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  • Chapitre 4. Un vote stratégique ?
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    Plan détaillé Texte intégral Le « vote stratégique », une forme d’attachement à la politique ? « Vote stratégique » et recomposition de l’offre électorale Le « vote stratégique », un révélateur des ancrages sociaux du vote ? Notes de bas de page Auteurs

    Ordre social, désordre électoral

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    Table des matières

    Chapitre 4. Un vote stratégique ?

    Des calculs individuels aux conditions politiques et sociales de la recomposition des électorats socialistes en 2017

    Sandrine Lévêque et Anne-France Taiclet

    p. 151-180

    Texte intégral Le « vote stratégique », une forme d’attachement à la politique ? « Vote stratégique » et recomposition de l’offre électorale Une étrange campagne, propice aux tactiques d’évitement du pire La recomposition des identifications partisanes Derrière le « vote stratégique », des déclinaisons pratiques différenciées de la loyauté politique Le « vote stratégique », un révélateur des ancrages sociaux du vote ? L’enracinement social des choix électoraux Différenciation électorale et différenciation sociale Notes de bas de page Auteurs

    Texte intégral

    1Les résultats de l’élection présidentielle de 2017 sont couramment présentés comme le produit d’une coalescence de calculs électoraux qui, par un effet d’agglomération, aurait permis à un candidat « hors des partis » de s’imposer dans un jeu politique jusqu’alors dominé par une alternance bipartisane. Cette hypothèse en est venue à constituer une sorte de « sens commun » des analyses électorales, les supposées mobilités calculées des électeurs étant souvent synthétisées par la formule de « vote utile » qui depuis l’élimination de Lionel Jospin au premier tour de l’élection présidentielle de 2002 a connu une faveur croissante dans les soirées électorales et les commentaires politiques et médiatiques1. L’explication en termes de « vote utile » attribue aux électeurs un calcul en termes de « meilleure chance de… » : de faire gagner, ou de faire perdre, d’atteindre un résultat ou au contraire de l’empêcher. Outre le calcul, l’idée de « vote utile » exprime un choix (celui de renoncer à sa préférence initiale) afin que son vote ne soit pas perdu et qu’il contribue à la production d’un résultat jugé préférable. Le « vote utile » dégainé par les commentateurs se veut donc le dévoilement, l’explicitation d’une stratégie électorale mise en œuvre par un certain nombre de citoyens. De fait, la formule de sens commun « vote utile » peut être mise en miroir d’une notion présente dans les études électorales académiques, celle du « vote stratégique », qui a notamment été défini par André Blais comme « un vote pour un candidat autre que le candidat préféré, motivé par la volonté que son vote soit efficace2 ». L’exploration des stratégies électorales est d’ailleurs un thème ancien de la littérature anglo-saxonne consacrée au vote3. Souvent adossés à une modélisation mathématique, ces travaux explorent la façon dont les électeurs traduisent des préférences politiques préexistantes dans des votes les plus efficaces – à leurs yeux. Ce qui ressort des définitions du vote stratégique, aussi bien en économie4 qu’en science politique5, c’est en effet une préoccupation pour le résultat, qui apparaît déterminante du comportement électoral. Dans le modèle originel, le vote stratégique présente trois caractéristiques distinctives et nécessaires. La première est que l’électeur a des préférences, car « qui n’a pas de préférence ne peut pas être stratège », nous rappelle André Blais. Il en découle logiquement, et même si cela n’est pas explicitement formulé, que l’électeur stratège doit être minimalement intéressé par la politique (suffisamment en tout cas pour aller voter) et capable de formuler, dans des termes politiques, des préférences. Ainsi, même si, selon André Blais, le vote stratégique n’est pas « confiné aux électeurs les plus sophistiqués », mais plutôt à celles et ceux dont les préférences partisanes sont les plus affirmées (l’un n’excluant d’ailleurs pas l’autre), on suppose que l’électeur stratège s’informe et maîtrise minimalement le sens du jeu politique et de la compétition électorale. La deuxième caractéristique porte sur la logique même du choix électoral : l’électeur veut voter pour son candidat préféré, mais il porte finalement son choix vers un deuxième, voire un troisième candidat, en fonction d’une estimation des probabilités de résultat et de la hiérarchie de ses préférences, ou de ses détestations. En effet, le vote stratégique peut se décliner dans deux modalités, l’une consistant à contribuer à un résultat jugé, dans une conjoncture donnée, le plus souhaitable, l’autre à empêcher un résultat particulièrement redouté. Cette deuxième modalité est proche de ce qu’Helena Catt appelle le « vote tactique », dont un ressort est d’éprouver une répulsion forte et structurante pour un parti6. Enfin, troisième caractéristique, l’électeur stratège est motivé par le fait que son vote soit efficace, c’est-à-dire qu’il compte et ne soit pas gaspillé, qu’il « serve à quelque chose », en étant associé à un résultat visé parce qu’estimé ayant plus de chances de se produire. L’électeur confère donc une signification conséquentialiste à son vote, qui vaut davantage par ses effets que par les attachements qu’il exprime.

    2On comprend également que ce concept de vote stratégique met en scène des électeurs mobiles, susceptibles de modifier leur comportement électoral, d’une élection à l’autre, mais aussi au cours d’une séquence donnée, par exemple entre le début de la campagne et le premier tour, en fonction des évolutions de l’offre, des informations disponibles, et des interactions. Si l’énigme originelle de la sociologie du vote, telle qu’elle fut posée par André Siegfried et explorée par Paul Lazarsfeld et par les chercheurs de l’École de Michigan, est celle de la relative stabilité des comportements politiques, l’attention des analystes se focalise désormais sur les électrices et électeurs mobiles, les « changeurs », les « switchers », les « ralliés », les volatils, les indécis, qui sont censés par leur vote (plus d’ailleurs que par leur abstention) faire et défaire les résultats d’une élection. Les études électorales donnent alors à voir un électeur détaché de ses appartenances sociales, raisonnant pour maximiser les effets de son vote en exprimant des choix changeants au fil de l’actualité, durant les quelques mois précédant l’élection7. Dans ce contexte, les explications du vote tendent à se réduire aux motivations exprimées par les électrices et électeurs et appréhendée de manière agrégée par de grandes études quantitatives. Le geste électoral est de plus en plus souvent analysé « comme produit d’une raison ou d’une psyché individuelle8 », installant dans la science électorale un électeur intéressé par la politique, compétent, produisant des choix électoraux en connaissance de cause, et échafaudant au gré des sondages des stratégies supposées maximiser l’efficacité de son vote, sans d’ailleurs que cette notion « d’efficacité » ne soit toujours clairement définie.

    3Alors que la conjoncture de 2017 est réputée avoir particulièrement ébranlé les routines électorales et favorisé les mouvements et les calculs électoraux, notamment un vote stratégique de gauche (les électrices et électeurs fuyant un vote Hamon supposé voué à l’échec), nous avons souhaité examiner cette notion de vote stratégique à la lumière d’une analyse par cas d’électeurs du corpus ALCoV. Nous y avons prélevé des enquêtés dont les caractéristiques et les choix électoraux au premier tour de 2017 semblent correspondre aux principaux attendus du profil de l’électeur stratège tel que défini dans la littérature. Nous avons ainsi choisi d’analyser les logiques du choix électoral d’électeurs et d’électrices qui, ayant soutenu F. Hollande au premier tour de 2012, ont pu en 2017 porter d’abord leur choix sur E. Macron (pour 47 % dans notre enquête par QSU)9, puis sur Jean-Luc Mélenchon (pour 24 %) et seulement pour 15 % d’entre eux et elles sur B. Hamon ; quand, par contraste, 80 % des soutiens de J.-L. Mélenchon en 2012 l’ont à nouveau choisi en 201710. Si les résultats agrégés peuvent faire apparaître le « vote stratégique » comme un ressort explicatif apparemment convaincant des choix électoraux en faveur du candidat Emmanuel Macron lors de la présidentielle de 2017, cette clé de lecture ne parvient cependant pas à rendre compte des logiques individuelles du vote11, des hésitations, des oscillations, des interrogations d’électrices et d’électeurs, en particulier de gauche, qui ont opté pour un vote « pro-Macron », dérogeant parfois à leurs fidélités partisanes pour « faire barrage » au « scénario catastrophe d’un second tour Marine Le Pen-François Fillon ». En se focalisant sur le dénouement électoral – marqué par un succès incontestable du candidat E. Macron sur M. Le Pen, après un premier tour pourtant disputé, cette grille d’analyse conduit à escamoter la réflexion sur les cheminements des électrices et électeurs qui avaient soutenu François Hollande en 2012 et les motivations individuelles qui sous-tendent la diversification des bénéficiaires des votes pensés comme de gauche en 2017. Nos observations répétées, au plus près des électeurs et de leurs rapports au vote, font apparaître certaines limites du modèle du vote stratégique, alors même que la notion semble spontanément faire sens et rendre compte efficacement des logiques de choix électoral. En réalité, ses attendus mêmes renvoient à un profil de votant qui n’est pas universel, voire qui n’est pas le plus répandu parmi la population détentrice du droit de vote. Loin d’être un vote désenchanté, « par défaut », qui ne serait construit que sur du calcul, des spéculations et des anticipations, voter « en stratège », c’est au contraire affirmer son attachement à l’institution électorale (il faut voter malgré tout) et donner de la valeur à sa propre opinion (qui ne saurait être diluée). C’est donc montrer un intérêt hors du commun pour la politique qui passe par une consommation importante de l’information politique. Les éventuels stratèges ne peuvent donc se trouver que parmi un type particulier d’électeur. Ensuite, et surtout, le vote stratégique n’est pas simplement le renoncement à ses préférences initiales mais s’avère le révélateur paradoxal des identifications partisanes et des logiques socio-électorales. Ce qui guide le choix des électeurs stratèges vers un candidat jugé « utile » est finalement largement indexé à leur position dans les rapports de classe.

    4L’explication du vote en termes de stratégie (qui est parfois le fait des électeurs eux-mêmes d’autant plus que la notion s’est largement diffusée) correspond plutôt à un récit, disponible et rassurant, qui accompagne des changements électoraux fortement encastrés dans des trajectoires et des expériences sociales, et qui peuvent être perturbants. Notamment, ce récit rend possible de penser ensemble la stabilité des préférences et la modification du vote, elle permet d’aligner, ou de réaligner les positions sociales, les valeurs, et l’évolution des préférences des électeurs. Mais s’il est rassurant, et qu’il faut en comprendre les raisons du succès, y compris chez les électeurs, ce récit générique du vote stratégique tend à faire écran à la compréhension fine de l’agencement de facteurs sociaux, politiques et conjoncturels permettant de comprendre les cheminements du vote, comme nous le montrons dans ce chapitre. Nous proposons plutôt de voir, au-delà des apparences stratégiques, les articulations entre stratification sociale et transformations politiques ; en 2017, ces articulations ont notamment pris la forme d’une différenciation électorale au sein de l’offre politique identifiée à gauche, dont la distribution reflétait significativement des différenciations sociales au sein des classes moyennes et supérieures.

    5Dans un premier temps, nous présentons quelques cas évocateurs du « vote stratégique », qui illustrent les hésitations, les questionnements, nourris par un suivi attentif de la campagne – notamment au travers des variations sondagières –, et donnant éventuellement lieu à un vote pour un candidat différent de celui privilégié en première intention. Ces portraits mettent en relief des caractéristiques indispensables à un comportement « stratégique », notamment en termes de préférences et d’informations, dessinant des individus attachés à la politique et à l’institution électorale, susceptibles de faire varier leur soutien, mais dans un espace des possibles qui n’est pas infini12. C’est ce qui nous amène, dans un deuxième temps, à mettre en lumière le poids de l’offre politique dans les comportements qui pourraient apparaître comme « stratégiques ». D’une part, parce qu’une des motivations d’une approche stratégique du vote réside dans l’évitement d’un scénario abhorré. D’autre part, parce que les mouvements du côté des électeurs sont interdépendants d’une offre politique mouvante qui perturbe les repères, met à l’épreuve les loyautés de long terme, mais cristallise aussi des recompositions déjà amorcées, et notamment une dés-agglomération des électorats du PS. L’offre politique macroniste a émergé dans une conjoncture de fluidité, favorisée par les péripéties de la campagne autant que par l’usure, la déception, la désaffection suscitées par la période hollandaise, qui a constitué une sorte de « bon de sortie » pour des électeurs habitués à voter pour le PS, affaiblissant le coût moral et symbolique du départ, sans que celui-ci apparaisse comme une déloyauté. Enfin, dans un troisième et dernier temps, nous montrerons que ces recompositions, loin de se faire aléatoirement, révèlent au contraire l’enracinement social du vote. Même à supposer que les électrices et électeurs aient cherché à se faire stratèges en votant « utile », il reste en effet à comprendre les ressorts de l’attribution à tel ou tel candidat d’une plus grande utilité. Confirmant l’importance des ancrages et des intermédiations dans la production des votes, l’analyse par entretiens approfondis des votes « stratégiques » dévoile alors leur forte dimension affinitaire, voire identitaire.

    Le « vote stratégique », une forme d’attachement à la politique ?

    6L’examen des trajectoires électorales des électeurs de F. Hollande de 2012 montre en premier lieu que le « vote stratégique » suppose non seulement des préférences, mais aussi une croyance en la politique, consolidées au fil d’un parcours de participation électorale. Cette partie revient sur le profil de quelques électrices et électeurs dont les itinéraires de vote sembleraient correspondre aux grands traits du modèle de l’électeur stratège : des électeurs coutumiers du PS qui, tous et toutes, avaient soutenu F. Hollande dès le premier tour de 2012 et qui, en 2017, se retrouvent dans des situations d’incertitude, de doute, d’hésitation, confinant pour certains à une forme d’angoisse attisée par les mouvements dans l’offre. Ces électeurs se sont interrogés, ont parfois partagé leurs questionnements avec leurs entourages et, dans tous les cas, ont suivi avec attention le déroulement de la campagne et notamment les variations des sondages. Un certain nombre a décidé de ne pas voter, cette fois, pour le candidat du PS.

    7Les conditions dans lesquelles nous avons mené les entretiens panélisés sont un premier indice de l’intérêt que nos enquêtés portent à la politique. Accepter de rencontrer une enquêtrice jusqu’à 4 fois, pour plusieurs heures, est le signe évident de cet intérêt. Alors que les enquêtes panélisées13 sont habituellement marquées par un fort taux d’attrition, nos enquêtés se sont au contraire montrés « exemplaires » dans le dispositif d’enquête mis en place, nous répondant avec plaisir voire, pour certains d’entre eux s’inquiétant par SMS lorsque les entretiens leur semblaient trop espacés. Discuter politique avec son entourage, sa famille ou ses amis est pour eux une activité « ordinaire » et l’entretien sociologique apparaît bien souvent comme le prolongement de discussions tenues dans le cercle amical ou familial. Plusieurs de nos enquêtés sont des « drogués » de la politique (l’un d’eux plaisantant même sur ses efforts pour « maîtriser sa consommation » et « espacer les doses »), en particulier dans un contexte de campagne électorale et se distinguent des électeurs ordinaires apathiques et faiblement intéressés par la politique, tels qu’ils ont été décrits par les travaux de l’école de Michigan.

    8Les enquêtés que nous avons rencontrés manifestent ainsi un intérêt plus que soutenu pour la politique et constituent un terrain propice pour mettre à l’épreuve d’une analyse microsociologique la notion d’électeur stratège qui est la plupart du temps étudiée à partir de données agrégées. Sept cas (dont trois couples) serviront ici à explorer les logiques au principe des incertitudes de ces électrices et électeurs socialistes qui manifestaient après les primaires leur intention de voter Hamon mais qui, après des hésitations plus ou moins longues, ont finalement voté (à l’exception de l’un d’entre eux) pour un autre candidat (Macron ou Mélenchon).

    9Pour Marie-Claude et Gérard, premier couple qui semblerait bien incarner les logiques du vote stratégique, la politique est un sujet « ordinaire » de conversation, avec leurs amis, leur famille ou au sein de leur couple. Ingénieur des eaux et forêts, Gérard est retraité de la haute fonction publique. Marie-Claude est titulaire d’un diplôme de troisième cycle. Après une carrière dans le travail social en Allemagne, elle revient en France et occupe un poste d’ingénieure chargée de la gestion des échanges internationaux dans un organisme public de recherche. C’est à deux qu’ils acceptent de faire trois des quatre entretiens qu’ils nous ont accordés. Ils partagent non seulement un fort intérêt pour la politique, mais aussi les choix qui vont avec et apparaissent comme des couples « homogames » politiquement (et socialement)14. Cet intérêt pour la politique est plus largement partagé en famille puisque Marie-Claude demande lors du deuxième entretien si son fils expatrié en Chine et de passage à Paris peut « venir parler des élections avec nous ». Même si son expatriation l’éloigne des urnes pour ce scrutin, Grégoire (son fils âgé d’une trentaine d’années, diplômé d’une école de commerce) partage avec sa mère et son beau-père un goût pour la discussion politique. Si la conversation politique constitue leur ordinaire, Gérard et Marie-Claude sont aussi des « drogués » de l’information. Ils achètent Le Monde presque tous les jours. Ils écoutent France Culture et le 28 minutes d’ARTE. Ils sont abonnés à Le 1, à Libération (sur tablette), l’ont été longtemps à Mediapart et consultent des sites d’information et les réseaux sociaux. Gérard dit aussi lire beaucoup d’essais de géopolitique, souvent des romans. En entretien, Gérard et Marie-Claude donnent l’image de « citoyens idéaux », informés et raisonnables, en conformité avec leur statut d’intellectuels. S’ils n’ont pas regardé le premier débat entre les candidats du premier tour de la présidentielle c’est que, pour eux, il « n’apporte rien sur le fond » (« Que peut-on attendre d’un débat ou il y a 11 personnes ? On ne peut qu’effleurer les points principaux »). Marie-Claude et Gérard ont une vision « légitimiste » de la politique. Ils s’intéressent aux enjeux à leurs yeux les plus dignes d’être abordés dans le cadre d’un entretien de recherche : l’Europe ou les enjeux internationaux dont ils ont une expérience « concrète » (leurs enfants sont tous expatriés et Marie-Claude a vécu une partie de sa vie en Allemagne, mariée à un Allemand). Pour eux, voter – ce qu’ils ont toujours fait – est un acte réfléchi, guidé par l’intérêt général, en conformité avec une forme d’idéal démocratique du citoyen informé qui choisit en connaissance de cause (et qui ne cède pas par exemple « aux sirènes de la propagande télévisuelle15 »). Ils tanceront leur fils qui, venant de s’installer à Shanghai, ne s’est pas inscrit sur les listes électorales de l’ambassade.

    10Marie-Claude et Gérard ont toujours voté socialiste. Ils ont voté François Mitterrand en 1981 et Gérard a même occupé un poste de conseiller technique dans un cabinet ministériel cette année-là. Ils affirment avoir toujours voté à gauche et ont choisi F. Hollande aux deux tours de l’élection présidentielle de 2012. Ils auraient probablement renouvelé leur confiance à l’ancien président, pour lequel ils avaient « voté de grand cœur », et à qui ils reconnaissent d’avoir réalisé certaines choses « pas mal du tout », regrettant le traitement « très méchant » et « très injuste » que les médias lui réservent. Marie-Claude et Gérard ont participé à la primaire socialiste, où ils ont voté en faveur de B. Hamon. Pour eux, ce choix s’imposait au début de la campagne parce qu’il était le candidat « le plus européen » (parmi les candidats de gauche). B. Hamon apparaît alors comme un choix modéré, conforme à leurs attentes, de même qu’un choix « légitimiste » pour ces fidèles électeurs/trices socialistes. Lors du premier entretien, Gérard exclut d’ailleurs de voter pour un candidat qui se serait soustrait à la procédure des primaires (E. Macron ou J.-L. Mélenchon) : « Donc, je ne voterai pas pour quelqu’un qui ne s’est pas présenté à la primaire de la gauche. Donc ça limite… et puis après, je suis prêt à voter blanc ». Plus loin dans l’entretien, et alors que Marie-Claude réfléchit tout haut à l’éventualité de voter Macron, Gérard hésite encore entre « Macron et Hamon », au motif que « Macron, il ne s’est pas même présenté aux primaires donc il est déjà parti à droite ».

    11Cependant, Marie-Claude et Gérard votent finalement pour E. Macron dès le premier tour et réitèrent leur choix pour une candidate soutenue par « En Marche » aux législatives. Pour expliquer ce choix, ils mobilisent un argumentaire qui évoque l’idéal-type de l’électeur rationnel : « On ne peut pas dire que ça ne soit pas anxiogène parce qu’on ne peut pas faire le petit calcul du second tour. Il faut éviter le pire au second tour… donc je ne peux plus voter pour ce qui fait battre mon cœur parce que je dois ajuster pour éviter le pire… et ça c’est un calcul très malsain », affirme ainsi Marie-Claude. C’est le même argument qu’elle mobilise pour convaincre Gérard de voter pour le candidat d’En marche en entretien, alors que celui-ci imagine encore soutenir Hamon : « si on vote pour Hamon, on risque de faire perdre des voix à Macron et il ne sera pas au second tour et nous qu’est-ce qu’on veut au second tour. Marine Le Pen elle y sera de toute façon. Donc il faut que le deuxième candidat soit potable ».

    12Notre corpus d’enquêtés comprend un deuxième couple qui reflète les logiques de l’électeur stratège. Samuel, 32 ans, diplômé de Sciences Po Lyon, est chef de projet dans un bureau d’études qui travaille pour les collectivités territoriales où il encadre une équipe de consultants juniors et de stagiaires. Bien ancré dans sa vie professionnelle, il envisage l’avenir avec confiance, un avenir dont il ne doute pas qu’il s’accompagnera d’évolutions professionnelles, « classiquement pour prendre un poste plus important dans une plus grosse boîte, mais en ce moment la question de créer ma boîte se pose aussi, si je le fais c’est plutôt bientôt ». Fils d’un géomètre et d’une professeure certifiée d’anglais, il a grandi en Bretagne, mais ses études l’ont conduit dans plusieurs villes en France et à l’étranger, par exemple à Buenos Aires. Avec sa compagne Lisa, kinésithérapeute en exercice libéral, ils se sont installés à Paris trois ans plus tôt. Après une location dans le 11e arrondissement ils ont bénéficié d’un apport familial pour se lancer dans l’entreprise ultra-sélective de l’achat immobilier à Paris, de facto obligés pour cela de changer de quartier. Ils sont au moment de l’entretien propriétaires d’un appartement de 55 m2 dans le quartier Marx-Dormoy où ils se plaisent beaucoup même si « c’est clairement un premier achat ». Samuel manifeste un degré élevé de compétence politique, discourt avec aisance sur les partis, les candidats, les programmes et se nourrit d’une variété de sources médiatiques traditionnelles (Le Monde, Libération, Society, Radio France et France Télévision, un peu de chaînes d’info). Il se dit intéressé par la politique, mais « au sens des politiques publiques, des décisions à prendre, de ce qu’on fait quand on a le pouvoir, comment on peut changer des choses », ce qui ne l’empêche pas de suivre assez attentivement les péripéties de la vie politique ordinaire. L’intérêt pour la politique en général et ses déclinaisons électorales en particulier sont vécus sur un mode apprivoisé voire naturalisé. Fils d’électeurs socialistes non militants, lui-même est un votant systématique, toujours à gauche, PS ou, à l’occasion, écologiste (Eva Joly au premier tour de la présidentielle 2012). En 2017, Samuel et sa compagne ont participé aux deux tours de la « primaire citoyenne » où ils ont voté en faveur de B. Hamon. Il explique ce choix par une curiosité positive à l’égard du candidat, qui « cherchait à sortir un peu la réflexion des vieux cadres classiques […] je le trouve plutôt moderne dans sa façon d’envisager la politique… bon je sais qu’en fait c’est un gros apparatchik, hein ! Mais bon, là je le trouvais plutôt frais », tandis que pour Lisa « Valls : c’était juste pas possible de toute façon ». À l’issue de la primaire, B. Hamon occupe presque naturellement la position de « candidat préféré » de Samuel, même si celui-ci indique d’emblée, lors du premier entretien, qu’« a priori c’est mon candidat, mais bon l’élection est encore loin, il peut se passer des choses, on va voir ». Il précise aussi avoir l’intention de prêter attention aux sondages et à leurs évolutions, n’excluant pas, selon ses propres termes, d’être « un peu stratège ». Or, au premier tour de la présidentielle, il ne vote finalement pas pour B. Hamon, mais pour E. Macron. Il explique avoir conjointement décidé avec Lisa qu’il ne « fallait pas prendre de risque », la priorité étant « pour nous, les gens de gauche » d’éviter un second tour opposant F. Fillon à M. Le Pen. L’examen des données qui leur étaient disponibles les a assez facilement conduits à identifier E. Macron comme le candidat « de gauche » présentant le plus de chances d’accéder au second tour et de déjouer la prophétie honnie. À partir des tendances des intentions de vote, Samuel a donc, dans ce qui ressemblerait à un exemple typique de « vote stratégique », décidé de soutenir E. Macron, qui n’était pas en première intention son candidat préféré, afin de contribuer au résultat souhaité (éviter le scénario d’un second tour LR/FN). On a donc ici un cas apparemment emblématique du comportement d’électeur stratège, qui a d’emblée une préférence, à laquelle il finit par renoncer quand ses calculs, étayés par l’évolution des courbes sondagières, l’amènent à sélectionner un autre bulletin qui contribuera davantage au résultat final, ce qui est le plus important à ses yeux. Dans ce cas, le « vote stratégique » s’apparente à l’expression d’une forme de rationalité en finalité.

    13Le cas du couple Samuel et Lisa est intéressant à comparer à celui, très proche tant socialement que géographiquement, d’Adrien et Mathilde, également jeunes trentenaires diplômés et voisins des premiers. Adrien, diplômé d’une école régionale d’ingénieurs, travaille pour une entreprise publique de transports. Avec Mathilde, psychologue, ils vivent en location dans un 3 pièces dans le même quartier « de mixité sociale » (selon la catégorisation de l’Insee). Même si Adrien décrit sa compagne comme « la plus politisée des deux », le couple partage un intérêt et une familiarité à l’égard de la politique. Ils suivent volontiers ensemble des débats et émissions politiques (« et si ça ne tenait qu’à Mathilde, on continuerait même à en parler après ») et s’informent tous deux quotidiennement via France Inter et Le Monde, ainsi que par les réseaux sociaux. Ils sont, comme leurs voisins, des électeurs socialistes réguliers, de même qu’ils ont participé à la primaire du PS, choisissant Peillon et Hamon puis Hamon. Ce dernier était donc aussi, dès les prémices de la campagne présidentielle, le candidat préféré d’Adrien comme de Mathilde, c’est pour lui qu’ils déclaraient envisager de voter lors du premier entretien. Lors du premier tour, Adrien a effectivement accordé sa voix au candidat PS, tandis que Mathilde, embarrassée jusqu’au bout, a « craqué » et a jugé « plus raisonnable » de voter pour J.-L. Mélenchon qui « peut-être avait une chance, alors que Hamon, c’était sûr que c’était mort ». Ces deux cas sont à la fois proches et différents de celui de Samuel. Adrien, présentant des propriétés sociales et une compétence politique semblables, n’a pas adopté un comportement électoral « stratégique » : « J’avais décidé de voter Hamon, ça m’allait, c’était mon vote ». Il explique également en avoir eu « tellement marre, à un moment de cette campagne ! Ouf ! Il était temps que ça s’arrête, on va enfin pouvoir reprendre une vie normale » et que « de toute façon, c’était n’importe quoi, entre les mouvements, les marges d’erreur… bon ok, à un moment on a quand même compris que Hamon était mal barré [rires], mais sinon, c’était pas clair ». Le choix du vote Hamon, qu’Adrien s’était approprié, a manifesté une certaine résistance à toute tentation stratégique. Adrien s’est en effet attaché à essayer de tenir à distance les remous de la campagne (« j’ai continué à suivre, bien sûr, mais j’avais moins envie d’en parler… quand mes parents m’ont dit qu’ils aimaient bien Macron, j’ai rien dit, apparemment ils étaient contents, eh ben très bien… moi aussi j’étais content de mon candidat, de son programme »). Ici, la stabilité du choix électoral, en affinité avec les dispositions de l’individu considéré, peut aussi s’interpréter (sans que cela exclut d’autres facteurs tels que, évoqués par Adrien, l’adhésion à un projet ou encore la fidélité) comme une manière de ne pas rouvrir les affres de l’hésitation, de ne pas s’exposer aux luttes d’influence et aux éventuels conflits de loyauté avec des proches. Mathilde, elle, qui est décrite comme « la plus politisée des deux », s’est révélée plus sensible au raisonnement stratégique, à la comparaison des chances respectives des candidats qui faisaient partie de son espace des possibles électoraux, accordant de facto plus d’importance au résultat qu’à l’expression d’une préférence première. Elle a renoncé à voter pour B. Hamon « par culpabilité, enfin pour ne pas culpabiliser de… de “gâcher” [elle mime les guillemets] [son] vote pour un candidat qui n’avait aucune chance ».

    14Ce premier panorama nous a permis de décrire des comportements qui correspondraient bien à un « vote stratégique », tout en faisant apparaître les traits caractéristiques des électrices et électeurs disposés à le pratiquer.

    15On voit en effet se dessiner un profil particulier : il s’agit d’électeurs que l’on peut qualifier d’attachés à la politique, pour plusieurs raisons. D’abord, et ce n’est pas anodin de le souligner, parce qu’ils s’y intéressent, qu’ils accordent de l’importance à l’institution électorale et aux jeux qui s’y déploient, mais aussi à la part qu’eux-mêmes y prennent ; ils accordent une certaine valeur au résultat des élections. Et cette sorte d’illusio électoral les amène à souhaiter que leur suffrage ne soit pas perdu. En s’informant sur la dynamique du rapport de force électoral, via des sondages et des commentaires de sondages, en réfléchissant au meilleur choix possible, quoique toujours parmi un nombre relativement limité d’alternatives, ils défendent simultanément la valeur de l’institution électorale et la valeur de leur propre opinion qui risquerait d’être gâchée s’ils votaient mal.

    16Ensuite, ces électrices et électeurs se caractérisent, paradoxalement, par l’intensité de leurs préférences et de leurs attachements partisans. Ils ont en commun d’avoir des croyances politiques enracinées et de se reconnaître dans le clivage gauche-droite. En ce sens, on peut suggérer que la « stratégie » n’est pas une modalité de la rationalité instrumentale appliquée aux élections, qui impliquerait volatilité et détachement, mais qu’elle est le révélateur d’une identification partisane forte (qui, en France, s’exprime à travers l’identification droite/gauche). Ainsi, la prégnance du vote stratégique à gauche en 2017 peut s’interpréter comme un reflet de la persistance de ce clivage qui continue de faire sens pour ces électeurs, plutôt que comme un indice ou un facteur de sa dilution. Ces électeurs qui donnent à voir des attitudes « un peu stratèges », comme le dit Samuel, sont motivés par le fait de voter à gauche, mais d’une façon qui soit « utile », qui produise des effets, ne serait-ce que celui d’éviter un second tour entre la droite et l’extrême droite. La disposition au vote stratégique se trouve donc plutôt chez un certain type d’électeur, certes décontenancé face à une offre électorale perturbée par l’irruption de Macron, mais pour qui la politique et ses principes de classement comptent et font sens.

    17Une analyse qualitative fondée sur les entretiens répétés permet en second lieu de ré-ancrer les stratégies au niveau individuel et, ce faisant, de montrer à quel point la diversité de leurs formes d’expression pose en elle-même les limites heuristiques de la catégorie. D’abord parce que les électeurs que nous avons rencontrés, s’ils se présentent comme stratèges et élaborent tout au long de la campagne des « stratégies » visant à maximiser leur vote, voteront finalement de façons très différentes. Certains renonceront à leur candidat préféré et choisiront un candidat qui leur semble avoir plus de chances de remporter l’élection ; d’autres au contraire maintiendront leur choix, sortant de la catégorie d’électeur stratège telle qu’elle est généralement définie alors même qu’ils ont tout au long de la campagne échafaudé des plans qui ressemblent à s’y méprendre à une stratégie ; d’autres enfin se résoudront à voter pour un candidat qui certes n’est pas leur candidat préféré, mais qui au fil de la campagne le devient. Ensuite parce que la rationalité de leur vote emprunte là encore des chemins très différents et plus ou moins politiques : réduire la tension – voire l’angoisse – provoquée par l’élection. Ainsi, si stratégies il y a, elles sont plurielles et ces manières différentes d’être stratège nous amènent à questionner la force explicative du concept lorsqu’on se situe non pas à l’échelle des résultats agrégés, mais au niveau des cheminements électoraux individuels. Les questionnements qui ont traversé nos enquêtés sont alors très révélateurs du rôle majeur joué par l’offre politique dans ces recompositions électorales et les comportements apparemment tactiques qu’elle a favorisés.

    « Vote stratégique » et recomposition de l’offre électorale

    18Les enquêtés expriment, face à la configuration électorale et partisane de 2017, tout à la fois la crainte d’effectuer le « mauvais choix », mais aussi une certaine lassitude face à l’offre politique « traditionnelle ». Ces deux types de perception mettent en lumière des facteurs liés à l’offre politique qui expliquent certains (non) changements électoraux observés, enrichissant ainsi l’approche par la « stratégie ». Les stratégies sont produites ou tout au moins favorisées par les logiques du jeu politique.

    Une étrange campagne, propice aux tactiques d’évitement du pire

    19Le fait de porter son choix sur un candidat qui n’était pas initialement choisi et donc de jouer à l’électeur stratège est favorisé par le déroulement même de la campagne de 2017, émaillée de plusieurs affaires susceptibles de remettre en cause les pronostics.

    20Au moment de la campagne, la candidature Macron bénéficie, comme l’ont suggéré de nombreux auteurs, d’un « alignement des planètes16 » qui compense son manque de capital politique17. Ainsi avant même la campagne proprement dite, le quinquennat de F. Hollande a été marqué par l’effritement régulier de ses soutiens, conduisant aux lourdes défaites électorales du camp de la gauche aux différentes élections intermédiaires, à commencer par les municipales de 2014, enregistrées comme nettement victorieuses pour la droite, sans pour autant que celle-ci n’améliore réellement ses scores par rapport à 2008, mais grâce à une abstention différentielle très significative au détriment de la majorité présidentielle18. La perte des bastions historiques (régional et départementaux) du Nord-Pas-de-Calais a aussi été un symbole particulièrement douloureux du délitement du Parti socialiste comme de la désaffection envers son ancien premier secrétaire. L’épisode des frondeurs, les tensions entre M. Valls et B. Hamon à l’issue des primaires, le fait même que ce dispositif ne discipline pas les acteurs partisans, tous ces indices de l’affaiblissement du contrôle partisan19 rendent possibles des votes qui sont pensés dans la continuité de ceux qui ont été produits dans le passé. Le quinquennat Hollande a donc cristallisé beaucoup d’insatisfactions, à la fois conjoncturelles et structurelles. La séquence électorale de 2017, marquée par ce qu’il a été convenu d’appeler le « dégagisme », s’est révélée très défavorable aux partis traditionnels, reflétant une usure profonde de cette offre représentative et favorisant la fluidité des attachements électoraux.

    21Or l’hésitation (certes entre candidats d’un même segment de l’offre) fait partie du jeu et de l’intérêt pour le jeu, tout particulièrement pour des citoyens amateurs et pratiquants de la vie politique. De ce point de vue, la dimension conjoncturelle, en offrant cette possibilité d’éprouver le frisson du risque et de l’incertitude, a pu stimuler d’éventuelles dispositions à être stratège20. Les « co-producteurs de cette conjoncture21 », issus du champ politique comme du champ médiatique, n’ont d’ailleurs pas manqué de valoriser, pour ne pas dire de fétichiser la figure de l’électeur stratège et la catégorie de « vote utile », jusqu’à voir ce cadrage repris par de nombreux locuteurs, y compris des électeurs eux-mêmes, y compris dans notre corpus. Dans ce contexte d’ébranlement de l’offre, les commentaires de sondages ont aussi beaucoup alimenté des projections et scénarios considérés comme « repoussoirs » par certains électeurs, l’espace des possibles étant alors redéfini en rapport avec des identifications négatives22 susceptibles de favoriser des comportements stratégiques presque « inversés », i. e. structurés par l’hostilité, où le candidat finalement privilégié est celui qui apparaît comme le mieux placé pour éviter le scénario le plus détesté. Dans l’échantillon retenu ici, et plus généralement dans celui d’ALCoV, les électrices et électeurs se déclarant de gauche ont souvent évoqué leur crainte d’un second tour opposant F. Fillon à M. Le Pen pour expliquer leur processus de décision électorale. La conjoncture de 2017 aurait ainsi rendu possibles des comportements de vote rationnels tels que les décrit le minimax regret decision model23 (le vote rationnel est celui qui minimise le regret maximal), la candidature Macron ayant le plus bénéficié de ce ressort.

    La recomposition des identifications partisanes

    22L’affaiblissement socialiste, symbolisé notamment par le score de 6,34 % de B. Hamon au premier tour24, signe aussi l’épuisement d’un alignement partisan en faveur du PS des catégories qui constituaient son socle électoral (celui-ci ayant déjà évolué, de plus en plus à distance des classes populaires)25. Les soubresauts et redistributions tant de l’offre électorale que des votes doivent être rapportés à des évolutions sociales, en particulier une certaine diversification des fractions des classes moyennes fortement dotées en capital culturel, des variations de volume comme de structure des capitaux, créant des différenciations significatives parmi les conditions d’existence, styles de vie et intérêts sociaux de ces fractions qui vont de la bourgeoisie progressiste aux intellectuels précaires et dont les quartiers gentrifiés des villes (mais aussi désormais de certaines campagnes) donnent à voir la mosaïque26. Ainsi, ces processus de désenchantement, de dés-identification partisane voire de désaffiliation politique observables chez des électeurs, tout comme ces transformations de la stratification sociale ont probablement contribué à l’affirmation d’un espace propice à la réception de l’offre macronienne, en particulier chez des électrices et électeurs très dotés s’identifiant à gauche. La réussite de cette offre peut également être mise en rapport avec la progression d’une appétence « authentique » pour un positionnement politique véritablement centriste, non par défaut ou par prudence, mais par goût, comme a pu le mettre en lumière Patrick Lehingue dans une population de jeunes électeurs27.

    23C’est ainsi que pendant la séquence électorale 2017 Manuel Valls s’est révélé, « de loin », le candidat favori de Christophe, en première intention. Christophe, 42 ans, un cas que nous n’avons pas encore rencontré, est diplômé d’un Master en sciences humaines et il s’est reconverti professionnellement après plusieurs années comme salarié d’une agence de communication, en ouvrant un commerce de bouche dans un quartier en gentrification de Paris. Éveillé à la politique lors des manifestations lycéennes contre la loi Devaquet, il présente tous les attributs d’un amateur éclairé, non militant, mais très informé, assidu aux urnes, volontiers critique ou moqueur, mais toujours de façon documentée. Christophe affirme des convictions fermes sur divers sujets, identifie clairement des ennemis au sein du champ politique, exprime de nombreux agacements, mais se montre aussi disposé à trouver un certain nombre de choses « pas mal », « plutôt bien ». Il appelle de ses vœux un renouvellement profond du personnel politique, au nom d’un « dépoussiérage », d’une « modernisation » davantage que d’une défiance ou d’un rejet à l’égard de la représentation démocratique. En 2017, il apparaît disponible pour la réception d’une offre politique nouvelle. S’il a soutenu le Premier ministre sortant aux primaires, l’élimination de celui-ci l’a conduit très naturellement à s’éloigner du PS, pour qui il avait toujours voté jusque-là :

    Mon choix, c’était vraiment Valls. Et du coup c’est pour ça qu’après j’ai voté Macron (rires) ! Je détestais pas Hamon, mais il s’est enfermé dans son idéologie très à gauche, voire extrême-gauche, à vouloir s’associer avec Mélenchon, ce qui était débile, et du coup il a rejeté tout le reste du PS, il représentait quand même surtout les frondeurs, qui étaient très minoritaires, et qui ont quand même fait chier pendant 5 ans ! Donc j’ai su d’emblée après la primaire que j’allais voter Macron, sans hésitation. Alors son programme était pas aussi utopique que Hamon avec son revenu universel, ok, mais je pense qu’il vaut mieux faire passer des mesures moins révolutionnaires, mais qui ont un effet positif. En fait, je votais PS avant parce que le centre était quasi inexistant, donc vous aviez le PS ou la droite, et les extrêmes, l’offre c’était ça. Donc comme je suis pas à droite, forcément c’était le PS. Mais j’étais plus sur la droite que sur la gauche du PS ! C’est pour ça que Valls m’allait très bien.

    24Pour Christophe, qui suit très attentivement les moindres péripéties de la campagne, le souhait de voter Macron est conforté par les chances de succès qu’il lui prête, et il est d’autant plus disposé à le soutenir qu’il incarne à ses yeux la meilleure chance d’éviter in fine les trois concurrents qu’il abhorre également : Le Pen, Fillon, et Mélenchon. Mais il se trouve que Macron est aussi le candidat préféré de Christophe en soi, suscitant un véritable intérêt, une attente positive, un espoir même de voir émerger dans l’offre politique une incarnation de ses préférences, en cohérence avec son positionnement résolu, et non pas fuyant, au centre. De ce point de vue, on ne saurait qualifier Christophe d’électeur stratège, puisque le candidat pour lequel il a finalement voté était précocement devenu son candidat préféré. Or le vote stratégique suppose tout de même, au moins a minima, un renoncement (au candidat préféré). Dans la hiérarchie des préférences de l’électeur stratège, le résultat des élections compte davantage que l’expression d’une préférence intrinsèque pour un candidat. Mais quand ces deux préférences sont convergentes, comme dans le cas de Christophe avec E. Macron, l’électeur peut difficilement être considéré comme stratège. Plus exactement selon la littérature28, voter pour son candidat préféré peut inclure une dimension stratégique si l’on estime qu’il a des chances de gagner, mais il ne s’agit pas là d’un « pur » électeur stratège.

    25Au premier tour des législatives, Christophe a « quand même voté PS, même s’ils [l’]énervent, dans le 18e en particulier », avant d’être pris d’hésitation pour le second face à deux adversaires (l’une membre du PS, l’autre de LR) qui se réclamaient tous deux du Président fraîchement élu, que Christophe souhaitait alors soutenir : « J’ai été tenté de voter Bournazel… Et puis quand même, j’ai bien regardé son tract, et il mettait en avant qu’il avait travaillé avec Pécresse, à la Région… certes elle fait des économies, mais en coupant dans le culturel, l’associatif ! Donc voilà, il était très marqué LR… moi je voulais voter En Marche, pas à droite ! ».

    26L’analyse de nos cas invite donc à reformuler l’hypothèse : chez certains électeurs, la stabilité des préférences peut s’accompagner d’une modification du comportement électoral, la fidélité affirmée à des valeurs pouvant impliquer le soutien à un autre candidat, perçu comme mieux à même de les défendre, d’autant plus qu’il paraît en position de gagner. Dit autrement, la stratégie facilite, voire permet, une évolution du vote qui met en harmonie positions, valeurs et évolution des préférences électorales. Il constitue en quelque sorte une condition de possibilité d’un réalignement électoral que la littérature décrit au niveau agrégé, mais dont on peut comprendre ici les ressorts.

    27Le cas de Christophe29 rappelle que le succès de l’offre centriste n’abolit pas pour autant toute forme de latéralisation, de persistance d’une lecture en termes de droite et de gauche. En l’absence de cette offre (ou quand elle est illisible, à l’exemple du second tour des législatives dans la 18e circonscription de Paris où les deux adversaires se revendiquent de la majorité présidentielle), on voit qu’une identification gauche/droite gouverne encore le vote de Christophe. Il faut se souvenir qu’en 2017, E. Macron est d’abord plébiscité par des électeurs issus de la gauche (dont plus de la moitié sont d’anciens soutiens de F. Hollande30). La deuxième remarque renvoie ainsi à l’existence d’un effet d’offre : ce ne sont pas les électeurs qui ont changé, mais l’offre qui s’est modifiée, avec notamment, selon la perception en contexte en 2017, une recomposition et une différenciation au sein de la gauche à la faveur de l’affirmation du créneau macronien du centre qui, dans l’usage qu’en font à ce moment-là les électeurs, est plutôt coloré en « centre-gauche ». Pour Christophe, le comportement électoral n’implique donc pas ici le déplacement de sa préférence (ou la re-hiérarchisation des préférences) que suppose le modèle du vote stratégique, puisque le candidat pour lequel il opte est celui qui correspond à son attente : celle d’une gauche modérée, d’un « centre-gauche ». Ainsi, la conjoncture de 2017, dans laquelle l’affaiblissement de la synthèse « hollandaise » était concomitant de l’émergence d’En Marche, a autorisé des changements électoraux qui n’étaient pas pensés, par les électeurs qui les ont effectués, comme des changements de leurs préférences politiques, mais bien plutôt comme une meilleure expression de celles-ci. Le glissement de ces électeurs réguliers du PS vers EM a ainsi pu être vécu de façon apaisée, voire satisfaite, presque enthousiaste, sans commune mesure avec les déchirements éprouvés par des électrices et électeurs qui se sentiraient « devenir de droite » et éprouveraient, en changeant leurs habitudes de vote, un sentiment de transgression, voire de trahison31.

    Derrière le « vote stratégique », des déclinaisons pratiques différenciées de la loyauté politique

    28Les recompositions de l’offre invitent en second lieu à prendre en considération les formes différentes, et même contraires, dans lesquelles les électrices et électeurs manifestent une fidélité ou une loyauté à un camp politique. Pour certains, comme Christophe (ou Marie-Claude et Gérard), la continuité de l’expression de leurs préférences passe par l’abandon du PS et de son candidat, sans que cela soit vécu par eux comme une déloyauté, puisque cette incarnation du PS ne correspond pas à leur vision de la gauche ou du centre-gauche. La stratégie peut aussi se manifester – à l’instar de la loyauté32 qu’elle croise en partie – soit par une attitude active qui conduit à une remise en cause de ses choix initiaux, soit au contraire, comme l’analyse P. Lehingue33, par une attitude passive, une remise de soi face à une situation ressentie comme incontrôlable et en partie anxiogène. Si les électeurs et les électrices nous ont tout au long des entretiens panélisés énoncé des scénarios visant à maximiser leur vote, on voit bien que les choix qu’ils ont faits – y compris lorsqu’ils se les approprient comme réellement stratégiques – s’insèrent dans un spectre réduit de possibles (celui de l’identification partisane par exemple), articulé aux dynamiques propres de la campagne et au poids des « allégeances » sociales et/ou familiales.

    29Chez Adrien, qui reste « fidèle » à B. Hamon, le cheminement qui aboutit à son choix révèle alors les deux faces de la loyauté que sont l’apathie et la fidélité. Adrien, qui maintient jusqu’au bout son choix en faveur de B. Hamon alors qu’autour de lui tout le monde bouge (sa compagne vers Mélenchon, ses parents et ses voisins Lisa et Samuel vers Macron), nous rappelle ainsi que l’identification partisane n’a pas pour ressort uniquement la loyauté, l’attachement, ou des liens affectifs contraignants, mais aussi une forme de commodité, dans le sens où elle maximise le confort, en permettant de combiner la gratification découlant de l’adhésion à des idées (et/ou à la personne qui les porte) avec une tranquillité tant individuelle que collective, découlant de la mise à distance, de la circonscription de l’agitation électorale, de la fermeture des affres de l’hésitation, le tout assorti d’un « bonus moral » lié au courage de suivre ses convictions, ou à la fidélité. Si l’apparente inertie d’Adrien ne coïncide pas avec la description de l’électeur stratège, elle n’en correspond pas moins à une véritable rationalité.

    30Le quinquennat Hollande et les déceptions qu’il a suscitées (pour des raisons très diverses) ont ainsi constitué une autorisation d’exit pour des électeurs s’identifiant à la gauche, mais de moins en moins disposés à l’exprimer par un vote socialiste. Cette « libération » d’électeurs combinée au scénario particulier de la campagne 2017 a pu favoriser chez certains un report « stratégique » de leur soutien vers un candidat autre que celui du PS, mais il reste à comprendre encore plus finement les mécanismes de ces déplacements, puisque pour certains le « vote utile » s’est incarné en E. Macron quand pour d’autres il a été associé à J.-L. Mélenchon.

    31Nos observations, à partir d’un panel certes limité d’enquêtés, corroborent l’hypothèse d’une redistribution des préférences électorales qui souligne la force des ancrages sociaux du vote, y compris quand il se colore de stratégie.

    Le « vote stratégique », un révélateur des ancrages sociaux du vote ?

    32Dans un contexte d’incertitudes et de doutes sur le « bon choix », le « vote stratégique » apparaît en effet comme un script disponible pour accompagner et endosser un « changement de pied » électoral qui, loin de se faire au hasard, est encastré dans des trajectoires, des positions, des expériences sociales. Les choix politiques opérés s’avèrent in fine très largement corrélés aux positions et aux ancrages sociaux des électeurs et des électrices qui les produisent. En pratique, ces positionnements apparaissent comme un vote de proximité sociale, un vote affinitaire traduisant, plus généralement, une régression vers des habitus de classe. À supposer qu’il y ait vote utile, il reste à comprendre pourquoi et comment tel ou tel candidat en vient à incarner le vote utile pour tel ou tel électeur. Choisir Mélenchon plutôt que Macron ou au contraire rester fidèle à Hamon : ces options ne doivent rien au hasard et peuvent s’expliquer par les trajectoires sociales et politiques des enquêtés interrogés dans le cadre d’ALCoV. Les options électorales prises lors du premier tour de la présidentielle de 2017 peuvent en effet être analysées comme le résultat de stratégies individuelles encastrées dans des logiques sociales et une structure d’intérêts « de classe », affaiblissant l’interprétation en termes de « vote stratégique » – entendu au sens d’un arbitrage ponctuel, en opportunité, affranchi des fidélités partisanes et libéré des clivages sociaux. Dans le cas des électeurs de gauche ici interrogés, tout se passe comme si la préférence finalement exprimée dans les urnes, après avoir été mûrie au fil d’une réflexion cahoteuse, parfois vécue comme angoissante, pénible, voire douloureuse, participait d’une réinitialisation sociale des préférences électorales et des canons de la fidélité politique, déconnectés de la stricte loyauté partisane.

    L’enracinement social des choix électoraux

    33En combinant des techniques d’enquête quantitatives et qualitatives, le projet ALCoV s’est attaché à caractériser les propriétés sociales de l’électorat de Hollande en 2012 et son devenir électoral en 2017. À la suite d’autres enquêtes34, le sondage « sortie des urnes » (QSU) réalisé lors de l’élection présidentielle de 2017 montre que les électeurs et les électrices de F. Hollande en 2012 ne se répartissent pas de façon aléatoire (voir tableau infra). Choisir Mélenchon, Hamon ou Macron apparaît corrélé à des facteurs liés à l’âge, au diplôme et à la position sociale. Les électeurs de J.-L. Mélenchon s’avèrent ainsi notablement plus jeunes que les autres groupes (80 % ont moins de 60 ans), et donc plus souvent actifs (ne rassemblant que 12,5 % de retraités). Ils sont plus souvent d’origine populaire (regroupant à 35,5 % des employés et des ouvriers, contre 23,5 % des électeurs Hollande-Macron et 21 % des électeurs Hollande-Hamon). Ils sont moins souvent titulaires de diplômes de l’enseignement supérieur (48,2 % de niveau Bac maximum, contre 36 % des électeurs Hollande-Macron et 27 % des électeurs Hollande-Hamon) et plus fréquemment sans emploi (7 % de chômeurs, contre 3 % des électeurs Hollande-Macron et 2 % des électeurs Hollande-Hamon). Plus généralement, ils apparaissent moins dotés en capital économique : moins d’un tiers sont propriétaires de leur logement (29 %, contre 55,5 % des électeurs Hollande-Macron et 35 % des électeurs Hollande-Hamon) et leur niveau de revenus apparaît plus faible que dans les autres électorats (41,5 % déclarent des revenus inférieurs à 1 600 euros par mois, seulement contre 23 % des électeurs Hollande-Macron et 27,5 % des électeurs Hollande-Hamon).

    34Si ceux qui choisissent Macron ou Hamon en 2017 appartiennent aux classes supérieures, quelques différences, légères mais très significatives, se font jour. Les électeurs de Macron sont proportionnellement plus nombreux à être cadres ou à exercer une profession intellectuelle supérieure que ceux de Hamon (51,5 % versus 45,5 %). Les électeurs exerçant une profession intermédiaire sont, à l’inverse, plus nombreux chez ceux qui votent Hamon (24,5 %) que chez les électeurs de Macron (15 %). Si les niveaux moyens d’études sont comparables au sein des deux groupes (42 % ont suivi au moins 4 ans d’études supérieures), ceux qui choisissent Macron se distinguent cependant par un volume de capital économique plus important : ils sont significativement plus nombreux à être propriétaires de leur logement (50,5 % versus 35 %) et près de deux fois plus nombreux encore à déclarer des revenus supérieurs à 5 000 euros par mois (22,5 % versus 12 %). Les électeurs socialistes de 2012 qui choisissent Macron en 2017 sont, par rapport à ceux qui optent pour B. Hamon, plus fréquemment issus des classes supérieures, plus souvent dotés en capital culturel et économique et globalement plus âgés (38 % ont plus de 60 ans versus 21 %) et plus masculins (42,5 %, contre 36,5 %). Le fait qu’E. Macron, entre tous les candidats, apparaisse comme « le » vote utile est ainsi très discriminant socialement et, comme l’avait montré Patrick Lehingue, un tel choix de vote au premier tour « épouse fidèlement les hiérarchies socioprofessionnelles consacrées35 ». On retrouve bien, chez nos enquêtés, le constat que « la probabilité de voter Macron s’élève régulièrement avec le niveau de revenu » et « une sur-représentation du vote Macron parmi les mieux dotés scolairement ».

    Tableau 1. Devenir en 2017 des électeurs identifiés à gauche à la présidentielle de 2012 (premier tour)

    Image

    QSU ALCoV 2017.

    35L’enquête sortie des urnes confirme ainsi que le choix au premier tour entre Mélenchon, Macron, Hamon pour les électeurs qui avaient soutenu F. Hollande de 2012 n’est pas dû au hasard des calculs stratégiques. Il reflète plutôt des spécificités sociologiques significatives, qui expriment une sorte d’homologie entre les candidats et leurs soutiens. Les électeurs Mélenchon, se recrutent plus souvent dans les classes populaires, donc dans les fractions les plus dominées et les plus distantes à la politique du groupe des électeurs Hollande de 2017. À l’inverse sont surreprésentés dans les soutiens d’E. Macron les hommes, âgés, catholiques, appartenant aux fractions supérieures des classes supérieures à fort capital économique qui, plus souvent que les autres, s’autopositionnent au centre ou ni à droite ni à gauche. Les électeurs (majoritairement des électrices) de B. Hamon appartiennent plus souvent aux catégories intermédiaires à fort capital culturel qui s’identifient comme « de gauche ». Reste encore à comprendre comment en pratique ces identifications politiques s’articulent à des expériences sociales, des ancrages et des trajectoires différenciés et produisent ces choix politiques contrastés en 2017 chez ceux qui avaient pourtant soutenu le candidat du PS en 2012.

    Différenciation électorale et différenciation sociale

    36Le choix assumé d’E. Macron par Marie-Claude et Gérard renvoie parfaitement aux logiques de classe mises au jour par l’enquête quantitative. Ces deux électeurs, dont nous avons déjà présenté les hésitations durant la campagne, sont cadres dans le public aujourd’hui à la retraite, et paraissent avoir bien réussi leur vie : ils sont propriétaires d’un appartement confortable dans un quartier gentrifié de la capitale et d’une maison à la mer. Diplômée de l’université, elle a été ingénieure de recherche dans une structure publique de recherche, chargée des relations internationales. Gérard est d’origine plus populaire en ascension sociale, il est ingénieur des eaux et forêts et fera une partie de sa carrière à la DATAR. Marie-Claude est d’origine plus bourgeoise. Son père était médecin. Sa mère sage-femme travaillera pour son père comme secrétaire tout au long de sa carrière. Marie-Claude rappelle surtout qu’elle a reçu une éducation religieuse très poussée : « J’ai eu une éducation très religieuse, Jeannette et puis après chez les éclaireuses protestantes ». Plus loin, elle ajoute « Bon moi je viens d’une famille très religieuse, très vieille France. Une éducation chez les bonnes sœurs jusqu’au lycée ». Après un premier mariage et avoir vécu en Allemagne, c’est à son retour en France qu’elle rencontre Gérard. Remariés, ayant chacun des enfants de leur côté, leur famille « recomposée » est en nette ascension sociale. Leurs enfants après des études se sont on l’a dit expatriés, et ont réussi professionnellement. Si Marie-Claude apparaît comme l’électrice la plus conforme au modèle élaboré par A. Blais de l’électrice stratège, on voit bien à quel point ses dispositions (et l’intérêt qu’elle porte à la politique) sont une condition préalable à l’élaboration et la mise en œuvre d’une stratégie dont la forme reste très largement contrainte par l’environnement social dont elle est issue et dans lequel elle évolue. Les logiques de son vote renvoient ainsi à des prédispositions politiques et sociales qui finalement limitent le caractère stratégique de son vote, lequel correspond avant tout à une forme d’embourgeoisement du vote socialiste. Le glissement des préférences électorales est aussi rendu possible par leur entourage, en particulier familial, et les processus de socialisation inversée36, aussi observé chez certains électeurs de droite37. Le fils de Marie-Claude, expatrié en Chine, décrit comme libéral, tant sur le plan culturel qu’économique, affirme clairement, comme de nombreux expatriés38, sa préférence pour Macron et joue, en quelque sorte, le rôle de passeur vers ce segment plus centriste de l’offre électorale.

    37La comparaison des deux couples de voisins, Samuel-Lisa et Adrien-Mathilde, met également bien en lumière les différences sociales qui sont au principe des comportements électoraux, et notamment de leur mobilité. Si tous les quatre avaient une préférence initiale pour B. Hamon, qu’ils avaient soutenu à la primaire, seul Adrien a finalement voté pour le candidat socialiste, quand Samuel et Lisa optaient pour E. Macron et Mathilde pour J.-L. Mélenchon. Cependant, là où, chez Samuel, la décision d’abandonner le vote Hamon intervient plusieurs semaines avant le scrutin et de façon assez froide et déterminée (« le calcul était pas très difficile à faire »), le comportement en partie stratégique de Mathilde est beaucoup plus coûteux moralement, et suppose d’attendre le tout dernier moment pour se réaliser (cf. supra). Il convient donc de s’interroger sur les ressorts respectifs de l’allocation stratégique du soutien à tel ou tel autre candidat parmi ces électeurs de gauche. Macron pour Samuel, Mélenchon pour Mathilde sont aussi, parmi ceux qu’ils identifient stratégiquement comme présentant le plus de probabilité de contribuer à un résultat souhaité, leurs candidats préférés respectifs (ce qui joue également sur leur disposition à leur prêter de plus ou moins robustes chances de succès, i. e. de second tour). Ces électeurs sont très proches, mais avec quelques différences qui renvoient finalement au caractère toujours décisif des appartenances sociales : Lisa et Samuel sont propriétaires (à Paris) quand Adrien et Mathilde sont locataires ; les premiers exercent professionnellement dans le privé (salarié d’une société privée et aspirant entrepreneur pour lui et exercice libéral pour elle) quand les seconds travaillent pour des employeurs publics. C’est ce qui peut expliquer que les comportements « stratèges » identifient plutôt Macron ou plutôt Mélenchon comme « vote utile ».

    38Il reste que, dans le cas de Samuel par exemple, on peut faire l’hypothèse que, si la conjoncture particulière a d’abord favorisé un calcul stratégique qui a constitué l’amorce de son déplacement vers Macron, il s’est finalement non seulement accommodé, mais même satisfait de son nouveau plan de vote, révélant à nouveau sans doute l’enclenchement d’une logique affinitaire. Ce déplacement soulève la question des conditions de production d’une nouvelle identification partisane et de la pérennité de l’enracinement social de l’offre politique macroniste. En effet, au-delà du « vote utile », les redistributions observées reflètent aussi la diversité sociale des « électorats », que l’irruption de Macron a révélée en créant une différenciation de l’offre, et aspirant un vote qui est finalement aussi (socialement) affinitaire.

    39La notion de « vote stratégique » est attractive tant elle semble bien rendre compte des cheminements, des revirements, des calculs qui sous-tendent le choix électoral, en particulier dans une conjoncture de recomposition de l’espace partisan, perturbante pour de nombreux électeurs. Cependant, à y regarder de plus près, on est en présence d’une catégorie surtout descriptive, d’un script disponible permettant de rendre raison d’une séquence électorale déroutante, volontiers repris par des électeurs intéressés, relativement informés et qui prennent suffisamment au sérieux l’institution électorale et la valeur de leur propre opinion pour avoir envie que leur vote compte ou, en tout cas, ne leur apparaisse pas comme « perdu », « gâché », « dévalorisé ». À rebours de la séduction exercée, parmi les commentateurs politiques, par l’explication en termes de vote utile, le cas de figure réel de l’électeur stratège suppose des propriétés et des conditions qui sont loin d’être répandues dans la population électrice. Et même parmi les cas de notre corpus qui semblent lui correspondre, l’enquête qualitative approfondie fait apparaître des facteurs explicatifs souvent plus significatifs qu’un éventuel raisonnement stratégique. S’il existe, l’électeur stratège est d’abord un électeur attaché à la politique et, de manière assez significative, les déplacements stratégiques ne se font jamais guère que de proche en proche, par glissement plus que par traversée du spectre politique, dans un espace des possibles finalement assez circonscrit39. Surtout, quand il s’effectue, ce déplacement, décrit voire justifié comme « stratégique », se révèle en fait fortement identitaire. Il n’est pas anodin que les électeurs de Hollande de 2012 qui, en 2017, ont rallié Macron dès le premier tour, pour des raisons souvent présentées comme « stratégiques », constituent en 2022 une des strates les plus fidèles et les plus solides du socle électoral macroniste, s’apprêtant, pour nombre d’entre eux, à revoter Macron au premier tour, mais par préférence affirmée plus que par « stratégie ». Selon un sondage Ipsos-Sopra Steria réalisé pour Le Monde en janvier 202240, à quelques semaines du premier tour de la présidentielle de 2022, les électeurs qui avaient voté Hollande en 2012 se rangeaient majoritairement derrière E. Macron (36 %), versus 46 % cinq ans auparavant – lors de la présidentielle en 2017. Ce recul de dix points traduit une érosion des identifications à gauche41, mais aussi une progression des intentions de vote « flottantes42 » qui ravive la tentation d’interpréter les suffrages comme le produit d’un « vote stratégique ».

    40Une telle interprétation, outre qu’elle n’épuise pas toute la gamme des comportements électoraux, tend à laisser de côté le fait que les déplacements qui ont eu lieu en 2017 révèlent aussi, plus profondément, des recompositions des appariements entre positions et intérêts sociaux et affinités politiques, observées ici à gauche, mais repérables également à droite. Le phénomène collectif labellisé comme « vote utile » est indissociable des transformations de l’offre politique, et notamment de la diversification d’une offre électorale qui s’adresse à des fractions différentes et concurrentes des classes moyennes et supérieures, ce qu’a confirmé le déroulement des élections intermédiaires postérieures à 201743. Le quinquennat Hollande a en quelque sorte libéré l’expression des contradictions structurelles du parti socialiste et l’épuisement d’une forme de synthèse entre des positions politiques contrastées en son sein tout autant que des différenciations toujours plus accusées des propriétés sociales de son électorat, ou plutôt de ses électorats ; le « vote stratégique » au détriment de B. Hamon reflétant finalement surtout la dés-agglomération de ces électorats et leur redistribution vers de nouveaux segments de l’offre partisane, toujours gouvernée par des ancrages sociaux très significatifs des électeurs.

    Notes de bas de page

    1 Le site Acrimed a sous la plume de Mathias Reymond constaté « que cette expression ne fut utilisée que 39 fois dans la presse et par les agences de presse entre le 1er septembre 2001 et le 20 avril 2002, contre 1 075 occurrences avant le premier tour de 2007 (du 1er septembre 2006 au 21 avril 2007), 1 068 occurrences avant le premier tour de 2012 (du 1er septembre 2011 au 22 avril) et surtout 1 503 occurrences lors de la campagne de l’élection présidentielle de 2017 (du 1er septembre 2016 au 23 avril 2017) » [en ligne : https://www.acrimed.org/La-propagande-du-vote-utile-de-2002-a-2017].
    Un comptage réalisé par nos soins sur la base Europress, sur la période du 1er janvier 2022 au 30 juin 2002, sur les titres de la presse généraliste française montre l’usage du terme « vote utile » dans 446 articles.

    2 André Blais, Cengiz Erisen, Ludovic Rheault, « Strategic Voting and Coordination Problems in Proportional Systems: An Experimental Study », Political Research Quarterly, vol. 67, no 2, 2014.

    3 Pour une synthèse des travaux sur le vote stratégique ou tactique, cf. Laura B. Stephenson, John H. Aldrich, André Blais (dir.), The Many Faces of Strategic Voting. Tactical Behavior in Electoral Systems Around the World, Ann Arbor, University of Michigan Press, 2018. Ces développements s’inscrivent initialement dans l’étude des effets des systèmes de vote sur les choix électoraux.

    4 Le vote stratégique pourrait même, si l’on suit certains économistes du vote, faire l’objet d’expérimentations afin d’en mesurer la portée et l’efficacité dans le cadre de modes de scrutin différents, en particulier du vote par approbation ou par note. Voir sur ce point, François Allisson, Nicolas Brisset, « Une approche stratégique du vote. À propos de “Vote par approbation, vote par note” », Revue économique, vol. 65, no 3, 2014.

    5 André Blais, « Y a-t-il un vote stratégique en France ? », dans B. Cautrès, N. Mayer (dir.), Le nouveau désordre électoral, op. cit., p. 280. Voir aussi : Gary W. Cox, Making Votes Count: Strategic Coordination in the World’s Electoral Systems, Cambridge, Cambridge University Press, 1997 ; Bruce E. Cain, « Strategic Voting in Britain », American Journal of Political Science, vol. 22, no 3, 1978.

    6 Helena Catt, « Individual Behavior versus Collective Outcomes: the Case of Tactical Voting », Politics, vol. 10, no 1, 1990.

    7 L’enquête EnEF est menée par le CEVIPOF, avec le soutien du ministère de l’Intérieur entre novembre 2016 et juin 2017 après d’un panel de 25 000 Français interrogés 16 fois pendant une durée d’enquête de 20 mois. Dès la vague 2 réalisée en janvier 2016, l’enquête teste les « performances » d’éventuels candidats à la présidentielle dont certains ne le seront jamais (Cécile Duflot, Nicolas Sarkozy, Alain Juppé ou François Hollande). Cette deuxième vague teste aussi les intentions de vote à la primaire de la droite. Sur les personnes qui sont sûres d’aller voter, Alain Juppé sort largement en tête des intentions de vote avec 44 % des voix. Nicolas Sarkozy obtient 32 % des intentions de vote et François Fillon est loin derrière avec 9 %. En janvier 2017 (vague 10), François Bayrou est encore testé. Les différentes vagues cherchent ensuite à mesurer les fluctuations du vote en faveur de tels ou tels candidats supposés qu’ils soient ou non candidats effectifs. Sur les différentes vagues, y compris après les résultats, les explications du vote en termes de variables sociales, alors qu’elles ont été historiquement portées par de nombreux chercheurs du CEVIPOF, sont désormais réduites à la portion congrue (https://www.sciencespo.fr/cevipof/fr/content/resultats-analyses-notes-de-recherche.html).

    8 C. Braconnier, Une autre sociologie du vote, op. cit.

    9 On sait par ailleurs que l’électorat d’E. Macron au premier tour est majoritairement composé (54 %) d’anciens électeurs de F. Hollande. Source : Game Changers, Ipsos/Sopra-Steria, « Présidentielle 2017, Fiche technique : sociologie des électorats, 1er tour », mise en ligne le 23 avril 2017 (https://www.ipsos.com/sites/default/files/files-fr-fr/doc_associe/ipsos-sopra-steria_sociologie-des-electorats_23-avril-2017-21h.pdf).

    10 On notera également, par comparaison, que si F. Fillon a échoué au premier tour, réalisant un score nettement en deçà de celui de N. Sarkozy en 2012, il n’a pas décroché en dessous de 20 %, manquant la qualification de quelques 400 000 voix. Cf. Chapitre 3 de cet ouvrage sur la « loyauté » préservée des électeurs de droite.

    11 H. Catt souligne d’ailleurs la fréquente confusion entre l’analyse des résultats électoraux agrégés – qui peuvent s’assimiler à un vote stratégique en tant que dynamique collective globale – et des attitudes individuelles qui manifestent des significations et des rationalités plurielles, cf. H. Catt, « Individual Behavior versus Collective Outcomes… », op. cit.

    12 Comme le signalent Vincent Tiberj et Bruno Cautrès, « la probabilité d’un espace des possibles », c’est-à-dire la possibilité d’envisager durant la campagne plusieurs alternatives de vote, s’accroît avec l’intérêt pour la politique et le niveau de diplôme. Cf. V. Tiberj, B. Cautrès, « L’espace des possibles électoraux », op. cit.

    13 Sur les enjeux de l’enquête panélisée et de l’interprétation des entretiens, on se reportera à F. Buton, P. Lehingue, N. Mariot, S. Rozier, « Que faire des entretiens panélisés ? Restitution critique d’une expérience de recherche », dans F. Buton et al. (dir.), L’ordinaire du politique, op. cit.

    14 Martin Baloge, Marie-Ange Grégory, « Le vote à l’épreuve du couple », Travail, genre et sociétés, vol. 40, no 2, 2018.

    15 D. Gaxie, « Cognitions, auto-habilitation et pouvoirs des “citoyens” », op. cit.

    16 Vincent Martigny, « À gauche, la fin de la synthèse social-démocrate », dans P. Perrineau (dir.), Le vote disruptif, op. cit.

    17 Rémi Lefebvre, « Introduction à la première partie », dans B. Dolez et al. (dir.), L’entreprise Macron, op. cit. R. Lefebvre résume les principales raisons qui ont « permis » la victoire d’E. Macron. On voit bien ici que si alignement des planètes il y a, le nombre de planètes dont il est question ou leur poids respectif (dans la galaxie concernée) ne fait pas l’objet d’un consensus.

    18 Sandrine Lévêque, Anne-France Taiclet (dir.), À la conquête des villes. Sociologie politique des élections municipales de 2014 en France, Villeneuve d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion, 2018.

    19 Sur ces aspects, voir Damien Lecomte, L’abdication du Parlement. Fait majoritaire et discipline partisane à l’Assemblée nationale sous la Ve République, thèse de science politique, université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, 2021.

    20 Le dispositif d’enquête par entretiens panélisés étant d’ailleurs susceptible de favoriser l’expression de ces atermoiements et calculs, au risque peut-être de leur prêter une importance, une fréquence et une intensité plus fortes que celles qu’ils ont eu dans la vie ordinaire des électeurs.

    21 Clément Desrumaux, Contes de campagne. Sociologie comparée des conjonctures électorales législatives en France et en Grande-Bretagne, thèse de science politique, université Lille 2, 2013.

    22 V. Tiberj et al., « Un choix, des logiques multiples… », op. cit.

    23 John A. Ferejohn, Morris P. Fiorina, « The Paradox of Not Voting. A Decision Theoretic Analysis », American Political Science Review, vol. 68, no 2, 1974.

    24 De même que l’élimination dès le premier tour des élections législatives, souvent avec des scores cuisants, d’une centaine de députés PS sortants.

    25 Rémi Lefebvre, Frédéric Sawicki, La société des socialistes. Le PS aujourd’hui, Bellecombe-en-Bauges, Le Croquant, 2006.

    26 Lorenzo Barrault-Stella, Anne-France Taiclet, « Colorer son quartier à gauche. Les dimensions politiques du travail de gentrification de la bourgeoisie progressiste », dans L. Barrault-Stella, A.-F. Taiclet (dir.), Les ancrages urbains du vote, op. cit.

    27 Patrick Lehingue, « Les logiques sociales des (non) positionnements politiques », dans C. Desrumaux, G. Mainsant (dir.), Apprendre la politique. Enquête sur les étudiant·e·s en droit et science politique en France, Villeneuve d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion, 2021.

    28 Philipp Harfst, André Blais, Damien Bol, « Voting Strategically in Two-Vote Elections », dans L. B. Stephenson et al. (dir.), The Many Faces of Strategic Voting, op. cit.

    29 On peut le mettre en parallèle du cas étudié supra de Gérard et Marie-Claude, exprimant une fidélité à F. Hollande, dont le bilan ne les a pas déçus, qui ont voté de façon résolue pour E. Macron, qu’ils situaient alors du côté de la majorité présidentielle sortante. En continuité, la forme prise par l’offre politique lors des législatives (dans la même circonscription que Christophe) a favorisé chez eux un sentiment de continuité, de cohérence : ils décident « sans états d’âme » de voter pour M. El Khomri, l’ex-ministre socialiste de F. Hollande.

    30 Rappelons que 45 % des électeurs de Hollande au premier tour de 2012 ont voté Macron au premier tour en 2017, et qu’ils représentent 54 % de l’électorat macroniste à cette élection.

    31 Éric Agrikoliansky et al., « “Je me sens devenir de droite”. Trajectoires sociales et itinéraires électoraux », dans SPEL (collectif), Les sens du vote, op. cit.

    32 Sur la question de la loyauté, on se reportera au chapitre 3 sur le « vote Fillon » dans le présent ouvrage.

    33 P. Lehingue, « La loyalty… », op. cit.

    34 Pierre Bréchon, « Qui sont les électeurs d’Emmanuel Macron et du mouvement La République en marche ? », communication issue de la Rencontre organisée par les Amis du Monde diplomatique, avec le soutien de Sciences Po Grenoble et du laboratoire PACTE Maison des Associations – Grenoble, samedi 5 mai 2018 « D’où vient le macronisme ? Quelles perspectives pour les partis politiques ? ».

    35 Patrick Lehingue, « “Le” vote Macron : un vote de classe qui s’ignore comme tel ? », dans B. Dolez et al. (dir.), L’entreprise Macron, op. cit., p. 147.

    36 Yassin Boughaba, Alexandre Dafflon, Camille Masclet, « Socialisation (et) politique. Intériorisation de l’ordre social et rapport politique au monde », Sociétés contemporaines, vol. 4, no 112, 2018.

    37 Éric Agrikoliansky, « “Peu à peu on s’est converti à Macron”. Le vote des beaux quartiers entre tradition et modernité », dans É. Agrikoliansky et al. (dir.), Voter par temps de crise, op. cit.

    38 Tudi Kernalegenn, Cédric Pellen, « En Marche Français expatriés ! L’émergence d’un nouvel acteur politique parmi les Français établis à l’étranger », Revue internationale de politique comparée, vol. 26, no 2-3, 2019.

    39 L’électeur stratège est ainsi un électeur « dans le jeu », comme le sont ceux qui effectuent des mobilités intra-partisanes, quand la mobilité inter-partisane (entre gauche et droite) est davantage celle des électeurs « hors du jeu » (peu intéressés et sans orientation politique déclarée), cf. Jérôme Jaffré, Anne Muxel, « S’abstenir : hors du jeu ou dans le jeu politique ? », dans P. Bréchon, A. Laurent, P. Perrineau (dir.), Les cultures politiques des Français, Paris, Presses de Sciences Po, 2000.

    40 Sondage Ipsos-Sopra Steria, mené pour le Cevipof, la Fondation Jean Jaurès et Le Monde auprès de 12 542 personnes inscrites sur les listes électorales, représentatives de la population française âgée de 18 ans et plus, interrogée en ligne du 14 au 17 janvier 2022 via l’Access Panel Online d’Ipsos, selon la méthode des quotas (sexe, âge, profession de la personne interrogée, catégorie d’agglomération, région ; marge d’erreur comprise entre 0,2 et 0,9 point).

    41 Selon le même sondage, les « Hollandais 2012 », qui se positionnaient massivement à gauche en 2012, n’étaient plus que 73 % à le faire en 2015, 65 % en 2017 et 58 % en 2022. Plus précisément, interrogés en janvier 2022 sur leur autopositionnement idéologique (sur une échelle de 0 à 10, 0 signifiant très à gauche et 10 très à droite), 32 % des « Hollandais 2012 » se positionnaient sur la gauche classique (à 2 ou à 3), 21 % sur la gauche modérée (4), 20 % au centre (5), 16 % à droite (6 à 10). S’agissant de la proximité partisane, le résultat donne 25 % d’opinions proches du Parti socialiste, 25 % d’identifications à « aucun parti », 18 % à La République en marche (LREM) et 9 % à Europe Écologie-Les Verts.

    42 Selon ce sondage, en 2022, les « Hollandais 2012 » se rangeaient majoritairement derrière E. Macron (36 %), devant la gauche dite « de gouvernement », regroupant Yannick Jadot, Anne Hidalgo et Christiane Taubira (34 %). Les autres candidats, de gauche mais aussi de droite, arrivent loin derrière : J.-L. Mélenchon (7 %, qui avait pourtant séduit plus de 24 % des « Hollandais 2012 » lors de l’élection de 2017), M. Le Pen (6,5 %), Valérie Pécresse (4,5 %), Fabien Roussel (4 %), Éric Zemmour (4 %). Mais surtout, il apparaît que 29 % des « Hollandais 2012 » se déclaraient dans l’incertitude à quelques semaines du premier tour de l’élection présidentielle de 2022, se repliant sur l’abstention ou l’hésitation.

    43 Par exemple à propos des élections municipales de 2020, Arthur Delaporte, Anne-France Taiclet, « La guerre des trois n’a pas eu lieu. Les ressorts de la stabilité des positions municipales à Paris », dans R. Lefebvre, S. Vignon (dir.), Le vote urbain. Les élections municipales de 2020, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2023.

    Auteurs

    • Sandrine Lévêque

      Sandrine Lévêque est professeure de science politique à Sciences Po Lille et chercheuse au CERAPS. Elle travaille sur le genre en politique, en particulier sur la professionnalisation et la féminisation de la vie politique à partir d’une analyse des politiques paritaires mises en place depuis les années 2000. Elle s’intéresse aussi à l’histoire du journalisme engagé à partir d’expérience de journaux féministes. Elle a notamment codirigé (avec É. Agrikoliansky et P. Aldrin) : Voter par temps de crise. Portraits d’électrices et d’électeurs, Presses universitaires de France, 2021.

    • Anne-France Taiclet

      Anne-France Taiclet est politiste (Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne/CESSP). Ses travaux s’inscrivent dans une sociologie politique des territoires qui articule les élections, l’action publique et les transformations socio-spatiales. Sur ces questions, elle a récemment co-dirigé (avec L. Barrault-Stella) Les ancrages urbains du vote. Enquête sur la socialisation politique résidentielle, Le Croquant, 2022 et (avec S. Lévêque) À la conquête des villes. Sociologie politique des élections municipales de 2014, Presses universitaires du Septentrion, 2018.

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    Hans Stark et Nele Katharina Wissmann (dir.)

    2015

    Le Jeu d’Orchestre

    Le Jeu d’Orchestre

    Recherche-action en art dans les lieux de privation de liberté

    Marie-Pierre Lassus, Marc Le Piouff et Licia Sbattella (dir.)

    2015

    La désobéissance civile

    La désobéissance civile

    Approches politique et juridique

    David Hiez et Bruno Villalba (dir.)

    2008

    L'avenir des partis politiques en France et en Allemagne

    L'avenir des partis politiques en France et en Allemagne

    Claire Demesmay et Manuela Glaab (dir.)

    2009

    L'Allemagne unifiée 20 ans après la chute du Mur

    L'Allemagne unifiée 20 ans après la chute du Mur

    Hans Stark et Michèle Weinachter (dir.)

    2009

    L'Europe et le monde en 2020

    L'Europe et le monde en 2020

    Essai de prospective franco-allemande

    Louis-Marie Clouet et Andreas Marchetti (dir.)

    2011

    Les enjeux démographiques en France et en Allemagne : réalités et conséquences

    Les enjeux démographiques en France et en Allemagne : réalités et conséquences

    Serge Gouazé, Anne Salles et Cécile Prat-Erkert (dir.)

    2011

    Vidéo-surveillance et détection automatique des comportements anormaux

    Vidéo-surveillance et détection automatique des comportements anormaux

    Enjeux techniques et politiques

    Jean-Jacques Lavenue et Bruno Villalba (dir.)

    2011

    La politique internationale de l'Allemagne

    La politique internationale de l'Allemagne

    Une puissance malgré elle

    Hans Stark

    2011

    Les Maires

    Les Maires

    Sociologie d'un rôle

    Christian Le Bart

    2003

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    Chapitre 3 : La professionnalisation des développeurs territoriaux comme mécanisme de production de normes dans l’action publique

    Anne-France Taiclet

    Chapitre 4. Entre renouvellement et ancrage : une situation d’alternance paradoxale autour d’une sortante-dissidente (Lyon 1er)

    Anne-France Taiclet

    Les territoires industriels en reconversion, mythes politiques

    Anne-France Taiclet

    Introduction

    Sandrine Lévêque et Anne-France Taiclet

    Chapitre 4 Le temps d’une transgression des frontières politiques et syndicales. Structuration et marginalisation de réseaux d’anciens syndicalistes au service de la campagne de F. Hollande

    Sophie Béroud et Anne-France Taiclet

    Chapitre 5. Parité, sur-sélection sociale et professionnalisation politique. Le Conseil de Paris 2001-2014

    Catherine Achin et Sandrine Lévêque

    Introduction

    Le vote dans tous ses contextes

    Catherine Achin, Éric Agrikoliansky, Philippe Aldrin et al.

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    Chapitre 3 : La professionnalisation des développeurs territoriaux comme mécanisme de production de normes dans l’action publique

    Anne-France Taiclet

    Chapitre 4. Entre renouvellement et ancrage : une situation d’alternance paradoxale autour d’une sortante-dissidente (Lyon 1er)

    Anne-France Taiclet

    Les territoires industriels en reconversion, mythes politiques

    Anne-France Taiclet

    Introduction

    Sandrine Lévêque et Anne-France Taiclet

    Chapitre 4 Le temps d’une transgression des frontières politiques et syndicales. Structuration et marginalisation de réseaux d’anciens syndicalistes au service de la campagne de F. Hollande

    Sophie Béroud et Anne-France Taiclet

    Chapitre 5. Parité, sur-sélection sociale et professionnalisation politique. Le Conseil de Paris 2001-2014

    Catherine Achin et Sandrine Lévêque

    Introduction

    Le vote dans tous ses contextes

    Catherine Achin, Éric Agrikoliansky, Philippe Aldrin et al.

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    1 Le site Acrimed a sous la plume de Mathias Reymond constaté « que cette expression ne fut utilisée que 39 fois dans la presse et par les agences de presse entre le 1er septembre 2001 et le 20 avril 2002, contre 1 075 occurrences avant le premier tour de 2007 (du 1er septembre 2006 au 21 avril 2007), 1 068 occurrences avant le premier tour de 2012 (du 1er septembre 2011 au 22 avril) et surtout 1 503 occurrences lors de la campagne de l’élection présidentielle de 2017 (du 1er septembre 2016 au 23 avril 2017) » [en ligne : https://www.acrimed.org/La-propagande-du-vote-utile-de-2002-a-2017].
    Un comptage réalisé par nos soins sur la base Europress, sur la période du 1er janvier 2022 au 30 juin 2002, sur les titres de la presse généraliste française montre l’usage du terme « vote utile » dans 446 articles.

    2 André Blais, Cengiz Erisen, Ludovic Rheault, « Strategic Voting and Coordination Problems in Proportional Systems: An Experimental Study », Political Research Quarterly, vol. 67, no 2, 2014.

    3 Pour une synthèse des travaux sur le vote stratégique ou tactique, cf. Laura B. Stephenson, John H. Aldrich, André Blais (dir.), The Many Faces of Strategic Voting. Tactical Behavior in Electoral Systems Around the World, Ann Arbor, University of Michigan Press, 2018. Ces développements s’inscrivent initialement dans l’étude des effets des systèmes de vote sur les choix électoraux.

    4 Le vote stratégique pourrait même, si l’on suit certains économistes du vote, faire l’objet d’expérimentations afin d’en mesurer la portée et l’efficacité dans le cadre de modes de scrutin différents, en particulier du vote par approbation ou par note. Voir sur ce point, François Allisson, Nicolas Brisset, « Une approche stratégique du vote. À propos de “Vote par approbation, vote par note” », Revue économique, vol. 65, no 3, 2014.

    5 André Blais, « Y a-t-il un vote stratégique en France ? », dans B. Cautrès, N. Mayer (dir.), Le nouveau désordre électoral, op. cit., p. 280. Voir aussi : Gary W. Cox, Making Votes Count: Strategic Coordination in the World’s Electoral Systems, Cambridge, Cambridge University Press, 1997 ; Bruce E. Cain, « Strategic Voting in Britain », American Journal of Political Science, vol. 22, no 3, 1978.

    6 Helena Catt, « Individual Behavior versus Collective Outcomes: the Case of Tactical Voting », Politics, vol. 10, no 1, 1990.

    7 L’enquête EnEF est menée par le CEVIPOF, avec le soutien du ministère de l’Intérieur entre novembre 2016 et juin 2017 après d’un panel de 25 000 Français interrogés 16 fois pendant une durée d’enquête de 20 mois. Dès la vague 2 réalisée en janvier 2016, l’enquête teste les « performances » d’éventuels candidats à la présidentielle dont certains ne le seront jamais (Cécile Duflot, Nicolas Sarkozy, Alain Juppé ou François Hollande). Cette deuxième vague teste aussi les intentions de vote à la primaire de la droite. Sur les personnes qui sont sûres d’aller voter, Alain Juppé sort largement en tête des intentions de vote avec 44 % des voix. Nicolas Sarkozy obtient 32 % des intentions de vote et François Fillon est loin derrière avec 9 %. En janvier 2017 (vague 10), François Bayrou est encore testé. Les différentes vagues cherchent ensuite à mesurer les fluctuations du vote en faveur de tels ou tels candidats supposés qu’ils soient ou non candidats effectifs. Sur les différentes vagues, y compris après les résultats, les explications du vote en termes de variables sociales, alors qu’elles ont été historiquement portées par de nombreux chercheurs du CEVIPOF, sont désormais réduites à la portion congrue (https://www.sciencespo.fr/cevipof/fr/content/resultats-analyses-notes-de-recherche.html).

    8 C. Braconnier, Une autre sociologie du vote, op. cit.

    9 On sait par ailleurs que l’électorat d’E. Macron au premier tour est majoritairement composé (54 %) d’anciens électeurs de F. Hollande. Source : Game Changers, Ipsos/Sopra-Steria, « Présidentielle 2017, Fiche technique : sociologie des électorats, 1er tour », mise en ligne le 23 avril 2017 (https://www.ipsos.com/sites/default/files/files-fr-fr/doc_associe/ipsos-sopra-steria_sociologie-des-electorats_23-avril-2017-21h.pdf).

    10 On notera également, par comparaison, que si F. Fillon a échoué au premier tour, réalisant un score nettement en deçà de celui de N. Sarkozy en 2012, il n’a pas décroché en dessous de 20 %, manquant la qualification de quelques 400 000 voix. Cf. Chapitre 3 de cet ouvrage sur la « loyauté » préservée des électeurs de droite.

    11 H. Catt souligne d’ailleurs la fréquente confusion entre l’analyse des résultats électoraux agrégés – qui peuvent s’assimiler à un vote stratégique en tant que dynamique collective globale – et des attitudes individuelles qui manifestent des significations et des rationalités plurielles, cf. H. Catt, « Individual Behavior versus Collective Outcomes… », op. cit.

    12 Comme le signalent Vincent Tiberj et Bruno Cautrès, « la probabilité d’un espace des possibles », c’est-à-dire la possibilité d’envisager durant la campagne plusieurs alternatives de vote, s’accroît avec l’intérêt pour la politique et le niveau de diplôme. Cf. V. Tiberj, B. Cautrès, « L’espace des possibles électoraux », op. cit.

    13 Sur les enjeux de l’enquête panélisée et de l’interprétation des entretiens, on se reportera à F. Buton, P. Lehingue, N. Mariot, S. Rozier, « Que faire des entretiens panélisés ? Restitution critique d’une expérience de recherche », dans F. Buton et al. (dir.), L’ordinaire du politique, op. cit.

    14 Martin Baloge, Marie-Ange Grégory, « Le vote à l’épreuve du couple », Travail, genre et sociétés, vol. 40, no 2, 2018.

    15 D. Gaxie, « Cognitions, auto-habilitation et pouvoirs des “citoyens” », op. cit.

    16 Vincent Martigny, « À gauche, la fin de la synthèse social-démocrate », dans P. Perrineau (dir.), Le vote disruptif, op. cit.

    17 Rémi Lefebvre, « Introduction à la première partie », dans B. Dolez et al. (dir.), L’entreprise Macron, op. cit. R. Lefebvre résume les principales raisons qui ont « permis » la victoire d’E. Macron. On voit bien ici que si alignement des planètes il y a, le nombre de planètes dont il est question ou leur poids respectif (dans la galaxie concernée) ne fait pas l’objet d’un consensus.

    18 Sandrine Lévêque, Anne-France Taiclet (dir.), À la conquête des villes. Sociologie politique des élections municipales de 2014 en France, Villeneuve d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion, 2018.

    19 Sur ces aspects, voir Damien Lecomte, L’abdication du Parlement. Fait majoritaire et discipline partisane à l’Assemblée nationale sous la Ve République, thèse de science politique, université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, 2021.

    20 Le dispositif d’enquête par entretiens panélisés étant d’ailleurs susceptible de favoriser l’expression de ces atermoiements et calculs, au risque peut-être de leur prêter une importance, une fréquence et une intensité plus fortes que celles qu’ils ont eu dans la vie ordinaire des électeurs.

    21 Clément Desrumaux, Contes de campagne. Sociologie comparée des conjonctures électorales législatives en France et en Grande-Bretagne, thèse de science politique, université Lille 2, 2013.

    22 V. Tiberj et al., « Un choix, des logiques multiples… », op. cit.

    23 John A. Ferejohn, Morris P. Fiorina, « The Paradox of Not Voting. A Decision Theoretic Analysis », American Political Science Review, vol. 68, no 2, 1974.

    24 De même que l’élimination dès le premier tour des élections législatives, souvent avec des scores cuisants, d’une centaine de députés PS sortants.

    25 Rémi Lefebvre, Frédéric Sawicki, La société des socialistes. Le PS aujourd’hui, Bellecombe-en-Bauges, Le Croquant, 2006.

    26 Lorenzo Barrault-Stella, Anne-France Taiclet, « Colorer son quartier à gauche. Les dimensions politiques du travail de gentrification de la bourgeoisie progressiste », dans L. Barrault-Stella, A.-F. Taiclet (dir.), Les ancrages urbains du vote, op. cit.

    27 Patrick Lehingue, « Les logiques sociales des (non) positionnements politiques », dans C. Desrumaux, G. Mainsant (dir.), Apprendre la politique. Enquête sur les étudiant·e·s en droit et science politique en France, Villeneuve d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion, 2021.

    28 Philipp Harfst, André Blais, Damien Bol, « Voting Strategically in Two-Vote Elections », dans L. B. Stephenson et al. (dir.), The Many Faces of Strategic Voting, op. cit.

    29 On peut le mettre en parallèle du cas étudié supra de Gérard et Marie-Claude, exprimant une fidélité à F. Hollande, dont le bilan ne les a pas déçus, qui ont voté de façon résolue pour E. Macron, qu’ils situaient alors du côté de la majorité présidentielle sortante. En continuité, la forme prise par l’offre politique lors des législatives (dans la même circonscription que Christophe) a favorisé chez eux un sentiment de continuité, de cohérence : ils décident « sans états d’âme » de voter pour M. El Khomri, l’ex-ministre socialiste de F. Hollande.

    30 Rappelons que 45 % des électeurs de Hollande au premier tour de 2012 ont voté Macron au premier tour en 2017, et qu’ils représentent 54 % de l’électorat macroniste à cette élection.

    31 Éric Agrikoliansky et al., « “Je me sens devenir de droite”. Trajectoires sociales et itinéraires électoraux », dans SPEL (collectif), Les sens du vote, op. cit.

    32 Sur la question de la loyauté, on se reportera au chapitre 3 sur le « vote Fillon » dans le présent ouvrage.

    33 P. Lehingue, « La loyalty… », op. cit.

    34 Pierre Bréchon, « Qui sont les électeurs d’Emmanuel Macron et du mouvement La République en marche ? », communication issue de la Rencontre organisée par les Amis du Monde diplomatique, avec le soutien de Sciences Po Grenoble et du laboratoire PACTE Maison des Associations – Grenoble, samedi 5 mai 2018 « D’où vient le macronisme ? Quelles perspectives pour les partis politiques ? ».

    35 Patrick Lehingue, « “Le” vote Macron : un vote de classe qui s’ignore comme tel ? », dans B. Dolez et al. (dir.), L’entreprise Macron, op. cit., p. 147.

    36 Yassin Boughaba, Alexandre Dafflon, Camille Masclet, « Socialisation (et) politique. Intériorisation de l’ordre social et rapport politique au monde », Sociétés contemporaines, vol. 4, no 112, 2018.

    37 Éric Agrikoliansky, « “Peu à peu on s’est converti à Macron”. Le vote des beaux quartiers entre tradition et modernité », dans É. Agrikoliansky et al. (dir.), Voter par temps de crise, op. cit.

    38 Tudi Kernalegenn, Cédric Pellen, « En Marche Français expatriés ! L’émergence d’un nouvel acteur politique parmi les Français établis à l’étranger », Revue internationale de politique comparée, vol. 26, no 2-3, 2019.

    39 L’électeur stratège est ainsi un électeur « dans le jeu », comme le sont ceux qui effectuent des mobilités intra-partisanes, quand la mobilité inter-partisane (entre gauche et droite) est davantage celle des électeurs « hors du jeu » (peu intéressés et sans orientation politique déclarée), cf. Jérôme Jaffré, Anne Muxel, « S’abstenir : hors du jeu ou dans le jeu politique ? », dans P. Bréchon, A. Laurent, P. Perrineau (dir.), Les cultures politiques des Français, Paris, Presses de Sciences Po, 2000.

    40 Sondage Ipsos-Sopra Steria, mené pour le Cevipof, la Fondation Jean Jaurès et Le Monde auprès de 12 542 personnes inscrites sur les listes électorales, représentatives de la population française âgée de 18 ans et plus, interrogée en ligne du 14 au 17 janvier 2022 via l’Access Panel Online d’Ipsos, selon la méthode des quotas (sexe, âge, profession de la personne interrogée, catégorie d’agglomération, région ; marge d’erreur comprise entre 0,2 et 0,9 point).

    41 Selon le même sondage, les « Hollandais 2012 », qui se positionnaient massivement à gauche en 2012, n’étaient plus que 73 % à le faire en 2015, 65 % en 2017 et 58 % en 2022. Plus précisément, interrogés en janvier 2022 sur leur autopositionnement idéologique (sur une échelle de 0 à 10, 0 signifiant très à gauche et 10 très à droite), 32 % des « Hollandais 2012 » se positionnaient sur la gauche classique (à 2 ou à 3), 21 % sur la gauche modérée (4), 20 % au centre (5), 16 % à droite (6 à 10). S’agissant de la proximité partisane, le résultat donne 25 % d’opinions proches du Parti socialiste, 25 % d’identifications à « aucun parti », 18 % à La République en marche (LREM) et 9 % à Europe Écologie-Les Verts.

    42 Selon ce sondage, en 2022, les « Hollandais 2012 » se rangeaient majoritairement derrière E. Macron (36 %), devant la gauche dite « de gouvernement », regroupant Yannick Jadot, Anne Hidalgo et Christiane Taubira (34 %). Les autres candidats, de gauche mais aussi de droite, arrivent loin derrière : J.-L. Mélenchon (7 %, qui avait pourtant séduit plus de 24 % des « Hollandais 2012 » lors de l’élection de 2017), M. Le Pen (6,5 %), Valérie Pécresse (4,5 %), Fabien Roussel (4 %), Éric Zemmour (4 %). Mais surtout, il apparaît que 29 % des « Hollandais 2012 » se déclaraient dans l’incertitude à quelques semaines du premier tour de l’élection présidentielle de 2022, se repliant sur l’abstention ou l’hésitation.

    43 Par exemple à propos des élections municipales de 2020, Arthur Delaporte, Anne-France Taiclet, « La guerre des trois n’a pas eu lieu. Les ressorts de la stabilité des positions municipales à Paris », dans R. Lefebvre, S. Vignon (dir.), Le vote urbain. Les élections municipales de 2020, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2023.

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    Ce livre est cité par

    • Barrault-Stella, Lorenzo. Talpin, Julien. (2025) French Politics, Society and Culture French Democracy in Distress. DOI: 10.1007/978-3-031-92213-8_9
    • Giraud, Baptiste. Bouffartigue, Paul. Benvegnù, Carlotta. (2025) Le travail, espace du politique. La Nouvelle Revue du Travail, 26. DOI: 10.4000/13uo0
    • Agrikoliansky, Éric. Aldrin, Philippe. Lévêque, Sandrine. (2025) « Encore de gauche… malgré tout ». La Nouvelle Revue du Travail, 26. DOI: 10.4000/13uo3

    Ce chapitre est cité par

    • Taiclet, Anne-France. Delaporte, Arthur. (2023) From stronghold to marginal constituency: the case of the 18th arrondissement in Paris (2014–2022). French Politics, 21. DOI: 10.1057/s41253-023-00228-x

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    Lévêque, S., & Taiclet, A.-F. (2023). Chapitre 4. Un vote stratégique ?. In Éric Agrikoliansky, C. Achin, P. Aldrin, L. Barrault-Stella, & K. Geay (éds.), Ordre social, désordre électoral. Villeneuve d’Ascq: Presses universitaires du Septentrion. https://doi.org/10.4000/books.septentrion.148647
    Lévêque, Sandrine, et Anne-France Taiclet. « Chapitre 4. Un vote stratégique ? ». In Ordre social, désordre électoral, édité par Éric Agrikoliansky, Catherine Achin, Philippe Aldrin, Lorenzo Barrault-Stella, et Kevin Geay. Villeneuve d’Ascq: Presses universitaires du Septentrion, 2023. doi:10.4000/books.septentrion.148647.
    Lévêque, Sandrine, et Anne-France Taiclet. « Chapitre 4. Un vote stratégique ? ». Ordre social, désordre électoral, édité par Éric Agrikoliansky et al., Presses universitaires du Septentrion, 2023, https://doi.org/10.4000/books.septentrion.148647.

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    Agrikoliansky, Éric, Achin, C., Aldrin, P., Barrault-Stella, L., & Geay, K. (éds.). (2023). Ordre social, désordre électoral. Villeneuve d’Ascq: Presses universitaires du Septentrion. https://doi.org/10.4000/books.septentrion.148552
    Agrikoliansky, Éric, Catherine Achin, Philippe Aldrin, Lorenzo Barrault-Stella, et Kevin Geay, éd. Ordre social, désordre électoral. Villeneuve d’Ascq: Presses universitaires du Septentrion, 2023. doi:10.4000/books.septentrion.148552.
    Agrikoliansky, Éric, et al., éditeurs. Ordre social, désordre électoral. Presses universitaires du Septentrion, 2023, https://doi.org/10.4000/books.septentrion.148552.
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