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    Presses universitaires du Septentrion
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    Plan détaillé Texte intégral Politicité et « ressorts de la politisation » L’idéal normatif du « parcours d’engagement » Une vision capacitaire de la citoyenneté Venir au centre social pour oublier le fracas du monde Débattre sur des « questions générales », une voie d’accès privilégiée à la politisation ? Conclusion Notes de bas de page Auteur

    Le pouvoir d’agir dans les centres sociaux

    Ce livre est recensé par

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    Table des matières

    Chapitre 6. Une politicité en tension avec la visée du « développement du pouvoir d’agir » ?

    Catherine Neveu

    p. 141-160

    Texte intégral Politicité et « ressorts de la politisation » L’idéal normatif du « parcours d’engagement » Une vision capacitaire de la citoyenneté Venir au centre social pour oublier le fracas du monde Débattre sur des « questions générales », une voie d’accès privilégiée à la politisation ? Conclusion Notes de bas de page Auteur

    Texte intégral

    1La mise en œuvre de la visée de développer le pouvoir d’agir des habitant·es au sein du réseau des centres sociaux offre un contexte particulièrement intéressant pour saisir les formes de politisation dans ces structures. Tout d’abord, parce que du point de vue des actrices et des acteurs eux-mêmes, ce « retour du politique » (Neveu, 2016) est assez clairement affiché, même si c’est parfois de manière paradoxale (Louis, 2021). Ainsi, une des publications structurantes de la préparation du Congrès de 2013 indiquait que :

    « Les militants des centres sociaux […] ont également souligné la nécessité de travailler plus avant à développer une culture du pouvoir d’agir chez les habitants, à ouvrir ou ré-ouvrir des moments et des lieux de débats, de discussion, d’expression et de formation de l’opinion, bref des espaces publics au sens plein du terme qui puissent précisément déboucher sur des mobilisations et des prises de parole collectives. » (FCSF, 2012)

    2Ensuite, parce que la question du pouvoir d’agir ou de l’empowerment (Bacqué, Biewener, 2013) s’inscrit nécessairement dans un projet politique, au sens d’une « combinaison de croyances, d’aspirations, de désirs, d’intérêts, de conceptions du monde et de représentations sur ce que la vie en société devrait être, qui guide l’action politique de différents sujets » (Clarke et al., 2014, p. 15).

    3De nombreux travaux ont déjà analysé les formes de politisation ou d’évitement du politique dans le monde associatif au sens large, que ce soit en France ou aux États-Unis (Hamidi, 2010 ; Eliasoph, 1998). Comme le montrent les chapitres 5 et 7, ils apportent de précieux éclairages sur les processus par lesquels du politique advient ou disparaît dans ces espaces, et peuvent être mobilisés de manière fructueuse pour en saisir les formes dans les centres sociaux, qui ont dans leur grande majorité un statut d’association. Mais au-delà d’un statut partagé, « les associations » présentent une grande diversité, que ce soit par leur taille, leur territoire ou leur thématique d’action, ou encore leurs relations avec les pouvoirs publics pour ne citer que quelques dimensions. Au sein de cette constellation associative, les centres sociaux occupent par ailleurs une place spécifique : du fait de leurs relations partenariales avec les Caisses d’allocations familiales (Caf) et les municipalités, ils bénéficient, à la différence des associations de quartier, d’une relative stabilité dans leur financement par exemple, et peuvent parfois se considérer comme une association « au-dessus » des autres associations locales (Louis, 2021). Mais ils sont également très divers entre eux, chaque centre social représentant un « cas » spécifique (histoire, lieu d’implantation, etc.), et sont pour une grande partie inscrits dans un réseau fédéré ayant lui aussi sa propre histoire, quasiment centenaire dans le cas de la FCSF, généralement plus récente pour les fédérations départementales ou régionales.

    4Ce chapitre s’attachera alors à compléter ces approches par « l’évitement du politique » en s’appuyant sur deux dimensions qui sont liées. Tout d’abord, une inscription de l’analyse localisée dans cette histoire spécifique des centres sociaux, et tout particulièrement dans les représentations forgées au fil de celle-ci sur des notions comme la citoyenneté, l’engagement, la démocratie ou la participation. Ensuite, l’appui sur la notion de « politicité » proposée par Denis Merklen (2006), qui permet, on y reviendra, de saisir tant dans les discours que dans les pratiques, les conceptions de la citoyenneté à l’œuvre. L’analyse mobilisera aussi les propositions de Marion Carrel (2017a) sur les « ressorts de politisation » afin de tenter de comprendre ce qui, dans ces représentations du politique et dans les pratiques des acteurs et actrices des centres sociaux, agit en appui ou à l’encontre de ces ressorts. L’enjeu n’est donc pas tant d’analyser la politisation à l’aune d’une définition préalable de celle-ci (ou en tout cas d’une approche canonique), mais de saisir ce qui, dans les représentations politiques existantes, favorise ou non l’émergence et la mise en œuvre de ces « ressorts », dans les formes de politisation des actrices et des acteurs (habitant·es, salarié·es, membres de CA, etc.), des projets ou des pratiques.

    Des modalités variées d’accès au terrain

    Afin de mener l’analyse sur la base de ces deux hypothèses, je prends appui sur un ensemble d’observations et de notes, accumulées depuis 2011 et issues de différents espaces et moments de la vie du réseau des centres sociaux (comité d’animation départemental de l’Indre-et-Loire ; comité d’animation régional Centre-Val de Loire ; conseil d’administration de la Fédération Centre-Val de Loire ; journées régionales et départementales dans cette région et dans d’autres ; sessions de formation de bénévoles). L’analyse a également été alimentée par la participation à diverses rencontres nationales ou réunions thématiques organisées par la FCSF. Des écrits produits à ces différents niveaux du réseau des centres sociaux sont aussi mobilisés. Enfin, ces notes et observations incluent celles collectées de 2013 à 2015 dans le cadre d’une recherche individuelle, puis de 2017 à 2019 dans le cadre de la recherche collaborative Engagir, au sein du centre social de la Vallée Violette, situé à Joué-lès-Tours. Outre les éléments présentés dans le chapitre 4, sur son histoire et sa localisation, on peut rappeler ici qu’il s’agit d’un « petit » centre social, doté d’une équipe de salarié·es permanentes de cinq personnes (direction, médiateur logement, référent·es famille et jeunesse, comptabilité-administration), dont au moins deux (référent·es famille et jeunesse) y travaillent depuis plus de dix, voire quinze ans. Si ses membres, salarié·es comme bénévoles, participent régulièrement aux rencontres départementales ou régionales, ils et elles ne sont pas particulièrement engagées dans la dynamique fédérale régionale.
    L’accès à certains de ces espaces s’est fait au titre d’un accompagnement, en tant que « chercheuse alliée », de la réflexion collective au sein du réseau, notamment pour ce qui concerne la FCSF. Il découle également de ma participation, depuis 2014, au conseil d’administration de la Fédération Centre-Val de Loire, en tant que « personne ressource ». Au sein de cet espace, ainsi que des comités d’animation départemental et régional, je suis donc une actrice engagée. Cet engagement découle de mes premières recherches auprès du réseau, à la suite desquelles la déléguée régionale m’a proposé, avec l’accord des membres du conseil d’administration, de rejoindre celui-ci en tant que « personne ressource » pour la dynamique régionale. Ma position dans ces instances peut se comparer à celle désignée par Bastien Soulé comme de « participation intellectuellement engagée », dans laquelle « ayant à cœur la réalisation d’un projet dépassant l’observation scientifique d’un objet ou d’un terrain, l’observateur ne saurait dans de pareilles circonstances être cet analyste froid, uniquement centré sur sa fonction de chercheur, qui n’est du reste a priori pas principale : il est avant tout acteur d’un événement et/ou partie prenante d’un processus en cours » (Soulé, 2007, p. 136). Les matériaux recueillis sont donc variables dans leur statut. Si dans certaines interactions d’enquête, cette position peut avoir un impact sur les discours tenus à la chercheuse par les acteurs et actrices des centres sociaux, elle ne pose pas plus de problèmes de « perturbations » (et donc de mise à distance réflexive) qu’une stricte position d’observation participante occupée par une chercheuse. Dans le même ordre d’idées, la « participation intellectuellement engagée » et l’occupation d’une place « engagée », comme celle décrite par Maëlle Maignier (2014) qui a réalisé une ethnographie du bénévolat en étant elle-même bénévole, ont toutes deux pour conséquence que la chercheuse est affectée par son terrain, ce qui rend son expérience importante pour la compréhension des phénomènes sociaux observés.

    Politicité et « ressorts de la politisation »

    5Dans la même veine que d’autres chercheur·es mobilisant les travaux de C. Hamidi et N. Eliasoph, M. Carrel propose d’élargir la focale par rapport à la définition de la politisation inspirée d’Hannah Arendt et reprise dans de nombreux travaux, « c’est-à-dire le processus par lequel les personnes raccrochent leurs problèmes à des questions générales, sur lesquelles elles repèrent des conflits et prennent position » (Carrel, 2017a, p. 16). Son approche adopte toutefois une perspective spécifique selon laquelle « la politisation n’est pas seulement une affaire de perception de points de vue conflictuels et de montée en généralité, autant de compétences discursives et analytiques, mais elle est aussi un processus pratique, qui passe par l’activité, par un “faire ensemble” dont les contours varient selon les mondes sociaux » (ibid., p. 20). Elle propose également d’inclure dans l’analyse des « pratiques de résistance à bas bruit que l’on peut qualifier de “politicité” (Merklen, 2009), de “petite politique” (Overney, 2014) » (ibid., p. 16).

    6Au terme de son analyse d’un certain nombre de formes d’engagement et de politisation dans des quartiers populaires en région parisienne et à Montréal, M. Carrel met ainsi en lumière un ensemble de « ressorts de la politisation » ; ressorts et non « degrés » afin d’éviter de hiérarchiser ces formes. C’est un des atouts d’ailleurs de cette approche que de ne pas considérer la politisation comme une affaire de degrés successifs, une limite qu’on retrouve y compris dans la notion d’infrapolitique de James Scott (2009), qui demeure sous-tendue par une vision du politique comme sphère spécifique1.

    7Les trois premiers ressorts repérés par M. Carrel semblent particulièrement pertinents dans le cas des centres sociaux. Elle mentionne tout d’abord le fait de partager avec d’autres le trouble, s’informer, tester et rendre visible. Ses observations montrent que dans certaines situations, un « public » se constitue, à partir d’une enquête sociale, « cet accroissement de la connaissance et de la critique, qui permet au public de tester la réalité sociale, de s’identifier et de s’organiser » (Carrel, 2017a, p. 204). En discutant à la sortie de l’école, ou dans d’autres situations ordinaires, des personnes déploient ce type d’enquête, qui permet de transformer « des indignations morales en jugements publics sur ce qui est et sur ce qu’il convient de faire ». Pour M. Carrel, « le politique peut ainsi se saisir dans le fait de partager avec d’autres, dans les espaces publics, dans les petites interactions du quotidien, des activités qui peuvent être de l’ordre de la sollicitation, de la vigilance, du partage de point de vue sur un trouble » (ibid., p. 205). Elle poursuit :

    « Il convient alors d’intégrer dans l’analyse de la politisation le processus de mise en visibilité des individus et des problèmes sociaux sur la scène publique, et par extension les attitudes et les activités individuelles et collectives qui consistent à sortir de la sphère privée pour ouvrir des problèmes au jugement public […] l’échange avec d’autres qui partagent les mêmes questionnements ou au contraire sont en désaccord reste un élément moteur de la politisation. » (Ibid.)

    8De telles situations sont fréquemment observables dans les centres sociaux quand, par exemple, des participant·es à une activité (atelier cuisine, espace rencontre, etc.) évoquent de tels « troubles » partagés, sans toutefois qu’ils soient saisis.

    9M. Carrel évoque ensuite le fait de mener des actions autonomes et communautaires ; comme le souligne Nancy Fraser (2011), la constitution de « contre-publics subalternes » est indispensable, notamment aux groupes minorisés, pour élaborer une connaissance et des revendications propres. Dans la perspective des travaux s’intéressant au conflit comme essence même du politique, comme ceux de Chantal Mouffe et de Jacques Rancière, « la politisation ne saurait être appréhendée uniquement dans les situations de discussion, mais bien dans les processus conflictuels ». Ce ressort rentre, dans les représentations dominantes au sein des centres sociaux, en tension avec l’impératif de la mixité et l’accent mis sur la cohésion sociale. Parmi les obstacles auxquels se heurtent ces deux premiers ressorts, on retrouve également la place donnée au débat comme forme « par excellence » de l’expression politique, une autre représentation qui sera ici interrogée.

    10Le troisième ressort de politisation consiste à interpeller les pouvoirs publics. M. Carrel observe en effet que l’interpellation des pouvoirs publics et des institutions (par exemple pour vérifier que des promesses sont tenues ou faire évoluer une situation) est « une activité qui n’est pas seulement le “produit” d’une politisation antérieure mais bien une activité qui politise, en situation » (ibid., p. 209). Ce constat est congruent avec une certaine conception de l’éducation populaire, notamment celle portée par Paulo Freire, comme réflexivité sur l’action et non formation a priori. Comme le rappelle Adrien Roux de l’Alliance citoyenne de Grenoble : « C’est une aberration de penser que la conscientisation politique pourrait se faire en dispensant une leçon sur la politique » (Carrel, de Lepinay, 2016, p. 33). Concernant les centres sociaux, on touche là un ensemble de représentations quant aux compétences et parcours requis pour « accéder » à de telles formes d’engagement, entre autres2.

    11Il ne s’agira pas ici directement de repérer de tels processus, mais de saisir comment la « politicité » à l’œuvre dans nombre de centres sociaux ne permet pas leur déploiement. D. Merklen propose en effet :

    « d’employer le mot politicité dans le même sens qu’on utilise en sociologie les notions de “sociabilité” ou de “culture” populaire. Il devrait nous permettre de sortir de la situation d’extériorité dans laquelle on met les classes populaires lorsque nous parlons du “rapport au politique”, comme si le politique était une substance ou un univers extérieur, à la fois à leur identité et à leurs pratiques, avec lequel les individus entreraient en relation “après”. » (Merklen, 2006, p. 191)

    12Il suggère donc, à travers ce néologisme, de « penser le rapport au politique de classes populaires à travers la façon dont elles pratiquent le politique (ce qui implique de donner une lecture politique de ce qu’habituellement nous appelons leurs pratiques sociales), à partir du mode dont ses individus et ses groupes conçoivent la citoyenneté et la mettent en acte » (ibid.). C’est bien ce dont il s’agit ici, au prix d’un léger élargissement au-delà des classes populaires, auxquelles n’appartiennent pas à proprement parler nombre de salarié·es et de bénévoles des centres sociaux : considérer les actrices et acteurs des centres sociaux non pas comme des individus et des groupes confrontés à un « politique » qui leur serait extérieur et qui s’interrogeraient sur la manière de s’y inscrire ou non, mais comme porteurs de représentations politiques structurantes, dont une des caractéristiques est précisément de ne pas se penser comme telles3.

    13En analysant successivement les représentations, discours et pratiques autour du « parcours d’engagement », des « compétences » des habitant·es, de la citoyenneté et du débat, on s’attachera donc à décrire et analyser la politicité à l’œuvre dans les centres sociaux de la région Centre-Val de Loire notamment, ses effets dans un contexte de mise en circulation de la notion de pouvoir d’agir, ainsi que son inscription dans des représentations constituées au fil de l’histoire longue du réseau fédéré des centres sociaux.

    L’idéal normatif du « parcours d’engagement »

    14L’ensemble des observations menées dans le cadre de la recherche Engagir convergent pour souligner la place prédominante occupée par une conception spécifique du « parcours d’engagement » au sein des centres sociaux : celui-ci est conçu comme commençant par la fréquentation d’une activité, se poursuivant par l’investissement comme bénévole au sein du centre ou le cas échéant d’un comité d’usagers, avant de « culminer » dans l’entrée au conseil d’administration. On ne compte plus, sur l’ensemble des terrains investis par les membres de l’équipe, les remarques selon lesquelles « nos [sic] bénévoles ne sont pas prêts », pas prêts à s’engager dans une action, à participer à un conseil d’administration, à une journée régionale ou un séminaire, pas prêts à « franchir le pas » du politique. L’objectif de certains salarié·es et bénévoles est donc « d’accompagner » au mieux ce parcours, afin de permettre aux habitant·es de franchir une à une ces étapes successives. Qu’il ne s’agisse pas là d’une « spécialité régionale » est confirmé par l’analyse de Régis Cortesero, issue de l’observation de centres sociaux dans d’autres régions. Pour cet auteur, ce « parcours d’engagement » revêt même la force d’un idéal normatif et constitue un marqueur identitaire puissant pour les centres sociaux :

    « La participation aux instances décisionnelles du centre social est visée dans la totalité des sites rencontrés. […] cette participation constitue une sorte d’idéal normatif et de marqueur identitaire pour les centres sociaux, dans la mesure où ils se revendiquent d’un modèle associatif et qu’ils accordent une place centrale au projet comme instrument de leur propre légitimation […] La force structurante de cet idéal se mesure autant à son niveau de mise en œuvre qu’au sentiment de manque exprimé lorsque cette mise en œuvre fait défaut. » (Cortesero, 2013, p. 145)

    15La puissance de cet idéal normatif a sans doute un double effet dans le contexte de l’introduction de la notion de pouvoir d’agir. D’une part, celui de rendre plus difficilement envisageables d’autres « parcours » possibles, autrement dit de limiter les imaginaires quant à la diversité possible des formes d’engagement ou de les renvoyer à d’autres espaces que ceux du centre social. D’autre part, de ne concevoir le « développement » de ce pouvoir d’agir que dans le cadre de cette conception de l’engagement : développer le pouvoir d’agir, c’est alors continuer à vouloir « recruter » des bénévoles dans les conseils d’administration (et ultérieurement dans les instances fédérales). Lors d’un comité d’animation départemental en Indre-et-Loire en juin 2019, une salariée se demandait dans quelle mesure le souci de « peupler » les conseils d’administration selon les processus habituels ne venait pas « peser sur le [développement du] pouvoir d’agir », car celui-ci en « “détournant” les gens vers d’autres formes d’engagement » pourrait provoquer des difficultés supplémentaires en la matière. Autrement dit, dans un contexte où il n’est pas simple de trouver des personnes acceptant de rejoindre les conseils d’administration, « développer le pouvoir d’agir » à travers d’autres formes ou parcours d’engagement ferait craindre à certain·es que cela ne devienne encore plus difficile. Ces difficultés sont d’autant plus importantes que, malgré des évolutions réelles4, la puissance de l’idéal normatif du « parcours d’engagement » ne favorise pas toujours le développement d’une réflexion critique sur l’adaptation des modes de fonctionnement « classiques ». Comme le soulignait M. Carrel lors des Journées professionnelles de l’animation globale (JPAG) de 2018, des journées de formation pour les salarié·es des centres sociaux organisées tous les deux ans par la FCSF : « On considère que nos institutions, nos modes de fonctionnement (associatif, démocratique, politique) sont efficaces tels qu’ils sont. Il s’agit alors “d’éduquer” les habitant·es, de développer leurs capacités, démarche qui les fait fuir, alors qu’ils·elles ont envie de participer » (FCSF, 2018, p. 6).

    16Prendre au sérieux la puissance de cet idéal normatif dans l’analyse des formes de politisation au sein des centres sociaux est d’autant plus nécessaire que le conseil d’administration y est un des rares espaces à propos duquel le terme même de « politique » est explicitement mobilisé. En effet, dans le langage vernaculaire, c’est aux membres de ce conseil que revient la responsabilité d’assurer le « portage politique » du projet du centre. Support central de l’agrément « centre social » délivré par les Caisses d’allocations familiales (Caf), le projet social, normalement élaboré conjointement par les habitant·es avec l’appui des salarié·es, constitue la ligne directrice des actions et activités du centre social. Il établit pour une durée de quatre ans ses orientations et ses priorités, qui doivent être « portées » politiquement par les membres du conseil d’administration, tant vis-à-vis des partenaires que des habitant·es. La notion de « portage politique » renvoie donc à la nécessaire capacité collective, de la part de ces membres, à porter une parole publique, des valeurs et des prises de position sur les questions sociales vécues par les habitant·es des quartiers populaires.

    17Or les entretiens menés avec des membres de conseils d’administration montrent que très peu d’entre eux et elles sont familiarisées avec cette notion de « portage politique », voire avec la dimension politique de leur fonction. Cela tient sans doute en partie aux processus par lesquels ces personnes rejoignent le conseil d’administration. Il n’est pas rare qu’elles soient directement sollicitées par la direction du centre ou des membres du CA pour y siéger. Nombre d’entre elles le font alors dans une logique de « contre-don », les bénéfices personnels et moraux ou de sociabilité retirés de la fréquentation du centre social venant justifier ce « sacrifice » de siéger dans une instance rarement enthousiasmante, mais qu’on peut investir par (souci de) reconnaissance ou dévouement. L’usage fréquemment constaté, lors de rencontres départementales ou régionales, du qualificatif de « bénévoles de gestion5 » pour les désigner vient confirmer la faible intériorisation, par les membres des conseils d’administration mais aussi par certaines directions ou salarié·es, de ce rôle de « portage politique », ainsi que la place qui y est occupée par les enjeux gestionnaires (Neveu, 2015). Dans le même ordre d’idée, quand un directeur de centre social déclare en 2019 lors d’un comité d’animation départemental, et alors même que le terme a été mis en circulation et en discussion dans les projets fédéraux national et régional dès 2013, que « le pouvoir d’agir, aucun de mes [sic] administrateurs n’en a entendu parler ! », on peut s’interroger sur un mode de fonctionnement qui fait que celles et ceux en charge du « portage politique » du centre et de son projet n’aient jamais eu l’occasion de « rencontrer » ni le terme ni sa visée.

    18Ces premières observations autour de la notion de « parcours d’engagement » et de la participation aux conseils d’administration doivent alors être mises en regard, même brièvement, du sens même donné à la notion de « participation ». Comme le souligne R. Cortesero, dans nombre de centres sociaux, celle-ci est souvent limitée à son premier niveau, celui de la participation bénévole à l’organisation des activités, « une logique consubstantielle de la conception “active” de l’action sociale et éducative visant à lutter contre le “consumérisme” et “l’assistanat” » (Cortesero, 2013, p. 142). On retrouve par contre plus rarement le niveau de la participation sociétale, celui « de la définition des fins de l’action, et non de la simple prise de décision ». Or c’est précisément là qu’est censé se situer le « portage politique ». En effet, cette participation sociétale

    « exige un travail réflexif sur les finalités. […] Agir dans une perspective sociétale interdit de considérer que la demande serait déjà-là, antérieure à l’intervention. Au contraire, une telle ambition implique d’inclure la transformation de cette demande parmi les objectifs centraux de l’action : comment libérer les sentiments de frustration et de révolte, leur offrir un langage, un cadre d’expression politique, leur permettre de s’articuler à des projets d’action concrets et réalisables ? » (Ibid., p. 147)

    Une vision capacitaire de la citoyenneté

    19Participation plus conçue comme engagement actif dans l’organisation des activités que comme « travail réflexif sur les finalités » ; puissance normative du « parcours d’engagement » dans un contexte où le virage gestionnaire des conseils d’administration est peu remis en cause : ces deux premières dimensions doivent à leur tour être inscrites dans la prise en compte de la prédominance, au sein des centres sociaux, d’une vision « capacitaire » (Bouamama, 1991) de la citoyenneté, dans laquelle celle-ci est définie comme un ensemble de compétences qu’il faudrait acquérir avant de pouvoir se penser et être vus comme citoyens et citoyennes. Lors d’une rencontre départementale en 2019, un directeur de centre social estime ainsi qu’il est difficile de proposer à des membres de conseils d’administration de centres sociaux de s’engager dans le comité d’animation départemental, car « si on voulait des nouveaux administrateurs sur ces instances, il faudrait les recruter [sic], on ciblerait des gens qui auraient déjà ces compétences au lieu de les accompagner pour qu’ils les acquièrent » (notes CAD 37, février 2019). À la jonction du rôle d’éducation morale de l’action sociale et de cette conception capacitaire de la citoyenneté, se déploie alors une logique soucieuse avant tout de permettre une « montée en compétences » des habitant·es et des bénévoles (d’activités ou siégeant dans des conseils d’administration) et leur mise en conformité avec le mode de fonctionnement existant. En étant parfaitement cynique, il s’agirait presque de les socialiser à la perspective que le couronnement de leur « qualification » est de devenir « bénévoles de gestion ».

    20On retrouve la même logique dans des séances de formation dispensées en 2014 dans le centre social de Joué-lès-Tours ayant fait l’objet d’une enquête de longue haleine. Cette formation pilotée par Charline (voir chapitre 4) porte sur la démarche de Développement social local (DSL). Pour R. Cortesero, dans le DSL, la « participation » est au service de la cohésion sociale et de l’individuation. Elle vise le consensus plutôt qu’elle ne désigne un affrontement d’intérêts, la valorisation de la contribution de tous au développement local davantage que l’expression des divergences (Cortesero, 2013, p. 88). Conformément à cette approche, l’accent est assez fortement mis, au fil des réunions de formation, sur l’émancipation individuelle et une vision propédeutique6 de la participation et du pouvoir d’agir. La participation est alors vue comme un « préambule au pouvoir d’agir : on participe longtemps et après on va dans le pouvoir d’agir » (notes de terrain, réunion DSL, 2014). Cette vision propédeutique se double par ailleurs d’une approche largement individualisée du pouvoir d’agir, comme ensemble de compétences dont doivent se doter des individus. Du coup, la stratégie proposée à l’époque consistait à cibler quelques « personnes ressources », des individus repérés dans le quartier à qui devait être proposée une sorte de « coaching individuel » pour qu’ils apprennent à parler en public, l’action collective occupant alors une place secondaire : « C’est des personnes, prises comme ça, tout seuls, ils ont des idées, ils ont de la connaissance, ils ont des choses à défendre tu vois ? Alors après, c’est vrai, dans un collectif, ça va être… “chaud” (rires) » (Charline, notes de réunion DSL, 2014 ; pour plus de précisions sur le parcours et la posture de cette salariée, voir chapitre 4 l’encadré sur Charline).

    21Détenir un ensemble de compétences (jamais explicitement définies d’ailleurs) est donc présenté comme un préalable à l’engagement, et non son résultat. Dans les représentations dominantes au sein du réseau des centres sociaux, c’est alors par la formation et l’accompagnement que peut se fabriquer de l’engagement, qui ne pourrait advenir qu’à cette condition. Comme pour « l’intégration » des immigré·es, on peut alors reporter à l’infini le moment où les gens seront « prêts ». On voit bien là à quel point ces postures, partagées par nombre de bénévoles et de salarié·es, sont éloignées des processus repérés par M. Carrel, d’un engagement dans une activité qui « n’est pas seulement le “produit” d’une politisation antérieure mais bien une activité qui politise, en situation » (Carrel, 2017a, p. 209). La notion même de « pouvoir d’agir », adoptée par le réseau dans le cadre du projet fédéral régional afin de susciter des changements dans les postures, les manières de faire et les visées, se trouve donc « phagocytée » par les représentations structurantes en termes de progression, d’étapes, de parcours et de compétences à acquérir en amont de toute action. Quant à la puissance normative du « parcours d’engagement », elle constitue un obstacle à l’appui sur un des ressorts de politisation repérés par M. Carrel, celui d’une « politisation en situation », par les pratiques, à rebours d’une politisation qui découlerait d’une formation a priori.

    Venir au centre social pour oublier le fracas du monde

    22Ces représentations se doublent fréquemment d’un ensemble de visions des habitant·es assez surplombantes et pour le moins peu confiantes dans leurs capacités. Comme le formulait une participante à une formation régionale de bénévoles en 20157, pour décrire la visée du développement du pouvoir d’agir : « À un moment, tu tiens la main d’un enfant et puis tu le lâches ». Au fil de mes observations dans différents espaces de formation dans la région Centre-Val de Loire, ou lors de rencontres départementales ou régionales, j’ai pu entendre nombre de remarques considérant que « nos [sic] bénévoles ne sont pas prêts » ou que « les habitants sont bloqués sur des activités comme le carnaval et ne sont pas intéressés par autre chose ». Bref, non seulement les habitant·es doivent, avant de pouvoir envisager leur « donner du pouvoir d’agir », acquérir des compétences, mais dès le départ il leur en est souvent reconnu bien peu. C’est également ce que souligne Valérie Cohen (chapitre 3), quand elle estime que les capacités des classes populaires à se mettre « en mouvement [et à se mobiliser] pour faire face à la précarité des conditions d’existence » sont largement sous-estimées par les salarié·es des centres sociaux.

    23Il convient alors de prêter une attention particulière aux références faites à ces « conditions précaires » d’existence. On retrouve là, sous une autre forme, la vision capacitaire de la citoyenneté évoquée plus haut, selon laquelle pour agir en tant que citoyen ou citoyenne, il faudrait déjà être libérée de trop fortes contraintes matérielles. Ces représentations prennent principalement deux formes : tout d’abord celle qui constate (pour le regretter) que les personnes venant au centre social ne veulent pas être « embêtées » par des discussions politiques ou de grands débats, car elles viendraient là pour « oublier leur situation » et le fracas des problèmes du monde. Ainsi, une participante aux journées de co-production organisées dans le cadre du projet Engagir en mai 2019 dit avoir essayé d’en parler à son retour dans son centre social : « Dans une activité, on nous a dit “on parle pas de ça, ça relève du CA”, les autres participants ont dit que ça ne les intéressait pas, qu’on les soûlait avec ça » (comité d’animation régional, juin 2019). S’il ne faut pas la sous-estimer, sans doute convient-il de rester attentifs aux processus par lesquels cette fonction de « protection » et de réassurance du centre social peut mener à des formes d’entre soi excluantes et peu émancipatrices. R. Cortesero rappelle ainsi que certaines formes d’entraide au sein des centres sociaux :

    « présente[nt] un risque, celui de basculer dans un mode de fonctionnement défensif et forclos. Le groupe se constitue en effet en vertu de sa capacité à contrebalancer les blessures d’estime de soi imposées par les institutions et la vie sociale. Dès lors qu’il démontre son efficacité et qu’il apporte effectivement un support positif au sentiment d’identité, il n’offre guère de raison de s’en distancier. Il peut donc finir par constituer une sorte d’enclave morale, d’espace protégé des agressions du monde extérieur, où l’on se réfugie pour se protéger de la violence de la grande société. Dit autrement, si les centres sociaux construisent à l’interne un espace décent, ils le font dans une société qui ne l’est pas. » (Cortesero, 2013, p. 180)

    24L’autre forme de ces représentations consiste à considérer que les difficultés matérielles des individus seraient trop grandes pour qu’ils puissent y ajouter un intérêt pour des questions politiques et sociales générales. C’est ce qu’a exprimé un salarié lors d’un « petit-déjeuner d’équipe » à l’occasion d’une discussion sur le pouvoir d’agir. Il mobilise alors la pyramide de Maslow8 pour expliquer que tant que les « besoins primaires » (se nourrir, se loger, etc.) ne sont pas satisfaits, il est illusoire d’envisager que les personnes soient motivées pour « s’engager dans du pouvoir d’agir » (notes de terrain, centre social de la Vallée Violette, juillet 2019). De la même manière, lors d’un comité d’animation régional en janvier 2019, une participante (bénévole) indique qu’elle aimerait que le centre social soit un espace de débat, mais qu’il y a « l’urgence des réalités de vie, qui sont loin du débat politique, et c’est déjà dur de mobiliser sur ces réalités » (souligné par l’autrice). Une autre manière d’aborder les freins qui peuvent découler de ces « réalités de la vie », et on retrouve là les fondements des référentiels de la cohésion sociale et de l’individuation proposés par R. Cortesero (2013), est de considérer que « pour développer le pouvoir d’agir des habitants, il ne faut pas partir de problèmes, mais du positif » (notes terrain, journée régionale du 8 octobre 2015). Dans les deux cas, le résultat est le même : une réelle difficulté à prendre appui sur les situations vécues des personnes, les colères exprimées ou les sens du juste formulés pour en faire des ressorts de politisation. On est donc très loin des pratiques privilégiées dans le community organizing par exemple, comme l’analyse Julien Talpin (chapitre 12), qui prennent précisément appui sur ces situations et expériences vécues pour effectuer un travail de conscientisation, de montée en généralité et de mobilisation. Cette vision de « réalités de la vie » éloignées du débat politique se différencie également clairement des formes de politisation observées par María Inés Fernández Álvarez (chapitre 11), qui reposent précisément sur l’engagement collectif dans leur résolution et la reformulation de l’accès à un ensemble de ressources matérielles comme des droits et non comme des « aides » octroyées par les pouvoirs publics. Si l’on en revient aux ressorts de politisation, on mesure également à quel point ces représentations ne permettent pas l’émergence du premier d’entre eux (processus de mise en visibilité des problèmes sociaux pour les ouvrir au jugement public).

    25On est donc loin d’une possibilité de politisation au sens que lui donne H. Arendt, « du processus par lequel les personnes raccrochent leurs problèmes à des questions générales, sur lesquelles elles repèrent des conflits et prennent position » (Carrel, 2017a, p. 16). Dans nombre de centres sociaux, ce lien premier n’est même pas fait, « les réalités de la vie » étant mises en opposition avec le « débat politique », aucune relation n’est posée entre les deux et la résolution des premières est vue comme un préalable à tout intérêt pour « les questions générales ».

    Débattre sur des « questions générales », une voie d’accès privilégiée à la politisation ?

    26Afin de poursuivre l’analyse des formes de politicité à l’œuvre dans les centres sociaux, il faut s’attarder maintenant sur cette opposition entre « urgence des réalités de la vie » d’une part et « débat politique » d’autre part, tant elle est elle aussi révélatrice d’une conception spécifique du politique et de la citoyenneté. L’ensemble des travaux sur la politisation, quel que soit leur ancrage conceptuel, le confirment : débattre, échanger des expériences ou des idées sont autant de manières de mener l’enquête, de collectiviser des situations individuelles, de développer l’esprit critique… bref de se politiser. Mais comme on vient de le voir, dans nombre de centres sociaux, les « situations individuelles » ne sont pas perçues comme des points d’appui à l’émergence de telles enquêtes permettant la désingularisation des expériences pour en faire des questions publiques. Pourtant, il est fréquemment considéré que le centre social puisse, voire doive, être un « espace de débat ». Pour ne prendre qu’un exemple, la définition d’un centre social disponible sur le site de la Fédération du Rhône des centres sociaux mentionne, parmi les « trois maisons » existantes dans un centre social, « la maison de la citoyenneté », porteuse de la « dimension d’intérêt général », dont une des fonctions est « d’organiser des débats9 ».

    27Il convient alors de s’interroger plus avant sur les fonctions assignées, dans la politicité dominante au sein des centres sociaux, au « débat ». Lors des ateliers de la journée régionale (Centre-Val de Loire) d’octobre 2015 portant sur « les centres sociaux doivent être des espaces de débat », les points de vue étaient certes loin d’être unanimes et nombre de participant·es, salarié·es comme bénévoles, ont émis des réserves portant globalement sur deux enjeux : le fait qu’« on ne va pas au centre social pour débattre, les gens y viennent pour se vider la tête, être peinards, ils ont déjà leurs soucis » (verbatim des ateliers) ; et la crainte de voir émerger les « questions qui fâchent », comme le racisme, le port du voile ou la religion pour ne citer que les usual suspects, le risque perçu étant alors de voir menacées une convivialité et une atmosphère de bonne entente fragiles et appréciées (voir chapitre 5). D’autres participant·es ont à l’inverse réaffirmé la nécessité d’organiser des débats dans les centres sociaux, en défendant qu’il s’agissait là d’un de leurs rôles importants.

    28Mais au-delà des divergences de vues repérables dans ce type de rencontres régionales, il me semble qu’un certain nombre de « motifs communs » les réunissent, motifs qui s’inscrivent eux-mêmes dans l’histoire longue des centres sociaux et qui permettent de mieux saisir les fonctions assignées au débat. Le premier de ces motifs est le maintien de la paix sociale, ou à tout le moins le souci « d’accueillir tout le monde », en évitant le plus possible toute situation conflictuelle ou l’expression de désaccords. Ce souci « généraliste10 », de rencontre entre les catégories sociales, est lié à l’hégémonie de la figure de la cohésion sociale dans l’histoire des centres sociaux (Louis, 2021). Le second motif est celui d’une conception du débat qui ne vise pas tant à mettre en commun des situations particulières, vécues, qu’à précisément désingulariser les positions et les citoyens et citoyennes. La référence à la « cohésion sociale » valorise alors :

    « une vision de la citoyenneté basée sur le rapprochement entre les populations, la solidarité et le partenariat entre toutes les parties prenantes, qui encadre ce que peut, et ne peut pas être la démocratie dans le centre social. La priorité donnée au “vivre-ensemble” amène le plus souvent à privilégier la forme de la délibération à celle de l’expression des conflits. » (Foucher et al., 2019)

    29Jérémy Louis analyse finement dans sa thèse la figure de la citoyenneté « d’intérêt général » omniprésente dans les centres sociaux. Reprenant les analyses de Robert Durand, délégué général de la FCSF au début des années 1990, il souligne que :

    « sa [R. Durand] définition de la citoyenneté s’affirme en opposition aux particularismes, qu’il analyse comme un écueil pour les centres : “Aujourd’hui, dans les centres sociaux comme partout ailleurs, on rencontre plus facilement des personnes mobilisées sur des projets circonscrits, particuliers que sur des actions plus globales, reposant sur la réalité locale. […] Le centre ne peut être espace de citoyenneté […] qu’en prenant en compte la totalité des habitants du territoire qui constituent, ensemble, la Cité” (Durand, 2006, p. 210). » (Louis, 2021, p. 207)

    30Le citoyen ou la citoyenne de la « maison de la citoyenneté », définie on l’a vu comme celle de l’intérêt général, est alors un citoyen ou une citoyenne désincarnée. Comme le souligne alors cet auteur :

    « [L]es parcours bénévoles par et dans le centre social, reproduction miniature de l’engagement citoyen par et dans la Cité, peuvent être qualifiés de parcours de désintéressement. Un citoyen ayant effectué ce parcours est “émancipé” dans le sens où il est passé d’une relation consumériste à une relation altruiste au centre social, et, par extension, à la vie collective. Désormais, il parvient à se soucier du bien commun sans partir de sa propre situation, de ses intérêts. Dans ce cas, ce qui relève du “politique” doit alors être compris exclusivement comme ce qui relève d’enjeux généraux autour du bien commun. […] La forme privilégiée de la citoyenneté au sein du centre social est celle du débat d’idées, qui se confronte peu aux vécus concrets. » (Louis, 2021, p. 290, italiques ajoutés)

    31En croisant logique de désintéressement du « parcours d’engagement » (qui permet aux individus arrivés au centre social par la « dimension individuelle » de la « maison des services et activités » d’aboutir progressivement à celle de « l’intérêt général » dans la « maison de la citoyenneté ») et visée « généraliste » des centres sociaux, avec ce que cela implique de représentations irénistes, déconflictualisées, du social, où les problèmes sociaux sont décrits « en termes de fragmentation, le plus souvent de nature ethnique ou territoriale. Et l’objet de l’intervention est la restauration de l’unité perdue » (Cortesero, 2013, p. 168), on aboutit à cette assignation du « politique » au seul débat d’intérêt général sur des questions elles aussi « générales ». Un exemple assez clair en a été donné lors de la journée régionale déjà évoquée d’octobre 2015, au cours de laquelle un·e participant·e à un atelier a pu expliquer :

    « Est-ce que les gens dans le cours de cuisine ont une représentation de la société ? Donc oui, on peut débattre, mais le salarié doit avoir un bagage de science politique sur les différents partis, leurs programmes, sinon, c’est compliqué d’expliquer en gardant une neutralité. C’est pour ça qu’il vaut mieux différer le débat, pour voir avec les collègues les compétences, et partir aussi sur de l’historique, comme le droit de vote des femmes », un·e autre précisant : « Pour arriver au débat, il faut un minimum de culture générale, tout le monde ne peut pas. » (Verbatim de l’atelier 2 « Dans un atelier cuisine une discussion s’engage à l’approche des élections, un participant intervient : quel est l’intérêt d’aller voter ? »)

    Conclusion

    32En m’appuyant sur une approche structurée par la notion de « politicité » de D. Merklen, j’ai voulu mettre en lumière les formes dominantes d’une telle politicité dans les centres sociaux de la région Centre-Val de Loire. Autrement dit, j’ai défendu l’idée que le politique, loin d’être absent de ces espaces, les traverse de part en part. Il s’est agi alors de mettre en lumière certaines des représentations qui structurent la manière de penser le politique dans les centres sociaux, afin de saisir dans quelle mesure elles constituaient des obstacles ou des points d’appui à l’émergence ou la consolidation de « ressorts de politisation ». J’indiquais en introduction que la mise en œuvre d’une visée de développement du pouvoir d’agir devait être analysée comme s’inscrivant dans un « projet politique », défini comme « combinaison de croyances, d’aspirations, de désirs, d’intérêts, de conceptions du monde et de représentations sur ce que la vie en société devrait être » (Clarke et al., 2014, p. 15). Si j’ai plus souligné ici les tensions entre le « projet politique » ou la « politicité » dominante dans les centres sociaux et la visée de développement du pouvoir d’agir, la mise en circulation de cette notion, issue d’un processus collectif tant au niveau national que régional étalé sur plusieurs années, a toutefois eu l’avantage, à travers les rencontres, discussions et initiatives auxquelles elle a donné lieu, tant au niveau du réseau fédéré que des centres sociaux, de permettre qu’une partie au moins de ces représentations soient explicitées, exprimées et débattues. Déjà en 2013, R. Cortesero soulignait à quel point chacun des référentiels à l’œuvre au sein des centres sociaux « les définiss[ai]t également comme des acteurs politiques selon des termes chaque fois spécifiques. Ils participent à la formation d’un citoyen éclairé (référentiel de l’intégration). Ils stimulent l’engagement social des individus et leur participation à des pratiques de démocratie délibérative (référentiel de la cohésion sociale). Ils encouragent et organisent une solidarité humaine entre les individus qui se construisent dans les relations de reconnaissance, échangent des opportunités et veillent à [leur] bonne circulation (référentiel de l’individuation). Ils facilitent la confrontation des orientations et des intérêts, en aidant les groupes dominés à accéder à la parole et à la représentation (référentiel de l’équilibre conflictuel) » (Cortesero, 2013, p. 135).

    33La conception prédominante de la citoyenneté dans les centres sociaux, comme école de l’intérêt général et du désintéressement, la place privilégiée accordée au « débat » sur des questions générales comme quintessence du politique et une vision capacitaire de la citoyenneté constituent alors un ensemble cohérent de représentations, une « politicité » propre. Pour le moment, il faut reconnaître que la puissance de celle-ci, son ancrage ancien dans l’histoire des centres sociaux, mais aussi dans les formations du travail social, tendent plutôt à déboucher sur une forme de « phagocytage » au terme duquel le « pouvoir d’agir » est principalement interprété dans ses versants d’émancipation individuelle et de développement du bien-être par des engagements désintéressés, la visée de transformation sociale affirmée dans le projet fédéral disparaissant largement11.

    Notes de bas de page

    1 « L’idée même d’infra-politique fait problème : certes, on ne peut qu’être d’accord avec Scott pour redonner toute leur dimension politique à un ensemble de processus qu’on avait coutume soit d’ignorer, soit d’interpréter comme de simples interactions liées au quotidien. En même temps, la notion d’infra-politique peut prêter à confusion car elle implique, qu’on le veuille ou non, l’idée d’une hiérarchie de niveaux entre les pratiques politiques » (Abélès, 2014, p. 74, italiques dans l’original).

    2 Les trois autres ressorts, qui ne seront pas mobilisés ici, car moins observables dans les pratiques des centres sociaux, sont : faire appel au droit ; voter/ne plus voter (ne pas voter peut être considéré comme une forme d’action politique, de subversion, contre la reproduction d’un ordre social injuste) ; soutenir/se présenter aux élections.

    3 En ce sens, le choix d’utiliser la notion de politicité est aussi un enjeu épistémologique, dans la mesure où il permet de ne pas reproduire, dans le regard porté sur les processus observés et dans l’analyse, certaines représentations sociales quant à l’extériorité de certain·es par rapport au « politique ».

    4 De plus en plus de centres sociaux « fabriquent » de nouveaux espaces de participation des habitant·es-usager·es, sous formes de commissions thématiques accompagnées par un·e membre du CA par exemple.

    5 Formulation utilisée entre autres lors d’un atelier des journées de co-production organisées dans le cadre d’Engagir, mai 2019.

    6 C’est-à-dire qui considère qu’il est nécessaire d’entreprendre une formation préalable avant de pouvoir participer.

    7 Cette formation de bénévoles sur les « fondamentaux » des centres sociaux était organisée par la fédération régionale et dispensée par la salariée de l’époque de la fédération en charge de la formation (elle-même ancienne directrice d’un centre social dans la région). Elle a réuni, à trois reprises dans un centre social de Tours, une dizaine de femmes membres de conseils d’administration de centres sociaux.

    8 Très utilisée dans les formations de travailleurs et travailleuses sociales, la pyramide de Maslow est une théorie de la motivation basée sur une représentation pyramidale de la hiérarchie des besoins. De bas en haut : besoins physiologiques, besoins de sécurité, besoins d’appartenance et d’amour, besoins d’estime, besoins d’accomplissement de soi. Dans nombre de lectures de cette « pyramide », les besoins physiologiques primaires sont donc vus comme le fondement, la base, sans l’existence de laquelle les autres « besoins » ne peuvent être pris en charge.

    9 https://fede69.centres-sociaux.fr/les-centres-sociaux/quest-ce-quun-centre-social/, consulté le 29 mars 2021. On reviendra plus loin sur ces « trois maisons » – outre celle de la citoyenneté, on trouve la maison des services et des activités (dimension individuelle) et la maison des projets (dimension collective). Cette représentation est partagée dans l’ensemble du réseau et quasiment systématiquement mobilisée sur les sites ou les plaquettes de présentation des centres sociaux pour expliquer leur rôle.

    10 J. Louis souligne les deux dimensions complémentaires de ce caractère « généraliste » (terme vernaculaire) assigné aux centres sociaux : celle se référant à « l’intérêt général » et celle prenant en considération la totalité de la population du territoire (Louis, 2021, p. 208).

    11 Le projet fédéral de la FCSF reconnaît en effet « l’existence de rapports de domination et d’inégalités sociales, contre lesquels nous souhaitons contribuer à lutter par ce biais [le renforcement du pouvoir d’agir des habitants] » (FCSF, 2013, p. 8).

    Auteur

    • Catherine Neveu
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    1 « L’idée même d’infra-politique fait problème : certes, on ne peut qu’être d’accord avec Scott pour redonner toute leur dimension politique à un ensemble de processus qu’on avait coutume soit d’ignorer, soit d’interpréter comme de simples interactions liées au quotidien. En même temps, la notion d’infra-politique peut prêter à confusion car elle implique, qu’on le veuille ou non, l’idée d’une hiérarchie de niveaux entre les pratiques politiques » (Abélès, 2014, p. 74, italiques dans l’original).

    2 Les trois autres ressorts, qui ne seront pas mobilisés ici, car moins observables dans les pratiques des centres sociaux, sont : faire appel au droit ; voter/ne plus voter (ne pas voter peut être considéré comme une forme d’action politique, de subversion, contre la reproduction d’un ordre social injuste) ; soutenir/se présenter aux élections.

    3 En ce sens, le choix d’utiliser la notion de politicité est aussi un enjeu épistémologique, dans la mesure où il permet de ne pas reproduire, dans le regard porté sur les processus observés et dans l’analyse, certaines représentations sociales quant à l’extériorité de certain·es par rapport au « politique ».

    4 De plus en plus de centres sociaux « fabriquent » de nouveaux espaces de participation des habitant·es-usager·es, sous formes de commissions thématiques accompagnées par un·e membre du CA par exemple.

    5 Formulation utilisée entre autres lors d’un atelier des journées de co-production organisées dans le cadre d’Engagir, mai 2019.

    6 C’est-à-dire qui considère qu’il est nécessaire d’entreprendre une formation préalable avant de pouvoir participer.

    7 Cette formation de bénévoles sur les « fondamentaux » des centres sociaux était organisée par la fédération régionale et dispensée par la salariée de l’époque de la fédération en charge de la formation (elle-même ancienne directrice d’un centre social dans la région). Elle a réuni, à trois reprises dans un centre social de Tours, une dizaine de femmes membres de conseils d’administration de centres sociaux.

    8 Très utilisée dans les formations de travailleurs et travailleuses sociales, la pyramide de Maslow est une théorie de la motivation basée sur une représentation pyramidale de la hiérarchie des besoins. De bas en haut : besoins physiologiques, besoins de sécurité, besoins d’appartenance et d’amour, besoins d’estime, besoins d’accomplissement de soi. Dans nombre de lectures de cette « pyramide », les besoins physiologiques primaires sont donc vus comme le fondement, la base, sans l’existence de laquelle les autres « besoins » ne peuvent être pris en charge.

    9 https://fede69.centres-sociaux.fr/les-centres-sociaux/quest-ce-quun-centre-social/, consulté le 29 mars 2021. On reviendra plus loin sur ces « trois maisons » – outre celle de la citoyenneté, on trouve la maison des services et des activités (dimension individuelle) et la maison des projets (dimension collective). Cette représentation est partagée dans l’ensemble du réseau et quasiment systématiquement mobilisée sur les sites ou les plaquettes de présentation des centres sociaux pour expliquer leur rôle.

    10 J. Louis souligne les deux dimensions complémentaires de ce caractère « généraliste » (terme vernaculaire) assigné aux centres sociaux : celle se référant à « l’intérêt général » et celle prenant en considération la totalité de la population du territoire (Louis, 2021, p. 208).

    11 Le projet fédéral de la FCSF reconnaît en effet « l’existence de rapports de domination et d’inégalités sociales, contre lesquels nous souhaitons contribuer à lutter par ce biais [le renforcement du pouvoir d’agir des habitants] » (FCSF, 2013, p. 8).

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    Neveu, C. (2023). Chapitre 6. Une politicité en tension avec la visée du « développement du pouvoir d’agir » ?. In H. Nez, C. Neveu, & J. Garnier (éds.), Le pouvoir d’agir dans les centres sociaux. Villeneuve d’Ascq: Presses universitaires du Septentrion. https://doi.org/10.4000/books.septentrion.141472
    Neveu, Catherine. « Chapitre 6. Une politicité en tension avec la visée du “développement du pouvoir d’agir” ? ». In Le pouvoir d’agir dans les centres sociaux, édité par Héloïse Nez, Catherine Neveu, et Julie Garnier. Villeneuve d’Ascq: Presses universitaires du Septentrion, 2023. doi:10.4000/books.septentrion.141472.
    Neveu, Catherine. « Chapitre 6. Une politicité en tension avec la visée du “développement du pouvoir d’agir” ? ». Le pouvoir d’agir dans les centres sociaux, édité par Héloïse Nez et al., Presses universitaires du Septentrion, 2023, https://doi.org/10.4000/books.septentrion.141472.

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    Nez, H., Neveu, C., & Garnier, J. (éds.). (2023). Le pouvoir d’agir dans les centres sociaux. Villeneuve d’Ascq: Presses universitaires du Septentrion. https://doi.org/10.4000/books.septentrion.141382
    Nez, Héloïse, Catherine Neveu, et Julie Garnier, éd. Le pouvoir d’agir dans les centres sociaux. Villeneuve d’Ascq: Presses universitaires du Septentrion, 2023. doi:10.4000/books.septentrion.141382.
    Nez, Héloïse, et al., éditeurs. Le pouvoir d’agir dans les centres sociaux. Presses universitaires du Septentrion, 2023, https://doi.org/10.4000/books.septentrion.141382.
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