Conclusion
p. 285-290
Texte intégral
1À travers les textes présentés, nous avons cherché à interroger concrètement l’idée de marqueurs mémoriels – et non pas nécessairement commémoratifs – et les différences qu’il peut y avoir avec les lieux de mémoire. Il semble bien que l’objectif a été en partie rempli. En effet, si le commémoratif est bien présent à travers plusieurs des études présentées, particulièrement par le biais traditionnel de la monumentalisation, il est aussi apparu que cette notion a été dépassée pour ouvrir la perspective vers des traces, des marqueurs, « dormants », en attente de reviviscence. Il convient également de souligner un autre point, qui peut paraître une évidence : la nécessité de distinguer le souvenir de la mémoire (comme on l’a vu pour les combats Vosges-Alsace), ce qui se traduit par un souvenir passif – en latence – ou actif. Les approches ont aussi montré combien il faut jouer sur la dimension spatiale – à saisir dans sa dimension géographique et topographique – et sur les chronologies humaines – le temps des générations –, notamment pour appréhender la ou les manière(s) dont une la population est en mesure de se saisir et de s’approprier un espace de mémoire. Or, même pour des marqueurs très contemporains, on a vu que cela ne va pas toujours de soi et qu’il faut, sans cesse, labourer le souvenir pour l’entretenir, mais avec quelles pertes et quels profits ! On le sait, les lieux de mémoire ne sont pas un donné ni un acquis, mais bien le fruit d’une construction ; les marqueurs mémoriels, quant à eux, ne le sont pas davantage mais, par leur dimension peut-être plus modeste, ils s’offrent plus aisément à la société, à des communautés. En cela, ils se rapprochent bien plus des lieux du souvenir que des lieux de mémoire.
2Pour aller plus loin, il nous faut partir de constats issus des textes de cet ouvrage, lesquels n’ont pas manqué de souligner la nécessité de distinguer le souvenir de la mémoire, la trace du marqueur. La première ne se confond pas avec le second. Le marqueur serait bien – et cela va dans le sens de ce que nous avions souligné en introduction – ce que la société actuelle en fait ; la trace, elle, existe. Cependant, il n’y a pas de marqueur sans trace. On en revient à l’idée de référents qui peuvent être en attente et qui peuvent être saisis.
3Un autre constat mis en évidence est que les marqueurs ne sont pas figés dans le temps et en cela ils dépassent en effet la trace, laquelle n’est pas nécessairement pérenne : ces marqueurs, selon qui s’en empare et selon le degré de rigueur historique, peuvent porter un message parfois distancié, partiel, à l’égard de l’origine de la trace. On en revient à un questionnement abordé lors d’une rencontre autour du patrimoine militaire1 : comment faire pour conserver la mémoire historique la plus juste de ce qu’a été à l’origine l’histoire d’un espace militarisé en regard de ce qui subsiste à présent sous la forme d’une trace souvent matérielle ? En effet, la fragilité des marqueurs existe et est apparue au gré des textes. Si les traces matérielles disparaissent, seuls des marqueurs comme une stèle, une plaque, un nom, peuvent donner à connaître – à se souvenir – de ce qui a été la destination première des lieux ou à savoir ce qui existait à tel endroit et qui n’est plus. Le marqueur peut ainsi devenir la trace, encore faut-il qu’il subsiste, que les acteurs du temps présent l’intègrent dans l’élaboration du nouvel espace lorsqu’il s’agit d’aménagement.
4Un autre élément à souligner est la variété de ces marqueurs mémoriels. Certes, il y a le monument commémoratif mais également des lieux qui peuvent porter le souvenir d’une activité militaire ou liée à la présence militaire : une église, une chapelle, un ancien manège à chevaux, une ancienne manutention, un quartier pavillonnaire, un hôpital, etc. Tous ne donnent et ne donneront jamais lieu à des cérémonies commémoratives et là n’est peut-être pas l’essentiel qui réside dans le maintien d’une trace de l’histoire de tel ou tel lieu.
5Ces quelques éléments, encore à affiner pour une meilleure critérisation, nous appellent à prendre en considération la dimension plurielle de cette idée de marqueurs mémoriels avec l’aide de la géographie, de la sociologie et également de l’anthropologie. En effet, il apparaît bien qu’il faut, pour appréhender la notion évoquée et lui attribuer une réelle densité sociétale, prendre en considération la pluralité des dimensions inhérente à celle-ci. De toute évidence, une dimension spatiale est à explorer davantage. Cela se traduit par l’idée de réseaux du souvenir et de leur intégration dans le tissu mémoriel, par la prise en compte également par les aménageurs et les acteurs publics du passé des lieux. La dimension sociologique compte également, celle des militaires et de leur relation avec leur propre patrimoine, leur identité de groupe ; celle aussi des civils, dans leurs rapports souvent complexes, parfois contradictoires, avec le monde militaire. La société civile, sans exclusivisme, est un acteur essentiel du maintien du souvenir du passé militaire, comme en témoignent les associations autant que les collectivités territoriales et le monde de la recherche. Enfin, la dimension historique semble être une évidence mais il faut la mettre en avant comme le gage d’un discours historique juste non comme prétexte à un discours mémoriel sélectif, voire tendancieux. C’est certainement ici que l’appellation de marqueurs mémoriels comporte en son sein une ambiguïté, mais assumée. Seul le travail d’histoire est à même de mettre en évidence la stratification, l’empilement et l’épaisseur du temps lié au passé d’un site.
6En effet, si les marqueurs mémoriels expriment une actualité, les interrogations du temps présent dans lequel s’inscrivent le questionnement et la perception de ceux-ci, il convient de toujours redonner la dimension historique – l’épaisseur du temps – pour conserver la compréhension et la lecture la plus juste de ce que nous avons sous les yeux. Ce faisant, nous sommes aussi à un moment important de la structuration du souvenir et de la mémoire en raison de la place prise par internet. Cet outil est devenu un vecteur de premier ordre, peut-être hypertrophié, de « l’histoire » de certains sites, comme en témoignent certes des projets de recherche mais aussi une multitude de blogs privés. Ainsi, on sent bien qu’internet favorise une existence et un souvenir virtuels pour des éléments du passé militaire, sans toujours donner la garantie de la fiabilité des informations : il s’agit là du revers de la médaille des opportunités offertes par internet qui est devenu un énorme porteur de traces historiques et de mémoires.
7On le voit, en s’attachant à l’utilisation de cet outil informatique, on trouve une forme de réponse à une série de questions qui ont émergé : celle de la survie des marqueurs, celle de leur lisibilité, de leur compréhension. Par extension, s’y ajoute de toute évidence la question des lecteurs, des acteurs et celle des concurrences.
8La question de la survie évoque bien entendu le maintien d’une trace matérielle mais aussi celui des transferts « mémoriels » avec leurs pertes et profits. Elle pose en arrière-plan celle de la lisibilité, souvent matérielle, et de la compréhension par des non-initiés du passé des lieux. Or, cette compréhension peut être complexe, de toute évidence. En effet, il faut souvent mettre en œuvre une lecture pluriscalaire pour appréhender l’histoire du passé militaire mais l’éclatement spatial peut en rendre la lecture diffuse – pensons par exemple aux noms de rues dont le message est souvent dilué, aux stèles des aviateurs –, voire impossible ; même l’insertion de traces dans le monde urbain peut en noyer la lisibilité. Comment bien saisir et distinguer la stratification des marqueurs dans des espaces touchés par une forte présence militaire et la guerre depuis des siècles ? Faire la différence entre les traces de l’époque moderne et celles des conflits contemporains peut paraître une évidence mais cela l’est moins, par exemple, entre celles des deux conflits mondiaux, notamment dans des lieux où il y a empilement de traces. Il en est de même, par exemple, pour les bases aériennes, entre les périodes OTAN et française. Par ailleurs, comment rendre compréhensibles les discours portés par un monument comme celui de la Porte Désilles, à Nancy, avec ses va-et-vient mémoriels, ses nouvelles intégrations et utilisations ?
9De plus, il peut y avoir une déconnexion entre le lieu physique d’un marqueur, comme un monument, et son message, comme le révèle si bien, par exemple, une stèle d’un aviateur de Normandie-Niemen dans un village vosgien bien que tombé en Russie. Les difficultés de compréhension sont aussi liées aux resurgissements, au gré de l’actualité. C’est peut-être là qu’un outil comme internet – tout comme un ouvrage – contribue à donner de la cohérence à un ensemble de marques et de traces du passé.
10La lecture des traces du passé militaire peut être complexifiée car elle se décline entre le visible mais aussi dans le « moins visible », certes dans des espaces forestiers ou reculés mais aussi dans les reconstructions post-guerres : nombre de villes et villages portent les marques de la guerre en négatif, remarquables par une architecture différente qu’il faut savoir expliquer. Le « moins visible » est souvent le « moins lisible », à l’exemple des hôpitaux militaires, des dépôts, de l’habitat, ou des anciennes églises de garnison ou encore d’abreuvoirs, de quais militaires. Il y a aussi l’invisible ou presque, comme ce qui est sous la terre (Ligne Maginot), comme les anciens tracés de fortification ou les paysages « naturels », ce qui nous indique qu’il faut souvent un lecteur pour expliquer ces traces ; on voit qu’il faut alors prendre de la hauteur, de l’altitude pour comprendre l’espace et s’en approprier le souvenir. Au début du xxie siècle le drone peut aider l’historien dans cette tâche, dans une enquête à laquelle l’esprit géographique doit apporter toute sa dimension.
11Ainsi, pour aborder pleinement la thématique des marqueurs mémoriels, il faut envisager le cas des lecteurs eux-mêmes et de leur capacité à se saisir de ce que leur offre le paysage. En fonction des parcours personnels et familiaux, les lecteurs sont très inégalement armés face aux traces du passé militaire, ce qui implique l’action de passeurs à même de leur donner des clefs de lecture. Cela nous ramène aux acteurs du souvenir et de la mémoire du passé militaire, une question qui demande encore à être approfondie. Face à la peur de l’oubli, de la disparition, de la perte, il y a des « sonneurs d’alerte » dont il faudrait mieux dresser le profil. De même, il reste à scruter scientifiquement les pratiques des militaires, des collectivités publiques, des associations. On le devine, il y a également, comme dans tout phénomène mémoriel, à aborder la question des concurrences qui peuvent se faire jour ici et là.
12Pour finir, il faut bien avouer que la mise à disposition et l’appropriation des marques du passé militaire nécessitent avant tout une volonté de conservation et de transmission. Cette évidence se heurte non aux bonnes volontés mais plus concrètement aux enjeux de territoires, aux concurrences (économiques, mémorielles aussi) et à des questions très pragmatiques comme qui paie et qui agit ? Pour que le passé militaire ne s’estompe pas, voire ne s’efface, pour dépasser également « l’entre soi », les acteurs publics de la société civile doivent s’emparer de cette thématique car elle est porteuse de sens et d’identité pour un territoire. Les mutations de la société, la reconversion des espaces militaires ne doivent pas être les moteurs de l’oubli mais bien plutôt d’une acceptation d’un passé assumé.
Notes de bas de page
1 C. Crunchant, L. Jalabert (dir.), op. cit. : introduction.
Auteurs
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