisation) avec d’autres individus, dont on se sent proche ou distant, auxquels on cherche à ressembler ou desquels on tente de se démarquer.
9C’est à l’étude de la pluralité des significations sociales du religieux et des modalités de leurs mobilisations électorales que ce chapitre est consacré, en se centrant spécifiquement sur les électeurs se déclarant de confession catholique (et parfois plus largement chrétiens) ou de confession musulmane, les plus représentés dans notre corpus20. On se concentrera dans un premier temps sur les électeurs se déclarant catholiques et sur leur rapport inégal et différencié au catholicisme, avant de se pencher sur la question spécifique de la mobilisation de « l’islam » lorsqu’il s’agit de parler de son vote : de façon antagoniste du côté des électeurs de droite et d’extrême droite, de façon plus prudente et défensive de la part des électeurs se déclarant musulmans. Le référent religieux fait ainsi l’objet d’usages pluriels et potentiellement conflictuels, fonctionnant souvent moins comme « variable » influant en dernière instance le vote que comme mode de dicibilité, parmi d’autres, de certaines positions sociales et politiques.
Intégration différenciée au catholicisme et vote à droite
Unité et diversité des rapports catholiques au politique
10Les effets de la religion sur le comportement politique sont d’autant plus directs et efficaces que les normes religieuses sont intériorisées dès la socialisation primaire, puis réactivées par la pratique de rites et la fréquentation d’institutions religieuses. Cette efficacité doit cependant être assurée par la présence active d’un entourage susceptible de consolider une interprétation politique du message religieux, articulant le sens de la pratique religieuse à une identification politique. Si le niveau d’intégration au catholicisme révèle ainsi le degré d’incorporation de ces normes chez l’individu, structurant des schèmes de perception et de jugement du monde, il faut aussi que ces schèmes soient précocement reliés à des significations politiques et des préférences électorales.
11Ainsi, si la socialisation religieuse primaire, en l’occurrence au catholicisme, offre aux croyants et pratiquants « une sorte de grille de discrimination qui perme[t] d’aborder l’abondance des situations concrètes de la vie de citoyen avec des repères fiables21 », il serait trompeur de croire que le message religieux est, en lui-même, porteur de significations politiques homogènes. Celui-ci doit en effet être interprété et décodé. Pour que la croyance religieuse débouche sur des préférences politiques, il faut que les mondes où se réalise la socialisation – la famille, l’école, les loisirs – soient cohérents politiquement et permettent l’inculcation de la portée politique d’une morale religieuse, activable aisément en contexte électoral. Or, parce que cette incorporation politico-religieuse est inégalement réalisée et que ces mondes sociaux sont inégalement alignés, il convient de ne pas homogénéiser artificiellement les rapports que ces croyants entretiennent à la pratique religieuse, encore moins les effets de celle-ci sur les choix électoraux. S’il existe de multiples manières de croire et de pratiquer la même religion, on peut faire l’hypothèse que les effets sur les comportements politiques sont eux-mêmes divers, voire hétérogènes. C’est bien cette diversité que manifestent les trois cas qui suivent.
12Philippe, rencontré et interrogé à trois reprises entre décembre 2016 et juillet 2017, est âgé de 43 ans, avocat, résidant de longue date dans le 16e arrondissement parisien. Cet électeur de droite a fait ses études supérieures à Assas et est issu d’une famille de 9 enfants dont il est l’aîné. Il décrit ses parents comme catholiques très pratiquants et politiquement très à droite. Sa mère est en particulier, durant les années 1980, une militante anti-avortement engagée dans différentes associations. Lui-même déclare une pratique très rigoriste du catholicisme et déplore l’affaiblissement général de la pratique religieuse : « la messe c’est un mouroir… Vous croyez que c’est agréable pour moi d’être minoritaire dans mon pays… Je fais le triduum pascal tout seul… j’ai des copains qui se disent cathos qui m’invitent au restaurant le Vendredi saint… vous vous rendez compte ! ». Lorsqu’on lui demande de définir son identité, il reconnaît certes qu’il peut être identifié comme un « bourgeois » : « je critique la notion de classe sociale… Mais je fais partie factuellement de la bourgeoisie… de par les études, le patrimoine. Donc je ne m’en cache pas… ». Lors du premier entretien, il revendique surtout une identification religieuse et nationale : « Je dirais, catholique et française ». La femme de Philippe est juive et il élève ses deux filles dans la pratique du judaïsme, exprimant le lien fort qu’il voit entre pratique religieuse et appartenance à une communauté : « Bon les enfants, j’ai demandé à mon épouse qui n’est pas pratiquante qu’ils aillent à la synagogue… pour apprendre l’histoire de leur communauté… ». En 2017, il vote F. Fillon au premier tour, puis, par rejet d’E. Macron, M. Le Pen au second tour. Il vote aux législatives pour le candidat du Parti chrétien démocrate (auquel appartient C. Boutin). Il établit un lien très clair entre sa socialisation catholique, la valeur « famille » qui y est selon lui attachée, et ses préférences politiques. Socialisé par ses parents à une lecture très conservatrice du message biblique, il revendique cette compréhension du catholicisme comme guide de ses choix politiques : « Moi, ma grille de lecture elle est sur la famille », affirme-t-il lors du deuxième entretien. Il hiérarchise clairement ses attentes politiques : « [Q : Quelles sont vos attentes ?] R : […] je voudrais qu’on revienne sur ces histoires de mariage pour tous, qu’on revienne sur le remboursement de l’avortement, je voudrais qu’on ait une véritable politique familiale ». Lorsqu’on lui demande de définir ce qu’il entend par « famille », il précise : « Mariage pour tous, avortement, contraception, divorce, etc. C’est ce que j’entends par famille… ». C’est par ce prisme qu’il juge différents candidats, par exemple « Dupont-Aignan, le mariage pour tous il s’en fout, donc il a pas ma voix », ou E. Macron qui constitue pour lui l’antithèse de ses valeurs, dans le troisième entretien réalisé notamment :
Macron reflète ce qui est le plus abouti dans notre société oligarchique… Énarque, sorti dans la botte, inspection des finances, près de l’oligarchie… pour être passé dans la banque d’affaires, Rothschild, aller-retour dans le privé, secrétaire général de l’Élysée… Et en même temps… marié avec… on va dire en raccourci… avec sa mère… sans enfant… avec une légende disant qu’il serait homosexuel… favorable à la PMA… c’est l’aboutissement de cette vie que je n’aime pas…
13Comme on le voit ici, si la religion catholique peut servir de matrice à la construction d’opinions politiques, elle n’en est cependant jamais l’unique productrice. La « défense de la famille », par exemple, s’adosse à des prescriptions religieuses mais également à des normes de classe (bourgeoises ici), de genre et de sexualité (famille nucléaire et hétérosexuelle). Elle s’appuie sur une socialisation politique intense qui lie l’engagement des parents (en particulier de la mère contre l’avortement) et la pratique religieuse. C’est alors le degré de cohérence entre ces différentes éducations morales qui va le conduire à un vote conservateur. Il semble en ce sens assez vain de tenter d’isoler la « variable » religieuse d’autres propriétés sociales, de même qu’il paraît périlleux de chercher des affinités strictement internes entre le « système symbolique » catholique et les idées de droite22 : c’est bien davantage l’alignement des divers mondes sociaux traversés par un même individu qui rend possible la traduction de certaines normes religieuses en préférences politiques.
14Deux couples rencontrés en 2017 constituent une autre illustration de l’alignement entre origine sociale, position socio-professionnelle et croyance religieuse. Ils montrent comment cet alignement garantit une pleine identification aux valeurs promues par le candidat LR, F. Fillon. Les époux A (Louis, 70 ans, cadre dirigeant d’une banque à la retraite et Anne-Sophie, 69 ans, inactive, « mère de 5 enfants »), ont été interrogés ensemble à cinq reprises au cours de l’année 2017 dans leur appartement du 16e arrondissement. Les époux B (Christophe, 80 ans, fils d’un industriel, lui-même ancien cadre dirigeant dans le secteur financier et bancaire et Hélène, 70 ans, qui se présente comme artiste, mais qui n’a jamais eu d’activité rémunérée ; parents de trois enfants, ils sont installés de longue date dans le 16e où ils possèdent, comme le couple A, un bel appartement) ont été interrogés séparément à sept reprises tout au long de l’année 2017. Ils sont catholiques pratiquants tous les quatre. Dans les entretiens menés avec le couple A on perçoit d’abord combien le rapport au catholicisme s’inscrit dans l’ensemble de la trajectoire biographique et s’articule étroitement avec une identité sociale « bourgeoise » et une certaine idée de la France. Fils et filles de militaires, Louis et Anne-Sophie ont suivi leurs études primaires et secondaires dans des institutions catholiques privées. C’est « naturellement » qu’ils inscrivent leurs 5 enfants dans des institutions similaires (les deux garçons étant pensionnaires « chez les Oratoriens »). Ceux-ci exercent aujourd’hui des métiers de la finance et du marketing, comme le père qui a achevé sa carrière comme dirigeant d’une filiale d’une grande banque française. La pratique religieuse est pour ce couple étroitement associée à l’attachement à une identité nationale :
Q : Vous êtes croyants et pratiquants ?
Lui : On essaye d’être pratiquants, pas assez, mais on essaye.
Elle : Il y a une passation, des choses à transmettre, depuis que je suis grand-mère je crois que c’est de plus en plus important… c’est lié à la Nation quand même… […]
Lui : La France, c’est une patrie… Nos parents ont été blessés pendant la guerre […] Toute ma famille du côté de ma mère était militaire… L’histoire de France c’est très important pour moi… C’est une très grande nation avec une culture, des valeurs… On est très attachés à cela.
Elle : Il faut faire comprendre aux jeunes qui n’ont pas le même environnement familial leur faire prendre conscience que c’est une belle nation… qu’il y a des hommes qui se sont fait crever la peau pour leur pays…
Lui : Mais je fais confiance à l’Europe si on arrive à la redynamiser pour que ces guerres atroces ne se reproduisent pas… quand on pense à Jean Paul II, c’est quand même incroyable ce qu’il a pu faire dans la chute du communisme.
15De manière récurrente dans ces entretiens, la référence à la religion chrétienne, et en particulier catholique, fait également signe vers d’autres identités sociales, et au premier chef l’appartenance nationale. Une « chaîne d’équivalences23 » se met ainsi en place dans les discours des enquêtés, entre l’affirmation de leur « chrétienté » et leur « francité » (le plus souvent en opposition à d’autres groupes qui ne partagent pas la même religion). Cette mise en équivalence est d’autant plus fréquente que, comme le note Y. Raison du Cleuziou, le délitement du catholicisme a conduit à une forme de « patrimonialisation » de cette religion, qui fonctionne moins souvent comme une éducation spirituelle et un encadrement social que comme ressource symbolique permettant de « dire le sentiment national » – cette intrication ayant été pleinement intégrée dans l’offre politique de droite24. La référence au religieux n’est donc pas seulement la trace d’une socialisation, mais peut également traduire la revendication d’une position dans l’espace social.
16Dans le cas du couple B, la pratique religieuse est à la fois inscrite dans la trajectoire sociale mais aussi dans les pratiques de sociabilité qui structurent l’existence. Ce couple a toujours voté à droite. S’ils soutiennent A. Juppé à la primaire, ils votent pour F. Fillon au premier tour de la présidentielle, puis E. Macron au second. Ils portent leur voix sur le candidat LR aux législatives de juin. Le mari a suivi des études secondaires chez les Jésuites, son épouse a également été scolarisée dans une institution catholique. Tous les deux sont sans activité en 2017 (le mari est à la retraite et sa femme n’a jamais travaillé), mais elle assure des tâches bénévoles dans sa paroisse et ils participent ensemble à des activités collectives structurées autour de leur foi (notamment la participation un groupe d’enseignement et d’échange religieux animé par un Jésuite). Le mari, Christophe, est visiteur de prison depuis une dizaine d’années, pratique qu’il inscrit dans le prolongement de sa foi. Celle-ci lui sert également de grille de lecture pour décrypter les messages politiques :
[À propos de ce qu’il entend le matin à la radio] Moi, ce que je supporte pas c’est la dérision à propos de la foi des gens. On peut penser ce qu’on veut, croire ou pas, mais porter en dérision non : le summum de l’horreur c’est Michel Onfray. L’autre jour il disait […] « Jésus est une fiction ! » Pour moi je ne supporte pas ça… Comment un petit philosophe de province, de Caen, peut se permette de remettre en cause… […] Et je trouve qu’à France Inter il y a des chroniques où on se fout complètement du Bon Dieu et je ne supporte pas…
17Son épouse déplore également la faible place apportée aux questions religieuses durant la campagne : « [à propos de la religion] personne n’en a parlé à part Fillon… […] J’aurais aimé que Macron, voire les autres, dise plus son respect des religions et pourquoi ne pas citer les religions chrétiennes… j’aurais aimé qu’on en parle plus… ». Ils revendiquent cependant une conception spécifique de la foi catholique, qui les distingue nettement de ceux qu’ils désignent comme « les tradis » :
Q : Vous avez participé à la Manif pour tous ? […]
Oui, je suis allé à la première, il y avait énormément de monde… c’était impressionnant… Bon, mais je suis pas allé aux autres, c’était trop à droite pour moi… je suis pas du tout tradi… et ça a été pris en main par des organisations plus radicales, comme la fédération Lejeune… je n’y suis pas retournée après…
18Si ce couple a une sociabilité intense (ils déclarent pratiquer le bridge, dîner fréquemment chez des amis, etc.), celle-ci est très homogame politiquement : ils affirment fréquenter pour l’essentiel des gens qui pensent « comme eux » et ne pas avoir beaucoup d’amis de gauche : « il est rare que nous ayons un socialiste autour de la table… [rires] ». La pratique de la religion catholique, lorsqu’elle est intense, et qu’elle implique l’immersion dans des groupes de sociabilité, est donc fortement corrélée à un vote « de droite ». Cependant, on observe que la grille de lecture produite par la croyance et la pratique religieuses ne fonctionne pas de façon autonome : la référence à la religion est le plus souvent associée à un sentiment d’appartenance plus général (à la France, à ses racines historiques, à la nation et à son appartenance de classe). Elle est activée par l’appartenance à des réseaux sociaux homogènes socialement, religieusement et politiquement. De ce point de vue, c’est moins la seule force de la grille de lecture religieuse qui explique leur attachement à la droite que la redondance des appartenances : être bourgeois, catholique et voter à droite.
19Il faut par ailleurs souligner que ces différents cas manifestent aussi l’hétérogénéité des rapports au catholicisme et illustrent la diversité des préférences politiques qu’ils produisent. Certes, tous ces électeurs sont « de droite » et ont voté F. Fillon au premier tour de la présidentielle de 2017. Mais ce fait ne doit pas masquer de petites différences pourtant significatives, qui reflètent des manières de pratiquer et des croyances elles aussi disparates. Philippe, qui affirme la vision la plus « traditionaliste » de la religion catholique, déclare ainsi avoir voté J.-F. Poisson à la primaire de la droite et du centre, et se prononcera au second tour pour M. Le Pen – par hostilité envers E. Macron, qui représente à ses yeux tout ce qu’il exècre. Le couple B qui, au contraire, déteste les « tradis », vote à la primaire A. Juppé, et se rallie au second tour à E. Macron, n’envisageant pas de voter pour le FN. Le couple A, après avoir soutenu N. Sarkozy à la primaire, soutiennent E. Macron au second mais aussi aux législatives de juin, par adhésion à ce programme « libéral » et « moderne » qu’ils identifient chez le candidat LREM, lequel est pourtant bien loin de la façon dont ils se déclarent attachés aux valeurs nationalistes d’une France avant tout catholique. En ce sens, il paraît, même chez les plus pratiquants, impossible de parler « d’un » vote catholique homogène, ni même d’établir un lien causal exclusif et mécanique entre croyance, pratique et préférences politiques.
20Par ailleurs, pour les électeurs moins pratiquants, quand le cadrage religieux des conduites et des jugements se fait moins rigide et moins (omni)présent, ce lien perd encore en force sociale. Si le vote à droite peut perdurer, ce sera alors au nom d’autres grilles de lecture, qui peuvent par exemple porter sur des enjeux économiques (la « valeur travail », l’équilibre budgétaire, la défiance vis-à-vis de la redistribution étatique, etc.) ou sur des thématiques conservatrices sans que le recours au religieux ne soit pour autant systématique. Guillaume (61 ans, cadre dirigeant d’une filiale d’un grand groupe international), électeur résidant du 16e arrondissement parisien, en constitue un bon exemple. Électeur de droite depuis son premier vote, il soutient Fillon au premier tour et s’abstient au second tour de la présidentielle, car il ne veut pas « se faire avoir par les médias », qui, selon lui, ont « monté » l’affaire Fillon. Il votera LR aux législatives. Il est catholique, mais lui-même n’a pas reçu une éducation religieuse (il a fréquenté un lycée français à l’étranger, puis une école d’ingénieur). Il a néanmoins scolarisé ses filles dans un prestigieux lycée privé catholique de l’ouest parisien (Saint-Louis de Gonzague) et il a rencontré son épouse à la Conférence Olivaint25. À la question de la pratique religieuse, il répond : « chrétien non pratiquant », et n’évoque presque jamais la religion catholique ou la foi durant les trois entretiens menés en 2017. S’il aborde la question, c’est pour mettre à distance certains principes qu’il associe au catholicisme, mais qui ne peuvent s’appliquer pour lui en politique. À ses yeux, ce sont les questions économiques qui priment et qui le conduisent à soutenir les candidats qui défendent le monde de l’entreprise :
Moi, je suis chrétien, alors le partage pourquoi pas. Sauf que depuis le Christ et les poissons et les pains… personne n’a trouvé le moyen de faire ça sans bosser… Comment faire en sorte que les gens travaillent si on subvient à leurs besoins, sans avoir besoin de bosser… J’ai pas trouvé le moyen.
Éloignement des institutions religieuses et vote FN
21Cette faiblesse de l’emprise catholique se traduit aussi dans l’orientation même du vote : on a évoqué en introduction que si la pratique catholique « freine » en tendance le vote d’extrême droite au sein de cet électorat26, les catholiques non-pratiquant constituent, eux, une part importante de l’électorat du FN. Ainsi, lorsque les catholiques sont « détachés », c’est-à-dire « peu sensibles aux avis de l’institution27 », leur propension à voter pour le FN augmente.
22Les électeurs rencontrés ayant déjà voté ou votant régulièrement pour le FN manifestent en effet une indifférence, parfois une défiance, vis-à-vis des institutions religieuses. C’est le cas par exemple de Michel, artisan coiffeur dans une petite ville du sud de la France, électeur FN régulier depuis 2012, rencontré à plusieurs reprises. D’origine arménienne mais né en France, cet enquêté a été baptisé à l’Église catholique du fait de la volonté « d’intégration » de ses parents : « [mon père a dit :] on est dans un pays catholique, mon fils sera catholique ». Il déclare cependant se sentir « orthodoxe dans son cœur » (la religion de son père), même s’il ne cherche pas à fréquenter les réseaux de sociabilités orthodoxes. Plus généralement, il ne se rend aux événements religieux qu’à de rares occasions : « moi quand je vais à la messe, c’est comme quand je vais à un enterrement, ou un mariage ». Scolarisé pendant onze ans dans une école catholique, il entretient une forte défiance vis-à-vis de l’institution scolaire (en l’occurrence catholique), défiance qui se rejoue dans sa critique récurrente des autorités ecclésiales. Cette critique des représentants catholiques passe également par la dénonciation des pratiques pédophiles à l’œuvre au sein de l’institution catholique, et de, de manière plus spécifique, l’inaction du Vatican lors du génocide arménien. Sans aller jusqu’à ces formes de mises en cause, la plupart des électeurs frontistes rencontrés durant l’enquête manifestent une croyance catholique ténue, « par tradition » plus que par conviction fervente : faire Noël et Pâques, aller à la messe une fois par an, baptiser ses enfants, etc. Le référent religieux n’est pas, pour autant, absent des discours. Ainsi, Gérard, CRS à la retraite, pied-noir28, électeur régulier du FN depuis plusieurs décennies, qui vit dans la même petite ville du Sud que Michel, peut à la fois manifester une relation distendue avec les pratiques et les institutions catholiques (il plaisante sur le fait qu’il n’est pas pratiquant : « j’ai tellement de pêchés sur la conscience ! ») et insister en revanche sur son appartenance à la religion catholique et/ou chrétienne. Il dit ainsi à propos de son arrivée en France avec sa famille, pied-noire, suite à la guerre d’indépendance en Algérie :
En fin de compte, globalement ça s’est bien passé. Il y a eu des frictions mais, bon, c’était pas… Ils voyaient bien qu’on était blancs, qu’on était catholiques, qu’on était… voilà ! […] Alors moi, ça me fait rire, parce que j’entends toujours dire : « mais vous, les pieds-noirs, vous êtes intégrés ». Mais, forcément, on est Français ! […Et] la différence, c’est que : moi, je suis chrétien.
23Pour Gérard, la religion chrétienne fait ainsi partie de cette culture partagée par tous les immigrés « européens » – « ils allaient faire les mêmes communions, ils allaient vers les mêmes baptêmes, ils allaient à l’Église ensemble… » – qu’il oppose, durant tout l’entretien, à l’immigration en provenance du Maghreb. Ces immigrés sont d’ailleurs souvent qualifiés de « musulmans », de façon quasi interchangeable : « J’ai honte d’être Français, quand j’entends à la télévision “deux terroristes d’origine française”. Mais non, non ! Ils sont nés en France, parce qu’on a donné la nationalité aux parents, parce qu’ils étaient venus en situation irrégulière, ou… mais eux, ils sont musulmans, ils sont d’origine algérienne, ou tunisienne, ou marocaine : il faut le dire ! ». Lorsque l’identité religieuse est soulignée en entretien, c’est donc avant tout dans un registre agonistique, pour insister sur une différence (souvent plus culturelle que cultuelle) vis-à-vis d’autres groupes et individus – et, en premier lieu, des personnes de confession musulmane réelle ou supposée.
24Si la religion perd de sa force prescriptive pour les croyants faiblement « intégrés » au catholicisme, la référence au religieux ne disparaît pas des discours de ces électeurs. Mais alors que l’appartenance religieuse chez les catholiques pratiquants s’exprime souvent en continuité avec d’autres types de socialisations, l’invocation de la « catholicité » ou plus largement de la « chrétienté » intervient chez les électeurs lepénistes (croyants non pratiquants) avant tout – et souvent presque uniquement – comme un signifiant de leur propre appartenance nationale. Pour ces électeurs, lorsque l’identité religieuse est soulignée en entretien, c’est avant tout dans un registre agonistique, pour insister sur leur différence vis-à-vis d’autres groupes. L’« attribut chrétien » permet ainsi de se distinguer de ceux qui n’en sont pas pourvus, sans pour autant forcément s’adosser à une grille de lecture religieuse incorporée29. Comme nous allons l’explorer à présent, le référent religieux (et la « chaîne d’équivalences » qu’il enclenche) peut ainsi également fonctionner de manière négative, opérant par contraste avec une religion perçue comme menaçante, l’islam.
Qui parle d’islam ?
Voter contre l’islam : racisme et distinctions de (fractions de) classe
25Au cours de l’enquête, on constate que les électeurs qui évoquent le plus « l’islam » lorsqu’ils parlent de leurs orientations politiques… ne sont pas des musulmans, mais des électeurs chrétiens, de droite et ou d’extrême droite. Quels que soient les milieux sociaux approchés lors de l’enquête, un trait commun aux électorats LR et FN est cette mention d’un religieux menaçant, incarné par l’islam et ses pratiquants30. Qu’il s’agisse de dénoncer en termes abstraits « l’islamisme » et « l’islamisation » de la société, ou, de façon plus concrète, la présence dans l’environnement quotidien de signes apparents de cette religion (comme le port de la barbe ou du foulard), le « groupe » des musulmans – constitué comme tel – est dénoncé à la fois pour sa visibilité (perçue comme croissante) et son prosélytisme (ses membres cherchant à « imposer » leur religion).
26Ainsi les enquêtés des beaux quartiers parisiens soulignent-ils leurs craintes de l’islam – et, de façon corrélée, de l’immigration. Philippe, le premier enquêté évoqué, qui se distingue par une pratique rigoriste du catholicisme, affirme que sa seconde priorité, après les valeurs de la famille, est « l’arrêt de la politique immigrationniste ». Et ce sont alors les dangers de l’islamisme, associés au terrorisme, aux banlieues et à une perte d’identité, qui reviennent à de nombreuses reprises dans les entretiens avec lui :
Macron, c’est l’islamisation de ce pays… Il faut voir qui est avec lui… Moi, j’ai toujours dit : « les banlieues c’est le sang neuf de la France »… Mais entre leur maman et la France, ils choisiront leur maman… Et la radicalisation peut aller très vite… Regardez, il y a pas de radicalisation des catholiques : ils font rien… On va pas aller poser une bombe pour défendre les embryons ! […] Je suis radicalement contre le voile dans la rue… Il y a un danger islamiste dans ce pays… Et ça commence par le voile… Et si les gens ne sont pas contents qu’ils reviennent dans leur pays… C’est un problème de choix dans l’espace public : l’espace public doit être judéo-chrétien en France.
27On retrouve le même schéma d’interprétation dans les entretiens avec les époux A, qui affirment que « la montée de l’islamisme » les inquiète. Cette crainte est alimentée par ce qu’ils perçoivent comme le déclin du catholicisme en France, mais aussi par leur conception d’une différence culturelle fondamentale, exprimant une forme d’ethnocentrisme néo-colonial reflétant leur propre trajectoire familiale (le mari a résidé enfant en Algérie avant l’indépendance) :
Elle : S’il n’y a plus de religion, il y aura un vide qui sera comblé par l’islam… Et ça, vous savez, c’est un prêtre noir qui me l’a dit un jour, lors d’une messe de minuit dans une église à la campagne… Un soir de Noël… Où il y a eu une panne d’électricité… [rires]
Lui : C’était une messe noire ! [rires]
Elle : Il y avait une ambiance formidable et il m’a dit : « vos églises sont vides… qui croyez-vous que cela va attirer ? » [elle imite maladroitement l’accent africain]. Lui venait d’Afrique, de je ne sais plus quel pays, pour aider les prêtres français…
[Un peu plus loin dans l’entretien à propos de M. Le Pen, dont ils affirment qu’ils ne pourraient pas voter pour elle] :
Lui : Moi, si j’habitais en banlieue, petit blanc… je me poserais quand même des questions de voter pour elle. Elle pose quand même de vrais problèmes. Quand on voit certains reportages : les femmes ont pas le droit d’aller s’asseoir dans les bistros, obligées de sortir voilées… Et quand il y a un racisme anti-blanc, anti-petit blanc : on n’est plus en France… Donc, ça m’étonne pas qu’elle fasse un tabac dans cet électorat… Il faut savoir ce que c’est que de vivre au milieu des musulmans, moi, je sais ce que c’est, je l’ai vécu en Algérie, moi… Et je ne suis pas raciste… Mais c’est une autre culture, d’autres modes de vie et c’est à eux de s’adapter et pas nous de s’adapter à leurs coutumes… On est quand même chez nous…
Elle : Bon, les musulmans quand ils sont en masse on en a peur… Bon, mais quand on les connaît, ils sont gentils comme tout…
Q : Vous avez des amis, ou des relations, musulmans ?
Lui : Non, des amis, non…
Elle : Des relations : des peintres [qui ont fait des travaux chez eux], le restaurant à côté, on y va souvent manger un couscous : ils sont gentils, travailleurs… drôles, sympas…
28Même Guillaume, le « chrétien non pratiquant » également évoqué plus haut, évoque le « danger » islamiste à propos de la question du voile, sur un mode nuancé et savant, mais qui manifeste la large diffusion de ce thème dans les classes supérieures donnant leurs voix à la droite, comme ici lors du second entretien :
J’avais une tante religieuse, qui a toujours porté le voile, donc je peux pas être contre… Et, comme disait ma grand-mère, « une femme ne sort pas en cheveux »… On mettait un chapeau, un carré Hermès… Mais pas en cheveux… Donc le voile sur le principe me gêne pas… Mais après, le plus compliqué, c’est… Alors moi, je suis pour dire que l’Europe est judéo-chrétienne… Importer des millions de musulmans en Europe, c’est un vrai problème… Rome a fini par changer de Dieu en important des esclaves : on fait la même chose !
29Il est difficile de distinguer, dans les aversions identifiables chez ces électeurs, ce qui relève à proprement parler du religieux et ce qui emprunte à des formes de nationalisme ou de racisme. Dans les entretiens, le terme de « musulman » sert en effet souvent de synonyme à celui d’« arabe » ou d’« immigré », désignant des groupes et individus racisés dont l’appartenance religieuse n’est pas toujours avérée. De même, c’est de manière récurrente un mépris ou une peur de classe qui s’exprime, les « musulmans » étant le plus souvent assimilés aux fractions précaires des classes populaires.
30À l’opposé de l’espace social, dans les quartiers populaires étudiés, ce souci de la distinction apparaît aussi très fortement. En plaçant l’analyse à l’échelle localisée, les différences de positions sociales, en particulier du point de vue de la (très relative) stabilité économique, se jouent et s’expriment au travers de processus de catégorisation des groupes sociaux en présence. Ainsi, dans le quartier très populaire et ségrégué du nord de Paris, ceux qui parlent le plus de l’islam ne sont pas musulmans mais chrétiens : ils le font généralement pour se distinguer au sein des milieux populaires, dans un souci classique de respectabilisation et de mise en avant de différences symboliques avec des familles immigrées jugées, elles, peu intégrées et peu fréquentables. À nouveau, l’alignement entre appartenance nationale française, durement acquise selon certains de ces enquêtés, et appartenance à la religion chrétienne, joue à plein. Il est alors intéressant d’analyser, dans les entretiens et observations menés dans ce quartier, quelle est la part de l’assignation d’identités religieuses dans les hiérarchies sociales locales, et comment elles croisent les désignations d’appartenances nationales, sans que celles-ci n’aient besoin d’être connues ou avérées avec précision. Tous les enquêtés se déclarant chrétiens se différencient des « musulmans » et distinguent parmi eux les « arabes » des « noirs ». Plus encore, parmi les habitants identifiés comme « noirs », tous les catholiques et les protestants se distinguent fermement des « Maliens », considérés comme nécessairement musulmans. Cette appellation est révélatrice puisqu’elle recouvre et sert à nommer l’ensemble des populations noires et musulmanes, quelles que soient leurs nationalités réelles. Dans leurs propos, les « Maliens » sont ces « autres », voisins auxquels on ne veut surtout pas être assimilés, et en l’occurrence plus pauvres et (encore) moins dotés en capital culturel que les enquêtés chrétiens. Dans ce cadre, la religion est mobilisée localement comme une modalité récurrente de distinction sociale interne aux classes populaires.
31De façon plus générale, on ne saurait voir dans cette mobilisation critique de l’islam, par des personnes déclarant un vote de droite ou d’extrême droite, un conflit de nature uniquement religieuse, au sens où une religion (et son « système symbolique ») serait jouée contre une autre. Ce n’est pas forcément, et même très rarement, en tant que catholique que la critique de la religion musulmane et de ses pratiquants supposés s’exerce, la stigmatisation des « musulmans » servant avant tout de vecteur à des distinctions de classe, à des peurs sociales racialisées, et à des conflits de styles de vie ressentis à l’échelle locale.
32Une illustration de la dimension non strictement religieuse de cette problématisation de l’islam est que celle-ci n’est pas seulement mise en œuvre par des personnes croyantes, mais peut aussi être mobilisée par des individus se déclarant « sans religion ». Ainsi Lucie, ancienne employée dans un laboratoire d’analyses médicales et maintenant mère au foyer, propriétaire avec son mari (infirmier libéral) d’une maison individuelle après avoir été locataires HLM. Elle a voté N. Dupont-Aignan au premier tour des élections présidentielles de 2017 et M. Le Pen au second, et sa perception de l’islam et des musulmans est une composante importante de ses visions du monde et de ses orientations électorales. Elle se dit athée (« c’est toutes les religions qui m’emmerdent »), ce qui la rend particulièrement sensible à ce qu’elle perçoit comme une polarisation religieuse dans l’espace local. Au sein de la petite ville du sud de la France où elle réside, elle regrette ce qu’elle perçoit comme une recrudescence de l’« affichage » des religions dans son environnement résidentiel, de la part des catholiques comme des musulmans, comme lors du premier entretien :
On est athées et, moi, je veux dire mes voisins, qui sont complètement cathos, archi-cathos, je pense même que c’est sectaire tellement, eh bien, ils m’emmerdent quand ils mettent des papiers dans ma boîte aux lettres ! Je parle comme ça, parce qu’un moment donné, je veux pas qu’on croie que j’en ai qu’après les musulmans […], moi c’est toutes les religions qui m’emmerdent. […] Et je le vois par rapport aux camarades, aux amis : avant on ne disait pas qu’on était… On n’affichait pas « je suis catho », et maintenant ça s’affiche. […] J’ai même un voisin, qui est dans le quartier et qui m’a dit l’autre jour : « ouais, ma voiture, c’est celle-là, avec un chapelet [au rétroviseur], et je mets un chapelet, c’est pour emmerder les arabes » Donc, je sais qu’il est catholique, mais avant il ne mettait pas le chapelet dans sa voiture.
33Un examen des entretiens avec Lucie montre cependant que c’est bien la religion musulmane qui constitue pour elle un problème religieux non pas unique, mais principal et prioritaire. À de nombreuses reprises au cours des entretiens, elle déplore la présence de signes religieux liés à l’islam (foulards, robes longues, barbes…), qui « s’imposent » à sa vue dans son environnement résidentiel proche. À l’inverse, les personnes racisées faisant partie de ses sociabilités vicinales et qui « n’affichent » pas leur religion sont particulièrement mises en valeur :
Toi, tu es au milieu, tu respectes les règles, tu es athée, tu en as rien à foutre des religions, que ce soient les musulmans, les juifs, les chinois… – mais malheureusement tu entends plus souvent parler des musulmans… Et pas de ceux qui… Moi, mon voisin, notre voisin qui tient [un magasin d’informatique], c’est un Monsieur, tu le vois, il travaille même le dimanche, là, c’est ramadan [mais] il travaille même le dimanche pour pouvoir rendre les ordis […]. Et il me dit : « mais ça regarde qui, que je fasse ramadan ? Et que je pratique l’islam ? ». Et donc, moi, les gens comme ça, je les respecte, bien que je sois athée, je les respecte. [Mais] ceux qui veulent imposer à la vue, et surtout à la sortie de l’école, ça n’a pas sa place.
34À d’autres moments de ce deuxième entretien, l’aversion pour l’islam et les musulmans éprouvée au cours d’interactions quotidiennes (à la sortie de l’école, dans les magasins où elle fait ses courses, dans l’espace public et urbain) monte en généralité et emprunte au registre guerrier :
J’ai l’impression… – et on peut pas dire que c’est parce que je suis catho, parce que je suis athée – mais j’ai l’impression qu’on est vraiment en train de nous… de nous dévorer quoi, et de nous interdire d’être ce qu’on est. […] Tu vois, on a l’impression qu’on est en guerre. En guerre de civilisation. Je parle pas des attentats, hein, c’est encore autre chose. Mais tous les jours, tu as l’impression que tu dois montrer que toi, tu veux pas te rabaisser. Et ça, ça m’énerve.
35La critique de l’islam semble ainsi servir de point de ralliement entre croyants catholiques « détachés » et « sans religion » – qui sont, on l’a vu, deux composantes importantes de l’électorat du FN. On a ici affaire à un usage agonistique du religieux, et plus précisément d’une religion spécifique, dont les pratiquants ou supposés tels sont perçus comme menaçants et dangereux pour le mode de vie désigné comme « français ». Le facteur religieux intervient ici peu comme disposition mais davantage comme expression d’une prise de position qui se double d’une altérisation (on vote contre « l’islam »).
Un « vote musulman » ? Pluralité des pratiques électorales et vote défensif
36Qu’en est-il, dès lors, des électeurs rencontrés au cours de l’enquête et que l’on qualifie ici rapidement de « musulmans » parce qu’ils nous ont indiqué, d’une manière ou d’une autre, cette appartenance religieuse ? La précision est importante car la dénomination tend à mettre exagérément l’accent sur cette facette de leurs identités sociales qu’ils et elles ne mobilisent que très faiblement, voire pas du tout, quand il s’agit de rendre compte des logiques de leur vote. Elle l’est encore, importante, car les possibilités de dire, taire ou rejeter l’appartenance religieuse ne sont pas strictement les mêmes d’une religion à l’autre, parce que ces religions ne sont pas socialement identiques. Le catholicisme et l’islam n’occupent pas la même place dans la société française, et le coût social de la dicibilité de son appartenance religieuse, face à un enquêteur, est plus élevé dans le cas de l’islam31. Mais il l’est aussi quand il s’agit de refuser toute appartenance religieuse pour une personne qui est issue d’une société où croire en Dieu est, en matière de religion, la norme dominante (c’est le cas de nombreuses personnes immigrées en provenance des pays du Maghreb ou d’Afrique subsaharienne) et/ou d’une famille où la pratique religieuse est très présente, ne serait-ce que parce que les parents ont, eux, été socialisés selon cette norme dans leur société d’origine. C’est pourquoi il est plus coûteux socialement de se déclarer « sans religion » pour une personne née en France, peu ou pas croyante, mais dont les parents immigrés sont croyants et pratiquants musulmans, que pour une personne de confession catholique mais issue d’une famille où la pratique de la religion a, depuis plusieurs générations, fortement diminué.
37Ainsi, il est courant en France, même pour une personne baptisée, de taire cette appartenance religieuse en se déclarant « sans religion », « athée » ou « agnostique », ou bien de l’euphémiser par des tournures évoquant une foi minimale, voire réduite à une appartenance sociologique (« catholique en théorie », « sur le papier », etc.). En revanche, il est probable qu’une personne de confession musulmane sera confrontée à la double contrainte de ne pas trop en dire sur son rapport au religieux dans une interaction avec des inconnus (à l’instar de la situation d’enquête par questionnaire), et de ne pas pouvoir facilement taire ou minimiser cette appartenance religieuse (en raison du coût social que cela implique vis-à-vis de son milieu d’origine). En conséquence, l’enquêteur se trouve souvent enclin à considérer cette déclaration d’appartenance comme une déclaration de foi, alors que la question de l’intensité de la foi et de la pratique reste entière. D’autant plus que certaines pratiques religieuses en islam (jeûner pendant le Ramadan, ne pas consommer de porc ou d’alcool, faire la prière…) sont aussi des pratiques sociales, et qu’à elles seules et prises isolément (comme c’est le cas sur un questionnaire), ces pratiques rendent mal compte de l’intensité de la croyance et de la pluralité des manières de croire. Autant d’aspects qu’un questionnaire ne peut que difficilement capter.
38Cette question ne peut donc être investiguée que par des méthodes qualitatives, telles que l’entretien biographique. Par exemple, Karima, 44 ans, née à Oran de parents marocains, habitante de Torsy depuis ses 2 ans, travailleuse précaire de l’Éducation nationale (elle assure les cours de soutien dans le cadre des « nouvelles activités périscolaires », après avoir travaillé 12 ans comme aide-éducatrice puis assistante d’éducation en collège et lycée), évoquait, dans un fou rire qui désigne bien le coût social de cette parole, la complexité de son investissement dans la pratique :
Moi, j’ai un mari qui est très très très religieux. Et moi, hahaha [grand éclat de rire], moi je le suis pas, hahaha, je le suis mais pas à fond quoi, je suis assez ouverte.
Q : Vous êtes pratiquante un peu ?
Un petit peu, je fais le ramadan, je fais la prière. C’est source de beaucoup de conflits.
Q : Vous priez depuis que vous êtes mariée ?
Euh non, dix ans après on va dire [elle s’est mariée à 20 ans]. Petit à petit, bon, je me suis un peu intéressée à la religion et… bon.
Q : Mais c’est parce que lui est pratiquant ?
Oui, et puis mes parents aussi étaient pratiquants et puis bon en grandissant on s’intéresse un peu à la religion, on aimerait connaître un peu notre religion et puis, là, on s’aperçoit que c’est un peu comme le voile, moi j’ai mis le voile pendant quelques années et puis je l’ai enlevé. Parce qu’en fait je l’ai mis pour de mauvaises raisons. Je pensais que c’était par conviction religieuse mais, en fait, non.
Q : Vous l’avez mis à quel moment de votre vie ?
Quand j’ai eu ma troisième fille et que j’ai eu fini de travailler au lycée. J’étais en congé parental et j’ai mis le voile [à 30 ans]. Alors, pourquoi ? Peut-être parce que j’ai vu des gens [les voisines du quartier HLM] autour de moi le mettre, j’ai voulu rentrer un peu dans le moule. Ou bien peut-être parce que j’ai voulu éviter constamment les rapports que je donnais à mon mari de ce que je faisais la journée. Vous savez un homme, bon…
Q : Un peu jaloux ?
Oui, un peu jaloux et puis à demander « T’étais où ? Tu faisais quoi ? Nananana » et, en fait, mettre le foulard c’est un peu cacher, entre guillemets, sa beauté et, du coup, ben voilà, « elle a pas pu faire grand-chose avec son voile » enfin vous voyez ce que je veux dire hahaha ! C’est idiot, hein ! […] C’est vrai que, oui, c’est moins flatteur ! Donc, bon, moi, je l’ai mis pour de mauvaises raisons, mais alors le jour où je l’ai enlevé, ça a été source de beaucoup de conflits parce qu’il a pas compris pourquoi je l’ai enlevé. Et quand je lui ai expliqué, il m’a dit : « Ben, dans ce cas, pourquoi tu l’as mis ? Fallait pas ».
Q : Et est-ce que le moment où vous l’enlevez, c’est le moment où vous vous installez ici [dans une maison individuelle] ?
Oui, et c’est aussi le moment où je commence à retravailler en collège, et puis l’âge aussi, à 40 ans, les enfants grandissent, ils ont moins besoin de nous, on s’aperçoit de qui on est, on n’est plus maman à temps plein, on devient un petit peu plus femme et on se dit : « Mince, c’est pas moi, ça ».
39Ce cas montre à la fois les multiples articulations des pratiques à la croyance32 (on peut prier cinq fois par jour et ne pas porter le voile) et le caractère fluctuant, dynamique du rapport au religieux profondément relatif à la trajectoire sociale, aux relations familiales et sociabilités locales, ou aux conditions matérielles d’existence. Mais il montre aussi que cette discussion sur la religion, lors de l’entretien avec Karima, émerge à l’écart des justifications de son vote – comme si l’islam, à l’inverse de la forte politisation dont il fait l’objet chez les électeurs de droite et d’extrême droite, était ici « dés-électoralisé », au sens d’un faible recours au religieux lorsqu’il s’agit de justifier son vote.
40De façon significative, les observations à la sortie de différents bureaux de vote situés dans des quartiers populaires témoignent du soin que prenaient ces électeurs à séparer leur appartenance religieuse de leurs choix électoraux, ne comprenant pas toujours pourquoi une question sur la religion figurait sur le questionnaire électoral : « pourquoi vous demandez ça ? », « c’est quoi le rapport ? », « ça, c’est autre chose… ». Beaucoup semblaient également sur la défensive, ne souhaitant pas – justement – « afficher » leur religion : « on est obligé de répondre ? », « c’est privé ». Une enquêtée énonce même : « je pense que celui qui a fait le questionnaire, il avait de mauvaises pensées derrière la tête ». On peut bien sûr attribuer ces comportements à la situation potentiellement inhibante de la passation de questionnaire, mais c’est justement ce caractère semi-public qui est révélateur : ces électeurs n’y trouvent pas une opportunité pour politiser ou publiciser leur appartenance à l’islam (en tout cas s’agissant de questions électorales33). C’est donc pour eux avant tout un rapport électoralement démobilisé à leur condition religieuse qui ressort de notre enquête.
41Cette observation se confirme lors de situations similaires dans le nord de Paris pour ces élections de 2017. Pour les électeurs populaires se déclarant de confession musulmane, lorsque l’islam et les questions politiques sont mis en lien, c’est bien souvent pour souligner la conscience que cette religion constitue un problème politique pour les autres, et se politise donc majoritairement sur un mode défensif. Dans ce cadre, voter à gauche, pour ces électeurs, c’est donc aussi voter contre la droite, et plus spécifiquement voter « contre Marine Le Pen » ; c’est également ce vote de réaction, voire de protection, contre l’extrême droite, qui peut par ricochet expliquer le vote pour E. Macron au second tour. Tel est le cas de Naïma, titulaire d’un BTS Communication obtenu en Tunisie, sans emploi tout comme son mari, trois enfants, vivant dans un HLM dégradé du quartier, qui raconte avoir voté « contre Le Pen, pas pour lui [E. Macron], mais pour sauver l’essentiel ». De même, Fatoumata, 40 ans, française d’origine malienne, et musulmane, explique : « Le Pen, c’est une raciste grave, on veut pas qu’elle passe c’est tout. Après, tu mets un bleu, un jaune ou un vert en face d’elle, on vote pour lui toute façon. Faut juste qu’il soit pas trop raciste… ». Et de la même manière que l’évocation de l’islam, notamment chez des électeurs du FN, renvoyait plus largement aux groupes racisés, l’évocation de « Marine Le Pen » renvoie au racisme, comme expérience vécue et comme marqueur politique pour les membres des classes populaires issus des migrations post-coloniales. On sait en effet que, pour ces groupes, la question du racisme constitue un repère politique récurrent – et par continuité le FN un important repère électoral négatif34, venant parfois combler un sentiment d’incompétence politique. La perception de l’islamophobie et de ses prolongements xénophobes n’induit pas ici de « retournement de stigmate35 », mais plus simplement un vote d’intérêt, un comportement électoral défensif qui consiste à ne pas voter pour un parti hostile à certaines des composantes de son identité sociale et, par continuité, à voter pour les partis opposés (en l’occurrence la gauche).
42Le vote de gauche, massif chez les musulmans inscrits, est-il donc un « vote musulman », au sens où il procéderait d’une appropriation politique subjective de cette appartenance religieuse ? À bien des égards, le facteur religieux est secondaire dans les choix électoraux de cette fraction de l’électorat en France. Ceci apparaît également clairement dans le quartier d’habitat social de Torsy. En raison d’une politique très ségrégative d’accès au logement déployée par l’ancienne municipalité de droite, ce quartier a longtemps concentré les familles des ouvriers immigrés à partir des années 1970, en provenance du Maroc, de l’Algérie et de Turquie. C’est ici que Karima (citée ci-dessus) a grandi et vécu jusqu’à son installation dans une maison d’un quartier limitrophe, tout comme son amie d’enfance, Asma (41 ans, assistante sociale, père et mère ouvrier et ouvrière marocain.es immigré.es en 1974), qui elle y réside toujours. Nous rencontrons aussi Nabil (41 ans, professeur d’anglais en collège-lycée privé, titulaire du CAPES), qui n’est arrivé à Torsy qu’en 2008 après une jeunesse passée dans un quartier populaire au sud du Maroc, puis des études supérieures à Paris. Ces trois personnes se disent musulmanes, croyantes et pratiquantes selon des modalités qui, comme on l’a vu dans le cas de Karima, ne sont pas simples à saisir de prime abord. Nabil est féru de littérature anglo-saxonne, philosophique, post-coloniale (il étudie Michel Foucault, Jacques Derrida, Edward Saïd, Gayatri Spivak, Homi Bhabha, Ihab Hassan, durant son cursus en LLCE anglais). Il a choisi de migrer en France plutôt qu’en Angleterre, faute de moyens pour se payer des études là-bas et parce qu’il « regardait la France comme un modèle des droits de l’Homme ». Il n’en est pas moins tout aussi cultivé en connaissances religieuses, et c’est ce bagage culturel qu’il mobilise pour dispenser, de façon bénévole, les cours de « culture religieuse » au collège-lycée privé où il enseigne, mais aussi pour s’adonner aux débats quotidiens qui animent le café du quartier où il passe une partie de son temps libre :
L’autre fois y’a des jeunes qui sont venus ils se donnent l’air du prophète mais ce sont même pas des salaf’, il faudrait qu’ils aient un grand niveau théologique pour ça, ce sont juste des perroquets qui entendent un truc et qui répètent. […] Je leur dis : « tu vois, là, ce que tu viens de me dire je l’ai appris quand j’avais 4 ans », et je lui cite un hadith de Mohammed (que la paix et la bénédiction de Dieu soient sur lui). Laisse-moi, je viens de prendre mon café je veux fumer ma cigarette, me casse pas la tête, toi tu viens de me dire un truc qui est un éblouissement pour toi, moi je le sais depuis 40 ans. Des gens comme moi, qui ont une immunité culturelle intellectuelle et religieuse, y’en a pas beaucoup.
43Asma, quant à elle, a grandi avec des parents qui ne lui ont « jamais appris la religion » et qui se sont mis à prier tardivement (sa mère, lors du décès de son propre père ; son père, lorsqu’il est devenu grand-père). C’est lors de ses études d’assistante sociale qu’elle apprend comment faire la prière, avec « une copine qui [la] fascinait parce qu’elle était un vrai garçon manqué, jogging-baskets pas voilée, mais elle priait ». Elle pratique quelques temps puis cesse soudainement, « comme ça du jour au lendemain », avant de reprendre plusieurs années plus tard : « Peut-être que je mettrais un jour le voile, mais c’est au rythme de chacun. Et c’est pas parce qu’on porte pas le voile qu’on est moins pieuse qu’une autre, ni parce qu’on le porte qu’on est plus pieuse ». C’est non sans humour qu’Asma souligne, en revanche, comment son père lui a transmis l’attachement au vote en même temps qu’une identification à la gauche socialiste :
J’ai voté avant mon père, au milieu des années 1990. J’avais un papa qui déplorait de ne pas prier… euh de ne pas voter ! Le lapsus est révélateur ! Il nous disait : « Vous avez la carte, il faut voter ! » Il voulait la nationalité pour pouvoir voter. Donc, moi, je fais un copier-coller de mon père, autant il ne nous a pas inculqué la religion, l’islam tout ça, autant le vote c’était obsédant. J’ai mis du temps à me faire mon opinion, droite-gauche, mais je trouvais qu’à gauche, ce qui faisait la différence, c’était leur façon d’inclure l’étranger. C’est paradoxal, hein, parce que je suis Française, je suis née ici. […] Mitterrand, quand mon père en parlait on avait l’impression que… il le mettait sur un piédestal, il le vénérait !
44Pour Asma, comme pour Karima, qui votent systématiquement depuis leurs 18 ans, l’injonction civique est ancrée dans le souvenir puissant de la minorisation politique de leurs parents puis de leur accession graduelle à plusieurs droits sous la présidence de François Mitterrand et enfin de leur naturalisation. C’est pourquoi leur attachement au vote est aussi un attachement au PS, à travers la figure idéalisée de Mitterrand qui a, selon elles, permis à leurs parents de conquérir une dignité politique en France. Cette association « parents-vote-PS » est d’autant plus étroite qu’ayant perdu leurs pères relativement tôt (ouvriers, ils sont décédés précocement), Asma et Karima ont pris en charge le vote de leurs mères, qui ne lisent pas le français et ont toujours été dépendantes d’elles pour les démarches administratives. Ce lien familial au PS est aussi très fort chez Nabil, qui a commencé à voter au Maroc en 1997 :
Ma façon de voir les choses, mes idées c’est PS, que ce soit ici ou au Maroc. […] Mon père, mes frères, tout le monde soutient l’UFSP, c’est le parti de ceux qui sont opprimés, de ceux qui sont pauvres, de ceux qui ont des aspirations. L’UFSP était contre le colonisateur, puis marginalisé par Hassan II, c’est logique que les immigrés, en France une fois qu’ils sont naturalisés ils ont dans leur inconscient, la gauche la gauche la gauche.
45Si Nabil est un fervent partisan de Mélenchon, pour la manière dont il défend, les principes de la gauche comme courant socialiste historique, pour Karima, c’est la « proximité avec le peuple » qui caractérise le candidat de la France insoumise, et finit par emporter son adhésion en dépit de sa loyauté habituelle au PS. Dans ses hésitations entre Mélenchon, Hamon et Macron, Karima retient des points particuliers – le revenu pour les étudiants proposé par le premier, le revenu universel suggéré par le second, la tentation de croire que le troisième serait un outsider auquel il faudrait « laisser sa chance » – qui rentrent en résonance avec son propre parcours professionnel heurté. Elle n’a pas pu suivre les études qu’elle désirait (« Comme ma mère était seule elle n’a pas voulu que je parte à la fac, donc j’ai fait un BTS en logistique ici, j’ai pris ce qu’il y avait »), est confrontée au chômage chronique et à la précarité (« j’ai envoyé tellement de CV et je n’ai jamais été embauchée, à part dans l’Éducation nationale. Et même là, on vous prend et on vous jette, parce que les contrats d’assistante d’éducation c’est 6 ans et pas un jour de plus ! »), ainsi qu’à une expérience continue de discrimination raciale : « En septembre, il me restait 5 mois à faire pour compléter mes 6 ans comme assistante d’éducation, mais la proviseure n’a pas voulu que je les fasse, parce que – la CPE, qui est une amie, me l’a dit très clairement – elle ne supportait pas de voir une Arabe derrière un bureau : une Arabe doit se trouver à l’internat à gérer des gamins, c’est ça le travail des Arabes ».
46Ce sont donc l’appartenance de classe, les difficultés pour parvenir à une ascension sociale et la confrontation au racisme qui sont structurantes dans tous les entretiens avec ces (ex-)habitants du quartier, de loin le plus stigmatisé de la ville. Bien que protégés dans leurs emplois, Asma et Nabil sont aussi exposés régulièrement aux agressions racistes dans leur travail ou dans leur quotidien. Singulièrement, Nabil évoque l’un de ces épisodes par association d’idées avec la question de « l’agressivité » prétendue de Mélenchon :
Q : Et qu’est-ce que vous dites à ceux qui le trouvent agressif ?
Ben agressif, ça dépend, parce que, dans ce cas-là, Sarkozy il est pas agressif ? Marine Le Pen elle est pas agressive ? Manuel Valls ? Mais tout le monde est agressif à un certain moment ! Mais, lui, j’oublierai jamais quand il a perdu les élections législatives dans le Nord, quand Marine Le Pen est passée avec le candidat socialiste là, non mais il avait les larmes aux yeux ! C’est agressif ça ? Il a été touché au fond parce qu’il voit que la société, elle part en cacahuètes ! Je vois bien ses réponses quand on commence à lui parler de l’immigration, etc. Mais franchement les problèmes de la société française aujourd’hui, c’est les immigrés ? Ah ben, très bien, le problème à force de répéter ça, ça devient plus ou moins banal. Je suis parti en voyage scolaire avec les gamins dans le bus, je vérifie les cartes d’identité avant qu’ils montent, une gamine arrive avec son grand papa, elle me montre sa carte et une ordonnance, et là le grand papa lui dit : « Mais pourquoi tu montres ça au chauffeur, il faut le montrer à la maîtresse ! » Je lui dis : « Mais pourquoi vous croyez que je suis le chauffeur ? C’est marqué sur mon front ? Pourquoi ? Parce que j’ai une tête comme ça et que j’ai un accent d’Arabe ? ». Le problème d’entendre toutes ces conneries-là à la télé, ça se répercute sur la société, une mamie qui a jamais rencontré un immigré de sa vie quand elle va en voir un elle va faire ohhhh ! Et, ça, ça me révolte ! Et, là, je suis Français, naturalisé en 2011, je viens d’avoir le CAPES, je suis plus un immigré machin maintenant je suis fonctionnaire, je bosse pour l’État français, l’Éducation nationale, on est pas tous…
47Asma, assistante sociale au Conseil général depuis 15 ans, mais aussi engagée dans le quartier en tant que présidente bénévole du Conseil citoyen créé dans le cadre du dispositif de Politique de la ville, fait aussi état de fréquents comportements racistes à son égard. Une humiliation d’autant plus désespérante qu’elle s’investit depuis son adolescence, par l’action associative ou bénévole, dans ce qu’elle appelle la « mixité des cultures » et qu’elle consacre beaucoup d’efforts à réfléchir aux meilleurs moyens d’y parvenir. Cette préoccupation quotidienne s’articule directement avec une perception positive de Benoît Hamon qui, dès le début de la campagne, pendant les primaires socialistes, fait montre, selon elle, de cette « ouverture, notamment vis-à-vis des musulmans » : « Je me souviens honnêtement ça a été ça qui m’a fait accrocher au tout début. Le débat avec Valls, il lui a dit “ce n’est pas parce qu’une personne porte le voile qu’elle est forcément obligée de le porter, on est dans un pays où elle peut dire non” ». Par contraste, Mélenchon lui paraît trop « brut de décoffrage », bien qu’elle « apprécie qu’il prenne en compte le peuple, la France d’en-bas, les pauvres, avec sa revalorisation du SMIC notamment ». Elle hésite entre les deux candidats, car la faisabilité du revenu universel ne convainc pas l’assistante sociale qu’elle est. Elle souligne la position anti-européaniste de Mélenchon, ainsi qu’à nouveau, lors du dernier débat avant le premier tour, le « discours posé et ouvert sur l’islam » de B. Hamon, pour qui elle vote finalement.
48En comparant les points communs et différences de ces trois cas, on constate que le facteur religieux intervient moins comme grille de lecture religieuse unique qui conditionnerait leurs faveurs et défaveurs électorales que comme modalité par laquelle les électeurs expriment leurs perceptions des inégalités ethno-raciales36 et leurs propres positions au sein de ces dernières37. Et ce d’autant plus que les pratiquants appartiennent eux-mêmes aux classes populaires et sont relativement démunis économiquement38. Autrement dit, la religion pourrait être ici moins une disposition que le reflet d’une assignation de position. Cela dit, leurs votes de gauche s’inscrivent aussi, loin du facteur religieux, dans des trajectoires de politisation très classiquement façonnées par des socialisations, des sociabilités et des appartenances de classe.
49L’enquête collective auprès d’électeurs se déclarant de confessions chrétiennes et musulmanes, pour qui la religion est diversement investie, atteste de l’écart entre l’objectivité des variables identifiables statistiquement et leur reprise subjective lors de l’acte de vote. Chez les individus interrogés, le recours au religieux dans la justification des préférences électorales n’est pas systématique, et surtout prend des formes différentes selon le degré d’intégration et d’attachement religieux, le type d’orientation religieuse et la position sociale occupée (selon d’autres critères comme le statut économique, le capital culturel, le genre). Isoler la « variable » religieuse pour expliquer le vote ne permet donc pas de comprendre que celle-ci ne devient « lourde » que de façon relationnelle, selon les dispositions sociales des croyants (qui ne sont jamais que cela) et le contexte (local et national) dans lequel s’expriment leurs attaches à la fois religieuses et politiques.
50Ainsi, le lien entre « système symbolique » religieux et préférences politiques ne va pas de soi s’il n’est pas quotidiennement entretenu par diverses socialisations, l’entourage proche, la fréquentation d’institutions spécifiques. C’est alors l’alignement – ou non – de diverses sphères sociales qui permet l’activation électorale de certaines grilles de lecture religieuses – et, on l’a vu pour les électeurs se déclarant catholiques et « de droite », de petites différences sociales peuvent entraîner des variations électorales non négligeables (y compris d’une élection à l’autre). Lorsque l’institutionnalisation du religieux se fait plus faible, le recours au religieux ne disparaît pas forcément mais intervient alors moins comme disposition que comme prise de position sur le monde social et politique auquel on appartient. Le religieux devient prioritairement un signifiant, référent synthétique permettant de dire ses goûts et dégoûts sociaux, et de ce fait ses préférences, aversions et craintes politiques.
51En ce sens, le religieux peut fonctionner comme mode de dicibilité des positions et conflits socio-politiques et, dans la France contemporaine, la religion musulmane y occupe une place importante. Au cours des justifications électorales, beaucoup d’électeurs de droite et d’extrême droite mobilisent « l’islam » et « les musulmans » comme des figures d’identification négative. De leur côté, les électeurs de confession musulmane rencontrés, plutôt dans les milieux populaires, recourent au religieux comme référent parmi d’autres de leur identité sociale : si la question religieuse peut inciter au vote à gauche, c’est avant tout dans un registre qu’on pourrait dire défensif, de protection face à l’islamophobie et, plus largement, au racisme subi39.
52Être « croyant » est donc très différent lorsque la religion à laquelle on s’identifie a longtemps été majoritaire dans un espace national donné, par rapport à une situation où son appartenance confessionnelle est vécue comme minoritaire, stigmatisée de manière récurrente dans l’espace public comme l’espace local, souvent présentée comme un frein à l’« assimilation » nationale. Dès lors, parce que les religions ne sont pas socialement identiques, leur mobilisation cognitive, affective et discursive dans l’acte de vote prend, elle aussi, des formes et des intensités différenciées. Le religieux, lorsqu’il intervient dans la pratique électorale, n’opère pas dans un monde pour ainsi dire « à plat ». « La » religion doit être replacée dans des rapports sociaux, c’est-à-dire des rapports de force inégalitaires. Isoler la variable religieuse, c’est prendre le risque de l’uniformisation (car il existe des rapports différenciés à une même religion) et de l’atomisation (les attributs sociaux ne prenant sens qu’en s’activant les uns les autres), mais aussi celui de rendre « égal par ailleurs » ce qui ne l’est jamais en réalité, d’aplanir un monde social pourtant hiérarchisé et potentiellement conflictuel.
Notes de bas de page
1 Voir notamment André Siegfried, Tableau politique de la France de l’Ouest sous la IIIe République, Paris, Imprimerie nationale, 1995 (1913) ; G. Michelat, M. Simon, Classe, religion et comportement politique, op. cit. ; Claude Dargent, « La religion, encore et toujours », dans B. Cautrès, N. Mayer (dir.), Le nouveau désordre électoral, op. cit.
2 Danièle Hervieu-Léger, Catholicisme. La fin d’un monde, Paris, Bayard, 2003.
3 Claude Dargent, « La population musulmane de France : de l’ombre à la lumière ? », Revue française de sociologie, vol. 51, no 2, 2010 ; Patrick Simon, Vincent Tiberj, Sécularisation ou regain religieux. La religiosité des immigrés et de leurs descendants, INED, no 196, Paris, 2013. Même si l’Insee ne mesure pas dans le recensement la religion des personnes, ce qui rend complexe l’estimation du poids de la religion dans la société française, ces derniers auteurs ont estimé la part des musulmans entre 3,9 et 4,2 millions en France à la fin des années 2000. Vincent Tiberj note que 5 % à 10 % des personnes nées dans les années 1970-1980 se déclarent musulmans dans l’enquête Trajectoires et Origines de l’INED : Vincent Tiberj, « The Muslims next door. Portraits d’une minorité religieuse française », dans L. Bucaille (dir.), Désirs d’Islam. Portraits d’une minorité religieuse en France, Paris, Presses de Sciences Po, 2020, p. 42.
4 Voir Guy Michelat, Claude Dargent, « Système symbolique catholique et comportements électoraux », Revue française de science politique, vol. 65, no 1, 2015, p. 44.
5 Voir Yann Algan, Elizabeth Beasley, Daniel Cohen, Martial Foucault, Les origines du populisme. Enquête sur un schisme politique et social, Paris, Seuil, 2019. Lors des élections de 2022, le vote des catholiques (pratiquants ou non) semble s’être à nouveau affirmé à droite, voire déplacé vers l’extrême droite : cf. Jérôme Fourquet « Les évolutions du vote catholique », Études, no 7-8, 2022.
6 Voir notamment Anne Muxel, « Les attitudes socio-politiques des jeunes issus de l’immigration en région parisienne », Revue française de science politique, no 6, 1988 ; Sylvain Brouard, Vincent Tiberj, Français comme les autres ?, Paris, Presses de Sciences Po, 2005. Ces derniers précisent qu’au début des années 2000 les musulmans se « situent plus à gauche que la moyenne de la population française dans son ensemble » (p. 204), et ce quelles que soient leurs caractéristiques socio-professionnelles. Il semble y avoir une « solidarité de groupe qui passe avant la classe ou le statut social, une fidélité aux origines qui incline à voter pour les partis de gauche, massivement perçus, au moins à l’époque, comme défendant mieux les intérêts des Français d’origine immigrés. A contrario, le FN incarne un pôle répulsif, le plus rejeté » (ibid.).
7 Claude Dargent, « Le vote des musulmans », Notes du Cevipof, no 5, 2011, p. 3. Voir aussi Claude Dargent, « Les catholiques français et le Front national », Études, no 12, 2016.
8 Jérôme Fourquet, « Le vote des musulmans à l’élection présidentielle », IFOP Focus, no 88, 2013, p. 3-4.
9 Antoine De Cabanes, Yann Le Lann, « Préférences électorales et normes d’emploi. Comment votent les catégories populaires ? », Savoir/Agir, vol. 49, no 3, 2019. Cette configuration semble s’être reproduite à l’occasion des élections de 2022 : voir Ifop/La Croix, « Le vote des électorats confessionnels au premier tour de l’élection présidentielle », 11 avril 2022.
10 Abdelalli Hajjat, Marwan Mohammed (dir.), Islamophobie. Comment les élites françaises fabriquent le « problème musulman », Paris, La Découverte, 2013.
11 Ces derniers sont sur-représentés dans l’échantillon, puisqu’ils représentent plus de 35 % de ceux qui déclarent une religion. Cette proportion reflète la construction d’un modèle d’enquête fondé sur plusieurs études de cas localisés, focalisées sur des cas singuliers (cf. chapitre méthodologique). En l’occurrence ceux qui se déclarent de confession musulmane sont surtout localisés dans les bureaux du nord de Paris, de Torsy ou des Bouches-du-Rhône. On notera aussi que ceux qui se déclarent catholiques pratiquants sont particulièrement nombreux (23 % de l’ensemble des répondants) et localisés dans le bureau de vote situé dans les beaux quartiers parisiens (BV no 19 du 16e arrondissement). Cette sur-représentation ne constitue pas ici un obstacle, puisque que ce n’est pas la représentativité que nous recherchons : elle permet au contraire de grossir artificiellement pour l’observation de comportements typiques caractérisant des populations spécifiques qui nous intéressent (les catholiques et musulmans déclarés et pratiquants).
12 Guy Michelat, Michel Simon, « Religion, classe sociale, patrimoine et comportement électoral : l’importance de la dimension symbolique », dans D. Gaxie (dir.), L’Explication du vote, op. cit.
13 G. Michelat, C. Dargent, « Système symbolique catholique et comportements électoraux », op. cit., p. 27.
14 Les entretiens non directifs constituant initialement l’un des outils privilégiés de la sociologie électorale pour explorer les « univers symboliques ». Cf. G. Michelat, M. Simon, Classe, religion et comportement politique, op. cit.
15 Bernard Lahire, Monde pluriel, op. cit.
16 Céline Braconnier, Jean-Yves Dormagen, « Le vote des cités est-il structuré par un clivage ethnique ? », Revue française de science politique, vol. 60, no 4, 2010, p. 664.
17 Que ce recours discursif soit explicite (mention d’une religion, d’une doctrine, d’une éducation ou d’une pratique religieuse) ou plus implicite (le jugement sur des questions de mœurs, par exemple, peut avoir des résonances religieuses sans que celles-ci ne soient toujours explicitement évoquées).
18 Lorenzo Barrault-Stella, Clémentine Berjaud, Safia Dahani, « Les pratiques électorales entre classe, genre et race », Travail, genre et sociétés, vol. 40, no 2, 2018, p. 67.
19 Lorenzo Barrault-Stella, Martin Baloge, Clémentine Berjaud, Safia Dahani, Anne-France Taiclet, « Voter entre soi et contre les autres. Altérisation raciale et appartenance de classe dans le 18e arrondissement de Paris », Actes de la recherche en sciences sociales, vol. 232-233, no 2-3, 2020.
20 Les électorats juifs ne seront donc évoqués qu’à la marge. Voir Jérôme Fourquet, « Les votes juifs : poids démographique et comportement électoral des Juifs de France », Ifop Focus, no 116, 2014.
21 Yves Déloye, « Socialisation religieuse et comportement électoral en France. L’affaire des “catéchismes augmentés” (19e-20e siècles) », Revue française de science politique, vol. 52, no 2, 2002.
22 La comparaison internationale montre que c’est surtout l’histoire et la position (majoritaire ou minoritaire) d’une religion dans un espace donné qui compte, davantage que son contenu normatif précis : aux États-Unis par exemple, ce sont ainsi les protestants qui expriment un vote conservateur, quand les catholiques, minoritaires, votent majoritairement pour le parti démocrate ; cette relation s’inverse en France.
23 Sur cette notion : Stuart Hall, Identités et cultures. Politiques des Cultural studies, Paris, Amsterdam, 2008.
24 Yann Raison du Cleuziou, Une contre-révolution catholique. Aux origines de la Manif pour Tous, Paris, Seuil, 2019.
25 Cycle de conférences créé par les Jésuites, mais devenu laïc, qui se déroule dans des établissements d’enseignement supérieur (Sciences Po, la Catho, etc.).
26 C. Dargent, « Les catholiques français et le Front national », op. cit., p. 27.
27 G. Michelat, C. Dargent, « Système symbolique catholique et comportements électoraux », op. cit., p. 35.
28 Gérard est né en Algérie (famille pied-noire, père policier puis ouvrier une fois arrivé en France en 1962), marié (épouse retraitée, ancienne employée dans le privé, issue elle aussi d’une famille pied-noire), père d’une fille avocate (en libéral) et d’un fils employé dans le privé (qui suit maintenant une formation d’électricien en vue d’une reconversion), Gérard est propriétaire avec son épouse d’une maison individuelle avec jardin ; il a obtenu son BEPC avant de passer le concours d’entrée dans la police pour devenir CRS.
29 « Les religions tendent à se présenter comme une matière première symbolique, éminemment malléable, qui peut donner lieu à des traitements divers selon les intérêts des groupes qui y puisent. […] Elle est susceptible notamment d’être incorporée à d’autres constructions symboliques, celles, en particulier, qui entrent en jeu dans l’élaboration des identités ethniques » : Danièle Hervieu-Léger, La religion pour mémoire, Paris, Le Cerf, 1993, p. 246-247.
30 Les motifs islamophobes identifiés dans certaines productions des élites intellectuelles et médiatiques se retrouvent sous des formes moins savantes et littéraires, dans les discours d’autres groupes sociaux, y compris parmi les plus faiblement dotés en capital culturel.
31 Sur la « subalternisation de l’islam en France » : Solène Brun, Juliette Galonnier, « Devenir(s) minoritaire(s). La conversion des Blanc-he-s à l’islam en France et aux États-Unis comme expérience de la minoration », Tracés. Revue de sciences humaines, no 30, 2016.
32 Par exemple Nancy Venel, Musulmans et citoyens, Paris, Presses universitaires de France, 2004.
33 Il a été montré que l’islam pouvait parfois servir de support à l’engagement militant en France et de référent d’identification pour les jeunes descendants de l’immigration post-coloniale : cf. Soline Laplanche-Servigne, « Les mobilisations collectives des minorisés ethniques et raciaux », dans O. Fillieule et al. (dir.), Sociologie plurielle des comportements politiques, Paris, Presses de Sciences Po, 2017. En revanche, les données sur les effets propres dans l’orientation des votes restent parcellaires.
34 Voir par exemple Jocelyne Césari, « Citoyenneté et acte de vote des individus issu de l’immigration maghrébine. Des stratégies politiques plurielles et contradictoires », Politix, no 22, 1993 ; Lorenzo Barrault-Stella, Clémentine Berjaud, « Political Practices from the Sidelines. A Qualitative Approach to the Political Ambivalence in Contemporary Working-class Youth in France », French Politics, vol. 13, no 3, 2015.
35 Même si cela peut être le cas dans d’autres contextes : Julien Talpin, Julien O’Miel, Franck Frégosi (dir.), L’islam et la cité. Engagements musulmans dans les quartiers populaires, Villeneuve d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion, 2017.
36 Mirna Safi, Les inégalités ethno-raciales, Paris, La Découverte, 2013.
37 Comme le confirment les études statistiques introduisant dans leurs enquêtes cette question de la perception discriminatoire, si les immigrés et les descendants d’immigrés votent à gauche, « c’est bien parce qu’ils sont plus souvent renvoyés à leurs origines et soumis aux discriminations » : leur orientation électorale « n’est pas du[e] à une “culture des origines” qui se retraduirait politiquement en France, mais bien à la manière dont la société française traite la diversité, notamment quand celle-ci est visible », cf. Patrick Simon, Vincent Tiberj, « La fabrique du citoyen. Origines et rapport au politique en France », Documents de travail, INED, no 175, 2012, p. 30-31.
38 Sur un plan plus général, au sein des espaces étudiés dans cette enquête collective, les électeurs de gauche musulmans ont aussi d’autres propriétés communes : ils appartiennent aux catégories populaires, ne bénéficient que de faibles revenus, mais sont relativement dotés en capital culturel, ont un rapport à l’école souvent positif et investi. D’après les données du QSU, si l’on observe les électeurs Mélenchon qui se déclarent musulmans, on constate qu’ils sont plus nombreux que la moyenne des votants LFI à se déclarer ouvriers (21,5 % contre 11 %) et à déclarer des revenus inférieurs à 2 500 euros pour leur foyer (81 % contre 70 %).
39 À bien des égards, si la variable religieuse est « objective » pour « l’électorat musulman », c’est souvent à travers cette « objectivité écrasante » dont parlait Fanon à propos de l’assignation raciale (Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs, Paris, Seuil, 1971 [1952], p. 107). Les individus partageant une même « condition musulmane » (A. Hajjat, M. Mohammed, Islamophobie, op. cit.) étant, comme l’écrivait P. Bourdieu à propos d’autres groupes dominés, « sans cesse invités à prendre sur eux-mêmes le point de vue des autres » (cf. Pierre Bourdieu, « Une classe objet », Actes de la recherche en sciences sociales, vol. 17-18, 1977, p. 4).
Auteurs
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Félicien Faury
Félicien Faury est docteur en science politique de l’Université Paris Dauphine-PSL, postdoctorant au CESDIP (Centre de recherches Sociologiques sur le Droit et les Institutions Pénales) dans le cadre du projet « Visions of Policing » (ORA Project). Il a récemment publié « Extrême droite partisane et rôles municipaux. Le travail de représentation d’élus municipaux du Front National » (Pôle Sud, 2021) et, avec Guillaume Letourneur, « Un culte du chef ? Culture militaire et verticalité organisationnelle au Front national » (Revue française de science politique, 2020).
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Éric Agrikoliansky
Éric Agrikoliansky est professeur de science politique à l’Université Paris Dauphine-PSL et rattaché à l’IRISSO (UMR CNR-INRA 7170-1427). Ses recherches portent sur la sociologie de l’engagement, des mouvements sociaux et des comportements électoraux. Il a notamment codirigé Voter par temps de crise. Portraits d’électrices et d’électeurs, Presses universitaires de France, 2021 (avec P. Aldrin et S. Lévêque). Il a coordonné le projet ANR ALCoV dont est issu ce livre.
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Lorenzo Barrault-Stella
Lorenzo Barrault-Stella est chargé de recherche en sciences sociales du politique au CNRS (CRESPPA-CSU-Université Paris 8). Articulant sociologie de l’État et des comportements politiques, ses travaux portent sur la condition de gouverné et la sustentation de l’ordre politique dans les systèmes sociaux différenciés. Il a récemment publié avec C. Berjaud, A.-F. Taiclet (dir.), Les ancrages urbains du vote, Le Croquant, 2022 ; avec T. Douniès (dir.), « Citizenship as a tool of government in Europe », Politics & Policy, 49 (4), 2021 ; avec P. Lehingue (dir.) « Affinités électorales », Actes de la Recherche en Sciences Sociales, no 232-233, 2020.
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Clémentine Berjaud
Clémentine Berjaud est maîtresse de conférences en science politique à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et membre du Centre Européen de Sociologie et de Science Politique (CESSP). Ses travaux se situent à la croisée de la sociologie de la réception des médias et de la sociologie électorale, sous l’angle des rapports au politique des citoyens. Elle a participé à plusieurs enquêtes collectives de sociologie politique construites autour de différentes échéances électorales depuis 2011.
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Marie Vannetzel
Marie Vannetzel est chargée de recherche au CNRS, affiliée à l’Institut de recherches et d’études sur les mondes arabes et musulmans (IREMAM, CNRS-Aix Marseille Université). Ses travaux portent sur les ancrages politiques locaux et les politiques sociales. Dans le cadre du projet ALCOV, elle a publié « “De quel droit ?” Vote, résistance civique et petites luttes quotidiennes face à l’ordre raciste », dans É. Agrikoliansky et al. (dir.), Voter par temps de crise. Portraits d’électrices et d’électeurs ordinaires, Presses universitaires de France, 2021 et avec Philippe Aldrin, « Dans les lisières. Une sociologie des acteurs secondaires de la politique dans deux petites villes françaises », Politix, vol. 128, no 4, 2019.
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