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    Plan

    Plan détaillé Texte intégral A) Laguerre et l’éveil boulangiste B) Laguerre à la croisée des chemins politiques Notes de bas de page

    Georges Laguerre, un Bel-Ami en politique (1858-1912)

    Ce livre est recensé par

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    Table des matières

    Chapitre 5. Laguerre au cœur de la matrice boulangiste

    p. 189-222

    Texte intégral A) Laguerre et l’éveil boulangiste Laguerre et « la stratégie Thiébaud » Le Comité républicain de protestation nationale ou le « Comité Laguerre » Laguerre et la campagne plébiscitaire : « se jeter à l’assaut de la forteresse parlementaire » B) Laguerre à la croisée des chemins politiques La trajectoire radicale : amitiés brisées et rancœurs politiques La trajectoire socialiste : la fin des illusions ? Laguerre et son fief électoral : le Vaucluse et le boulangisme Notes de bas de page

    Texte intégral

    1Au-delà des grands faits d’armes du boulangisme déjà abondamment relatés par l’historiographie, le présent chapitre entend davantage s’intéresser, par le prisme de l’un de ses plus éminents membres, à la physiologie d’un mouvement politique hors norme, souvent réduit par ses détracteurs, et parfois mêmes par quelques partisans, à un simple roman-feuilleton alternant, sous fond d’intrigues, aspects pittoresques et mélodramatiques.


    Illustration 4. Cliché de Laguerre daté d’août 1888.

    Image

    Recueil du collectionneur Étienne Moreau-Nélaton, Célébrités du XIXe siècle, tome IX (gallica.bnf.fr).

    2Si son titre d’« enfant de chœur du boulangisme », initialement décerné par Le National dès le printemps 1888, puis fréquemment repris par Dillon1, lui décerne une certaine légitimité, il convient cependant de se méfier d’un récit trop souvent remanié, durant la décennie suivante, sous l’influence d’une République triomphante. Un double postulat doit donc être pris en compte.

    3Le premier souligne que Laguerre est unanimement présenté par les sources antiboulangistes, quelles que soit leurs temporalités ou leurs origines politiques, comme un être machiavélique, à la tête d’une vaste organisation césarienne, dont la bassesse n’aurait de rivale que son outrancière malhonnêteté. Les plumes les plus acerbes y perçoivent même l’achèvement d’une mue reptilienne, révélant sa véritable nature2.

    4Témoin des moindres tractations et arrangements internes, le député est naturellement désigné comme l’un des principaux rouages de la machinerie boulangiste sur lequel s’appuie un Général souvent absent, pratiquant allégrement l’art de la délégation pour mieux se préserver d’inévitables et d’interminables dissensions pouvant porter préjudice à son charisme et sa légitimité. Cette vision est largement confortée par les témoignages de ses anciens adversaires qui y décèlent l’ombre planante du flamboyant « second du Général3 », comme par ceux de quelques anciens camarades de lutte rongés par l’amertume au lendemain de la débâcle électorale de 1889-1890. Ainsi, les Mémoires apocryphes du général Boulanger encensent la « puissance d’activité vraiment étonnante » du député et lui témoignent une « vive reconnaissance4 » pour mieux, quelques lignes plus haut, dénoncer son incroyable duperie et sa féroce culpabilité, toutes deux ardemment dénoncées par Pierre Denis, dernier confident d’un Boulanger en exil5. L’image de l’homme semble à jamais forgée. Il reste et restera l’éternel arriviste cynique, le « principal lieutenant », en somme l’éternel second6.

    5Le second postulat repose sur le fait que l’homme clame avec ferveur sa totale ignorance des alliances secrètes passées avec les ennemis de la République. Comme ses amis radicaux (Laisant, Michelin, Naquet, pour ne citer qu’eux), socialistes (Laur, Rochefort), voire ses alliés de circonstance (Déroulède), Laguerre, mû par une réelle sincérité et de nobles convictions, aurait été abusé par les véritables desseins du Général. Cette vision, largement propagée par les Coulisses du boulangisme de Mermeix entend bien évidemment disculper le jeune député de toutes responsabilités politiques. À l’inverse, la vision selon laquelle Laguerre serait le chef cynique d’une tourbe césarienne demeure réductrice, bien qu’il ait lui-même alourdi son cas avec les Coulisses, dont il est très probablement le vrai promoteur et qu’il blâme hypocritement. Bien entendu, le Laguerre de l’été 1890 n’est plus celui du printemps 1888 et sa duplicité sans limites parachève de le discréditer, y compris aux yeux de bon nombre de ses compagnons boulangistes. Pourtant, loin d’être apparue avec la séquence boulangiste, cette duplicité n’est-elle pas en réalité inhérente à son « moi » républicain le plus profond ? On peut raisonnablement le penser.

    6S’il existe bien un faisceau de preuves sous-entendant son implication dans les choix stratégiques opérés par l’état-major boulangiste, aucune ne l’accable formellement. Les témoignages de ses plus proches compagnons de lutte posent bien plus de questions qu’ils n’apportent de réponses sur sa réelle influence sur le mouvement. Plus surprenante encore, la confrontation des récits entretient assurément l’opacité du Comité républicain de protestation nationale, devenu par la suite Comité républicain national (CRN). Malgré l’état lacunaire et le mutisme des sources, certains témoignages révèlent néanmoins, par leurs silences ou leurs révélations, certains indices concordants.

    7Bien que partial et partiel, le récit de Maurice Vergoin laisse ainsi entrevoir quelques bribes d’intimité permettant de subodorer la place occupée par Laguerre au sein du CRN. Le premier (Vergoin) en quête d’une rédemption politique et le second (Laguerre) assoiffé par son ambition ne se rejoignent que sur un seul point : l’antipathie qu’ils suscitent. Excepté cela, la relation entre les deux hommes s’avère pour le moins conflictuelle. Laguerre méprise Vergoin. En réponse, celui-ci le déteste et le jalouse de toutes ses forces d’homme complexé. Ce qui n’empêche que, dès leur première entrevue, Vergoin saisit quasi instantanément l’implication de son interlocuteur dans les plus basses besognes comme sa réelle mainmise sur les structures boulangistes7.

    8À l’inverse de Vergoin, que ce soit par rancœur (Naquet, Déroulède) ou par affection (Barrès, Laur), voire par désintérêt (Andrieux), on se heurte à l’étrange silence de ses anciens compagnons de lutte. Si Laur se complaît volontiers dans la nostalgie des grandes passes d’armes durant la campagne plébiscitaire du printemps 1888 et dresse un véritable panégyrique de son ami, Barrès se réfugie, pour sa part, dans la fiction/réalité pour narrer le saisissant parcours du député Suret-Lefort. Le premier (Laur) omet donc sciemment toute allusion aux luttes internes et aux désillusions qu’il éprouvât8, tandis que le second (Barrès) propose une vision élitiste du boulangisme, revu à travers le prisme de l’affaire Dreyfus, dans laquelle Laguerre n’apparaît que furtivement. Louis Andrieux préfère se restreindre aux seules « nuits historiques » et ne revient que très brièvement sur cette période à la fin de ses Mémoires. Lamouroux, ancien secrétaire de Dillon, en contact permanent avec le nouveau centre de gravité boulangiste, évoque bien le statut de privilégié dont dispose Laguerre auprès du Général – le distinguant de fait des autres membres du CRN que ce dernier « traitait avec une désinvolture sans pareille9 » – mais n’offre aucune précision supplémentaire. Pire, dans le premier chapitre (consacré au boulangisme) de son ouvrage – Temps futurs : socialisme, anarchie – Naquet ne l’évoque pas une seule fois et l’exclut même du panthéon des « républicains sincères10 » du mouvement, à savoir lui-même, Laisant et Frédéric Chevillon. La rupture semble donc totale entre les deux hommes – constatation pour le moins surprenante car les deux hommes sont en phase de réconciliation dès 1898, voir dernier chapitre – et contribue, de fait, à multiplier les hypothèses sur le cas Laguerre. Enfin, il en est de même avec Déroulède qui ignore volontairement les demandes d’entrevue réitérées de d’Eschevannes11. Le biographe se contente donc de reprendre les interventions les plus virulentes du député à la Chambre. Le jeune Rastignac ne semble décidément pas très aimé dans les rangs boulangistes et ne fait d’ailleurs rien pour y remédier. Trop sûr de ses dons, Laguerre méprise facilement les autres et ne sait pas, ou ne veut pas, le dissimuler.

    9Par la part d’ombre qu’il entretient et les mythes qu’il charrie, le cas Laguerre interroge sur l’essence même du boulangisme républicain. À travers le prisme de l’individu se profilent les fondements, comme les errements, d’une brève aventure collective. Une question s’impose donc : faut-il restreindre son engagement politique aux seuls actes, somme toute communs, d’un ambitieux guidé par ses pulsions inassouvies et sa vanité démesurée, se plaçant aveuglément au service d’un double tout aussi assoiffé de reconnaissance politique et de pouvoir ? Ne peut-on déceler, derrière l’apparente séduction mutuelle entre le député et le Général, les mécanismes bien plus complexes d’une singulière entreprise politique personnelle savamment orchestrée, mais inéluctablement rattrapée par le cours des événements et vouée à une destinée inédite ?

    A) Laguerre et l’éveil boulangiste

    Laguerre et « la stratégie Thiébaud »

    10Contrairement aux prédictions du Marquis de Breteuil12, ce ne sont ni les radicaux ni même les socialistes – pourtant les premiers à applaudir et à grandir « le général politicien » – qui le lancent dans la lutte politique. L’initiative en revient au bonapartiste Thiébaud. Décidé à rompre avec la stratégie du silence pratiquée par le Général suite à l’affaire Caffarel et au scandale des décorations de l’automne 1887, il entend activement mettre en œuvre les perspectives définies lors de l’entrevue secrète de Prangins entre Boulanger et le prince Jérôme. Il pose donc la candidature du Général dans sept élections partielles prévues le 26 février 1888. Le dédouanant de toute participation à cette initiative (ce dernier étant inéligible par son statut de militaire), Thiébaud, enchanté par la tournure prise par les événements, orchestre une véritable campagne plébiscitaire.

    11Héros républicain victime d’un complot fomenté par une « Chambre qui ne songe qu’à constituer des majorités de partis ou même de groupe », Boulanger est ainsi présenté comme l’homme providentiel qui, contrairement à « d’autres voix et âmes de la République » ne sera ni étouffé par « les dogmes des écoles républicaines », ni par « six semaines de pouvoir ». Gageant sur la neutralité bienveillante d’une gauche radicale appelée ici à soutenir « une politique non d’union, de concentration, mais de concentration nationale » se dressant contre un « Parlement [qui] commence à lasser13 », Thiébaud non sans une certaine perfidie n’hésite pas réactiver la mémoire de Gambetta.

    12Nul besoin de revenir sur la destinée de cette entreprise politique, déjà parfaitement analysée par l’historiographie14. On peut toutefois établir un triple constat. Le premier est que, bien que totalement illégale, cette candidature annonce une vaste campagne plébiscitaire et « publicitaire » appelant à l’édification d’une structure dédiée (un comité électoral central) et de fonds conséquents (soit 45 000 francs pour ces premières partielles). De l’almanach Boulanger édité par l’Intransigeant aux portraits du Général, en passant par les chansons et récits patriotiques, un vent de modernité, tout droit venu des États-Unis, souffle à nouveau sur la scène politique française.

    13Le deuxième constat réside dans l’attitude même de Boulanger. Déclarant dans sa lettre du 24 février, adressée au général Logerot, être « étranger à tout ce qui se passe relativement aux élections législatives du 26 février », celui-ci évite ainsi toute sanction disciplinaire et laisse, une fois de plus, entrevoir l’impuissance du ministère de la Guerre. Sa correspondance avec Lucien Millevoye et sa participation, sur ses fonds propres, aux frais de campagne, à hauteur de 10 000 francs, trahit pourtant son tacite consentement.

    14Enfin, ultime constat, les espoirs de rallier les radicaux au mouvement boulangiste se dissipent très vite après le blâme adressé par Pelletan qui dénonce une « manifestation incontestablement mauvaise », due aux « fautes commises » [à savoir une politique opportuniste inefficace et impopulaire] : « Il y a là un état d’esprit indépendant du nom propre de celui qui sert de drapeau. Le nom propre disparaîtrait demain, que cet état d’esprit se retrouverait sur un autre15 ». La mise en garde adressée à Boulanger est à peine voilée.

    15Une question se pose toutefois, quel rôle joue Laguerre dans cette entreprise plébiscitaire ? L’absence de correspondance codée le concernant, contrairement à Thiébaud (Mme Debuette), Déroulède (Mlle Maldagne, Mlle Prudence Biausse), Dillon ou encore Boulanger (Georges, Spes, Crimée ou encore Jeanne), tendrait à envisager sa méconnaissance du projet. Toutefois, sa correspondance avec le Général incite à plus de prudence et interroge, une nouvelle fois, sur la place qu’il occupe réellement sur l’échiquier boulangiste : stratège ou simple exécutant ?

    16Étrangement, rien ne laisse présager dans leur correspondance, en ce mois de février 1888, une quelconque échéance électorale. Parfaitement conscients de l’interception de leur correspondance par les services de renseignement, les deux hommes se limitent à des échanges réguliers et amicaux, non codés. Si les déplacements de Laguerre à Clermont-Ferrand sont fréquents, ils restent davantage motivés par des considérations personnelles. Particulièrement préoccupé par ses obligations militaires, ce dernier espère obtenir une intervention en sa faveur, nécessitant le déplacement de l’ancien ministre de la Guerre à Lisieux16. Cela signifie-t-il pour autant que le sujet des élections est soigneusement évité par les deux interlocuteurs ? La réponse de Boulanger, quelques jours plus tard, trahit une certaine exaltation qui n’échappe nullement à son correspondant : « Plus nous allons et plus l’effet produit par les élections de dimanche se répercute à l’étranger. C’est inouï ! ». Une chose est donc certaine, Boulanger suit avec attention l’initiative lancée par Thiébaud.

    17Particulièrement méfiant, Laguerre ne s’exprime, quant à lui, qu’après coup, lorsque Boulanger, lui annonçant son arrivée imminente dans la capitale, s’enquiert de son avis : « Vous avez vu les résultats des élections de dimanche, malgré mon désaveu qu’en pensez-vous ? — Ce sera tout à fait entre nous17 ». La formulation employée reflète ainsi une double réalité. La première est que Laguerre n’a pas été mis dans la confidence ; situation dont il prend immédiatement acte. La seconde est qu’il demeure, malgré tout – tels Dillon et Naquet, voire dans une certaine mesure Déroulède – parmi les plus proches conseillers du Général. Bien que nullement assurée de sa confidentialité18, la réponse de Laguerre ne se fait pas attendre. Sur le départ pour assurer une plaidoirie à Reims, il démontre, sur le fond comme sur la forme, ses fines qualités d’observation, ainsi qu’une certaine lucidité politique quant aux conséquences à venir :

    Vous me faites l’amitié de me demander mon opinion sur l’importante manifestation de dimanche ; je vous la donne en camarade. Mon opinion personnelle est peu de choses, je vous aime trop, je vous suis trop profondément, trop personnellement dévoué pour n’être pas venu au fond du cœur d’un acte qui prouve que, malgré les idiots et les vendus, votre popularité est plus grande, plus profonde que jamais [Derrière une modestie feinte et une surenchère de marques d’affection, Laguerre, nullement dupe des manœuvres de Thiébaud et du consentement tacite de Boulanger, prépare son correspondant à une inhabituelle, voire désagréable, franchise. L’emploi des termes « idiots » et « vendus » sont, pour leur part, plus intrigants. Désignent-ils les radicaux qui refusent de soutenir le mouvement (à savoir Clemenceau et Pelletan) et tous ceux qui rejoignent les rangs d’une majorité opportuniste incarnée par le gouvernement Tirard ? Ou faut-il voir, au contraire, dans ces propos une sévère mise en garde contre les « idiots » et les « vendus » au sein même du mouvement boulangiste ? Si sa découverte des liens monarchistes, par l’intermédiaire de Dillon, s’avère encore improbable, celle avec les jérômistes, par l’intermédiaire de Thiébaud, reste quant à elle plausible].
    Mais ce n’est point avec nos passions personnelles qu’il faut juger un fait de cette nature c’est avec l’opinion publique. Elle est double : il y a celle des gens qui font métier de politique et puis il y a celle du pays. Il n’est pas douteux que vos 54 000 voix ne vous aient beaucoup servi auprès de la première. Vous me direz que c’était chose faite d’avance et vous avez raison. Cependant vous redeveniez possible actuellement, et parlementairement parlant, et cet événement va être bien exploité, et exploité auprès de gens qui ne demandent qu’à vous lâcher, vous savez bien de qui je parle [De l’autre côté de l’échiquier, Laguerre perçoit parfaitement le nouveau rapport de force issu du scandale des décorations. L’état-major radical, après une ultime et vaine combinaison Boulanger lors des « nuits historiques », prend définitivement ses distances avec ce dernier au lendemain de l’élection du président Sadi Carnot. Le danger Ferry écarté, plus rien ne justifie l’hypothèse Boulanger au ministère de la Guerre, et la raison reprend ses droits au sein de l’état-major radical. Saisissant l’occasion, les opportunistes y trouvent un nouvel argument pour dénoncer, une fois de plus, l’inconscience des radicaux qui ont placé leur « créature » à la tête du ministère de la Guerre et ainsi favorisé le rapprochement entre radicalisme et césarisme. Le retour du Général sur la scène nationale, après un long silence, doit donc, selon Laguerre, prendre acte de ce nouveau contexte politique].
    Je n’ai parlé que de vous hier à la Chambre, l’impression était la même que dans cette journée de décembre dont je vous contais mardi les souvenirs, la peur de notre grand cheval noir ; ????? les lâches qui me parlaient étaient plus braves pour qu’à tout prendre et à bonne conscience le cheval noir n’apparaissait pas, tandis que l’autre fois, on apercevait déjà son portrait rue Royale entre le ministère de la Marine et le garde-meuble [La référence au « cheval noir » renvoie ici à Tunis, cheval sur lequel parade le ministre Boulanger, lors du défilé du 14 juillet 1886 à Longchamp. Les conversations autour du Général au sein de l’hémicycle restent toutefois informelles. Le JORF ne mentionne aucune interpellation du député Laguerre concernant ces élections. De même, la question Boulanger n’est pas évoquée à la Chambre avant la séance du 5 mars, lors de la discussion du budget de l’exercice 1888. Laguerre n’en reste pas moins particulièrement influent et tente de rassurer les radicaux pour obtenir, à défaut de leur approbation, au moins leur neutralité].
    Voilà pour le monde parlementaire mon impression. Au point de vue de l’opinion publique, il n’est pas douteux que la manifestation soit utile.
    On semblait nous oublier, les intéressés le chabandaient. Et vous apparaissez plus grand que jamais, plus aimé plus acclamé au temps de notre puissance effective.
    Des choses m’ennuient cependant : d’abord Thiébaud insuffisant bien plus compromettant, bavard et peut être, permettez-moi cet affectueux avis, pas dévoué en termes assez énergiques (vous auriez eu autant de voix et elles auraient gagné en forme et en impression).
    Puis j’ai peur des républicains sincères, honnêtes qui craignent le dictateur, le sabre, que sais-je, et je redoute tout individu qui peut détacher de vous les braves gens de bonne foi que l’on persuade et que l’on effraie.
    Voilà, mon cher ami, mon impression sincère ; ne voyez dans mon discours que les craintes d’un homme qui vous est aussi profondément dévoué que vous puissiez le penser, et les hésitations d’un républicain qui sait mieux que jamais le croisement de deux routes ; celle embourbée du parlementarisme et l’autre ?
    Vous marchez vers la seconde, mais j’ai la conviction que vous y servirez mieux que personne la cause de la France, de la République et de la Révolution.
    Faut-il vous redire que je suis tout à vous19 ?

    18La seconde partie de l’analyse est beaucoup plus incisive. Si Laguerre souligne les bienfaits de la popularité du Général (bien qu’il surestime encore nettement l’enracinement du mouvement), il émet cependant de sérieuses réserves quant au dévouement supposé de Thiébaud. Le député règle ici ses comptes avec un homme qu’il méprise et dont il entend réduire au plus vite l’influence grandissante auprès du Général. Que ce soit par jalousie (pour ne pas avoir été mis dans la confidence pour les élections partielles de février, voire pour la rencontre de Prangins) ou par méfiance (face à des fidélités bonapartistes trop marquées, et donc trop visibles), il met clairement en garde son destinataire sur les néfastes conséquences d’un boulangisme ambivalent. Le souvenir du Deux décembre, encore profondément ancré au sein de l’imaginaire collectif républicain, n’est jamais bien loin ; souvenir qui pourrait, à terme, réactiver et/ou attiser les craintes des « républicains sincères20 », opportunistes et radicaux qui « craignent le dictateur ».

    19Le champ lexical utilisé concilie donc habilement craintes et dévouement. Laguerre conforte sa centralité sur l’échiquier boulangiste tout en réprouvant officieusement l’initiative engagée. Peut-on y percevoir les dernières « hésitations d’un républicain » appelant à recevoir ici quelques gages quant à la véritable nature républicaine du projet boulangiste ? Une chose est certaine, son instinct politique, particulièrement affûté, ne manque pas de l’alerter quant à l’existence de nombreuses zones d’ombre à éclaircir au plus vite. Il ne faut toutefois pas compter sur Boulanger pour l’y aider. Sa réponse, quelques jours plus tard, par l’ambivalence des propos tenus, alterne mensonges, demi-vérités et contre-vérités :

    Mon cher ami, je réponds de suite à votre lettre d’hier. Vous me connaissez assez pour savoir que, si je n’ai pas désavoué d’une façon plus nette et plus formelle ce qui s’est fait pour les élections du 26 février, si je me suis contenté de dire que j’y étais absolument étranger, ce qui est la pure vérité, c’est que je ne pouvais pas me douter de l’importance qu’aurait cette manifestation sur mon nom [On peut s’étonner de cette justification puisque Boulanger avouait, dans une précédente lettre datée du 24 février, suivre avec attention cette manifestation électorale. Sa méconnaissance serait donc ici en corrélation avec le succès acquis dans les urnes, la première se justifiant au nom de la seconde].
    Vous me connaissez également assez pour savoir que jamais, pour quoi que ce soit et à quelque époque que ce soit, je ne ferai d’alliance avec les ennemis de la République. Il me semble que pendant mon séjour au ministère, j’ai saisi toutes les occasions de fixer la Chambre à cet égard.
    Je ne m’explique donc pas du tout l’émoi causé par les résultats du 26 février. Et je crois que ce sont tout simplement les idées patriotiques qui se sont différenciées sur mon nom [Boulanger omet bien évidemment de rappeler ses rapprochements avec les monarchistes Mackau et de Martimprey lors des « nuits historiques », tout comme celui prévu, le surlendemain, le 5 mars, à nouveau avec Mackau, cette fois chez Le Hérissé. Il occulte également son entretien de Prangins, le 2 janvier 1888, avec le prince Jérôme. La lettre n’étant pas codée, il ne pouvait qu’adopter cette posture. De plus, le but ici n’est-il pas d’apaiser les craintes et les soupçons d’un Laguerre décidément bien vigilant ?].
    Mais je suis parfaitement de votre avis, de celui de Laisant et de Le Hérissé ; et je comprends qu’il faut maintenant mettre un terme à tout cela – aussi dès ce matin, et avant votre lettre reçue, j’ai écrit au ministre en lui disant nettement que je désire rester soldat et qu’il me serait très pénible de voir des suffrages s’égarer encore sur mon nom – je lui demande donc de publier ma lettre, surtout après des démarches faites auprès de moi en vue des élections du mois présent. Je pense qu’il le fera. Je vous prie de bien garder cette lettre pour vous, pour Laisant et Le Hérissé. Le ministre pourrait être froissé de savoir que l’on connaît le fait avant qu’il ait pris la décision. Je pense qu’il me sera permis d’aller bientôt à Paris, et je ne manquerai pas d’aller vous serrer la main et causer avec vous – À bientôt donc, mon cher ami. Et une bien cordiale et bien affectueuse poignée de main. Général Boulanger. Ce que vous dites de T. ne m’étonne nullement21 [Passage très intéressant qui sous-entend que Laisant et Le Hérissé n’étaient pas dans la confidence ; preuve une nouvelle fois que Boulanger sait parfaitement compartimenter les informations au sein de son état-major. Rassurer et apaiser les craintes émises par l’aile radicale du boulangisme, tel semble l’objectif de cette lettre. Particulièrement assassine, la dernière ligne annonce toutefois la disgrâce de Thiébaud22].

    20Ce dernier temporairement mis hors-jeu, Laguerre récupère tout naturellement son crédit auprès d’un Boulanger bien plus inquiet qu’il n’y paraît face à la tournure prise par les événements. Les nombreux télégrammes envoyés par le député (neuf pour la seule journée du 9 mars), tout comme leur rencontre officieuse la veille sur Paris, échouent à l’apaiser. La sidération du Général est donc totale lorsque, la semaine suivante, il apprend sa mise en non-activité par retrait d’emploi pour faute à la discipline.

    Le Comité républicain de protestation nationale ou le « Comité Laguerre »

    21Si Laguerre tente, par tous les moyens, de rassurer Boulanger, il n’apaise cependant que très partiellement les craintes d’un général nullement prêt à renoncer à sa carrière militaire. Essentiellement politique, leur relation n’est toutefois pas dénuée de réelles marques d’amitié. De retour dans la capitale, le lendemain même (le 10 mars), au chevet de sa maîtresse Marguerite de Bonnemain23, Boulanger profite de l’occasion pour consulter son état-major et organiser la riposte. Sur les conseils avisés de Laguerre, ce dernier parfaitement conscient de la précipitation des événements et des filatures policières en cours, le Général rédige immédiatement un démenti face aux accusations portées contre lui et renforce son image de martyr auprès de l’opinion publique. La manœuvre répond ainsi à un double objectif : susciter la compassion envers un époux dévoué à une « femme fort malade et alitée » et entretenir un sentiment d’indignation face au traitement réservé à un général républicain aux états de services jugés exemplaires. Dans cette optique, Laguerre distille savamment une pseudo-correspondance privée remaniée pour la circonstance. Il envoie, lui-même, une copie du télégramme aux principales rédactions parisiennes, y compris à celles qui lui sont le plus hostiles. Habilement relayée par ses partisans, la propagande boulangiste l’est tout autant par ses détracteurs qui craignent une popularité décuplée.

    22Porté par La Cocarde de Georges de La Bruyère (quotidien fondé quelques jours auparavant), L’Intransigeant de Rochefort, La Lanterne de Mayer et La France de Charles Lalou, la pensée boulangiste se dote donc d’une structure officielle dénommée Comité républicain de protestation nationale. Annoncé le 18 mars par voie de presse, le comité fut élaboré deux jours auparavant au domicile de Laguerre, faubourg Saint-Honoré, en présence de Le Hérissé, Laisant, Laur et Rochefort. Ces derniers mènent ainsi, en coulisses, une vaste opération de séduction au sein du Palais-Bourbon, destinée à recueillir plusieurs adhésions24. Les réunions informelles, tenues chez Laguerre et Rochefort, achèvent « d’étudier les moyens pratiques de porter immédiatement devant le suffrage universel la question boulangiste25 ». En l’absence de Boulanger, retenu par ses obligations à Clermont-Ferrand, le député du Vaucluse s’impose, aux côtés de Dillon, comme l’un des principaux instigateurs des « plans » du comité. L’officialisation de la candidature Boulanger en vue des élections partielles prévues dans les Bouches-du-Rhône et l’Aisne lance ainsi la campagne plébiscitaire. En réalité rarement réuni (tout au plus deux fois au domicile du député), le Comité républicain de protestation nationale est vite renommé par la presse « Comité Laguerre26 » et devient, malgré la présence furtive de Boulanger, le centre névralgique du boulangisme. La première réunion accueille près d’une quarantaine de convives afin de définir les modalités de l’engagement dans la lutte électorale. S’il n’assiste à pas à la réunion, Boulanger reste toutefois parfaitement informé des tractations en cours.

    23Porte-parole du mouvement auprès de la Chambre, Laguerre entend également mettre à profit sa brillante éloquence pour justifier et surtout crédibiliser la cause du Général. Comme il l’avait fait, quelques années auparavant pour Decazeville, le député saisit l’occasion offerte par la longue interpellation de Cassagnac, le 20 mars 1888. Initialement interpellé au sujet des motifs qui ont poussé le gouvernement à mettre Boulanger en non-activité, le président du Conseil, Tirard, sous le feu de plus d’une heure trente de discussions animées par l’éloquent député bonapartiste et des réactions qui s’en suivent, doit dorénavant faire face à l’intrépidité de Laguerre. Dénonçant les « fables du gouvernement », ce dernier démontre méthodiquement tant l’iniquité du traitement réservé au Général que la « fantasmagorie » entretenue par la publication de certaines dépêches chiffrées. Mettant à profit la publicité des débats dans la presse, il conforte ainsi le statut de « martyr » endossé par l’ancien ministre de la Guerre et se lance du haut de la tribune dans une vibrante lecture de la lettre rédigée par Boulanger quelques jours auparavant. Tels les rostres dans la Rome antique, la tribune de la Chambre se transforme en tribune aux harangues toute entière vouée, pendant une courte séquence, à diffuser la complainte du Général.

    24Pourtant, loin d’être acquise à sa cause, l’assemblée n’entend pas ménager l’orateur. Malgré son éloquence et sa rhétorique, les interruptions sont nombreuses. L’opération de séduction tourne rapidement à l’épreuve de force. Face à l’hostilité croissante de son auditoire, Laguerre persiste et n’hésite pas à recourir au mensonge. Allant jusqu’à contester l’existence même d’une quelconque forme de codage de sa correspondance et préférant dénoncer la surveillance policière dont il est l’objet, le député s’en prend nommément au ministre de l’Intérieur Ferdinand Sarrien et, avant lui, à son prédécesseur Armand Fallières. De même, la passe d’armes avec l’ancien président du Conseil, Rouvier, s’inscrit pleinement dans la tradition des joutes parlementaires. Au premier (Laguerre) réfutant tout cachetage particulier des lettres du Général (machine qu’il a pourtant lui-même apportée à Boulanger) répond le second (Rouvier) s’insurgeant contre « toute ouverture de lettres personnelles » (directives qu’il a pourtant données aux services de surveillance). La tension monte rapidement au sein de l’hémicycle. Malgré les injonctions de quitter la tribune, seul contre tous, « Éloquent Laguerre » résiste : « Vous aurez beau crier aux voix, cela ne me fera pas descendre de la tribune ». Mettant à profit ses facultés de débatteur, il adopte donc une stratégie en deux temps : rappeler les mérites du héros pour mieux dénoncer son martyr.

    25Ses louanges envers le « héros républicain » s’appuient sur l’énumération des mérites, militaires comme politiques, de l’ancien ministre de la Guerre. Cherchant l’appui de l’Extrême gauche, Laguerre sollicite habilement l’approbation de Clemenceau. Peine perdue pourtant, le chef des radicaux ne semble nullement enclin à rompre son silence parlementaire, déjà engagé depuis quelques mois. De l’adoption du fusil Lebel à l’affaire Schnaebelé, en passant par le scandale des décorations, l’orateur s’évertue avec panache à redorer le blason d’un conspué de la République.

    26Succède la seconde phase, celle du martyr républicain. La sémantique du complot est maintenant omniprésente : « les agents sont revenus », « la tentative faite pendant la nuit de lui voler ses papiers restés à Clermont27 », « la fausse lettre du duc d’Aumale », « une campagne de persécution », « les conspirations », un « général calomnié, bafoué, diffamé ». Laguerre lui-même, revenant brièvement sur son vote contre le ministère Goblet en mai 1887 (entraînant la chute de ce dernier), se présente, à son tour, comme une victime collatérale d’une vaste machination gouvernementale approuvée par les forces de droite.

    27Passé maître dans l’art de l’improvisation et de la théâtralisation, il entretient méthodiquement la confusion entre discours politique et plaidoirie judiciaire. Député et avocat de la défense ne font plus qu’un. L’intervention alterne ainsi séduction et intimidation. Le recours à l’insulte, bien qu’exceptionnel, n’est pas exclu. Revenant sur les accusations portées durant l’automne 1887 par l’ancien ministre de la Guerre, le général Ferron, quant à l’utilisation des fonds secrets par le ministre Boulanger, Laguerre ne retient désormais plus ses coups et, à défaut d’obtenir le soutien de l’état-major radical, il entend mettre les radicaux devant leurs responsabilités. La manœuvre laisse pantois les principaux intéressés et oblige Clemenceau à sortir de son silence en mettant implicitement en garde Laguerre :

    Il faut que tout homme qui manque à la discipline soit puni, qu’il soit général ou simple soldat. (Très bien ! Très bien !) […] Si j’ai bien compris le discours de l’honorable M. Laguerre, il est de ceux qui approuvent la doctrine que j’apporte en ce moment à la tribune. S’il n’y avait qu’un fait de cette nature à juger, en vérité je pense que la discussion n’aurait pas été aussi longue ; mais il y a une situation politique qui s’est greffée sur l’incident dont on vient de parler […] Les personnalités, contrairement aux apparences, ne jouent là qu’un rôle très secondaire, elles ne sont que l’instrument inconscient d’une fatalité supérieure qui entraîne notre malheureux pays, comme elle l’a entraîné à certaines heures de notre histoire28.

    28Le bilan de l’intervention s’avère finalement mitigé. Si Laguerre s’évertue à gagner du temps et à relayer la théorie du complot politique, ses manœuvres ne trompent personne. Le jour même, 51 députés de l’Extrême gauche, dans une déclaration commune publiée par La Justice, prennent officiellement position contre la candidature Boulanger et adjurent « tous les bons citoyens de se refuser à une manifestation dangereuse, au nom des traditions et des principes de la démocratie, dans l’intérêt de la République et de la Patrie29 ».

    29Enfin, si Boulanger le « remercie de tout cœur30 » pour son discours et pour son investissement au sein du comité, force est de constater que les autres députés boulangistes ont brillé par leur absence. Seuls Laisant et Pierre-Arsène Duguyot s’autorisent quelques brèves interruptions et soutiennent du bout des lèvres leur camarade. Faut-il y entrevoir les premières hésitations d’une coalition boulangiste décidément bien hétéroclite ? On peut tout autant s’étonner de l’étrange silence d’une Extrême gauche qui, hormis Clemenceau, s’interdit de prendre part au débat, tel Goblet allant jusqu’à refuser la parole qu’il avait pourtant sollicitée, ou encore Pichon préférant dénoncer les procédés peu scrupuleux employés par les opportunistes. Les doutes se dissipent cependant très vite avec la mise en œuvre de la campagne plébiscitaire du Général.

    Laguerre et la campagne plébiscitaire : « se jeter à l’assaut de la forteresse parlementaire »

    30Dans l’attente de la traduction du Général devant une commission d’enquête, Laguerre se montre d’une extrême prudence et lui recommande une prise de distance nécessaire avec la scène politique. Il peine cependant à contenir les ambitions débordantes et l’orgueil d’un Boulanger charmé par les perspectives électorales promises par Thiébaud. De même, suite à l’échec des tractations menées avec les radicaux de l’Aisne, tous les prétextes semblent bons pour tenter de rallier Laguerre à sa stratégie plébiscitaire.

    31Les résultats électoraux permettent de dresser un double constat. Le premier réside dans la capacité du Général à rassembler sous sa bannière tous les électeurs hostiles à l’opportunisme, notamment dans l’Aisne31 : les radicaux et les socialistes dans les villes, les conservateurs dans les campagnes. Le second annonce, pour sa part, l’imminente rupture avec le mouvement radical. L’heure du choix est venue et Laguerre – comme les députés radicaux du comité – en prend acte. La défaite symbolique dans les Bouches-du-Rhône, face au radical Félix Pyat32, comme la mise à la retraite de Boulanger quelques jours plus tard, pousse ainsi l’ambitieux député à s’investir plus activement dans les campagnes électorales à venir. Toutefois, comme les autres radicaux du comité – dorénavant réuni avenue Hoche chez Lalou, directeur de La France – il maintient son hostilité à toute « politique plébiscitaire » et se prononce uniquement en faveur de la candidature dans le Nord. Si officiellement, en raison de « candidatures républicaines posées et acceptées », Boulanger refuse de « se mettre en travers » et de « diviser les voix radicales33 », Laguerre y entrevoit, pour sa part, une occasion inespérée de redorer le blason républicain du Comité républicain de protestation nationale. À la conquête des votes radicaux et socialistes, il dément ainsi toute collusion avec les conservateurs et se désolidarise de la campagne menée en Dordogne par Thiébaud. Comme Rochefort et Arthur Meyer se plaisent à le rappeler, Thiébaud n’appartient nullement au comité et agit de son propre chef. Pourtant, face au refus de Boulanger de recourir aux avances proposées par Rochefort et Laguerre, comment ces derniers ne pouvaient-ils pas songer à l’existence d’autres alternatives de financement ? L’organisation de la campagne en Dordogne est donc laissée à Thiébaud ; celle dans le Nord, prévue la semaine suivante, à Laguerre.

    32Une vaste tournée dans le Nord est ainsi organisée34. Au cœur d’un département passé à droite en 1885, mais où les élections partielles de 1886 et 1887 ont révélé l’évolution de l’opinion en faveur de la République, Laguerre, avec le soutien de Basly et de son réseau local d’élus et de chambres syndicales, entend s’adresser aux 150 000 ouvriers des industries textiles, minières et sidérurgiques. Le Nord républicain, dirigé par Basly et Hugues, refuse ainsi de soutenir la candidature de Paul Foucart, opportuniste, et se met au service de la cause boulangiste.

    33Accompagné par Le Hérissé et Vergoin, Laguerre entame sa tournée, dès le 6 avril, par la ville de Dunkerque, seule ville du département dont le délégué au congrès électoral de Lille s’est déclaré partisan de la candidature Boulanger. Conscient que la pédagogie est l’art de la répétition, les mots d’ordre du boulangisme sont ainsi martelés devant une foule de plus de 2 000 spectateurs : relèvement national, service militaire obligatoire pour tous, révision de la Constitution et dissolution de la Chambre. Laur se lance, pour sa part, dans un débat contradictoire à Haumont, face à Maxime Lecomte (député républicain opportuniste) et Charles Simon (directeur du Petit Nord). Derrière l’apparente unité du Comité républicain de protestation nationale, se dessinent pourtant des rivalités latentes et des stratégies parfois contradictoires, notamment aux sujets de l’implication, ou non, de Boulanger dans la campagne et de l’éventuelle adoption d’un programme.

    34Concernant le premier point, Laguerre ne fait pas mystère de ses opinions et sollicite activement la participation du Général à la tournée électorale prévue dans le Nord… mais se heurte à son refus catégorique, huit jours plus tard.

    35Quant au second point, les divergences d’opinions et les discussions houleuses trahissent de réels désaccords. Partisans d’un programme « très radical », Laguerre et Mayer entendent s’appuyer sur toutes les revendications pouvant servir de « plate-forme radicale » : de l’impôt sur le revenu à la séparation de l’Église et de l’État. Le mouvement ne peut donc uniquement se fédérer sur le seul nom de Boulanger. À l’inverse, Boulanger se refuse à toute adoption d’un quelconque programme pouvant le confronter à ses actes. Conscient du caractère polymorphe de son mouvement et de l’antagonisme de ses soutiens (bonapartistes, monarchistes, radicaux et socialistes), il comprend, mieux que personne, son étroite marge de manœuvre quant à la satisfaction d’intérêts politiques éminemment incompatibles.

    36La proclamation adressée aux électeurs du Nord privilégie donc les thèmes fédérateurs du patriotisme, de l’antiparlementarisme et de la révision, pour mieux occulter toute référence au républicanisme. Suscitant finalement la colère du chef, l’insistance de Laguerre souligne l’un des traits fondamentaux du comité, à savoir l’absence d’un programme précis (restreint à un révisionnisme primaire) et la stérilité des rares débats qui sont finalement tranchés par le président (Boulanger) et son trésorier (Dillon).

    37Ses talents d’orateur sont également mis à rude épreuve lors d’une conférence donnée au théâtre de Valenciennes, le 7 avril 1888. Accompagné de Laur, Rochefort et Vergoin, Laguerre subit les foudres d’une assemblée profondément hostile, animée par un candidat opportuniste, Paul Foucart (riche avocat de Valenciennes), réclamant vainement et bruyamment la présence de son principal contradicteur, le général Boulanger. Si les réunions se suivent et se ressemblent, celle-ci est pourtant présentée par la presse locale comme un véritable « baptême du feu ». L’absence du Général oblige donc Laguerre à braver, seul, une foule sceptique.

    38Bénéficiant du soutien d’une partie des radicaux et de la bienveillante neutralité de la droite conservatrice, Boulanger est finalement triomphalement élu le 15 avril35.

    39Malgré certains désaccords sur la forme, Laguerre conforte, indéniablement, son influence grandissante sur Boulanger, limitant toujours plus celle de Thiébaud et contrariant celle de Dillon. Boulanger, pour sa part, resté en retrait de la lutte électorale et feignant la modestie et la patience, peine à dissimuler son émotion et aspire ardemment à sa première intervention devant la Chambre, prévue le 19 avril.

    40Malgré ce triomphe électoral, deux réserves peuvent être émises quant à la réelle nature des relations entretenues par le Général et son principal lieutenant. La première consiste à rappeler que si Laguerre occupe une position éminemment recherchée au sein de la hiérarchie boulangiste, son influence se heurte encore, bien souvent, au tempérament et aux improvisations d’un homme qui manque de hauteur de vue et de finesse. L’art de l’improvisation, pourtant fréquemment usé par l’avocat dans les prétoires et par le député à la Chambre, pose ici la question du rôle que lui confère Boulanger : Laguerre est-il réellement mis dans la confidence ? S’il appartient indiscutablement au premier cercle de confiance, les véritables ambitions du Général semblent encore lui échapper (ce qui n’est nullement surprenant, car Boulanger lui-même les redéfinit entre sa première rencontre avec Mackau, durant les « nuits historiques », et sa seconde en mars 1888). L’objectif de Laguerre est donc clair : se passer dorénavant de tout intermédiaire alors que trois pôles antagonistes animent le CRN : Dillon, Laguerre (soutenu par Naquet et consorts) et enfin Déroulède, qui travaillent chacun pour soi, se surveillent et se combattent à couvert.

    41La seconde réserve appelle donc à s’interroger sur son degré de complicité quant aux rapprochements politiques en cours. Il semble raisonnable de penser que sa finesse d’esprit et sa connaissance des pratiques électorales le mettent, dès le printemps 1888, sur la piste d’un rapprochement avec les bonapartistes et les monarchistes. Il est trop intelligent pour croire que l’argent vient seulement des admirateurs, comme Boulanger l’affirme à Chincholle36, et que l’absence de candidats de droite soit fortuite. Le soutien des bonapartistes lors de l’élection du 8 avril en Dordogne, par l’intermédiaire de Thiébaud, comme la neutralité des monarchistes lors de l’élection du 15 avril dans le Nord, sans oublier les 125 000 francs versés par le banquier Maurice de Hirsch à la caisse boulangiste, ne peuvent qu’alimenter ses soupçons.

    42S’il n’en a effectivement confirmation qu’à la fin de l’année 1888, Laguerre comprend très vite que la donne politique a changé. L’ambiguïté de son positionnement vis-à-vis de ses anciens partenaires devient de plus en plus intenable et nécessite une clarification à laquelle il ne s’était pas forcément préparé.

    B) Laguerre à la croisée des chemins politiques

    La trajectoire radicale : amitiés brisées et rancœurs politiques

    43Comme il a déjà été vu, la question Boulanger, à défaut d’être encore véritablement clivante, suscite cependant un vif débat au sein des radicaux. Tirant les leçons de leur inconscience collective lors des « nuits historiques », les principaux ténors perçoivent cette fois avec lucidité, mais aussi avec fatalisme, l’impasse politique dans laquelle ils se trouvent. D’un côté, reconnaître officiellement le caractère plébiscitaire du boulangisme revient à acter leur pleine et entière responsabilité dans ce processus (et corroborer ainsi les accusations lancées par les opportunistes), de l’autre soutenir le mouvement du Général signifie se fourvoyer dans une périlleuse aventure politique. La candidature Boulanger lors des partielles de février avait éveillé leurs soupçons, mais la caution apportée par certaines figures radicales les avait momentanément apaisés. A priori inéluctable, la rupture de Laguerre avec sa famille politique est-elle pour autant brutale et irréversible ?

    44La question des « nuits historiques » offre un intéressant angle d’étude pour analyser les relations entre Laguerre et le mouvement radical. Deux séquences distinctes marquent ainsi une profonde recomposition du champ politique laguerrien. La première (fin février-fin avril 1888) débute sur une tentative d’arrangement visant à la conciliation, tandis que la seconde (dès le mois de mai 1888) se caractérise par un processus d’intimidation aboutissant à l’exclusion.

    45Souvent critiqué, parfois méprisé37 pour ses traits de caractère comme pour ses pratiques politiques, Laguerre n’en reste pas moins, en ce début d’année 1888, une pièce maîtresse de la famille radicale. Si certains ne sont pas dupes de ses manœuvres, l’heure de la division n’est cependant pas encore venue. Ainsi, nommément mis en cause par les révélations d’un obscur correspondant de L’Indépendant rémois, réduits au rang de « comploteurs césaristes38 » au service d’une dictature sous l’égide du Général, Laguerre et Laisant peuvent compter sur l’entier soutien de La Justice. Face à ces accusations jugées fallacieuses, Camille Dreyfus, directeur de La Nation, lui aussi mis en cause, ne peut que le soutenir et démentir toute réunion tenue à son domicile. L’ampleur de la polémique oblige toutefois Laguerre à publier un second démenti :

    Je ne puis laisser passer sans une protestation nouvelle les erreurs de votre correspondant parlementaire […] Vous dites que des députés et des journalistes radicaux [Habile tentative de rendre collective une accusation initialement individuelle. Les députés radicaux étaient réduits, d’après l’article, au rang de simples observateurs et Clemenceau lui-même s’y serait opposé mettant finalement le projet en échec] ont proposé « de mettre le général Boulanger à la tête des faubourgs pour envahir l’Élysée dans le cas où M. Jules Ferry serait élu ». J’affirme que c’est là une calomnie [L’éventualité a été, en réalité, brièvement abordée, sous la forme d’une cynique dérobade, lors de la seconde « nuit historique » chez Laguerre, en présence d’un Général impassible devant l’idée de cantonner l’armée dans les casernes et d’un Clemenceau préférant pour sa part, face à la tournure prise par la conversation, rejoindre au plus vite la cuisine en compagnie de Marguerite Durand39] et je mets votre correspondant au défi de le prouver40.

    46La situation est bien différente, quelques mois plus tard, à l’automne 1888, lorsqu’une nouvelle évocation de ces conciliabules, cette fois sous la plume d’Arthur Ranc, laisse entrevoir le nouveau rapport de force politique induit par la percée électorale boulangiste durant l’été41. Conjuguant avec grande habileté l’emploi d’un conditionnel hypothétique, une ironie à peine contenue et un cynisme ravageur, l’auteur dissèque la récente entrevue accordée par le député Laguerre à la presse vauclusienne :

    Ce qu’il y a de vraiment délicieux chez les boulangistes, c’est la bonne grâce avec laquelle ils nous exposent leurs desseins et nous préviennent des procédés qu’ils comptent employer.
    — Que ferez-vous si le Sénat résiste ? Demandait à M. Laguerre un journaliste naïf.
    — Rien de plus simple, aurait répondu M. Laguerre, un jour l’on oubliera d’envoyer au Luxembourg le bataillon de gardes.
    Et voilà le Sénat par les fenêtres.
    Je sais bien que le journal de M. Laguerre nie le propos et affirme que l’interlocuteur du député du Vaucluse a mal entendu.
    Soit ; je ne me permettrai pas de douter de la parole de M. Laguerre. La phrase était pourtant vraisemblable, car elle ressemblait terriblement à un autre mot qui a été prononcé, celui-là, par le « général lui-même » dans une nuit fameuse, une nuit qui deviendra historique dès que l’histoire en aura été publiée.
    — Et l’armée ? Disait quelqu’un.
    — Bah ! Dis tranquillement M. Boulanger, l’armée restera dans ses casernes42.

    47Saisissant l’occasion, La République française de Reinach exige la confession des principaux protagonistes. Dans cette perspective, Camille Dreyfus, jadis ardent défenseur de l’unité radicale et soutien de Laguerre, se livre cette fois, malgré lui (?), à d’amples révélations auprès du quotidien conservateur L’Événement. Les propos tenus lors de la seconde nuit chez Laguerre n’en finissent pas de convaincre les antiboulangistes du bien-fondé de leur combat et de leur nécessaire unité au sein d’une nouvelle concentration républicaine. La conclusion de l’article est sans appel : « Aujourd’hui, les temps sont changés, Boulanger a démasqué ses batteries ; la phrase imprudente prononcée par lui il y a un an, et recueillie par les oreilles attentives est l’objet de commentaires que je n’ai pas à apprécier ici. On devait s’y attendre43 ». C’est toutefois sans compter sur l’habile rhétorique d’un Laguerre qui, ne réfutant nullement l’existence des réunions, préfère s’attaquer à la véracité des propos tenus. Retournant aisément l’argument contre son adversaire, il y voit, au contraire, une nouvelle preuve de ses convictions radicales toutes entières vouées à combattre le principal ennemi de la République démocratique et sociale, Jules Ferry.

    48Loin d’être le monopole des antiboulangistes, le processus de condamnation se retrouve également sous la plume de Laguerre qui ne pardonne pas à ses anciens amis (notamment à Camille Dreyfus), dorénavant « déshonorés », leur manquement à la parole (de ne pas révéler la teneur de ces réunions). Paradoxalement, quelques mois plus tard, durant le printemps 1889, Reinach en appelle cette fois à une compassion vis-à-vis de boulangistes désabusés suite à la fuite de leur chef. Une dernière main tendue s’esquisse, même si elle n’inclut aucune forme de pardon.

    49Loin de s’exclure l’une l’autre, les phases de conciliation et de condamnation s’interpénètrent durant cette longue année boulangiste. En tout état de cause, le réseau d’amitié de Laguerre ne peut dorénavant que se recomposer et prendre ses distances avec ses camarades radicaux, notamment avec Pelletan, Pichon et Millerand.

    50Cependant, à en croire Pelletan, tout n’est pas encore, au lendemain du 26 février. Si l’auteur condamne sévèrement « les aventuriers de l’entourage du Général », les blâmes adressés se veulent encore discrets et visent davantage à un retour à l’unité radicale44.

    Si aucun nom n’est expressément mentionné, la mise en garde est clairement adressée à Laguerre. Les craintes de Pelletan se concrétisent au lendemain du 20 mars, lorsque celui-ci se rend à la tribune de la Chambre afin de défendre la cause de Boulanger. Lui reconnaissant « un très habile et très éloquent plaidoyer de cour d’assises » aspirant à son acquittement devant « les procédés injustifiables employés à l’égard de Boulanger », Pelletan y perçoit surtout l’aboutissement de basses manœuvres politiques contribuant au plébiscite du Général. Recyclé à des fins de propagande républicaine, le souvenir du Deux décembre est ainsi repris par les radicaux pour dénoncer la vaste conspiration menée par les césaristes. Toutefois, s’il dénonce avec ironie le rapprochement entre Boulanger et Laguerre, Pelletan ose encore parier sur une « amitié aveugle45 » et espère une prise de conscience tardive de la part de ce dernier.

    Enfin, à l’annonce du déplacement de Laguerre à Marseille en vue des élections partielles des Bouches-du-Rhône, Pelletan, membre de la rédaction du Petit Provençal – journal ouvertement boulangiste – réitère son irrémédiable opposition aux manœuvres boulangistes et démissionne avec fracas de son poste.

    Laguerre est ainsi clairement identifié comme la personnalité radicale la plus importante et surtout la plus redoutable du camp boulangiste.

    51Pichon émet lui aussi ses premières craintes lors des campagnes électorales de Dordogne et du Nord. S’il s’attaque à Boulanger dénué de tout programme, se dérobant face au débat, l’auteur peine pourtant à prendre la pleine mesure de la césure boulangiste et assimile encore le comportement des députés radicaux frondeurs à un simple égarement46. Son raisonnement se heurte ainsi à une inexorable interrogation : comment expliquer une telle compromission dans une entreprise rassemblant des forces antagonistes, avec d’un côté les soutiens bonapartistes apportés par l’intermédiaire de Thiébaud, et de l’autre les convictions radicales de Laguerre ? C’est, en réalité, sans compter sur l’extrême malléabilité du socle boulangiste.

    52Millerand hésite également à s’en prendre à ses compagnons égarés et préfère, lui aussi, s’attaquer au boulangisme47. Forgée par une camaraderie, l’amitié entre Laguerre et lui entremêle de nombreuses ramifications déjà évoquées. Tout comme Pichon et Pelletan avant lui, Millerand peine à comprendre l’engagement boulangiste de son camarade.

    53L’exclusion, le 19 avril, du groupe d’Extrême gauche des membres appartenant au Comité républicain de protestation nationale, durcit le ton (même si, comme le prouvent les tentatives de médiation opérées par le député du Gard Desmons, le dialogue reste encore, pour le moment, ouvert). Ainsi, face à la proclamation solennelle du comité, rédigée sous l’égide de Laguerre, se défendant de « toute pensée de césarisme et de dictature » et refusant tout « régime d’hypocrisie politique » ayant valu « dix-sept années de monarchie constitutionnelle sous le nom de République, dix-sept années de déceptions, dix-sept années de promesses toujours faites, jamais tenues48 », se dressent les républicains qui se méfient du spectre césariste. Stigmatisant leur « piteuse plaidoirie » de « condamnés49 », Pichon dit sa déception et son amertume à l’égard de ses anciens camarades ; ceux-ci n’étant peut-être pas aussi égarés qu’il ne le pense.

    54De son côté, l’état-major boulangiste prend acte de cette rupture parlementaire et en fait la première étape d’une institutionnalisation du mouvement boulangiste. L’autonomie politique acquise, du moins le pense-t-il (à défaut de connaître la véritable ampleur de la dépendance financière vis-à-vis des fonds monarchistes), le Comité républicain de protestation de nationale opère sa mue en Comité républicain national. Si Laguerre jubile, il n’en prend.

    La trajectoire socialiste : la fin des illusions ?

    55Il convient de rappeler qu’il s’avère toujours délicat de définir les contours encore flous de la nébuleuse socialiste. Certes il est possible de distinguer quelques principaux courants autour de quelques grandes figures tel le Parti ouvrier de Guesde, les possibilistes rangés derrière Paul Brousse ou encore les blanquistes et le Comité révolutionnaire central menés par Eudes puis Édouard Vaillant. Cependant ces structures, encore embryonnaires, n’en demeurent pas moins traversées par de réelles dissensions internes quant à leur positionnement vis-à-vis du boulangisme naissant. Ainsi, aux réserves émises par un Guesde prônant une stricte neutralité, renvoyant de fait dos-à-dos boulangistes césariens et opportunistes capitalistes et oppresseurs, Lafargue, gendre de Marx, rédacteur à La Justice, sensible à l’antiparlementarisme et à l’agitation pré-révolutionnaire ambiants, adopte une attitude plus ambiguë et surtout bien plus conciliante. Lafargue réfute toute visée dictatoriale chez lui et le perçoit davantage en catalyseur d’un profond malaise social accru par l’aveuglement des républicains, le fer de lance d’une agitation révolutionnaire en quête de justice sociale.

    56Il est également nécessaire de prendre en compte la différence d’attitude, au sein même du boulangisme, entre radicaux et socialistes. Si les premiers, à l’image de Laguerre et consorts, affichent un soutien massif et précoce au Général, les seconds le suivent « sans enthousiasme, presque honteusement, et au début avec beaucoup d’arrière-pensées50 ».

    57Dans ce contexte politique troublé, quel rôle entend jouer Laguerre au sein de la galaxie socialiste ? Au même titre qu’un Rochefort, la légitimité communarde en moins, il entend s’imposer comme le principal agent de liaison boulangiste ; à charge pour lui de sceller les alliances les plus improbables et de régler les nombreux conflits latents entre les deux forces politiques. L’arrimage des socialistes à la cause boulangiste demeure toutefois complexe. Au lendemain de son panégyrique devant la Chambre, le député, accompagné de Boulanger et de Rochefort, inaugure, dès le 21 mars, un cycle de rencontres secrètes avec Eudes, en vue d’une alliance avec le Comité révolutionnaire central. Décriée en interne par de nombreux blanquistes et davantage imposée par le sommet que véritablement soutenue par la base, cette alliance est finalement contrariée par la mort d’Eudes en août 1888. Son successeur, Vaillant, se montre, pour sa part, beaucoup plus ambigu. S’il appelle à prendre ses distances avec un mouvement qu’il juge dictatorial et césariste, il entretient toutefois « une alternance déconcertante de mises en garde contre la dictature et d’invitations cyniques à suivre le mouvement51 ». De même, Ernest Granger joue le jeu boulangiste bien qu’il s’en défende. L’hypothèse d’une alliance avec les possibilistes vole, quant à elle, instantanément en éclats face l’hostilité affichée de la fédération des travailleurs socialistes de France. Activement engagés dans la lutte contre le Général, ceux-ci fondent, le 21 avril 1888, un Comité central de propagande socialiste et antiboulangiste contre la menace « dictatoriale et plébiscitaire » du boulangisme, avant de rejoindre, un mois plus tard, les opportunistes et les radicaux au sein de l’éphémère Société des droits de l’Homme et du citoyen52.

    58Les attaques portées contre Laguerre sont, à ce titre, d’une rare violence, à l’image de celles lancées par le poète et chansonnier montmartrois Jules Jouy. Ancien collaborateur au Cri du peuple, goguettier renommé, il décide, dès avril 1888, de rejoindre les rangs antiboulangistes au sein du quotidien Le Parti ouvrier fondé par le possibiliste Jean Allemane. Profondément marqué par la Commune de Paris, aspirant au triomphe d’une République démocratique, anticléricale et sociale, il mène un combat sans relâche contre les boulangistes, au détriment d’une santé déjà très altérée par l’abus de tabac et d’absinthe. Auteur de près de 200 articles parus entre avril 1888 et juin 1889, il affectionne particulièrement la publication quotidienne d’une chanson d’actualité. Laguerre devient presque naturellement l’une de ses principales cibles dès le début de la campagne dans le Nord. Regroupées dans son deuxième recueil, Chansons de bataille, publié en 1889, pas moins de neuf chansons sont consacrées à « l’enfant de chœur du boulangisme ». Si les premières se contentent de reprendre les traits du « lieutenant de César » déjà abondamment exploités par la presse républicaine (« ambitieux », « astucieux », « arlequin », « intrigant », « soldat de scribe », « traître », « crésus »), les suivantes s’apparentent davantage à un torrent d’insultes. La profonde aversion de l’auteur pour le « socialiste de naguère » et le « renégat » le pousse, par l’utilisation d’une extrême violence verbale (« Laguerre ministre avorté, sur ta gueule de qui je pisse »), à lancer de véritables appels au meurtre (« Tous les boulangistes on les pendra ! Le cou de Laguerre on serrera »). Si sa violence n’est pas exclusivement tournée contre les boulangistes, elle est cependant l’illustration d’une ambiance politique troublée. Il en faudrait toutefois plus pour détourner les boulangistes, et plus particulièrement Laguerre, d’une alliance avec les socialistes.

    59À la recherche d’une diversification de leurs alliances, les boulangistes affichent donc, très vite, leurs vues sur une jeune, mais ô combien prometteuse formation parlementaire : le « groupe ouvrier socialiste » (rebaptisé, dès décembre 1887, « groupe des députés républicains socialistes »). Rassemblant vingt-trois députés, cette entité indépendante peine à se dégager des sphères d’influence radicale et du guesdisme. Communément dénommé sous l’épithète de radical-socialiste, appellation en réalité souvent usée à des fins électoralistes par des candidats en quête de votes ouvriers, le groupe est rapidement noyauté de l’intérieur par les ténors boulangistes. La prise en main, orchestrée en sous-main par Laguerre, offre ainsi les perspectives d’un groupe boulangiste à la Chambre. Regroupant les principaux membres du Comité républicain de protestation nationale, dirigé par Boyer, il reste pourtant sceptique face aux événements du mois de mars. Les élections partielles prévues dans les Bouches-du-Rhône, le 26 mars 1888, laissent de profondes cicatrices avec la candidature de l’un de ses membres, l’ancien communard Félix Pyat. À l’image d’un vassal soumis au dilemme d’une inéluctable rupture de son pacte de fidélité avec deux de ses suzerains en conflit, Laguerre doit, malgré lui, opérer un choix cornélien entre fidélité personnelle (envers le Général) et fidélité institutionnelle (envers son groupe parlementaire). Ainsi, quelques mois après les tumultueuses accusations lancées par le maçon Grégoire lors du convent de 1887, le député du Vaucluse est à nouveau rattrapé par ses engagements antagonistes. Si son choix est dicté, depuis bien longtemps déjà, par les perspectives promises par la victoire du Général, le moment de la sécession n’est toutefois pas encore venu. Laguerre cherche donc désespérément à gagner du temps. Le désistement officiel de la candidature Boulanger ne trompe toutefois personne. La « tournée patriotique » menée par le député Laur, comme les bulletins émis au nom du Général qui inondent le département et l’actif relais apporté par La Lanterne de Mayer, suscite très vite l’indignation et la sécession de certains membres qui s’estiment manipulés et floués, à l’image de son fondateur Boyer.

    60Si les événements confirment les craintes des socialistes les plus perspicaces, de Millerand à Camélinat, d’autres succombent toutefois, pendant un bref moment encore, aux sirènes boulangistes. Le député Basly appelle ainsi à soutenir la candidature Boulanger dans l’élection partielle du Nord, prévue le 15 avril, avant de finalement se rétracter. Craignant les foudres de Clemenceau ou répondant aux appels de son ami Floquet53, Basly semble entrevoir la véritable nature du pacte boulangiste. Ses relations avec Laguerre se dégradent sensiblement tout au long de l’année 1888.

    61La venue de Boulanger à la Chambre, le 4 juin 1888, pour déposer son projet de révision de la Constitution accentue la rupture entre les deux anciens camarades de lutte. Véritable pamphlet contre le parlementarisme, reprenant à son compte la rhétorique radicale, l’intervention de Boulanger suscite les foudres de l’Extrême gauche et laisse place à une brève passe d’armes entre un Général encore peu habitué à l’éloquence parlementaire et un Basly, d’habitude moqué pour la sienne, mais recevant cette fois les soutiens inattendus de certains de ses plus acharnés adversaires républicains.

    62Face à cette offense, la réponse de Laguerre ne se fait pas attendre. Revenant sur la légitimité politique et sociale de Basly, acquise dans les urnes et chez les ouvriers, Laguerre n’en oublie pas de lui adresser un discret blâme. Si le ton reste cordial, la mise en garde est perceptible. Lui reprochant, au mieux sa naïveté, au pire ses compromissions avec la majorité opportuniste, Laguerre balaie d’un revers de main les arguments antiboulangistes de son ancien compagnon de lutte pour mieux réaffirmer ses sincères convictions radicales.

    63Nullement résolu à emprunter le sentier de la pacification, amer et rancunier, Basly se rapproche de Millerand et lutte dorénavant, à ses côtés, avec fougue contre le péril boulangiste. Face aux triomphes électoraux remportés par le Général dans le Nord, en avril et en août 1888, l’homme parcourt inlassablement les terres ouvrières afin de dévoiler la supercherie boulangiste. En prise avec un puissant maillage syndical dans son terroir d’origine, le député (de la Seine) multiplie les conférences dans les bassins miniers et industriels, notamment à Lens, appelant pour les prochaines élections générales, prévues en octobre 1889, à la concentration de toutes les forces républicaines. Dans les arcanes du Palais-Bourbon, ses rares échanges avec le député du Vaucluse prennent des allures de joutes verbales.

    64S’appuyant sur la longue grève des terrassiers à Paris durant l’été 1888, Basly s’attaque au cœur même du boulangisme républicain, à savoir la question sociale. Le spectre de Decazeville est habilement réanimé pour fustiger, tant la conduite de l’ancien ministre de la Guerre que l’incompétence du député Laguerre qui, par son absentéisme au sein de la commission des mineurs (mise en place au lendemain des événements de Decazeville), serait le principal responsable de l’absence de loi sur les caisses de secours et de retraite. Bien que grossière, la provocation fait mouche.

    65La réponse de Laguerre est cette fois plus virulente et témoigne des profondes tensions politiques qui traversent le pays en cette fin d’année 1888. Le raz-de-marée boulangiste de l’été54 démontre les véritables capacités mobilisatrices du mouvement et surtout la division des républicains gouvernementaux. L’heure n’est plus à l’apaisement, mais bien à l’offensive. Dans cette optique, lassé des attaques de Basly, le tribun lui lance un défi sur ses propres terres.

    66L’affrontement entre les deux hommes, par voie de presse interposée, cristallise ainsi, pendant plus d’un mois, les tensions et les rancœurs entre d’un côté des radicaux et des socialistes presque unanimement antiboulangistes, et de l’autre un CRN en attente d’un nouveau triomphe électoral confortant son assise politique. Un débat contradictoire est finalement fixé au 18 novembre, salle de l’Ermitage, à Denain. Initialement proposé par Basly, mais finalement organisé par le comité boulangiste local, le duel politique attire près de 1500 spectateurs littéralement entassés. L’ambiance est particulièrement houleuse. Les orateurs se heurtent à un véritable tumulte de cris, de sifflets et de chansons émanant d’une foule principalement composée de mineurs, empêchant tout véritable échange. Profitant des tumultes, en réalité organisés par les troupes boulangistes, l’exercice est finalement payant pour Laguerre. Celui-ci s’impose par son calme et son éloquence face à un Basly particulièrement nerveux, hué et sifflé, peu habitué à cet exercice, obligé même de se rasseoir. La fin du débat se conclut, en apothéose, par la diffusion d’une lettre datée de 1881 dans laquelle Basly traite les mineurs de « jean-foutres ». Tous les artifices ont ainsi été utilisés pour discréditer l’ancien syndicaliste. Feignant l’ignorance et se considérant au-dessus de ces basses besognes politiques, voire s’estimant lésé par les procédés peu scrupuleux employés par ses adversaires55, Laguerre, fin stratège, réclame un nouveau débat contradictoire, toujours à Denain, le 6 décembre. Organisé cette fois par le Comité radical du Nord, le second débat se transforme néanmoins, du fait de l’absence de Basly, en véritable tribune boulangiste. L’argumentaire anti-opportuniste demeure inchangé (et ce depuis le printemps). Les charges contre l’absence de réformes, la corruption parlementaire et les intimidations du gouvernement Floquet restent légion. En outre, rappelant que le Général a opté pour le Nord, Laguerre profite de l’occasion pour laisser entrevoir une probable candidature dans le département de la Seine, en cas de place vacante, bien entendu « imposée » par le fait « qu’on lui reprocherait de ne pas affronter les suffrages de Paris56 ».

    67En définitive, bien qu’en rupture avec une grande partie de sa famille radicale-socialiste, Laguerre prône un retour au radicalisme originel, purifié de toutes ses compromissions parlementaires. Il propose ainsi un intéressant cas de figure de psychologie politique, à savoir la résilience. Sa capacité à affronter des situations difficiles démontre son art pour la navigation entre des forces politiques apparemment antagonistes. Forgé par ses nombreuses rencontres politiques et les manœuvres qui en découlent, l’homme tente, avec plus ou moins d’habileté, de concilier les revendications boulangistes qu’il porte (même si encore perméables et abstraites) avec son socle de valeurs républicaines. Deux voies s’ouvrent donc au jeune député du Vaucluse : le déni de la réalité (sa capacité de la percevoir et de la conscientiser) ou son refoulement (ne pas la dénier, mais ne rien vouloir savoir d’elle). La seconde hypothèse peut toutefois être privilégiée. Occultant pour un temps tout débat interne, et donc tout dilemme éthique qui s’en suit, Laguerre continue sa route avec fatalisme. Aux prises avec une certaine forme d’inconscience collective propre aux radicaux boulangistes, une ambition personnelle démesurée et un comportement provocateur, il cristallise sur sa personne l’archétype d’une déviance boulangiste. Face à cette mue, la presse radicale privilégie, sous la plume de l’ancien communard Louis-Adrien Lucipia57, jadis proche de Naquet, la piste médicale de ce que Freud définira, deux décennies plus tard, comme les fondements de la névrose.

    Laguerre et son fief électoral : le Vaucluse et le boulangisme

    68Malgré sa confiance affichée lors des meetings, le député du Vaucluse n’en reste pas moins, en coulisses, particulièrement préoccupé par la constitution d’une coalition républicaine antiboulangiste. Son propre fief électoral est menacé par des scissions locales. Dans cette optique, fermement décidé à reprendre la main, il annonce, dès le début du mois de mai, par voie de presse, en accord avec le cercle radical local, l’organisation d’un débat contradictoire sur « la question Boulanger » à Avignon. Initialement prévue le 3 juin, sous la présidence du sénateur Naquet, la réunion est finalement repoussée au 17 juin en raison des difficultés logistiques engendrées par les tensions locales.

    69À l’image de la Chambre des députés, la représentation parlementaire du Vaucluse, issue du radicalisme, est profondément divisée. Si Laguerre se distingue comme l’un des partisans les plus précoces du Général, les ralliements de Naquet et Saint-Martin s’avèrent plus tardifs. Le premier officialise son ralliement lors du banquet donné au Café Riche, le 27 avril 1888, en intégrant le CRN, tandis que le second, député d’Avignon, après avoir démissionné du groupe d’Extrême gauche à la Chambre, justifie son engagement boulangiste comme l’évident prolongement de son action politique en faveur de la révision des lois constitutionnelles de 1875, respectant ainsi les engagements du mandat pour lequel il a été élu dans le Vaucluse. Les deux autres députés du département restent, pour leur part, sceptiques. Michel, député de Carpentras, opte pour une stricte neutralité, tandis que Gaillard, député d’Orange, adopte un antiboulangisme intransigeant. Ses liens avec Laguerre, déjà distants, s’en trouvent d’autant plus affectés. Volontiers arrogant et provocateur, certain de sa victoire aux prochaines élections, Gaillard n’hésite pas à proposer à Mayer sa propre démission en vue d’une législative partielle qu’il serait assuré de remporter ; à charge pour le directeur de La Lanterne de payer ses frais de campagne. À l’image de leurs élus, les cercles de sociabilité du Vaucluse sont, à leur tour, particulièrement partagés, notamment dans la circonscription d’Avignon.

    70Si le cercle républicain de la cité vote, à l’unanimité des 100 membres présents, une motion de censure contre les trois élus boulangistes « inféodés à une faction dont les partisans sont, pour les quatre cinquièmes, des réactionnaires avérés58 », le cercle radical adopte, quant à lui, un positionnement beaucoup plus contrasté. Certes hostile à « toutes tentatives plébiscitaires » et soutenant « l’attitude vraiment républicaine » du gouvernement Floquet, il n’est pourtant pas exempt de débats et de luttes internes. Les vives protestations de Guigou, adjoint au maire d’Avignon, énumérant les nombreuses fautes commises par Boulanger, de « ses aumônes aux ouvriers catholiques59 » à ses manquements à la discipline, se heurtent ainsi aux sympathies boulangistes du président Eugène Rolland, proche de Saint-Martin et Naquet60. Si Guigou obtient de justesse l’adoption d’un vote de soutien en faveur gouvernement, Rolland favorise une forte abstention (19 membres sur 42). De même, si le panégyrique de Boulanger prononcé par Saint-Martin peine à convaincre les radicaux, il en est tout autrement avec les socialistes. Aux avant-postes du boulangisme, les membres du cercle socialiste, fervents partisans de la révision constitutionnelle, se déclarent « amis politiques du Général61 ». Enfin, la nouvelle majorité municipale, sous l’impulsion du nouveau maire d’Avignon, le radical Gaston Pourquery de Boisserin, réaffirme, pour sa part, son soutien inconditionnel au gouvernement Floquet. S’il se défend encore, dans un souci d’apaisement des tensions, de proclamer ouvertement ses convictions antiboulangistes, le maire y voit pourtant une formidable occasion pour mettre à mal les réseaux de clientèles des députés boulangistes, en premier lieu celui du sénateur Naquet. Le processus de délégitimation des élus boulangistes semble donc amorcé, mais se heurte encore à aux poids des relations politiques et personnelles façonnées depuis plusieurs années.

    71La propre circonscription de Laguerre n’échappe ni aux divisions ni aux luttes d’influence, d’autant plus que le député n’a pas su (ou voulu ?) au cours de son mandat, renforcer son ancrage local (voir chapitre 3). On y retrouve ainsi la même opposition binaire entre partisans et adversaires du Général. Si le cercle républicain d’Apt « accorde toute sa confiance au citoyen Floquet » et « réprouve énergiquement les agissements plébiscitaires et césariens », le cercle de l’égalité approuve, lui, le mouvement révisionniste dans le sens républicain et démocratique, même s’il « repousse tout système qui serait la négation du suffrage universel62 ». Un constat s’impose : pas plus que la capitale, le Vaucluse ne perçoit la véritable nature d’un mouvement politique aux limites encore floues que Laguerre, Naquet et Saint-Martin entendent défendre devant leur base électorale. Si les deux premiers semblent particulièrement perspicaces quant à la véritable nature du mouvement, le dernier demeure, tout comme ses électeurs, encore bercé par les promesses du Général républicain.

    72Dans ce contexte politique, le débat annoncé promet d’être houleux. Les autorités préfectorales supputent les manœuvres fantasmées de Laguerre et Saint-Martin visant qui chercheraient le soutien des bonapartistes locaux afin de faire envahir la salle et d’obtenir in extremis un vote favorable, mobilisant de ce fait l’extrême vigilance d’une partie des socialistes et des anarchistes locaux. C’est pourtant sans compter sur la présence des députés Pelletan (Bouches-du-Rhône) et Gaillard (Vaucluse). Michel quant à lui, pourtant convié par Naquet, préfère une nouvelle fois s’abstenir et refuse d’exprimer en public ses opinions.

    73Enclins, dans un premier temps, à boycotter la réunion, les cercles républicains opportunistes se ravivent et opèrent un rapprochement avec les cercles radicaux, encore hésitants, afin de contrer l’action des parlementaires boulangistes. Comme en témoignent les rapports de police, ainsi que les nombreux correspondants locaux envoyés par les groupes de presse parisiens, la réunion acquiert une dimension nationale. S’inscrivant dans un temps électoral propice à l’effervescence boulangiste (après les succès électoraux en Dordogne et dans le Nord, et surtout à la veille de l’élection partielle en Charente), le meeting regroupe près de 2 000 auditeurs et alimente de nombreux commentaires politiques. Pourtant, les illusions des parlementaires boulangistes cessent bien vite. Sous-estimant largement l’influence des élus locaux acquis au gouvernement Floquet, à commencer par le conseil municipal d’Avignon, ou surestimant leur emprise sur leurs propres clientèles locales, en particulier sur le réseau d’influence constitué depuis plus d’une décennie par le sénateur Naquet, les boulangistes se heurtent à une profonde hostilité de la foule. Souvent hués, voire insultés, ils doivent rapidement battre en retraite. Même Laguerre, pourtant rompu à l’exercice, échoue à prendre la parole. Ses tentatives sont ainsi vite interrompues par des sifflets et des cris savamment orchestrés. Empruntant allégrement au champ lexical de la trahison, la sémantique adoptée par ses contradicteurs révèle surtout l’expression d’une profonde animosité contre un député qui cristallise les rancœurs et l’amertume d’une base locale qui s’estime trompée et manipulée : « Enfant de chœur ! », « Traître ! », « Jésuite ! », « Au biberon ! », « Démission !63 ». Fait inédit depuis son affrontement avec Taxil en 1883, Laguerre, d’ordinaire si téméraire, s’incline devant les sifflets à roulette, et après une brève tirade, préfère laisser la parole à ses amis.

    74Bien qu’également appelés à la démission, Saint-Martin et Naquet, davantage en prise avec leur électorat, ne sont toutefois attaqués que pour leurs convictions boulangistes. Leur crédit local leur procure ainsi un droit de réponse légitime face à leurs contradicteurs. Devant un Laguerre inhabituellement emporté par les flots du tumulte ambiant, Naquet s’évertue à défendre le caractère républicain du boulangisme, le reconnectant en permanence aux valeurs radicales dominantes dans la circonscription ; peine toutefois perdue face à un Pelletan acclamé, bénéficiant pleinement du soutien des cercles républicains locaux et se présentant comme le champion de l’anti-boulangisme. L’état-major radical réaffirme ainsi la tutelle de la capitale sur un département jadis émancipé sous l’influence de Naquet. Si le tapage engendré, comme l’absence de motion adoptée, échoue à apaiser les rivalités, la réunion démontre cependant la superficialité de l’ancrage boulangiste en province, y compris sur les terres des principaux lieutenants du Général. La présence de Boulanger reste donc une condition sine qua non du succès, comme le démontre, le lendemain même, l’échec cuisant de la candidature Déroulède en Charente. De plus, si Laguerre s’évertue à organiser, dès le lendemain, une contre-réunion sur les terres plus accueillantes de sa circonscription d’Apt et entretient encore l’illusion d’une adhésion massive au mouvement du Général, le sort du boulangisme vauclusien demeure particulièrement préoccupant. Ses reproches adressés à son ancien compagnon Pelletan peinent à dissimuler son amertume. D’autant plus que les principales municipalités échappent aux partisans de Boulanger et l’institution d’un Comité révisionniste se fait attendre. Face à cette situation, Saint-Martin et Naquet entreprennent une vaste tournée de conférences, durant le mois de septembre 1888, particulièrement dans la circonscription de Carpentras, afin de rallier le soutien du député Michel. Laguerre, attristé, voire excédé, enjoint, à son tour, à son ami de choisir définitivement son camp. Le même député est tout autant sommé, cette fois par les antiboulangistes, de s’expliquer sur son attitude. À la croisée des chemins politiques, en rupture avec certains de ses camarades de lutte les plus proches, opérant une redéfinition de son réseau d’influence, Laguerre ne pourrait-il s’appuyer sur ses réseaux maçonniques ? Que fait finalement Michel ?

    Notes de bas de page

    1 Dillon trouve ainsi un malin plaisir à susciter l’agacement de l’ambitieux Laguerre qu’il méprise.

    2 PEYROUTON (Abel), article « M. Georges Laguerre », L’Écho de Paris, 22 juillet 1888.

    3 AJALBERT (Jean), Mémoires sur une tombe, op. cit., p. 88.

    4 BOULANGER (général Georges), Mémoires du général Boulanger, Paris, Edinger Éditeur, 1890. Bien qu’apocryphes, ces Mémoires, rédigés par deux anciens membres de la Ligue des patriotes (Édinger et Gallian), restent particulièrement bien informés. Le quatrième chapitre est consacré à Laguerre (p. 35-47).

    5 DENIS (Pierre), Le Mémorial de Sainte-Brelade, Paris, 1894. Proposant une histoire hagiographique de Boulanger, l’auteur met en exergue les compromissions politiques (avec les bonapartistes) et financières (fonds remis par les monarchistes) de Laguerre.

    6 PERREAU (Adolphe), Le Général Don Juan (étude contemporaine), Paris, M. Dreyfous, 1889, p. 153.

    7 JOLY (Bertrand), Vie de Maurice Vergoin, op. cit., p. 64 et 69.

    8 LAUR (Francis), articles « Pastels politiques. Georges Laguerre », La Guerre aux abus, 11, 18 et 25 décembre 1890.

    9 LAMOUROUX (Jules), Un an d’exil, op. cit., p. 58.

    10 NAQUET (Alfred), Temps futurs : socialisme, anarchie, Paris, P.-V. Stock éditeur, 1900, p. 10.

    11 AN, 401/AP/7, Fonds Déroulède, dossier Carlos d’Eschevannes, lettres des 25 octobre 1912 et 13 février 1913.

    12 BRETEUIL (Henri de), La Haute Société. Journal secret, op. cit., note du 10 février 1888, p. 209.

    13 CALMETTE (Gaston), article « La campagne boulangiste », Le Figaro, 28 février 1888. Entretien avec Georges Thiébaud.

    14 La campagne est un succès. Boulanger recueille, au total, plus de 54 000 voix et capte, dans certains départements, à l’exemple du Maine-et-Loire, les votes des cantons ruraux conservateurs (GARRIGUES [Jean], Le boulangisme, op. cit., p. 31).

    15 PELLETAN (Camille), article « La question Boulanger », La Justice, 8 mars 1888.

    16 MC, 3 AP, Fonds du général Boulanger, lettres adressées à Laguerre, 15 et 24 février 1888.

    17 MC, 3 AP, Fonds du général Boulanger, lettre adressée à Laguerre, fin février 1888 [probablement le 28].

    18 S’expliquant tant par l’absence de codage que par les confidences parfois dévoilées par un chef qui se plaît à entretenir les rivalités entre ses conseillers.

    19 MC, 3 AP, Fonds du général Boulanger, lettre de Laguerre adressée à Boulanger, 29 février 1888.

    20 Difficile ici de savoir si lui-même estime en faire partie ou si ces « républicains sincères » ne sont, à ses yeux, qu’une simple variable d’ajustement au service d’un projet boulangiste voué, à terme, à opérer sa mue politique.

    21 MC, 3 AP, Fonds du général Boulanger, lettre de Boulanger adressée à Laguerre, 3 mars 1888.

    22 Ce qui se confirme effectivement les mois suivants. Bien que membre du CRN, ce dernier est mis à l’écart.

    23 Victime d’une fausse couche suite à une chute survenue deux semaines auparavant.

    24 Onze députés radicaux (Borie, Brugeille, Chevillon, de Susini, Duguyot, Laur, Laisant, Laguerre, Le Hérissé, Michelin et Vergoin), trois directeurs de presse (Lalou, Mayer, Rochefort) et Déroulède souscrivent au manifeste en faveur de la candidature Boulanger, bientôt rejoints par Vacher (député de la Corrèze) et Laporte (député de la Nièvre).

    25 APP, Ba/1292, Notes sur le Mouvement Républicain Révisionniste et le Boulangisme, p. 7.

    26 Article « Boulanger et la presse », Le Temps, 19 mars 1888. Le qualificatif est initialement utilisé par le journal La Paix.

    27 Laguerre fait ici référence à une tentative (policière ?) avortée visant à voler les papiers militaires du Général. Bien que ne connaissant aucune suite judiciaire ou militaire, l’incident est présenté comme une nouvelle preuve du complot opportuniste, orchestré ici, en sous-main, par un ministre de la Guerre prêt à tous les subterfuges pour discréditer Boulanger.

    28 JORF, Débats parlementaires, Chambre des députés, séance du 20 mars 1888, p. 1100-1101.

    29 Article « Déclaration de l’Extrême-Gauche », La Justice, 20 mars 1888. On y retrouve presque tous les députés de ce groupe, intransigeants et socialistes, sauf les onze députés boulangistes (Borie, Brugueilles, Chevillon, Duguyot, Laguerre, Laisant, Laur, Le Hérissé, Michelin, de Susini et Vergoin), Hugues, et Desmons.

    30 MC, 3 AP, Fonds du général Boulanger, dépêche de Boulanger adressée à Laguerre, 21 mars 1888.

    31 Avec 45 125 voix Boulanger arrive en tête, lors du premier tour de l’élection partielle dans l’Aisne (2e circonscription de Laon), le 25 mars, devant le radical Paul Doumer (26 808 voix) et le conservateur Jacquemart (24 670 voix). Inéligible, le Général se retire et le candidat radical est finalement élu au second tour (avec 42 306 voix).

    32 Boulanger, bon dernier, obtient à peine 1 071 voix à Marseille contre 40 273 pour l’ancien communard Félix Pyat qui regroupe l’ensemble des voix radicales et socialistes.

    33 Le Temps, 30 mars 1888.

    34 Voir NÉRÉ (Jacques), Les élections Boulanger dans le département du Nord, thèse complémentaire, Université de Lille, 1959.

    35 Boulanger recueille 172 796 voix contre 75 706 pour l’opportuniste Foucart et 9 724 pour le radical Moreau.

    36 Journaliste boulangiste au Figaro pendant près de 30 ans, Charles Chincholle (1843-1902) suit avec attention toute la campagne boulangiste. Passionné par le Général mais lucide, il offre un recueil d’articles particulièrement utile pour la compréhension du mouvement.

    37 Les critiques portées contre Laguerre, de sa légendaire arrogance à ses ambitions sans limites, sont, rappelons-le, bien antérieures à l’épisode boulangiste. Il suffit de garder en mémoire les propos tenus par Clemenceau sur son lieutenant dès 1884.

    38 Lettre de Laguerre du 1er mars 1888 adressée à L’Indépendant rémois, publiée dans La Justice, 5 mars 1888.

    39 MERMEIX, Les coulisses du boulangisme, op. cit., p. 206-229.

    40 La Justice, 7 mars 1888.

    41 Répondant au défi lancé par le cabinet Floquet, Boulanger se présente à la triple élection du 19 août 1888 en Charente-Inférieure, dans la Somme et dans le Nord. Sa victoire dans les trois départements témoigne d’un véritable « raz-de-marée boulangiste ».

    42 RANC (Arthur), article « Le lendemain », Le Matin, 12 octobre 1888.

    43 CLISSON (Eugène), article « M. Boulanger et l’émeute », L’Événement, 15 octobre 1888.

    44 PELLETAN (Camille), article « La question Boulanger », La Justice, 8 mars 1888.

    45 PELLETAN (Camille), article « La journée », La Justice, 21 mars 1888.

    46 PICHON (Stephen), article « Candidat muet », La Justice, 8 avril 1888.

    47 MILLERAND (Alexandre), article « Les naïfs », La Justice, 11 avril 1888.

    48 L’Intransigeant, 22 avril 1888. Manifeste collectif rédigé par six députés (Chevillon, Duguyot, Laguerre, Laporte, de Susini et Vergoin). Y adhèrent les jours suivants sept autres élus : Desmons, Gaussorgues, Hugues, Laisant, Michelin, Théron et Turigny.

    49 PICHON (Stephen), article « Candidat muet », La Justice, 8 avril 1888.

    50 JOLY (Bertrand), Nationalistes et conservateurs, op. cit., p. 56.

    51 Bertrand JOLY nuance ainsi la neutralité politique attribuée à la figure de Vaillant par l’historiographie traditionnelle (Nationalistes et conservateurs, op. cit., p. 64-66). Voir également Gilles CANDAR, Édouard Vaillant. L’invention de la gauche, Paris, Armand Colin, 2018.

    52 Ligue fondée le 25 mai 1888 par le radical Georges Clemenceau, l’opportuniste Arthur Ranc et les socialistes Jules Joffrin et Lissagaray. La ligue regroupe toutefois davantage les républicains radicaux-socialistes. Les opportunistes lui préfèrent l’Association nationale républicaine, fondée quelques mois auparavant, en vue des célébrations du centenaire de 1789.

    53 Hypothèses privilégiées par Laguerre (cf. LAGUERRE [Georges], article « M. Basly », La Presse, 26 octobre 1888).

    54 Notamment les conséquences de la triple élection partielle du 19 août 1888 durant laquelle Boulanger est triomphalement élu en Charente-Inférieure, dans le Nord et dans la Somme.

    55 Le soir même du premier débat, les troupes boulangistes placardent dans toute la ville une proclamation de Laguerre adressée aux mineurs, dans laquelle il dénonce les atteintes à sa liberté d’expression (La Presse, 20 novembre 1888).

    56 AN, F7/15977(1), Fonds Panthéon, dossier Laguerre, rapport de police du 6 décembre 1888.

    57 LUCIPIA (Louis), article « Une maladie », Le Radical, 15 mai 1888.

    58 ADV, 1M809, rapport du préfet, daté du 31 mai 1888.

    59 ADV, 1M809, dossier de presse, feuillet Cercle radical, non daté (probablement en mai 1888).

    60 Avec la bienveillance de son président, le cercle radical d’Avignon accepte ainsi d’écouter le plaidoyer du député Saint-Martin ; ce dernier venu rassurer les militants locaux.

    61 Le Petit Méridional, 26 mai 1888.

    62 ADV, 1M809, dossier de presse, feuillet cercle républicain, non daté (probablement en mai 1888) ; feuillet cercle de l’Égalité, non daté (probablement mai 1888).

    63 ADV, 1M809, rapports de police adressés au préfet, 17 et 18 juin 1888 ; Le Petit Marseillais, 18 juin 1888.

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    1 Dillon trouve ainsi un malin plaisir à susciter l’agacement de l’ambitieux Laguerre qu’il méprise.

    2 PEYROUTON (Abel), article « M. Georges Laguerre », L’Écho de Paris, 22 juillet 1888.

    3 AJALBERT (Jean), Mémoires sur une tombe, op. cit., p. 88.

    4 BOULANGER (général Georges), Mémoires du général Boulanger, Paris, Edinger Éditeur, 1890. Bien qu’apocryphes, ces Mémoires, rédigés par deux anciens membres de la Ligue des patriotes (Édinger et Gallian), restent particulièrement bien informés. Le quatrième chapitre est consacré à Laguerre (p. 35-47).

    5 DENIS (Pierre), Le Mémorial de Sainte-Brelade, Paris, 1894. Proposant une histoire hagiographique de Boulanger, l’auteur met en exergue les compromissions politiques (avec les bonapartistes) et financières (fonds remis par les monarchistes) de Laguerre.

    6 PERREAU (Adolphe), Le Général Don Juan (étude contemporaine), Paris, M. Dreyfous, 1889, p. 153.

    7 JOLY (Bertrand), Vie de Maurice Vergoin, op. cit., p. 64 et 69.

    8 LAUR (Francis), articles « Pastels politiques. Georges Laguerre », La Guerre aux abus, 11, 18 et 25 décembre 1890.

    9 LAMOUROUX (Jules), Un an d’exil, op. cit., p. 58.

    10 NAQUET (Alfred), Temps futurs : socialisme, anarchie, Paris, P.-V. Stock éditeur, 1900, p. 10.

    11 AN, 401/AP/7, Fonds Déroulède, dossier Carlos d’Eschevannes, lettres des 25 octobre 1912 et 13 février 1913.

    12 BRETEUIL (Henri de), La Haute Société. Journal secret, op. cit., note du 10 février 1888, p. 209.

    13 CALMETTE (Gaston), article « La campagne boulangiste », Le Figaro, 28 février 1888. Entretien avec Georges Thiébaud.

    14 La campagne est un succès. Boulanger recueille, au total, plus de 54 000 voix et capte, dans certains départements, à l’exemple du Maine-et-Loire, les votes des cantons ruraux conservateurs (GARRIGUES [Jean], Le boulangisme, op. cit., p. 31).

    15 PELLETAN (Camille), article « La question Boulanger », La Justice, 8 mars 1888.

    16 MC, 3 AP, Fonds du général Boulanger, lettres adressées à Laguerre, 15 et 24 février 1888.

    17 MC, 3 AP, Fonds du général Boulanger, lettre adressée à Laguerre, fin février 1888 [probablement le 28].

    18 S’expliquant tant par l’absence de codage que par les confidences parfois dévoilées par un chef qui se plaît à entretenir les rivalités entre ses conseillers.

    19 MC, 3 AP, Fonds du général Boulanger, lettre de Laguerre adressée à Boulanger, 29 février 1888.

    20 Difficile ici de savoir si lui-même estime en faire partie ou si ces « républicains sincères » ne sont, à ses yeux, qu’une simple variable d’ajustement au service d’un projet boulangiste voué, à terme, à opérer sa mue politique.

    21 MC, 3 AP, Fonds du général Boulanger, lettre de Boulanger adressée à Laguerre, 3 mars 1888.

    22 Ce qui se confirme effectivement les mois suivants. Bien que membre du CRN, ce dernier est mis à l’écart.

    23 Victime d’une fausse couche suite à une chute survenue deux semaines auparavant.

    24 Onze députés radicaux (Borie, Brugeille, Chevillon, de Susini, Duguyot, Laur, Laisant, Laguerre, Le Hérissé, Michelin et Vergoin), trois directeurs de presse (Lalou, Mayer, Rochefort) et Déroulède souscrivent au manifeste en faveur de la candidature Boulanger, bientôt rejoints par Vacher (député de la Corrèze) et Laporte (député de la Nièvre).

    25 APP, Ba/1292, Notes sur le Mouvement Républicain Révisionniste et le Boulangisme, p. 7.

    26 Article « Boulanger et la presse », Le Temps, 19 mars 1888. Le qualificatif est initialement utilisé par le journal La Paix.

    27 Laguerre fait ici référence à une tentative (policière ?) avortée visant à voler les papiers militaires du Général. Bien que ne connaissant aucune suite judiciaire ou militaire, l’incident est présenté comme une nouvelle preuve du complot opportuniste, orchestré ici, en sous-main, par un ministre de la Guerre prêt à tous les subterfuges pour discréditer Boulanger.

    28 JORF, Débats parlementaires, Chambre des députés, séance du 20 mars 1888, p. 1100-1101.

    29 Article « Déclaration de l’Extrême-Gauche », La Justice, 20 mars 1888. On y retrouve presque tous les députés de ce groupe, intransigeants et socialistes, sauf les onze députés boulangistes (Borie, Brugueilles, Chevillon, Duguyot, Laguerre, Laisant, Laur, Le Hérissé, Michelin, de Susini et Vergoin), Hugues, et Desmons.

    30 MC, 3 AP, Fonds du général Boulanger, dépêche de Boulanger adressée à Laguerre, 21 mars 1888.

    31 Avec 45 125 voix Boulanger arrive en tête, lors du premier tour de l’élection partielle dans l’Aisne (2e circonscription de Laon), le 25 mars, devant le radical Paul Doumer (26 808 voix) et le conservateur Jacquemart (24 670 voix). Inéligible, le Général se retire et le candidat radical est finalement élu au second tour (avec 42 306 voix).

    32 Boulanger, bon dernier, obtient à peine 1 071 voix à Marseille contre 40 273 pour l’ancien communard Félix Pyat qui regroupe l’ensemble des voix radicales et socialistes.

    33 Le Temps, 30 mars 1888.

    34 Voir NÉRÉ (Jacques), Les élections Boulanger dans le département du Nord, thèse complémentaire, Université de Lille, 1959.

    35 Boulanger recueille 172 796 voix contre 75 706 pour l’opportuniste Foucart et 9 724 pour le radical Moreau.

    36 Journaliste boulangiste au Figaro pendant près de 30 ans, Charles Chincholle (1843-1902) suit avec attention toute la campagne boulangiste. Passionné par le Général mais lucide, il offre un recueil d’articles particulièrement utile pour la compréhension du mouvement.

    37 Les critiques portées contre Laguerre, de sa légendaire arrogance à ses ambitions sans limites, sont, rappelons-le, bien antérieures à l’épisode boulangiste. Il suffit de garder en mémoire les propos tenus par Clemenceau sur son lieutenant dès 1884.

    38 Lettre de Laguerre du 1er mars 1888 adressée à L’Indépendant rémois, publiée dans La Justice, 5 mars 1888.

    39 MERMEIX, Les coulisses du boulangisme, op. cit., p. 206-229.

    40 La Justice, 7 mars 1888.

    41 Répondant au défi lancé par le cabinet Floquet, Boulanger se présente à la triple élection du 19 août 1888 en Charente-Inférieure, dans la Somme et dans le Nord. Sa victoire dans les trois départements témoigne d’un véritable « raz-de-marée boulangiste ».

    42 RANC (Arthur), article « Le lendemain », Le Matin, 12 octobre 1888.

    43 CLISSON (Eugène), article « M. Boulanger et l’émeute », L’Événement, 15 octobre 1888.

    44 PELLETAN (Camille), article « La question Boulanger », La Justice, 8 mars 1888.

    45 PELLETAN (Camille), article « La journée », La Justice, 21 mars 1888.

    46 PICHON (Stephen), article « Candidat muet », La Justice, 8 avril 1888.

    47 MILLERAND (Alexandre), article « Les naïfs », La Justice, 11 avril 1888.

    48 L’Intransigeant, 22 avril 1888. Manifeste collectif rédigé par six députés (Chevillon, Duguyot, Laguerre, Laporte, de Susini et Vergoin). Y adhèrent les jours suivants sept autres élus : Desmons, Gaussorgues, Hugues, Laisant, Michelin, Théron et Turigny.

    49 PICHON (Stephen), article « Candidat muet », La Justice, 8 avril 1888.

    50 JOLY (Bertrand), Nationalistes et conservateurs, op. cit., p. 56.

    51 Bertrand JOLY nuance ainsi la neutralité politique attribuée à la figure de Vaillant par l’historiographie traditionnelle (Nationalistes et conservateurs, op. cit., p. 64-66). Voir également Gilles CANDAR, Édouard Vaillant. L’invention de la gauche, Paris, Armand Colin, 2018.

    52 Ligue fondée le 25 mai 1888 par le radical Georges Clemenceau, l’opportuniste Arthur Ranc et les socialistes Jules Joffrin et Lissagaray. La ligue regroupe toutefois davantage les républicains radicaux-socialistes. Les opportunistes lui préfèrent l’Association nationale républicaine, fondée quelques mois auparavant, en vue des célébrations du centenaire de 1789.

    53 Hypothèses privilégiées par Laguerre (cf. LAGUERRE [Georges], article « M. Basly », La Presse, 26 octobre 1888).

    54 Notamment les conséquences de la triple élection partielle du 19 août 1888 durant laquelle Boulanger est triomphalement élu en Charente-Inférieure, dans le Nord et dans la Somme.

    55 Le soir même du premier débat, les troupes boulangistes placardent dans toute la ville une proclamation de Laguerre adressée aux mineurs, dans laquelle il dénonce les atteintes à sa liberté d’expression (La Presse, 20 novembre 1888).

    56 AN, F7/15977(1), Fonds Panthéon, dossier Laguerre, rapport de police du 6 décembre 1888.

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