Préface
p. 11-14
Texte intégral
1Il est d’exceptionnels moments de réécriture de l’histoire. Les mois qui suivent la mort de Robespierre en est un, et les historiens ont à juste titre souligné combien la fin de l’an II, ainsi que l’an III, ont compté dans l’élaboration de la « légende noire » du conventionnel – pour reprendre l’expression en usage. Thermidor, pour autant, n’est pas le début de tout. Dès 1790, tandis qu’un Arrageois anonyme dénonce Robespierre comme « un monstre […], qui n’a ni foi, ni loi, ni religion et dont le génie ne respire que sang et carnage », les journalistes Fréron et Desmoulins commencent à lui attribuer la glorieuse épithète d’incorruptible. Le personnage divise, comme divisent Mirabeau, La Fayette ou Marat ; dans les années suivantes, après l’apogée dramatique de la Convention, il divise plus encore, et davantage qu’on ne l’imagine.
2Le mérite du livre de Marion Pouffary, issu d’une thèse dirigée par Jacques-Olivier Boudon, est de rouvrir le dossier des perceptions de Robespierre sur un long XIXe siècle, qui ne s’interdit pas des retours sur les années 1790. En évitant de considérer que tout est joué dès l’époque thermidorienne, elle met au jour un ensemble d’images contraires et leurs relations avec les enjeux changeants du siècle ; elle s’interroge sur leur genèse, explore leurs transformations incessantes, voire leur effacement, et montre comment elles aident les contemporains à se penser par rapport à l’épisode révolutionnaire.
3Même s’il s’intéresse d’abord au lien entre héritage du passé et positionnement politique, un peu dans l’esprit de Jean El Gammal1, l’ouvrage s’intéresse aussi à l’écriture de l’histoire. D’une certaine manière, il prolonge et élargit l’étude de certains auteurs et passeurs, tel Laponneraye2, et rappelle que le récit historique s’écrit parfois dans un complexe rapport entre l’examen des textes, l’envahissement de la mémoire et l’engagement politique, mais aussi combien, dans cet effort d’analyse, le militant, l’homme public et l’historien peuvent se confondre. Mais plus que l’histoire, ce sont ses perceptions contrastées qui intéressent Marion Pouffary ; alors que Marc Belissa et Yannick Bosc ont récemment offert une synthèse sur Robespierre dans l’historiographie3, elle s’interroge, par-delà la diversité des régimes, sur l’articulation entre convictions politiques et perceptions du personnage ; dans cette perspective, elle oppose une « légende dorée » d’esprit républicain qui, à partir des années 1830, exalte l’engagement du conventionnel en faveur de l’égalité politique et sociale, du droit à l’insurrection et d’une religion perçue comme fraternelle, à quatre « légendes noires », conservatrices ou progressistes, dont elle perçoit l’émergence entre la Révolution et la Deuxième République.
4Dans le cheminement de ces perceptions, un premier tournant s’observe dans le sillage de la Révolution de 1830. Au début de la Monarchie de Juillet, la Société des Amis du peuple et la Société des Droits de l’Homme multiplient les références à Robespierre, et particulièrement à son projet de déclaration des droits de 1793. Chez les républicains, la redécouverte s’accompagne d’hommages artistiques, tels les deux médaillons de bronze que consacre David d’Angers à l’Incorruptible, qui ont connu un exceptionnel succès commercial ; elle inaugure aussi une réédition régulière de la déclaration des droits de Robespierre (1831, 1833, 1848, 1850, 1871…), qui scande les grands moments du débat républicain, avant d’inspirer les mouvements révolutionnaires du XXe siècle.
5L’adhésion est dans les idées, mais aussi dans la sensibilité. Marion Pouffary souligne combien l’éloquence de Robespierre, sa culture littéraire et son goût du pathos peuvent séduire les lecteurs de l’âge romantique. Il est vrai que si le Contrat social a marqué le révolutionnaire, l’homme a également été séduit par le Rousseau de La Nouvelle Héloïse, et plus encore par celui des Rêveries du promeneur solitaire et des Confessions. Sa tentation de l’autobiographie, au cœur d’un style qui a irrité ou inquiété nombre de ses contemporains, paraît désormais mieux comprise et acceptée.
6Robespierre, bien sûr, est loin de faire l’unanimité – c’est un euphémisme. Face à sa « légende dorée », Marion Pouffary explore la variété de ses images négatives, qu’elle rattache à de grands courants politiques. Parmi les contempteurs de Robespierre, les contre-révolutionnaires, les libéraux, les Dezamy et Blanqui, ou encore l’anarchiste Proudhon ne lui adressent pas les mêmes reproches : pour les uns, c’est un ennemi de Dieu et un niveleur, pour d’autres, un bourgeois crédule et traître au peuple ; pour certains, c’est un indigne régicide, pour d’autres, un nouveau Pisistrate… D’un détracteur à l’autre, le rejet de Robespierre ne s’opère pas pour de mêmes motifs, et pas au profit de mêmes héros ; les héritiers de la contre-révolution révèrent le roi martyr, certains défenseurs de la Révolution, particulièrement à partir des années 1840, mettent en avant Hébert, voire Jacques Roux. Chacun perçoit l’histoire selon ses convictions.
7Tout l’art de Marion Pouffary est de montrer la souplesse de ces représentations ; les quatre « légendes noires » et la « légende dorée », pour reprendre ses analyses, ne doivent pas être conçues comme figées ; elles naissent, se transforment, s’effacent parfois de l’espace public. Certaines perceptions apparaissent tardivement, comme celle des blanquistes pendant les années 1840, ou des anarchistes dans la décennie suivante. La critique de Robespierre par les libéraux, quant à elle, se républicanise progressivement. Mieux encore, dans leurs évolutions, chacune de ces perceptions se nourrit de travaux historiques, mais aussi des mémoires de Robespierre forgées et véhiculées par les autres « légendes ». Le livre ne se contente d’ailleurs pas d’évoquer ces images opposées, mais s’interroge aussi sur les raisons de leur émergence, sur leurs usages politiques, ou sur les décalages entre les représentations et les faits.
8Dans cette histoire, on ne peut qu’être frappé par les échos des textes mêmes de la Révolution, comme si chaque mémoire s’inspirait non seulement des mots de Robespierre, mais aussi des éloges ou dénonciations de ses contemporains. L’image de « l’homme-principe », popularisée par Laponneraye, ne rappelle-t-elle pas qu’en 1791 Camille Desmoulins le qualifiait de « commentaire vivant de la Déclaration des droits », et Marat de « seul homme pur et incorruptible qu’il y ait dans l’Assemblée nationale » ? La même remarque ne s’impose-t-elle pas pour ses « légendes noires » ? Marion Pouffary montre que la perception contre-révolutionnaire du personnage s’inspire du « monstre » dénoncé par l’abbé Proyart4, et que la « légende » libérale se nourrit de la dénonciation girondine du « tyran ». De même que la « légende dorée » n’aurait pu naître sans la fascination suscitée par Robespierre chez ses soutiens, ses images-repoussoir n’auraient pu s’enraciner si durablement sans les dénonciations du « monstre » (dès 1790) ou de son ambition dictatoriale (dès 1791).
9En un siècle né à l’ombre de la Révolution et de l’Empire, Robespierre n’est certes pas seul à être ainsi brandi comme un étendard ou une menace ; au Parlement, d’ailleurs, son nom est assez rarement prononcé. Sous la Restauration, sans même évoquer Napoléon, Robespierre est moins fréquemment cité que Marat et, sous la Troisième République, Danton finit par l’emporter. Pour autant, son évocation montre l’actualité préservée de certains débats des années 1790 : sur la religion, l’école, la citoyenneté… Au fil du siècle, d’ailleurs, les succès de l’Histoire parlementaire de Buchez et Roux, puis des premières éditions d’œuvres de Robespierre (Laponneraye, Vermorel), offrent une meilleure connaissance des sources textuelles. Les références historiques se précisent, les renvois exacts aux discours de l’orateur se multiplient. C’est aussi cette meilleure connaissance du personnage qui explique les références à Robespierre dans certains débats parlementaires sur l’abolition de la peine de mort ou l’élection des juges. Si les perceptions politiques du personnage influent sur l’écriture de l’histoire, l’histoire à son tour fait évoluer les perceptions.
10Pour autant, les hommes du XIXe siècle semblent peu à peu oublier l’esprit des années 1790. Certes, particulièrement chez les auteurs de la première moitié du siècle, on le retrouve encore dans des références au droit naturel ou au modèle antique. Mais les notions de « démagogie » et de « despotisme », si centrales dans les attaques de 1792 à 1794 contre Robespierre, paraissent s’effacer. Par ailleurs, les images d’un Robespierre ennemi de la religion ou, chez d’autres, d’un « despote » rêvant de s’appuyer sur une religion nouvelle, semblent occulter le lien entre morale et politique ou, pour le dire autrement, entre vertu publique et Être suprême. L’idée d’égalité, quant à elle, n’est parfois plus tant rattachée aux principes républicains, qu’à un esprit de fraternité que Laponneraye associe à Jésus… Comment s’en étonner ? Chaque siècle perçoit et écrit l’histoire avec sa sensibilité propre, particulièrement lorsqu’elle lui demeure proche, qu’elle entre en résonnance avec elle, et que certains de ses personnages continuent à l’inspirer… ou à l’effrayer.
Notes de bas de page
1 Jean El Gammal, Politique et poids du passé dans la France « fin de siècle », Limoges, Presses universitaires de Limoges, 1999.
2 Philippe Darriulat, Un enfant du siècle. Albert Laponneraye, révolutionnaire, historien et journaliste, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2019.
3 Marc Belissa et Yannick Bosc, Robespierre. La fabrication d’un mythe, Paris, Ellipses, 2013.
4 M. Le Blond de Neuvéglise [Liévin Bonaventure, abbé Proyart], La vie et les crimes de Robespierre, surnommé le tyran, depuis sa naissance jusqu’à sa mort, Augsbourg, 1795.
Auteur
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Hervé Leuwers
Professeur à l’université de Lille
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