Introduction
p. 261-264
Texte intégral
1Les développements récents de la politique européenne ont conduit Robert Salais à une critique vigoureuse de la « politique des indicateurs », à travers laquelle les institutions européennes se sont placées en « a-démocratie », c’est-à-dire au-dessus des démocraties nationales, pour engager le démantèlement de leur capacité d’action par un benchmarking de leur performance en termes de déficits publics. Les indicateurs statistiques se présentent alors comme la base d’un marché généralisé, tendant à rogner progressivement la dimension sociale des États membres. Si cette pratique du chiffre entame la légitimité des statistiques, il convient toutefois de rappeler que dans leur étymologie même, les statistiques ont à voir avec l’État dans une perspective de connaissance des faits sociaux allant fréquemment de pair avec une extension de la démocratie. Ainsi, le titre de l’ouvrage coordonné par Andrea Mennicken et Robert Salais (2021) révèle la tension constante qui traverse la quantification, prise entre l’exercice d’un contrôle administratif des pratiques sociales pour mieux les encadrer et la recherche de bases informationnelles prises comme fondement des choix collectifs qui caractérisent la démocratie. En ce sens, cet ouvrage collectif, initié par une série de séminaires qui se sont tenus à l’IEA de Nantes, s’inscrit dans une réflexion critique sur la quantification qui apporte un contrepoint à la contradiction entre données quantitatives et droit identifiée par Alain Supiot dans La gouvernance par les nombres (Salais, 2016b). Par ailleurs, il a permis une confrontation entre la quantification réflexive propre à l’économie des conventions et un courant anglais similaire de réflexion sur la production des nombres mettant l’accent sur leur pouvoir d’attraction et leur rôle de médiation entre différentes logiques d’action (Porter, 2020 [1995]). La postface à l’ouvrage rédigée par Peter Miller en donne une bonne illustration, à partir de l’analyse de la façon dont le taux de reproduction du virus Covid-19 a été mobilisé par les hommes politiques en Angleterre pendant la pandémie. Ce R Number apparaît alors comme instrument de médiation entre la santé et l’économie. Les controverses qu’il suscite témoignent des rapports peu harmonieux entre quantification, capacité administrative et démocratie.
2Les textes regroupés dans cette partie abordent justement ce triptyque entre quantification, capacité administrative et démocratie, en mettant l’accent sur au moins trois dimensions de la vie démocratique : la lutte contre les inégalités, la participation des citoyens à la prise de décision et la préservation des libertés publiques.
3En premier lieu, les politiques publiques instrumentées par un appareillage statistique permettent de lutter contre les inégalités, à l’instar de la lutte contre la pauvreté et le chômage, ce qui a conduit historiquement à créer la catégorie de personne au chômage. Toute l’originalité de l’analyse menée dans L’Invention du chômage est de montrer comment cette création statistique et juridique a fait l’objet d’un long travail préparatoire, basé sur diverses enquêtes sociales, et de nombreuses controverses dans lesquelles s’affrontaient différentes conceptions du travail et, par la suite, du chômage. Ce sont d’ailleurs ces différentes conventions du chômage qui expliquent les écarts entre les variations d’emploi et les variations de production suivant les régions françaises et la nature du tissu industriel durant la période de l’entre-deux-guerres.
4L’existence d’une telle interrogation dans les années 1980 était liée au fait que l’appareil statistique était un instrument de prévision épaulant la politique française de planification des activités économiques. C’est ce dont témoigne le parcours de Robert Salais dans l’entretien mené par Emmanuel Didier et Claude Didry, à l’occasion de la préparation de cet ouvrage. Ce parcours débute par des travaux économétriques sur les liens entre inflation et chômage (Courbe de Philips), mais aussi sur les délais d’ajustement de l’emploi à la production (fonction de Brechling), mettant en évidence des délais différenciés suivant les secteurs d’activité1. Ces travaux vont se poursuivre sur la fluctuation des taux d’activité (des femmes en particulier), conduisant à une réflexion sur les statistiques utilisées dans la recherche, réflexion nourrie par l’expérience de l’enquête Emploi et par la participation au groupe de recherche autour des opérations de codage du monde économique et social (avec Alain Desrosière et Laurent Thévenot). Robert Salais déclare s’intéresser à l’époque aux choses qui ne marchent pas, aux relations statistiques qui ne sont pas directement compréhensibles et qui nécessitent un détour par l’étude de la genèse des catégories statistiques utilisées. L’interview montre également qu’il s’engage aussi politiquement dans la construction alternative d’indices de prix ou d’indicateurs de chômage, pour contrer les manipulations statistiques des gouvernants de l’époque.
5La contribution de Florence Jany-Catrice s’inscrit dans cette démarche politique. Elle rappelle les premiers travaux de l’équipe dirigée par Jean Gadrey autour de la catégorie des employés service dit « non qualifiés », catégorie qui entre difficilement dans les conventions statistiques de définition des emplois empreintes d’industrialisme, et de la mesure de la productivité. Ces travaux vont se poursuivre sur la conception de nouveaux indicateurs macroéconomiques de richesse. Mais c’est avec sa réflexion critique sur la construction des indices de prix que l’auteure montre l’intérêt de dénaturaliser les données et de pluraliser les conditions d’élaboration des indicateurs. Au passage, elle relève que l’ère néolibérale est propice à une « individualisation des centres de calcul », avec l’invention d’un simulateur individuel d’inflation, comme l’avait déjà anticipé Alain Desrosières (2008a/b), témoignant du recul de l’appareil statistique d’État comme dispositif collectif de coordination. Elle conclut sur la nécessité d’ouvrir des espaces de débats autour de la construction statistique.
6Cette évaluation pluraliste fait l’objet de la contribution de Martine Mespoulet dans laquelle elle montre que la délibération démocratique peut se développer à l’échelle des territoires, ou encore d’une localité, dont l’action s’est amplifiée au cours des années 1980. Cette politique de décentralisation a suscité une demande locale de chiffres et la création d’observatoires sur des questions constituées en bien commun. Ce sont les expériences chiffrées et les processus délibératifs à l’œuvre qui sont présentés, notamment en matière d’environnement, ainsi que la nature de ces indicateurs hybrides et leur appropriation par les citoyens, menant à la conclusion que la fonction de coordination de ces indicateurs négociés est plus importante que leur fonction cognitive.
7Cette contribution conduit donc à questionner le caractère démocratique de la quantification, à savoir l’implication des acteurs dans la définition du codage statistique, opération qui n’est plus l’apanage des experts, et dans les opérations de codification mettant à l’épreuve leur capacité d’interprétation. On retrouve ici le geste inaugural de l’économie des conventions comme le souligne Alain Desrosières (2011a) dans son texte passionnant sur l’origine statisticienne de cette approche issue en partie des analyses des hésitations du codage social.
8Finalement, le texte d’Ota De Leonardis se positionne par rapport à la posture critique de Robert Salais concernant la diffusion à large échelle des instruments chiffrés de gouvernement européen permettant le benchmarking entre pays. Ce type de gouvernance par les nombres, dans le domaine des politiques sociales, conduit à appauvrir les bases de connaissances pour choisir comment agir en justice et ne garantit pas la liberté de choix entre plusieurs projets de vie, suivant l’approche des capacités d’Amartya Sen. Plus qu’un manque de démocratie mis en évidence par Robert Salais, l’auteure cherche à dépister une certaine forme de totalitarisme selon une vision plus apocalyptique. Les opérations dégradées de quantification et les mesures de restriction qu’elles occasionnent (et de perte de sens source d’anxiété) sont alors questionnées à l’aune de la préservation des libertés publiques, au moment même de la crise sanitaire.
9Ce questionnement renouvelle l’analyse du biopouvoir proposée par Michel Foucault (1994 [1976]) à partir de l’étude de la construction d’un savoir médico-administratif, dans une perspective de gouvernement des populations. Plus généralement, il interroge les rapports entre connaissance et démocratie.
Notes de bas de page
1 À ce sujet, voir l’étude de François Eymard-Duvernay (1981).
Le texte seul est utilisable sous licence Licence OpenEdition Books. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.
Dérives et perspectives de la gestion
Échanges autour des travaux de Julienne Brabet
Anne Dietrich, Frédérique Pigeyre et Corinne Vercher-Chaptal (dir.)
2015
La santé, bien public mondial ou bien marchand ?
Réflexions à partir des expériences africaines
Bruno Boidin
2014
Travail, luttes sociales et régulation du capitalisme dans la Chine contemporaine
Clément Sehier et Richard Sobel (dir.)
2015
Communication et organisation
perspectives critiques
Thomas Heller, Romain Huët et Bénédicte Vidaillet (dir.)
2013
La finance autrement ?
Réflexions critiques sur la finance moderne
Bernard Paranque et Roland Pérez (dir.)
2015
La fabrique de la finance
Pour une approche interdisciplinaire
Isabelle Chambost, Marc Lenglet et Yamina Tadjeddine (dir.)
2016
La Responsabilité Sociale de l'Entreprise
Nouvelle régulation du capitalisme ?
Frédéric Chavy, Nicolas Postel, Richard Sobel et al. (dir.)
2011
Agro-ressources et écosystèmes
Enjeux sociétaux et pratiques managériales
Bernard Christophe et Roland Pérez (dir.)
2012
Dictionnaire des conventions
Autour des travaux d’Olivier Favereau
Philippe Batifoulier, Franck Bessis, Ariane Ghirardello et al. (dir.)
2016
Repenser l'entreprise
Une théorie de l'entreprise fondée sur le Projet
Alain Desreumaux et Jean-Pierre Bréchet
2018
