La place de 1re Armée française dans l’espace mémoriel colmarien
p. 145-156
Texte intégral
1La 1re Armée française commandée par le général de Lattre de Tassigny est la dernière armée française victorieuse depuis 1918. Créée fin 1943, elle est engagée pour la première fois sur l’île d’Elbe en juin 1944, avant de débarquer en Provence le 15 août. Elle est confrontée à de très durs combats dans les Vosges et surtout en Alsace. Au début de l’année 1945 l’Armée de Lattre défend Strasbourg, s’empare de Colmar le 2 février et liquide la poche du même nom une semaine plus tard. En mars 1945 elle rentre en Allemagne et poursuit son épopée jusqu’en Autriche.
2Dans le schéma du « roman national » apparu sous la IIIe République mettant en scène un passé imaginé par une succession des grands événements et des grands personnages, l’armée, la bataille sont des sujets de cristallisation des discours glorificateurs. Dans ce cadre, après la Seconde Guerre mondiale et le traumatisme de 1940 il y aurait dû y avoir un déferlement de discours glorificateurs et de commémorations autour de la 1re Armée. Seule l’Alsace – et en particulier le département du Haut-Rhin – a voué dès la Libération, une reconnaissance sincère et enthousiaste à la 1re Armée française. Elle s’est matérialisée, en particulier, par la constitution de deux lieux de mémoire à Colmar et dans ses alentours1.
3La nécropole nationale de Sigolsheim qui se trouve à environ 12 kilomètres de Colmar est le premier de ces lieux de mémoire faisant référence à la 1re Armée et aux difficiles combats du début de l’année 1945. Inaugurée en 1965, elle a été portée par l’État et par les vétérans organisés au sein de l’association Rhin et Danube, aujourd’hui disparue. Signe de la vitalité mémorielle de la nécropole, elle connut par la suite un nouvel aménagement en l’honneur des troupes américaines qui combattirent sous le commandement de de Lattre. La nécropole nationale de Sigolsheim est encore un lieu de mémoire actif en raison « du tourisme de mémoire » qui ne cesse de se développer depuis peu.
4À Colmar, la municipalité a décidé en 1964 de réaliser un site en l’honneur de la 1re Armée française et du maréchal de Lattre de Tassigny. Situé en pleine ville, dans le square Szendeffy, à proximité de l’avenue de Lattre de Tassigny, il est composé d’un bassin, de bas-reliefs en plomb, de stèles qui, dans la plus pure tradition « du roman national » rappellent l’épopée de l’Armée de Lattre en surreprésentant des référents régionaux. Si ce site est encore utilisé lors de cérémonies commémoratives comme ce fut le cas lors de la venue du président de la République Nicolas Sarkozy à Colmar le 8 mai 2010, il ne bénéficie pas pour autant d’un engouement marqué au quotidien.
5Parallèlement, l’association Rhin et Danube avait doté son siège social parisien de toiles évoquant les hauts faits de l’Armée de Lattre, exaltant à leur tour les épisodes alsaciens. Ces référents mémoriels, à la différence des précédents, ont connu un oubli pratiquement total en raison de la disparition de l’association.
6Nous nous proposons d’étudier ces trois lieux en envisageant la façon dont ils ont été ancrés dans la mémoire locale, régionale, nationale voire transnationale. L’examen des différents commanditaires permettra d’appréhender les messages qu’ils désiraient renvoyer, à un moment précis, auprès de l’opinion publique. La gradation intervenue dans la difficulté à « durer » dans la fonction d’entretien mémoriel nous permettra de nous interroger sur les dynamiques à l’œuvre, dans le temps, en matière de rapport au passé exalté.
La nécropole nationale de Sigolsheim
7Les nécropoles participent à la diffusion d’une mémoire et l’État essaie de les valoriser. Il y en a 265 en France qui rassemblent 740 000 corps, dont 88 % sont des soldats de la Première Guerre mondiale2. Dans ces conditions, les nécropoles nationales qui accueillent des morts de la 1re Armée française sont des lieux de mémoire d’autant plus rares. Celle de Sigolsheim est consacrée à la 1re Armée française et répondait au vœu du général de Lattre de rassembler au même endroit les dépouilles de ses soldats. 1 589 hommes qui perdirent la vie en Alsace furent exhumés et rassemblés dans ce lieu. Cette nécropole nationale de plus de 33 000 m2 est située à quelques kilomètres de Colmar sur une colline entourée de vignes, avec une vue imprenable sur la plaine d’Alsace. Le paysage est majestueux et il incite au recueillement.
8L’État et l’association Rhin et Danube se mirent d’accord, en 1962, pour sa création après une longue gestation. C’est madame de Lattre, soutenue par l’association Rhin et Danube, qui proposa « un emplacement situé à 8 kms environ au Nord-Ouest de Colmar, sur le territoire de la Commune de SIGOLSHEIM »3. La nécropole a été aménagée sur « la partie supérieure d’un coteau dénommé MAMBURG […]. [Il] a été le théâtre de combats particulièrement violents qui lui ont valu depuis l’appellation de BLUTBERG (mont du sang) »4. Le ministère des anciens combattants et victimes de guerre finança le projet à hauteur de 2 millions 300 000 francs5.
Fig. 1 : La nécropole nationale de Sigolsheim6.

9La nécropole fut inaugurée en 1965 par les autorités publiques après bien des vicissitudes (report de l’achat des terrains, choix des matériaux contesté par Rhin et Danube…), en présence des vétérans de l’Armée de Lattre. Trente ans plus tard, l’association réussit à édifier un monument en contrebas de la nécropole en l’honneur des soldats américains tombés en Alsace et qui combattirent au sein de la 1re Armée au moment de la bataille de Colmar. Une plateforme intermédiaire recense quelques informations austères sur la bataille de Colmar et la nécropole. Cela n’a rien d’original, car chaque nécropole est pourvue d’un panneau, rappelant, grâce à des textes, des cartes, des photographies, la raison de la présence des sépultures.
10Une imposante épitaphe dédiée aux troupes qui donnèrent leur vie au début de 1945 est gravée sur un long bloc de pierre : « Sur ces pentes des Vosges, dans cette plaine d’Alsace, par haute neige et vingt degrés sous zéro, des soldats de France, d’Afrique et des États-Unis d’Amérique, amalgamés dans la Première Armée française, sous les ordres du général de Lattre de Tassigny, forcèrent la victoire dans les luttes acharnées de la bataille de Colmar, 20 janvier-2 février 1945 ». Un escalier monumental conduit jusqu’à une esplanade où on aperçoit le drapeau français, comme dans tout site similaire. De part et d’autre du plan incliné se trouvent les tombes des soldats français, entourées de gazon.
11Les stèles blanches représentent la diversité religieuse (croix chrétienne, étoile de David, étoile et croissant de lune). Les origines militaires sont indiquées sous le nom, régiment Franche-Comté, 2e R.S.A.R., 1e R.P.G., 6e R.T.M., 3e bataillon du génie, F.F.I., Goum marocain… Cette nécropole représente une sorte de résumé de la composition et de l’action de l’Armée de Lattre, même si l’aspect pédagogique laisse quelque peu à désirer. Quant à sa fréquentation, ce qui serait un signe de la vitalité de la mémoire de la 1re Armée française, nous n’avons rien trouvé à ce sujet. Toutefois des commémorations sont régulièrement organisées à Sigolsheim comme ce fut le cas le 8 mai 20157. La cérémonie eut lieu en l’honneur de deux aviateurs et présidée par le commandant de la base aérienne de Nancy.
12Dans le cadre « du tourisme de mémoire » qui ne cesse de se développer depuis peu, cette nécropole participe à la diffusion de la mémoire de la 1re Armée. Elle est référencée sur le site Chemins de Mémoire8, par plusieurs sites Internet, par les différents offices du tourisme de la région. Elle est ancrée dans la mémoire locale, régionale, nationale et transnationale. En effet le public qui visite cette nécropole n’est plus composé d’anciens soldats venus en pèlerinage mais, comme nous avons pu le constater, de touristes français, américains, suisses. La présence de panneaux explicatifs, de documents pédagogiques est donc essentielle9. L’État, l’O.N.A.C.V.G. (l’office national des anciens combattants et victimes de guerre), ont la charge de réaliser les aménagements nécessaires pour permettre ce « tourisme de mémoire ». Sigolsheim est donc encore un marqueur mémoriel actif au début du xxie siècle.
13Néanmoins une limite importante est à noter. À la fin du film Indigènes de Rachid Bouchareb, le héros rescapé Abdelkader vient se recueillir sur la tombe de ses amis tombés sous le feu ennemi à Sigolsheim soixante ans après la fin de la guerre10. Une vue aérienne indique : « Alsace 60 ans plus tard ». Il n’y a aucune référence à la nécropole nationale ni à la 1re Armée. On a donc une véritable occultation mémorielle d’autant plus regrettable que le long métrage a connu beaucoup de succès.
Colmar et la 1re Armée
14À Colmar la municipalité a décidé en 1964 de réaliser un site en l’honneur de la 1re Armée française et du maréchal de Lattre de Tassigny, en raison du rôle qu’ils jouèrent dans la libération de la ville et du département. Le projet ne sera finalement réalisé qu’en 1973. Très classiquement un comité est créé, dont la présidence revient au préfet. C’est l’occasion pour l’État de s’engager dans ce projet, car il va mobiliser les bonnes volontés régionales pour trouver les financements. C’est madame la maréchale de Lattre qui sollicite le préfet du Haut-Rhin Maurice Picard pour qu’il prenne « la présidence du Comité de Patronage »11. Une association est fondée en mars 1964 dans le but de réaliser le monument commémoratif et de trouver des fonds. Les difficultés sont avant tout financières et le budget n’est toujours pas bouclé en 1969, et le maire de Colmar, qui est aussi vice-président du Conseil général, doit demander au « Ministre d’État chargé de la Défense nationale, […] Ministre d’État chargé des Affaires Culturelles et du Ministre des Anciens Combattants et Victimes de Guerre, […] une participation financière de l’État »12. L’association Rhin et Danube est prête à s’investir dans l’entreprise en raison de son coût et se voit associée comme maitre d’œuvre à partir de 197213. Le projet s’accélère alors, car le nouveau préfet, Yves-Bertrand Burgalat, est un ancien de la 1re Armée française. En novembre 1972, il ne dispose que « d’un crédit de 475 000 francs, soit un peu moins de la moitié de la somme nécessaire à la réalisation du projet »14. Il n’hésite pas à demander une rallonge budgétaire au maire de Colmar15. Il multiplie les demandes de subventions auprès d’autres communes qui furent libérées par la 1re Armée française. Les réponses sont variables ; certaines comme Aix-en-Provence estiment qu’elles ont suffisamment honoré la mémoire de de Lattre et de son armée en apposant des plaques16. Chambéry ne veut rien accorder car la municipalité « s’est posé une règle absolue, celle de ne jamais intervenir pour des manifestations ou des témoignages se situant hors des limites de la commune »17. Delle, dans le territoire de Belfort, n’accorde qu’une subvention symbolique de 30 francs18. D’autres, comme Avignon, attribuent une enveloppe « de 1 000 F en faveur du Comité d’Érection »19. Mais c’est Lyon qui est la plus généreuse puisqu’elle octroie 10 000 francs au monument20. Le préfet du Haut-Rhin est obligé de solliciter les entreprises de la région comme les usines automobiles Peugeot de Mulhouse qui accordent, par l’intermédiaire de leur direction parisienne, 1 000 francs au projet21. De nombreux chefs d’entreprise alsaciens, parce qu’ils ont rencontré le général de Lattre ou servi sous ses ordres, participent d’autant plus volontiers au financement du monument. La société Manurhin de Mulhouse, spécialisée dans l’armement, verse 2 500 francs22. L’entreprise Meyer-Sansboeuf de Guebwiller alloue 750 francs, son directeur donne en son nom propre 100 francs car il faisait partie de la brigade Alsace-Lorraine. Il est aussi président ou vice-président de plusieurs associations régionales d’anciens combattants, dont Rhin et Danube, laquelle accorde 150 francs23. L’association Rhin et Danube lance aussi un appel pour recueillir des dons24.
15Le financement de ce projet est riche d’enseignement : les refus, plus ou moins bien justifiés, manifestent les limites des usages mémoriels. Ils témoignent peut-être d’une perte de mémoire qui est la conséquence des activités limitées des sections locales de Rhin et Danube ? Les dons modestes comme ceux de Delle ou de la société Peugeot signifient que la mémoire de la 1re Armée est encore relativement présente car portée par les vétérans ou par les habitants voire les clients ? Les bienfaiteurs les plus généreux donnent une image de reconnaissance mémorielle. Ils adhèrent au projet de monument car des Rhin et Danube ou des anciens de l’Armée de Lattre se trouvent à la tête d’entreprises. Quant aux communes comme Lyon ou Avignon, leur philanthropie est sans doute le résultat de l’action des sections locales de Rhin et Danube, mais aussi d’une tradition de 1944, celle du parrainage.
16Les efforts du préfet, qui n’a pas ménagé sa peine, n’ont pas abouti. La municipalité de Colmar se doutait que le budget ne serait pas aussi élevé que prévu. Dès août 1972, elle avait étudié quatre devis, le plus élevé se montant à 950 840 francs et le meilleur marché à 489 940 francs25. Lors d’une réunion du comité pour l’érection du monument commémoratif, en octobre 1972, c’est une solution à 550 000 francs qui est choisie. Mais il faut que les autorités communales trouvent entre 250 000 et 300 000 francs supplémentaires pour d’autres aménagements26.
17Malgré ces péripéties financières, l’inauguration se déroule le 2 juin 1973. Le monument se trouve dans le square Szendeffy, qui se situe à proximité de l’avenue de Lattre de Tassigny. L’architecte et les sculpteurs, Sue (qui est aussi secrétaire général de Rhin et Danube), Ambroselli et Kaeppelin, ont réalisé un lieu de mémoire rappelant le rôle du général de Lattre et les victoires de la 1re Armée, de l’île d’Elbe jusqu’à Berlin. Un bassin constitue la partie centrale de ce site où, sur des murs en grès, des bas-reliefs en plomb évoquent l’amalgame, le maréchal de Lattre, les blasons des divisions ayant composé l’armée. Sur des stèles en grès ont été sculptées toutes les opérations menées par l’Armée de Lattre. Les artistes étaient d’autant plus aptes à réaliser ce monument qu’ils « avaient déjà servi et travaillé sous les ordres du Maréchal de Lattre »27. Comme nous le remarquons, les réseaux des vétérans de la 1re Armée sont à l’œuvre. Rhin et Danube les a d’autant plus sollicités que l’association a besoin de légitimer son message mémoriel qui doit apparaître comme la vérité historique.
18Les stèles du monument commémoratif de Colmar sont révélatrices d’une véritable pédagogie historique. Elles témoignent encore en 1973 de la volonté de Rhin et Danube d’insérer l’épopée de la 1re Armée dans le cadre du « roman national ». Elles se lisent du bas vers le haut et nous y retrouvons des symboles à plusieurs échelles ainsi qu’une épigraphie mémorielle. Mais il y a en même temps une survalorisation régionale du fait de la densité de la toponymie et des symboles alsaciens.
19Les premières pierres rappellent les victoires de l’Armée de Lattre sur l’île d’Elbe, le débarquement de Provence, la libération de Toulon, Marseille… jusqu’aux combats en Alsace.
Fig. 2 : Stèles de Colmar rappelant l’épopée de la 1re Armée en Alsace28.

Cliché auteur.
20Les armoiries de Mulhouse, une roue de moulin (au centre de la première image), évoquent la libération de la ville et l’arrivée sur le Rhin des soldats de la 1re Armée. L’iconographie, celle d’un chef de char qui brandit un étendard, sous-entend que ce sont les blindés de la 1re D. B. (1re division blindée) qui sont arrivés les premiers sur les bords du Rhin. L’épigraphie le souligne avec l’inscription « Premier au Rhin 19 novembre 1944 ». La cathédrale de Strasbourg a été représentée sur la pierre suivante avec la mention : « Strasbourg libéré par la 2e D. B. 23 novembre 1944 sauvé janvier 1945 ». À partir de ces deux stèles les artistes ont survalorisé les noms des villes et villages alsaciens. Ils ont voulu, par l’intermédiaire de cette densité de lieux, rappeler l’intensité des combats menés par la 1re Armée pour libérer cette région.
21Les deux stèles suivantes rappellent l’opération Nordwind et la progression des divisions SS, symbolisées par des Svastikas, sur la première. Il s’agit d’une carte simplifiée de la plaine d’Alsace, de Sélestat à Haguenau. Au centre se trouve un blason qui symbolise Strasbourg. Les opérations militaires sont surveillées par la sainte patronne de l’Alsace, Odile de Hohenbourg dont le monastère est situé au mont Saint-Odile au-dessus d’Obernai. Notons que l’artiste ne l’a représentée qu’avec une partie de ses attributs, sa robe et sa crosse d’abbesse29. La pierre suivante mentionne les étapes de la libération de l’Alsace de décembre 1944 à février 1945. En bas à gauche il y a une référence à la Première Guerre mondiale, « Thann 7 août 1914 », où le sculpteur rappelle que ce fut la première ville alsacienne libérée par l’armée française. La présence de la collégiale souligne l’importance de l’événement et le rattache à la Seconde Guerre mondiale. L’inscription « Masevaux 8 décembre 1944 » précise que la 1re Armée partie de cette ville a libéré Thann à cette date30. Les noms de tous les villages repris aux Allemands sur la route de Colmar (dont le blason se trouve sur la droite) sont indiqués sur la stèle.
22L’iconographie d'une autre pierre retrace les combats autour et dans Colmar. Les armoiries de la ville symbolisées par la masse d’armes et le clocher de la collégiale Saint-Martin soulignent l’arrivée de la 1re Armée dont les soldats ont été représentés au milieu de la stèle.
23Sur les stèles suivantes les artistes ont sculpté la fin de la guerre avec la campagne d’Allemagne. La dernière pierre permet d’évoquer la capitulation de l’Allemagne le 8 mai 1945 à Berlin où de Lattre représenta la France.
24Le monument de Colmar semble avoir eu peu d’impact mémoriel sur la majorité des Français même si la souscription a fait appel aux bonnes volontés sur tout le territoire national. Chaque année à l’occasion des fêtes de la Libération de Colmar, l’association Rhin et Danube organisait une cérémonie commémorative sur ce site. Depuis sa dissolution en 2005, cet espace du souvenir a été négligé. Même si le 8 mai 2010 le président de la République Nicolas Sarkozy s’est rendu au monument en l’honneur du maréchal de Lattre, ce site n’a pas connu de réactivation mémorielle.
25En 2015 il n’est pas référencé comme un lieu de mémoire par le ministère de la Défense. Bien qu’il y ait une suractivation mémorielle locale qui renvoie vers le national et le transnational il semble peu fréquenté. Nous n’avons pas constaté la présence de touristes et les rares colmariens qui se trouvaient dans le square ne s’intéressaient pas aux stèles. La mairie et l’office du tourisme n’ont pas pu nous donner une quelconque estimation de la fréquentation de cet espace du souvenir.
Le siège de Rhin et Danube à Paris et les épisodes alsaciens
26L’immeuble de Rhin et Danube situé rue Eugène Flachat dans le xviie arrondissement, occupé aujourd’hui par le Souvenir français, recense deux toiles de Gérard Ambroselli qui évoquent les épisodes alsaciens de la campagne de la 1re Armée.
27Gérard Ambroselli est à la fois peintre (sociétaire au Salon d’Automne) et graveur. En septembre 1939 il est mobilisé et gagne le quartier général de la 5e Armée où il rencontre le général de Lattre de Tassigny. Très attaché à celui-ci, il le rejoint en Afrique du Nord en 1943 où il est incorporé dans la 5e D.B. Il débarque en Provence, remonte la vallée du Rhône, participe à la libération de l’Alsace, plus particulièrement de Colmar, et finit la guerre en Allemagne31. Après la guerre, Gérard Ambroselli s’engage auprès de l’association Rhin et Danube. Est-il membre, salarié de l’association ou les deux à la fois ? Il joue un rôle essentiel dans la tentative d’héroïsation du général de Lattre dans le cadre du « roman national ». De 1946 à 1948 il peint des fresques au siège de l’association et exécute des toiles pour celle-ci en 1949 et 1950.
28La Danse de l’Alsacienne et du soldat est une peinture typique des salles de corps de garde. Elle témoigne de la libération de l’Alsace par la 1re Armée dont le blason Rhin et Danube est identifiable au premier plan au-dessus des danseurs. La peinture est le symbole de la communion entre les troupes de de Lattre et l’Alsace. La virilité respectueuse du guerrier est aussi mise en avant. Il danse avec une Alsacienne, une bouteille de vin de Colmar à la main (identifiable grâce aux armes de la ville qui se trouvent sur l’étiquette), sans jamais commettre d’excès. Cette jeune fille est une allégorie de l’Alsace avec laquelle la 1re Armée et donc Rhin et Danube après 1945, entretiennent des liens étroits. Au second plan on distingue une colline surmontée de trois tours : il s’agit des châteaux du Girsberg, de Haut-Ribeaupierre et de Saint-Ulrich qui se situent à Ribeauvillé. Dans cette petite ville se trouvait le quartier général de la 3e D.I.U.S. duquel le général de Lattre dirigeait les opérations sur Colmar32. La représentation rappelle donc ici de nouveau les combats qui ont eu lieu en janvier et février 1945.
29La Libération de Colmar est une gouache qui présente l’arrivée du général de Lattre dans la préfecture haute-alsacienne. À la tête de ses hommes, dont certains se trouvent dans un char du nom d’Austerlitz (allusion récurrente depuis 1944 à l’épopée napoléonienne), il salue les autorités publiques ainsi que les Colmariens représentés en habits traditionnels. Comme souvent sur les images de propagande publiées durant la guerre, le commandant de la 1re Armée est campé dans son uniforme de parade, s’appuyant sur sa canne et saluant d’une main gantée.
30Le maire, monsieur Richard, reconnaissable à sa ceinture tricolore, attend le général de Lattre les bras ouverts. À la gauche du premier magistrat de Colmar, le préfet du Haut-Rhin, monsieur Fonlupt Esparaber, soulève son chapeau en signe de bienvenue. Derrière monsieur Richard on aperçoit une autre personnalité incontournable de cette région : Paul-Jacques Kalb, dit Jacques d’Alsace (résistant et futur conseiller de la république puis sénateur)33. Les rues sont pavoisées de drapeaux français et une habitante qui se trouve au second plan à gauche sur un oriel agite un étendard sur lequel on distingue « Vive la France 1870 », en référence à la guerre contre la Prusse. L’artiste suggère une réactivation mémorielle dans un processus de jeu de mémoire où il fusionne le passé, 1870 et le présent, 1945. L’artère que Gérard Ambroselli a peinte est typique de la préfecture du Haut-Rhin. Il s’agit peut-être de la rue des Marchands qui est bordée de maisons traditionnelles dont la plus connue est la maison Pfister. La libération de Colmar, telle une imagerie référentielle, représente l’entrée solennelle de de Lattre comme un général de l’Ancien Régime voire un souverain victorieux. Derrière lui on identifie son état-major : Monsabert de profil, Béthouart de face, de Hesdin de face avec un calot noir surmonté de trois étoiles, Sudre de profil coiffé d’un casque, Garbay à gauche… Officier de moindre rang, le colonel Salan se trouve représenté derrière l’Alsacienne la plus à droite. Les résistants sont également visibles, comme André Malraux (derrière l’Alsacienne la plus à droite, avec un béret). Les généraux américains sont figurés en retrait : O’Daniel, Milburn et Dahlquist sont reconnaissables grâce à leurs casques américains U.S. M1. L’artiste a aussi peint la référence culturelle colmarienne et alsacienne incontournable de cette période : Hansi, avec son couvre-chef et sa canne (entre de Lattre et la première alsacienne).
31Les œuvres de Gérard Ambroselli créées pour Rhin et Danube ont une logique iconographique puisque l’on retrouve des emblèmes de l’Alsace : les châteaux de Ribeauvillé, les costumes des Alsaciennes, les maisons traditionnelles de Colmar. Les références historiques sont omniprésentes. Gérard Ambroselli a certes connu un certain succès, mais ses œuvres évoquant la 1re Armée ou le général de Lattre ne semblent pas avoir été diffusées au-delà d’un cercle restreint, celui des Rhin et Danube. Par exemple, si nous réalisons une rapide prospection sur Google en cherchant « Gérard Ambroselli, peintre » nous n’obtenons que 1 740 résultats (au 21 février 2015). Par conséquent ce créateur de mémoire n’a pas eu un rôle déterminant auprès de l’opinion publique. D’un point de vue mémoriel, les récits en images sur la 1re Armée ou sur le général de Lattre n’ont pas entraîné d’adhésion massive de la part de l’opinion publique d’autant plus que ses œuvres étaient situées au siège de Rhin et Danube.
32Colmar et sa région disposent de nombreux lieux de mémoire consacrés à la 1re Armée. Outre ceux évoqués on recense des chars, des plaques, des stèles… Si certains semblent être « illisibles » et « invisibles » pour une partie des Colmariens ce phénomène semble récent. Il est peut-être la conséquence de la disparition de l’association Rhin et Danube en 2005. Celle-ci organisait des cérémonies, avait un rôle pédagogique… Son siège parisien avec les toiles évoquées plus haut rappelait l’importance de la bataille d’Alsace aux dirigeants et aux membres de l’association. Néanmoins la nécropole de Sigolsheim dans le cadre « du tourisme de mémoire » semble être le porteur de la mémoire locale, nationale et transnationale de la 1re Armée.
Notes de bas de page
1 Jean-Arthur Noïque, « Images et mémoires de la 1re Armée française (1943-2015) », Thèse de doctorat en histoire, sous la direction de Jean-François Muracciole, université Paul-Valéry-Montpellier 3, 2015, 804 p. ; Mémoire et oubli de la 1re Armée Rhin et Danube, Paris, Les Indes savantes, à paraître printemps 2022.
2 Les Sépultures de guerre, Ministère de la Défense, SGA, Direction de la mémoire, du patrimoine et des archives, 2013, 4 p.
3 Projet, lettre du Ministre de la Reconstruction et du Logement. SHD Nécropole de Sigolsheim 2009 PA 130/15.
4 Proposition d’emplacement pour un cimetière militaire à implanter dans la région de : Colmar (SHD, Nécropole de Sigolsheim 2009 PA 130/15).
5 Ministère des Anciens Combattants et Victimes de Guerre, PV de la réunion relative à la création de la Nécropole Nationale de Sigolsheim, 3 mai 1962 (SHD, Nécropole de Sigolsheim 2009 PA 130/15).
6 Photographie prise par l’auteur en juillet 2011.
7 http://www.defense.gouv.fr/air/actus-air/ceremonie-a-la-memoire-du-commandant-marin-la-meslee.
8 http://www.cheminsdememoire.gouv.fr/fr/sigolsheim-0.
9 Daniel Fleury, « Plaques, stèles et monuments commémoratifs : l’État et la “mémoire de pierre” », Revue historique des armées, no 259, avril 2010, p. 55-66.
10 Rachid Bouchareb, Indigènes, Tessalit Productions, 2006.
11 Lettre de Madame de Lattre, le 5 février 1964, au préfet du Haut-Rhin (Archives du Haut-Rhin, 1479 W 7).
12 Lettre du maire de Colmar au préfet du Haut-Rhin, 29 décembre 1969 (AD 68, 1479 W 7).
13 Lettre du préfet du Haut-Rhin au maire de Colmar, 26 octobre 1972 (AD 68, 1479 W 7).
14 Note, érection d’un monument à la gloire du Maréchal de Lattre de Tassigny et de la 1re Armée française, novembre 1972 (AD 68, 1479 W 8).
15 Lettre du préfet du Haut-Rhin au maire de Colmar, 26 octobre 1972, op. cit.
16 Lettre du maire d’Aix-en-Provence au préfet du Haut-Rhin, 8 février 1973 (AD 68, 1479 W 10).
17 Lettre du maire-adjoint de Chambéry au préfet du Haut-Rhin, 7 décembre 1972 (AD 68, 1479 W 10).
18 Lettre en provenance de la mairie de Delle au préfet du Haut-Rhin, 23 mars 1973 (AD 68, 1479 W 10).
19 Lettre du maire d’Avignon au préfet du Haut-Rhin, 22 janvier 1973 (AD 68, 1479 W 10).
20 Lettre du maire de Lyon au préfet du Haut-Rhin, 22 février 1973 (AD 68, 1479 W 10).
21 Lettre de la direction générale des automobiles Peugeot au préfet du Haut-Rhin, 17 mai 1973 (AD 68, 1479 W 10).
22 Lettre de P. Spengler de la société Manurhin au préfet du Haut-Rhin, 29 mai 1973 (AD 68, 1479 W 10).
23 Lettre de Paul Meyer au préfet du Haut-Rhin, 9 mai 1973 (AD 68, 1479 W 10).
24 R. Baillif, « Appel du président de l’association », Rhin et Danube, no 247, mars 1973, p. 1.
25 Service des Espaces Verts, monument au maréchal de Lattre de Tassigny et à la première armée française Rhin et Danube, 28 août 1972 (AD 68, 1479 W 8).
26 Réunion du comité pour l’érection du monument à la gloire de la première armée française et de son chef le maréchal de Lattre de Tassigny, 12 octobre 1972 (AD 68, 1479 W 8).
27 « Mémorial de Colmar, 2 juin », Rhin et Danube, no 250, juin-juillet 1973, p. 1, p. 19-20.
28 Photographies prises par l’auteur en juillet 2011.
29 Gaston Duchet-Suchaux, Michel Pastoureau, La Bible et les saints. Guide iconographique, Paris, Flammarion, 1994, p 266-267.
30 Général de Lattre de Tassigny, Histoire de la Première Armée Française Rhin et Danube, Paris, Plon, 1949, p. 330-331.
31 Laurence Bertrand Dorléac, L’Art de la défaite, 1940-1944, Paris, Le Seuil, 1993, 488 p.
32 Général de Lattre de Tassigny, op. cit., p. 414-415 et p. 423.
33 http://www.senat.fr/senateur-4eme-republique/kalb_paul_jacques000737.html#1940-1958.
Auteur
-
Jean-Arthur Noïque
Docteur en Histoire, Université de Montpellier 3
Le texte seul est utilisable sous licence Licence OpenEdition Books. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.
Militaires en résistances en France et en Europe
Claire Miot, Guillaume Piketty et Thomas Vaisset (dir.)
2020
Guerres et paix civiles de l’Antiquité à nos jours
Les sociétés face à elles-mêmes
Olivia Carpi (dir.)
2018
Argumenter en guerre
Discours de guerre, sur la guerre et dans la guerre de l'Antiquité à nos jours
Emmanuelle Cronier et Benjamin Deruelle (éd.)
2019
L’Europe d’une guerre à l’autre : 1914-1945
Alice-Catherine Carls et Stephen D. Carls (dir.) Alice-Catherine Carls (trad.)
2020
Reconstruction(s) 1918-…
Les Ardennes après l’occupation allemande
Nicolas Charles et Stéphane Tison (dir.)
2022
Femmes en guerre
De l’époque médiévale à nos jours
Nicolas Handfield, Julie Le Gac et Chloé Poitras-Raymond (dir.)
2022
Les Survivants
Les anciens combattants belges dans l’entre-deux-guerres
Martin Schoups et Antoon Vrints Lucas Bernaerts (trad.)
2022
Cessez-le-feu, cesser les combats ?
De l’époque moderne à nos jours
Claire Miot, Thomas Vaisset et Paul Vo-Ha (dir.)
2022
Les marqueurs mémoriels de la guerre et de l’armée
La construction d’un espace du souvenir dans l’Est de la France
Laurent Jalabert et Jean-Noël Grandhomme (dir.)
2019
Marcher au pas et trébucher
Masculinités allemandes à l’épreuve du nazisme et de la guerre
Patrick Farges et Elissa Mailänder (dir.)
2022
