Introduction
p. 23-28
Texte intégral
1La politique de la recherche est le plus souvent associée aux incitations à une productivité scientifique accrue que multiplient les organismes et établissements de l’enseignement supérieur, qu’il s’agisse du financement de projets – au détriment de dotations régulières des unités de recherche – ou de primes individuelles telles que la prime d’encadrement doctoral et de recherche (PEDR) sanctionnant la publication d’articles dans des revues anglo-saxonnes – au détriment d’une participation à la vie de laboratoire. Pour envisager l’engagement de Robert Salais dans une politique de la recherche, il faut se départir de cette signification « gestionnaire » du terme qui le réduit au moyen de briguer un bon score dans le fameux classement de Shanghai, pour envisager la portée des responsabilités prises dans l’univers de la recherche et de la production de connaissances. Comme directeur de la division Emploi, puis de l’Unité de recherche à l’INSEE, directeur du GdR « Institutions, emploi et politique économique » (IEPE), puis de l’UMR « Institutions et dynamiques historiques de l’économie » (IDHE), à quoi s’ajoutent la participation au Comité national de la recherche scientifique et la gestion de multiples projets jusqu’à des programmes européens aux dimensions impressionnantes, Robert Salais affiche des états de service particulièrement étoffés dans ce que l’on nomme pudiquement au CNRS « l’animation de la recherche ». De ce point de vue, Robert Salais est un chercheur accompli qui ne s’est pas contenté d’une aventure intellectuelle personnelle, mais a exploré avec une réussite tout autant financière que scientifique ces dimensions de la recherche fréquemment reléguées au niveau de la gestion et de l’administration de la recherche. Ainsi, en reprenant les attendus du CNRS, son activité ne se réduit pas à un dossier de publications pouvant être rapporté à un impact factor de haut niveau international, et doit être complétée par l’exercice de nombreuses responsabilités en cochant les priorités de l’organisme, par le souci d’une interdisciplinarité envisagée à partir de l’économie, soit un des secteurs les plus fermés dans les sciences humaines et sociales (SHS), et une internationalisation qui se fonde sur la capacité à créer des passerelles entre pays (Royaume-Uni, Allemagne), ou encore des réseaux européens patiemment développés à partir des années 1990.
2Mais ce que montrent les contributions de cette partie, c’est que les responsabilités de Robert Salais dans le monde de la recherche ne sont pas dissociables de ses activités scientifiques personnelles. On peut dès lors se demander si sa pratique de la recherche, en insérant son activité personnelle dans une dynamique collective qu’elle contribue à organiser et à développer, ne représente pas une bonne illustration de ces conventions du travail – relevant ici du « monde de production immatériel » – qui constituent une contribution majeure à l’économie des conventions.
3Dans cette perspective, la politique de la recherche se définit d’abord comme l’ouverture, voire la « couverture », des choix collectifs auxquels donne lieu la recherche, en se fondant sur la reconnaissance principielle d’une liberté des chercheurs et un ancrage scientifique. Elle correspond également à une pratique personnelle de la recherche engagée dans le monde social, dans la relation avec les autres. Cela se manifeste au sein de l’univers de la recherche par le souci de désenclaver une économie verrouillée dans une orthodoxie qui parle aux gouvernants, et se prolonge dans les autres sphères de la vie sociale, renvoyant au sens même de ces conventions qui caractérisent, aux yeux de Robert Salais, le travail. Ainsi, les textes balisant ici le parcours de Salais dans « l’animation de la recherche » sont aussi une voie d’entrée dans son cheminement intellectuel. Ils indiquent une politique de la recherche qui se conçoit dans le déroulement même de la recherche, tout en faisant apparaître les implications politiques de la recherche.
4Pour appréhender l’engagement de Robert Salais dans une politique de la recherche, les incertitudes sociales et économiques de la fin des années 1960 constituent un moment inaugural. En effet, Mai 68 traduit l’explosion d’une critique qui, dans la contribution de Laurent Thévenot, se caractérise par une remise en cause tout à la fois d’une autorité traditionnelle (dénoncée comme patriarcale) ou industrielle (dénoncée comme technocratique), à partir d’un ancrage dans un registre composant – non sans aspérités – l’exaltation individualiste de l’inspiration avec celle de l’égale participation de tous aux orientations de la recherche. Pour Laurent Thévenot, c’est le temps de l’« imagination au pouvoir » slogan profondément significatif jusque dans le cadre quasi militaire de l’INSEE. C’est à un exercice du pouvoir dans une organisation bureaucratique (au sens wébérien) telle que l’INSEE que se trouve alors associé Robert Salais en tant que responsable de la division Emploi dans les années 1970. Pourtant, cet exercice du pouvoir qui se confronte à une troupe turbulente ménage des séminaires « hors les murs » où s’entretiennent et s’aiguisent les imaginations en abritant le souci de revenir sur le travail statistique1 que porte le regretté Alain Desrosières. Il y a peut-être lieu de voir dans ces grands moments d’interrogation sur la construction de la statistique que la direction de Robert encadre et, en un sens, couvre, voire couve, une forme d’imagination dans la recherche d’une statistique démocratique qui refuse d’écraser le citoyen sous une avalanche de techniques mathématiques, tout en visant à l’équiper d’éléments pour lui permettre de participer au débat public.
5Soutenir la critique s’entend alors de la « capacité à encaisser dur » que, selon Laurent Thévenot, « on connaît à Robert Salais », mais également de la capacité à laisser la critique se développer, s’épanouir dans une sorte de « Commune » (Thévenot). Cela s’étend au souci de retourner la critique contre la division Emploi elle-même – dans une forme d’« autocritique » peut-être – en mettant en cause les catégories mêmes d’emploi, de travail et de chômage. Cela correspond également au projet d’« armer la critique », comme le souligne Jacques Léger, par une activité d’échange sur le travail dans un groupe associant syndicalistes et chercheurs, en visant à réfléchir sur la relation entre travail et émancipation là où la critique syndicale est tentée de s’enfermer dans le constat a priori d’une irrémédiable subordination. Cela se traduit enfin par des programmes européens fondés, comme le rappelle Rainer Diaz-Bone, sur une évaluation critique de l’action européenne coordonnant des chercheurs des différents États de l’Union.
6Les méandres de la critique, par de multiples révolutions – y compris « culturelles » –, conduisent fréquemment à des situations de crise. Ainsi, la condition du renouvellement scientifique des écoles et de leurs paradigmes que constitue la critique, la dispute, accompagne une forme de balancier que l’on rencontre, selon Michel Margairaz, dans le cas d’une histoire économique reposant sur le culte de la série longue, caractéristique de l’École des Annales, soumise au feu croisé du Linguistic Turn, de la microhistoire et de la Business History. Avec Robert Salais, la critique ne porte plus sur le sens des déterminations « en dernière instance » selon une oscillation entre infrastructure économique ou superstructure des « représentations » mais sur les catégories de l’enquête, tant quantitative que qualitative, et ouvre la voie à la pratique d’un quantitativisme « critique et réflexif ». Les conditions de valorisation des produits conduisent à revenir sur les collectivités de travail et les formes de coordination qui s’y déroulent, en liant de manière inextricable histoire économique et histoire sociale. Les institutions publiques – comme le droit – sont appréhendées dans les conventions, obligeant à sortir de l’opposition naturalisée entre marché et intervention publique, de manière à saisir la présence de l’État au cœur des interactions économiques selon des conventions spécifiques – présentées par Robert Salais comme des conventions de l’État.
7Ainsi, selon Michel Margairaz, les initiatives de Robert Salais dans l’organisation de la recherche reposent sur les résultats d’une pratique de la recherche, qui dégagent les bases d’une interdisciplinarité « respectueuse » reposant sur le sentiment réciproque d’un besoin des autres par les différentes disciplines. La recherche est le creuset des convergences qui se manifestent dans la création du GdR de l’IEPE en 1986, et qui se cristallisent avec la reconnaissance de l’IEPE dix ans plus tard, sous la forme d’une UMR.
8Dans son retour sur le séjour berlinois de Robert Salais, Rainer Diaz-Bone suggère également que les échos trouvés par ses interventions sur l’économie des conventions dans la recherche allemande tiennent à la capacité de sortir d’une situation de concurrence entre des « écoles » et leurs « prophètes », en allant interroger les chercheurs sur leurs pratiques et leurs terrains en dehors de toute orthodoxie.
9La conception de la démocratie que portent en elles les analyses de John Dewey ou d’Amartya Sen, convergeant sur la pratique de l’enquête comme constitutive de cette « base informationnelle » requise pour des choix sociaux ouverts aux préoccupations des citoyens, devient alors cruciale dans la réflexion de Salais. Cette dimension tend à s’affirmer au moment où se fait jour un intérêt inédit pour le pragmatisme dans la recherche française au cours des années 1990 (Laurent Thévenot). Sans doute ne faut-il pas opposer cette ouverture au pragmatisme, au structuralisme d’un Foucault sous la figure d’une pluralité d’épistémès en débats, comme le rappelle Rainer Diaz-Bone. Mais, ce « libéralisme » que Salais attache à l’économie des conventions selon cette tension entre engagements formels et distance critique qui s’affine dans la réalité des conventions relève d’une « politique de la liberté » (Laurent Thévenot). Cette politique de la liberté se présente d’abord comme une approche critique de politiques publiques (notamment européennes) néolibérales, à l’aune d’un développement des capacités citoyennes moins attaché aux équilibres des grands indicateurs économiques, et en premier lieu des budgets publics, qu’à l’ouverture des possibilités pour chacun de choisir la vie qu’il a de bonnes raisons de vouloir mener.
10La participation à un groupe syndical sur le thème « travail et émancipation » que relate Jacques Léger se présente alors comme le prolongement de cette politique de la liberté visant au développement des capacités, par une sensibilisation au besoin de l’enquête dans la démarche syndicale. Le syndicat apparaît alors dans cette approche tout autant comme une association démocratique qu’un organisme de formation à l’enquête destiné à identifier, pour mieux la cultiver, l’expression des capacités qui se fait jour dans le travail. Il s’agit donc bien de « mettre en capacité » comme l’annonce Jacques Léger dans le titre de sa contribution, pour initier dans les entreprises et dans les politiques publiques une orientation vers le développement des capacités. Finalement, on peut se demander si cette liberté que vise le développement des capacités ne se rapproche pas de la liberté de la recherche et des découvertes qu’elle amène comme en témoigne, dans le roman de Vassili Grossman, Vie et Destin, la figure du chercheur Viktor Strum résolvant – dans l’éclair de liberté au milieu de la terreur stalinienne que représenta la bataille de Stalingrad – le problème de physique sur lequel il butait jusque-là.
Notes de bas de page
1 Allant des petites mains du codage aux inspecteurs généraux, en passant par les administrateurs.
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