Les marqueurs mémoriels de la présence militaire américaine dans le Grand-Est à l’époque de l’intégration à l’OTAN
p. 241-256
Texte intégral
1D’importants contingents de l’US Army et de l’US Air Force in Europe ont stationné dans l’actuelle Région Grand-Est, tant en Champagne-Ardenne qu’en Lorraine, entre le début de la décennie 1950 et le printemps de l’année 19671. La création de ce qui deviendra la Communication Zone à la demande des États-Unis à partir de 1948, puis la signature du traité de l’Atlantique nord en 1949 et la mise sur pied de l’OTAN, conduisent à une présence militaire, familiale et matérielle américaine de plus en plus importante au cours de la décennie 1950-1960. Connaissant un maximum en 1959, elle décroît à partir de 1964 et s’achève dans la précipitation et l’amertume en 1967. Aujourd’hui, cinquante années après le départ de ces contingents, d’abord par leur propre décision, en tout début d’année 19662, puis à la demande du général de Gaulle à partir de février de cette même année, une demande qui s’adresse à toutes les troupes étrangères présentes sur le territoire français, que reste-t-il de cette présence militaire américaine qui s’est achevée, pour l’essentiel, à la fin du mois de mars 1967 ?
2Cinquante années constituent déjà une longue période, et, de ce fait, beaucoup de témoins humains et matériels ont maintenant disparu. Mais, en dehors des témoignages de ceux qui sont encore présents et qui se souviennent, de leurs archives, et des bâtiments plus ou moins transformés et encore utilisés, il reste, pour les historiens qui travaillent sur ce sujet, un nombre très important de souvenirs. Ils sont éparpillés, rarement signalés et presque jamais mis en valeur, mais ils sautent aux yeux de ceux qui savent. Par ailleurs, les services officiels d’archives, ceux des journaux, les bibliothèques, les photothèques, mais aussi les sites internet et les conservatoires de plans recèlent une grande quantité de documents. Par contre les marqueurs mémoriels commémoratifs apparaissent rares. Ceci est logique, d’abord parce qu’il n’y a pas eu de conflit pendant les années où l’armée américaine a été présente dans notre pays, même si cette période appartient à la Guerre froide, et qu’il n’y a donc pas de faits d’armes à commémorer, et ensuite parce que cette armée a dû quitter notre sol précipitamment et contre son gré !
3Nous évoquons en premier lieu les marqueurs physiques et commémoratifs de la présence militaire américaine dans le nord-est de la France ; nous envisageons ensuite les traces « intellectuelles » que cette utilisation de notre sol a laissées. Ces marqueurs sont d’une grande importance pour les historiens actuels et futurs car ils complètent ce qui reste actuellement de la présence physique de l’US Army et de l’USAF, et parce qu’ils en représenteront la seule marque dans quelques décennies.
Les marqueurs mémoriels physiques et commémoratifs, largement visibles
4L’armée des États-Unis bénéficie de très nombreuses implantations dans le nord-est de la France. Il s’agit de casernements pré-existants et de terrains sur lesquels des constructions sont réalisées : dépôts de surfaces et de finalités variables, casernements, hôpitaux, centres de transmissions, terrains d’aviation de l’US Army, lotissements, mais aussi implantations en ville destinées à abriter des bureaux, et villas pour les officiers généraux et supérieurs. Pour sa part, l’USAF reçoit de l’OTAN la jouissance de plusieurs bases aériennes et des installations annexes qui leur sont nécessaires.
5De nombreux casernements, soit anciennement français, soit construits pour les GI’s dans la décennie 1950-1960, sont actuellement offerts à l’observation des historiens. Parmi les premiers, on peut citer la caserne Maginot de Verdun-Thierville, ce qui reste des anciens quartiers Sidi-Brahim d’Étain et Harville de Sampigny dans la Meuse, ou l’ancien camp de sûreté de la ligne Maginot d’Angevillers en Moselle. Les bâtiments ont été repeints extérieurement, souvent de couleur vive comme le jaune à Étain (Fig. 1) et intérieurement avec une couleur vert pâle qui est universellement employée ; des aménagements ont été effectués comme des colonnes maçonnées destinées aux ascenseurs ou des escaliers en maçonnerie ; des moustiquaires ont été posées aux fenêtres, etc. Pour leur part, les constructions « américaines », tant en maçonnerie qu’en bois, sont typiques : un seul étage et des toits à faible pente, et, comme exposé ci-dessus, des murs souvent colorés, des moustiquaires aux fenêtres, etc. De nombreuses inscriptions en anglais peintes en rouge jalonnent encore les murs intérieurs et extérieurs, comme No parking ou No smoking.
Figure 1 : un bâtiment de l’ancien quartier américain d’Étain.

Photographie P. Labrude, 2010.
6Parmi ces constructions, les dépôts ne passent jamais inaperçus. Le plus important reste aujourd’hui celui de la Forêt de Haye entre Nancy et Toul. Celui de la Croix-de-Metz et celui dit de Trois-Fontaines disparaissent peu à peu en raison de la transformation des bâtiments et de leur démolition. Il existe aussi de nombreux petits ensembles de stockage dispersés dans la campagne. Mais au contraire des précédents, ils sont presque impossibles à identifier pour le profane.
7Quatre hôpitaux ont été construits pour l’US Army et deux d’entre eux sont encore employés par le milieu civil : celui de Verdun et celui de Vassincourt. À Verdun, l’hôpital Desandrouins recèle une stèle qui a été érigée au moment de son inauguration en 1958 en hommage à l’officier d’origine verdunoise qui lui a donné son nom (Fig. 2). L’allée qui conduit à l’établissement a aussi reçu le nom de cet officier.
Figure 2 : la stèle érigée lors de l’inauguration de l’hôpital Desandrouins.

Photographie P. Labrude, 2013.
8À Vitry-le-François, une plaque a été fixée dans la pelouse devant le bâtiment administratif de l’hôpital, dans l’emprise qui accueille également un dépôt sanitaire. Datée du 3 avril 1960, elle commémore certainement l’inauguration de cet établissement. Enfin, un monument à la mémoire du président Kennedy est placé sur une pelouse ombragée sur le site de l’ancienne base-vie du dépôt de munitions de Trois-Fontaines, dont les emprises se situent en Lorraine et en Champagne. Ce monument (Fig. 3) a été offert par les employés français du dépôt.
Figure 3 : le monument en hommage au président Kennedy.

Photographie P. Labrude, 2009.
9Une très importante trace mémorielle est constituée par les nombreux villages américains ou Housing Areas qui ont été réalisés à la périphérie des garnisons américaines importantes en vue de réduire les difficultés qualitatives et quantitatives de logement rencontrées par les familles américaines. Ces lotissements, dont les habitations obéissent à des normes strictes, et qui sont les précurseurs des nôtres, n’avaient jusqu’à présent fait l’objet d’aucune attention de la part des historiens, des géographes, des architectes et des urbanistes. M. Jean-Marie Simon, architecte, s’emploie actuellement à réparer cette lacune3. Beaucoup de ces lotissements portent un nom qui date de la période américaine et, pour certains, du transfert à notre pays de ces aménagements. Ces noms sont souvent illustres, comme La Fayette et Pershing à Chaumont, Patton à Étain ou Kennedy à Verdun, d’autres plus « locaux » comme Regina Village à Toul ou Best Village à Verdun. Certains de ces lotissements ne portent pas de noms connus, mais leur intérêt peut être de préserver celui d’un lieu-dit. Les Clairs Chênes à Étain en constituent un exemple. Ils sont toujours habités, bien qu’ayant maintenant perdu leurs particularités : l’absence de clôtures entre les maisons, de garages pour les voitures et de végétation arborée. Celle-ci a transformé ces espaces en zones presque forestières avec une faune riche et variée, comme à Bois-le-Duc dans l’agglomération nancéienne.
10La Lorraine et la Champagne-Ardenne ont accueilli un nombre important de bases aériennes, tant destinées à l’USAF qu’à la Royal Canadian Air Force et qu’aux forces des pays membres de l’OTAN. Presque toutes ces grandes bases sont maintenant reconverties en vue d’autres usages, y compris militaires comme celles d’Étain, de Phalsbourg, de Chaumont et de Chenevières, près de Lunéville. Celle de Chambley a été entièrement déconstruite et transformée, et les terrains de l’OTAN, comme Mirecourt et Damblain, ont reçu des emplois civils. Bien reconnaissables aujourd’hui en tant qu’anciennes bases aériennes, ces installations sont en revanche très peu identifiables par le profane comme étant des « marqueurs ex-américains ». Très rares semblent y être les monuments commémoratifs de la présence américaine, à l’exception cependant de la statue de la Liberté qui se trouve sur l’ancienne base de Chaumont-Semoutiers aujourd’hui occupée par un régiment de l’armée de Terre. Une photographie de ce monument, inauguré le 4 juillet 1956, se trouve dans l’ouvrage consacré par Fabrice Loubette à l’histoire de ces bases4. Il s’en trouve aussi dans l’ouvrage sur Chaumont qui est évoqué plus loin.
Les traces mémorielles régionales à interpréter
11Elles sont très nombreuses mais certaines d’entre elles sont assez confidentielles. Toutefois cette caractéristique fait partie du quotidien des historiens et ne saurait donc constituer un obstacle. Certaines sources, bien que connues, méritent cependant une mention particulière. Envisageons-les depuis les plus classiques jusqu’aux plus modernes et récemment mises à notre disposition5.
Les travaux universitaires
12Ils sont rares pour l’espace envisagé. La plus ancienne thèse semble être celle d’Olivier Pottier, intitulée La présence militaire américaine en France (1950-1967), réalisée sous la direction du professeur Maurice Vaisse et soutenue à Reims en 1999. Elle a fait l’objet d’un ouvrage6 où la Lorraine est souvent présente. Il faut citer aussi le livre Les bases américaines en France : impacts matériels et culturels 1950-1967 Au seuil d’un nouveau monde7, qui fait suite au diplôme d’études approfondies de madame Axelle Bergeret-Cassagne et dans lequel beaucoup de témoignages sont d’origine touloise. Globalement, les mémoires de diplôme d’études approfondies, de maîtrises et aujourd’hui de masters, sont d’une qualité très inégale et le plus souvent difficiles à trouver8.
Les ouvrages
13Un nombre assez significatif de livres concerne l’espace lorrain. Parmi eux, aucun ne s’adresse aux infrastructures de l’US Army, à part les mentions qui en sont faites de-ci de-là, en particulier dans les ouvrages du général Denis sur la garnison de Metz9. Par contre plusieurs études sont consacrées aux bases aériennes qui passionnent toujours plus que les casernements. Le document le plus riche, qui peut être comparé à un travail universitaire, est l’ouvrage de notre collègue Fabrice Loubette10. Il convient aussi de mentionner les livres rédigés par Philippe Mauffrey, en particulier son travail sur la base de Phalsbourg-Bourscheid11, le livre commémoratif qui a été réalisé à l’occasion de la suppression de la base aérienne de Toul-Rosières12, et son homologue plus récent, consacré à celle de Metz13, supprimée elle aussi, mais où la présence américaine est beaucoup moins présente dans les mémoires parce qu’elle a été moins durable. En 2015 est paru à Chaumont le livre collectif dû au travail de l’association US Memory qui œuvre en faveur du souvenir de la présence américaine dans cette ville : Quand Chaumont flirtait avec l’Amérique 1952-196714.
14Si, pour sa part, l’ouvrage du lieutenant-colonel MacAuliffe, U.S. Air Force in France 1950-196715, n’est pas d’origine régionale, il n’en est pas moins indispensable à citer compte tenu de la source irremplaçable qu’il constitue. Enfin, l’emploi d’ouvrages de la ligne Maginot par l’armée américaine est significativement mentionné par Michaël Séramour dans La Ligne Maginot de 1945 à nos jours16.
Les dossiers des services officiels d’archives
15Les services d’archives des départements ayant reçu des contingents américains conservent aujourd’hui, dans la série W, des dossiers issus du cabinet du préfet, relatifs à l’opportunité d’accueillir certaines unités et certains dépôts, à la dévolution ou à la location de biens, à l’expropriation de terrains, à la construction de bâtiments et à l’emploi de main-d’œuvre française civile par les unités américaines. Il s’y trouve aussi des rapports de police, en particulier du service des renseignements généraux, qui sont nécessaires à l’établissement des rapports mensuels de ce haut fonctionnaire, ainsi que des rapports des officiers de liaison, des ingénieurs des ponts et chaussées. Ceux-ci sont en effet concernés par les travaux de génie civil nécessaires à l’implantation des grands dépôts et surtout des bases aériennes. Ces dossiers figurent dans les archives déposées par l’administration des ponts et chaussées, à l’intérieur de la série S. Les ingénieurs du génie rural, des eaux et des forêts peuvent aussi avoir des études à réaliser et des avis à donner.
16Tous ces dossiers contiennent des renseignements de première importance pour les chercheurs. Cependant tout n’est pas consultable, y compris des documents dont le contenu n’a plus aucun caractère confidentiel, par exemple les demandes américaines d’installation sur tel ou tel site, qui n’a pas été retenu à l’époque et qui n’a plus aucun caractère militaire. Il en va bien sûr différemment des dossiers contenant des informations sur les personnes. Certains d’entre eux nécessitent des dérogations et ceci entraîne des restrictions à la publication ; certains autres ne seront consultables qu’au cours de la prochaine décennie !
Les archives d’entreprises
17Les archives des entreprises qui ont participé aux travaux de construction des dépôts, des casernements, des hôpitaux et des bases aériennes, ainsi qu’à ceux de réfection des bâtiments anciens, sont très difficiles à trouver car beaucoup d’entreprises ont disparu pour des raisons variées, et celles qui sont encore en activité ont l’habitude de détruire leurs archives au bout de trois ou quatre décennies. C’est la réponse qui nous a été donnée récemment par deux entreprises régionales de travaux publics.
18La situation n’est pas identique après le départ de l’US Army et le rachat des installations à l’administration des Domaines par des services publics. Ceci est particulièrement vrai pour les hôpitaux. L’exemple de l’hôpital Jeanne d’Arc de Dommartin-les-Toul, acquis par le centre hospitalier régional de Nancy, est très démonstratif à cet égard : la direction générale possède les procès-verbaux de toutes les séances du conseil d’administration où la question de cet établissement a été évoquée, quelle qu’en soit la raison ; l’hôpital disposait, avant sa fermeture récente, des archives de tous les travaux d’aménagement ; et les services techniques conservaient plusieurs centaines de plans américains de toutes les installations.
19Pour leur part, les directions des travaux du Génie possédaient de nombreuses archives et plans des emprises conservées par l’armée française. Malheureusement les nombreuses et importantes réformes structurelles récentes ont conduit à la disparition et à la réorganisation de ces directions, avec concomitamment le déplacement, la perte et la destruction d’archives devenues inutiles à la suite de la cession et de la destruction de nombreux casernements. Il y a là une perte considérable de matériaux pour les chercheurs et les historiens.
Les journaux locaux et leurs archives
20Les journaux constituent une source irremplaçable et importante de renseignements. Il s’agit ici des quotidiens régionaux, voire locaux, qui ont suivi les discussions relatives à l’établissement de telle ou telle garnison américaine, puis les travaux de rénovation et de construction des infrastructures, l’arrivée des contingents, les activités militaires mais aussi les festivités, les journées « portes ouvertes », les travaux au bénéfice des municipalités, les accidents de véhicules, les mariages avec des jeunes filles de la localité, etc. Ce suivi des activités de la garnison américaine est facile à réaliser pour les petites localités comme Étain ou Sampigny dans le département de la Meuse, et pour les grandes garnisons américaines, Verdun et Toul étant à cet égard les plus intéressantes en raison de leur population relativement modeste associée à une présence importante et « traditionnelle » de l’armée française.
21L’examen journalier de la rubrique américaine pendant toute la période où l’armée des États-Unis est présente sur notre sol permet de suivre en détail toutes les facettes de cette présence et des activités qu’elle induit. C’est ainsi que l’édition de Verdun du quotidien L’Est Républicain du 11 mai 1962 consacre un article avec plusieurs photographies à l’inauguration du village Louis Best. Seul le caractère fastidieux de cet exercice est susceptible d’en limiter l’application… De plus, chaque quotidien possède son propre service d’archives, plus ou moins riche, mais qui conserve toujours un certain nombre de photographies, quelquefois totalement inédites, et d’articles, en plus d’une collection complète de ses différentes éditions.
22Une autre source précieuse, mais plus difficile à consulter, est constituée par les journaux édités par l’armée américaine. Le plus célèbre d’entre eux est bien sûr The Stars and Stripes dont l’édition locale est alors imprimée sur les rotatives du quotidien L’Est Républicain à Nancy. Pour sa part, The Com Z Cadence (Weekly Newspaper of the Orleans Area Command), s’adresse depuis Orléans à l’ensemble des garnisons de la ligne de communication. Toutefois, il faut se garder d’oublier les journaux locaux ou de garnison comme Chambley Sabre, Phalsbourg Falcon, Chaumont Gazette qui sont des sources majeures de connaissance de la vie des garnisons américaines de la Lorraine.
Les cartes et les plans civils et militaires
23L’administration préfectorale et l’armée française ont été officiellement impliquées dans toutes les questions relatives aux infrastructures dévolues à l’armée des États-Unis ainsi qu’aux autres armées étrangères présentes sur le territoire national pendant toute la période de la Communication Zone et de la première intégration au commandement de l’OTAN. En effet, la dévolution des terrains intéresse les préfets et sous-préfets, les officiers de liaison et les services des travaux du Génie. Il en est de même pour les constructions destinées à l’US Army tandis que la réalisation des bases aériennes et des infrastructures de l’Air est l’apanage du Service technique des bases aériennes et, localement, de l’ingénieur en chef départemental des ponts et chaussées et de son adjoint responsable de l’arrondissement Air. C’est dire que ces services ont accumulé une masse très importante de documents dont une partie a été déposée dans des services officiels d’archives.
24En 1967, en quittant la France, les Américains ont emporté une grande quantité d’archives, mais ils ont cependant laissé au service du Génie un très grand nombre de plans qui ont été employés par les utilisateurs, tant civils que militaires, des différentes infrastructures. C’est ainsi que le centre hospitalier régional de Nancy dispose, comme déjà indiqué, de plusieurs centaines de plans du terrain, des locaux et des aménagements de l’hôpital de Dommartin-les-Toul qu’il a acquis et utilisé pendant plusieurs décennies. Ceci constitue une seconde source majeure d’informations pour les historiens et les architectes. Malheureusement, la désaffectation récente et actuelle de nombreuses infrastructures ex-américaines, militaires et civiles, pose le problème aigu de l’avenir et de la conservation de ces plans dont la disparition et la destruction constitueraient une perte immense et irréparable pour notre patrimoine.
Les archives privées
25Elles sont généralement d’un intérêt considérable, surtout lorsqu’elles sont abondantes, car elles offrent des connaissances, des appréciations et des photographies personnelles et donc le plus souvent uniques. Deux exemples nous permettront d’illustrer ce propos. Le premier est un recueil de photographies prises à Verdun par un officier de liaison français auprès des troupes américaines qui construisent des infrastructures. Il contient en particulier un ensemble de vues prises à l’occasion des travaux de réalisation de la voie ferrée qui relie le dépôt de munitions du Rozelier à la ligne SNCF qui passe à proximité. Ces photographies permettent d’appréhender les difficultés auxquelles ces opérations de génie civil ont donné lieu.
26Le second exemple est constitué par les photographies prises dans le dépôt de Vassincourt par un employé civil français au début de la décennie 1950, et publiées par sa fille sur son site internet personnel et sur celui de l’unité qui occupait les installations. Jusqu’à une date récente, l’une des photographies prises depuis le terrain était la seule vue que nous connaissions du dépôt sanitaire installé à cet endroit. Une photographie aérienne a été publiée très récemment. Toutefois, en dépit de la mauvaise qualité du cliché le plus anciennement connu, il reste pour l’instant irremplaçable !
Les cartes postales
27Un autre type de source documentaire et mémorielle, très peu connu à propos de ce sujet, est constitué par les cartes postales. Une seule nous est actuellement connue de l’époque américaine en Lorraine, celle de l’entrée de la caserne Maginot de Verdun-Thierville, qui abrite le quartier général de la section avancée de la Communication Zone (Adsec) (Fig. 4).
Figure 4 : la caserne Maginot à Thierville, siège de l’Adsec.

Collection M. Parisot.
28Après le départ de l’US Army et la restitution des infrastructures à notre pays, les nouveaux usagers font éditer d’autres cartes. Le centre hospitalier régional de Nancy, devenu propriétaire de l’hôpital Jeanne d’Arc de Dommartin-les-Toul, fait réaliser une série de cartes en couleur à l’usage des patients hospitalisés. Il en est de même des bases aériennes d’Étain-Rouvres et de Phalsbourg-Bourscheid, dont les installations sont occupées par des unités de l’armée de Terre depuis 1967, et d’anciens villages américains, comme celui situé entre Étain et Foameix-Ornel, qui a été baptisé Les Clairs Chênes.
Les photographies aériennes
29Les photographies mises à disposition par l’Institut géographique national, devenu Institut national de l’information géographique et forestière, constituent une source dont l’importance ne saurait être oubliée par les chercheurs. À côté du fait qu’il est possible maintenant de les trouver et de les télécharger presque instantanément grâce aux moyens informatiques dont nous disposons tous depuis notre table de travail, la comparaison des clichés des campagnes successives de couverture du territoire permet de suivre l’évolution de l’occupation des sites, celle des travaux qui y sont effectués et celle de l’activité qui y règne au travers du nombre de véhicules, d’avions ou de stockages en plein air.
Les sites internet17
30Nous les utilisons journellement aujourd’hui car ils constituent une source très importante d’informations à la fois officielles et privées. En effet, à côté d’historiques d’unités et de photographies d’archives, il est possible d’y trouver des témoignages de militaires et de civils et des photographies personnelles prises sur les sites à l’occasion de diverses activités tant professionnelles, comme la conduite d’engins, que privées, comme l’aménagement des habitations, les réunions de famille ou les mariages, etc. De plus, ces sites permettent souvent de prendre contact avec ces témoins et d’accroître notre documentation.
31La presque totalité de ces sites est anglo-saxonne et beaucoup sont gérés par d’anciens soldats ayant été affectés dans notre pays ou par des associations, ce qui apparaît légitime. Pour la Lorraine, il faut citer le site consacré au dépôt de Vassincourt et au 97th Engineer Battalion (Construction)18, qui est d’une grande richesse et constamment enrichi ; et les sites dévolus aux bases aériennes. Rares sont donc les sites français comme celui créé par la fille d’un employé civil français de Vassincourt : My American spirit19, ou celui dédié à l’ancienne base aérienne de Toul-Rosières par ses anciens utilisateurs français et intitulé de ce fait TRAB 136. Le site de l’US Army en Allemagne, US Army in Germany20, présente de nombreux documents sur les camps et dépôts situés en France et est donc d’un grand intérêt.
Les musées et les associations patrimoniales
32Cette question est importante actuellement en raison du développement de certaines formes de présentation de l’histoire et de nouvelles activités touristiques. Un petit espace est consacré à l’USAFE dans l’Aéromusée Pilatre de Rozier21, installé sur l’ancienne base aérienne de Chambley, dont la plate-forme est devenue un haut lieu de rassemblement de montgolfières. Il va en être de même à Rosières-en-Haye sur ce que fut Toul Rosières Air Base avant de revenir à l’armée de l’air.
33Qu’en est-il des associations qui œuvrent pour la conservation de ce patrimoine peu connu et, dans l’ensemble, très rarement mis en valeur ? La plus connue sans doute est Aero Marguerite22, dont les panneaux sont présentés à l’occasion des commémorations et des rassemblements aériens sur l’ensemble des anciennes bases aériennes. À Dieue-sur-Meuse, dans la région verdunoise, une partie de l’activité de l’association Traditions meusiennes23 est consacrée au souvenir de la présence américaine, à l’organisation de manifestations mémorielles et à la recherche de documents et d’objets qui s’y rapportent. À Chaumont, l’association US Memory24, citée plus haut, développe une activité similaire.
34C’est l’occasion de signaler qu’on rencontre encore, de temps à autre, dans les villages français aux alentours des anciennes bases, quelques immenses voitures d’un autre âge, voire quelques étranges remorques d’habitation aux formes arrondies, qui rappellent cette présence étrangère et cette American way of life à ceux d’entre nous qui l’ont connue… Des garages sont spécialisés dans l’entretien de ces « belles américaines ».
35Toutefois, en dépit de l’existence en Lorraine de cet important ensemble de marqueurs mémoriels de la présence militaire américaine au cours de la première intégration de notre pays à l’OTAN, il n’a pas été constitué de centre patrimonial de référence de cette présence et de cette époque. De semblables propos peuvent être tenus sur les personnels et les infrastructures de la Royal Canadian Air Force qui, de plus, ont été beaucoup moins nombreux et dont la présence a été plus courte que celle des Américains. Le temps en est peut-être aujourd’hui venu, avant qu’il ne soit trop tard, et maintenant que notre pays appartient à nouveau aux structures intégrées de cette célèbre organisation et qu’il s’est joint à des coalitions militaires aux côtés des États-Unis.
36La présence militaire américaine dans notre pays de 1948-1949 à 1967 n’a guère attiré l’attention des historiens et des architectes. En dépit du demi-siècle qui s’est écoulé depuis 1967, il existe, pour qui sait regarder et chercher, une multitude d’infrastructures et de documents, dont certains sont aisément disponibles. Si les souvenirs et les traces immobilières ne peuvent que se raréfier maintenant, ce qui doit conduire à s’en préoccuper pendant qu’il en est encore temps, les autres documents mémoriels ne font pas défaut aux chercheurs et historiens, tant actuels que futurs. Ils sont en effet nombreux et, pour une partie d’entre eux, ils sont conservés dans des conditions adéquates. Toutefois ceci n’est pas vrai pour les sources qui se trouvent dans le domaine privé et qui sont de ce fait exposées aux aléas des ventes, des successions et des destructions qui jalonnent notre vie quotidienne.
37Les marqueurs matériels particuliers cités dans ce travail ne sont pas nombreux et ils n’étaient pas, initialement, destinés à commémorer la présence militaire américaine dans notre pays : la stèle de Verdun et la plaque de Vitry-le-François rappellent l’inauguration des installations et donc seulement indirectement cette présence, cependant que le monument placé à Trois-Fontaines est un hommage des employés français du dépôt au président Kennedy. Il faut donc bien différencier marqueur, commémoration et mémoire.
38L’existence de ces « monuments » dans des enceintes qui sont devenues françaises et militaires ou qui sont passées au milieu civil à partir du départ de l’armée américaine, qu’il ait été spontané ou imposé, pose la question de leur devenir. Elle pose aussi, pour certains de ces souvenirs, celle de la position de notre armée vis-à-vis du patrimoine dont elle est devenue propriétaire sans l’avoir souhaité. Une troisième difficulté s’y ajoute, celle de leur oubli et de leur survie, qui doit être prise en compte dans les trois exemples cités car leur existence, leur visibilité par le passant ou l’historien, leur lisibilité, leur datation et l’interprétation des raisons de leur présence « ne vont pas d’elles-mêmes ».
39La situation apparaît similaire pour les traces matérielles qui se trouvent dans les familles et dans les entreprises. Lorsque les témoins qui les ont recueillies ou conservées ont disparu et que quelques décennies se sont écoulées, peu de personnes connaissent encore les raisons de leur présence et de leur conservation, et plus rares encore sont sans doute celles qui peuvent les interpréter. Le risque de leur destruction devient alors très important.
40Il n’en est heureusement pas de même pour les documents matériels conservés dans les dépôts d’archives, et pour les documents immatériels, bien qu’issus de photographies, de courriers, de plans et de dossiers en papier, auxquels les sites internet permettent d’accéder. En effet, les uns sont entreposés dans des conditions qui permettent leur conservation et leur consultation, cependant que les autres sont mis en ligne dans le but de promouvoir leur connaissance et leur utilisation. Par ailleurs, ceux qui les cherchent savent les trouver cependant que la consultation qu’ils en font est le plus souvent parfaitement motivée. Ce sont donc des marqueurs pérennes même s’ils sont invisibles a priori et souvent immatériels. Ceci constitue une marque de la présence de plus en plus grande des nouveaux outils dans nos recherches et d’une autre manière de travailler.
Notes de bas de page
1 Olivier Pottier, Les bases américaines en France 1950-1967, Paris, L’Harmattan, 2003, 376 p.
2 Le 6 janvier 1966, le journal Le Lorrain, de Metz, annonce : « Conséquences de la réorganisation des bases US de notre région, Nancy, Verdun, Trois-Fontaines, 1200 licenciements ».
3 Voir la communication de Jean-Marie Simon dans le présent ouvrage.
4 Fabrice Loubette, Les forces aériennes de l’OTAN en Lorraine 1952-1967, Metz, Éditions Serpenoise, 2008, 247 p., ici p. 177.
5 La question des publications n’est pas abordée dans ce travail.
6 O. Pottier, op. cit.
7 Paris, L’Harmattan, 2008, 276 p.
8 Il existe également des travaux menés par des géographes, dans le cadre d’études sur la reconversion des espaces militaires, comme les bases aériennes. Par exemple, Colette Grandmontagne, Les anciennes bases de l’OTAN en Lorraine : quelles réutilisations ?, Bulletin de l’Association des Géographes Français, 2010-3, p. 408-419.
9 Pierre Denis, La garnison de Metz 1944-1976, Metz, Éditions Serpenoise, 2002, p. 150-154 et p. 238.
10 F. Loubette, op. cit.
11 Philippe Mauffrey, Phalsbourg Air Base. Histoire de la base de Phalsbourg. Période américaine 1953-1967, Drülingen, Imprimerie Scheuer, 1990, 133 p.
12 Gérard Bize (dir.), Base aérienne de Toul-Rosières. Du Zénith au Nadir, APRAA 07/510, sans lieu et sans date, 168 p. et nombreuses annexes, passim.
13 Olivier Bertrand et Patrick Pallot (dir.), Metz la sentinelle. Histoire de la base aérienne 128 « Lieutenant-colonel Jean Dagnaux », Toulouse, Privat, 2012, 143 p., passim.
14 Roger Petitpierre, Claude Petitpierre et Jacky Rusnov (dir.), collection « À la une », Chaumont, Éditions IPPAC, 2015, 223 p. Signalons également la sortie du premier tome d’une tétralogie : Les Américains en France. La Communication Zone, 1950-1967, Pierre-Alain Antoine, Pierre Labrude, Fabrice Loubette, tome 1, Haroué, Gérard Louis, 2017, 191 p.
15 Jerome J. McAuliffe, San Diego (CA, USA), Milspec Press, 2005, 464 p.
16 Michaël Séramour, Hayange, Jean-Pierre Gyss éditeur, 2006, passim.
17 Les sites internet cités ont été consultés en mai 2016.
18 www.catkillers.org/97Engr/
19 myamericanspirit.blogspot.com.
20 www.usarmygermany.com/
21 Aéromusée Pilâtre de Rozier : www.pilatre-de-rozier.com/montgolfieres/aeromusee/
22 Association Aero Marguerite : https://If5422.files.wordpress.com/2014/06/aero-marguerite-actu.pdf.
23 Association Traditions meusiennes : traditions-meusiennes.jimd.com/. Le site présente des photographies d’installations militaires américaines de l’époque.
24 Chaumont-us-memory.com/
Auteurs
-
Pierre Labrude
Professeur honoraire des universités – Membre associé du CRULH, Université de Lorraine
-
Pierre-Alain Antoine
Colonel (h) de l’armée de l’air, historien indépendant
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2018
Argumenter en guerre
Discours de guerre, sur la guerre et dans la guerre de l'Antiquité à nos jours
Emmanuelle Cronier et Benjamin Deruelle (éd.)
2019
L’Europe d’une guerre à l’autre : 1914-1945
Alice-Catherine Carls et Stephen D. Carls (dir.) Alice-Catherine Carls (trad.)
2020
Reconstruction(s) 1918-…
Les Ardennes après l’occupation allemande
Nicolas Charles et Stéphane Tison (dir.)
2022
Femmes en guerre
De l’époque médiévale à nos jours
Nicolas Handfield, Julie Le Gac et Chloé Poitras-Raymond (dir.)
2022
Les Survivants
Les anciens combattants belges dans l’entre-deux-guerres
Martin Schoups et Antoon Vrints Lucas Bernaerts (trad.)
2022
Cessez-le-feu, cesser les combats ?
De l’époque moderne à nos jours
Claire Miot, Thomas Vaisset et Paul Vo-Ha (dir.)
2022
Les marqueurs mémoriels de la guerre et de l’armée
La construction d’un espace du souvenir dans l’Est de la France
Laurent Jalabert et Jean-Noël Grandhomme (dir.)
2019
Marcher au pas et trébucher
Masculinités allemandes à l’épreuve du nazisme et de la guerre
Patrick Farges et Elissa Mailänder (dir.)
2022
