Introduction
p. 253-254
Texte intégral
1Des parcours en Révolution peuvent offrir un intéressant contrepoint aux interrogations sur la justification de la rupture par l’histoire, sur les relectures des révolutions en révolution, ou sur l’usage du passé pour construire un monde à venir ; ils permettent de croiser les questions et d’observer des hommes confrontés au déroulé des événements, à l’écriture de l’histoire et à l’expression d’attentes politiques. Afin d’éviter la dispersion des analyses, le choix a été fait de concentrer ces éclairages autour de deux moments clés, qui sont ceux des révolutions françaises de 1789 et de 1848. Au travers des figures de Sylvain Maréchal, Joël Barlow, Chateaubriand, Proudhon et Granier de Cassagnac, ce sont cinq expériences des temps révolutionnaires, éminemment singulières, qui sont ici explorées ; l’attente révolutionnaire y côtoie son rejet, l’esprit des Lumières y rencontre le Romantisme, l’espoir en la république, le socialisme. L’ensemble paraît traversé par quatre interrogations récurrentes, qui forment autant de fils rouges.
2La confrontation des expériences de « la Révolution française » et de la Révolution de 1848 invite d’abord à revenir sur leurs fondements historiques et philosophiques, ou tout au moins sur la manière dont les contemporains les perçoivent. Profondément marqués par la culture antique et le jusnaturalisme moderne, les Constituants de 1789 inventent leur « nouveau régime » en s’inspirant d’exemples antiques ou de réflexions sur l’état de nature ; même si les guerres de religion, les révolutions anglaises ou la Révolution américaine comptent, c’est particulièrement par les souvenirs de Rome et d’Athènes qu’ils comprennent leur époque, en soulignent les dangers (Catilina, Pisistrate…) ou en imaginent l’avenir. Si ces références ne disparaissent pas au siècle suivant, elles sont désormais concurrencées par les leçons de la Révolution française, autant présentes chez ceux qui craignent les bouleversements que chez ceux qui les attendent.
3D’une révolution à l’autre, c’est une vision de l’histoire qui s’est progressivement transformée, même si elle n’efface pas immédiatement l’idée d’une Révolution française restauratrice, car permettant le retour d’une liberté perdue ; cette révolution-restauration se retrouve encore au début du XIXe siècle chez Merlin de Douai, Étienne Cabet ou Guizot qui, évoquant la Révolution, explique : « Depuis plus de treize siècles, le peuple vaincu [les Gallo-Romains, perçus comme à l’origine du tiers état] luttait pour secouer le joug du peuple vainqueur [les Francs, présentés comme les ancêtres de la noblesse]. Notre histoire est l’histoire de cette lutte1 ». De Maréchal à Proudhon, pour autant, c’est une autre vision du temps qui émerge, parallèlement aux réflexions des historiens du siècle nouveau. Les regards sur les révolutions et leurs origines n’en demeurent pas moins multiples et contradictoires, de l’évocation de la Providence chez Joseph de Maistre et Chateaubriand, à la révolution « perpétuelle » imaginée par Proudhon.
4Qu’ils craignent ou qu’ils espèrent les lendemains de ces bouleversements, les observateurs des révolutions n’examinent jamais le passé immédiat sans tenter d’en tirer des leçons, ou d’y lire un possible futur. L’exercice laisse transparaître des espoirs (le bonheur, la justice, la république…), dont certains, tel l’Américain Barlow perçoivent la dimension universelle. Mais chez ceux qui craignent la violence, « l’anarchie » ou l’effondrement de la religion et des valeurs traditionnelles, les leçons de l’histoire suscitent souvent l’inquiétude.
5Chez les « survivants » qu’évoque Erica Mannucci, ces hommes qui traversent les années et les régimes, l’interrogation ne s’opère pas sans remises en cause. Pour eux, l’histoire vécue contraint souvent à réinterpréter le passé et à recomposer leur vision de l’avenir. Chez Sylvain Maréchal ou Chateaubriand, la succession des événements oblige à des réécritures successives de l’histoire ; d’autres fois, comme chez le Proudhon de 1848, les événements conduisent à réactualiser d’anciennes analyses pour s’engager dans une voie politique qui n’avait pas été anticipée. À chaque fois, la lecture du passé est au cœur de la construction du présent et de l’anticipation de l’avenir.
Notes de bas de page
1 François Guizot, Du gouvernement de la France depuis la Restauration, et du ministère actuel, 4e éd., Paris, Ladvocat, 1821, p. 1.
Auteur
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Hervé Leuwers
IRHiS – université de Lille
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