Postface
p. 285-288
Texte intégral
1La littérature « post-humaniste » qui a été au centre de l’attention dans notre entreprise collective prend en charge des enjeux liés au transhumanisme. Or, les défis du transhumanisme sont souvent des problèmes que l’on a du mal à structurer – des problèmes appelant des méthodologies de structuration (au sens de Rosenhead et Mingers dans Rational Analysis for a Problematic World Revisited, par exemple). La fiction, elle, multiplie les perspectives, de concert avec de multiples pratiques artistiques avec lesquelles elle a partie liée. Elle semble complexifier les problèmes ad libitum dans l’exacte mesure où elle prend appui sur des interrogations qui lui offrent un point de départ et qui existent déjà dans la culture contemporaine sous une forme habituellement fruste ou confuse, suscitant des questions peu ordonnées et néanmoins posées avec insistance.
2Peut-elle contribuer à les structurer, à leur donner forme ? En raison de sa sophistication même, on peut attendre de la fiction qu’elle fasse jouer les possibles et les perspectives d’une manière capable d’éclairer ce qui est confus dans les craintes et les espoirs de l’humanité ordinaire confrontée aux demandes et aux séductions de la technoscience. Les contributions réunies montrent que c’est le cas dans une certaine mesure. En révélant des impasses et des risques, la fiction aide à donner des bornes au souhaitable. Alors même qu’elle paraît s’aventurer sur des terres inconnues, elle fixe des limites au domaine que l’on pourrait vouloir conquérir à partir de tel ou tel principe de développement souhaitable pour l’humanité. En suscitant le rejet ou l’indignation, la peur ou le non-sens également, elle joue le rôle d’une lanceuse d’alerte au sujet de la part d’ombre des espoirs trop indéfinis que suscite la croissance de l’emprise technologique.
3Donner à voir et à comprendre la structure de certains problèmes qui pourraient exister – et qui existent déjà en partie – c’est introduire une mise en ordre, mais ce n’est pas proposer une théorie du réel, ni même du possible. C’est plutôt, nous le voyons ici, dessiner des lignes de développement contingentes dans les pratiques et dans les préoccupations. La littérature explore des chemins qu’elle nous invite à superposer à ce que nous vivons et à nos espoirs. Elle le fait avec la richesse habituelle des narrations, en mêlant souvent le récit impersonnel au vécu personnel et en mettant en scène la pluralité et la diversité réelle des points de vue.
4Le transhumanisme véhicule des espoirs individuels d’amélioration, de prolongation de la vie, etc. Si l’on tente de comprendre à quoi mènerait l’épanouissement de ses thématiques, on ne peut manquer d’apercevoir que celui-ci coïnciderait inévitablement, par le fait, avec des évolutions sociales. Or, la fiction restitue au social la richesse des subjectivités tantôt regroupées, tantôt séparées, toujours liées à un destin commun et à des anticipations qui influencent le présent.
5Il y a bien de la complexité dans l’adossement d’un post-humanisme à trouver (qui pourrait être aussi l’humanisme traditionnel redéployé à nouveaux frais) à un « transhumanisme » manifestement très présent dans les civilisations contemporaines (même si ses liens avec l’univers de la science et de la technologie sont souvent ténus en réalité). L’articulation de l’individuel au collectif pose question, en particulier. Les aspirations transhumanistes sont volontiers centrées sur l’individu mais les réalisations qu’elles visent sont inévitablement collectives au moins par leurs effets. Dans le cas d’évolutions qui affectent l’expérience de l’humanité dans son ensemble, chacun est la tierce partie des arrangements qui émergent dans un groupe humain quelconque. Il n’y a pas de contrat qui tienne : chacun peut se revendiquer partie prenante, ce qui pose un problème massif de conjonction avec la forme libérale de l’économie de marché, fondée sur des contrats partiels ordinairement soustraits à la critique et au social, comme par principe.
6La technologie et la science appliquée bouleversent justement nos schèmes de communication et d’interaction, donc notre manière d’intervenir dans la vie des uns et des autres. Elles affectent notre prise de parole, nos droits à la parole, d’une manière d’ailleurs largement anticipée par les formes d’organisation de la parole qui ne doivent rien à la technologie, qu’il s’agisse du langage artificiel et codifié des interactions administratives ou de l’appel révolutionnaire à la critique multilatérale orchestrée et à la recherche organisée de la vérité, comme dans la « bouche de fer » rêvée et partiellement concrétisée par Nicolas de Bonneville au cœur de la tourmente politique.
7Or, nos manières de nous exprimer sur le destin commun sont très probablement en retrait par rapport aux défis sociétaux que synthétisent les aspirations transhumanistes. Que nous voulions « protéger » l’espèce humaine ou bien nous débarrasser de préventions d’un autre âge qui sont réputées gêner « le progrès », nous n’en débattons que dans les cadres permis par l’organisation collective, qui est elle-même de plus en plus redevable à la conception théorique, mobilisant des modèles définis de l’échange discursif ou de la délibération (la philosophie assumant parfois le rôle de science appliquée et organisatrice). À cet égard, la littérature a ceci de remarquable qu’elle donne à entendre et met en situation des voix qui anticipent des prises de parole futures potentielles, tout en relayant des voix que l’on n’entend guère dans la société telle qu’elle est et qui, pourtant, contribuent puissamment à en révéler de vrais enjeux. Comme toujours, la philosophie est complétée par la littérature.
8L’artificialisation de notre parole voisine avec la volonté de l’organiser, de la structurer pour la mettre à la hauteur des enjeux que nous affrontons – telle est l’inspiration de nos « journées de la délibération », de tel ou tel « forum » participatif, etc. Pour autant, nous faisons face à une altérité radicale qui excède les frontières du groupe et qui s’étend aux êtres que nous voulons être : tout le monde n’a pas le même projet pour l’humanité à venir en soi-même. Le collectif qui est le terreau de la fiction se nourrit de formes de coordination, de dialogue et de contrôle qui existent déjà plus ou moins dans certaines grandes lignes, mais dont la portée reste partiellement inscrutable parce que nous ne savons pas exactement de quoi demain sera fait.
9L’espace dialogique de la création, de la réception, de la critique ou de l’adaptation des œuvres se projette vers un avenir partiellement constitué par la culture, par ce que nous ferons des œuvres, donc par la manière dont nous nous les approprions dès maintenant (nous qui savons ce que notre présent doit à 1984, à 2001 L’Odyssée de l’espace, à Metropolis). Cet avenir reste inscrutable pour partie en raison des aspirations contradictoires que révèlent à la fois le transhumanisme et les oppositions qu’ils suscitent. La « fiction posthumaniste » se retrouve ainsi au cœur des incertitudes qui entourent les projets que chacun forme pour tous.
10Voyons-y une leçon pour la libre réflexion morale et politique. Au rebours des « conceptions du bien » (ou du « bon ») que les théories contemporaines associent volontiers à des projets de vie ou formes de vie de l’individu en tant que tel (par exemple dans la fameuse Théorie de la justice de John Rawls dont nous fêtons le cinquantenaire), la fiction non théorique nous rappelle la dépendance foncière des visées humaines structurantes (notamment le bien ou le bon) par rapport à la manière qu’a chacun d’envisager les rapports avec autrui. Toute éthique est relationnelle. En structurant certains chemins possibles pour les sociétés humaines, la littérature met aussi en lumière l’instabilité propre à des sociétés dans lesquelles la figure de l’homme est en débat. Par ses scénarios et ses projections, au-delà des frontières des expériences de pensée codifiées en vue de l’élucidation de problèmes définis, la fiction donne à comprendre ce qu’a de générique une difficulté très fondamentale : dans de nombreux domaines, le repli sur soi parfois lié au transhumanisme est une affaire collective et la visée du collectif est une ambition individuelle. La narration rappelle alors que nous vivons ensemble et que nous sommes tributaires de la conception que se forment les uns et les autres de ce qui est « humain » ou inscrit dans la destinée propre à l’humanité. N’est-ce pas en soi une invitation à reconsidérer pour de bon ce qui nous est commun, ce qui peut contribuer à dessiner une figure partagée de l’humanité ?
Auteur
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Emmanuel Picavet
Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne
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