Écrire l’histoire de la Révolution française : les projets de l’Américain Joël Barlow
p. 271-284
Texte intégral
1Originaire du Connecticut, le poète Joël Barlow fut un contemporain de la Révolution américaine, avant d’être impliqué dans celle de la France. Il arriva à Paris en 1788 avec dans ses bagages un grand projet de vente de terrains destinés aux Européens1. De 1788 au printemps 1794, il assista de près aux événements marquants de la Révolution française2. Occupé ensuite par diverses missions à l’étranger, il s’installa à Paris en 1797 et ne rentra aux États-Unis qu’en 1805. Mais, contre toute attente, il fut contraint de revenir en France en 1811, cette fois en tant que ministre plénipotentiaire. Sa mission consistait à convaincre Napoléon de signer un traité de commerce avec les États-Unis3. Un de ses ennemis, sans doute fédéraliste américain, fit aussitôt parvenir au gouvernement français un avertissement qui dévoile combien sa réputation était sulfureuse :
« Joël Barlow, d’abord maître d’école, ministre du culte évangélique, alla à Paris comme agent de la vente des terres à l’Occident, ou plutôt comme escroc en terres. Il se jeta dans le parti le plus révolutionnaire, publia un ouvrage intitulé La Conspiration des Rois, et devint le compagnon de Thomas Paine. C’est un homme sans mœurs et sans considération4. »
2Ce portrait, qui témoigne par ailleurs de la durée des haines partisanes sur l’autre rive de l’Atlantique, résume tout en négatif l’essentiel de la carrière d’un homme aventureux, qui s’acheva brusquement en décembre 1812 sous le vent glacial de Pologne, alors qu’il était à la recherche de Napoléon.
Un aventurier révolutionnaire
3Joël Barlow vendit en effet des terres à des Français attirés par le Nouveau Monde et inquiets de la situation dans laquelle se trouvait la France de 1789. Mais bientôt, il constata que les communications avec l’Amérique étaient extrêmement mauvaises. Ses employeurs ne répondaient pas à ses demandes et les nouvelles qui parvenaient en Europe étaient pour le moins alarmantes : les terrains achetés par les Français s’avéraient être de mauvaise qualité ; rien n’était prêt pour les recevoir et ils étaient sans cesse menacés par les Indiens. Barlow lui-même fut floué par un de ses associés, William Playfair, qui ne lui laissa guère de bénéfices5. L’affaire fut un tel fiasco et créa un tel scandale que le poète préféra partir pour Londres. Quand il revint à Paris en 1792, tout était oublié. Entre-temps il avait rejoint Thomas Paine dans la bataille que livrait ce dernier à Edmund Burke et publié divers écrits prorévolutionnaires qui eurent un certain écho en France. Il traduisit le Nouveau voyage aux États-Unis d’Amérique de Jacques-Pierre Brissot, et fréquentait les cercles girondins. En décembre 1792, il accompagna l’abbé Grégoire en Savoie pour réorganiser le gouvernement local et aider les habitants à élire leurs représentants6. Lui-même avait espéré être élu à la Convention, ainsi qu’en témoigne une lettre à Brissot du 25 janvier 1793, où Barlow insistait pour qu’on lui accorde au plus vite la nationalité française7. Pour accroître sa popularité, il publia en cette occasion un texte intitulé Au peuple du Piémont, qui appelait les habitants de ce pays à suivre l’exemple des Français et montrait « les avantages qu’il [le peuple du Piémont] peut attendre d’une révolution de gouvernement8 ». Contrairement à Paine qui eut l’honneur d’être élu dans quatre départements, Barlow ne fut pourtant pas nommé député de Savoie. Entre-temps, la Convention lui avait conféré la nationalité française. À partir de là, il semble avoir malgré tout abandonné la politique et s’être consacré exclusivement aux affaires afin de survivre9. C’est qu’il était tout à fait dénué de ressources.
4Au printemps 1794, il quitta la France et se rendit à Altona et Hambourg, plaques tournantes de la contrebande et du commerce. Sans doute travaillait-il avec James Swan, le fournisseur américain attitré du comité des Subsistances qui avait créé un réseau international pour fournir à la République française ce dont elle avait besoin. Un réseau capable d’échapper au blocus mis en place par l’Angleterre, dont on disait à l’époque qu’elle cherchait à affamer la France de la Révolution10. Barlow resta un an environ en Allemagne, et dès 1795 se trouvait de nouveau à Paris. Fin 1795-début 1796, il fut chargé d’une mission en Algérie pour faire libérer les Américains prisonniers des Barbaresques. Il en profita pour entreprendre quelques affaires rentables11. De retour à Paris, il était assez riche pour acheter une belle demeure, rue Vaugirard, où sa femme le rejoignit, de même que Robert Fulton, le fameux inventeur du sous-marin qui devint le meilleur ami du couple.
L’écriture de l’histoire immédiate
5Entre-temps, Barlow avait réfléchi à ce que pourrait être une histoire de la Révolution française12. Ses archives comprennent en effet une liste d’ouvrages sur le sujet et deux documents non-datés sur ce que contiendrait cette histoire. Le premier aborde principalement les causes ou les origines de la Révolution et s’achève en octobre 178913 ; le second présente un plan divisé en chapitres qui recouvre toute la période 1789-179714. L’ouvrage n’a jamais été écrit. Mais il a donné matière à penser comment écrire et conter un événement contemporain. Dès cette époque, tous ceux qui songeaient à narrer l’incroyable révolution qui se déroulait sous leurs yeux – à une vitesse inouïe, avouait Barlow – s’interrogeaient sur le bien-fondé d’une telle initiative. Ceux qui s’y osèrent tel Rabaut Saint-Étienne, qui inspire du reste Barlow, trouvaient nécessaire de motiver leur démarche : « la masse de la France est assise. La constitution est faite, le moment est venu où l’on peut écrire l’histoire de la Révolution ». Et Rabaut concluait que la Révolution française était la cause de l’humanité, le produit des Lumières et une promesse pour tous les peuples. L’histoire en un sens lui donna tort. La Révolution était loin d’être terminée au moment où il publiait son livre15. Cela explique-t-il que Barlow ait abandonné son premier projet de 1791-1792 ? C’est possible, car écrire l’histoire du présent n’est pas chose facile. Peut-être « trop peu de temps s’est-il écoulé pour juger de la portée de l’événement et en achever parfaitement le récit16 ». C’est là un argument qui se retrouve chez de nombreux protagonistes, confrontés à l’accélération inédite du temps révolutionnaire et à l’incroyable complexité de ses péripéties. Mais dès lors, que ce soit Rabaut ou Barlow, ils sont conscients de la portée universelle de la Révolution et de l’urgence qu’il y a à en défendre les principes et les promesses contre ceux qui les défigurent et qui cherchent à les calomnier17.
6Dans son second projet, Barlow s’interroge plus particulièrement sur le point de vue dont disposent les divers protagonistes. Car il y en a qui ont vécu de trop près les événements et qui ont été impliqués dans certains domaines, mais exclus des autres. Ceux-là auraient tendance à enjoliver les faits dont ils sont responsables et à discréditer ceux auxquels ils sont étrangers. Les autres les ont vécus de loin et dépendent des récits qui leur sont communiqués. Ils n’ont pu suivre de près les acteurs et analyser le concours de circonstances qui les poussait à agir dans tel ou tel sens. Leur vision ne peut qu’être biaisée. D’autres encore laissent prédominer leurs intérêts privés et leurs préjugés. Ce sont ceux qui ont gagné ou perdu suite à la Révolution. Leurs récits s’en ressentent. Il en est enfin qui l’abordent « subjectivement par défaut de sensibilité » : ce sont ceux qui restent insensibles aux promesses de l’événement. Une toute dernière catégorie est celle qu’incarne Barlow : ami fervent des grands principes et des mouvements généraux de la Révolution française, il a applaudi à ses succès, parce qu’il est persuadé que la Révolution contribuera au bonheur du genre humain. Lui-même a été au centre de l’action, parfois trop près peut-être, mais en tant qu’étranger, ses relations avec les leaders révolutionnaires n’ont jamais été aussi intimes qu’il l’aurait de temps à autre souhaité18. Plus qu’un acteur à part entière, il se veut donc un témoin positif, mais impartial – et d’autant plus qu’il est étranger et a vécu de près les événements.
Pourquoi une histoire de la Révolution française ?
7Il est malgré tout assez étonnant que Barlow ait songé à écrire une histoire des événements de France avant même de s’intéresser à ceux de son pays19. Il est vrai que la Révolution française réactualisa comme jamais ce qui s’était passé depuis 1776 sur l’autre rive de l’Atlantique. Mais elle promettait par ailleurs de répandre ses principes un peu partout en Europe et d’avoir un impact international beaucoup plus profond que la Révolution américaine. Barlow du moins en était persuadé. En 1791, il écrivait à un ami américain que les événements de 1789 avaient rendu les changements inévitables en Europe. Il souhaitait examiner jusqu’à quel point c’était désirable et quelles en seraient les conséquences. En cette fin 1791, il s’imaginait que la Constitution française était « bien établie », que les princes allaient sans doute revenir, et, avec eux, « un tas d’émigrés qui [avaient] répandu en Europe un tas de mensonges ». Et s’ils ne revenaient pas, ce ne serait point un drame : « On se passerait d’eux20 ». À ses yeux, un aperçu complet de la Révolution française ne serait rien moins qu’un « épitomé de l’histoire de l’humanité », avec toutes ses passions, ses vices et ses vertus21. Mais sa cause étant celle de tous les hommes, il convenait de la défendre contre tous les détracteurs qui, un peu partout en Europe, calomniaient la France afin de monter l’opinion contre les principes de 178922. Barlow s’intéressait particulièrement au but suprême de la révolution, son « objet philosophique », qui, selon lui, visait l’émancipation des hommes, la « rénovation totale de la société », l’avènement de la liberté et l’instauration d’une démocratie représentative23. Dans son premier projet, rédigé après la fuite du roi, il avouait s’attendre à ce qu’une république soit créée, telle celle prévue par Condorcet et les quelques rares républicains de 179124, sans pour autant être certain qu’elle puisse s’imposer dans une grande nation de tradition monarchique. L’issue était incertaine, comme l’avait été le déclenchement de la Révolution, « résultat d’un concours de circonstances tout à fait imprévues25 ». Dans ses deux projets, il pensait donc revenir sur les facteurs divers et variés qui avaient mené au grand événement. Huit points lui paraissaient essentiels et dignes de figurer dans le chapitre premier sur l’état de la France avant la Révolution : 1. La constitution monarchique ; 2. Le progrès des connaissances ; 3. Les guerres onéreuses ; 4. Les nouveaux systèmes ou théories d’économie politique ; 5. Le précédent de la Révolution américaine comme exemple de liberté politique ; 6. L’état d’urgence des finances de l’État ; 7. Les divers changements dans la perception de la cour et de la monarchie, de la religion et de l’Église, de la noblesse et des privilèges. Le charme et l’idolâtrie en auraient été détruits. 8. Les changements de l’opinion publique dus aux discussions intenses de la période 1787-1789, que ce soit celles qui accompagnaient la convocation des deux assemblées des notables, ou la rédaction des cahiers de doléances. L’opinion publique peu à peu devenait éclairée. Tout cela constituait les origines à plus ou moins long terme de l’événement26.
8La démarche était sensée. La recherche des causes ou des origines a en effet préoccupé bien des historiens français et étrangers, anciens et récents. Faute de récit achevé, les deux projets de Barlow ne donnent toutefois aucun indice sur son interprétation des violences qui ont rythmé la période. C’est dans ses lettres ou ses écrits politiques qu’il attribue explicitement les drames et les violences révolutionnaires aux complots des émigrés et des prêtres réfractaires, de même qu’à la lenteur des procédures judiciaires27. Un tribunal révolutionnaire plus précoce aurait épargné bien des horreurs28.
Le plan de l’histoire de la Révolution française
9Le projet le plus abouti de Barlow propose un plan divisé en douze chapitres qui traiteraient chacun d’un épisode de la Révolution. Son découpage dans l’ensemble paraît assez conventionnel. Dans le premier chapitre, il prévoit un tableau de l’état de la France avant la Révolution, qui s’intéresserait aux causes ou aux origines de l’événement. Suit la séquence qui va de la réunion des États généraux au 5 octobre 1789. L’accent s’y pose sur l’impact des journées révolutionnaires de la capitale : elles auraient eu « des effets immédiats dans la France tout entière ». Dès lors, l’esprit public se serait dressé contre tous les privilèges et toutes les corporations. Barlow envisage d’ajouter une description du caractère des acteurs principaux et des événements avant d’en étudier les conséquences. La plupart des chapitres sont ainsi construits. Le chapitre trois traite de l’année 1790, « année de tranquillité pendant laquelle les idées de liberté ont nettement progressé ». Pourtant, dès lors, l’opinion est inquiète et craint que le roi ne veuille émigrer ainsi que le fait progressivement la noblesse française, « privée de ses titres et privilèges ». La crainte s’avère réalité en juin 1791, quand le roi s’enfuit de Paris avec sa famille. La fuite de Louis XVI a des conséquences néfastes pour l’union nationale et est à l’origine d’une nouvelle division des partis. Il y a pis. La « perfidie du roi » serait cause du caractère moins démocratique de la constitution de 1791 – qui déplairait aux républicains, dont fait partie Barlow29.
10Le poète américain voit certainement un rapport entre cet épisode et celui qui suit, traité dans le chapitre quatre qui s’achève au 21 septembre 1792. Ce chapitre passe en revue les divers cabinets de l’Europe et met en lumière les liens secrets qui lient la cour des Tuileries à celles de Vienne et de Berlin. La cour y est décrite comme trahissant sans vergogne, tandis que les Jacobins deviennent de plus en plus républicains. Mais la situation de la France empire : les défaites succèdent aux défaites30. Barlow prévoit ici de donner un état des armées et d’examiner les causes et les conséquences de la guerre, de même que celles du 10 août et des journées de septembre. Vient ensuite le chapitre cinq, qui va jusqu’à l’exécution du roi, ce qui permettrait à l’auteur d’esquisser un portrait de la Convention et des divers partis qui s’y affrontent. Ce qui le surprend particulièrement à cette date, c’est l’ascendant acquis par Marat et la montée des Jacobins. Ici encore, les opérations militaires sont un sujet de discussion, de même que les hommes qui en sont responsables. Dans le chapitre six, Barlow se concentre sur les dissensions politiques entre révolutionnaires, sur la défection de Dumouriez et « la rage croissante des partis » qui aboutit à la journée du 31 mai.
11Suit alors la séquence la plus tragique de la Révolution, marquée par la détresse et le découragement de l’armée ; les insurrections et la guerre civile en Vendée, mais aussi à Lyon ou à Toulon. L’année 1793 est décrite comme étant celle des grands dangers et des grands désastres. Mais la Convention fait montre d’une activité vigoureuse qui mène à des victoires en Flandre et sur le Rhin. Et si la « violence des mesures révolutionnaires y est telle qu’elle étonne le monde », pour Barlow, ces mesures auraient abouti à « la création soudaine de ressources en hommes et en matériel » qui permit à la France de poursuivre la guerre contre la coalition des grandes puissances de l’Europe et de remporter de brillantes victoires. Le duc d’York, notamment, est totalement défait en Hollande, au grand contentement du narrateur. L’année s’achève – selon Barlow – sur le procès de Brissot et de ses partisans et sur la reprise de Toulon de décembre 1793. Le ton se veut impartial, mais le découpage des chapitres montre bien l’importance attribuée à la chute des Girondins. Dans le chapitre suivant qui va jusqu’à la chute de Robespierre, Barlow émet des critiques plus explicites. Les victoires de la France y sont certes croquées comme le résultat des moyens mis en œuvre par la Convention : elles ne sont « ni le fruit d’un coup de baguette magique ni le fruit du hasard », mais le résultat d’une politique énergique, dont Barlow se flatte d’énumérer les mesures. Il est moins positif en revanche sur la politique commerciale de l’an II : « Aucun commerce ne serait permis si ce n’est au nom de la République française », via une agence commerciale établie à Paris qui achète et vend pour toute la république. La conséquence en serait la disette générale31. Le chapitre se clôt sur la chute de Robespierre, sa conduite et sa position critique, le moteur qui le fait agir, et sur « la liste de ses victimes les plus distinguées et la façon dont il les a sacrifiées32 ». Par où Barlow témoigne de son peu de sympathie pour l’Incorruptible sans pour autant nous révéler quelles étaient ces « victimes distinguées33 ».
12Les chapitres suivants (neuf à douze) insistent avant tout sur les victoires de la République, la campagne d’Italie, les exploits des guerriers français et les traités de paix conclus avec les diverses puissances de l’Europe. Mais, et ce n’est pas moins important pour le révolutionnaire américain, il note dans la plupart des chapitres la trop lente progression des principes républicains. S’il se réjouit de voir la Révolution française vaincre la coalition des « despotes » européens, ce qui lui importe avant tout c’est que s’affermissent les principes républicains et que s’effectue la « républicanisation » de la France. Le fil rouge qui relie les divers chapitres s’avère ainsi être le républicanisme dont il est un si fervent partisan34. Mais cela ne fait pas de lui un robespierriste. Bien qu’à aucun moment, dans ses lettres et écrits, il ne dévoile explicitement quel parti lui tient le plus à cœur, Barlow semble proche avant tout de Thomas Paine35, dont il partage nombre d’idées sur le républicanisme et la démocratie. Sans doute le problème de la langue a-t-il freiné une amitié plus intense avec les Français qui partageaient ses vues36. Il y en eut pourtant, ainsi qu’en témoignent les références qu’il fait aux ouvrages de Rabaut Saint-Étienne, de Garat, mais aussi à ceux d’Antonelle37, de Baudin, d’Audouin, au Journal des hommes libres et à l’Orateur du Peuple, ou encore la correspondance qu’il continue d’entretenir avec l’abbé Grégoire38, rencontré en Savoie, lors de l’annexion de celle-ci fin 1792.
Qu’aurait été cette histoire de la Révolution française ?
13Une fois inventoriés les sujets privilégiés par Barlow, et faute de récit achevé, reste à se demander quelle image de la Révolution serait ressortie de l’histoire du poète américain. Les projets susnommés, les écrits et les lettres permettent d’en esquisser les traits généraux. Tout d’abord, sur la légitimité de la Révolution due au despotisme des rois et aux abus de la noblesse et du clergé, mais aussi à la montée en puissance de l’opinion publique et à l’aspiration de celle-ci à une vraie liberté politique39. La banqueroute de l’État elle-même ne serait pas due à la nation, mais au « pupillage » de celle-ci par « des gardiens illégitimes qui en auraient pillé l’héritage », par où Barlow confirme sa haine des privilèges et de la féodalité. Il insiste par ailleurs sur la responsabilité de Louis XVI et des émigrés revanchards dans l’escalade de la Révolution. Qui plus est, la fuite du roi déchira en deux la nation. Ceux qui jusque-là avaient dirigé la Révolution changèrent de parti, « apparemment parce qu’ils pensaient que les républicains allaient trop vite ».
14Malgré les drames et les violences, et nonobstant l’issue ultérieure, l’idée d’amélioration de la société demeure une constante dans la pensée de Barlow. Il perçoit les révolutions contemporaines comme devant entraîner une telle amélioration40. À ses yeux, tout ce qui va dans le sens de la démocratie représentative doit être constamment encouragé. C’est également perceptible dans sa correspondance. En novembre 1794, il continue ainsi de célébrer la Révolution française et la décrit à un ami américain comme quelque chose digne d’imitation41. Le drame ne serait pas dans la nature de ces révolutions, ajoutait-il, mais dans la façon de les conduire. Celle de la France devait être soigneusement étudiée de sorte que les autres nations et les générations futures ne soient pas dissuadées de tenter une telle aventure, mais qu’elles tirent les leçons des erreurs commises et en retirent tous les avantages42. L’enthousiasme avec lequel Barlow accueille les victoires des armées françaises entre 1793-1797 suggère par ailleurs que les drames révolutionnaires n’ont pas effacé de son esprit l’idée de 1791-1792 sur la nécessité et la légitimité d’une émancipation de tous les peuples européens.
15Jusqu’à sa mort, Barlow défendra les principes de liberté et de républicanisme. De retour aux États-Unis, il consacre son temps à y améliorer l’instruction publique et se tourne vers la France dans le but de créer des établissements analogues à ceux qui existent à Paris : école des Mines, Institut national, école vétérinaire, sans oublier le Conservatoire des arts et métiers et le bureau des Longitudes43. Il envoie même son projet d’éducation à Grégoire, et tous deux correspondront sur le sort déplorable des juifs et des « nègres44 ». La mission dont le charge le nouveau président, James Madison, met fin à cette vague de projets éducatifs. Barlow se voit contraint de revenir en France pour persuader Napoléon de conclure un traité de commerce avec l’Amérique républicaine. Ce qu’il pense en son for intérieur de l’empereur des Français ne figure pas dans la correspondance ici étudiée45. Mais sans doute cultive-t-il les mêmes idées que son ami Thomas Jefferson, à savoir que le « despotisme » du régime impérial révélait que la France n’était pas encore mûre pour vivre en république. L’espoir résidait dans les générations futures qui sauraient aspirer à une autre forme de gouvernement46. C’est cet échec que craignait Barlow dans ses projets d’histoire de la Révolution, quand il écrivait :
« Si la Révolution française échoue à atteindre son objectif, et au lieu d’établir une république pacifique et rationnelle, conduit via de longues guerres sanglantes à un retour à la monarchie ou à un despotisme plus extravagant que celui dont elle est issue, la conclusion que l’on pourra tirer sera que le principe républicain n’est pas adapté au gouvernement d’une grande nation, ou peut-être à aucune nation. Alors on n’entendra qu’un cri universel en faveur de la monarchie et d’une coalition d’hommes d’influence pour étouffer toute tentative de réforme et toute idée selon laquelle la condition humaine peut et doit être améliorée. Alors, on nous dira que l’ignorance est la perfection47. »
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16Pour ce qui est de la relecture du proche passé révolutionnaire, Barlow s’avère constant avec lui-même. Il y lit la promesse d’une émancipation générale des peuples européens et d’une amélioration de l’humanité. Contrairement aux mémorialistes, il ne vise pas à se raconter lui-même ou à se justifier, mais à faire œuvre d’historien. Ce qu’il envisage, c’est de narrer « objectivement » ce qui s’est passé depuis 1789, afin de témoigner « à chaud » et d’expliquer rationnellement l’événement inouï aux générations contemporaines et futures. Il désire en corriger l’image toute négative que propagent sans relâche les contre-révolutionnaires européens auxquels se sont joints entre-temps les fédéralistes américains48. Et il continue à prendre la Révolution française pour exemple, notamment pour ce qui est des institutions culturelles. Son optimisme n’est à aucun moment ébranlé, si ce n’est par la prise du pouvoir de Napoléon Ier. Contrairement à nombre de témoins étrangers, et nonobstant les drames révolutionnaires, Barlow conserve sa foi dans les progrès de l’esprit humain ; comme Condorcet, en somme. Il a failli être un des seuls contemporains à conter l’histoire de la Révolution française de façon positive, et par sa position privilégiée, il aurait pu nous laisser un témoignage inestimable des hommes et des événements49. Le non-achèvement du projet est donc très regrettable, mais il démontre que, paradoxalement, le poète Joël Barlow était plus un homme d’action qu’un écrivain ou historien. En 1812, au lieu de mettre sur papier ses projets divers et variés, le voilà qui parcourt les plaines enneigées de Pologne à la recherche de l’empereur des Français, dans l’espoir de conclure le traité tant souhaité par les Américains entre leur pays et la France. C’est là qu’il décède sans avoir pu mener à terme ni la mission que lui avait confiée le président Madison, ni son histoire de la Révolution.
Notes de bas de page
1 Sa biographie la plus récente et la plus complète est de Richard Buel Jr., Joel Barlow. American Citizen in a Revolutionary World, Baltimore, Johns Hopkins University Press, 2011. Voir aussi le bel article de Robert F. Durden, « Joel Barlow in the French Revolution », William and Mary Quarterly, 8, no 3, 1951, p. 327-354.
2 Il séjourna cependant en Angleterre de fin 1791 à l’automne 1792, afin de se faire oublier. Le bruit courait à Paris que les terrains vendus étaient détestables, et certains se plaignaient même que des spéculateurs américains veuillent dépeupler la France. Richard Buel Jr., Joel Barlow, op. cit., p. 96-139.
3 Peter P. Hill, Napoleon’s Troublesome Americans. Franco-American Relations 1804-1815, Washington, Potomac books, 2005, p. 151-152, 161-162, 167-168.
4 AN, AF IV 1681A.
5 Qui plus est, le plus souvent, les terrains étaient vendus à crédit ou bien payables à la prise de possession. La compagnie du Scioto, dirigée par le spéculateur William Duer, ne possédait pas les terrains qu’elle vendait, et aurait voulu les vendre en grande quantité à des spéculateurs européens, et non à des personnes privées ou peu fortunées comme le fera Barlow. Voir notre « A Tale of Three Patriots in a Revolutionary World. Théophile Cazenove, Jacques-Pierre Brissot and Joel Barlow », Early American Studies, vol. 10, no 2, 2012, p. 360-381. Richard Buel Jr., Joel Barlow, op. cit., p. 130-133.
6 Grégoire et Barlow continuent de correspondre sous l’Empire. Plusieurs lettres de Grégoire de 1805, 1806 et de 1807 se trouvent dans ses archives, et confirment leur amitié. Houghton Library, Harvard, Ms Am 1448, 601-606. Sera abrégé en Ms Am 1448.
7 Lettre à Brissot du 25 janvier 1793, AN, 446 AP 13. Mes remerciements à Nathan Perl-Rosenthal pour cette information. Le 13 février, il écrivait à sa femme : « Les élections vont avoir lieu. On dit que je serai élu. Je ne le crois pas. Cela m’est parfaitement indifférent. Si je le suis, tu viendras me joindre, et alors nous resterons un peu en France. Si je ne le suis pas, nous nous embarquerons au Havre » (Ms Am 1448, 201).
8 Lettre à Ruth (sa femme) du 25 décembre 1792 : Ms Am 1448, 198.
9 Le 7 mai 1793, il écrit à sa femme qu’il ne s’occupe plus de politique et que Paris est calme. Et de fait, les lettres suivantes n’abordent plus la politique jusqu’à celle du 12 août, écrite de Hambourg, qui relate la chute de Robespierre. Le poète était conscient que la poste française n’était pas sûre et que les lettres étaient lues. Aussi évitait-il d’exprimer ses opinions sur la situation en France. Ms Am 1448, 212.
10 Sur James Swan, notre article « Business et Liberty : Quatre patriots en révolution », dans Benjamin Deruelle, Émilie Dosquet et Paul Yo-Ha (dir.), L’historien citoyen. Révolution, guerre, empires. Mélanges en l’honneur de Bernard Gainot, éd. de la Sorbonne, 2022, p. 77-97. Quelques indications dans Pierre Caron, La commission des subsistances de l’an II, Paris, 2 vol., 1925.
11 Richard Buel Jr., Joel Barlow, op. cit., p. 196-214.
12 J’ai découvert ce projet dans Philipp Ziesche, Cosmopolitan Patriots. Americans in Paris in the Age of Revolutions, Charlottesville, University of Virginia Press, 2010. Cet ouvrage stimulant est à l’origine de mes recherches.
13 Outline of projected History of the French Revolution, Ms. Am 1448, 19. Il semblerait que ce projet date de 1791-1792.
14 Notes for the history of the French Revolution, Ms. Am 1448, 18. Celui-ci doit dater de 1797-1798.
15 Rabaut Saint-Étienne, Précis sur la Révolution française, Paris, 1792. Il y ajouta malgré tout des Réflexions sur la situation actuelle, où il reconnaissait que les révolutions sont toutes sanglantes, car elles provoquent de violentes résistances.
16 Voir à ce propos le chapitre IX sur l’histoire immédiate dans notre livre, La Révolution batave entre la France et l’Amérique, Rennes, PUR, 2008, p. 365-393. Autre exemple : Fauche-Borel, Mémoires, Paris, 1829, I, p. 4. Fauche-Borel distingue entre l’historien qui doit être impartial et le mémorialiste qui peut laisser libre cours à ses passions.
17 Voir aussi Dominique Joseph Garat, Mémoire sur la Révolution et exposé de ma conduite, Paris, 1795, p. 3. Barlow cite également cet ouvrage.
18 Quoiqu’il avoue avoir été proche des leaders des premières années – notamment de La Fayette –, il avait surtout des contacts avec Brissot et Mary Wollstonecraft, et a dû fréquenter les cercles girondins et le salon d’Helena Maria Williams. Sa correspondance dévoile toutefois que ses amis intimes étaient des Américains, notamment le colonel Hichborn et Daniel Parker de séjour également en Europe. Richard Buel Jr., Joel Barlow, op. cit., p. 167-169.
19 En fait, dès 1791, Barlow rassemblait des matériaux pour la rédaction d’une histoire de la révolution américaine que lui avait demandée Jefferson. Il s’y remettra de retour aux États-Unis, mais sans grande ferveur. Dans ce but, il avait également rassemblé des ouvrages. Voir C. M. Lizanich, « “The March of this Government”: Joel Barlow’s Unwritten History of the United States », William and Mary Quarterly, 1976, p. 315-330.
20 Lettre à Baldwin du 17 octobre 1791, Ms Am 1448, 66.
21 Et il s’inspirait de la préface du mémoire de Garat, pour noter que les horreurs allaient de pair avec les vertus des protagonistes. Mémoire sur la Révolution…, op. cit.
22 Rabaut Saint-Étienne visait le même but : « détruire les impressions que répandent les ennemis de la France ». En Europe, ajoutait-il, « seuls les émigrés étaient entendus ». La calomnie régnait. Précis de la Révolution française, op. cit.
23 Outline of projected History of the French Revolution. Ms Am 1448, 19. Ici aussi, Barlow est proche de Rabaut. Ce dernier écrit que la Révolution française est « la cause de l’humanité, le produit des Lumières et une promesse pour les peuples ». Précis sur la Révolution, op. cit., p. 255.
24 Sur ces projets, mon article « La République française : perceptions d’ailleurs (1791-1795) », dans Michel Biard, Philippe Bourdin, Hervé Leuwers et Pierre Serna (dir.), 1792. Entrer en République, Paris, Armand Colin, 2013, p. 83-99.
25 Notes for the History of the French Revolution, Ms 1448, 18.
26 Barlow avait lu Jacob-Nicolas Moreau sur l’origine des États Généraux et avait réfléchi sur la représentation telle qu’elle existait sous l’Ancien Régime. Il concluait : « Les rois étendent ces privilèges [des villes et des corporations] et non ceux du peuple. La grande masse est enchaînée ». Ms Am 1448, 18.
27 Voir les notes à la nouvelle édition de ses Political Writings, New York, 1796, p. VIII. On retrouve la même interprétation chez les historiens néerlandais contemporains, qui sont favorables à ces révolutions. Jan Konijnenburg par exemple dans la version néerlandaise des Tableaux historiques de la Révolution française.
28 Dans son discours à la Convention du 7 juillet 1795, Thomas Paine a une autre interprétation : il impute les drames révolutionnaires à l’absence de constitution. Le Moniteur, réimpression, t. 25, p. 171-172.
29 Notes for the history of the French Revolution, Ms Am 1448, 18.
30 En 1791, Barlow ne croyait pas à la nécessité de la guerre. Selon lui, le traité de Pillnitz manifestait une opposition certaine aux événements de France, mais non une hostilité ouverte. Political Writings, New York, 1796, p. IV. On remarquera qu’il n’emploie pas le terme de terreur pour qualifier la période 1793-1794.
31 Comme bien de ses contemporains, Barlow était un partisan de la liberté du commerce, et du commerce tout court, envisagé comme facteur de paix et de liberté. Qui plus est, il était impliqué dans diverses missions aux côtés notamment de James Swan. Voir aussi Pierre Caron, Le Comité des Subsistances de l’an II, op. cit.
32 Dans sa correspondance, Barlow parle de la « froide férocité de Robespierre » qui aurait voulu exclure les modérés de la Convention afin de la purger. Il constate que sa popularité est en baisse et que la motion de Tallien a eu du succès. Mais il apprit tout cela le 12 août 1794 par les journaux anglais et hollandais, alors qu’il était à Altona. Ms Am 1448, 215.
33 Il ne fait aucun doute qu’y figuraient Rabaut Saint-Étienne et les Girondins, ceux que Barlow appelait ailleurs « the fathers of the Republic… my friends ». Richard Buel Jr., Joel Barlow, op. cit., p. 227.
34 Voir mon article « La République française : perceptions d’ailleurs (1791-1795)… », art. cit., p. 83-99.
35 Dans une lettre à Madison de 1798, il conseille même de faire publier les œuvres complètes de Paine.
36 Richard Buel Jr., Joel Barlow, op. cit., p. 278-279. Il s’éloigna toutefois de Paine vers 1805, à son retour aux États-Unis, ibid., p. 278-279.
37 Il avait lu le Contraste des sentiments du jour d’Antonelle, le Journal d’Audouin depuis le 8 thermidor, le rapport fait à la Convention par Baudin du 17 fructidor an III, mais encore l’Almanach des prisons et la Queue de Robespierre, sans oublier divers écrits sur le droit des gens (Wolf, Huber, Vattel, Grotius et Kant).
38 Ms. Am. 1448, 601-606.
39 Dans la préface à ses écrits politiques, il mentionne explicitement la légitimité de la Révolution, voulue et effectuée par le peuple souverain. Political Writings, p. V.
40 Richard Buel Jr., Joel Barlow, op. cit., p. 281-282 et 310.
41 Robert F. Durden, « Joel Barlow… », art. cit., p. 352 : « la Révolution française offrirait aux États-Unis beaucoup de choses à imiter ». Et par là il pensait aux institutions culturelles, mais aussi aux bonnes mœurs et à l’égalité de la condition des hommes, « comme tendant à leurs dignité et bonheur ».
42 Outline of projected History of the French Revolution, Ms. Am. 1448, 19.
43 Richard Buel Jr., Joel Barlow, op. cit., p. 281-282 et 310. Le problème que soulevait le projet de Barlow était celui d’institutions nationales dans un pays qui se voulait foncièrement fédéral. Jefferson avait rencontré la même hostilité quand il avait voulu imposer une éducation nationale. Sur le sujet, notre La Révolution batave entre la France et l’Amérique, op. cit., chap. VII.
44 Grégoire lui écrit qu’il faut « plaider la cause des hommes malheureux quel que soit leur pays, leur couleur ». Grégoire voulait même publier un écrit sur les réalisations intellectuelles des noirs afin de prouver qu’ils n’étaient pas inférieurs aux blancs. Ms Am 1448, 601-606.
45 Une indication : après 1805, Barlow dit ne plus vouloir mettre un pied dans « le pays du Corse ». Leon Howard, « Joel Barlow and Napoleon », Huntington Library Quarterly, 1938, vol. 2, no 1, p. 37-51.
46 Letters of Lafayette and Jefferson, G. Chinard (dir.), Baltimore et Paris, 1929. Lettre du 26 décembre 1820.
47 Outline of projected History of the French Revolution, pièce 19.
48 Sur la Révolution américaine vue par les fédéralistes comme l’antonyme de la Révolution française, Philipp Ziesche, Cosmopolitan Patriots…, op. cit., p. 168-169.
49 Il y eut évidemment des témoignages positifs, mais ils datent de 1789-1791. Après cette date, les témoignages, qu’ils soient français ou étrangers sont surtout partisans. Seuls les républicains américains faisaient un effort pour comprendre ce qui se passait en France – à l’inverse des fédéralistes qui étaient très hostiles à ce que John Quincy Adams appelait « la Terrible République ». Tous répétaient les récits stéréotypés qui se sont perpétués de nos jours auprès de l’opinion publique française et étrangère.
Auteur
-
Annie Jourdan
Université d’Amsterdam
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