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    Plan

    Plan détaillé Texte intégral A) La naissance « d’Éloquent Laguerre » B) Laguerre : avocat de la plèbe ? C) La voie politique : une voie toute tracée ? Notes de bas de page

    Georges Laguerre, un Bel-Ami en politique (1858-1912)

    Ce livre est recensé par

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    Table des matières

    Chapitre 2. Maître Laguerre ou les coulisses du barreau de Paris

    p. 55-92

    Texte intégral A) La naissance « d’Éloquent Laguerre » Un avocat hors-norme ? Un avocat hors-norme ? B) Laguerre : avocat de la plèbe ? L’acte de naissance de « l’avocat socialiste » : l’Affaire Fournier (juin 1882) De Riom à Lyon, du socialisme à l’anarchisme (octobre 1882-janvier 1883) La défense des anarchistes : adhésion idéologique ou opportunisme professionnel ? (1883-1884) C) La voie politique : une voie toute tracée ? Chroniqueur à La Justice ou les prémices du militantisme politique L’avocat et le pamphlétaire : Georges Laguerre et LéoTaxil L’apprentissage sur le terrain : réunions et conférences publiques Notes de bas de page

    Texte intégral

    1Comme le rappelle Barrès, lors des obsèques de son vieil ami, la vie de ce dernier se résume toute entière par son talentueux échec. S’interroger sur la construction et l’ascension professionnelle d’un ténor du barreau parisien, qui plus est promis à une remarquable destinée politique, reviendrait donc, au cœur de cette « République des avocats », à mettre en perspective tant ses dons, acquis ou présupposés, que sa pratique, somme toute singulière, des relations humaines. De même, il convient de souligner d’emblée l’irréconciliable décalage entre l’idéal revendiqué et l’image réellement dégagée. Si ce constat puise largement ses racines dans le déclin que connaît l’homme après l’aventure boulangiste, il n’en reste pas moins particulièrement révélateur de la complexité liée à l’héritage mémoriel de l’homme. Deux remarques préliminaires s’imposent donc.

    2La première consiste à replacer les sources dans leur temporalité respective. À ce titre, le récit de son ascension (1882-1890), nettement dominé par des sources partisanes marquées par la crise boulangiste, alterne torrents de haine et marques d’affection. Sa « traversée du désert » (1891-1910), bien que plus durable, peine tout autant à s’affranchir de l’ombre du Général. Enfin, la dernière période (1910-1912), oscille, pour sa part, entre une honorabilité restituée et une damnatio memoriae infligée. Si certains traits de l’avocat demeurent, tout au long de sa carrière, immuables, ses engagements comme ses actes boulangistes altèrent, eux, considérablement son souvenir. L’avocat du barreau de Figeac en 1893 s’avère, finalement, difficilement comparable à celui de Paris en 1883.

    3La seconde remarque vise, cette fois, à rappeler le caractère particulièrement hétérogène des sources, souvent politiques, qui opposent, non sans une certaine virulence, adversaires et partisans de l’avocat. On ne retrouve malheureusement aucune source intime, si ce n’est les précieuses notes rédigées par Marguerite Durand durant l’été 18891 et quelques fragments de leur correspondance durant Panama. Enfin, il convient de souligner la nette prééminence des sources éditées. Souvent mûrement réfléchies et largement remaniées, elles se composent essentiellement de témoignages de contemporains, voire d’archives professionnelles du barreau. Bien qu’assez nombreuses, celles-ci invitent à une grande prudence en vue d’éviter un double écueil : une lecture institutionnelle et figée de l’homme d’une part, un récit passionné et anachronique de l’autre. L’un comme l’autre imposent finalement une contextualisation approfondie.

    A) La naissance « d’Éloquent Laguerre »

    Un avocat hors-norme ?

    4Si la personnalité sulfureuse de l’homme offre matière à d’innombrables débats qui le poursuivront sa vie durant, son exceptionnel talent semble, lui, faire la quasi-unanimité. « Orateur de grand avenir2 », dont certaines plaidoiries restent « des chefs-d’œuvre d’insolence3 », « prince de la jeunesse opposante du Palais » dont « Rome alors honorait ses vertus4 », les louanges ne manquent ni chez ses admirateurs ni chez ses détracteurs. Faisant preuve d’une certaine clairvoyance, Barrès adopte, quant à lui, une vision plus pragmatique de l’avocat chez qui il décèle un « talent outrancier, violent, étrange, menteur, mais toujours de grands effets de diction et de gestes dramatiques5 ». En somme, comme le résume, non sans une certaine tendresse, la journaliste Séverine, toute la singularité d’un avocat hors-norme qui, maîtrisant les moindres artifices de l’art oratoire, s’élançait, sous couvert d’une fausse improvisation, dans des plaidoiries incisives et redoutées6.

    5Loin de se restreindre à ses aptitudes intellectuelles et oratoires, la personnalité de Laguerre se voit également disséquée à travers l’image qu’elle projette ; l’étroite correspondance entre le physique et le moral s’avère encore fréquente en cette fin de XIXe siècle à travers la physiognomonie. Dans cette perspective, son corps illustrerait, tout naturellement, pour de nombreux observateurs contemporains, les méandres de son âme. « Souriant, très coquet, ganté de frais, jouant avec une jolie canne à pomme d’argent7 », le jeune avocat se distingue par son élégance naturelle, voire appliquée. Remarquée de tous, elle n’en demeure pas moins, pour certains, littéralement intrigante. Ainsi le journaliste Abel Peyrouton, ancien communard, radical passé depuis à l’opportunisme, perçoit en lui un gentleman dont l’artifice ne trompe pas8.

    6La perception de « l’être laguerrien » prend ainsi forme chez de nombreux commentateurs. Loin du jeune étudiant, décrit par Champsaur, trahi par son excessive élégance et desservi par des qualités de tribun encore en devenir, Laguerre trouve dorénavant sa place dans les prétoires. Comment ne pas y déceler, pour ses détracteurs, les vils procédés tout entiers voués à déstabiliser les plus ardents, à tromper les plus crédules, et, finalement, à cacher les faiblesses d’un homme en réalité profondément timide : « Au physique grand, maigre, les épaules larges, les cheveux déjà rares, la moustache clairsemée, l’œil doux, comme un peu voilé. La physionomie est hautaine et souvent arrogante, de cette arrogance des gens naturellement timides, et qui ont fait longtemps des efforts pour n’en rien laisser voir9 ». Il est intéressant de souligner que cette corrélation entre ses vices (ou vertus) et son physique10 – tantôt charmeur, tantôt repoussant, notamment à la fin de sa vie suite à son lupus et à son alcoolisme – demeure une constante dans la perception de l’homme, notamment chez ses plus féroces détracteurs. Ces derniers y perçoivent, non sans malice, les contours de l’être infâme et osseux tant décrié par Drumont ; en somme une grille de lecture vouée à un prospère avenir dans la littérature post-boulangisme.

    7« Éloquent Laguerre » s’ancre ainsi dans un imaginaire collectif qui dépasse aisément les frontières du Palais. Laguerre ne contribuerait-il pas, lui-même, à façonner cette image ? On peut raisonnablement le penser. Celle-ci devient sa principale carte de visite et lui assure paradoxalement une publicité plutôt bienveillante à ses débuts. Plus qu’une silhouette élégante ou qu’un habile rhétoriqueur, l’homme entend s’afficher comme un avocat convaincu et convaincant. Sa passion pour les lettres et l’histoire participe, de ce fait, pleinement à l’affirmation de son « âme de révolutionnaire » ; cette dernière immortalisée par Barrès dans sa préface du Saint-Just de Marie Leneru :

    J’ai vu bien des êtres subir l’empreinte des héros de la Révolution. À l’heure où je suis entré dans la vie politique, les Robespierre, les Danton, les Saint-Just, qui maintenant, gisent dégonflés sur la grève, avaient encore leur force créatrice. Je songe à Georges Laguerre, à son port de tête arrogant, à son audace quotidienne, à son inoubliable parole tranchante qu’il soulignait d’un geste de guillotine11.

    8A priori, rien dans ses origines ne le prédestinait à s’intéresser aux arcanes de la Révolution française. Et pourtant, très tôt fasciné par les grandes figures révolutionnaires et impériales, il dévore tant l’œuvre de Michelet que le Dictionnaire universel d’histoire et de géographie de Bouillet, au point de réciter les biographies des dignitaires du Premier Empire. La proximité de Louis Blanc, comme son admiration pour les écrits de Hugo – en qui, à l’image de Voltaire, il décèle un nouvel apôtre de la tolérance et de l’apaisement – le poussent à défendre, tout au long de sa vie, les idéaux de 1789 (du moins l’affirme-t-il). Volontiers présenté par ses détracteurs comme celui qui, dans un coup d’État, « parierait comme Saint-Just et agirait comme Couthon12 », « capable de jouer sa vie et de prendre celle des gens qui le gêneront… » ou encore, à la fin de sa vie, comme « un Saint-Just qui serait devenu aussi laid qu’un Mirabeau13 », il incarne cependant, par sa jeunesse, sa fougue et son mordent, l’idéal révolutionnaire de ces jacobins qu’il dresse en modèles, à l’image de son maître à penser, Robespierre : « Oui je suis un disciple de la Révolution. Et celui que je mets au-dessus de tous les autres, c’est précisément le grand vaincu de Thermidor : Maximilien Robespierre14 ». C’est ainsi que tout naturellement, se dessine, sous la plume de Pierre de Châtillon, journaliste au Passant, les traits d’un jeune avocat, clairement identifié à son modèle révolutionnaire, tant physiquement que moralement :

    Dans le premier volume des Girondins, Lamartine donne du grand conventionnel [Robespierre] un portrait plus exact que flatteur, dont beaucoup de traits se rapportent absolument à Georges Laguerre, quoique celui-ci ait les yeux et les cheveux noirs, et cette ressemblance à la fois physique et morale n’échappe pas à ceux qui l’entendent et le voient souvent, hors des salons où l’aspect de tous se nivelle dans une banalité absolue15.

    Et comment, selon l’auteur, ne pas être tenté de relire quelques passages de Lamartine et d’y retrouver dans sa pâleur « jusqu’à la lividité », dans son éloquence, jugée encore latente, agrémentée « d’un geste sobre, d’une voix sans sonorité », d’une « silhouette anguleuse », le digne héritier d’un jeune Robespierre, encore « à la Constituante, non à la Convention » allant jusqu’à retrouver un mimétisme gestuel dans ses plaidoiries.

    9Si Laguerre ne consacre aucun écrit à la Révolution française, se refusant, du fait de son écriture indéchiffrable, à prendre la plume, il n’en reste pas moins bercé par les idéaux révolutionnaires, dès ses jeunes années estudiantines. Ayant rejoint les rangs d’une jeunesse radicale, il y préconisait déjà l’approfondissement d’une réforme de la société et y dénonçait les lacunes des gouvernements en place, au nom d’un idéal radical prônant un retour aux sources révolutionnaires, notamment avec la séparation de l’Église et de l’État, mais également avec la mise en application de la politique sociale de la Convention de 1794, vis-à-vis des déshérités. L’homme se présente donc en digne continuateur d’un combat idéologique, amorcé sous la monarchie de Juillet, perpétué sous le Second Empire, par les républicains Ernest Hamel et Louis Blanc en vue d’une réactivation de la mémoire révolutionnaire, en particulier celle de Robespierre. Si le jeune avocat invoque encore rarement les héritages révolutionnaires, la liberté demeure, à ses yeux, l’un des fondements de la société à laquelle il aspire. Toutefois, le principe de fraternité reste, selon lui, celui qui incarne, de loin, le socle de la société, tant dans le monde profane que maçonnique. Contrairement à l’autorité, qui « fait reposer la vie des nations sur des croyances menteuses, aveuglément et follement acceptées », et de l’individualisme, qui isole l’homme de la société en lui donnant « en lui donnant un sentiment exalté de ses droits sans lui indiquer ses devoirs », la fraternité, « annoncée par Jean-Jacques et les immortels penseurs de la Montagne », éclaire toujours « les lointains de l’idéal ». Pierre angulaire de la liberté et de l’égalité, celle-ci ne se réduit, à ses yeux, ni à une simple vertu ni à une maxime, mais serait une véritable règle de droit, lui permettant ainsi de conclure, non sans un certain cynisme, sur le fait que serait enfin « appliqué le principe sublime qu’a répété le grand homme qu’on appelle Jésus-Christ. Aimez-vous les uns les autres comme des frères16 ». On ne peut s’empêcher d’y déceler une certaine sensibilité « hébertiste », notamment vis-à-vis du mouvement populaire de l’An II, ou encore vis-à-vis du mouvement des Canuts en 1831 dont la devise était « vivre en travaillant ou mourir en combattant ». La politique sociale-révolutionnaire est justifiée, selon lui par l’omniprésence de la question sociale et doit inspirer l’idéal républicain.

    10Toutefois, à la différence d’autres socialistes, minoritaires, de sensibilité « hébertiste », tel le communard Auguste Tridon ou encore Paul Lafargue, assimilant la répression républicaine contre le mouvement ouvrier à l’élimination des factions de l’an II, Laguerre assume, lui, pleinement son attachement à l’héritage de Robespierre. Il entreprend alors un long cycle de conférences sur la Révolution française et l’Empire, notamment sur les grandes figures révolutionnaires, Saint-Just et Robespierre en tête. Enfin, comme le remarquent certains fins observateurs, l’analogie entre le conférencier et son sujet d’étude reste savamment orchestrée :

    Georges Laguerre voue un véritable culte à Saint-Just. Il s’est épris de ce talent extraordinaire arrivé du premier coup à sa complète maturité, comme s’il eut pressenti que les années lui étaient comptées. Et en vérité, en entendant le jeune député de 1884 parler si bien du jeune révolutionnaire de 1793, une réflexion nous vient à l’esprit : on devine, on comprend l’espèce d’affinité secrète qui unit, à travers un siècle, le grand homme de la Révolution française à son jeune historien, on ne peut s’empêcher de les comparer l’un à l’autre17.

    11Talentueux et ambitieux, le jeune avocat emprunte, très vite, les chemins de la transgression18, voies privilégiées pour son ascension professionnelle. Se définissant, en psychiatrie, comme le fait de dépasser un tabou, ce concept devient, à travers le prisme des sciences sociales19, puis des sciences politiques, un outil d’analyse particulièrement pertinent pour l’étude de notre protagoniste, dans son rapport à la norme comme dans sa perception de l’autorité établie, tant dans la sphère professionnelle que politique. S’il s’avère délicat d’en proposer une définition précise, on peut toutefois distinguer quelques éléments fondamentaux : processus de rupture, refus d’un cadre normatif, faire « ce qui ne se fait pas » plutôt que ce qui est interdit… S’interdire tout interdit, dépasser les normes et les usages, tels semblent être les principes fondateurs du jeune avocat puis du jeune député. On peut y voir aussi un outil privilégié d’ascension personnelle, voire une véritable arme, professionnelle ou politique au service d’une quête de reconnaissance et de légitimité, vis-à-vis d’un actif à construire ou d’un passif à solder. Quelques interrogations demeurent toutefois, faute de sources personnelles, en suspens : ce refus des règles établies est-il, chez lui, une fin en soi ou un moyen pour parvenir à une autre vérité ? Une simple attitude ou une hygiène de vie ?

    12Outrepasser les règles suppose, au préalable, de les avoir intégrées et appliquées, ce qui est la raison d’être de la Conférence du Stage qui marque les stagiaires d’une certaine « conformité culturelle », autour de pratiques et de valeurs que l’Ordre des avocats entend faire respecter ; conformité à laquelle le jeune Laguerre sera, tout au long de sa carrière, résolument réfractaire ; refusant au passage, comme cela fut le cas pour l’autorité familiale, l’omniprésence d’un encadrement normatif. Le dilemme entre ambition et éthique est ainsi vite résolu. Dès le mois de février 1882, le jeune stagiaire est condamné à un mois de suspension pour manque de respect envers un magistrat. Arrogant, voire injurieux, récusant toute forme de déontologie, revendiquant la liberté (de la presse) pour toujours mieux contourner le droit, Laguerre pose ainsi, une décennie avant sa radiation du barreau de Paris, les bases d’une carrière d’avocat affranchie de toute tutelle du Conseil de l’Ordre. L’attitude n’est pas exempte d’une certaine immaturité. Pourtant, loin de le protéger, son statut de secrétaire de la Conférence du Stage l’expose, bien au contraire, à l’exemplarité liée à la fonction.

    13Cette condamnation ne l’empêche toutefois pas d’être à nouveau, le mois suivant, sous le coup d’une demande de poursuites pour sa prise de parole, lors d’une réunion publique sur « La politique radicale », sous la présidence de Félix (dit François) Cantagrel, député radical de la Seine. À l’image de nombreux secrétaires, Laguerre ne cache pas son intérêt pour la politique, malgré les efforts déployés par les autorités de l’Ordre pour limiter la vocation de la Conférence à de simples visées professionnelles. Cette politisation se trouve ainsi dénoncée par les fréquents rappels à l’ordre que les bâtonniers adressent aux secrétaires pour les enjoindre de respecter la neutralité dans leurs propos. Il suffit de contempler l’épaisseur du dossier Laguerre conservé aux Archives de l’Ordre des avocats, concernant les années pré-boulangistes, pour entrevoir la réputation ô combien sulfureuse attachée au nom de Maître Laguerre. Dénoncé pour sa déontologie à géométrie variable, ce dernier se distingue vite par sa pratique assouplie du droit, qui contribue au dépôt de nombreuses plaintes adressées au bâtonnier. Bien que certaines demeurent non justifiées, n’atteignant jamais les instances du Conseil de l’Ordre, force est de constater qu’entre 1882 et 1888, neuf plaintes sont adressées au bâtonnier, dont six passeront devant le Conseil de l’Ordre, et trois entraîneront des sanctions disciplinaires.

    14Plus intéressant encore, serait de définir un gradient de transgression. On peut distinguer une première forme dite « passive ». Celle-ci se définit essentiellement par un contournement implicite ou explicite des normes en vigueur, sans atteinte directe aux personnes. Ainsi, en février 1883, Laguerre, alors en pleine plaidoirie lors du procès des anarchistes à Lyon, est rattrapé par les deux procès des ouvriers de Montceau-les-Mines puisqu’il est convoqué devant le Conseil de l’Ordre pour s’expliquer sur ses pratiques jugées « politiques », ainsi que sur son manque de probité. Chargé de la défense de deux accusés, l’avocat s’impatientant à la gare de Chagny et apercevant des prisonniers conduits par les gendarmes et dont l’arrestation se rattachait à l’affaire de Monceau, traverse la voie, serre la main des prisonniers, s’informe de leurs noms et leur conseille de ne pas répondre à l’instruction. Bien que n’étant nullement en charge de leur défense, ce dernier ne peut s’empêcher de provoquer le procureur de la République : « c’est moi qui ai serré la main des citoyens arrêtés hier à la gare de Chagny, je m’en honore ; c’est moi qui leur ai donné le conseil public de parler le moins possible à l’instruction, je m’en honore également20 ». Ne contestant nullement la faute qui lui est reprochée, mais affirmant avoir « voulu atténuer l’excitation liée à un procès éminemment politique21 », le jeune avocat revendique, une nouvelle fois, son talent d’impertinence au service d’une cause éminemment sociale. La peine de réprimande à laquelle il est condamné suscite des réactions mitigées chez ses confrères. Quoiqu’il en soit, son éloquence et son audace, couplées à son élégance et à son cynisme, font du jeune avocat, à peine inscrit au Tableau, l’une des étoiles montantes du barreau de Paris. Loin d’incarner l’idéal de vertu et de probité défendu par la Conférence Molé-Tocqueville, ou par celle du Stage, Laguerre devient très vite un maître de l’insolence qui, un demi-siècle après ses débuts, fascine encore certains de ses anciens confrères22.

    15Faut-il pour autant conclure à une admiration unanime envers le jeune avocat prodige ? Il semblerait bien que non : « Laguerre, un avocat de deuxième ordre, qui se dit et se croit éloquent, versatile et poseur, farci d’outrecuidance et de prudente ambition23 ». Séducteur pour les uns, impertinent pour les autres, quoi qu’il en soit les pratiques de l’avocat font souvent polémique, y compris parmi ses clients. Nombre d’entre eux s’estiment trompés par l’avarice et la mauvaise foi d’un avocat très sollicité et qui, en outre, est journaliste à La Justice. De multiples plaintes pour escroquerie sont adressées au bâtonnier qui ne transmet au Conseil de l’Ordre que celles jugées avérées. On peut aisément penser qu’elles sont plus nombreuses, même si parfois fantaisistes et donc non conservées dans les archives du Palais. Tardant à rendre des dossiers qu’il refuse finalement de plaider, ralentissant de fait les procédures engagées parfois depuis plusieurs années, ou refusant de restituer les avances – souvent quelques centaines de francs – pour des plaidoiries finalement jamais préparées, Laguerre a donc une conception bien singulière de l’éthique professionnelle. Il n’en demeure pas moins que la plupart d’entre elles aboutissent à un non-lieu. Dans de rares cas, lorsqu’elles s’avèrent exploitables, elles permettent, tout au plus, au procureur général de maintenir sur le bâtonnier une certaine pression quant au recadrage du jeune et fougueux avocat.

    Un avocat hors-norme ?

    16Dans cette perspective, le culte de l’insoumission et du non-respect des règles se déploie très vite chez le jeune « prince du palais », quitte à se révéler particulièrement virulent vis-à-vis de certains magistrats ou confrères, notamment, en ce début d’année 1884, envers l’avocat-député Franck-Chauveau. Ancien président de la Molé-Tocqueville, républicain modéré, député de l’Oise depuis 1876, avocat à la cour d’appel de Paris, ce dernier exerce une solide influence sur le département, même si celle-ci semble décliner durant la législature 1881-1885 face à l’alliance, pour le moins inattendue, de ses adversaires radicaux et monarchistes. Attaqué par les premiers pour ses liens avec le duc d’Aumale, pour ses fréquentes visites au château de Chantilly, ou encore pour son titre de marguillier de Notre-Dame-de-Lorette, le député se pose comme une proie de choix pour un jeune avocat en quête de notoriété – professionnelle comme politique – en ce début de mandat, au sein de l’Extrême gauche. La rencontre entre les deux avocats, lors d’une plaidoirie devant le tribunal de Beauvais, le 6 février 1884, se traduit par un affrontement tant verbal que physique. S’inscrivant dans le cadre d’une année pré-électorale, dans un département particulièrement convoité par l’opposition radicale, l’affaire opposant M. Rendu, archiviste de la préfecture de la Somme, au journal L’Indépendant de l’Oise, allait rapidement prendre un caractère éminemment politique. Renvoyé par le préfet pour ses opinions politiques contre le gouvernement proclamées lors d’une réunion du cercle radical Le Réveil de l’Oise, puis publié par L’Indépendant de l’Oise, l’archiviste, défendu par Me Laguerre, exige réparation. Accusant le journal et le député de Senlis, Chauveau, pour son intervention auprès du préfet, l’archiviste offre une tribune politique pour son avocat tribun. Bien que tous deux avocats à la cour d’appel de Paris, Chauveau bénéficie, par son ancrage local, d’une réelle légitimité (notamment vis-à-vis de la presse locale), tandis que Laguerre est dénoncé pour son arrivisme, son penchant à manipuler et à enfreindre les codes établis dans les prétoires, ainsi que dans les principales assemblées représentatives.

    17Loin d’être abusée, la presse locale, parfaitement lucide, perçoit bien vite les motivations sous-jacentes, tant financières – son client exige un dédommagement de 50 000 francs – que « médiatiques », du jeune député-avocat. Pourtant, loin de servir son client, sa réputation de défenseur des opprimés et des libertés individuelles, acquise lors des plaidoiries socialistes (voir développements ultérieurs), ne lui procure ici aucun avantage. Son aura reste encore plus parisienne que provinciale. Un réel ancrage régional s’avère donc, à court terme, impératif ; leçon qu’il retiendra, une année plus tard, durant les élections de 1885. À l’inverse, cette affaire offre au député de Senlis une occasion inespérée de reconquérir son influence partiellement perdue, en défendant son honneur par le biais d’un duel, prévu le 15 février 1884, à Ville-d’Avray. Encore peu habitué à ce périlleux exercice, Laguerre, après un duel honorable à l’épée, durant lequel les deux adversaires se blessent mutuellement, l’un à la tête, l’autre au bras, doit finalement s’incliner après avoir été blessé au genou. Loin de se complaire dans une vision pour le moins idéalisée de la justice, où l’avocat se définirait comme un homme de conviction, refusant la stricte rhétorique pour s’ériger en véritable porte-parole des opinions de son temps, privilégiant le fond sur la forme, la presse locale24 propose une tout autre conclusion à l’épisode. Le constat est sans appel. Le cas Laguerre illustre ainsi les écueils d’une « République des avocats » incarnée par une jeunesse conquérante et surtout sans scrupule.

    18La presse radicale parisienne a beau rassurer ses lecteurs quant à l’état de santé du « sympathique blessé25 », elle n’en reste pas moins étrangement muette quant aux origines du conflit entre les deux avocats-députés. De même, au-delà des polémiques suscitées par l’affaire, se pose chez Laguerre la question de ses mobiles. En réalité divers, voire opposés, ces derniers laissent entrevoir deux schémas d’interprétation ; d’une part celui d’une personnalité trop forte qui briserait un cadre trop étroit ; de l’autre, au contraire, celui d’un être faible qui ne pourrait se donner l’illusion d’exister qu’en s’opposant systématiquement à ce qui existe. Face à ce dilemme, l’historien serait tenté de conclure à la symbiose de ces deux traits psychologiques. Doté d’une forte et complexe personnalité, le jeune homme ne trouverait-il pas dans l’affrontement et l’adversité son propre salut politique ? Pourquoi ce tel désir d’affirmer sa confiance dans ses dons lorsque l’on est sûr de soi ? La désobéissance deviendrait ainsi pour lui, au mieux un outil vers un but supérieur, au pire une fin en soi, forcément un peu dérisoire. Une mince faille psychologique apparaît pourtant dans la cuirasse d’« éloquent Laguerre », celle d’une violence sous-jacente, au service d’une ambition dévorante, qui ira ensuite en s’élargissant.

    B) Laguerre : avocat de la plèbe ?

    L’acte de naissance de « l’avocat socialiste » : l’Affaire Fournier (juin 1882)

    19Par instinct ou par pragmatisme, l’homme est attiré par la politique. Que ce soit durant ses années étudiantes, sur les bancs de la Faculté de droit ou lors des séances de la Conférence Molé-Tocqueville, l’apprenti avocat démontre vite un vif désir de dépasser le simple exercice quotidien de sa profession, ne se limitant ainsi nullement aux simples vertus et compétences qu’elle suppose. Fidèle à lui-même, Laguerre entend démontrer toute l’étendue de son talent lors de ses premières plaidoiries. Marié, depuis février 1882, avec sa tendre aimée cousine Marthe, rencontrée quelques années auparavant lors de ses études de droit, avec qui il aura deux filles, Cosette et Nella, il se consacre pleinement à sa carrière d’avocat et notamment aux causes sociales et politiques. Très vite, il se distingue comme l’avocat des faibles et des opprimés. Cette posture est-elle liée à une quête de reconnaissance professionnelle ou au désir d’affirmer de solides convictions acquises au cours de sa jeune expérience ? À cet égard, le procès Fournier constitue pour lui, en ce mois de juin 1882, une formidable opportunité. Reçue par l’intermédiaire de son confrère Lenoël-Zevort, dans l’incapacité de plaider, l’affaire semble répondre aux engagements « ouvriers » du jeune avocat stagiaire de la Conférence. Le procès de cet ouvrier tisseur gréviste à Roanne, inculpé de tentative d’assassinat pour avoir tiré un coup de revolver sur l’un de ses patrons, connaît un retentissement national inattendu, largement amplifié qu’il est par un contexte de crise économique et de conflits sociaux latents.

    20Comme le rappelle Michelle Perrot26, les grèves, « phénomène social », connaissent, durant les années 1882-1883, du fait de la dépression économique, de nombreuses mutations. Diminuant en nombre, mais s’allongeant dans la durée, elles annoncent un style plus défensif des conflits et des échecs plus nombreux. Me Laguerre trouve donc, lors de ce procès Fournier, une formidable tribune, tant sociale que politique. Face à un palais encombré par une foule immense, un procureur tiraillé entre sévère répression et octroi de circonstances atténuantes, un patron décrit (par la presse radicale) comme « haineux » face à un accusé « repentant », l’avocat, par sa plaidoirie visant à l’acquittement, se pose comme le porte-parole du peuple. S’affranchissant des règles normatives du barreau, cherchant à rallier un large public à la cause de son client, il entend dépasser le cadre purement institutionnel pour obtenir un réel soutien de l’opinion publique. Cette tactique largement usée au sein de la Conférence du Stage démontre ainsi, comme le rappelle Jean Joana27, que la réussite politique des avocats ne résulte pas simplement de leurs succès professionnels, mais exige aussi, par leur plaidoirie politique, une certaine prise de distance avec les règles traditionnelles de la profession. Tribun au nom d’une cause qui dépasserait sensiblement l’enceinte du Palais, Laguerre, en appelant aux « vaillants canuts de Lyon », mêle habilement références historiques ancrées dans l’imaginaire collectif républicain et revendications politiques puisant leurs racines dans le radicalisme d’Extrême gauche. Au terme d’une analogie avec Les Misérables de Hugo, Fournier, à l’instar de Jean Valjean condamné pour le vol d’un pain, est présenté comme la principale victime d’un drame social. La plaidoirie, cinglante, entend désarçonner les arguments de la partie civile et dénoncer les véritables coupables de cette tragédie, à savoir les patrons.

    21Conscient des enjeux soulevés par le procès, le ministère public, bien que saluant le talent du plaideur, se refuse toutefois à transformer le procès en tribune politique et exige un verdict exemplaire. Après une courte délibération, la sentence s’abat sur Fournier : huit années de travaux forcés. Injuste pour la presse radicale présente, la sentence s’avère pourtant nettement minorée grâce à la reconnaissance de circonstances atténuantes. La réputation de Me Laguerre, avocat des ouvriers et défenseur des idéaux socialistes, prend racine au sein du barreau de Paris. L’ancien général de la Commune, Charles Lullier, récidiviste, accusé d’outrage à agents publics et d’ivresse, sollicite ainsi, tout naturellement, à peine quelques jours plus tard, le talent de Me Laguerre pour son affaire. C’est toutefois le procès de Montceau-les-Mines Mines qui installe définitivement cette facette de Laguerre dans l’imaginaire collectif.

    De Riom à Lyon, du socialisme à l’anarchisme (octobre 1882-janvier 1883)

    22Inscrit dans le contexte politique et social de la décennie, le procès de la « Bande noire » de Montceau-les-Mines illustre les traumatismes républicains provoqués par un courant anarchiste naissant dans la région lyonnaise. Dénonçant un mouvement structuré et unitaire, assimilant sans distinction toutes formes de contestations sociales, imbriquant de fait les théories socialistes-possibilistes aux actions anarchistes, les rapports de police essayent de retracer les débuts du mouvement anarchiste et en particulier, les méfaits de la Bande noire. Pourtant comme le souligne Jean Maitron28, il serait faux […] de croire que l’on se trouvait devant un mouvement anarchiste conscient. Le rapprochement entre affiliés des « bandes noires » et anarchisme ne s’opère pas avant 1883-1885, avec les « multiples relations, chevauchements et glissements entre anarchisme, socialisme et syndicalisme29 ». D’après les rapports adressés au préfet de Saône-et-Loire, la grève de 1878, bien que non violente, avait marqué un profond décrochage entre le monde ouvrier et la bourgeoisie libérale. En juillet 1881, lors du congrès de Londres, l’Internationale anti-autoritaire théorise la propagande par le fait, en « portant l’action sur le terrain de l’illégalité […] seule voie menant à la révolution30 ». Enfin, on constate la multiplication des chambres syndicales parmi lesquelles se répand la doctrine anarchiste. Dès 1882, elle prend, à Montceau-les-Mines, un caractère violemment anticlérical. Les troubles, jugés imminents par la Sûreté générale, éclatent finalement en juin 1882, lors du Congrès ouvrier départemental, notamment lors de la Fête-Dieu : durant la nuit du 17 au 18 juin, les reposoirs préparés pour la procession sont jetés dans l’étang. Mais pendant les quelques jours précédant la fête de l’Assomption de la Vierge, les actes anticléricaux reprennent de plus belle. Le soir du 15 août, un groupe de près de 300 manifestants, après avoir dévalisé une armurerie, s’attaque à la chapelle de Bois du Verne, défonçant la porte d’entrée à la dynamite et brise les vitraux, les objets de cultes et l’autel. Quelques jours plus tard, une autre chapelle est à son tour attaquée. Il faut attendre plusieurs jours pour que les autorités locales, prenant acte de la situation, envoient sept brigades de gendarmerie, un bataillon d’infanterie de Chalon-sur-Saône et un escadron de cavalerie de Dijon afin de sécuriser le site. Les arrestations sont nombreuses et vingt-trois accusés doivent comparaître devant la cour d’assises de Saône-et-Loire, dès le 18 octobre.

    23En charge de juger les inculpés pour les troubles de Montceau-les-Mines, durant la nuit du 15 au 16 août, le procès, sous étroite surveillance policière, s’ouvre dans une atmosphère de peur. Il vise, en premier lieu, à proposer une réponse judiciaire à bien plus grande échelle, c’est-à-dire condamner une supposée organisation anarchiste secrète, omniprésente, unitaire, aux pratiques uniformisées dans le temps et l’espace. Bien que les frontières idéologiques de la contestation soient encore particulièrement mouvantes en ce début des années 1880, notamment entre le socialisme, l’anarchisme et le syndicalisme, cette « Bande noire » se présente comme un adversaire particulièrement commode pour les autorités afin de dresser le portrait type de l’ennemi révolutionnaire. Ce procès pose également la délicate « question sociale » et les réponses qu’elle sous-entend, entre révolution et réformisme. Microcosme local, les événements de Montceau-les-Mines acquièrent un statut national et sont particulièrement couverts par les organes de presse, y compris par les loges maçonniques, en particulier dans l’obédience du GODF. Ainsi, à la jeunesse des accusés, dont la moyenne d’âge ne dépasse pas vingt-cinq ans, devait répondre celle de deux de leurs défenseurs, en les personnes de Laguerre et Millerand, âgés respectivement de vingt-cinq et vingt-quatre ans.

    24Bien que particulièrement médiatisé, le procès se transforme en une bataille de procédure entre le ministère public et la défense quant aux auditions des témoins. Nullement pénalisé par sa jeunesse et son manque d’expérience en cour d’assises, Laguerre, décidé à contrer les irrégularités de procédure, entend utiliser tous les stratagèmes mis à sa disposition, s’affranchissant parfois des règles les plus élémentaires de déontologie, pour contrer un ministère public particulièrement énergique. Prenant rapidement les allures d’un « procès spectacle », les audiences se déroulent dans une atmosphère particulièrement tendue, visant à conforter ou à reconquérir le soutien d’une opinion publique versatile.

    25Le procès est toutefois définitivement ajourné, le 24 octobre, à la suite des événements anarchistes survenus à Lyon31. De même, le jury semble également particulièrement intimidé par les nombreux actes de violence qui se perpétuent à proximité Monceau-les-Mines. La défense obtient ainsi, in extremis, un répit salutaire.

    26Dans l’attente du second procès fixé au 14 décembre, cette fois à Riom, devant les Assises du Puy-de-Dôme, Laguerre, chroniqueur à La Justice, espère obtenir auprès de la Chambre des députés, par l’intermédiaire de l’Extrême gauche, la création d’une commission d’enquête face au « péril social » de Montceau-les-Mines. Recevant l’assentiment des principaux ténors du radicalisme – Clemenceau, Camille Pelletan et Tony Révillon – l’homme y expose méthodiquement ses arguments le lendemain même (11 novembre), lors d’une réunion extraordinaire du groupe de l’Extrême gauche. Bien qu’acquise aux revendications sociales des couches populaires, celle-ci n’en reste pas moins particulièrement inquiète face aux attentats anarchistes qui touchent le pays. Laguerre décide donc d’adopter une stratégie identique à celle employée à Chalon, visant à distinguer ces actes d’agitation locale et éminemment sociale de toute forme de conspiration politique visant à renverser la République.

    27Conscient de ce dilemme entre convictions politiques et unité républicaine, Laguerre ne peut que supplier les membres de l’Extrême gauche « de ne pas s’inspirer seulement des intérêts supérieurs qui leur sont confiés par le pays, mais aussi de la situation émouvante de vingt-trois infortunés absolument innocents ». Se heurtant finalement tant au refus du gouvernement « d’établir une confusion entre le pouvoir judiciaire et le pouvoir exécutif ou le pouvoir parlementaire32 » qu’à celui de la Gauche radicale d’entendre le témoignage de l’avocat, cette habile tentative de politisation du procès échoue. Reprenant le 14 décembre à Riom, le procès s’ouvre à nouveau dans une atmosphère particulièrement pesante. Au terme de longues journées d’audience, tantôt violemment attaqué par la presse pour sa « haine aussi acharnée du cléricalisme » malgré son éducation religieuse33, tantôt bousculé par la hargne d’un procureur général particulièrement zélé, Laguerre maintient sa stratégie visant à différencier socialisme (ici les chambres syndicales) et anarchisme, saluant au passage, non sans panache, la mémoire de l’un de ses mentors, Louis Blanc. Opposant l’équité sociale à l’égalité législative, le juste et l’injuste, l’obligation assumée et la force majeure, le jeune avocat utilise, avec habilité, toute sa palette de styles – démonstratif, spirituel, pathétique, léger, méthodique, allusif ou encore véhément – au service d’une plaidoirie privilégiant l’homme sur l’institution, le social sur le politique.

    28Obtenant l’acquittement des supposés meneurs, sans toutefois éviter la condamnation à la réclusion pour neuf des accusés, le verdict demeure, en fin de compte, au vu du contexte politique, relativement clément. Encensé par la presse d’Extrême gauche, de La Justice de Clemenceau et Pelletan à L’Intransigeant de Rochefort, la plaidoirie d’« Éloquent Laguerre » se heurte toutefois aux sarcasmes du journal satirique Le Tintamarre qui préfère y voir un avocat « roublard » qui « ne se grouille pas beaucoup pour ses clients34 ».

    29L’affaire n’en apporte pas moins aux deux jeunes avocats une réelle renommée nationale et renforce leurs liens d’amitié. Baignant dans l’euphorie familiale liée à la naissance, au lendemain de Noël, de sa fille Cosette, le jeune père est très vite happé par une nouvelle affaire. En ce début de nouvelle année 1883, Laguerre, en déplacement à Lyon, se porte défenseur des accusés Voisin et Didelin dans le cadre du procès des 66. Dans la droite ligne des événements de Montceau-les-Mines, ce procès renvoie à une répression du mouvement anarchiste. Particulièrement implantée dans la région lyonnaise, cette mouvance avait prospéré depuis le début de la décennie, autour de groupements illicites en voie de structuration et d’organes de presse leur étant dévoués. Dès le début du mois d’octobre 1882, les autorités avaient ainsi lancé une vaste campagne de perquisitions au siège des différents journaux et d’arrestations des principaux militants. Loin d’affaiblir le mouvement, une vague d’attentats touche Lyon les 22 et 23 octobre. Soupçonné d’être l’organisateur, le journaliste Antoine Cyvoct, menacé d’arrestation s’enfuit en Suisse, avant d’être condamné, le 6 décembre 1882, à deux ans de prison et trois mille francs d’amende. Les arrestations se multiplient. Ce sont au total cinquante-deux anarchistes qui sont arrêtés, dont le théoricien de l’anarchisme-communisme, le « Prince » Pierre Kropotkine, installé à Thonon depuis 1881 et qui a multiplié les conférences dans l’est de la France durant cette période. L’agitation s’intensifie. Louise Michel, multipliant les conférences en faveur des militants arrêtés, tente vainement de lancer un soulèvement, avant d’être expulsée de la cité lyonnaise. Élisée Reclus demande officiellement à être poursuivi au motif que lui aussi appartient l’Internationale.

    30C’est dans ce contexte troublé que débute finalement le procès, le 8 janvier 1883, mettant en cause soixante-six accusés, dont quatorze en fuite. La cour d’assises se transforme rapidement, pour les différents protagonistes, en une véritable tribune politique à charge contre un gouvernement accusé de bafouer les libertés républicaines. Si la stratégie de Montceau-les-Mines visait à porter le débat sur la question sociale et les inégalités, celle de Lyon entend, cette fois, amener les jurés sur le terrain de la défense des libertés démocratiques. La convergence entre les deux procès, le second réclamant implicitement l’indulgence du verdict du premier, ne pouvait donc se faire, tout au moins en partie, que par l’intermédiaire d’un dénominateur commun, à savoir Me Laguerre.

     

    31Dénonçant la « fantasmagorie de l’Internationale », ce dernier met en garde un jury particulièrement attentif aux attaques lancées par le gouvernement contre une liberté de conscience, encore fragile. Proposant un savant raisonnement par analogisme, sa rhétorique entend mobiliser toutes les facettes de l’imaginaire collectif républicain, se référant tant aux combats des Lumières, menés par un Diderot, au nom du triomphe de la raison, qu’à l’idéal de liberté incarné par la défense de la patrie en 1792. La contextualisation de l’idéal de liberté dans le cadre révolutionnaire permet, avant tout, de rendre audible un discours anarchiste pouvant heurter la sensibilité républicaine du jury.

    32Ainsi, face à une salle comble, largement peuplée de journalistes venus assister aux débats, Laguerre en appelle, une nouvelle fois, deux semaines à peine après le procès de Riom, à la sagesse et à la responsabilité d’un jury éclairé. Si l’appel avait été, en partie, entendu en décembre, les condamnations sont, cette fois, exemplaires et surtout confirmées en appel. Il n’en demeure pas moins que les plaidoiries de Me Laguerre et Millerand font désormais grand bruit au barreau de Paris ; l’un comme l’autre devenant désormais les défenseurs de la cause socialiste. S’il semble encore trop tôt, en ce début d’année 1883, pour distinguer chez lui, avec finesse, la part effective entre convictions personnelles (feintes ou attribuées), charge émotionnelle suscitée par le procès et opportunités à saisir (professionnelles comme politiques), une chose s’avère évidente : Laguerre acquiert une place à part sur la scène judiciaire parisienne. Sa présence aux côtés de Me Lenoël-Zevort et Pierre, dans la défense des anarchistes lors du procès dit du « pillage des boulangeries de Paris », confirme cette promotion.

    La défense des anarchistes : adhésion idéologique ou opportunisme professionnel ? (1883-1884)

    33Accusés, un temps, de sédition pour « avoir ourdi une conspiration ayant pour but de changer la forme du gouvernement », les anarchistes Émile Pouget (libraire), Eugène Mareuil (cordonnier) et surtout Louise Michel, comparaissent finalement sous l’inculpation « d’instigation au pillage de pains par bande et à force ouverte », devant la cour d’assises de la Seine, les 22, 23 et 24 juin 1883. Les faits remontent au 9 mars, jour où la chambre syndicale des menuisiers, dans un contexte de chômage grandissant, convoque les sans-travail à un meeting en plein air, esplanade des Invalides. Dispersé par la police, le cortège dirigé par Louise Michel (ancienne communarde récemment amnistiée) et Pouget (alors jeune courtier en librairie, figure montante de l’anarchisme parisien) remonte le faubourg Saint-Antoine, provocant le pillage de trois boulangeries. Au terme d’une spectaculaire perquisition, des armes, des produits chimiques explosifs et des brochures anarchistes sont retrouvés chez Pouget. Louise Michel est, quant à elle, écrouée à la prison Saint-Lazare, après une traque rocambolesque. Le procès s’inscrit de fait dans la droite ligne des « procès spectacles » contre le mouvement anarchiste débutés à l’automne 1882 avec l’affaire de Montceau-les-Mines. Riche d’une réelle charge émotionnelle, largement alimentée par le témoignage de Rochefort, son ancien compagnon de bagne, le procès réactive un passé communard révolutionnaire encore sensible. Refusant tout avocat, Louise Michel dénonce ainsi un procès éminemment politique.

    34Sincère admirateur de « la Vierge rouge », et parfaitement conscient de la portée nationale du procès, Laguerre rédige, le jour même de la première audience, une tribune au vitriol contre « le roman ébauché par la police », dénonçant « un ridicule assemblage de faits étrangers les uns aux autres, de contradictions ridicules et d’interventions intéressées » au service d’un procès tout entier « destiné à poursuivre la longue série depuis trop longtemps interrompue au gré des gouvernants des procès politiques35 ». On retrouve ici son goût avéré pour le contournement des règles déontologiques de l’avocature, entretenant sciemment l’équivoque entre engagements politiques du journaliste et l’impartialité attendue de l’avocat. Bien qu’en charge de la défense d’inculpés secondaires, Laguerre s’en prend habilement à l’avocat général, Jules Quesnay de Beaurepaire, récemment promu, en qui il décèle, à juste titre, semble-t-il, un manque flagrant de convictions.

    35De même, comment ne pas souligner toute l’habilité du défenseur qui, bien que se présentant comme le relais d’une cause politique éminemment juste et républicaine, et donc non condamnable, n’en dénonce pas moins, ouvertement, cette même politisation comme signe d’une coupable compromission d’un ministère public instrumentalisé par le gouvernement.

    36La profonde impression laissée par l’émouvant témoignage de Louise Michel, relaté par Laguerre dans sa chronique du 24 juin, n’évite pourtant pas une condamnation exemplaire à six années de réclusion pour la principale intéressée, huit pour Pouget et une pour Mareuil. Si l’acquittement obtenu pour ses trois clients offre au jeune plaideur de vingt-cinq ans, en attente d’inscription au Tableau de l’Ordre, une reconnaissance quasi unanime de la part de ses confrères pour ses aptitudes de plaideur, elle n’en confirme pas moins, la circonspection du Conseil de l’Ordre vis-à-vis de celui qui, encore quelques mois auparavant, avait été sanctionné pour son manque d’éthique professionnelle lors de l’affaire de Montceau-les-Mines (voir précédemment).

    37C’est donc auréolé d’une grande réputation qu’il accepte la demande de Cyvoct de prendre en charge son dossier. Soupçonné d’être l’auteur des attentats perpétrés les 22 et 23 octobre 1882 au restaurant du théâtre Bellecour dit « L’Assommoir » et dans un bureau de recrutement de l’armée, ce dernier, alors réfugié en Suisse puis à Bruxelles, est condamné, par deux fois, par contumace, à des peines de prison. Finalement extradé vers la France et condamné devant la cour d’assises du Rhône en août 1883, l’inculpé s’adresse tout naturellement à Me Laguerre, dorénavant considéré comme l’un des défenseurs attitrés des anarchistes, pour son procès en appel. Toutefois, contrairement aux procès précédents, l’avocat, récemment élu aux législatives partielles dans le Vaucluse en septembre 1883, ne semble pas accorder toute l’attention nécessaire à cette affaire. Il ressort même, lors du second procès tenu le 12 décembre 1883, une constante improvisation, voire une réelle méconnaissance du dossier de la part de la défense. Difficile d’entrevoir les causes exactes de cet échec. Faut-il l’imputer à un évident manque de temps entre ses activités professionnelles (journaliste et avocat) d’une part, politiques et maçonniques de l’autre ? Ou, comme le laisse à penser l’un des témoins, à un certain désintérêt pour le dossier : « quand M. Laguerre eut plaidé – et vraiment, arrivé de Paris tout essoufflé, n’ayant étudié son dossier qu’en chemin de fer, M. Laguerre ne fut pas brillant36 » ? Probablement les deux. Situation inédite, la magistrature, habituellement rétive aux gesticulations de Me Laguerre, recommande, elle-même, la commutation de la peine capitale encourue en travaux à perpétuité. La vérité se situe probablement entre les deux. Moins ambitieux et bien plus pragmatique qu’à l’accoutumée, Laguerre subit surtout le contrecoup après plusieurs procès politiques « perdus ».

    38Cette affaire marque, semble-t-il, chez l’avocat un premier tournant dans sa carrière. Davantage accaparé par sa fonction de député et surtout en quête de finances, il diversifie ses plaidoiries et délaisse les procès politiques pour les affaires criminelles, bien plus médiatisées37. Dans cette perspective, il accepte, en mars 1884, de défendre l’assassin présumé de l’homme de lettres Octave Ducros, dit de Sixte, et de sa sœur, un inconnu prénommé Michel Campi. Entretenant habilement le secret quant à la véritable identité de son client, que lui seul connaîtrait, Laguerre affronte une nouvelle fois l’avocat général Quesnay de Beaurepaire. Le réquisitoire de l’un, comme la plaidoirie de l’autre, manifestent une vive rivalité, voire une réelle antipathie entre les deux hommes. Les talents d’éloquence du jeune prodige sont ainsi entièrement utilisés à contrer les accusations d’un Quesnay de Beaurepaire en quête d’ascension professionnelle. Véritable feuilleton judiciaire, largement relayé par les diverses chroniques de presse, les audiences publiques ne peuvent accueillir les trop nombreux observateurs. Entretenant habilement la rumeur selon laquelle son client, appartenant à la haute société, serait en réalité le frère d’un général connu38, Laguerre maintient en éveil la curiosité et l’excitation d’une opinion publique (dans les faits, bien plus intéressée par l’identité que par la culpabilité de l’assassin).

    39Si Campi n’échappe pas à la peine capitale, Laguerre et Quesnay de Beaurepaire se retrouvent, une nouvelle fois, l’année suivante, lors d’une affaire tout aussi médiatisée, celle de l’horloger Pel (poursuivi pour deux actes d’empoisonnement, sur sept présumés en une décennie). Bien qu’acquitté pour l’un des deux empoissonnements, il n’en reste pas moins condamné à mort pour le second, lors de son procès devant la cour d’assises de la Seine, en juin 1885. Pel bénéficie cependant, en raison d’un vice de forme, d’un second procès devant la cour d’assises de Seine-et-Marne en août de la même année. Y voyant, une nouvelle fois, une formidable tribune contre la peine capitale, Laguerre, accompagné de Millerand, alors son secrétaire, accepte de défendre Pel et prolonge donc son duel contre l’avocat général Quesnay de Beaurepaire, débuté l’année précédente avec l’affaire Campi. L’affrontement entre les deux hommes se termine pourtant, cette fois, à l’avantage du défenseur qui profite d’une affaire particulièrement complexe, du fait d’un manque de preuves à charge. Maître de l’impertinence et de l’improvisation, Laguerre exploite méthodiquement, quelle que soit la qualité du réquisitoire, les moindres failles de son adversaire, ici l’image de lettré reconnue à l’avocat général. Ainsi, accusant Albert Pel, sur un ton mélodramatique, d’avoir volé les économies d’une vieille servante disparue, tel un oiseau de proie allongeant sa main pour voler le petit trésor, Quesnay de Beaurepaire s’avère en proie, à son tour, aux railleries d’un Laguerre particulièrement inspiré, se demandant à quelle espèce appartenaient « ces oiseaux de proie qui avaient les mains rapaces ». Particulièrement reprise par les chroniqueurs judiciaires, cette raillerie envers celui que l’on tient pour lettré39 scelle le mépris réciproque entre les deux hommes. Obtenant, contre toute attente, la condamnation aux travaux forcés à perpétuité, Laguerre devient ainsi l’un des avocats les plus convoités du pays. On ne peut s’empêcher, ici, de faire le parallèle avec les débuts prometteurs d’un autre avocat, à qui l’on accorde, quelques années plus tard, un avenir tout aussi prometteur comme avocat d’assises : Aristide Briand. Malgré des convictions et des parcours politiques différents, les deux hommes partagent une même conception de la plaidoirie, tous deux beaucoup plus soucieux de l’argument que de la cause. Jouant à leurs débuts les commis d’office, au service « des causes désespérées », ils sont victorieux dans leurs premiers procès grâce à leurs talents oratoires et les principes du cadet semblent faire écho à ceux de l’aîné, à savoir qu’« un discours doit avoir un résultat immédiat : convaincre40 ». Enfin, tous deux ont la réputation de ne pas travailler beaucoup leurs dossiers et d’improviser. L’entrée dans l’arène politique ne saurait donc plus tarder.

    C) La voie politique : une voie toute tracée ?

    Chroniqueur à La Justice ou les prémices du militantisme politique

    40Au plus profond de son « moi », façonné par ses pulsions et ses instincts, comme par son intériorisation des normes familiales et sociales, tout semblait le prédestiner à la politique. Difficile cependant d’entrevoir la définition exacte que le jeune homme accorde au Politique. Celle-ci se comprendrait-elle au sens large de Politeia, comme une adhésion à un groupe social, participant à une somme d’individualités au nom du développement de la société ? Ou se définirait-elle davantage au sens plus restrictif de Politikè, se référant, cette fois, à la pratique et aux luttes de pouvoir propres aux hommes politiques ? Au vu de l’historiographie, la question ne serait en réalité que pure rhétorique. Comment ne pas être influencé par le portrait brossé par Adrien Dansette qui décelait, sans l’ombre d’une hésitation, l’existence d’un « singulier relief nietzschéen » chez ce « jeune Rastignac de la politique41 » ?

    41Proposant une lecture particulièrement physique de l’homme, largement fondée sur les témoignages contemporains, cédant nettement aux traits psychologiques, tout en s’inscrivant dans un certain déterminisme politique, Adrien Dansette occulte pourtant (consciemment ?) certaines facettes bien plus intimes du personnage, balayant ainsi d’un trait de plume tant les doutes éprouvés que les improvisations pas toujours heureuses du jeune homme. « Le favori des dieux », à « la rapide et insolente réussite », « se croyant tout permis », « besogneux aussi », « à court d’argent », est-il finalement si éloigné de ses semblables ? Se distingue-t-il à ce point de son camarade Millerand ? Ce dernier, jeune promu, connaît, lui aussi, une rapide ascension professionnelle et politique, adoptant, durant ses jeunes années, un comportement loin d’être exemplaire. S’il ne saurait être question de nier l’ambition dévorante du jeune Laguerre, il convient toutefois de se méfier de tout anachronisme le concernant. L’initiation politique du jeune homme ne peut évidemment s’analyser avec une grille de lecture post-boulangisme. Derrière des convictions et des ambitions apparemment communes, le jeune avocat de 1881 n’est encore en réalité qu’une lointaine esquisse de celui qu’il deviendra en 1888.

    42Comme précédemment indiqué, le « talentueux » M. Laguerre semble s’épanouir durant ses années de formation au sein des conférences, où il expérimente et façonne ses aptitudes, tant professionnelles que politiques, après des débuts pourtant jugés besogneux par son camarade Champsaur. Témoin sincère ou quelque peu jaloux, ce dernier ne peut que reconnaître la profonde mue du jeune élégant, à l’éloquence jadis encore fluette. Au contact de l’élite du « Petit parlement », à peine revenu de son périple picard, alors avocat stagiaire suivant encore la Conférence du Stage, Laguerre manifeste précocement sa volonté d’intégrer le microcosme politique. L’absence manifeste d’archives le concernant durant ce début de décennie – excepté les archives des conférences déjà mentionnées – incite à se tourner vers la presse, et notamment La Justice. Si aucune mention de son nom n’apparaît durant la première année d’existence du quotidien, l’année 1881 révèle les premières traces de son apprentissage politique. Tirant à plus de 13 000 exemplaires son premier numéro du 16 janvier 1880, La Justice se compose alors d’une équipe de jeunes rédacteurs, particulièrement dynamique, dirigée par Clemenceau, alors l’aîné de la rédaction, du haut de ses trente-neuf ans. On y retrouve la jeune avant-garde du radicalisme, Pelletan (trente-trois ans) et Pichon (vingt-trois ans) en tête, comme certaines figures plus expérimentées, à l’instar du radical Jules Roche (trente-huit ans) et du socialiste Charles Longuet (bientôt quarante et un ans, et surtout gendre de Karl Marx).

    43S’il est difficile de dater précisément la première rencontre entre Clemenceau et Laguerre, probablement par l’intermédiaire de Pichon, la carrière du jeune avocat ne laisse pas insensible le chef des intransigeants, notamment lors de l’inauguration de la section Montmartre-La Chapelle du bureau de l’Union française pour la jeunesse, le 19 janvier 188142. Récemment élu secrétaire de l’association, Laguerre côtoie ainsi des personnalités politiques influentes, tant sur la scène profane que maçonnique, comme les députés radicaux Henri Brisson et Lockroy, tous deux membres de la prestigieuse loge l’Écossaise 133. Démontrant brillamment, le même jour, ses talents d’orateur lors d’une conférence organisée sur Hugo, l’homme sait, comme il l’avait déjà démontré quelques années auparavant lors du centenaire de Voltaire, se rentre aussi irrésistible qu’indispensable. Recruté au sein de la rédaction de La Justice, en charge des chroniques judiciaires, il rédige son premier article, le 21 juin 1881, sur la réforme de la procédure criminelle. Le ton est donné, la chronique sera sans concession contre une magistrature considérée comme archaïque, vecteur d’inégalités et d’injustices. Se félicitant du vote, par la Chambre, de la suppression du résumé final entrepris par le président des assises aux termes d’un procès, Laguerre démontre, à défaut d’un réel talent de plume, une habile indignation, servie par une féroce satire contre une institution jugée pervertie par une « magistrature que l’Europe nous envie », devenue « une arme odieuse d’accusation et d’injustice ». La chronique, derrière sa trame historique et pédagogique, se mue rapidement en une violente attaque contre des juges dont la partialité se substituerait au réquisitoire de l’avocat général, lui-même, déconsidéré par son inefficacité latente.

    44Outre la thématique, nullement novatrice et largement débattue depuis les bancs de la Molé, l’argumentation du chroniqueur interroge immanquablement le lecteur sur les réelles motivations de l’auteur, à la fois acteur et spectateur, avocat et journaliste. Ce cumul des rôles, lié au partage des activités professionnelles, ne peut que, très vite, susciter une réelle hostilité de la part de la magistrature, ainsi qu’une réelle méfiance de la part du Conseil de l’Ordre, comme en témoigne la condamnation précédemment citée, une année plus tard, pour atteinte à l’honneur d’un magistrat. Enfin, le ton de l’article développe une charge plus politique contre un Sénat jugé inutile et conservateur qui, en première lecture, avait partiellement invalidé la proposition de loi, protégeant de fait l’une des « monstruosités légales » du Code pénal de 1808. Bien que relayant fidèlement les convictions d’une jeunesse radicale et militante, cet article reste, pour le moment, sans suite. Faut-il y voir une désapprobation du rédacteur en chef Camille Pelletan ? Un manque de disponibilité dû à la préparation du Concours du Stage ? Une surcharge de travail liée à des plaidoiries toujours plus prenantes ? Ou encore un manque d’intérêt pour l’expression écrite ? Quoi qu’il en soit, l’apprenti journaliste ne rédige plus une seule chronique avant l’année suivante (mars 1882) et se cantonne dorénavant au récit d’audience ; ce qui ne l’empêche nullement de manifester, sous d’autres formes, son engagement politique.

    45Encore peu connu en dehors des bancs de la Molé, le jeune homme, riche de sa récente expérience maçonnique picarde, au sein d’une loge en voie de politisation, s’est investi également, presque instinctivement, dans la campagne des municipales à Paris, en janvier 1881. Séduit par les idées d’un socialisme modéré portées par l’Alliance socialiste républicaine (ASR)43, alliée temporairement aux radicaux le temps de deux consultations électorales, Laguerre y côtoie quelques figures politiques secondaires, mais influentes, tels Antoine Jourde, Longuet et Theisz soutenus par les quotidiens La Justice et L’Intransigeant. S’opposant tant au Parti ouvrier qu’à la coalition des conservateurs (royalistes, bonapartistes), repoussant les modérés du Bloc républicain, les Intransigeants, ayant perdu l’un de leurs principaux thèmes fédérateurs, à savoir l’amnistie pleine et entière des communards, mais rassemblés autour de la question de l’autonomie municipale de la capitale, entendent cependant conserver leur emprise sur l’Hôtel de Ville. Engagé au sein du quartier de l’Europe, dans le VIIIe arrondissement, le jeune novice y apprend les vertus du pragmatisme politique. En effet, ayant pour but de faire barrage aux quatre conseillers sortants, tous conservateurs, les radicaux ne peuvent que soutenir les seules candidatures républicaines, à savoir celles des opportunistes Salomon (quartier des Champs-Élysées), Fortin (quartier du Faubourg-du-Roule) et Goudchaux (quartier de l’Europe). La suspicion des radicaux vis-à-vis de leurs alliés d’infortune demeure toutefois la règle. Le quartier de la Madeleine est, quant à lui, faute d’adversaire, déjà acquis au conservateur Watel. Engagé au sein d’un groupe d’électeurs donnant des consignes de vote pour le quartier de l’Europe, le jeune homme assiste à sa première défaite électorale avec l’échec du candidat modéré Goudchaux, sévèrement battu au premier tour. Si Laguerre prend acte de cet échec, il demeure prêt à préparer les élections législatives du mois d’août. Assistant aux réunions publiques des électeurs du VIIIe arrondissement, il soutient cette fois, aux côtés des deux candidats malheureux de janvier, Goudchaux et Fortin, la candidature du docteur Gonnard. Participant à la présidence collective du comité républicain chargé de préparer les élections, Laguerre prend ses marques. Il est nettement engagé dans cette campagne en tant que secrétaire du comité Gonnard. La candidature de ce dernier ne fait pas l’unanimité et n’est que tardivement adoptée devant 2000 électeurs du VIIIe arrondissement. Malgré son investissement sans limites, le jeune apprenti connaît une nouvelle désillusion en constatant, au soir du premier tour, que son candidat n’arrive qu’en troisième position derrière le député sortant, le bonapartiste Godelle, et le candidat de centre gauche, Frédéric Passy. Candidature tardive ou mobilisation électorale moyenne (à peine 60 % des inscrits) expliquent en partie cet échec et Laguerre ne peut que se rallier à la candidature de Frédéric Passy. Pourquoi s’engage-t-il alors dans ces parties perdues d’avance, comme tout le monde le sait ? Y fait-il ses classes ou y croit-il vraiment ? Au vu de son instinct et de ses ambitions politiques, on peut raisonnablement privilégier la première hypothèse.

    L’avocat et le pamphlétaire : Georges Laguerre et LéoTaxil

    46Si les convictions politiques du jeune avocat s’affirment progressivement au grand jour, par ses chroniques judiciaires et son militantisme lors des campagnes électorales de l’année 1881, peut-on pour autant y percevoir ses véritables ambitions politiques ? Si oui, comment s’affirment-elles ? Préférant jusqu’à alors rester dans l’ombre des ambitieux, Laguerre prend dorénavant place sur la scène politique. Avant même ses retentissantes plaidoiries et ses chroniques judiciaires, il se fait rapidement remarquer pour ses talents de polémistes. De même ses capacités de résistance et de résilience dans les luttes politiques interpellent certains observateurs aguerris, notamment lors de sa rencontre, en avril 1882, avec Taxil.

    47Ce dernier, au passé trouble et sulfureux, se distingue comme l’apôtre de l’anticléricalisme. Fondateur de l’Anti-Clérical et d’une collection intitulée « Bibliothèque anti-cléricale » (1879), d’une Librairie anticléricale rue des Écoles (1880) et d’une Ligue anticléricale en 1881, il rencontre, pour la première fois, le jeune avocat lors du congrès annuel de la ligue anticléricale, en avril 1882. De nombreux points communs auraient dû les rapprocher, tant sur leurs convictions anticléricales respectives que sur leur pratique de la transgression. De même, à l’instar de Laguerre, Taxil suscite, au début de cette décennie, des sentiments particulièrement contradictoires pour ses engagements et de ses publications. Se plaisant à tourner en dérision l’enseignement du dogme et de la morale catholiques, de ceux qu’il appelle les « calotins », accusant le clergé de tous les vices à connotations sexuelles, il participe, comme le jeune avocat, à de nombreux banquets républicains et organise de nombreuses conférences suscitant l’enthousiasme du public et accroissant sa notoriété. Il est poursuivi devant la cour d’assises de la Seine pour avoir, par son ouvrage À bas la calotte, insulté une religion reconnue par l’État et outragé la morale publique, même s’il est finalement acquitté en 1881. Condamné, la même année, à 600 000 francs d’amende, par le tribunal correctionnel de Montpellier, pour avoir publié Les Amours de Pie IX, c’est principalement pour divers délits littéraires et plagiats que sa crédibilité est ternie auprès d’une partie l’opinion publique. Enfin, initié en février 1881 au sein de la loge parisienne Le Temple des amis de l’honneur français, il en est exclu huit mois plus tard pour ses délits, jugés incompatibles avec les dispositions judiciaires du GODF.

    48Dans cette perspective, le Congrès anticlérical d’avril 1882 offre une formidable tribune à ses détracteurs, dont Edmond Lepelletier et Georges Laguerre. Estimant que son anticléricalisme outrancier et ses inepties desservent bien plus qu’ils ne servent la cause anticléricale, les deux compères se lancent dans une offensive en règle contre le pamphlétaire, durant la troisième journée de conférence. Profitant du chahut provoqué par les premières attaques lancées, par Lepelletier, rédacteur au Mot d’Ordre, Laguerre dénonce à son tour l’imposture de l’orateur. Cette sortie n’a guère d’impact, mais confirme la propension de Laguerre à l’outrage et à la violence verbale44. Ce dernier ne pouvait en réalité pas mieux choisir son challenger en Taxil, lui aussi, parfaitement rodé à l’outrage et à l’intimidation, physique ou symbolique. La réponse de l’Anti-clérical ne se fait pas attendre et l’angle d’attaque est tout choisi, celui de la trahison et de la fourberie. Une violente campagne s’abat ainsi sur le jeune ambitieux, quelques semaines plus tard, lancée par une souscription intime en vue de lui offrir « son diplôme de fumiste45 ».

    49Les attaques les plus virulentes sont lancées sous forme d’articles et de caricatures publiés par La République anti-cléricale, sous la plume d’Alfred Paulon (également journaliste au Tintamarre). Aux côtés d’« Éloquent Laguerre » cohabite dorénavant celui qui « n’a-guère de convictions », caricaturé, en première page, sous les traits d’un homme agenouillé sous les mains protectrices de l’Église, avec la mention suivante :

    Le jeune Georges Laguerre, cet étonnant chroniqueur de La Justice à qui la postérité donnera le nom de Georges na-guère (de convictions) est ce charmant farceur qui, écrivant quotidiennement des articles anti-cléricaux à outrance, donnant partout des conférences matérialistes forcenées, prêchant aux autres le mariage et l’enterrement civils, s’est marié pieusement lui-même, ces derniers temps, à l’église de la Trinité, et qui continue plus que jamais la série de ses articles et de ses conférences athées. Libre-penseur en écrits et en paroles, bon cagot dans ses actes, il appartient à la classe des chauves-souris : je suis oiseau, voyez mes ailes ; je suis souris, vive les rats !46.


    Illustration 3. La République anti-cléricale, 27 mai 1882.

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    Gallica.bnf.fr.

    L’accusant d’infiltrer La Justice au profit de L’Univers, Taxil et Paulon ne lui pardonnent ni sa trahison aux principes de la Libre-pensée par son mariage religieux quelques mois auparavant ni la tournée de conférences anticléricales qui s’en suivit, se déroulant durant son voyage de noces47.

    Usant de tous les moyens de dénigrement mis à sa disposition, Taxil, passé maître dans l’art de la calomnie « ordurière », use même de la chanson pour servir sa campagne de dénigrement contre « Judas Laguerre », « radical, bon jésuite à tout faire », qui par son avarice, ses lâchetés et ses trahisons, ne serait qu’un « mouchard », voire « un cafard48 ».

    50On n’est ici, finalement, pas très éloigné, des attaques tout aussi « ordurières » que l’avocat subira, à nouveau, quelques années plus tard, sous les refrains du chansonnier Jouy ou sous la plume de Drumont. Il est à noter que, loin de participer à un affrontement par voie de presse interposée, il reste étrangement silencieux et se refuse à associer ses chroniques judiciaires à une polémique peu profitable à son crédit d’avocat. Il est vrai que, sanctionné disciplinairement par le barreau de Paris (mars et avril 1882) pour sa verve politique jugée incompatible avec sa fonction d’avocat, et assurant la défense de l’ouvrier Fournier dans l’affaire de Roanne (juin 1882), Laguerre n’a aucun intérêt à réactiver cette polémique. Celle-ci le rattrape pourtant durant l’été, lors de la fête anticléricale organisée par le groupe de la Libre-Pensée du XIIe arrondissement, au casino des fleurs, rue de Charenton, le 4 août.

    51Débutant à 9 heures, sous la présidence de Roche, député du Var, la réunion prend rapidement des allures de tribune politique. Le premier conférencier, Raoul Canivet, journaliste au Réveil, candidat radical-socialiste malheureux à l’élection municipale partielle du quartier de la Villette huit mois auparavant, dénonce les allégations mensongères et diffamatoires dans une affiche placardée à profusion sur les murs du XIIe arrondissement et signée Jogand. Cette dénonciation s’arrête toutefois brutalement à l’annonce, au sein de l’assemblée, de la venue imminente du principal incriminé. L’arrivée inopinée de Taxil, une demi-heure plus tard, au début même du discours du second conférencier, à savoir Georges Laguerre, trouble la relative quiétude de la réunion. Suscitant tantôt l’adhésion de l’assemblée (selon La République Anti-cléricale) ou au contraire son opposition (selon La Justice), le polémiste obtient la parole et s’en prend immédiatement à Laguerre en s’interrogeant à nouveau sur la sincérité de ses convictions anticléricales au vu de son mariage religieux, célébré en février. Se trouvant cette fois sur son terrain de prédilection, à savoir le débat contradictoire, « Éloquent Laguerre » saisit inopinément le droit de réponse qui s’offre à lui. Il module parfaitement sa réplique, s’appuyant tantôt sur la sagesse d’une décision de justice condamnant son détracteur pour plagiat et délits littéraires, tantôt sur une violence verbale à peine contenue : « On ne peut pas discuter avec un tel homme […] On devrait lui casser sa canne sur sa figure, mais il en résulterait un duel et un honnête homme ne doit pas risquer sa vie contre un voleur49 ». Au vu du chahut constaté dans la salle, Taxil est finalement exclu, sans avoir le droit de réponse. Bien que soutenu par certains de ses partisans, ce dernier ne peut que s’incliner. Comme le résume cyniquement le quotidien royaliste Le Gaulois, que l’on ne peut évidemment pas suspecter d’admiration pour le jeune avocat d’Extrême gauche, Taxil a été littéralement « exécuté » par des groupes de libre-pensée, depuis longtemps exaspérés par celui qui « exploite simultanément la pornographie et la libre-pensée50 ». Le Clairon, reprend à son tour cette thématique, sous la plume de « Mousqueton », dont l’article s’intitule sobrement « L’exécution51 ». Décidé à en découdre, Taxil décide de prolonger, quelques jours plus tard, le débat dans la rue, en faisant placarder, dans tout le XIIe arrondissement, une affiche intitulée « Sieur Laguerre ». Se présentant comme la principale victime d’un procès à charge porté contre lui, n’ayant pu bénéficier d’un réel droit de réponse, il dénonce la lâcheté des deux « vulgaires farceurs52 » (Canivet et Laguerre).

    52Soucieux de sa réputation, en quête perpétuelle de respectabilité, usant de fait « d’une tendance cultivée à attaquer pour mieux se protéger », ce dernier retourne habilement le champ lexical employé par ses adversaires contre eux. Laguerre devient ainsi « l’exécuté », conspué « par les huées » d’une assemblée, « un saltimbanque politique » marqué au fer par l’échec. Cette stratégie d’affichage est appuyée, le jour même, par un article de Paulon, sobrement intitulé « Exécution de Georges Laguerre et de son compère Canivet53 ». Ce dernier n’en finit pas de célébrer sa victoire contre « le mouchard clérico-réactionnaire », notamment à travers un poème intitulé « Les commandements de Georges Laguerre54 ».

    53La haine entre les deux hommes s’avère particulièrement tenace comme en témoigne la lettre de mise en garde de Taxil, envoyée à son ami Jean Bernard, avocat à la cour d’appel de Paris. Se voulant plus bienveillante que menaçante, cette lettre, rédigée durant la campagne législative partielle dans la circonscription d’Apt en septembre 1883, révèle une réelle incompréhension de l’auteur face à l’aveuglement politique de son ami. Il traduit ainsi toute l’ambiguïté d’un Laguerre, tantôt perçu par ses soutiens comme l’étoile montante d’un radicalisme régénéré, tantôt dénoncé par ses adversaires comme « un homme néfaste, qui fera un mal inouï à la cause républicaine, au parti radical dans lequel il s’est glissé en traître55… ». S’il s’avère toujours délicat de déceler l’once de sincérité dans le flot d’insultes et de manipulations d’un Taxil, force est de constater qu’il anticipe de nombreux commentaires à venir durant la période boulangiste. La dernière phrase est d’ailleurs sans appel : « Je ne connais pas d’incarnation plus vivante de la duplicité ». Comment ne pas être sensible à ce constat porté par l’un des maîtres de la duplicité56 ? Plus qu’un manipulateur le jeune avocat n’est-il pas, tout simplement, en phase d’apprentissage des codes et des normes en vigueur dans le microcosme politique ?

    L’apprentissage sur le terrain : réunions et conférences publiques

    54Cet apprentissage politique s’épanouit véritablement durant l’année suivante, avec l’organisation d’une véritable itinérance politique dans tout le pays. Ayant acquis par ses plaidoiries une certaine notoriété, le jeune avocat de vingt-quatre ans figure, tout naturellement, sur la liste des personnalités politiques à surveiller. Dans cette perspective, de nombreux rapports, plus ou moins détaillés, oscillant entre les simples télégrammes transmis par les commissaires de gare jusqu’aux rapports particulièrement fournis envoyés aux préfets concernés, relatent, dès l’année 1883, ses nombreux déplacements. À la différence des années suivantes, Laguerre n’exerce encore aucun mandat. La compilation des rapports de police et des articles de presse permet de recenser près d’une cinquantaine de conférences durant cette année 1883. Toutefois, il convient de différencier trois principaux types de manifestations : les conférences hors période électorale (soit trente-cinq répertoriées), les conférences à vocation électorale (sur lesquelles il conviendra de revenir) s’étendant sur la période du 8 au 30 septembre, et enfin les conférences post-électorales, souvent réduites à de simples « punchs de félicitation ».

     

    55Quelques remarques liminaires s’imposent donc avant l’étude des pérégrinations laguerriennes.

    56En premier lieu, Laguerre, n’étant ni élu, ni même investi par une formation politique, ne peut théoriquement bénéficier du moindre soutien financier ou logistique émanant d’un quelconque comité électoral. À cet effet, les maires ne sont donc nullement tenus de fournir un accès à une salle municipale, qui plus est gratuitement. Dans la pratique, les mécènes ne manquent pas. Les origines des organisateurs sont variables : des sections politiques locales, des organisations syndicales, ou encore des associations culturelles ou économiques, voire des loges maçonniques ou des groupes de libres-penseurs. Les conférences, presque exclusivement urbaines, se tiennent dans des lieux variés allant de la salle de réception de la mairie (notamment à Paris) au théâtre local, regroupant souvent entre 500 et 1000 spectateurs, avec certaines pointes à 2000-3000 auditeurs, lorsque le lieu s’y prête. Souvent payants, entre cinquante centimes et quatre francs, parfois gratuits, les droits d’entrée dépendent le plus souvent des finances de l’organisateur.

    57En outre, Laguerre, parfois rémunéré pour ses conférences, les fait souvent coïncider avec ses déplacements professionnels. En charge de nombreuses affaires, souvent civiles, parfois criminelles, le jeune avocat distingue ainsi deux types d’affaires : les grandes affaires médiatiques, nullement restreintes aux limites de la capitale, et les affaires secondaires, moins médiatiques, mais parfois tout aussi lucratives. Si les finances et le train de vie de Laguerre demeurent, tout au long de sa vie, matière à débat, voire à fantasmes, on peut raisonnablement estimer que son revenu annuel se situe entre 25 000 et 30 000 francs ; ce qui étonne toujours ses contemporains quant au faste (à venir) de son train de vie. Si l’on ne dispose malheureusement pas des honoraires qui lui sont versés pour chaque plaidoirie, les nombreuses plaintes portées contre lui mentionnent généralement des acomptes variant selon les affaires, de 300 à plus de 2000 francs. Les conférences ou meetings permettent donc au jeune avocat, plus que d’arpenter le territoire, de se créer un véritable réseau de clientèle et d’amitié, superposant ainsi maillages professionnel (avocat et journaliste), politique (comme militant radical-socialiste) et maçonnique (par le biais des ramifications locales du GODF, mais également des groupes de libre-pensée parfois liés).

    58Enfin, ses déplacements semblent respecter un schéma organisationnel type. Espérant dépasser les cadres d’un auditoire « fermé », composé exclusivement de militants acquis, bien qu’essentiel pour se faire connaître en province, Laguerre propose des conférences parfois littéraires ou historiques. Faisant dans un premier temps l’éloge d’une grande figure révolutionnaire ou républicaine, celui-ci s’aventure habilement, dans un second temps, avec tout autant d’éloquence, vers des débats politiques contemporains, largement axés sur les revendications de l’Extrême gauche.

    59D’autres conférences, cette fois devant un public complètement acquis, se focalisent sur des thématiques parfaitement rodées, destinées tant à galvaniser les sections locales qu’à faire pression sur les débats parlementaires en cours, notamment à propos de l’épineuse question sociale durant cette période de crise économique et de l’éternelle revendication de révision constitutionnelle.

     

    60Au regard de ces quelques remarques, que révèle la cartographie de son itinérance politique ?

    611) Le quadrillage du territoire s’avère conséquent et ne se restreint nullement à la capitale ou encore au Vaucluse, en prévision d’une vacance de la députation. Laguerre favorise toutefois une moitié est de la France concentrant les principaux bastions ouvriers et miniers. Les terres de mission de l’ouest, encore imprégnées par les idées conservatrices, demeurent trop aventureuses pour son apprentissage politique. Comment ne pas percevoir ici une troublante coïncidence avec la ligne Saint-Malo-Genève ? Coïncidence fortuite ou réactivation d’une construction mentale fondée sur la cartographie et la statistique du premier quart du XIXe siècle, la limite pérennise, inconsciemment, l’idée d’une fracture culturelle entre deux France. Faut-il y déceler pour autant un choix savamment orchestré privilégiant une France du nord et de l’est, connectée à l’Europe, jugée « éclairée », face à une France de l’Ouest et du Sud, davantage repliée sur ses valeurs, perçue comme « obscure » et « traditionnelle » ? Si la coïncidence apparaît certaine, elle souffre néanmoins de quelques exceptions notables. Le sud-est, largement acquis aux républicains radicaux se place très vite, dès septembre 1883, au cœur de la stratégie laguerrienne d’ancrage départemental, en quête d’une capitalisation soutenue des fidélités locales. Les territoires de l’ouest, ou encore la Corse, véritables « terres de mission » pour les républicains, ne manqueront pas, quant à eux, de susciter l’intérêt des radicaux boulangistes. Comme le soulignait l’historien Roger Chartier, « c’est dans la conscience régionaliste et provinciale que s’arriment les projets de réforme, que s’enracinent les rébellions57 ».

    622) La capitale, par sa centralité politique, regroupe, bien évidemment, de nombreuses conférences, souvent organisées par des sections politiques locales, voire des associations de défense des intérêts citoyens, lui permettant ainsi d’asseoir ou de conforter ses réseaux relationnels. Toutefois, les véritables territoires stratégiques demeurent ailleurs, notamment dans les bastions ouvriers et miniers du Nord et de l’Est.

    633) La région lyonnaise (lato sensu) est un bastion ouvrier et minier (Montceau-les-Mines) participant activement à la renommée nationale de l’avocat. Ses vibrantes plaidoiries lors des procès socialistes/anarchistes de Riom et de Lyon contribuent à le présenter, y compris dans le reste du pays, comme « le courageux défenseur de Montceau-les-Mines ». Laguerre entretient habilement cette image d’avocat socialiste au service des plus démunis, à travers quelques déplacements savamment mis en scène. Ainsi, son déplacement à Lyon, prévu le 4 août 1883, afin d’assurer la défense en appel de plusieurs condamnés par le tribunal correctionnel pour affiliation à l’Internationale, se prolonge par une conférence à Rive-de-Gier, durant laquelle, devant 400 auditeurs, il évoque les procès de Roanne, de Montceau-les-Mines et de Lyon. Fidélisant l’électorat ouvrier, il se présente comme le chantre de la question sociale. De même, ses déplacements, en mai et en août 1883, sont particulièrement encadrés et nécessitent l’envoi, par deux fois, d’une compagnie d’infanterie pour éviter tout incident. Son soutien apporté à la candidature d’Antoine Bonnot, principal accusé et acquitté de Montceau-les-Mines, de même que l’éloge de son programme socialiste contre le conseiller sortant, le docteur Jeannin, témoin de la partie civile lors du procès, devant 1500 ouvriers, demeurent particulièrement symboliques. Cette démarche lui permet ainsi de récupérer cette aura pour solliciter de nombreuses adhésions à la récente Ligue républicaine pour la révision de la Constitution. Son périple lyonnais, débuté à Lyon et à Rive-de-Gier le 8 août, se clôt, tout naturellement, après quatre longues journées d’audience et de conférence, par un vibrant plaidoyer en faveur de la révision constitutionnelle :

    Les hommes qui ont souffert et se sont sacrifiés pour la République ne peuvent supporter la République de 1881 avec les J. Ferry et les Waldeck-Rousseau […] Toujours en attente d’une hypothétique révision de la Constitution […] Il faut trouver le remède immédiat pour réformer nos institutions. Nous n’avons rien à perdre. Nous perdrons la chambre actuelle qui ne fait pas grand-chose et le Sénat qui ne fait absolument rien58.

    L’envoi de 200 francs à Bonnot, pour les condamnés de Riom conclut, quelques mois plus tard, ce pacte lyonnais.

    644) Il convient enfin de souligner que le jeune avocat apprend bien vite, à ses dépens, que toute image fixée dans l’imaginaire collectif s’avère difficilement effaçable. En effet, s’il assume pleinement son rôle d’avocat au service de la cause socialiste, il entend pourtant se démarquer, au plus vite, de toute collusion avec l’anarchisme ; cette dernière étant habilement entretenue par un gouvernement en lutte contre cette doctrine et l’Internationale. Ainsi, bien qu’opposé à une majorité parlementaire composée, selon lui, de « renégats », Laguerre se défend, devant près de 3000 personnes réunies au Cirque de Saint-Étienne, en août, de partager les idées politiques des anarchistes, même s’il « soutient qu’il est indispensable de réclamer la réhabilitation de ces malheureux, plus égarés que coupables59 ». L’exercice est tout aussi périlleux, quelques semaines plus tard, devant les ouvriers de Valenciennes et de Denain : se faire « l’écho du parti ouvrier socialiste » oui, celui du collectivisme non. Il n’en reste pas moins classé comme élément subversif, à étroitement surveiller : « M. Laguerre s’est fait le défenseur des revendications du parti socialiste, il a même, un instant, fait cause commune avec les assassins de la Commune […] Les théories qu’il expose avec talent et habileté sont de nature à troubler profondément nos populations ouvrières60 ».

     

    65En définitive, les années 1881-1883 témoignent, chez le jeune avocat stagiaire, d’une période d’apprentissage politique bien plus marquée par le traditionalisme des pratiques politiques que par l’innovation. Loin d’incarner une réelle rupture, souvent revendiquée, avec les pratiques d’un parlementarisme qu’il critique, le jeune premier bénéficie à son tour :

    • D’un réseau d’amitié profane et maçonnique, professionnel (avocat et journaliste) et politique (notamment au sein de l’équipe rédactionnelle de La Justice, au contact des principales figures du radicalisme français).
    • De l’expérience née d’un militantisme politique, encore local, acquis lors des élections de 1881, puis national, à travers une itinérance politique, durant l’année 1883, savamment liée à son ascension professionnelle au sein du barreau de Paris.
    • D’une pratique toujours accrue du débat, lors duquel son éloquence hors norme ne peut que le propulser, à court terme, vers la tribune de la Chambre.

    Enfin, comment ne pas remarquer que l’Ordre des avocats, lui-même, encore prompt, en mars 1882, à le mettre en garde contre ses prises de position politique, y renonce finalement, un an plus tard, et consent, par là même, à une certaine tolérance pour les parlementaires. Conférencier redouté ou chroniqueur judiciaire reconnu, Laguerre n’hésite plus à dénoncer une justice archaïque et inégalitaire. Indifférence de l’Ordre ou impuissance face à la croissante politisation de nombreux avocats ? La carrière politique du jeune Laguerre ne semble plus faire le moindre doute.

    Notes de bas de page

    1 BMD, MS 30, Marguerite Durand, Carnet, 6 juillet-1er août 1889, 90 p.

    2 BATAILLE (Albert), Causes criminelles et mondaines, Paris, E. Dentu éditeur, année 1882.

    3 D’ESCHEVANNES (Carlos), op. cit., p. 267.

    4 AN, 470/AP/1, Fonds Millerand, Mes Souvenirs, p. 13.

    5 BARRÈS (Maurice), Œuvres de Barrès, op. cit., p. 201-203 (voir les obsèques de Laguerre, jeudi 20 juin 1912).

    6 SÉVERINE, article « Sans boussole », L’Intransigeant, 20 juin 1912.

    7 BATAILLE (Albert), op. cit., année 1889.

    8 PEYROUTON (Abel), article « M. Georges Laguerre », L’Écho de Paris, 22 juillet 1888.

    9 La Semaine illustrée, 13 avril 1889.

    10 Procédé, en réalité, très ordinaire en politique à l’époque.

    11 LENERU (Marie), Saint-Just, Paris, Bernard Grasset Éditeur, 1922, p. 7-8.

    12 Le Matin, 5 septembre 1890.

    13 Le Figaro, nécrologie rédigée par André Nède, 18 juin 1912.

    14 La Presse, Article « La question de Thermidor », 1er février 1891.

    15 Le Passant, article « Silhouettes d’avocats », 12 juillet 1882.

    16 BNF, FM2 (1013), Loge La Rénovation, testament maçonnique de Georges Laguerre, 1880.

    17 Le Patriote de la Nièvre, article « Un beau morceau d’éloquence », 28 février 1884.

    18 Voir la synthèse consacrée à ce sujet par la revue Parlement[s], 2016/1, no 23, « Transgresser en politique » et notamment « l’introduction » rédigée par Marie AYNIÉ et Frédéric FOGACCI, p. 13-21.

    19 FOUCAULT (Michel), « Préface à la transgression », paru dans la revue Critique, no 195-196 : Hommage à G. Bataille, août-septembre 1963, p. 751-769.

    20 AOA, dossier avocat Laguerre, rapport du rapporteur Huard, 7 février 1883.

    21 Ibid.

    22 AJALBERT (Jean), Mémoires sur une tombe, op. cit., p. 88-100.

    23 CHALAIN (Louis), PROLO (Jacques), Un français de la décadence, M. Henri Rochefort, Paris, J. Lévy, 1888, p. 112.

    24 Journal de Senlis, Courrier de l’Oise, article « Le duel d’hier », 17 février 1884.

    25 La Justice, 16 février 1884 ; L’Intransigeant, 17 février 1884.

    26 PERROT Michelle, Les Ouvriers en grève. France 1871-1890, Paris – La Haye, Mouton, 1973, 2 tomes.

    27 JOANA (Jean), « Entre la Barre et la Tribune », op. cit., p. 491.

    28 MAITRON (Jean), Le Mouvement anarchiste en France, des origines à 1914, tome 1, Paris, Gallimard, 1992, p. 162.

    29 Concernant les débats en cours sur les degrés de structuration du mouvement anarchiste, voir BOUHEY (Vivien), Les anarchistes contre la République. Contribution à l’histoire des réseaux sous la Troisième République (1880-1914), Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2008.

    30 GERMAIN (Emmanuel), « La Bande noire : société secrète, mouvement ouvrier et anarchisme en Saône-et-Loire (1878-1887) », Dissidences, 3 | 2012.

    31 Dans la nuit du 22 octobre, une bombe éclate dans le restaurant du théâtre de Bellecour dit « L’Assomoir ». L’anarchiste Antoine Cyvoct est soupçonné, à tort, d’en être l’auteur. Le lendemain, la caserne de la Vitriolerie est dynamitée et un bureau militaire est attaqué.

    32 La Justice, articles « La journée » et « Une enquête », 13 novembre 1882 ; Le Matin, 14 novembre 1882.

    33 Le journal Le Loiret, du 19 décembre 1882, exhume ainsi sa supposée appartenance, vers 1877-1878, à la Société de Saint-Vincent-de-Paul, sur la paroisse de Saint-Augustin, à Paris. Celle-ci donne écho aux attaques de la presse conservatrice dont est victime Laguerre quant à son mariage religieux avec Marthe, en février de la même année. Ce dernier ne fait toutefois que reprendre les critiques, beaucoup plus virulentes du journal satirique Le Tintamarre (PAULON [Alfred], article « La comédie de Montceau-les-Mines », Le Tintamarre, 29 octobre 1882).

    34 PAULON (Alfred), article « Des accusés bien défendus », Le Tintamarre, 17 décembre 1882.

    35 LAGUERRE (Georges), article « L’affaire Louise Michel », La Justice, 22 juin 1883.

    36 L’Éclair, 30 octobre 1897.

    37 La rapidité avec laquelle Laguerre abandonne les procès politiques pour les affaires à grand spectacle souligne ses réelles facultés d’adaptation professionnelle comme la diversité de son réseau de clientèle, ce dernier voué à s’élargir toujours plus.

    38 La rumeur désignant Campi comme le frère du général Boulanger est largement colportée par la presse conservatrice, notamment Le Figaro et ne repose dans les faits sur aucun fondement (voir GARRIGUES [Jean], Le général Boulanger, op. cit., p. 58-59).

    39 ROCHEFORT (Henri), article « Questions pornographiques », L’Intransigeant, 5 septembre 1891. Quesnay de Beaurepaire écrivait plusieurs romans signés Jules de Glouvet et avait collaboré, tout en étant magistrat, à la Vie parisienne sous le pseudonyme de Lucie Herpin.

    40 Propos relatés par l’écrivain Victor Margueritte, cités par Christophe BELLON, Aristide Briand, Paris, CNRS Éditions, 2016, p. 34.

    41 DANSETTE (Adrien), Le boulangisme, op. cit., p. 153-154. La comparaison usuelle de Laguerre avec Rastignac appelle toutefois à une certaine nuance. Contrairement au héros de Balzac qui ne part de rien, Laguerre dispose au départ d’un capital familial et culturel solide. En politique, les vrais Rastignac sont d’ailleurs très rares et arrivent encore plus rarement au premier plan.

    42 La Justice, 17 janvier 1881. La première source qui atteste formellement la rencontre entre Clemenceau et Laguerre.

    43 Mouvement politique embryonnaire, fondé en octobre 1880, autour de Jourde, et Longuet qui regroupe de nombreux anciens communards, ainsi que des membres de l’aile gauche du radicalisme (dont Clemenceau et Pichon). Cette formation politique, éphémère, s’oppose au Parti ouvrier de Guesde, en défendant la ligne d’un socialisme réformiste.

    44 L’Anti-clérical, article « Le scandale du congrès », 8 avril 1882.

    45 L’Anti-clérical, article « Souscription intime », 19 avril 1882.

    46 La République anti-cléricale, 27 mai 1882.

    47 L’Anti-clérical, article « Souscription intime », 15 avril 1882. Affirmation difficilement vérifiable, car les rapports de police concernant les déplacements de l’avocat ne couvrent que la période débutant en 1883.

    48 TAXIL (Léo), chanson « La confession de Georges Laguerre », La République anti-cléricale, 17 juin 1882.

    49 Procès-verbal de la séance publié dans La Justice et L’Intransigeant du 10 août 1882.

    50 Le Gaulois, 8 août 1882.

    51 Le Clairon, 7 août 1882.

    52 Cité par ROSSI (Robert), op. cit., p. 456.

    53 PAULON (Alfred), article « Exécution de Georges Laguerre et de son compère Canivet », La République anti-cléricale, 12 août 1882.

    54 PAULON (Alfred), article « Les commandements de Georges Laguerre », La République anti-cléricale, 13 septembre 1882.

    55 AN, AB/XIX/3323/5, lettre de Léo Taxil à Jean Bernard, 20 septembre 1883.

    56 Intelligent, ayant eu lui aussi une enfance pieuse, Taxil se définit avant tout comme un pornographe professionnel (ce qui le rend vulnérable) et un joyeux fumiste. Les attaques sur le mariage religieux de Laguerre annoncent celles sur le baptême de la fille de Jaurès.

    57 CHARTIER (Roger), « La ligne Saint-Malo-Genève » in NORA (Pierre) [dir.], Les lieux de mémoire, tome 2, Paris, Gallimard, collection Quarto, 1997 [1984], p. 2837.

    58 AN, F7/15977/1, Fonds Panthéon, dossier Laguerre, rapport au préfet, 14 août 1883.

    59 AN, F7/15977/1, Fonds Panthéon, dossier Laguerre, rapport du Préfet, 17 août 1883.

    60 AN, F7/15977/1, Fonds Panthéon, dossier Laguerre, rapport du Cabinet du Préfet du Nord, 7 septembre 1883.

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    1 BMD, MS 30, Marguerite Durand, Carnet, 6 juillet-1er août 1889, 90 p.

    2 BATAILLE (Albert), Causes criminelles et mondaines, Paris, E. Dentu éditeur, année 1882.

    3 D’ESCHEVANNES (Carlos), op. cit., p. 267.

    4 AN, 470/AP/1, Fonds Millerand, Mes Souvenirs, p. 13.

    5 BARRÈS (Maurice), Œuvres de Barrès, op. cit., p. 201-203 (voir les obsèques de Laguerre, jeudi 20 juin 1912).

    6 SÉVERINE, article « Sans boussole », L’Intransigeant, 20 juin 1912.

    7 BATAILLE (Albert), op. cit., année 1889.

    8 PEYROUTON (Abel), article « M. Georges Laguerre », L’Écho de Paris, 22 juillet 1888.

    9 La Semaine illustrée, 13 avril 1889.

    10 Procédé, en réalité, très ordinaire en politique à l’époque.

    11 LENERU (Marie), Saint-Just, Paris, Bernard Grasset Éditeur, 1922, p. 7-8.

    12 Le Matin, 5 septembre 1890.

    13 Le Figaro, nécrologie rédigée par André Nède, 18 juin 1912.

    14 La Presse, Article « La question de Thermidor », 1er février 1891.

    15 Le Passant, article « Silhouettes d’avocats », 12 juillet 1882.

    16 BNF, FM2 (1013), Loge La Rénovation, testament maçonnique de Georges Laguerre, 1880.

    17 Le Patriote de la Nièvre, article « Un beau morceau d’éloquence », 28 février 1884.

    18 Voir la synthèse consacrée à ce sujet par la revue Parlement[s], 2016/1, no 23, « Transgresser en politique » et notamment « l’introduction » rédigée par Marie AYNIÉ et Frédéric FOGACCI, p. 13-21.

    19 FOUCAULT (Michel), « Préface à la transgression », paru dans la revue Critique, no 195-196 : Hommage à G. Bataille, août-septembre 1963, p. 751-769.

    20 AOA, dossier avocat Laguerre, rapport du rapporteur Huard, 7 février 1883.

    21 Ibid.

    22 AJALBERT (Jean), Mémoires sur une tombe, op. cit., p. 88-100.

    23 CHALAIN (Louis), PROLO (Jacques), Un français de la décadence, M. Henri Rochefort, Paris, J. Lévy, 1888, p. 112.

    24 Journal de Senlis, Courrier de l’Oise, article « Le duel d’hier », 17 février 1884.

    25 La Justice, 16 février 1884 ; L’Intransigeant, 17 février 1884.

    26 PERROT Michelle, Les Ouvriers en grève. France 1871-1890, Paris – La Haye, Mouton, 1973, 2 tomes.

    27 JOANA (Jean), « Entre la Barre et la Tribune », op. cit., p. 491.

    28 MAITRON (Jean), Le Mouvement anarchiste en France, des origines à 1914, tome 1, Paris, Gallimard, 1992, p. 162.

    29 Concernant les débats en cours sur les degrés de structuration du mouvement anarchiste, voir BOUHEY (Vivien), Les anarchistes contre la République. Contribution à l’histoire des réseaux sous la Troisième République (1880-1914), Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2008.

    30 GERMAIN (Emmanuel), « La Bande noire : société secrète, mouvement ouvrier et anarchisme en Saône-et-Loire (1878-1887) », Dissidences, 3 | 2012.

    31 Dans la nuit du 22 octobre, une bombe éclate dans le restaurant du théâtre de Bellecour dit « L’Assomoir ». L’anarchiste Antoine Cyvoct est soupçonné, à tort, d’en être l’auteur. Le lendemain, la caserne de la Vitriolerie est dynamitée et un bureau militaire est attaqué.

    32 La Justice, articles « La journée » et « Une enquête », 13 novembre 1882 ; Le Matin, 14 novembre 1882.

    33 Le journal Le Loiret, du 19 décembre 1882, exhume ainsi sa supposée appartenance, vers 1877-1878, à la Société de Saint-Vincent-de-Paul, sur la paroisse de Saint-Augustin, à Paris. Celle-ci donne écho aux attaques de la presse conservatrice dont est victime Laguerre quant à son mariage religieux avec Marthe, en février de la même année. Ce dernier ne fait toutefois que reprendre les critiques, beaucoup plus virulentes du journal satirique Le Tintamarre (PAULON [Alfred], article « La comédie de Montceau-les-Mines », Le Tintamarre, 29 octobre 1882).

    34 PAULON (Alfred), article « Des accusés bien défendus », Le Tintamarre, 17 décembre 1882.

    35 LAGUERRE (Georges), article « L’affaire Louise Michel », La Justice, 22 juin 1883.

    36 L’Éclair, 30 octobre 1897.

    37 La rapidité avec laquelle Laguerre abandonne les procès politiques pour les affaires à grand spectacle souligne ses réelles facultés d’adaptation professionnelle comme la diversité de son réseau de clientèle, ce dernier voué à s’élargir toujours plus.

    38 La rumeur désignant Campi comme le frère du général Boulanger est largement colportée par la presse conservatrice, notamment Le Figaro et ne repose dans les faits sur aucun fondement (voir GARRIGUES [Jean], Le général Boulanger, op. cit., p. 58-59).

    39 ROCHEFORT (Henri), article « Questions pornographiques », L’Intransigeant, 5 septembre 1891. Quesnay de Beaurepaire écrivait plusieurs romans signés Jules de Glouvet et avait collaboré, tout en étant magistrat, à la Vie parisienne sous le pseudonyme de Lucie Herpin.

    40 Propos relatés par l’écrivain Victor Margueritte, cités par Christophe BELLON, Aristide Briand, Paris, CNRS Éditions, 2016, p. 34.

    41 DANSETTE (Adrien), Le boulangisme, op. cit., p. 153-154. La comparaison usuelle de Laguerre avec Rastignac appelle toutefois à une certaine nuance. Contrairement au héros de Balzac qui ne part de rien, Laguerre dispose au départ d’un capital familial et culturel solide. En politique, les vrais Rastignac sont d’ailleurs très rares et arrivent encore plus rarement au premier plan.

    42 La Justice, 17 janvier 1881. La première source qui atteste formellement la rencontre entre Clemenceau et Laguerre.

    43 Mouvement politique embryonnaire, fondé en octobre 1880, autour de Jourde, et Longuet qui regroupe de nombreux anciens communards, ainsi que des membres de l’aile gauche du radicalisme (dont Clemenceau et Pichon). Cette formation politique, éphémère, s’oppose au Parti ouvrier de Guesde, en défendant la ligne d’un socialisme réformiste.

    44 L’Anti-clérical, article « Le scandale du congrès », 8 avril 1882.

    45 L’Anti-clérical, article « Souscription intime », 19 avril 1882.

    46 La République anti-cléricale, 27 mai 1882.

    47 L’Anti-clérical, article « Souscription intime », 15 avril 1882. Affirmation difficilement vérifiable, car les rapports de police concernant les déplacements de l’avocat ne couvrent que la période débutant en 1883.

    48 TAXIL (Léo), chanson « La confession de Georges Laguerre », La République anti-cléricale, 17 juin 1882.

    49 Procès-verbal de la séance publié dans La Justice et L’Intransigeant du 10 août 1882.

    50 Le Gaulois, 8 août 1882.

    51 Le Clairon, 7 août 1882.

    52 Cité par ROSSI (Robert), op. cit., p. 456.

    53 PAULON (Alfred), article « Exécution de Georges Laguerre et de son compère Canivet », La République anti-cléricale, 12 août 1882.

    54 PAULON (Alfred), article « Les commandements de Georges Laguerre », La République anti-cléricale, 13 septembre 1882.

    55 AN, AB/XIX/3323/5, lettre de Léo Taxil à Jean Bernard, 20 septembre 1883.

    56 Intelligent, ayant eu lui aussi une enfance pieuse, Taxil se définit avant tout comme un pornographe professionnel (ce qui le rend vulnérable) et un joyeux fumiste. Les attaques sur le mariage religieux de Laguerre annoncent celles sur le baptême de la fille de Jaurès.

    57 CHARTIER (Roger), « La ligne Saint-Malo-Genève » in NORA (Pierre) [dir.], Les lieux de mémoire, tome 2, Paris, Gallimard, collection Quarto, 1997 [1984], p. 2837.

    58 AN, F7/15977/1, Fonds Panthéon, dossier Laguerre, rapport au préfet, 14 août 1883.

    59 AN, F7/15977/1, Fonds Panthéon, dossier Laguerre, rapport du Préfet, 17 août 1883.

    60 AN, F7/15977/1, Fonds Panthéon, dossier Laguerre, rapport du Cabinet du Préfet du Nord, 7 septembre 1883.

    Georges Laguerre, un Bel-Ami en politique (1858-1912)

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    Georges Laguerre, un Bel-Ami en politique (1858-1912)

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    Rycx, J. (2023). Chapitre 2. Maître Laguerre ou les coulisses du barreau de Paris. In Georges Laguerre, un Bel-Ami en politique (1858-1912). Villeneuve d’Ascq: Presses universitaires du Septentrion. https://doi.org/10.4000/books.septentrion.148451
    Rycx, Julien. « Chapitre 2. Maître Laguerre ou les coulisses du barreau de Paris ». In Georges Laguerre, un Bel-Ami en politique (1858-1912). Villeneuve d’Ascq: Presses universitaires du Septentrion, 2023. doi:10.4000/books.septentrion.148451.
    Rycx, Julien. « Chapitre 2. Maître Laguerre ou les coulisses du barreau de Paris ». Georges Laguerre, un Bel-Ami en politique (1858-1912), Presses universitaires du Septentrion, 2023, https://doi.org/10.4000/books.septentrion.148451.

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    Rycx, J. (2023). Georges Laguerre, un Bel-Ami en politique (1858-1912). Villeneuve d’Ascq: Presses universitaires du Septentrion. https://doi.org/10.4000/books.septentrion.148411
    Rycx, Julien. Georges Laguerre, un Bel-Ami en politique (1858-1912). Villeneuve d’Ascq: Presses universitaires du Septentrion, 2023. doi:10.4000/books.septentrion.148411.
    Rycx, Julien. Georges Laguerre, un Bel-Ami en politique (1858-1912). Presses universitaires du Septentrion, 2023, https://doi.org/10.4000/books.septentrion.148411.
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