Les paysages militarisés du Nord-Est. Le recyclage « symbolique » de la militarisation : un support aux projets territoriaux
p. 269-284
Texte intégral
1Les paysages militarisés sont les témoins des zones de cristallisation et de construction des frontières. Ils signalent également les traces des tensions et des conflits qui ont opposé les pays du continent européen. Ces empreintes militaires, souvent héritées d’un empilement lié à de multiples phases de déploiements de l’armée, sont aujourd’hui dans le cadre de la redistribution des forces armées et du processus de démilitarisation des vestiges de systèmes militaires de défense et de lieux d’affrontements formant aujourd’hui un vaste héritage. Les frontières du nord-est de la France, mouvantes et contestées, sont riches de ces vestiges paysagers. Comment ce « paysage héritage » peut-il être valorisé et entrer dans des projets territoriaux ? Les paysages ont une profondeur historique, ils portent – peu importe la terminologie – les signes, les traces, les cicatrices de la militarisation. La question des marqueurs ou des symboles liés à la militarisation du nord-est de la France s’inscrit totalement dans la question des paysages et de la valorisation ou la patrimonialisation de ces derniers. Toutefois, comme le paysage doit être considéré comme une ressource, il convient d’analyser comment les aménageurs, les politiques, les associations peuvent appuyer des projets de territoires sur les marqueurs mémoriels pour construire, à partir d’un héritage valorisé, un avenir.
2Le lien entre mémoire et territoire est essentiel1. Il faut considérer le territoire comme :
- un héritage des actions passées, c’est le « paysage héritage »,
- un cadre d’application et de légitimation des actions présentes,
- un support de projets et d’aménagements futurs.
3Ainsi, comme le souligne Anne Sgard, « par sa double nature matérielle et symbolique, le territoire rend lisible l’écoulement du temps et informe les habitants de ces processus ; en retour, il sert de réceptacle aux inscriptions matérielles des politiques mémorielles ou patrimoniales tout autant qu’aux innovations »2. Le paysage militaire et post-militaire, épiderme visible et sensible du territoire, peut, à ce titre être une ressource pour servir de support de projets et d’aménagements. Ainsi comme l’a proposé Anne Sgard3, le paysage ressource n’est mobilisable que si les acteurs et opérateurs ont une vision commune et que cette image correspond à l’affichage voulu par le projet territorial. Dans le cas de la militarisation, la prégnance de l’empreinte militaire s’impose dans « l’habiter » et les paysages. Elle conduit à utiliser les symboles de la militarisation dans la démarche de développement, capitalisant et valorisant par la patrimonialisation cet héritage, légitimant la préservation de ce dernier puis renforçant celui-ci par l’affirmation de marqueurs. Le paysage héritage conduit dans ce cas à la mise en scène du paysage ressource. La légitimation de cet héritage, c’est-à-dire des traces de la militarisation, s’opère alors par la production de marqueurs « mémoriels » participant en tant que symboles, voire de géosymboles, au sens donné par Joël Bonnemaison c’est-à-dire « un lieu, un relief, un itinéraire, une route, une construction, un site qui, pour des raisons religieuses, culturelles ou politiques, prennent aux yeux des groupes ethniques et sociaux une dimension symbolique qui les ancre dans une identité héritée peuvent être considérés comme des géosymboles »4. Ces marqueurs entrent dans la production d’une identité territoriale remobilisée par un récit. Le paysage héritage retravaillé par les marqueurs mémoriels permet de conforter l’émergence d’une vision commune et collective. Dans le cadre de la Convention Européenne des paysages, dite convention de Florence, publiée en décembre 2006 au Journal Officiel, le paysage doit être désormais considéré comme une ressource à protéger, à préserver, à gérer, à aménager notamment dans le cadre d’actions affirmant la mise en valeur, la restauration ou la patrimonialisation. Aussi, la production de marqueurs mémoriels au-delà de l’affirmation d’une mémoire collective devient finalement un moyen d’agir dans la construction, la définition d’un projet territorial autour d’un récit collectif destiné à réinscrire l’héritage paysager de la militarisation dans un avenir au cœur des territoires du Grand-Est.
Paysages, traces et marques mémoriels
4Les paysages portent les traces visibles de la militarisation et des combats qui ont marqué les régions du Nord-Est. Le paysage se compose d’une multitude de signes agraires, urbains, militaires… Passer le paysage au prisme de la militarisation permet de classer et d’identifier ces traces. Témoins muets par leurs permanences visuelles, ils signalent à l’observateur la militarisation, les batailles ou les combats, bien que la mémoire qui s’y rattache soit souvent partielle, voire effacée. Délaissés, abandonnés, revenus à l’état sauvage, ces ouvrages fortifiés, casemates, vestiges de tranchées, traces de la guerre et des conflits, constituent des délaissés, des non-lieux en marge des activités humaines actuelles et forment des éléments d’un « paysage de l’étrange ».
5Ces traces sont ce qui subsiste du passé. Il s’agit de vestiges, de cicatrices de la production militaire. Elles ont, avec le temps et la démilitarisation, perdu leur signifié et leur signifiant et sont en quelque sorte des « coquilles vides ». Ainsi, un camp retranché, des ouvrages d’infanteries, des tranchées s’inscrivaient dans une logique territoriale mise en œuvre par le militaire et/ou l’ingénieur militaire dans un contexte tactique, stratégique, voire économique et géopolitique qui résulte de l’aménagement du territoire par des militaires et des diplomates. Les logiques d’organisation de ces territoires militaires sont aujourd’hui obsolètes. Elles n’ont laissé finalement à l’observateur qu’une somme de traces dont recréer les liens contextuels qui unissent les signes/traces reste comme toujours difficile.
6La logique des « lieux de mémoires » prolonge la question de la patrimonialisation. Pour le géographe, il s’agit pourtant d’une mutation de fonction et d’usage qui souligne pour des acteurs ou des « agents des systèmes »5 la conscience d’une valeur dont il est nécessaire d’assurer la protection, la préservation, ou de conforter la symbolique. Il s’agit donc dans les deux cas d’une mutation de fonction et d’usage. En conséquence, il devient nécessaire de surimposer aux traces des marqueurs.
7« Le paysage “représentation mentale” n’est pas le réel, il est produit par le regard ; l’objet est un “construit”, un point de vue intellectuel, une abstraction qui mobilise des référents culturels et des procédés ; il implique un point de vue situé dans l’espace et le temps, un cadrage et des processus de construction mentale de l’image »6. La « trace militaire » réinscrite et remobilisée dans les logiques actuelles par un marquage traduit tout autant la représentation mentale de l’image que la mémoire des lieux. Replacer dans un nouveau tableau, la trace est valorisée. Le marquage des lieux constitue une transposition sur le territoire d’une mémoire ou d’une histoire dont le sens est exhumé, réaffirmé, sublimé, voire idéalisé. C’est la transformation d’un paysage héritage en un paysage symbolique devant s’inscrire comme un paysage ressource fort de géosymboles. Si les traces s’inscrivent dans le passé, les marques s’inscrivent dans le présent. Par marqueurs mémoriels, il faut comprendre que pour un lieu ou un territoire donné des acteurs ou « des agents des systèmes », si on reprend la terminologie de R. Brunet (1974), ont reconstruit autour d’un signe paysager, un signifié et un signifiant. Le signifié ne peut plus être celui d’origine (territoire du militaire ou de l’ingénieur militaire) ; il ne renvoie qu’un reflet incomplet, laissant percevoir des indices de ce qu’était à l’origine la structuration de l’espace. Le signifiant relève de la perception et de l’interprétation du signe (puissance, frontière, morts…). Les traces, vestiges et cicatrices de la militarisation non remis en scène tombent finalement dans une catégorie à part que l’on peut qualifier « d’étrange » au sens où, désormais déconnectés d’une mémoire commune, ces objets paraissent incongrus au cœur d’un paysage en évolution. Qualifiés de friches, s’ils ne sont pas un obstacle aux dynamiques paysagères, ces signes sont en attente soit de l’effacement, soit d’un éventuel marquage qui peut très bien n’être qu’éphémère. La production d’une marque, c’est l’appropriation symbolique et intentionnelle de l’espace à partir d’anciens ou de nouveaux éléments paysagers qui peuvent conforter les signes ou les traces que les acteurs (institutionnels ou non) déploient ou redéploient dans le cadre d’une mise en scène du paysage ayant vocation à conforter la mémoire des lieux. Même s’il peut y avoir une part de rémanence, le marquage est un réinvestissement d’une forme matérielle pour en faire le point d’appui d’une revendication qui peut être mémorielle, culturelle ou autre. Cette réappropriation passe par le « marquage » visuel dont les signes surimposés à ceux hérités, cherchent à redonner à la « trace » originelle un signifiant et un signifié. Si ces derniers puisent dans l’histoire, ils sont résolument un support pour élaborer un futur territorial. En cela, le marqueur mémoriel peut se présenter sous différentes formes :
- le marquage d’un lieu de conflit, de détention, de combats,
- un marquage ex-nihilo ou hors sol déplacé, rapporté, sans lien réel avec le lieu,
- un marqueur délaissé, en voie d’effacement ou en « jachère »,
- un marqueur éphémère.
Figure 1 : Logique spatiale et temporelle des paysages militarisés pour une valorisation et une mise en scène du paysage.

8Les marqueurs mémoriels soulignent la réactivation des héritages militaires et s’inscrivent dans un contexte temporel. Ils illustrent, au-delà des résiliences et de la rémanence des paysages, l’aménagement constant des territoires qui puisent dans la mémoire des lieux pour élaborer la production de nouveaux paysages. La question de construire un paysage, au sens d’une production faite de marqueurs spécifiques, induit la construction d’un lien étroit entre le lieu et son passé. Les marqueurs paysagers mis en place doivent être restés intelligibles et fonctionnels sous peine d’être délaissés. Cependant, il convient d’établir un double constat. Les classements des lieux mémoriels ou patrimoniaux ont été une logique ancienne de maillage territorial, la question de classement n’est pas nécessairement un marqueur suffisant. En réalité, dans notre cas de la militarisation, c’est une réponse de spécialistes face à des traces. La question de l’appropriation par les sociétés reste marginale. D’autre part, progressivement et avec l’évolution de la perception des paysages, l’enveloppe territoriale du marqueur s’est dilatée, fixée à un objet. Son rayonnement et surtout la symbolique lui permettent désormais de couvrir un territoire de plus en plus vaste. C’est en cela que le marqueur peut devenir un symbole. Il s’agit donc d’une mise en scène du paysage.
Figure 2 : Trajectoire de l’héritage militaire dans le projet et le récit territorial.

La « mise en scène »7 du paysage militaire en milieu rural, un choix pour les projets territoriaux : le cas des hydrosystèmes militaires
La jachère mémorielle des hydrosystèmes militaires de Basse-Alsace
9Les formes de réappropriations du passé militaire permettent de soutenir et d’enrichir des projets territoriaux. Les vestiges de la militarisation souvent fossilisés sont réinscrits au cœur des systèmes territoriaux et sont réactualisés au sein des paysages. Ainsi, ils retrouvent un signifié par la mise en perspective de la « mémoire du lieu ». Leur signalisation et leur « réhabilitation », soutenues par le renouveau des approches géohistoriques, participent à cette résurgence mémorielle. Elles permettent d’assurer la construction d’un « passé militaire collectif », que les populations locales n’ont parfois pas, peu ou mal appréhendée dans leur univers, leur vécu, leur représentation territoriale et leur « habiter ». Convoquer l’histoire du lieu permet de mettre en valeur celui-ci. Cette démarche est toutefois très inégale suivant les territoires. Ainsi, si on prend en compte les hydrosystèmes défensifs du Grand-Est, l’affichage mémoriel est très inégal. Restés à l’ébauche d’un paysage de « l’étrange », c’est-à-dire sans réel affichage ni mise en scène par les acteurs locaux ou nationaux, les vestiges paysagers de ces formes de militarisation ne sont plus désormais que des traces, vagues cicatrices au sein des paysages. Leur étrangeté les rend encore perceptibles et identifiables, interroge l’observateur, mais leur « signifié » n’est plus compréhensible. C’est le cas notamment des grands hydrosystèmes défensifs mis en œuvre sur la Queich, la Lauter ou la Moder8. Bien qu’inscrit à l’inventaire général du patrimoine culturel9, aucun affichage n’est structuré, la trace est laissée en « jachère ». Le projet territorial met en exergue la valeur environnementale et écologique de la vallée dans le cadre du programme LIFE Lauter-Donon et l’inscription de la basse vallée au sein du réseau Natura 2000.
La naissance d’un territoire mémoriel : la « Route de la Ligne Maginot aquatique »
10Cependant, pour les hydrosystèmes militaires du secteur Mutterbach, Albe, Sarre, la réactivation des traces de la militarisation trouve sa place dans la démarche de la Communauté de l’Albe et des Lacs en Moselle et de celle de Freyming-Merlebach. Cette démarche permet d’enrichir une offre touristique centrée à l’origine sur la valorisation du patrimoine stragnustre. Ce dernier est hérité du déploiement de l’armée et de la mise en œuvre par cette dernière d’un hydrosystème défensif original couvrant la trouée de la Sarre. Ce secteur fortifié a été surnommé par P. Marque : « la ligne Maginot aquatique »10. À partir des années 1960, ces étangs ont fait l’objet, comme les grands étangs de Moselle, d’une colonisation des berges avec l’implantation de bases de loisirs, le développement de terrains de camping ou des processus de « cabanisation » plus ou moins spontanées11. Le phénomène et surtout le processus d’induration restent loin des critères de l’urbanisme touristique et nécessitent finalement une normalisation, plus particulièrement en termes d’assainissement. Cette normalisation a entraîné une réflexion d’ensemble concernant l’hydrosystème du Mutterbach et du processus de démilitarisation du cours d’eau. La mise en place de la Route touristique et mémorielle de la Ligne Maginot aquatique s’intègre dans la réflexion des acteurs territoriaux. Elle trouve sa place dans un compromis entre excursionnisme/tourisme, valorisation de l’héritage militaire et restauration des équilibres écologiques des hydrosystèmes. Ainsi, les démarches de la renaturation des cours d’eau permettent d’interroger l’histoire du lieu et de considérer au sein des « cicatrices » paysagères fossilisées ce qui est valorisable, exploitable, réactivable dans un projet de « Route de la Ligne Maginot aquatique ». La réinscription de ces dernières au sein d’un projet mémoriel rappelant les combats peu connus de la trouée de la Sarre du 14 juin 194012 permet de diversifier l’offre touristique et de loisirs autour des étangs. Cependant, il faut noter que certains éléments parmi les plus remarquables, tels les portes-barrages, n’ont pas été mis en scène dans la mise en chantier de la renaturation du Mutterbach. La construction d’un espace mémoriel de la Ligne Maginot aquatique, soutenue par les associations, reste encore ébauchée. Elle s’appuie sur la mise en réseau de sites dont la fréquentation reste modeste : ainsi, le Musée du Pays de l’Albe et de la Ligne Maginot Aquatique à Sarralbe totalise 244 entrées, les sites mémoriels de Barst et de Hoste affichent respectivement 1 108 et 762 entrées, enfin celui de Rémering-lès-Puttelange ne recense que 162 visites en 201513. Le marquage mémoriel reste lui aussi modeste et son impact apparaît secondaire au sein d’un territoire à vocation touristique et de loisirs halieutiques. La mise en réseau par la route touristique de l’espace de mémoire est pour l’heure encore insuffisante. Cependant, elle soulève la question d’une construction territoriale plus globale autour de la thématique de ligne Maginot.
Figure 3 : La mise en scène de la ligne Maginot dans l’ancienne trouée de la Sarre : la route de la Ligne Maginot aquatique (Barst – Moselle).

Photographie : D. Mathis.
L’ombre portée des marqueurs mémoriels
À l’ombre du sergent Blandan : Artem
11La production et la dilatation spatiale des « marqueurs mémoriels » permettent de soutenir des projets d’avenir. Ainsi, alors que la ville de Nancy tourne lentement le dos à son passé militaire dans un processus de démilitarisation, la reconversion du vaste ensemble linéaire de quartiers militaires qui s’étirait de la rue de la Garenne jusqu’à l’avenue du général Leclerc s’achève aujourd’hui avec le projet Artem. La mutation fonctionnelle des casernes traduit la réintégration de la ville militaire à la ville civile. C’est la fin de la logique Nancy – ville de garnison. La statue du sergent Blandan, marqueur mémoriel hors sol, redéployée par la ville de Nancy, devient ainsi un géosymbole du nouveau quartier. Ce dernier ne se coupe pas totalement de son passé militaire par la préservation de quelques héritages et bâtiments reconvertis, mais il trouve un appui sous l’ombre portée de la statue. Ainsi, le processus d’effacement n’est donc pas complet parce que la question de la perte réelle de la fonction militaire est toujours sensible pour une grande ville. Aussi, la mise en scène du statuaire remobilise le marqueur mémoriel qu’il revalorise au sein du paysage urbain. Cet exemple permet d’illustrer la logique opératoire des marqueurs mémoriels de la militarisation. Cependant, et en changeant d’échelle, l’affirmation de la mémoire militaire peut être un facteur important de production identitaire.
Figure 4 : La statue du sergent Blandan : un marqueur mémoriel emblématique du projet urbain Artem (Nancy).

Photographie : A. Mathis.
La mémoire de la militarisation comme nouveau projet de territoire : Metz
12À l’échelle messine, consciemment ou inconsciemment, de multiples acteurs par la production ou la réactivation de marqueurs au sein du paysage urbain et périurbain ont élaboré un projet territorial. Pour l’ancienne ville de garnison, l’héritage militaire a été très tôt valorisé, alors que la démilitarisation de son espace urbain n’est pas encore achevée. Les grands projets de reconversion et de recyclage de l’héritage militaire se traduisent par une importante patrimonialisation qui s’est manifestée par la lente « civilianisation » de l’Arsenal, de Saint-Pierre aux Nonnains, du « Magasin aux Vivres », permettant la production d’un paysage urbain de qualité construit sur le recyclage et la valorisation des anciennes structures militaires. La mutation fonctionnelle n’a pas modifié le paysage militaire qui constitue finalement une ressource dans le cas d’une politique de réhabilitation de l’ancien îlot de la citadelle. La production mémorielle messine s’organise à plusieurs niveaux de valorisation, de protection et de marquage. Le 19 avril 2016, la ville a présenté son dossier de demande de classement Unesco devant le comité des biens français, réuni au ministère de la Culture à Paris, afin d’être ensuite proposée par la France en 2017. Cette démarche de classement devait permettre de fédérer l’ensemble des multiples projets messins nés d’un contexte exceptionnel : l’important dossier de la démilitarisation. Ainsi, par l’appropriation d’un passé messin difficile, qui pendant longtemps a été diversement perçu et revendiqué entre l’échelle nationale, régionale et locale, la ville de garnison est restée marquée par ces années d’Annexion, dont le paysage architectural semblait ne pouvoir être classé. Aujourd’hui, à l’ombre portée de cette histoire acceptée et riche de villes de garnison à la frontière entre France et Allemagne, la patrimonialisation de l’héritage militaire, même si elle n’a pas été labellisée, traduit cette transformation de l’espace messin. Elle se manifeste par l’acceptation de cet héritage militaire exogène qui se manifeste par exemple par la réhabilitation des casernes du Boulevard de Trèves14.
13Ce nouveau quartier de vie, le Boulevard de Trèves, traduit une reconquête urbaine s’appropriant un héritage contesté et souvent déconsidéré de la militarisation allemande. La gentrification qui touche les anciennes casernes Steinmetz du Boulevard de Trèves constitue également un nouveau marquage de la mémoire. Hier, verrue urbaine, délaissée par l’armée, dégradée, squattée, les bâtiments font l’objet d’une réappropriation patrimonialisante au sein d’un projet privé qui vise à construire un nouveau Boulevard de Trèves, c’est en cela qu’il s’agit d’une opération de régénération plus qu’une opération de réhabilitation. Le projet a très vite trouvé le soutien de la municipalité qui espère réduire les fractures urbaines liées aux éléments de ruptures du quartier (Fort de Bellecroix, lignes ferroviaires, rocades urbaines). L’affirmation mémorielle ne renvoie pas à l’Annexion mais au récit urbain d’une ville de garnison dont le patrimoine militaire est valorisé. Sa signature visuelle, en pierre de Jaumont dans le style messin, renvoie à une époque de Metz qui correspond à une phase d’essor urbain. À l’heure des difficultés liées aux restructurations de l’armée, la mise en scène des anciennes casernes dessine un nouvel avenir à ces lieux. La réhabilitation permet d’amorcer la gentrification liée à une approche patrimonialisante des legs de l’armée. Il s’agit de s’appuyer sur un héritage qui fait sens pour construire ou reconstruire un récit urbain dépassionné des enjeux géopolitiques de l’Annexion qui finalement n’interfèrent pas à l’échelle de l’agglomération messine, mais qui depuis longtemps se situent à échelle régionale et nationale.
Figure 5 : Le nouveau boulevard de Trèves : une réhabilitation réussie de l’héritage militaire (Metz).

Photographie : D. Brion / A. Mathis.
14Le projet de réhabilitation du plateau du Mont Saint-Quentin traduit la multiplicité de lecture du paysage et de l’affirmation de ce dernier comme marqueur de sociosystème, d’écosystème, de géosystème, de psychosystème… Ainsi, à l’ombre portée des forts de Plappeville et du Mont Saint-Quentin ou de la Tour de Bismarck, le recyclage de l’emprise militaire s’inscrit aujourd’hui dans un projet multiforme qui cherche à traduire dans les faits la valorisation civile d’un ancien site militaire.
15À l’échelle territoriale de la périphérie ouest de l’agglomération messine, l’ombre portée du site s’inscrit à la croisée de plusieurs lignes de forces paysagères et symboliques. Elle permet de soutenir les programmes des trames vertes, de la valorisation de la route des vins ou finalement à être au cœur de sites mémoriels du plateau allant de la Maison Robert Schuman au musée de Gravelotte. C’est en cela que le Mont doit devenir un géosymbole pour l’agglomération messine et sa région. Il forme en quelque sorte un hyper-lieu mémoriel, c’est-à-dire un centre/cœur d’un maillage mémoriel à échelle régionale, de l’agglomération messine et de la ville de Metz. Le paysage du plateau doit croiser espaces de mémoire, de loisirs, de détente, de biodiversité et de culture… Cependant les coûts importants des travaux de dépollution contraignent à redimensionner le projet, notamment concernant l’accès des ouvrages militaires. La Tour Bismarck doit être réhabilitée pour devenir un observatoire tourné vers Metz. Ancien marqueur mémoriel de l’Annexion, sa valorisation, après une longue phase de jachère, souligne l’évolution de la perception de ce marqueur dans l’approche patrimoniale.
Figure 6 : Le Mont Saint-Quentin : un nœud mémoriel qui met en relation des traces et des marques multiples soutenant un récit urbain.

16Enfin et pour finir sur la question du territoire messin, le devenir de l’ancienne base aérienne de Frescaty reste difficile à envisager, même si conformément à la charte d’Aalborg (1994) et de la Convention de Florence (2006), il tiendra compte du patrimoine présent sur le site.
17Pour Metz, la réactivation des héritages et la production de marqueurs mémoriels permettent de réaffirmer une identité parfois difficile, souvent négligée. En fait, comme l’a souligné Anne Sgard15, il s’agit là du support d’un récit territorial parfois réel, souvent sublimé, qui permet d’évoquer un passé brillant qui répond aux enjeux de décroissances urbaines et de pertes de prestiges ressentis par le départ de l’armée comme cela peut être ressenti par la fermeture de l’usine dans les villes-usines de la Fensch ou des Vosges. Désormais, il apparaît nécessaire de reconvoquer l’histoire d’un passé idéalisé pour remodeler le tissu urbain et ainsi le réintégrer à la ville. C’est particulièrement important pour une agglomération comme Metz où la question du redéploiement de l’armée constitue un temps difficile pour la ville16.
18La construction d’un espace collectif de la mémoire se matérialise par la production ou la remobilisation de marqueurs. Cet espace collectif peut se structurer à différentes échelles. Elle peut être locale, régionale, nationale. La construction de marqueurs mémoriels au sein du paysage s’inscrit dans plusieurs logiques : l’affirmation de symboles visuels et totémiques qui permettent d’évoquer la mémoire du lieu : il s’agit là d’une production de géosymboles. Le concept de patrimoine évolue au fur et à mesure que des disciplines multiples se l’approprient. Son échelle spatiale se modifie également pour s’identifier de plus en plus à celle d’un territoire et non plus à celle du lieu. En réalité, la mise en œuvre des marqueurs mémoriels construit les territoires. Le paysage militarisé, recyclé devient donc une ressource pour soutenir des nouveaux projets. Ainsi, comme l’a souligné Vincent Veschambre, « l’enjeu de la patrimonialisation c’est celui du passage de la trace à la marque. Le patrimoine est une construction sociale et une ressource territoriale. La patrimonialisation est donc un processus de reconnaissance de traces d’héritages associés à une activité révolue »17. La dilatation de l’ombre portée des marqueurs mémoriels, symbole du recyclage fonctionnel constitue un élément nouveau de la production d’un territoire. Toutefois, la juxtaposition de vestiges exhumés et patrimonialisés au sein de projets locaux ne constitue pas une approche globale d’un « espace de souvenir ». Ils cristallisent localement la mémoire « militaire » à des fins d’aménagement et de « marketing territorial ». Mais c’est par la mise en réseau que ces projets locaux trouveront une place dans une identité assumée, renouvelée de la région Grand-Est. Les marqueurs mémoriaux et la mise en scène du paysage militarisé renvoient à l’idée d’un bien commun utilisé à des fins de production collective. Comme le souligne Anne Sgard : « Ériger un paysage en bien commun ne signifie pas que ce paysage est “beau” selon des critères hérités de l’histoire de l’art, qu’il doit être muséifié et conservé tel quel, cela indique que le lien est fort : transmettre un paysage bien commun signifie selon nous transmettre le lien, la force du lien, prendre toute la mesure de la symbolique du lieu. »18 La mobilisation des objets paysagers laissés par la militarisation au-delà de la glorification de la nation combattante, de la promotion des valeurs citoyennes ou de l’acte héroïque permet de construire, de conforter des identités et des récits. Ainsi, le paysage militarisé est finalement une ressource mobilisable dans des démarches opératoires.
Notes de bas de page
1 Anne Sgard, « Mémoires, lieux et territoires », Rodolphe Dodier, Alice Rouyer, Raymonde Séchet (dir.), Territoire en action et dans l’action, Actes du Colloque de Rennes, Rennes, PUR, 2007, p. 105-117.
2 Anne Sgard, « Entre rétrospective et prospective », EspacesTemps.net, Travaux, 26.09.2008, http://www.espacestemps.net/articles/entre-retrospective-et-prospective/.
3 Anne Sgard, Le partage du paysage. Géographie. Université de Grenoble, 2011, 262 p. : https://tel.archives-ouvertes.fr/tel-00686995/document.
4 Joël Bonnemaison, « Le territoire enchanté, Croyances et territorialités en Mélanésie », Géographie et cultures, 1992, no 3, p. 76.
5 Roger Brunet, « Analyse des paysages et sémiologie. Éléments pour un débat », Espace géographique, tome 3, 1974, no 2, p. 120-126.
6 Christine Partoune, « La dynamique du concept de paysage », Revue Éducation Formation, no 275, septembre 2004, http://www.lmg.ulg.ac.be/articles/paysage/paysage_concept.html.
7 En référence à l’ouvrage d’Yves Luginbühl, La mise en scène du monde : la construction du paysage européen, Paris, CNRS Éditions, 2012, 432 p.
8 Denis Mathis, « Les hydrosystèmes militaires défensifs de Basse-Alsace (xviie-xviiie siècles) », Revue de Géographie Historique, no 8, Géographie historique et questions militaires (1), 2016, http://rgh.univ-lorraine.fr/articles/view/70/Les_hydrosystemes_militaires_defensifs_de_Basse_Alsace_xviie_xviiie_siecles.
9 Base Architecture – Mérimée – consulté le 01/07/2016, http://www.culture.gouv.fr/public/mistral/mersri_fr?ACTION=CHERCHER&FIELD_1=REF&VALUE_1=IA67008032.
10 L’expression « Ligne Maginot aquatique » a été utilisée par Paul Marque (1989).
11 Emmanuel Chiffre, Denis Mathis, « Démilitarisation des cours d’eau de la ligne Maginot aquatique », Revue du Nord, Hors-série archéologie, Actes du colloque « Mémoires et cours d’eau ». IIIe Rencontres Internationales de Liessies, Sociétés et Environnement, 26 et 27 septembre 2012, Eaux de la vie : pour une histoire de la biodiversité des cours d’eau, 2013, p. 155-164 : les mêmes, « Géohistoire militaire des étangs en Moselle », Laurent Touchart, Pascal Bartout et Olga Motchalova (dir.), Mieux comprendre les étangs. Expériences nationales et internationales, Brive, Éditions « les Monédières », 2015, 421 p., p. 398-401.
12 Philippe Keuer, Philippe Wilmouth, La bataille du 14 juin 1940 dans la trouée de la Sarre, Knutange, Fensch Vallée, 2007, 243 p. ; Paul Marque, La Ligne Maginot aquatique : celle qui résista en 1940 dans la trouée de la Sarre, Metz, Éditions Pierron, 2009, 290 p.
13 Les sites – Les événements, Moselle 2015, http://www.moselle-tourisme.com/images/fichiers/Fequentation%20des%20sites%20en%202015.pdf.
14 Anne Mathis et Denis Mathis, « Démilitarisation et reconversion de l’héritage militaire », Projets de paysage [En ligne], 11 | 2014, mis en ligne le 31 décembre 2014. URL : http://journals.openedition.org/paysage/11368 ; DOI : https://doi.org/10.4000/paysage.11368.
15 Anne Sgard, « Entre rétrospective et prospective », op. cit.
16 Anne et Denis Mathis, « Démilitarisation et reconversion de l’héritage militaire », op. cit. ; Denis Mathis, « La démilitarisation des villes : la difficile résorption de marges urbaines », op. cit.
17 Vincent Veschambre, Traces et mémoires urbaines : enjeux sociaux de la patrimonialisation et de la démolition, Rennes, PUR, 2008, 318 p.
18 Anne Sgard, « Le paysage dans l’action publique : du patrimoine au bien commun », Développement durable et territoires [En ligne], Vol. 1, no 2 | Septembre 2010, mis en ligne le 23 septembre 2010, http://developpementdurable.revues.org/8565.
Auteurs
-
Denis Mathis
Maître de Conférences – Université de Lorraine
Laboratoire d’Observation des TERRitoires (LOTERR)
-
Anne Mathis
Chercheuse associée – Université de Lorraine
Laboratoire d’Observation des TERRitoires (LOTERR)
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Femmes en guerre
De l’époque médiévale à nos jours
Nicolas Handfield, Julie Le Gac et Chloé Poitras-Raymond (dir.)
2022
Les Survivants
Les anciens combattants belges dans l’entre-deux-guerres
Martin Schoups et Antoon Vrints Lucas Bernaerts (trad.)
2022
Cessez-le-feu, cesser les combats ?
De l’époque moderne à nos jours
Claire Miot, Thomas Vaisset et Paul Vo-Ha (dir.)
2022
Les marqueurs mémoriels de la guerre et de l’armée
La construction d’un espace du souvenir dans l’Est de la France
Laurent Jalabert et Jean-Noël Grandhomme (dir.)
2019
Marcher au pas et trébucher
Masculinités allemandes à l’épreuve du nazisme et de la guerre
Patrick Farges et Elissa Mailänder (dir.)
2022
