Contester une autorité incontestable : quel mouvement critique ?
p. 29-38
Texte intégral
1La figure de Robert Salais m’est indissociable de la réflexion critique sur la statistique et l’État, étendue ensuite à la quantification, ainsi que de l’engagement politique qui soutient cette capacité critique. Or, cet engagement est si profondément ancré dans une époque aujourd’hui passée dans l’histoire que je voudrais ici en dire quelques mots, en hommage aussi à la passion d’histoire tôt manifestée par Robert dans son ouvrage pionnier rédigé à plusieurs mains sur la catégorie chômage (Salais et al., 1986). Cette passion encore bien présente dans son livre décapant consacré près de trente ans plus tard à l’avènement d’Europe et à son viol (Salais, 2013) nous avait été instillée par Alain Desrosières qui nous en avait montré les fruits à l’INSEE (Desrosières, 1977). Étant le seul, parmi cette réunion d’hommages, à m’être trouvé dans l’unité de Robert dès mon entrée dans cette institution en 1974, je porterai témoignage de ce moment si exceptionnel d’intrication entre des expériences personnelles intenses et des engagements politiques (Thévenot, 2005). Tous deux trouvaient alors matière à se nourrir sur le lieu même de travail, constituant une combinaison si éloignée du monde actuellement gouverné par les standards et les objectifs (Thévenot, 2015) qu’elle risque d’en devenir inimaginable.
Quête de légitimité et crise d’autorité
2Un des traits remarquables de la contestation développée à l’INSEE dans le sillage de Mai 68, fut que les critiques émanaient aussi des experts officiellement patentés, ce qui n’allait pas sans quelques troubles, voire divisions, d’identité. L’École polytechnique produisait des ingénieurs d’État qualifiés à la fois dans une grandeur technique et scientifique d’ordre industriel – celle de l’ingénieur – et dans une grandeur d’ordre civique, celle du fonctionnaire de service public (Boltanski & Thévenot, 1991). Réunissant ces deux sources d’autorité, l’élève parmi les mieux classés qu’était Robert à la sortie de cette école pouvait intégrer, après une seconde école d’ingénieur plus technique, un « corps d’État ». Cette étrange invention française fleure bon l’Ancien Régime tout en visant la modernisation par le « génie » technique au service de l’intérêt général du public. La grandeur domestique, hiérarchique et coutumière, elle aussi issue de cet Ancien Régime, conservait un poids important dans la société française d’alors sans disposer de la reconnaissance officielle des deux précédentes. Soutien de fortes hiérarchies de subordination en personne, elle étayait en sous-main la centralisation pyramidale du compromis entre expertise technique et fonction publique, clé de voûte de l’État français d’alors et remarquablement réalisée à l’INSEE.
3Qu’a fait de ces trois ordres de grandeur le Mai 68 français, crise d’autorité par excellence ? La grandeur domestique fut la première dénoncée, en raison des pesantes hiérarchies et devoirs d’obéissance qu’elle suppose. Des pères de famille aux pères de la nation, les autorités traditionnelles incarnées ont été les cibles de la contestation. La grandeur civique de solidarité collective égalitaire n’était, quant à elle, nullement mise en question, les mouvements de 1968 contribuant plutôt à la distribuer hors de l’État. Cette grandeur civique armait les manifestations et les assemblées générales dans la critique sociale des inégalités. L’exigence de remise à l’épreuve de la qualification civique de tout représentant visait toute espèce d’élu. La grandeur industrielle était également concernée par la dénonciation du pouvoir des experts, des technocrates, des industriels qui échapperaient à l’intérêt général. La grandeur du marché, alors tout à fait étrangère à l’État, faisait l’objet des critiques acerbes de la société de consommation et de l’homme unidimensionnel (Marcuse, 1968 [1964]). Des commentateurs ultérieurs ont mis l’accent sur le désir de liberté et d’émancipation individuelle qui animait alors les critiques. Je conserve plutôt le souvenir et la marque d’un agrandissement en commun de capacités d’expression des personnes et de leurs expériences, selon la grandeur de l’inspiration. Le corps ému s’offre à ce grandissement inspiré et l’on se souvient de l’exubérance corporelle expansive dans les mouvements des années 1960. La critique prit souvent appui sur un compromis entre solidarité civique et expressivité inspirée. L’« imagination au pouvoir » n’est pas le slogan absurde d’une utopie politique insensée, mais une formule canonique de la grandeur de l’inspiration. Anticipant la suite de l’Histoire, notons que sur des vestiges de cette inspiration seront mis en valeur des désirs de biens marchands, aussi bien que des attirances pour des signes grandis dans l’opinion. La sémiologie, science de ces signes et de leur pouvoir, s’épanouit pendant cette période. En ce sens, et seulement en ce sens, on peut dire que l’expansion du marché et du marketing dans la France des années 1980 et 1990 prolonge les expériences de Mai 68.
4En ce temps, l’INSEE pouvait alors attirer de jeunes frais émoulus des écoles d’ingénieurs parce qu’il s’y développait un génie plus « social » que dans d’autres corps d’ingénieurs d’État. « Statistique et études économiques » comportaient alors un fort lien avec les sciences sociales et pas seulement économiques, qu’avait entretenu Pierre Bourdieu en collaboration avec des administrateurs de l’INSEE, particulièrement Alain Darbel et Claude Gruson (Darras, 1966). Mais l’INSEE se trouvait en outre au centre de l’État classificateur et dénombreur, qui met en forme et en ordre selon une discipline ayant essuyé le feu des critiques en 1968. Aussi ce lieu était-il peuplé d’agents doubles qui fournissaient aux critiques des informations sur les malversations d’un État contesté.
Conventions, corps, matérialités : tensions anthropologiques animant la critique
5Cette identité double trouvait place dans un mouvement plus ample de dissociation des personnes à l’égard de leurs revêtements institués dont elles cherchaient à s’émanciper. Mai 68 et ses suites ont offert un laboratoire d’expériences dans lesquelles des pratiques à visée libératoire se dressaient contre des ordres contestés, selon des expressions très variées qui suscitaient de vives tensions internes dans les communautés et personnalités : exploration curieuse et risquée, jeu grinçant, ironie contre les grands retournée contre soi-même, critique faisant feu de tout bois, dénonciation s’exerçant ad hominem, confrontation obstinée, violence noire ou encore humiliation douloureuse.
6Issue notamment de la tradition marxiste et mise en avant par les courants se réclamant d’un maoïsme imaginé, la « pratique » fut une catégorie exaltée qui marqua diverses orientations prises par les sciences sociales, politiques et économiques critiques. Le travail était la voie principalement empruntée par les chercheurs pour accéder au cœur de cette pratique. Sociologues et économistes du travail dévoilaient les véritables savoir-faire ouvriers opposés à l’organisation taylorienne du travail, s’inquiétant de l’évolution des qualifications réelles. À l’ENS, dans le séminaire proposé par Robert Linhart à Louis Althusser – qui s’y tenait au dernier rang au côté d’Hélène Rytmann –, se succédaient les présentations du monde du travail dans ses pratiques. Dans le même esprit, Linhart (1978) a produit un remarquable témoignage de son expérience d’« établi »1, publié aux Éditions de Minuit par l’entremise de Desrosières qui avait fait lire le manuscrit à Pierre Bourdieu. Linhart y décrit un ouvrier retoucheur ayant accommodé à sa main son établi pour gagner en aise dans la manipulation des portières qu’il doit retoucher. Selon un engagement familier, il personnalise son entour pour en faire un prolongement de son corps et garantir cette aise (Thévenot, 2006). Le bureau des méthodes s’élève contre ce bricolage et lui retire l’établi familier pour le remplacer par un autre, neuf et fonctionnel. Ce dernier ne lui permet plus qu’un engagement en plan, conforme mais inapproprié à l’agencement très variable entre le corps de l’ouvrier et la portière à placer dans les positions les plus diverses selon la retouche à réaliser. Le désarroi de l’ouvrier mais surtout sa baisse significative de productivité conduisent finalement la direction à lui restituer son établi familier.
7La distinction entre des régimes d’engagement prolonge, en lui donnant un tour nouveau, l’opposition critique entre formalités (illusoires) et pratiques sociales (réelles) qui était omniprésente dans l’expérience de 1968. De fait, chacun des deux engagements impliqués dans l’histoire de l’établi est dans son sens aussi formel et aussi réel que l’autre ; c’est leur rapport qui est source de tension critique. Chaque engagement contribue à se coordonner avec soi-même avec l’appui d’un environnement matériel mis dans la forme appropriée (fonctionnelle/familière). Chacun est « formel » au sens où il permet de se reposer « les yeux fermés » sur des repères fixés (fonctionnalités normales/repères personnellement routiniers). Chacun est bien « réel » aussi, au sens où la réalisation dynamique de l’engagement est éprouvante et « ouvre les yeux » en faisant venir le doute sur ce que les formes sacrifient. Ces deux faces sont inhérentes à tout engagement. Dans le cas des engagements conventionnels encadrant la coordination des actions de plusieurs personnes, on retrouve ces deux faces qui sont d’ailleurs incluses dans deux sens contrastés du terme « conventionnel » : résultat d’un accord dans les formes (la « lettre » de la convention), et mis en doute comme formaliste ou rituel au regard de l’authentique et imprévu. Faute de reconnaître ces deux faces de tout engagement et notamment des conventions, on risque d’en rester à une compréhension tronquée de la coordination. À défaut d’une telle élucidation, le courant dit d’« économie des conventions » auquel contribua activement Salais (1986, 1989 ; Salais & Storper, 1993) a suscité malentendus et critiques à l’égard de son supposé conformisme conventionnel.
8Cependant le travail, que l’orientation critique marxiste incitait à privilégier, ne fut pas la seule relation au monde matériel environnant que l’expérience critique soixante-huitarde a conduit à explorer. D’importants déplacements ont conduit à concevoir le politique pas seulement comme relation entre des êtres humains en dispute, mais également comme des relations étendues à leurs rapports à un monde matériel. C’est à l’issue d’un tel mouvement que des philosophies politiques ont pu être reconsidérées et associées à des mondes matériels congruents, à partir d’un mode privilégié et généralisé de relation de l’être humain à son environnement (Boltanski & Thévenot, 1987, 1991) qui ne se limitait pas au rapport d’appropriation intégré au libéralisme politique. Un pareil déplacement a pu se nourrir d’une ouverture critique dans les années suivant 1968 qui ne s’est limitée ni au monde ni aux choses du travail puisqu’il était issu de révoltes étudiantes. Avant même l’innovation remarquable de Bruno Latour (1983), l’œuvre de Michel Foucault (1966) mettait déjà les choses en regard des mots. Mai 68 a fait la part belle aux choses comme elle l’a faite aux corps par lesquels nous tenons à ces choses. Furent dénoncées les marchandises qui aliènent par la consommation, ou en tant qu’objets-signes (Baudrillard, 1970). La sémiologie de Roland Barthes (1957) avait été auparavant autant éprise des signes que préoccupée de leur dévoilement. La chose fut aussi, selon un grandissement inspiré, l’objet du détournement autant que d’une critique (Debord, 1967) qui creusait l’écart à l’égard des fonctionnalités et d’un ordre industriel. Michel de Certeau (1990 [1980]) a mis ces détournements tactiques au centre de l’enquête sur les arts de faire qu’il a dirigée.
9Si les êtres humains détournent les choses, les choses non plus ne manquent pas de leur côté de détourner les êtres humains, ces détours critiques réciproques révélant une dépendance des uns aux autres que les humanités politiques et sociales ont souvent négligée. Les êtres non humains détournent l’attention trop exclusivement portée aux acteurs, à leurs intentions ou leurs habitudes, attention ignorante de la façon dont les choses sont disposées et façonnées pour le soutien des dispositions humaines. Vient une ironie des choses lorsqu’elles révèlent la suffisance humaine. Quelle que soit la hauteur de vue des êtres humains, la généralité et la grandeur des formes abstraites auxquelles ils recourent, la main devra en fin de compte être mise à la pâte, au risque des corps et des choses. C’est le côté « cuisine » des choses et des affaires humaines que j’évoquerai par deux « leçons de choses ». Salais y prit part en tant que chef de la post-soixante-huitarde division Emploi (direction générale de l’INSEE) où eurent lieu ces expériences. Elles pouvaient se dérouler en partie à son corps défendant, mais il ne les empêchait pas et savait même les accompagner, non sans parfois quelque hésitation.
Différer en commun : deux leçons de choses à la division Emploi de l’INSEE sous l’autorité de Salais
10La première leçon de choses, très officielle, fut l’inauguration de la nouvelle classification des catégories socioprofessionnelles que la division Emploi avait eu la charge de réformer. Tous les directeurs de l’INSEE étaient réunis autour du directeur général, Edmond Malinvaud, économiste et économètre de renom. Lorsqu’il dut couper le ruban inaugural du nouveau « code », nous lui expliquâmes que sa tâche ne s’arrêtait pas là mais devait se poursuivre autour du buffet. Celui-ci était le produit dérivé de notre travail puisque nous avions rassemblé – et le plus souvent fabriqué – autant de gâteaux que de nouvelles « catégories socioprofessionnelles » à « représenter » ainsi, très concrètement. Le jeu auquel nous soumettions l’auguste hiérarchie de l’INSEE consistait à deviner la catégorie socioprofessionnelle représentée par chaque gâteau.
11Soucieux de précisions dans le rendu de la classe ouvrière, nous avions créé la distinction entre les « ouvriers qualifiés de type artisanal » (catégorie socioprofessionnelle 63) et les « ouvriers qualifiés de type industriel » (catégorie socioprofessionnelle 62), ces derniers étant soumis à la division du travail et à l’organisation du travail à la chaîne. La première catégorie était figurée par d’exquis biscuits langues-de-chat faits maison par Michel Cézard, cadre de la division Emploi, avec la crème de la ferme voisine (il venait au travail tous les jours depuis un village près de Meaux où il habitait). La seconde était représentée par les langues-de-chat industrielles de marque L’Alsacienne. L’une des pâtisseries suivantes plongea les participants dans une profonde perplexité. D’une abstraction remarquable, elle était simplement blanche et sphérique. Nous révélâmes finalement qu’il s’agissait d’une « méta-pâtisserie », un gâteau représentant le modèle conceptuel de toutes les catégories socioprofessionnelles. Plutôt que découpée au carré à partir d’un croisement de critères, elle recelait un noyau dur, le « type » (en nougatine) dont les psychologues cognitifs avaient mis en relief l’importance dans la catégorisation pratique, entouré d’une constellation granuleuse de cas suggérant l’extension de la catégorie et ses limites (en meringue). Les séminaires-buffets d’une ironiquement dénommée « Société internationale d’épistémologie culinaire » ont permis ultérieurement d’historiques confrontations entre des pièces montées réalisant la pluralité des « ordres de grandeurs », ou encore un « Bavarois des champs » réalisant la théorie de Bourdieu en livrait à la dégustation la structure autant que les espèces de capital.
12La plus importante figuration du commun en différend reposait dans l’INSEE post-soixante-huitard non sur des distinctions pâtissières mais sur celles qui séparaient – et souvent opposaient – toute la variété des organisations militantes. Une gamme exceptionnellement fournie de groupes et groupuscules s’affrontait dans des tracts, des journaux, des assemblées générales ou des occupations du bureau du secrétaire général, Raymond Lévy-Bruhl, petit-fils d’un des fondateurs de la sociologie française. Le milieu de travail d’une trentaine de personnes qui composait la division Emploi n’échappait pas à cette effervescence critique et prit même parfois l’allure d’une « commune ». Toute occasion était bonne pour remettre en cause la hiérarchie explicite d’encadrement. Le personnel avait convaincu son chef, Salais, d’interrompre le travail pour une journée passée à la campagne, afin de procéder à une remise en cause, critique et autocritique, du fonctionnement quotidien de la division Emploi. Ce genre de retraite critiquant les « pratiques » pour les transformer en profondeur devaient donner la parole aux employés qui en étaient privés par le poids des hiérarchies. La petite communauté se proposait d’expérimenter des modèles nouveaux de vie ensemble. On y était attentif à la richesse des engagements, politiques, professionnels, amicaux, amoureux, dans l’enthousiasme d’un tissage de liens multiples dont on espérait qu’il permette de surpasser les différences sociales.
Communisme, marxisme et libéralisme : une histoire française
13Salais n’est pas de ceux qui retournent leur veste. Ses investissements politiques comme scientifiques sont durables et cohérents. Cela n’empêche pas des inflexions qui apparaissent à la lecture de ses écrits sur longue période. Ayant choisi de centrer mon propos sur les suites du moment critique de Mai 68, j’évoquerai une évolution de la position critique de Salais et de ses fondements. Au-delà de son histoire personnelle, elle témoigne de spécificités de la gauche intellectuelle française et de son histoire.
14L’ancrage initial est marxiste d’orientation communiste, comme en témoigne Objectif emploi coécrit avec Jacky Fayolle et préfacé par Jack Ralite, député communiste devenu ministre de l’Emploi dans le gouvernement de Pierre Mauroy (Fayolle & Salais, 1984). Cette proximité est bien visible dans l’analyse économique qui s’y déploie. L’ouvrage de peu d’années postérieur qu’il codirigea (Salais & Thévenot, 1986), à la suite de la table ronde organisée conjointement par le CNRS et l’INSEE en 1984, instaura un dialogue avec les courants de la « régulation » autour de Robert Boyer, des « systèmes sociétaux » (Marc Maurice, François Sellier et Jean-Jacques Silvestre du Laboratoire d’économie et de sociologie du travail) et des « outils de gestion » (Christophe Midler du Centre de recherche en gestion), posant la première pierre de ce qui allait devenir « l’économie des conventions » avec des contributions de François Eymard-Duvernay, Olivier Favereau, André Orléan et Bénédicte Reynaud qui s’ajoutaient à celles des deux responsables de la publication. Dans son chapitre consacré aux « formes de la négociation », Salais mentionne en note2 l’écart qu’implique cette approche des conventions par rapport à une perspective marxiste prenant en compte les rapports de force. Il souligne cependant : « Il n’y a pas contradiction entre avancer l’idée de codification des formes de travail, produite largement à l’extérieur de l’entreprise ou sous l’effet d’un rapport de force externe, et centrer l’analyse sur la négociation dans l’entreprise. Quel que soit le type de négociation, y compris dans ses formes les plus violentes, il y a usage, de part et d’autre, dans l’entreprise d’outillages pour partie propres, pour partie formes sociales « objectivées » issues de négociations antérieures, matérialisant de fait certains compromis. Leur domaine de validité peut être interne à l’entreprise, à la branche, ou plus large encore » (Salais & Thévenot, 1986, p. 26). Salais fait cette remarque car le terreau marxiste n’est guère favorable à une prise en considération de la fonction coordinatrice du droit non plus que d’autres formes conventionnelles.
15Par la suite, et notamment dans ses travaux consacrés à « Europe capability » et « Quantification democracy », Salais s’est inspiré de deux auteurs qui n’appartiennent pas non plus à la tradition marxiste, Armatya Sen et John Dewey, en qui il a trouvé des appuis critiques complémentaires. Tous deux s’inscrivent dans une tradition anglo-saxonne de libéralisme politique tout en proposant l’un et l’autre des ajouts qui s’écartent de l’orthodoxie libérale. Le sujet individuel et sa liberté de choix occupent une position centrale mais Salais considère toutefois que, en dépit des exemples individualistes pris par Sen, il n’y a pas de raison de penser que les « capabilités » sont une notion intrinsèquement individualiste (Salais, 2003, p. 325). Salais considère notamment qu’une approche des capabilités sociales permet de donner un contenu fort à la subsidiarité au regard de l’État central, en montrant qu’elle réclame un processus exigeant d’apprentissage politique, de gouvernement local et d’autonomie, ainsi qu’une participation effective à la prise de décision (Salais, 2011a). Il fait valoir la fertilité du croisement du champ de recherche sur la pluralité des mondes qu’a élaboré l’économie des conventions, et de l’approche des capabilités par Sen. Son attention aux « informational bases of judgment on justice » explicite la dimension normative de tout processus de quantification et montre la nécessité d’un débat public et d’une délibération démocratique sur des choix initialement considérés comme purement techniques et alors abandonnés aux techniciens et experts (Salais, 2016a, p. 128). Au lieu d’être passivement – voire à leur insu – soumis à enquête, les individus ont à prendre part à son élaboration. Salais fait ici le lien avec Dewey pour qui l’enquête sur la factualité et la connaissance est une élaboration collective à laquelle tous les acteurs intéressés par le domaine à l’étude doivent participer en constituant le public concerné (idem.).
16Soulignons que ce mouvement de la critique qu’opère Salais en cherchant l’inspiration dans ces deux auteurs le plonge dans une tradition libérale qui, encore souvent confondue en France avec l’économie de marché ou le néo-libéralisme, est demeurée longtemps étrangère à la plus grande partie du monde intellectuel français influencé par une tradition socialiste et marxiste, notamment les sciences sociales. La raison d’un tel paradoxe, dans une nation supposée avoir tôt expérimenté la fondation révolutionnaire d’une émancipation individuelle libérale, tient à ce que j’ai mentionné plus haut du manque d’explicitation des prolongements de la politique des humains dans l’intégration de leur rapport aux choses. Lorsque le rapport de propriété privée qu’implique le libéralisme politique contractuel originel a été saisi par les choses et les pensées de l’économie de marché, il s’est ensuivi un détachement critique reposant sur un tout autre rapport au monde matériel, celui impliqué par le travail industriel. Nous l’avons mis en évidence dans la différence entre les mondes des grandeurs marchande et industrielle – que tend à confondre la science économique – rapportées aux philosophies politiques et morales d’Adam Smith et de Claude-Henri de Rouvroy de Saint-Simon (Boltanski & Thévenot, 1987, 1991). Or, c’est sur le monde industriel et son rapport de travail aux choses qu’a été fondée une nouvelle pensée émancipatrice socialiste, contre les limites du monde marchand dans lequel était – et continue d’être – entretenue, coûte que coûte, la relation au libéralisme politique originel.
17C’est donc dans un milieu intellectuel plutôt hostile qu’est arrivé tardivement le renouveau de la pensée libérale apporté par John Rawls (1987 [1971]), seize ans après sa parution originale. S’est tenu en juin 1991, sous l’égide du commissariat général du Plan et de Jean-Baptiste de Foucauld – son commissaire-adjoint avant de devenir commissaire en 1992 –, un colloque organisé par Joëlle Affichard, chef du service des études et de la recherche. Il élargissait le thème « Justice sociale et inégalités » (Affichard & Foucauld, 1992) et réunissait sociologues (François Dubet, Robert Castel, Laurent Thévenot, Alain Touraine), économistes (Robert Boyer), philosophes (Étienne Balibar, Jean-Pierre Dupuy, Paul Ricœur, Joël Roman) et hauts fonctionnaires de gauche (Jean-Michel Belorgey, Nicole Questiaux), pour des contributions discutant notamment la Théorie de la justice (Rawls, 1987 [1971]), ou encore Les économies de la grandeur. De la justification (Boltanski & Thévenot, 1987, 1991). Un second colloque tenu en novembre 1992 fut destiné à mieux faire connaître en France, et dialoguer en personne, des auteurs de travaux qui, au sein de la tradition anglo-saxonne de questionnement sur le juste, s’inscrivaient dans une perspective pluraliste ou étaient attentifs aux conditions de réalisation des exigences de justice – notamment Mary Douglas, Jon Elster, Albert Hirschman, Jenifer Hochschild, Paul Ricœur, Judith Shklar, Michael Walzer, Margaret Weir – (Affichard & Foucauld, 1995).
Conclusion
18Le titre de cet article hommage annonce l’autorité incontestable du nombre, que Robert Salais s’est employé toute sa vie professionnelle à contester. Non, bien évidemment, dans une lutte contre la quantification qui serait hors de propos chez un expert de son exploitation, mais en contestant les utilisations du nombre qui se montrent oublieuses des conditions de sa production et de ses limites. Cette contestation, j’ai souhaité en resituer l’origine dans l’ambiance critique qui prolongeait le Mai 68 français jusque dans le cœur de sa bureaucratie d’État, atmosphère si éloignée des remises en question contemporaines de la démocratie qu’il importe de la remettre en scène. Non simplement émancipatrice, la scène ne manquait pas de contradictions. L’INSEE a tenu bon contre des vents et marées qui ont cependant suscité des mesures de réorganisation afin de faire face à la menace de trouble et de mesure de remplacement des ateliers-usines de codage – soumis au risque de grève – par des algorithmes3. Mais l’INSEE continuait à mériter pleinement le nom de bureaucratie, puisque les jeunes administrateurs s’y inséraient avec six échelons hiérarchiques au-dessus d'eux jusqu’au directeur général, et quatre au-dessous. Dans les turbulences que j’ai décrites, Robert était chef de la division Emploi avec seulement quatre échelons au-dessus de lui. Il demeurait donc une autorité instituée et, par conséquent, la cible de ses contestations tout en servant à l’occasion de parapluie protecteur pour ses troupes turbulentes. Cependant, et le titre de cet hommage est aussi à entendre dans ce sens, en dépit de ces impétueuses mises en question, Robert est demeuré grâce à sa compétence, son propre engagement critique et la capacité à encaisser dur qu’on lui connaît, une autorité incontestable.
Notes de bas de page
1 Militant politique embauché incognito comme ouvrier, en l’occurrence comme manœuvre à l’usine Citroën de la Porte de Choisy.
2 Voir Salais, 1986 (note 10).
3 On citera aussi l’exigence, dans le cahier des charges de l’architecte de la direction générale de l’INSEE, de ne pas ménager de communication directe par escalier entre l’étage de l’école (ENSAE), propice aux protestations des étudiants, et le reste du bâtiment dédié à la direction générale.
Auteur
-
Laurent Thévenot
Directeur d’études à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales, Centre Georg Simmel (UMR 8131)
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