• Contenu principal
  • Menu
OpenEdition Books
  • Accueil
  • Catalogue de 16452 livres
  • Éditeurs
  • Auteurs
  • Facebook
  • X
  • Partager
    • Facebook

    • X

    • Accueil
    • Catalogue de 16452 livres
    • Éditeurs
    • Auteurs
  • Ressources numériques en sciences humaines et sociales

    • OpenEdition
  • Nos plateformes

    • OpenEdition Books
    • OpenEdition Journals
    • Hypothèses
    • Calenda
  • Bibliothèques

    • OpenEdition Freemium
  • Suivez-nous

  • Lettre d’information
OpenEdition Search

Redirection vers OpenEdition Search.

À quel endroit ?
  • Presses universitaires du Septentrion
  • ›
  • Capitalismes – éthique – institutions...
  • ›
  • L’économie est une science réflexive
  • ›
  • Partie 3. Le renouvellement des mondes d...
  • ›
  • Les mondes de production : une approche ...
  • Presses universitaires du Septentrion
  • Presses universitaires du Septentrion
    Presses universitaires du Septentrion
    Informations sur la couverture
    Table des matières
    Liens vers le livre
    Informations sur la couverture
    Table des matières
    Formats de lecture

    Plan

    Plan détaillé Texte intégral Les mondes de production : les apports d’une approche conventionnaliste Les mondes de production : les apports d’une approche constructiviste L’examen des politiques publiques Conclusion Notes de bas de page Auteur

    L’économie est une science réflexive

    Ce livre est recensé par

    Précédent Suivant
    Table des matières

    Les mondes de production : une approche originale de l’industrie

    Gabriel Colletis

    p. 127-136

    Texte intégral Les mondes de production : les apports d’une approche conventionnaliste Les mondes de production : les apports d’une approche constructiviste L’examen des politiques publiques Conclusion Notes de bas de page Auteur

    Texte intégral

    1L’ouvrage de Robert Salais et Michael Storper (1993), Les mondes de production. Enquête sur l’identité économique de la France, constitue une approche originale de la diversité de l’industrie française.

    2Comme on le sait, cette diversité est habituellement appréhendée au niveau des activités par des nomenclatures différentes et plus ou moins détaillées en termes de secteurs, de branches, voire de filières. Au niveau des entreprises industrielles, la diversité est saisie par la taille, le statut juridique, l’appartenance ou non à un groupe, l’activité, etc. Les « dynamiques industrielles », quant à elles, sont analysées avec des approches qui relèvent des manières dont la compétitivité se construit (coût, hors-coût), la spécialisation s’élabore (intrabranche ou interbranche, par exemple).

    3Sans ignorer ces manières de saisir la diversité de l’industrie, l’ouvrage de Robert Salais et Michael Storper propose une voie très originale qui nous semble portée par deux perspectives convergentes. La première consiste à saisir les mondes de production entre le « micro » et le « macro », là où se jouent les questions de coordination, où s’établissent des « conventions » comme moyen et comme résultat de situations de coordination impliquant des personnes dont les attentes et les capacités diffèrent. La seconde perspective est celle de mondes qui, à la fois, existent dans le réel et dans l’imaginaire de ceux qui les font vivre mais sont aussi produits par les chercheurs qui tentent eux-mêmes de les appréhender comme résultat de la construction d’idéaltypes. Pour résumer, l’approche des deux auteurs repose de manière originale sur une double perspective : conventionnaliste et constructiviste.

    4C’est cette double approche que nous allons exposer plus en détail à présent avant de considérer une autre dimension des mondes de production : l’examen des politiques publiques.

    Les mondes de production : les apports d’une approche conventionnaliste

    5Il n’entre pas dans l’objet du présent papier de présenter l’économie des conventions, laquelle a fait l’objet de multiples publications et recensions. Cette économie met en son centre l’analyse de la coordination ainsi que la pluralité de ses formes. Approche que certains ont qualifiée de « hol-individualiste » (Billaudot, 2006). Comme le relève Évelyne Perrin (1994) dans une note de lecture consacrée à l’ouvrage des deux auteurs, « ce sont les acteurs économiques qui font le produit, et non les forces exogènes du marché ou des technologies, et ce sont eux qui le portent à la réalité en fonction de conventions et de situations d’actions économiques qui leur sont propres ». Dans une autre note de lecture, Renaud Bricq (1995) estime que l’originalité de l’ouvrage repose sur « une analyse en compréhension, de manière à assurer un réalisme des hypothèses théoriques, un principe de non-­détermination a priori des actions, une endogénéisation des objets, conventions et institutions au sein du développement des mondes réels, une analyse diachronique fondée sur l’historicité de ces mondes ».

    6Salais et Storper expliquent que chaque monde possible de production est un monde conventionnel. Ils indiquent que la coordination se joue entre acteurs de ces mondes sur la base d’une coordination de leurs anticipations, ce qui semble logique dès lors que ces acteurs évoluent dans un contexte d’incertitude sur le futur. Ils définissent une convention comme « un système d’attentes réciproques concernant les compétences et les comportements des autres (du même monde). […] Ces conventions sont relatives à l’activité de travail (de production) et à l’activité d’échange ».

    7Quatre mondes possibles sont identifiés par les auteurs : interpersonnel, marchand, industriel et immatériel. Nous reprenons ci-après la synthèse qu’en a faite Évelyne Perrin (1994).

    • Le « monde interpersonnel » est le monde des produits spécialisés et dédiés, c’est-à-dire destinés à des demandeurs spécifiés, et fabriqués selon des compétences et savoirs propres à des personnes ou des firmes données. L’identité des producteurs et des demandeurs est donc connue de part et d’autre, leurs relations reposent sur la confiance, la réputation, le partage de valeurs communes, l’appartenance à une même histoire. La concurrence se joue sur la qualité. Les activités fondées sur le métier, l’artisanat, les produits de luxe ; les entreprises fabriquant des produits à forte composante de services personnels ou des équipements spécialisés pour les besoins d’un autre producteur relèvent des registres d’action du monde interpersonnel.
    • Le « monde marchand » est le monde des produits standards mais dédiés à un demandeur particulier. En exprimant sa demande, le client coordonne dans l’instant les activités. La concurrence porte sur le prix et le délai de fabrication. Les contractants sont mus par des intérêts objectifs. Ce monde est celui de l’industriel marchand du xixe siècle, entouré de son réseau de travailleurs à domicile, ou aujourd’hui celui de la firme restructurée et flexibilisée en vue d’une réponse immédiate au marché.
    • Le « monde industriel » est celui des produits standards et génériques destinés à des marchés étendus et à des demandeurs anonymes. La convention de standardisation, qui s’étend des actes de travail à la technologie et au produit, est connue de tous, producteurs et consommateurs. La concurrence entre producteurs s’effectue par le seul prix. L’offre est motrice, les biens étant considérés comme disponibles et correspondant à une liste préexistante de besoins. Le risque économique est réduit par la prévisibilité du marché et la consommation de masse.
    • Le « monde immatériel » est celui de la création de nouvelles technologies ou familles de produits et de l’invention concomitante de leurs usages et de nouveaux besoins. Le producteur est spécialisé mais ses actions lui sont personnelles, puisqu’il requalifie les objets. Il développe des connaissances à vocation générale, selon une qualité qui lui est reconnue par ses pairs. Les communautés de scientifiques ou de créateurs coordonnés par une éthique s’apparentent à ce monde.

    8Si la coordination des acteurs d’un même monde est bien le cadre dans lequel Salais et Storper situent ces premiers, il n’en demeure pas moins que ces acteurs sont insérés dans le champ plus vaste des relations qui peuvent exister au sein de secteurs, filières ou territoires1. Relations qui, elles-mêmes, se nouent dans des espaces enchevêtrés : espace de l’économie nationale, espace de l’économie internationale ou mondiale.

    9C’est bien cette perspective – dans laquelle les acteurs se coordonnent au sein d’un même monde en en définissant les conventions constitutives tout en prenant en compte des relations (dynamiques et rapports de pouvoir) qui les dépassent –, que les auteurs adoptent pour analyser les « produits de la France dans les années 1980 » ou encore les « mondes réels » de certaines régions françaises, de l’Italie et des États-Unis.

    10Alors que les approches les plus habituelles des difficultés de l’insertion de l’industrie française dans l’économie internationale mettent l’accent sur des facteurs comme l’insuffisante spécialisation de celle-ci ou sur les limites de sa compétitivité coût comme hors-coût (Mathis et al., 1988), Salais et Storper proposent une explication différente ou complémentaire.

    11Comparant l’économie française et celles des États-Unis et de l’Italie, ils constatent bien la prépondérance des produits fondés sur des économies d’échelles et avantages de coûts alors que ces derniers occupent une part déclinante des échanges mondiaux. Mais, surtout, pour les auteurs, la France des années 1980 reste caractérisée, dans ses conventions, ses objets, ses institutions, par une forte influence des registres du monde possible industriel, ce qui freine son accès aux autres mondes au moment même où la nouvelle donne de l’économie mondiale exige de savoir combiner plusieurs mondes réels de production. « L’avenir appartient aux produits autres que strictement industriels », nous expliquent les auteurs.

    12L’accès au monde industriel reste cependant dominant. Et les auteurs d’observer que les conventions de l’État concourent à favoriser et renforcer ce monde possible. Les personnes ou les groupes porteurs d’autres mondes possibles se trouvent confinés dans les secteurs marginaux de l’économie ou des régions éloignées de la sphère d’influence de Paris.

    Les mondes de production : les apports d’une approche constructiviste

    13La délicate question du passage du monde de production possible au monde de production réel peut à présent être posée.

    14Nous examinons pour ce faire les termes employés par les auteurs eux-mêmes.

    15« Les acteurs ont leur langage professionnel pour désigner et décrire leur monde. »

    16L’utilisation d’un langage partagé est ainsi, pour les auteurs, un des vecteurs qui rend envisageable le passage d’un monde de production possible à un monde de production réel. Et c’est quand le produit arrive sur le marché que se réalise la « cristallisation » de ce passage.

    Les théoriciens que nous sommes ont le leur pour désigner et comprendre les mêmes choses. Mais il doit y avoir une homologie entre les deux langages, dans la mesure où la théorie des mondes de production ne peut être d’une essence différente de celle des théories dont disposent les acteurs sociaux pour découvrir les principes généraux de la coordination de leurs actions économiques, pour élaborer le sens de ces actions, pour les justifier.

    17Les auteurs se situent clairement dans la perspective constructiviste que Robert Salais avait déjà explicitement retenue dans un ouvrage collectif précédent (Salais et al., 1986).

    18Cette perspective met l’accent sur le fait que les objets conceptuels, les catégories que nous employons ne sont en rien « naturels » mais sont des constructions sociales s’appuyant sur des représentations. Une fois que l’objet a été créé ou inventé, nommé ou désigné, il existe réellement. Le chômage existe réellement comme existent, dans un pays comme la France, les cadres (Boltanski, 1982).

    19Les « mondes de production » sont ainsi des constructions sociales qui résultent d’une élaboration par les acteurs eux-mêmes et/ou par ceux qui les observent. Ces constructions façonnent le réel et il n’est pas exagéré de penser que, parfois, ils le créent. Ainsi, nommer une maladie peut contribuer à la faire exister. Elle existera dans les diverses nomenclatures. Des moyens financiers et humains seront engagés pour la traiter.

    20Dans ce processus de construction, Salais et Storper observent le rôle clé du langage et, bien sûr, celui des conventions.

    21Loin d’être irénique, la « production » des conventions comme celle des éléments de langage qui les accompagne est un processus marqué par des tensions, des rapports de force.

    22Ces tensions ou rapports de force se jouent ou s’expriment partout et, en particulier, dans la production des données et des informations qui vont venir étayer ou contester tel ou tel parti pris. Nous avons ainsi pu montrer (Colletis et al., 2020) que le passage de la donnée à l’information dans les systèmes d’information reposait sur un ensemble de conventions : convention de quantification (à la suite des travaux éclairants de Desrosières, 2000), convention de contextualisation, conventions d’énonciation, conventions sémiotiques.

    23À titre d’exemple de la convention de contextualisation, la gravité de la dette publique d’un État ne sera pas jugée de la même façon selon que celle-ci est (contextualisée) rapportée au PIB ou évaluée selon qu’elle est détenue par des résidents ou des non-résidents. La dette japonaise dépasse les 200 % du PIB… mais elle est entièrement détenue ou presque par les épargnants japonais. Est-elle plus ou moins « grave » que la dette française nettement inférieure lorsque rapportée au PIB mais détenue aux deux tiers par des non-résidents ?

    24Le langage, comme il a été dit, occupe une place importante dans la réflexion de Salais et Storper. Dans des travaux réalisés avec Maryse Salles (2013), nous avons estimé que les conventions et le langage se situaient au niveau des principes qui permettent à une organisation de fonctionner, c’est-à-dire de faire le lien entre, d’une part, ses missions et finalités et, d’autre part, les normes avec lesquelles elle peut ou doit agir.

    25L’outil méthodologique que nous avons proposé distingue et explicite trois niveaux dans les dispositifs de pouvoir. Le premier niveau, le plus concret et souvent le seul visible, est celui des normes qui gouvernent la vie économique2. Le deuxième niveau, déterminant bien que généralement ignoré, est celui des principes qui orientent les normes, qui établissent leur cadre conceptuel et méthodologique. Le troisième niveau renvoie aux visions du monde sous-jacentes aux principes et aux normes : les doxai.

    26Conventions et langage sont, dans ce modèle, des composantes du niveau des principes. Les principes vont préciser à l’aide de quels concepts, quels objets et quelles méthodes les connaissances ou les injonctions très générales du niveau des doxai vont être rendues plus opérationnelles3. Ils structurent les organisations (de toutes tailles) et leurs actions. Les principes engendrent les normes. C’est pourquoi nous avons qualifié ces principes de machines à produire des normes.

    27Les principes s’expriment principalement par le biais :

    1. du langage (termes employés, langue d’expression choisie…) et des axes de communication privilégiés ;
    2. de conventions (explicites ou implicites). Par exemple : conventions salariales, conventions de (taux) de change, mais aussi conventions implicites sur les attentes des marchés financiers, etc. ;
    3. de principes et catégories du droit (national, européen et international) ;
    4. des structures des systèmes d’information nationaux, européens et internationaux : conventions d’équivalence pour quantifier une « réalité », principes de construction de nomenclatures, jeux de critères comparatifs…

    28Pour en revenir à présent à l’ouvrage de Salais et Storper, nous adhérons pleinement à l’idée selon laquelle le langage et les conventions élaborés par les acteurs du monde de production possible sont les vecteurs qui permettent le passage au monde de production réel. Comme Salais l’aura montré ailleurs (Salais et al., 1986), les catégories du droit et une éventuelle création de catégories nouvelles constituent un autre vecteur. Nous avons rassemblé ces vecteurs au niveau des principes de l’outil méthodologique succinctement exposé plus haut, niveau qui inclut également les structures des systèmes d’information.

    L’examen des politiques publiques

    29Nous souhaitons compléter cette contribution centrée sur les mondes de production en faisant le lien avec la question des politiques publiques qui a fortement mobilisé Robert Salais dans ses différents travaux. À l’évidence, cette question est présente dans les mondes de production via l’analyse des politiques industrielles. Mais ce ne sont pas les politiques industrielles qui retiendront notre attention dans cette dernière partie, ce sont les politiques européennes, dont Robert Salais a montré qu’il était un fin connaisseur. Son ouvrage, Le Viol d’Europe. Enquête sur la disparition d’une idée (2013), mérite à lui seul de longs développements et s’inscrit pleinement dans la démarche constructiviste revendiquée par l’auteur. Au récit officiel de l’Union européenne qui évoque une communauté de peuples libres et égaux, épris de démocratie et s’unissant pour tracer dans le monde un chemin qui leur soit propre, Robert Salais oppose une réalité historique tout autre : celle d’un grand projet instrumentalisé et trahi, un viol en train d’être consommé. Pour Salais, notre Europe n’est guère plus qu’une pièce d’un ordre mondial marchand, néolibéral et financiarisé.

    30Nous voulons à ce stade brièvement et très partiellement conter une histoire que Robert Salais, Jean-Philippe Robé et moi-même avons vécue et qui, malheureusement, confirme le viol d’Europe. Cette histoire se passe en Grèce, quelques semaines après l’accession au pouvoir, en janvier 2015, du parti de la gauche radicale grecque, SYRIZA.

    31Comme on le sait, dès le nouveau gouvernement grec formé, celui-ci rencontre l’hostilité totale des institutions européennes (Commission européenne, Banque centrale et, plus tard, l’Eurogroupe, une institution sans existence légale) et celle du Fonds monétaire international (FMI). Nous ne retracerons pas ici l’histoire des multiples négociations qui ont vu le gouvernement grec capituler, renoncer à son programme et aligner sa politique économique et sociale sur les desiderata de la « Troïka » (qui réunit la Commission, la BCE et le FMI) (Colletis, 2015). Nous évoquerons seulement une des dimensions de la « question » grecque, celle de la dette.

    32Robert Salais, Jean-Philippe Robé et moi-même avons tenté de trouver une issue au problème de la dette publique grecque en la considérant sous un angle politique, économique et social et non sous un angle financier. L’approche financière de la dette était et reste l’approche dominante : la dette doit être remboursée et son « roulement » doit s’accompagner de concessions de la part du débiteur. Cette approche financière de la dette était celle de la Troïka mais – il faut bien le reconnaître – celle aussi du gouvernement grec.

    33À cette approche, nous avons opposé une approche totalement différente, qui a été soumise au gouvernement grec, qui n’a pas voulu l’engager. La suite est connue : poursuite et aggravation des politiques d’austérité, ce, en dépit des résultats du referendum de juillet 2015 qui donnait une large victoire au « NON » à la question : « Faut-il accepter le plan d’accord soumis par la Commission européenne, la Banque centrale européenne et le Fonds monétaire international lors de l’Eurogroupe du 25 juin, qui est composé de deux parties : [“Réformes pour l’achèvement du programme en cours et au-delà”] et [“Analyse préliminaire de la soutenabilité de la dette”] ? » Ce projet d’accord comportait de nouvelles mesures d’austérité érigées en conditions pour le déblocage d’une nouvelle aide financière à Athènes. Et, au final, chute du gouvernement SYRIZA aux élections anticipées de juillet 2019 de et retour de la droite au pouvoir.

    34Le Monde Diplomatique de juillet 2015 nous ayant accordé une tribune dans laquelle nous avons exposé les grandes lignes de la solution que nous avions proposée, nous en reprenons ici des passages.

    L’Europe souffre d’une crise interne que la déflagration financière internationale de 2007/2008 a révélée. Elle n’en couve pas moins depuis la création de la monnaie unique, économiquement prématurée et institutionnellement non viable […].
    La situation grecque ne présente qu’un cas extrême : la plupart des pays membres, France et Italie comprises, peineront à supporter indéfiniment la parité externe de l’euro et l’impossibilité de dévaluer en interne […].
    La dette n’est pas la cause des maux du pays ; elle ne fait que les aggraver. Le problème principal ? Le sous-développement des activités productives et son corollaire, la grande dépendance de la Grèce aux financements externes […].
    La production industrielle grecque s’est effondrée : sa part dans le produit intérieur brut (PIB) a chuté de 17 % en 1980 à environ 10 % en 2009. De 2009 à 2013, la production industrielle a reculé de 30 % ! […].
    Appareil productif déficient d’une part ; dépendance aux financements externes de l’autre, dès lors que l’économie ne produit pas assez pour soutenir les revenus et la consommation ni pour financer l’État et les services publics : le drame grec se noue […].
    Quelle autre piste envisager ? L’option de l’annulation partielle, décidée unilatéralement, exacerberait les tensions entre Athènes et les institutions avec lesquelles le pays doit pouvoir compter, dès lors qu’il souhaite rester dans la zone euro. Celle d’un effacement partiel des créances a été exclue par une majorité de créanciers. Elle n’aurait de surcroît de vertu que temporaire, repoussant à plus tard l’identification d’une véritable solution au problème grec.
    Une autre voie s’offre toutefois aux différents acteurs : utiliser le problème de la dette comme une opportunité pour industrialiser les pays européens en difficulté – dont la Grèce. Un projet dont la portée dépasse le cas spécifique qui préoccupe marchés, médias et dirigeants politiques aujourd’hui […].
    Cette […] piste implique une restructuration préalable de la dette, sans nouveau financement du FMI ou de la zone euro. L’opération se déroulerait avec deux objectifs principaux. D’une part, faire passer les créances actuellement détenues par le FMI et la Banque centrale européenne (BCE) à échéance 2016-2024 (soit 70 % des créances) aux mains des États européens. De l’autre, rendre les dates de paiement de certaines échéances plus flexibles pour que le montant total des remboursements (pour une période donnée) n’excède pas celui de l’excédent primaire.
    Les États devenus détenteurs de la dette grecque payable sur 2016-2024 en substitution du FMI et de la BCE, apporteraient leurs créances à hauteur de 50 milliards à des fonds d’investissement publics bilatéraux. Ces derniers seraient détenus à égalité par deux institutions publiques. La Grèce continuerait à honorer le paiement de sa dette mais – c’est le point essentiel – l’argent doterait des fonds chargés d’investir dans l’économie productive du pays. Autrement dit, au lieu de sortir pour garnir les poches des créanciers, les sommes seraient mises à profit pour développer l’industrie locale. Les États créanciers/investisseurs seraient remboursés une fois les investissements réalisés et vendus […].
    Si une telle proposition requiert un effort d’imagination du côté des institutions européennes, elle implique également que la Grèce engage une profonde réforme de ses institutions afin de sortir de son ornière traditionnelle : celle d’une économie de rente (rente touristique, immobilière, profits liés au commerce d’importation), gangrénée par le clientélisme. Il faudra sans doute créer des institutions nouvelles […].
    L’effort serait donc de taille, mais l’enjeu n’en vaut-il pas la chandelle ? Les créanciers devenus investisseurs contribueraient à l’industrialisation de la Grèce, à la création d’emplois industriels, à la baisse du chômage, à l’augmentation de la consommation, à la hausse des rentrées fiscales, au rapatriement des capitaux du fait de l’ancrage de la Grèce dans la zone euro, etc. Ils dessineraient un cercle vertueux à l’exact opposé de celui, vicieux, que tracent les politiques d’austérité. Sans compter que l’un des avantages d’un tel plan proposé consiste à identifier de nouvelles opportunités d’investissements pour les industriels du nord de l’Europe. En d’autres termes, la relance de l’Europe endettée servirait celle de l’Union dans son ensemble.
    Allons plus loin encore : pourquoi ne pas profiter d’un tel projet pour approfondir les complémentarités industrielles au sein de l’Union ? Bruxelles se complaît aujourd’hui à placer les appareils productifs nationaux en concurrence frontale. Ne pourrait-on envisager que les investissements engagés en Grèce soient sélectionnés à la fois pour répondre aux besoins de la population mais également dans l’optique de s’inscrire dans un système productif véritablement européen ?
    Un nouveau modèle, susceptible d’être dupliqué ailleurs en Europe, ouvrirait alors la voie à une véritable relance européenne. À l’opposé d’une relance productiviste, cette relance permettrait d’engager l’Europe sur la voie d’un développement nouveau, écologique, humain et solidaire, sur la base de critères élaborés de manière démocratique…
    Au final, l’enjeu, au-delà du cas de la Grèce, viserait à faire progresser l’Europe sur la voie d’un codéveloppement s’inscrivant dans le cadre de la transition énergétique et du développement durable. (Colletis et al., 2015).

    Conclusion

    35La crise du Covid-19, qui ne s’était pas encore déclenchée au moment de la journée d’hommage rendu à Robert Salais le 20 septembre 2019, fait prendre une signification particulière à certains des termes de la tribune du Monde Diplomatique : industrie, investissements, complémentarités productives, nouveau modèle européen écologique, humain, solidaire, codéveloppement…

    36Nous ne pensons pas nous être éloignés excessivement du point de départ de ce texte : les mondes de production. Un texte qui a aujourd’hui plus d’un quart de siècle mais qui reste d’une grande actualité comme est plus que jamais actuelle la nécessité d’écrire une autre histoire de l’Europe, celle que Robert Salais, Jean-Philippe Robé et moi-même avons tenté très modestement et bien partiellement d’écrire ensemble.

    Notes de bas de page

    1 On observera que les secteurs, les filières comme les territoires sont des « objets » méso-économiques pouvant être appréhendés comme tels dans une approche conventionnaliste mais aussi, sur des bases différentes, par l’approche régulationniste. Voir à ce sujet Laurent & du Tertre, 2008.

    2 Les normes comptables, par exemple, ou encore les normes de qualité.

    3 S’agissant d’une entreprise, les injonctions exprimant ses finalités peuvent être jugées comme contradictoires… ou non : créer de la valeur pour l’actionnaire et/ou protéger l’environnement.

    Auteur

    • Gabriel Colletis

      Professeur de sciences économiques, Université de Toulouse 1

    Précédent Suivant
    Table des matières

    Le texte seul est utilisable sous licence Licence OpenEdition Books. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

    Voir plus de livres
    Dérives et perspectives de la gestion

    Dérives et perspectives de la gestion

    Échanges autour des travaux de Julienne Brabet

    Anne Dietrich, Frédérique Pigeyre et Corinne Vercher-Chaptal (dir.)

    2015

    La santé, bien public mondial ou bien marchand ?

    La santé, bien public mondial ou bien marchand ?

    Réflexions à partir des expériences africaines

    Bruno Boidin

    2014

    Travail, luttes sociales et régulation du capitalisme dans la Chine contemporaine

    Travail, luttes sociales et régulation du capitalisme dans la Chine contemporaine

    Clément Sehier et Richard Sobel (dir.)

    2015

    Dictionnaire critique de la RSE

    Dictionnaire critique de la RSE

    Nicolas Postel et Richard Sobel (dir.)

    2013

    Communication et organisation

    Communication et organisation

    perspectives critiques

    Thomas Heller, Romain Huët et Bénédicte Vidaillet (dir.)

    2013

    La finance autrement ?

    La finance autrement ?

    Réflexions critiques sur la finance moderne

    Bernard Paranque et Roland Pérez (dir.)

    2015

    La fabrique de la finance

    La fabrique de la finance

    Pour une approche interdisciplinaire

    Isabelle Chambost, Marc Lenglet et Yamina Tadjeddine (dir.)

    2016

    La Responsabilité Sociale de l'Entreprise

    La Responsabilité Sociale de l'Entreprise

    Nouvelle régulation du capitalisme ?

    Frédéric Chavy, Nicolas Postel, Richard Sobel et al. (dir.)

    2011

    La performance totale : nouvel esprit du capitalisme ?

    La performance totale : nouvel esprit du capitalisme ?

    Florence Jany-Catrice

    2012

    Agro-ressources et écosystèmes

    Agro-ressources et écosystèmes

    Enjeux sociétaux et pratiques managériales

    Bernard Christophe et Roland Pérez (dir.)

    2012

    Dictionnaire des conventions

    Dictionnaire des conventions

    Autour des travaux d’Olivier Favereau

    Philippe Batifoulier, Franck Bessis, Ariane Ghirardello et al. (dir.)

    2016

    Repenser l'entreprise

    Repenser l'entreprise

    Une théorie de l'entreprise fondée sur le Projet

    Alain Desreumaux et Jean-Pierre Bréchet

    2018

    Voir plus de livres
    1 / 12
    Dérives et perspectives de la gestion

    Dérives et perspectives de la gestion

    Échanges autour des travaux de Julienne Brabet

    Anne Dietrich, Frédérique Pigeyre et Corinne Vercher-Chaptal (dir.)

    2015

    La santé, bien public mondial ou bien marchand ?

    La santé, bien public mondial ou bien marchand ?

    Réflexions à partir des expériences africaines

    Bruno Boidin

    2014

    Travail, luttes sociales et régulation du capitalisme dans la Chine contemporaine

    Travail, luttes sociales et régulation du capitalisme dans la Chine contemporaine

    Clément Sehier et Richard Sobel (dir.)

    2015

    Dictionnaire critique de la RSE

    Dictionnaire critique de la RSE

    Nicolas Postel et Richard Sobel (dir.)

    2013

    Communication et organisation

    Communication et organisation

    perspectives critiques

    Thomas Heller, Romain Huët et Bénédicte Vidaillet (dir.)

    2013

    La finance autrement ?

    La finance autrement ?

    Réflexions critiques sur la finance moderne

    Bernard Paranque et Roland Pérez (dir.)

    2015

    La fabrique de la finance

    La fabrique de la finance

    Pour une approche interdisciplinaire

    Isabelle Chambost, Marc Lenglet et Yamina Tadjeddine (dir.)

    2016

    La Responsabilité Sociale de l'Entreprise

    La Responsabilité Sociale de l'Entreprise

    Nouvelle régulation du capitalisme ?

    Frédéric Chavy, Nicolas Postel, Richard Sobel et al. (dir.)

    2011

    La performance totale : nouvel esprit du capitalisme ?

    La performance totale : nouvel esprit du capitalisme ?

    Florence Jany-Catrice

    2012

    Agro-ressources et écosystèmes

    Agro-ressources et écosystèmes

    Enjeux sociétaux et pratiques managériales

    Bernard Christophe et Roland Pérez (dir.)

    2012

    Dictionnaire des conventions

    Dictionnaire des conventions

    Autour des travaux d’Olivier Favereau

    Philippe Batifoulier, Franck Bessis, Ariane Ghirardello et al. (dir.)

    2016

    Repenser l'entreprise

    Repenser l'entreprise

    Une théorie de l'entreprise fondée sur le Projet

    Alain Desreumaux et Jean-Pierre Bréchet

    2018

    Accès ouvert

    Accès ouvert freemium

    ePub

    PDF

    PDF du chapitre

    Suggérer l’acquisition à votre bibliothèque

    Acheter

    Édition imprimée

    Presses universitaires du Septentrion
    • amazon.fr
    • decitre.fr
    • mollat.com
    • leslibraires.fr
    • placedeslibraires.fr
    • lcdpu.fr
    ePub / PDF

    1 On observera que les secteurs, les filières comme les territoires sont des « objets » méso-économiques pouvant être appréhendés comme tels dans une approche conventionnaliste mais aussi, sur des bases différentes, par l’approche régulationniste. Voir à ce sujet Laurent & du Tertre, 2008.

    2 Les normes comptables, par exemple, ou encore les normes de qualité.

    3 S’agissant d’une entreprise, les injonctions exprimant ses finalités peuvent être jugées comme contradictoires… ou non : créer de la valeur pour l’actionnaire et/ou protéger l’environnement.

    L’économie est une science réflexive

    X Facebook Email

    L’économie est une science réflexive

    Ce livre est diffusé en accès ouvert freemium. L’accès à la lecture en ligne est disponible. L’accès aux versions PDF et ePub est réservé aux bibliothèques l’ayant acquis. Vous pouvez vous connecter à votre bibliothèque à l’adresse suivante : https://freemium.openedition.org/oebooks

    Suggérer l’acquisition à votre bibliothèque Acheter ce livre aux formats PDF et ePub

    Si vous avez des questions, vous pouvez nous écrire à access[at]openedition.org

    L’économie est une science réflexive

    Vérifiez si votre bibliothèque a déjà acquis ce livre : authentifiez-vous à OpenEdition Freemium for Books.

    Vous pouvez suggérer à votre bibliothèque d’acquérir un ou plusieurs livres publiés sur OpenEdition Books. N’hésitez pas à lui indiquer nos coordonnées : access[at]openedition.org

    Vous pouvez également nous indiquer, à l’aide du formulaire suivant, les coordonnées de votre bibliothèque afin que nous la contactions pour lui suggérer l’achat de ce livre. Les champs suivis de (*) sont obligatoires.

    Veuillez, s’il vous plaît, remplir tous les champs.

    La syntaxe de l’email est incorrecte.

    Référence numérique du chapitre

    Format

    Colletis, G. (2022). Les mondes de production : une approche originale de l’industrie. In C. Bessy & C. Didry (éds.), L’économie est une science réflexive. Villeneuve d’Ascq: Presses universitaires du Septentrion. https://doi.org/10.4000/books.septentrion.146736
    Colletis, Gabriel. « Les mondes de production : une approche originale de l’industrie ». In L’économie est une science réflexive, édité par Christian Bessy et Claude Didry. Villeneuve d’Ascq: Presses universitaires du Septentrion, 2022. doi:10.4000/books.septentrion.146736.
    Colletis, Gabriel. « Les mondes de production : une approche originale de l’industrie ». L’économie est une science réflexive, édité par Christian Bessy et Claude Didry, Presses universitaires du Septentrion, 2022, https://doi.org/10.4000/books.septentrion.146736.

    Référence numérique du livre

    Format

    Bessy, C., & Didry, C. (éds.). (2022). L’économie est une science réflexive. Villeneuve d’Ascq: Presses universitaires du Septentrion. https://doi.org/10.4000/books.septentrion.146586
    Bessy, Christian, et Claude Didry, éd. L’économie est une science réflexive. Villeneuve d’Ascq: Presses universitaires du Septentrion, 2022. doi:10.4000/books.septentrion.146586.
    Bessy, Christian, et Claude Didry, éditeurs. L’économie est une science réflexive. Presses universitaires du Septentrion, 2022, https://doi.org/10.4000/books.septentrion.146586.
    Compatible avec Zotero Zotero

    1 / 3

    Presses universitaires du Septentrion

    Presses universitaires du Septentrion

    • Mentions légales
    • Plan du site
    • Se connecter

    Suivez-nous

    • Facebook
    • LinkedIn
    • Instagram
    • X
    • Bluesky
    • Flux RSS

    URL : http://www.septentrion.com

    Email : contact@septentrion.com

    OpenEdition
    • Candidater à OpenEdition Books
    • Connaître le programme OpenEdition Freemium
    • Commander des livres
    • S’abonner à la lettre d’OpenEdition
    • CGU d’OpenEdition Books
    • Accessibilité : partiellement conforme
    • Données personnelles
    • Gestion des cookies
    • Système de signalement