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    Plan détaillé Texte intégral Organizing de jeunesse et encadrement des classes populaires Un travail social ouvertement politisé Des effets d’empowerment durables sur les jeunes Changement social ou contrôle social ? Notes de bas de page Auteur

    Le pouvoir d’agir dans les centres sociaux

    Ce livre est recensé par

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    Table des matières

    Chapitre 12. Le community organizing : une inspiration possible pour les centres sociaux ?

    Réflexions sur les conditions de félicité des processus d’empowerment

    Julien Talpin

    p. 265-282

    Texte intégral Organizing de jeunesse et encadrement des classes populaires Un travail social ouvertement politisé Des effets d’empowerment durables sur les jeunes Changement social ou contrôle social ? Notes de bas de page Auteur

    Texte intégral

    1Le community organizing peut-il nourrir les pratiques des centres sociaux en France ? Cette tradition militante issue des États-Unis, qui tente de promouvoir l’émancipation des classes populaires par le développement de leur « pouvoir d’agir » via l’action collective, connaît un engouement important depuis une dizaine d’années en France dans les milieux du travail social, de la politique de la ville et la vie associative des quartiers populaires (Lescure, Porte, 2017 ; Brusadelli et al., 2019). Il est fréquemment présenté comme une réponse possible aux difficultés à faire participer les habitant·es les plus éloignées de toute dynamique d’engagement (Balazard et al., 2016). Cette contribution, nourrie par une immersion au sein d’une organisation communautaire américaine, invite à réfléchir aux modalités de circulation possible de ces pratiques.

    2Le suivi ethnographique d’une association ciblant des adolescent·es des ghettos noirs et latinos dans la ville de Los Angeles s’avère en effet éclairant, tant elle pourrait s’apparenter à certaines modalités du travail social tel que nous le connaissons en France, et notamment l’articulation d’objectifs d’émancipation à des services à la population. Dépassant cependant la mission de soutien scolaire et d’aide aux devoirs dévolue par ses financeurs, l’organisation étudiée se révèle un espace d’empowerment. Les participant·es gagnent au bout de quelques mois une conscience sociale et politique – une capacité à agir, à interpréter les difficultés qu’ils et elles vivent au quotidien et à se situer dans un monde social perçu comme inégalitaire – dont ils et elles étaient largement dépourvues initialement. Par la participation répétée à des campagnes visant l’amélioration des conditions d’éducation dans les quartiers pauvres, ainsi que le suivi de séances d’éducation populaire très politiques où des community organizers professionnels enseignent le rôle joué par les mouvements sociaux dans l’histoire américaine et l’on demande aux jeunes « à être le moins neutres possible », les adolescent·es en sortent transformées, leurs parcours de vie à jamais affectés (trajectoires scolaires, professionnelles, civiques, etc.). Cette politisation rapide s’opère cependant de façon assez descendante, se faisant au prix d’une faible autonomie laissée aux adolescent·es. Sans le constituer en modèle tant sa diffusion dans le contexte hexagonal apparaît erratique, l’étude du travail de politisation effectué par des associations de community organizing dans les quartiers pauvres de la métropole californienne atteste de ses potentialités politiques.

    3Malgré certaines affinités, les pratiques observées diffèrent de celles qui structurent les espaces du travail social français, où le politique apparaît souvent mis à distance et certains mots – comme « capitalisme », « privilège blanc » ou « racisme d’État » fréquemment entendus sur le terrain californien – soigneusement mis de côté, par peur de choquer ou cliver (Neveu, 2016 ; Balazard, Rui, 2018 ; voir aussi chapitre 5). Alors que les recherches s’intéressant aux modalités pratiques du travail social soulignent fréquemment son paternalisme, voire le rôle actif qu’il peut jouer dans la diffusion de schèmes néolibéraux, comme ceux de « l’activation » et de la responsabilisation des catégories populaires (Collectif Rosa Bonheur, 2019 ; Avenel, Duvoux, 2020), à quelles conditions un autre travail social est-il possible ? L’étude des pratiques de community organizing invite à se demander si une politisation des fractions les plus précarisées de la population peut s’opérer sans une intention explicitement politique et un travail militant intensif. Ce faisant, ce sont également les conditions matérielles et institutionnelles du « développement du pouvoir d’agir » qui se trouvent posées.

    Une observation participante au sein de l’univers du community organizing à Los Angeles

    Ce chapitre s’appuie sur une enquête ethnographique conduite auprès de plusieurs organisations communautaires états-uniennes à Los Angeles entre 2012 et 2017, via l’observation participante de séquences de mobilisation et d’éducation populaire, et la réalisation de trente récits de vie avec les participant·es et les salarié·es de ces organisations. Une observation distanciée s’est avérée impossible, si bien que j’ai participé aux activités des associations et me suis immergé dans leur quotidien. Mon ethos comme mon accent ne pouvant que me trahir, je me présentais comme un sociologue français. Je mobilise ici en particulier les données recueillies auprès de l’une d’entre elles, Community Coalition (CoCo), et notamment son organe de jeunesse, South Central Youth Empowerment through Action (SCYEA). CoCo incarne la tradition de l’organizing individuel visant à mobiliser les habitant·es « non-organisées » du ghetto, qui ne sont membres d’aucune église ou collectif intermédiaire, ces derniers étant à l’inverse la cible des organisations communautaires qui s’inscrivent dans la tradition de Saul Alinsky (Talpin, 2016a). Community Coalition a été fondée en 1991 pour lutter contre l’épidémie de crack qui ravage alors le ghetto de South Central à Los Angeles. Elle vise à mobiliser les habitant·es des quartiers pauvres pour améliorer leurs conditions de vie et cherche en particulier à favoriser l’alliance des Blacks & Browns, des africains-américains et des latinos, qui se sont notamment affrontés lors des émeutes qui ont touché la ville en 1992. La mobilisation interraciale des classes populaires se fait principalement à l’échelle du quartier, les professionnel·les de l’organisation accomplissant un travail important de porte-à-porte, de réunions d’appartement (house meetings) et de quartiers (bloc meetings), afin de créer des relations avec les habitant·es et les mobiliser durablement. Si l’engagement s’ancre à l’échelle du quartier, ses objectifs la dépassent : lutte contre la violence des gangs, aide à la réinsertion des ex-détenus (très nombreux en Californie, notamment parmi les minorités raciales), financement des services publics, campagnes contre la militarisation des écoles des quartiers populaires, etc. Pour ce faire, CoCo est principalement financée par des fondations, à 20 % par des bourses de l’État fédéral ou de Californie, et de façon marginale par ses membres.

    4Après avoir présenté la philosophie de l’organizing de jeunesse dans l’Amérique contemporaine, j’analyse certaines séquences de formation afin de saisir les conséquences que la participation répétée à ce type d’espace peut avoir sur la conscience sociale et politique des individus mais aussi sur leur pouvoir d’agir. L’exposition de ces processus d’empowerment personnels et collectifs interroge, enfin, les conditions de diffusion de telles pratiques dans l’espace hexagonal.

    Organizing de jeunesse et encadrement des classes populaires

    5Le community organizing vise à « organiser » collectivement les classes populaires afin de promouvoir leurs intérêts. À rebours d’une conception avant-gardiste du changement social, ses promoteurs et promotrices considèrent – dans la lignée des écrits du père fondateur du community organizing, Saul Alinsky (1909-1972) –, qu’une transformation sociale ne saurait être qu’éphémère si elle n’est le fruit de la mobilisation de ses bénéficiaires. Loin de tout spontanéisme cependant, la mobilisation requiert un travail militant assuré par des salarié·es dédiées, les community organizers. Leur tâche consiste à susciter l’engagement dans la durée d’habitant·es de quartiers populaires (Petitjean, 2016). Ils et elles cherchent également à contribuer à leur politisation via un travail d’éducation populaire visant à transformer les colères et sentiments d’injustice exprimés en revendications collectives (De Lepinay, 2019). Les salarié·es, bien qu’hétérogènes dans leurs profils, étaient majoritairement des minorités âgées de 20 à 35 ans, souvent issues de quartiers pauvres mais ayant connu une trajectoire d’ascension sociale et disposant d’un diplôme du supérieur (travail social, science politique, sociologie). Leur investissement professionnel apparaissait souvent, à leurs yeux, comme un moyen de « give back », de rendre à la « communauté » ce qu’elle leur avait donné (Simonet-Cusset, 2002).

    6Le community organizing reconnaît une forme d’asymétrie constitutive entre des agents politisés et salariés – les organisateurs et organisatrices – qui doivent « mettre en mouvement » ceux et celles qui doivent faire advenir le changement social, les habitant·es. Animés par une foi dans « l’égalité des intelligences » (Rancière, 1987) et une volonté de lutter contre la stigmatisation qui touche les habitant·es des quartiers populaires qu’on présente fréquemment comme trop dépossédées pour parler par elles et eux-mêmes, les community organizers cherchent donc à accompagner ces processus d’engagement. Ils et elles considèrent cependant que sans un travail volontariste – pour partie extérieur au groupe – permettant aux classes populaires de s’organiser collectivement, il y a peu de chances que ces dernières prennent spontanément la parole et, plus encore, que cette parole soit en mesure d’affecter les destins individuels et collectifs.

    7Une des formes prises par le community organizing est l’organizing de jeunesse (youth organizing), apparu comme une des réponses au démantèlement de l’État-providence américain initié dans les années 1980, qui s’est traduit par le déclin des structures publiques d’encadrement de la jeunesse et la détérioration des conditions d’éducation dans les quartiers pauvres. La fin des années 1980 voit l’apparition de « la guerre à la drogue », qui s’apparente à une « guerre aux jeunes de couleur » (Davis, 1997). Depuis, de nombreuses associations ont vu le jour, financées par l’État et de grandes fondations privées visant l’encadrement scolaire de la jeunesse et assurant un ensemble de services sociaux et éducatifs. Elles promeuvent également le bénévolat – des jeunes ou de ceux qui les soutiennent –, la participation à la vie de la communauté (aide aux sans-abri, nettoyages de quartier, soutien aux enfants malades, etc.) étant censée contribuer à leur insertion sociale et ce faisant à leur empowerment (Eliasoph, 2010). En marge de ce champ caritatif, une frange plus critique a également vu le jour, inspirée par le community organizing et faisant de l’école l’espace central de recrutement (des parents et des élèves) et de mobilisation de la « communauté » (Warren, Mapp, 2011). Ces organisations se concentrent sur l’amélioration matérielle et pédagogique des écoles publiques des quartiers pauvres et plus largement sur la lutte contre la criminalisation de la jeunesse, dénonçant ce qu’elles qualifient de « school to prison pipeline » : les écoles publiques apparaissant de façon croissante – notamment pour les jeunes garçons membres de groupes ethniques minorisés – comme l’antichambre de la prison (Alexander, 2012). Ces organisations associent en général une offre gratuite de services (aide aux devoirs, orientation scolaire, sorties) et une participation à des actions collectives. Outre la politisation des interactions, c’est le fait que ces services ne représentent qu’une part minime du temps de travail des salarié·es et des activités réalisées par les jeunes qui distingue l’organizing de la majorité des associations de jeunesse.

    8Une étude menée en 2010 a identifié 160 groupes d’organizing de jeunesse aux États-Unis, dont 25 % sont situés sur la côte ouest. Ces groupes sont soit autonomes, soit membres d’organisations plus larges dont elles incarnent la branche jeunesse, à l’image de SCYEA (South Central Youth Empowerment through Action) à Community Coalition. La prolifération de ces organisations de jeunesse trouve sa source dans l’importance de l’enjeu éducatif dans les ghettos américains, mais aussi dans la possibilité d’attirer des financements substantiels pour ces programmes et la forte capacité de mobilisation qu’elles procurent aux organisations. En effet, les adolescent·es constituent une main-d’œuvre captive dont l’engagement est valorisé scolairement – chaque lycéen·ne doit effectuer des « heures communautaires » au cours de sa scolarité, formes de volontariat fortement valorisées sur les CV par la suite. De fait, une part non négligeable du public des évènements organisés par ces associations est constituée de membres de leurs branches jeunesse.

    9SCYEA est fondé par Community Coalition en 1993, au départ pour lutter contre la « Three strikes law », une loi sur les peines planchers qui touche principalement les minorités ethniques. L’organisation se concentre aujourd’hui sur la réhabilitation des lycées de South Central ainsi que sur la lutte contre le décrochage scolaire. SCYEA rassemble chaque année une cinquantaine de lycéen·nes issues des huit principaux lycées publics de South Central. Les participant·es de SCYEA, issues de milieux très populaires, n’ont pas été socialisées dans des familles plus engagées que la moyenne. Ce sont néanmoins souvent de « bons élèves », le format de la participation pouvant s’apparenter – bien que les organizers essaient de rendre l’ambiance ludique – à ceux du système scolaire, attirant de fait des élèves ayant des affinités électives avec cet univers. Les lycéen·nes se réunissent deux fois par semaine au siège de Community Coalition. À cette occasion, ils et elles sont encouragées à faire leurs devoirs sous le regard des organisateurs et organisatrices, bien que l’essentiel du temps soit consacré à des sessions d’éducation populaire très politique. SCYEA procure également une aide à l’inscription à l’université, des organisateurs et organisatrices et des étudiant·es guidant l’orientation des lycéen·nes en Terminale. Enfin, depuis quelques années, l’organisation a mis sur pied une Freedom School – en référence au Freedom Summer du mouvement des droits civiques (McAdam, 1988) – pendant l’été, rassemblant sur cinq semaines près de 300 enfants (de 6 à 18 ans) pour un centre aéré axé sur l’apprentissage de la lecture via l’enseignement de l’histoire des mouvements sociaux américains et la conduite d’actions collectives.

    10En ce sens, ces formes d’organizing pourraient s’apparenter au travail de jeunesse effectué par certains centres sociaux, clubs de prévention ou organismes d’éducation populaire dans le contexte français. La différence la plus nette – quand bien même il a peut-être existé de tels espaces par le passé – est certainement la dimension ouvertement politique du youth organizing. Si la politique ne saurait être ici entendue comme relevant d’une affiliation partisane, le travail social s’inscrit indéniablement dans un projet politique – quand bien même, on le verra, ce substrat idéologique demeure peu stabilisé –, un horizon commun égalitaire qui vise à mettre à mal les inégalités subies par les classes populaires. À ce titre, les travailleuses et travailleurs sociaux et les community organizers ne refusent pas de discuter de politique (y compris partisane) voire suscitent de tels échanges, ne craignant pas, comme c’est parfois le cas en France, de perdre leurs financements – qui sont principalement privés – ou de susciter la division. Ayant clairement le sentiment d’appartenir à un camp, celui des classes populaires stigmatisées, il s’agit de contribuer, par le jeu et l’éducation populaire, à son unité et sa mobilisation.

    Un travail social ouvertement politisé

    11L’observation d’une séance de SCYEA à l’automne 2016 donne à voir le caractère très politisé de cet espace. La soirée se déroule dans un contexte particulier : nous sommes quelques jours après l’élection de Donald Trump à la présidence des États-Unis et beaucoup sont encore sous le choc. L’enjeu de la réunion est de permettre aux adolescent·es d’exprimer leurs ressentis. Une quarantaine de jeunes sont présents à cette occasion, offrant un bon reflet de la composition multiculturelle de l’organisation : noirs et latinos sont majoritaires, quelques lycéennes et lycéens blancs participent également. La discussion est animée par trois organisatrice et organisateurs salariés. Ils et elle posent d’emblée la question : « Qu’est-ce que vous ressentez depuis que Trump a été élu ? On est tous un peu bouleversés, c’est important qu’on puisse s’exprimer, dire comment on se sent en ce moment et qu’on fasse preuve d’amour entre nous ». Un adolescent africain-américain, qui porte le sweat-shirt de l’organisation, fait part de ses craintes de voir de nouvelles émeutes éclater : « Si vous faites des émeutes, ne les faites pas ici, auprès de la communauté noire […] Même si au final le soir des élections il ne s’est rien passé, tout était tellement silencieux ». Un autre déclare : « On a fait tellement de progrès ces dernières années et là on recule de deux pas d’un coup. […] Moi ce qui me fait peur aussi c’est le manque de respect, la violence sur les réseaux sociaux, de la part de blancs hyper revanchards ». Une jeune latina évoque ensuite avec des sanglots dans la voix ses parents sans-papiers, originaires du Mexique, ses craintes de les voir renvoyés voire de devoir les suivre. Tous les participant·es n’expriment pas des considérations aussi ouvertement politiques. Une autre adolescente raconte qu’elle s’est couchée tôt le soir des élections, avant que les résultats ne soient connus. Elle n’a découvert l’issue du scrutin que le lendemain matin à l’école par une professeure : « Et ça m’a fait peur ».

    12Au-delà de la peur, plusieurs évoquent les manifestations qui ont eu lieu dans plusieurs lycées au lendemain de l’élection, celle-ci ayant suscité des mobilisations importantes dans toute la ville. Un jeune raconte avoir essuyé des insultes racistes de la part d’une femme blanche à cette occasion, des lycéen·nes lui jetant des bouteilles d’eau en retour : « Mais la violence n’est pas la solution ». Progressivement la discussion s’oriente vers les réponses à apporter à ce résultat inattendu. Une salariée latina d’environ 25 ans prend la parole, celle-ci n’étant pas réservée aux adolescent·es, et offre un discours offensif :

    « Cette élection révèle la vraie face de ce pays. Les blancs n’ont pas pu supporter qu’on ait élu un président noir il y a 8 ans. Mais c’est aussi une opportunité de construire une organisation multiraciale. Il faut qu’on parvienne à construire sur cette colère avec les noirs, les latinos et même les blancs progressistes. Je suis prête à me battre. »

    13Un de ses collègues, plus jeune, semble moins optimiste : « Je me sens sans force [powerless]. Si je ne travaillais pas ici je crois que je serais perdu ». Un des organisateurs tente de motiver les troupes : « On est prêts à se bouger ? » Mais le moral semble au plus bas, les réponses se faisant plus rituelles qu’enthousiastes : « On va continuer à faire ce qu’on fait. On va continuer à être CoCo ».

    14Au fil de la discussion, celle-ci ayant du mal à prendre, l’organisatrice et les organisateurs se font de plus en plus pressants et directifs, posant moins de questions qu’ils et elles n’avancent d’affirmations. L’un d’entre eux demande par exemple quelle est la différence entre une tactique et une stratégie, faisant référence à une formation dispensée quelques semaines auparavant. Les réponses étant hésitantes, il donne rapidement la solution : « Une manif c’est une tactique, mais nous on veut développer un plan à long terme et penser stratégiquement le changement que l’on recherche pour faire bouger les politiques publiques. Une manif ou une émeute ce n’est pas l’objectif, éventuellement un moyen ». Le public se montrant peu réactif, il demande : « Et vous savez ce que c’est qu’une politique publique ? » Disciplinés, les participant·es répondent facilement, reprenant les enseignements de discussions répétées : « des lois », « la façon dont nos écoles sont financées », etc. Les questions se précisent : « Et c’est quoi les victoires que nous on a obtenues de ce point de vue ? » Ici encore, les lycéen·nes répondent en chœur, mentionnant des campagnes passées de l’organisation concernant le financement de l’éducation dans les quartiers pauvres, l’accès à des psychologues et assistant·es d’éducation, la lutte contre la discrimination raciale dans les pratiques disciplinaires ou encore l’orientation scolaire. Plus que jamais, alors que le moral est bas, il faut marteler que la lutte paie, que l’organisation collective permet d’infléchir le destin des groupes marginalisés, comme en témoignent ces échanges :

    L’organisateur demande encore : « Quelles ont été les trois étapes qui nous ont permis d’obtenir ces victoires ? »
    Une lycéenne répond, mécaniquement : « On s’organise, on fait du aller-vers [outreach], on se mobilise ».
    L’organisateur : « Qu’est-ce que tu veux dire par “mobilise” ? »
    La lycéenne : « On est allés vers les gens du lycée, on n’a pas attendu qu’ils se bougent ».
    Une autre lui vient en aide : « On challenge nos camarades, on les interpelle, on a organisé une assemblée avec le principal du lycée aussi ».

    15Une autre salariée demande ensuite : « Et c’est quoi les problèmes principaux auxquels est confrontée notre communauté en ce moment ? Sur quelles questions on peut s’organiser ? » Les organizers distribuent des post-it aux jeunes, afin qu’ils et elles réfléchissent et proposent des idées. Rien de très original n’en ressort, les jeunes apparaissant quelque peu blasés devant un exercice maintes fois répété : s’assurer qu’on obtienne bien les fonds issus de la « Proposition de référendum 55 pour financer nos écoles » ; « moins de violence de la part de la police », etc. L’organisateur conclut la séquence : « Et quelles tactiques on pourrait utiliser pour ces campagnes ? » Là les réponses s’enchaînent : « du porte-à-porte », « des manifs, des cours d’éduc pop » (teach in), etc. Les participant·es sont plus inspirées pour le dernier exercice où on leur demande ce qu’ils et elles feraient lors de leurs 100 premiers jours s’ils et elles étaient président. Les idées fusent. Juan avance, sans hésitation : « Taxer les riches, démocratiser l’éducation, maintenir l’Obama care et renforcer l’unité de notre pays ». Les autres acquiescent.

    16Il est presque 19 h, après deux heures d’échanges la séance arrive à son terme. Tout le monde se met en cercle, se donne la main et ferme les yeux. Un jeune participant dit de façon solennelle : « Que ceux qui se sentent faibles et vulnérables fassent un pas en avant et viennent au centre du cercle ». Trois jeunes filles se rassemblent, suivies par un organisateur. Ils et elles se prennent par les bras, puis entonnent l’hymne de l’organisation. Ce moment de communion symbolique, qui apparaît ésotérique à l’observateur français, est néanmoins ritualisé dans la plupart des groupes étudiés, prenant ici une tournure plus politique que religieuse, mais néanmoins empreinte de spiritualité. Il faut souder un groupe hétérogène autour de valeurs partagées. Il s’agit de faire communauté dans l’adversité1. Au regard des divisions – raciales et sociales – qui traversent les classes populaires américaines (Wacquant, 2006), les organisations communautaires consacrent en effet un temps important à ce travail relationnel visant à unifier leurs membres autour d’intérêts partagés. Le travail relationnel prend également la forme de rituels marqués par la spiritualité – dans les groupes plus religieux, cela se traduit fréquemment par des prières œcuméniques –, mais aussi par certaines pratiques visant à faire participer ensemble des individus qui auraient sinon peu de liens, à l’image de ces sessions d’éducation populaire.

    17Au-delà des discussions collectives et moments ritualisés de communion, SCYEA se décline également par l’organisation de jeux et de formes ludiques d’éducation populaire, quand il s’agit de deviner les origines des principaux acquis sociaux de ces dernières décennies – il faut montrer que la lutte paie – ou de mettre en évidence les inégalités structurelles qui traversent la société, via le « jeu des privilèges » par exemple (voir encadré). De fait, les organizers jouent un rôle important dans l’orientation des discussions. Comme dans la scène présentée plus haut, la réponse aux problèmes identifiés relève toujours de la mobilisation en nombre et du rapport de force. Outre les « bonnes réponses » attendues concernant les formes de l’action collective – « la manifestation ne serait être une fin en soi », c’est une tactique pour obtenir du changement –, celles-ci concernent également l’interprétation des inégalités vécues par les classes populaires. Comme le dit le directeur de l’organisation à l’occasion d’un échange sur la criminalité dans le quartier :

    « Quand je regarde la prostitution, la saleté, le trafic de drogue, je vois des problèmes, mais avant tout des symptômes. Alors, oui, on pourrait emprisonner celles et ceux qui vendent leur corps, de la drogue ou qui sont à l’origine de la saleté, mais ça ne va pas régler le problème. Ce que Community Coalition essaie de faire, c’est de s’attaquer à la racine du mal : le chômage, des écoles publiques à la dérive, un système d’adoption inefficace… Si nos écoles fonctionnaient correctement, les jeunes ne traîneraient pas dans les rues. Mais la plupart du temps, on aime s’en prendre aux individus, distinguer les bonnes des mauvaises personnes. À Community Coalition on essaie de regarder la structure du système. […] Et la racine se trouve dans la façon dont la ville donne la priorité à certains quartiers sur d’autres2. »

    Mettre en évidence les inégalités à travers le jeu des privilèges

    « Le jeu des privilèges », classique dans les espaces d’éducation populaire états-uniens (et qui commence à être importé en France, preuve de la circulation de ces pratiques dans les milieux antiracistes), consiste à placer tout le monde sur une ligne de départ puis à poser des questions. Parmi les plus fréquentes : « Qui parmi vous a un membre de sa famille en prison ? » ; « Qui a déjà entendu des coups de feu dans son quartier ? » ; « Qui a des cours de préparation à l’université dans son lycée ? » ; « Qui s’est déjà fait contrôler par la police sans raison ? » Celles et ceux qui répondent oui à l’une de ces questions reculent d’un pas, les autres ne bougent pas. Au terme du jeu, une hiérarchie se dessine, celle des inégalités structurelles qui façonnent les expériences des individus. Le jeu indique ainsi que quand bien même tous les individus démarreraient à égalité sur la ligne de départ, ils n’ont pas les mêmes opportunités ou privilèges, déconstruisant ce faisant ce que les organizers qualifient de « mythe de la méritocratie3 ».

    18Cette politisation par la montée en généralité contribue à façonner un « nous » et un « eux », la responsabilité des troubles vécus étant renvoyée à des facteurs plus politiques qu’individuels. Ce travail de politisation contribue ainsi à l’entretien d’une conscience sociale binaire et verticale, face à la latéralisation croissante des sentiments d’injustice et l’émergence de ce qu’Olivier Schwartz (2009) qualifie de « conscience sociale triangulaire ». Celle-ci n’opposerait plus de façon binaire les ouvriers et ouvrières à la bourgeoisie, mais également les fractions intégrées des classes populaires aux franges les plus précarisées de la population, à qui on reproche de « profiter du système » (immigré·es, chômeuses et chômeurs, etc.) (Lechien, Siblot, 2019). Un organisateur avance ainsi à l’occasion d’une autre séance de SCYEA : « Ce n’est pas de notre faute, c’est de la faute du système ». Il s’agit de diffuser une interprétation structurale de l’origine des problèmes sociaux, un contre-discours opposé au cadre, hégémonique, qui façonne les débats dans l’espace public états-unien, relatif à la responsabilité individuelle et à la méritocratie. Si la répétition d’une interprétation alternative de l’origine des inégalités – parfois renvoyées à « l’État », « au capitalisme », « au racisme systémique » – produit des effets de socialisation sur les adolescent·es, peu de délibération collective a été observée à ce sujet, ces « bonnes réponses » étant intériorisées de façon relativement descendante.

    Des effets d’empowerment durables sur les jeunes

    19La participation répétée à ce type de séance pendant plusieurs mois, tout comme l’investissement dans des actions collectives visant à améliorer le sort des habitant·es de ces quartiers, laissent des traces sur les adolescent·es. L’engagement au sein d’organisations communautaires permet aux individus d’acquérir de nouveaux savoirs et savoir-faire. Les participant·es passées par des espaces de youth organizing sont beaucoup plus nombreuses que les jeunes du même âge à avoir pris part à des manifestations, signé des pétitions ou participé à des campagnes de mobilisations électorales (Rogers et al., 2012). La trajectoire de Jakisha est à cet égard éclairante. Elle est issue d’une famille appartenant aux fractions stables des classes populaires (sa mère est infirmière et son père agent de sécurité), installée de longue date dans le quartier historique de la communauté noire de Los Angeles, Crenshaw. Ses parents sont peu politisés, sa mère n’ayant par exemple pas pris part aux élections présidentielles de novembre 2016, ce que sa fille déplore. Jakisha est la première de sa famille à participer à SCYEA, qu’elle a découvert par des ami·es au lycée. Elle est également celle qui connaît la meilleure trajectoire scolaire parmi ses frères et sœurs. Jakisha s’investit d’abord dans une campagne visant à la réparation des sanitaires de son lycée, avant de participer à des campagnes plus générales, autour du financement de l’éducation publique dans les quartiers pauvres de Californie. Quand je lui demande ce que sa participation lui a apporté, elle répond :

    « J’ai grandi, grandi [I’ve grown]… J’étais pire que maintenant, je n’osais pas prendre la parole ou alors juste quelques secondes. Community Coalition crée des leaders […]. J’ai appris à parler en public, à animer des réunions… On apprend aussi que quand on est ici [à SCYEA] c’est un espace protégé [safe space], on est une famille, et rien de ce que tu diras ne sera répété à l’extérieur. C’est comme un secret. Ça nous donne aussi des opportunités. Je me suis par exemple retrouvée à prendre la parole à la tribune dans des réunions publiques, face aux élus du rectorat. On nous apprend à prendre la parole dans ce type de contexte, on répète, et ça marche, notre parole est plus forte dans ce type d’espace que si c’était des adultes qui parlaient. On nous apprend à ne pas avoir peur. […] Et puis ils nous apprennent aussi l’importance de l’unité entre les noirs et les latinos. »

    20Sa participation semble en effet avoir contribué à déconstruire des préjugés raciaux profondément enracinés, également liés au fait qu’elle ait été, en tant que femme noire, victime d’insultes racistes de la part d’élèves latinos, l’ayant traitée de « singe » :

    « Mes parents croient que les latinos volent leur travail, sont méchants et tout ça… Et on a été comme forcés à croire comme ça. Je pense que mes parents me l’ont transmis et que leurs parents leur ont transmis… Et quand j’ai commencé à participer à SCYEA ils nous apprennent qu’on est tous dans la même situation et qu’on est censés être amis, être une famille… Quand je suis arrivée j’étais genre “non, c’est pas vrai ! C’est pas ce que mes parents m’ont enseigné”. Mais à force de participer ici je me suis rendu compte qu’on vivait tous les mêmes problèmes. J’ai parlé avec des élèves latinos et ils m’ont dit que leurs parents leur disaient aussi les mêmes choses sur les noirs. […] Et tout ça c’est comme un effet domino et ça nous sépare. »

    21Si Jakisha était plutôt une bonne élève, son expérience à SCYEA a développé ses compétences relationnelles, notamment en termes de prise de parole, tout comme son leadership, des qualités appréciées par les universités et employeurs américains. Si bien qu’elle envisage désormais de poursuivre ses études dans la prestigieuse université de Berkeley :

    « Non seulement mes notes se sont améliorées, mais cette expérience a enrichi mon dossier. Je n’étais pas aussi investie avant, parce que je n’étais pas vraiment intéressée… et SCYEA m’a donné l’opportunité de faire des choses et de rencontrer des gens qui m’ont permis de faire des choses que j’ai pu mettre sur mon dossier pour Berkeley, me faisant apparaître comme une élève cohérente et à la tête bien faite. »

    22De fait, l’engagement communautaire semble avoir des effets significatifs sur la trajectoire scolaire et professionnelle des adolescent·es les plus impliquées. La participation peut également avoir des conséquences sur la vie professionnelle : 65 % des anciens membres des organisations de jeunesse étudiés par Seema Shah (2011) dans une enquête quantitative indiquent exercer ou avoir exercé une activité professionnelle dans le domaine du travail social ou politique. Ainsi, six des douze organisateurs et organisatrices de Community Coalition en 2013 sont d’anciens membres de SCYEA. Parmi les adultes qui s’investissent dans l’organisation, certain·es sont parvenues à sortir d’une situation de grande précarité – addictions ou sans abrisme – à la fois par l’aide apportée par l’association, mais aussi par la confiance accrue que les individus ont acquis en participant. La participation, quand elle semble porter ses fruits, paraît alors en mesure de contribuer à l’insertion sociale d’individus particulièrement précarisés.

    23L’engagement a également des effets, par ricochet, sur les parents des enfants investis dans des organisations de jeunesse. L’étude menée par Veronica Terriquez et Kwon Hyeyoung (2015) indique ainsi que, toutes choses égales par ailleurs, les parents d’enfants inscrits dans des programmes similaires à SCYEA sont plus politisés que la moyenne. L’influence sur le vote peut parfois être directe, comme le relate une de leurs interviewé·es :

    « On s’assied et je leur dis “c’est comme ça que vous devez voter sur telle question”. Au début je devais les convaincre de m’écouter, mais maintenant ils me disent : “Ok, donc pour la proposition de référendum A, c’est oui ? c’est non ? D’accord”. Ils suivent tout ce que je leur dis de voter. »

    24Jashika relève le même type de transmission avec son père, celle-ci le convaincant de voter aux différents référendums prévus à l’époque.

    25La participation régulière à des actions collectives et un cursus d’éducation populaire au sein des espaces du youth organizing a donc des effets durables sur les individus. Ces effets sont à la fois objectifs, sur leur trajectoire sociale et professionnelle, et subjectifs, contribuant à renforcer leur confiance en eux et elles, et leur sentiment de légitimité à intervenir dans l’espace public. Cet empowerment individuel a également des incidences collectives, contribuant à leur mobilisation quand émergent des mouvements sociaux. Ainsi, lorsqu’un mouvement lycéen se structure à l’échelle nationale début 2018, suite à la multiplication des fusillades meurtrières dans les enceintes scolaires4, des adolescent·es formées par le youth organizing se retrouvent en première ligne. Les lycéen·nes réclament l’encadrement de la vente d’armes à feu afin d’éviter de nouvelles tueries. Alors que ce mouvement a fréquemment été présenté dans la presse comme spontané, la plupart de ses leaders et porte-parole sont passés par le youth organizing, certains membres de SCYEA se rendant à Washington à l’occasion du grand rassemblement prévu à cette occasion. Le youth organizing constitue ainsi un espace de socialisation politique qui contribue au pouvoir d’agir de ces jeunes, celui-ci pouvant s’exprimer au sein des organisations communautaires ou de mouvements plus vastes.

    Changement social ou contrôle social ?

    26Ces pratiques de community organizing semblent en mesure de développer le pouvoir d’agir d’individus issus de milieux populaires, renforçant leur confiance en elles et eux, leurs capacités à s’exprimer et à comprendre le monde qui les entoure, voire leur permettant d’accélérer une trajectoire d’ascension sociale. Sans en faire des modèles à suivre, elles peuvent nourrir l’imagination sociologique et démocratique de ceux et celles qui font du « développement du pouvoir d’agir » des groupes marginalisés le cœur de leur projet politique, à l’instar de la Fédération des centres sociaux et socioculturels de France depuis son congrès de 2013 (Louis, 2019). Quels parallèles peut-on dès lors établir ?

    27Premier élément, le community organizing s’appuie sur une conception relationnelle du changement social. Alors qu’elles et ils sont animés par l’idée que la force du nombre est la condition de la transformation sociale, les community organizers considèrent également que le ferment le plus sûr de la mobilisation est l’existence de relations communautaires denses. « Le pouvoir est dans la relation » est ainsi une phrase fréquemment entendue sur le terrain. Les relations interpersonnelles constituent un levier – des formes de micro-pressions et rappels à l’ordre personnalisés – propice à l’engagement5. Ainsi, à l’occasion d’un entretien en face-à-face (one-on-one), Alma, une organisatrice, explique à Lucia, une habitante qu’elle cherche à faire adhérer à l’association, que l’enjeu est de constituer une « communauté soudée » : « Comme les pages de ce cahier. Si tu essaies d’en arracher une feuille, tu n’auras aucun mal, par contre si elles sont reliées entre elles ce sera beaucoup plus dur de les déchirer ».

    28En France, les centres sociaux, par la valorisation du « lien social » et de la convivialité qui les caractérisent, pourraient déployer une telle conception relationnelle du changement social. De fait, ils constituent bien souvent des espaces ressources où des liens peuvent se nouer entre des habitant·es initialement atomisées. La question cependant est celle des fins que l’on attribue à la structuration de ces relations informelles. S’agit-il de contribuer à pacifier les relations sociales dans les quartiers populaires – qui seraient marquées par la violence interpersonnelle voire « l’ensauvagement » –, via la reconstruction du « lien social » ou la valorisation du « vivre ensemble », ou de susciter le changement social via l’infléchissement des politiques publiques ? Si cette alternative peut paraître caricaturale, les objectifs et le sens attribué aux démarches de « pouvoir d’agir » méritent d’être discutés collectivement. Le projet de « développement du pouvoir d’agir » a fréquemment pris la forme d’une ouverture des centres sociaux sur le quartier, via notamment l’essor de pratiques de « aller-vers6 ». Si celles-ci se déclinent de façon variée, elles permettent d’élargir le cercle des usager·es habituelles des centres. Les objectifs, collectifs et politiques, de cet élargissement méritent cependant d’être explicités et discutés. Une tension traverse les pratiques de « développement du pouvoir d’agir », entre la volonté de tisser des liens sociaux qui seraient abîmés, voire rompus, et celle de produire du changement social. Si la construction de relations peut être vecteur de transformation sociale, la seule promotion du « vivre ensemble » ne saurait constituer un projet d’émancipation des classes populaires.

    29La mise en discussion des objectifs des démarches d’empowerment suppose la création d’espaces permettant à de telles délibérations de s’épanouir, afin d’interroger le rapport entretenu à la conflictualité, aux institutions ou l’interprétation des difficultés vécues par les habitant·es. Les modalités concrètes du travail social, les conditions d’exercice du métier et la course aux appels à projet empêchent bien souvent la structuration de tels espaces (Zalzett, Fihn, 2020). Quand de telles discussions émergent, il faut en outre les laisser s’épanouir, et ce faisant prendre le risque de briser la convivialité (Eliasoph, 2010 ; Chevallier, 2020).

    30J’ai souligné, plus haut, combien l’existence d’un safe space, d’un espace d’entre-soi où les habitant·es des quartiers populaires peuvent se livrer sur des questions intimes, des souffrances personnelles et nourrir des liens avec des usager·es qui partagent leur quotidien, contribue à la réassurance collective nécessaire à l’expression d’une telle conflictualité. Les centres sociaux, en France, constituent de fait bien souvent de tels espaces d’entre-soi populaire – quand bien même ils ne sont pas toujours pensés comme tels, pris qu’ils sont dans l’injonction à la « mixité sociale » (Carrel, Rosenberg, 2011) –, rassemblant, au sein de différentes activités, des groupes de pairs qui entretiennent des liens forts entre elles et eux (Collectif Rosa Bonheur, 2019 ; Lang, 2020). Ces liens forts sont-ils cependant leur propre fin ou servent-ils de leviers, dirigés vers l’extérieur, à des fins de transformation sociale ? D’autres chapitres de ce livre permettront peut-être de répondre à cette question. De fait, les difficultés à initier de réelles dynamiques mobilisatrices des « tables de quartier » impulsées par des centres sociaux, et leur comparaison avec des tables de quartier plus autonomes (chapitre 8)7, portées par des associations, témoignent de la difficile conversion des ressources relationnelles en action collective.

    31À ce titre, le community organizing considère que si la sociabilité et l’entre-soi peuvent nourrir l’engagement, ils ne sauraient en constituer la fin. Le ressort premier de la mobilisation, ce qui peut briser la résignation face au sentiment d’une participation inutile, est d’abord l’amélioration concrète du quotidien des habitant·es. C’est peut-être ici que le parallèle avec les centres sociaux est le plus compliqué, tant il s’avère difficile pour ces derniers d’initier des mobilisations visant à interpeller les institutions (Neveu, 2016 ; Lang, 2020). Entrer dans de telles dynamiques d’interpellation suppose peut-être d’interroger leur modèle économique. Une enquête récente confirme en effet les dynamiques d’autocensure qui semblent tirailler les travailleuses et travailleurs sociaux, suscitant bien souvent de la souffrance au travail : afin de ne pas heurter les financeurs, de ne pas risquer de sanctions, les centres sociaux (les directions comme les animatrices et animateurs) optent fréquemment pour la mise à distance du politique (Talpin et al., 2021)8. Ils et elles ont peut-être été échaudées par quelques cas emblématiques : des directrices et directeurs « placardisés », des coupes de financement voire des fermetures suite à des interpellations jugées trop vigoureuses par les institutions (Balazard, Rui, 2018 ; Observatoire des libertés associatives, 2020). Si ces dynamiques dépassent les confins du travail social et touchent tous les acteurs associatifs financés par les pouvoirs publics (Cottin-Marx et al., 2017), elles interrogent le projet politique des centres sociaux. L’autonomie professionnelle que requiert le développement du pouvoir d’agir ne suppose-t-elle pas également une autonomie financière ? Faudrait-il alors se tourner vers des fondations philanthropiques privées, à l’instar des organisations communautaires américaines ? Dans quelle mesure l’État et les institutions, en France, peuvent-elles financer des activités sans les contrôler, voire en acceptant qu’elles viennent les interpeller ?

    32À bien des égards, les réflexions initiées ici suggèrent une transformation de notre culture politique, les centres sociaux se trouvant précisément à la charnière entre État et société civile. Une autre modalité d’articulation que la délégation de service public et le relais des institutions est pourtant possible, l’autonomie de la société civile n’impliquant pas nécessairement une libéralisation du monde social voire un affaiblissement de l’État. Paradoxalement, un des enseignements de l’étude du community organizing aux États-Unis est peut-être qu’une des façons les plus efficaces pour renforcer un État social attaqué par la privatisation néo-libérale est encore de défendre l’autonomie de la société.

    Notes de bas de page

    1 Notes de terrain, Los Angeles, siège de Community Coalition, 9 novembre 2016.

    2 Notes de terrain, Community Coalition, 27 mars 2013.

    3 Pour plus de détails, voir Talpin, 2016a.

    4 La manifestation « March for our lives » a été organisée suite à la tuerie de Parkland en Floride, survenue quelques semaines plus tôt. À ce sujet, voir « À Washington, manifestation historique pour mettre fin à la libre circulation des armes », Le Monde, 25 mars 2018.

    5 La sociologie historique de l’engagement communiste ne dit pas autre chose. Voir Mischi, 2010.

    6 Ces réflexions sur les pratiques de « développement du pouvoir d’agir » dans les centres sociaux sont notamment nourries d’observations auprès de structures situées dans le nord de la France et de la participation à des rencontres régionales ou nationales autour de cette thématique, à l’initiative de la Fédération des centres sociaux et socioculturels de France.

    7 Sur la façon dont une table de quartier portée par un collectif d’associations a pu accompagner une mobilisation contestataire d’habitant·es, voir Talpin, 2016b.

    8 Cette enquête collective ne portait pas tant sur le travail social que sur les mobilisations associatives dans les quartiers populaires. Nous avons néanmoins suivi les initiatives de plusieurs centres sociaux, leurs salarié·es témoignant des contraintes institutionnelles qui façonnent leurs pratiques professionnelles et limitent, à leurs yeux, le déploiement du pouvoir d’agir des habitant·es.

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    • Julien Talpin
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    1 Notes de terrain, Los Angeles, siège de Community Coalition, 9 novembre 2016.

    2 Notes de terrain, Community Coalition, 27 mars 2013.

    3 Pour plus de détails, voir Talpin, 2016a.

    4 La manifestation « March for our lives » a été organisée suite à la tuerie de Parkland en Floride, survenue quelques semaines plus tôt. À ce sujet, voir « À Washington, manifestation historique pour mettre fin à la libre circulation des armes », Le Monde, 25 mars 2018.

    5 La sociologie historique de l’engagement communiste ne dit pas autre chose. Voir Mischi, 2010.

    6 Ces réflexions sur les pratiques de « développement du pouvoir d’agir » dans les centres sociaux sont notamment nourries d’observations auprès de structures situées dans le nord de la France et de la participation à des rencontres régionales ou nationales autour de cette thématique, à l’initiative de la Fédération des centres sociaux et socioculturels de France.

    7 Sur la façon dont une table de quartier portée par un collectif d’associations a pu accompagner une mobilisation contestataire d’habitant·es, voir Talpin, 2016b.

    8 Cette enquête collective ne portait pas tant sur le travail social que sur les mobilisations associatives dans les quartiers populaires. Nous avons néanmoins suivi les initiatives de plusieurs centres sociaux, leurs salarié·es témoignant des contraintes institutionnelles qui façonnent leurs pratiques professionnelles et limitent, à leurs yeux, le déploiement du pouvoir d’agir des habitant·es.

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    Talpin, J. (2023). Chapitre 12. Le community organizing : une inspiration possible pour les centres sociaux ?. In H. Nez, C. Neveu, & J. Garnier (éds.), Le pouvoir d’agir dans les centres sociaux. Villeneuve d’Ascq: Presses universitaires du Septentrion. https://doi.org/10.4000/books.septentrion.141542
    Talpin, Julien. « Chapitre 12. Le community organizing : une inspiration possible pour les centres sociaux ? ». In Le pouvoir d’agir dans les centres sociaux, édité par Héloïse Nez, Catherine Neveu, et Julie Garnier. Villeneuve d’Ascq: Presses universitaires du Septentrion, 2023. doi:10.4000/books.septentrion.141542.
    Talpin, Julien. « Chapitre 12. Le community organizing : une inspiration possible pour les centres sociaux ? ». Le pouvoir d’agir dans les centres sociaux, édité par Héloïse Nez et al., Presses universitaires du Septentrion, 2023, https://doi.org/10.4000/books.septentrion.141542.

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    Nez, H., Neveu, C., & Garnier, J. (éds.). (2023). Le pouvoir d’agir dans les centres sociaux. Villeneuve d’Ascq: Presses universitaires du Septentrion. https://doi.org/10.4000/books.septentrion.141382
    Nez, Héloïse, Catherine Neveu, et Julie Garnier, éd. Le pouvoir d’agir dans les centres sociaux. Villeneuve d’Ascq: Presses universitaires du Septentrion, 2023. doi:10.4000/books.septentrion.141382.
    Nez, Héloïse, et al., éditeurs. Le pouvoir d’agir dans les centres sociaux. Presses universitaires du Septentrion, 2023, https://doi.org/10.4000/books.septentrion.141382.
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