La « Revanche » dans la rue ? La guerre de 14-18 dans la nomenclature des voies de communication à Strasbourg
p. 121-144
Texte intégral
1Même si, dans Les Lieux de mémoire, Daniel Milo n’envisage pas de mener une étude de cas des noms de rues d’une ville1, il souligne la valeur patrimoniale de l’odonymie, tant les noms propres désignant une voie de communication sont révélateurs d’un héritage et de marqueurs mémoriels. À ces titres, le poids de l’histoire est particulièrement fort dans une ville comme Strasbourg, disputée entre France et Allemagne2. Strasbourg est aussi l’un des noms les plus utilisés en France, à Paris, à Nancy et dans bien d’autres villes, dans la seconde moitié du xixe siècle, le plus souvent après l’annexion de 18713. La ville est toutefois dépassée par Verdun, marqueur majeur de la guerre de 1914-1918, dont une rue porte le nom à Strasbourg aussi. La toponymie paraît inscrire la « Revanche » tant dans l’espace public, avec ses plaques de rue, que dans l’identité même des habitants, au moyen de leur adresse.
2Ces noms liés au conflit sont assez communs, remplaçant parfois ceux de la période précédente ; mais la particularité de Strasbourg est son appartenance, avant 1918, à l’espace allemand. Si les Strasbourgeois francophiles parlent de délivrance, la France évoque plutôt une restitution. Quelles logiques sont donc à l’œuvre après l’Armistice – nationales, locales, internationales ? Ces marqueurs sont-ils dotés un pouvoir d’évocation aux yeux des Strasbourgeois d’alors et perdurent-ils ?
3À la fin de la Grande Guerre une nouvelle toponymie est imprimée par les vainqueurs, mais sa marque n’est pas systématique. Elle apparaît complexe et en partie précaire, bien que pérenne4.
Une valse de noms après la guerre
4Après-guerre, la marque du vainqueur apparaît à travers ses acteurs ou ses hauts faits. En plein centre-ville avec la rue du 22 novembre, date de l’entrée, en 1918, des troupes de la 4e armée du général Gouraud, qui a d’ailleurs sa rue autour de la place de la République, aux côtés d’autres gloires militaires : les maréchaux Joffre, Foch, Pétain et le général de Castelnau. Plus au nord ce sont des hommes politiques, avec les boulevards Clemenceau, Poincaré et Wilson. Au nord-est on trouve tout un quartier des batailles : boulevard de la Marne, rues de Verdun, de Reims, de l’Argonne, d’Ypres, de l’Yser, d’Arras, de Lens et de Saint-Quentin. Ailleurs, la connotation est plus régionale avec la bataille de Metzeral ; ou plus large avec l’allée des Poilus, le boulevard de la Victoire et l’avenue de la Paix.
5Le changement de souveraineté fait aussi apparaître des noms liés à la guerre de 1870, ainsi ceux du défenseur de Strasbourg, le général Uhrich ; ou de Léon Gambetta, député protestataire du Bas-Rhin en 1871, qui voisinent avec ceux d’autres personnalités, régionales comme les écrivains Erckmann-Chatrian, le capitaine Fiegenschuh, de la coloniale (tué au Tchad en 1910), ou le Père de Foucauld ; mais aussi nationales comme Jean Jaurès ou Paul Déroulède. Le roman national convoque la Révolution et l’Empire (maréchal Lefebvre ou bataille d’Austerlitz), ainsi que l’Ancien Régime, quand l’Alsace a été rattachée à la France sous Louis XIV (Turenne ou Vauban), et même le Moyen-Age (Jeanne d’Arc). Enfin, le changement de souveraineté entraine la traduction des noms vernaculaires allemands en français. Quelle est donc la nature de ces marqueurs ?
Un marqueur de la « Revanche » ?
6Les noms de rues français entrent dans Strasbourg par une « valse des noms »5 qui inscrivent la « Revanche » dans l’espace public :
La Commission décida de donner aux rues qui sont le voisinage de cette place [de la République] des noms illustrés par la victoire de 1918, écrit le chanoine de la cathédrale Léon Ehrhard, l’un de ses membres : la rue Mœller fut appelée rue du Maréchal Joffre, la rue Manteuffel rue du Maréchal Foch, la Palaststrasse rue du Maréchal Pétain et la Poststrasse rue du Général Gouraud6.
7À la victoire est également associé l’un des symboles de la nation avec l’avenue de La Marseillaise à la place de la Hohenlohestrasse, nommée d’après un ancien Statthalter (gouverneur), figure emblématique d’un Reichsland désormais rejeté par les Alsaciens :
Un autre centre d’où partent plusieurs rues est l’ancien Schiltigheimer Platz [renommée] place de Bordeaux en souvenir, précise Ehrhard, de la protestation lue devant l’Assemblée nationale de Bordeaux le 1er mars 1871 et elle donna à la plupart des rues avoisinantes des noms de protestataires : le Schiltigheimer Ring devint le boulevard Gambetta, la Schiltigheimer Wallstrasse rue Ernest-Lauth, la Lütselsteiner Strasse rue Édouard-Teutsch, la Hönheimer Strasse rue Charles-Grad, l’Illring boulevard Paul-Déroulède.
8Enfin, le retour de l’Alsace à la France par la paix de Versailles est célébré entre la gare et la place de Bordeaux à travers les principaux signataires du traité :
C’est pourquoi l’ancien Kronenburgerring s’appelle actuellement boulevard du Président-Poincaré. Le Steinring […] fut appelé boulevard Clemenceau, pour illustrer un des principaux artisans de la victoire et le dernier survivant des signataires de la protestation de 1871.
9La volonté de revanche concerne aussi les échecs du début de la campagne, car Castelnau, contraint à la retraite en août 1914 à Morhange, était à la tête du groupe d’armées qui devait, le 14 novembre 1918, passer à l’offensive en direction de Metz et de Sarrebruck :
Les noms historiques, qui étaient en usage avant 1870, devaient être maintenus ; les noms qui rappelaient la domination allemande seraient remplacés par des noms chers à des citoyens français.
10Doit-on parler d’« épuration toponymique »7, quand, parallèlement, les nombreux immigrés allemands installés à Strasbourg sont expulsés en masse comme « indésirables » par des commissions de triage ? Les odonymes allemands remplacés étaient éminemment symboliques.
Une francisation « de bonne guerre » ou une marque de défiance ?
11Après 1870, Strasbourg est aussi pour les Allemands un symbole. L’unité est célébrée partout dans l’Empire par des Strassburgerstrasse, comme à Francfort, Hambourg ou Berlin-Pankow. À Strasbourg, les vainqueurs inscrivent leur souveraineté dans les noms des rues. Avant même le traité de Francfort, un arrêté municipal (du 20 avril 1871) crée un comité de révision, puis une Commission municipale est instituée en 18738. Tout en maintenant largement le système ancien, les Allemands déploient leur panthéon national autour du Kaiserplatz afin de donner une identité alt deutsche à la Neustadt, ville nouvelle postérieure à 1870. La jeune histoire du Reichsland et ses maîtres y sont associés (Manteuffel ou Möller Strassen)9. L’historien Rodolphe Reuss critique cette germanisation dans sa préface des Vieux noms et rues nouvelles de Strasbourg. Causeries biographiques du flâneur10.
12L’acte de débaptiser constitue donc une illustration de la guerre des mémoires. En 1918 la mythologie tricolore remplace l’allemande qui occupait le terrain depuis 1871. La plupart des rues débaptisées le sont certes simplement du fait de la traduction de noms communs, comme le montre notamment le fascicule 1870-1918. Strasbourg et banlieue. Première dénomination française et allemande des rues/Erste deutschlich-französische Straßenbennung, publié immédiatement après-guerre par le Nouveau Journal de Strasbourg. Dans la capitale du Reichsland, qui passe de 80 à 180 000 habitants au cours de la période, la poussée urbaine générale, qui exige de nouveaux toponymes à foison, est amplifiée par le projet politique de la Neustadt et ses bâtiments monumentaux de type wilhelmien centrés à partir de 1883 sur le Kaiserplatz, où domine le Palais impérial et la statue équestre de Guillaume Ier11.
13Beaucoup de Strasbourgeois ne comprenant pas les nouveaux noms, un effort de vulgarisation s’avère nécessaire par le biais d’une brochure : Zur erklärung der Strassennamen in der Neustadt Strassburgs, d’Otto Winckelmann (1903) ; qui a son pendant français : Les Noms des rues de la ville de Strasbourg, d’Ehrhard (1923). Ce dernier n’évoque pas Verdun, Foch ou Clemenceau. « Inutile de donner des détails biographiques des célébrités de premier ordre », explique-t-il, voulant davantage s’ancrer dans la mémoire locale, pour répondre, dit-il, au désir des « habitants de Strasbourg et [de] ceux qui s’intéressent à la l’histoire de la ville »12. On peut toutefois se demander si les noms de rues ne sont qu’un signe de la revanche prise sur l’Allemagne.
14La reconstitution d’un capital mémoriel français passe surtout par des références au xixe siècle, à la Révolution et à l’Ancien Régime, un temps long commun, antérieur à la coupure du Reichsland (qui a séduit des Alsaciens). Le quai Fustel de Coulanges, historien qui en 1870 a défini la conception française de la nation, illustre cette ancienneté du lien :
Il se peut que l’Alsace soit allemande par la race et par le langage, concède-t-il ; mais par la nationalité et le sentiment de la patrie elle est française. Et savez-vous ce qui l’a rendue française ? Ce n’est pas Louis XIV, c’est notre Révolution de 178913.
15Il est vrai qu’entre 1870 et 1918, le cœur de la cité reste la place Kléber, devenue Kleberplatz, que le Kaiserplatz ne parvient pas à détrôner. Aussi l’épuration est-elle vraiment avérée, tant du côté allemand que français ?
Une rotation au goût d’inachevé
16Sous le Reichsland l’effacement est lacunaire, la rotation des noms de rue apparaît « assez marginale »14. Des odonymes bien français connaissent une permanence étonnante : Kléber donc pour la Révolution, utilisé pourtant par la propagande française, aux côtés de Kellermann, le vainqueur de Valmy ; Broglieplatz, noblesse d’Ancien Régime ; ou Sebastopolerstrasse, référence à Napoléon III. Des odonymes sont même ajoutés. Provocation ou hommage libéral, avec la rue du maire Kuss (Küssstrasse, puis gasse), le maire de 1870-1871, symbole du refus de l’annexion ; ou avec le quai Pasteur (Louis-Pasteurstrasse, puis staden), le type même du scientifique français ? En 14-18, Vieux-Allemands et autorité militaire (Militär-Polizeimeister) peinent à faire débaptiser cette place Kléber ou l’Andrieuxstrasse, poète qui « en temps de guerre rappelle trop la culture française »15. En mars 1916, une Falkenhausen-Strasse honore le chef militaire, mais elle remplace la Mainzerstrasse (rue de Mayence) et non pas un toponyme français. De même pour la Lausannerstrasse (rue de Lausanne) devenue Rheinfelderstrasse (rue de Rheinfeld), débaptisée la même année après qu’un jeune Alsacien de la ville suisse, Marcel Hünziker, a descendu le drapeau allemand de la fenêtre du consul le jour de l’anniversaire de l’empereur16.
17Avec le retour de la France, la rue de Lausanne retrouve son nom. La francisation se réduit toutefois souvent à une simple traduction : Am Funfzehnerwörth devient la rue du Conseil des Quinze. En août 1919 de « vieux Strasbourgeois » francophiles s’offusquent de trouver « en parcourant notre bonne ville » encore beaucoup de dénominations allemandes. En revanche, la traduction en rue des Veaux de la Kalbgasse obtient leur assentiment17. Elle est pourtant erronée. De vieux patronymes sont confondus avec des noms communs : elle aurait dû s’appeler rue des Kalb ou rue Kalb car elle fait référence à une famille patricienne ; celle de l’Homme de Sel est, quant à elle, rétablie en rue Salzmann. Vers la gare la rue Baisers résulte d’une traduction hâtive et éphémère de la Küssgasse inspirée de l’anglais kiss. L’empreinte du changement de souveraineté paraît ainsi inégale.
Une marque éclectique
18Malgré le développement du tourisme de mémoire avec les guides Michelin ou Diamant, la toponymie ne fait pas émerger des lieux de mémoire du retour à la France. La rue du 22 novembre n’était pas sur le parcours officiel de l’entrée des troupes françaises en 1918, ni celle du général Gouraud ni l’allée des Poilus. Quant au quartier des batailles, il ne se dessine pas clairement. Les noms allemands sont d’abord maladroitement traduits (l’ancienne Falkenhausen-Strasse/Mainzer-Strasse, rue de l’Yser en 1919, est initialement dénommée rue Mainzer). De plus, le boulevard de la Marne, seul grand axe, n’est pas structurant, les rues de Verdun et de Reims étant séparées par un quartier des musiciens. De plus, celui des militaires n’y est pas associé : les vainqueurs, place de la République, trônent loin de leurs victoires.
19Cette dissociation apparaît pour d’autres marqueurs mémoriels comme l’avenue de La Marseillaise, située dans la Neustadt et non aux abords immédiats de la place Broglie, où le Chant de guerre de l’armée du Rhin a été entonné pour la première fois en 1792 par Rouget de l’Isle chez le maire de Dietrich, dont les quais sont également décalés. Une certaine unité apparaît seulement avec l’axe des boulevards Gambetta-Clemenceau-Poincaré-Wilson, croisé par l’avenue de la Paix qui débouche sur la place de Bordeaux. Sa genèse est cependant complexe. Une rue de la Paix remplace d’abord la Kaiser-Wilhelm-Strasse, finalement avenue de la Liberté, alors parallèle à une rue de la Victoire (Hohenlohe-Strasse), ensuite transformée en boulevard, déplacée vers l’Esplanade. Quant à l’axe Vosges–Forêt-Noire, le Dr Hüter, membre de la Commission, veut d’abord le rebaptiser avenues Gambetta et Clemenceau, avec au centre, « par amour de la symétrie », une place de la Libération, dénommée Délivrance, mais finalement restée place Brant (1458-1521), un humaniste alsacien18. Ainsi, les toponymes ne sont, assez souvent, adoptés qu’à tâtons.
Un sentiment de confusion
20Les choix de la Commission sont parfois déjugés par les administrés. Ainsi la rue Aubry-et-Rau, qui n’est alors bordée d’aucune maison, paraît ne rendre qu’un « hommage singulièrement amoindri » à ces juristes, aux yeux du doyen de la Faculté de droit19. Une habitante du boulevard-du-Président-Wilson trouve, pour sa part, que son adresse ne sonne pas assez « chic » :
Pourquoi décidez-vous de marquer « Boulevard du Président Wilson ». Pourquoi le « du » et pourquoi « Président » ? Il n’y a qu’un Wilson qui ait mérité de doter une rue à Strasbourg […]. « Boulevard Wilson » sonnerait très bien. Vous mettez bien « Boulevard Clémenceau » (sic), tout court20.
21D’autres administrés sont embarrassés. Ainsi ceux de la Ferkelmarktplatz devenue place du Marché-aux-cochons-de-lait :
Ferkelmarkt n’avait rien de trop choquant, écrivent ses habitants, mais maintenant en français… Dans nos lettres notre signature est toujours suivie de cochons de lait ce qui est très gênant et pourtant il y a quarante-huit ans que le marché aux cochons de lait n’existe plus.
22La Commission n’a toutefois pas la « délicatesse » de supprimer les cochons de lait, arguant de la popularité de la dénomination21.
23Le remplacement des plaques de rue est progressif et cela crée des confusions. À propos de la place Colbert, ancienne Herderplatz, une amie de la femme du maire Jacques Peirotes s’indigne : comme il « n’y a pas plaque » le courrier est renvoyé par le service de la poste ; mais c’est parce qu’elle a en réalité été aussitôt renommée place Golbéry (1786-1854), juriste et député22. Des entreprises sont désorientées : les établissements Mebs, situés boulevard du Président Wilson, « en train de faire une importante commande en imprimés »23, attendent longtemps la confirmation du nouveau nom du boulevard de Kronenbourg (anciennement Kronenburgerring) ; et en octobre 1919 la firme Michelin interroge encore la municipalité pour s’assurer des nouvelles adresses de ses clients24. En revanche, la fabrique parisienne d’enseignes émaillées Leconte saisit l’occasion de faire des affaires et propose dès décembre 1918 son catalogue de plaques aux odonymes prisés tels l’avenue du Maréchal Foch ou le boulevard Georges Clémenceau (sic)25.
24Des administrés ne s’habituent pas aux changements : ceux du quartier des Quinze demandent encore en 1927 la pose d’un grand panneau d’orientation à l’angle des rues d’Ypres et du Conseil des Quinze26. D’emblée le principe d’un maintien temporaire des anciennes plaques est pourtant arrêté, puis prolongé :
Je voudrais, pour l’orientation des Strasbourgeois de Strasbourg, souligne Thomas Seltz, membre de la Commission, rédacteur en chef du journal catholique l’Elsaesser, élu député en 1919, que les noms allemands soient maintenus à côté des noms français, provisoirement, même encore ces noms essentiellement germaniques27.
25Du point de vue éditorial, les plans bilingues français-anglais comme le Guide de Strasbourg avec Indicateur des rues et Plan d’orientation. Français. English (Imprimerie Müh, 1919) cèdent le pas aux français-allemand comme le Nouveau Guide de Strasbourg. Neuer Führer von Strassburg (Éditeur Charles Geiller, 1927). Le manque de cohérence s’explique d’abord par les modalités d’attribution.
Une marque de fabrique
26La Commission de dénomination, qui opère les premiers changements le 15 novembre 1918, est encore celle désignée par les Allemands. Sa composition change le 30 décembre, sous le premier maire français Léon Umbrich (1918-1919), mais d’anciens membres comme le pharmacien Hüter sont maintenus sous la présidence d’Hugo Haug, conseiller municipal, secrétaire général de la Chambre de commerce. La plupart de ses membres étant dialectophones – à l’image des habitants de Strasbourg –, ses travaux se font en allemand, les comptes rendus bilingues n’étant systématiques qu’à partir de 1925. Opérationnelle le 2 janvier 1919, elle suit un ordre du jour fixé par le maire. Ainsi, Peirotes (1919-1929) propose-t-il de créer la rue Fiegenschuh dans son faubourg natal, La Robertsau28. Mais des propositions affluent de toute part :
Les boches ont disparu ! s’exclame un habitant de la Schwabengasse (rue des Souabes) titulaire d’une carte d’identité A de réintégration de plein droit dans la nationalité française. Leurs souvenirs doivent les suivre ! Strasbourg est une ville française29.
27La rue devient rue des Zouaves. D’autres veulent voir honorer des figures régionales comme le docteur Koeberlé (1928-1915), médecin et archéologue, proposition à laquelle s’associe Pierre Bucher, fondateur du musée alsacien, célèbre engagé volontaire dans l’armée française en 191430 ; ou nationales comme Déroulède à la place de la Herderstrasse, demande qui se prévaut du soutien du chansonnier Botrel, interprète de La Paimpolaise31.
28Toutes les propositions ne sont pas retenues. Celle d’attribuer à la Hohenlohe-Strasse le nom de Pétain ou de Wilson est rejetée par la Commission, qui leur préfère La Marseillaise32. De même, si l’axe Forêt-Noire–Vosges n’honore finalement pas Gambetta et Clemenceau (« recasés » ailleurs), des personnalités majeures restent complètement absentes de la toponymie strasbourgeoise, comme les généraux Mangin et Hirschauer (car lorraines ?). Le projet de nommer la rue du Conseil-des-Quinze avenue Wetterlé ou Hansi reste aussi lettre morte33. En réalité, beaucoup de choix n’apparaissent pas si patriotiques. Les noms de rue à Strasbourg illustrent l’histoire complexe d’une ville de l’entre-deux.
Un combat de rues
29La toponymie strasbourgeoise diffère en effet de celles des autres grandes villes françaises. L’écrivain « communiste libertaire » Didier Daeninckx (né en 1949) s’en étonne d’ailleurs à propos de la rue du 22 novembre, au lieu de 11 novembre :
La plaque émaillée bleue comportait une grossière coquille historique […]. Une visite dans les archives […] me donna la surprenante solution : Strasbourg avait été libérée le 22 novembre 1918 mais pas de l’armée allemande ! Les troupes françaises avaient mis fin « à un soviet de soldats, d’ouvriers, de paysans », proclamé dès le 9 novembre34.
30Pourtant, en France, les fêtes de l’Armistice et de la Victoire sont souvent célébrées autour de la figure de Strasbourg – en particulier place de la Concorde à Paris – et par la suite par les cortèges commémoratifs comme le retour des régiments (à Nantes rue de Strasbourg pour les 51e et 251e régiments d’artillerie le 27 août 1919). Le 11 novembre est aussi la date retenue rétroactivement par le traité de Versailles pour le retour de l’Alsace-Lorraine à la France.
31C’est que la réintégration ne va pas de soi. Le président américain Wilson veut faire triompher le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes par plébiscite quand la IIIe République entend effacer la défaite de 1870 par une restitution automatique. Or, à Strasbourg, plusieurs pouvoirs sont en concurrence : les aspirations neutralistes d’un Comité exécutif émanant des soviets sont finalement contrôlées par les partisans du retour inconditionnel à la France autour de Peirotes, à la tête du conseil municipal depuis le 10 novembre.
32C’est Peirotes qui ordonne la première valse des noms de rues dès le 15 novembre :
Der Kaiser-Platz/Platz des Republik
die Wilhelm-Strasse/Freiheit-Strasse
die Friedrich-Strasse/ Frieden-Strasse
die Falkenhausen-Strasse […]/ Mainzer-Strasse35.
33L’arrivée rapide des troupes françaises est souhaitée et à cet effet un Comité central de réception est constitué par le collectionneur francophile Fritz Kieffer, qui prépare un parcours symbolique : entrée par la porte de Schirmeck (par là où était sorti le général Uhrich en 1870 lors de la capitulation), puis défilé sur la place Kléber jusqu’à la place de la République, où le général Gouraud [..] passerait la revue36. Quelques jours après cet événement, lors des visites présidentielles de Clemenceau et Poincaré, apothéose des fêtes tricolores, la toponymie est davantage patriotique. Le Temps évoque ainsi « À travers les rues de Strasbourg », le défilé militaire du 9 décembre :
Parade militaire sur la place de la République (ancienne Kaiserplatz). À droite, le palais impérial ; derrière, encadrant la perspective de Kaiser-Wilhelm-Strasse, désormais [provisoirement] rue de la Victoire, une tribune […] ; derrière la haie des troupes, tous les Alsaciens de Strasbourg37.
34Ainsi est accréditée l’idée d’un retour triomphal de la France. Les poilus se montrent impatients : « Pour le moment nous attendont pour défilée a Strasbourg, c’est bien notre tour a aller chez eux maintenant (sic) »38, écrit un artilleur du 86e d’artillerie, avec peut-être en tête la célèbre affiche de propagande d’Hansi pour le troisième emprunt de la Défense nationale (en novembre 1917). Plusieurs membres de la nouvelle Commission de dénomination sont eux-mêmes habités par cette image idéalisée, car « revenants », optants de 1872 ou leurs descendants, tels Georges Delahache, Anselme Laugel ou Christian Pfister. Ce dernier, professeur à la Sorbonne appelé à Strasbourg par Alexandre Millerand, commissaire général de la République en Alsace-Lorraine, est chargé d’approuver par décret en dernier ressort les nouvelles dénominations39.
35Or, les visiteurs nombreux à remplir rues et places strasbourgeoises sont parfois surpris par les parlers « bochisés ». À « l’éblouissement tricolore » succède une incompréhension, les retrouvailles ne seraient qu’une « fraternité imaginaire »40. Une toponymie francisée peut alors contribuer à dissiper le malaise naissant. C’est aussi l’occasion de polémiques : « Était-il indispensable de graver au coin des rues ce terme » trivial d’allée des Poilus, s’interroge Le Figaro, qui préfèrerait une rue des Soldats de la Grande Guerre, « ne fût-ce que pour apprendre à nos frères d’Alsace le français ! »41 Il apparaît aussi que l’erreur de la Kalbstrasse a été signalée d’emblée, un administré demandant « le respect des noms des anciennes familles strasbourgeoises »42. Mais la Commission, dont l’un des membres, Ehrard, habite dans cette fameuse rue jusqu’à sa mort en 1926, tergiverse puis estime, en 1924, le toponyme désormais entré en usage ; et peut-être sonnant mieux qu’une toute germanique rue des Kalb43 ? La toponymie reste donc marquée par les circonstances.
Une marque locale et régionale
36La place de la République, qui semble intégrer symboliquement Strasbourg à la IIIe République dès le 15 novembre 1918, peut illustrer un certain attentisme alsacien, car à cette date de quelle République s’agit-il ? Le drapeau rouge des soviets flotte sur la cathédrale, la nature exacte du futur régime n’est pas encore connue. La situation semble clarifiée avec l’entrée des soldats français le 22 et quand, devant l’enthousiasme populaire suscité par les visites présidentielles, Poincaré s’exclame place Broglie : « Le plébiscite est fait ! » Sur la place de la République le monument aux morts pour la Patrie qui succède à la statue de l’empereur ne rend cependant guère hommage aux Strasbourgeois, surtout tombés sous l’uniforme allemand, mais aux poilus. De plus, la Victoire qui y est célébrée avec éclat le 14 juillet 1919, le premier à Strasbourg, ainsi que sur son prolongement nord, désormais avenue de la Paix, en l’honneur du traité de Versailles, signé quelques jours plus tôt, efface-t-elle vraiment le passé ? Malgré sa nouvelle dénomination, l’ancien Kaiserplatz semble rester fidèle par son architecture à l’Allemagne44.
37La réintégration des Strasbourgeois par la toponymie est donc partielle et ils sont aussi attachés à un système honorifique local. En août 1919 un administré s’offusque qu’une rue salue toujours le « fidèle serviteur de la dynastie des Habsbourg Lazarus von Schwendi », qui s’illustra sous Charles-Quint et Maximilien II contre les Turcs et la France d’Henri II, et préfèrerait Gouraud, Hirschauer ou Mangin :
Nous avons un passé, lui rétorque Th. Seltz, c’est un fait auquel au moins deux grandes nations étaient intéressées. Ne soyons pas mesquins et chauvins pour notre passé : il y en a de toutes les couleurs ! Maintenons la rue Schwendi !45
38Des grands hommes du système honorifique national, installé sous la IIIe République, sont à l’inverse absents à Strasbourg, comme Michelet, Zola ou même Jules Ferry malgré son attachement à l’Alsace et à la « ligne bleue des Vosges »46. D’autres comme Gambetta ont une voie, mais très réduite par rapport au long boulevard Clemenceau : a-t-on voulu davantage honorer le « Père la Victoire » que des partisans du Recueillement ?
39Par ailleurs, le terme générique des voies est révélateur : boulevards pour les hommes politiques de la guerre de 14-18, tandis que les militaires n’ont que des rues. Tous sont cependant moins en vue que ceux de la Révolution et de l’Empire, c’est d’ailleurs place Kléber qu’ont lieu les deux cérémonies marquantes du retour de l’Alsace à la France. La toponymie rattache davantage à des marqueurs mémoriels plus anciens, car en 1918-1919 nul n’ignore la dualité des engagements depuis 187047. Pour 14-18, le terme avenue consacre en revanche la Liberté, sur l’axe de représentation (Repräsentationsachse) de la Neustadt, et la Paix, avec la perspective vers la cathédrale et la vieille ville (Sichtachse). L’histoire immédiate en est tenue à l’écart à l’exception de la rue du 22 novembre (mais sans l’occurrence 1918). L’axe de transit (Hauptverkehrsade) Vosges–Forêt-Noire reste plus neutre48, mais sa partie centrale est d’abord appelée rue des Alsaciens, significativement ?
Un certain malaise, alsacien
40La toponymie strasbourgeoise souligne en effet le caractère pluriel de l’Alsace. Une illustration en est l’affaire Castelnau, quand, en 1926, une campagne de presse est menée par François Oesinger, adjoint radical de Peirotes, pour faire débaptiser sa rue, à cause de son engagement dans la droite catholique – demande finalement rejetée par la Commission de dénomination des rues. En Oesinger, un « revenant » anticlérical et jacobin, sont concentrés les effets de la politique d’assimilation menée par le Cartel des gauches (la déclaration Herriot du 17 juin 1924 remettait en cause le statut particulier des cultes en Alsace-Lorraine), qui divise les Strasbourgeois et fait monter l’autonomisme (comme en témoigne le Manifeste du Heimatbund le 8 juin 1926)49.
41Le malaise alsacien apparaît déjà quand le Landespartei, parti autonomiste, formule le 23 mai 1923 la « demande d’apposition dans toutes les rues et places de la ville de plaques de rues conçues dans les deux langues ». Cette requête met des années à aboutir, à partir de 1925, plus systématiquement sous le maire Charles Hueber (1929-1935), autonomiste et communiste dissident, ancien du soviet de 191850. Ce souci d’une double culture évolue aussi vers un certain pacifisme : avec le nouveau monument aux morts de Strasbourg (1936), la figure du poilu est évacuée de la place de la République51. Cette tendance est cependant confrontée aux soubresauts de l’histoire.
Une marque indélébile ?
42Quelques modifications interviennent dans les années 1920-1930. Le boulevard de la Marne est amputé mais c’est pour créer un boulevard Leblois, famille strasbourgeoise dont sont issus l’avocat du capitaine Dreyfus et un général de 14-18. Des noms sont ajoutés comme la rue Pierre Bucher (mort en 1921) et la place Albert Ier (mort en 1934). Parallèlement, après les accords de Munich (1938) les avenues de la Paix et de la Liberté honorent Neville-Chamberlain et Daladier, dont on croit qu’ils ont préservé la paix en Europe, mais elles sont rebaptisées Hermann-Goering et Rudolf-Hess strassen dès 1940.
43La Débâcle rebat en effet les cartes, sans constituer un simple retour à 1918, même si les noms vernaculaires allemands sont rétablis. Dans le Strasbourg annexé de fait la place de la République devient le Bismarckplatz et non Kaiserplatz, la rue du 22 novembre la 19 Junistrasse, jour de l’entrée de la Wehrmacht. Le Führer tient le haut du pavé avec la Hitlerplatz (place Broglie), mais laisse la place Kléber à Karl Roos, figure autonomiste fusillée en 1940 par les Français. La guerre de 14-18 s’affiche avec la Ludendorffstrasse (rue Pétain), la Langemarckstrasse (rue d’Ypres) et le Heinrich-Scheüch-Staden (quai Fustel de Coulanges), en l’honneur du seul général allemand de 14-18 d’origine alsacienne. Le système honorifique nazi impose ainsi sa vision de l’histoire, nationale et régionale. Après cette période traumatisante, la transformation des mémoires est-elle pour autant terminée ?
Une mémoire toujours en construction
44Après la Seconde Guerre mondiale, les noms vernaculaires sont, comme en 1918, (re)traduits et les principaux odonymes de 1940 rétablis, à quelques exceptions près comme ceux de Chamberlain et de Daladier ou la rue Pétain, qui devient rue du Palais en 1945, puis en 1950 rue du général Frère (gouverneur militaire de Strasbourg, résistant assassiné au Struthof). Dans une logique de glorification de la France combattante, on trouve la rue de la Division-Leclerc (qui a libéré Strasbourg le 23 novembre 1944), de la 1re armée, du maréchal Juin et, après sa mort, l’avenue du Général De Gaulle (1970), mais aucune référence aux Malgré-Nous avant 1998 (et discrète : un ancien rond-point de la Gare-aux-Marchandises).
45La mémoire de la Première Guerre paraît s’étioler quand, avec la reconversion de l’emprise de la citadelle, l’allée des Poilus disparaît. Plus généralement, beaucoup de voies perdent avec leurs casernes leur allure militaire, comme, sur le boulevard de la Marne, l’ancien Proviantamt (manutention), même si à l’opposé une cité de la Marne est construite grâce aux dommages de guerre. Quelques noms liés à la guerre de 1914 sont ajoutés ponctuellement comme la rue Fritz Kieffer (1956) ou la place Albert Schweitzer (1965), bien que sujet allemand en 14-18, interné par les Français. Une guerre ne chasse pas l’autre, mais l’heure est à la construction européenne et au développement d’un système honorifique international52.
46Aujourd’hui les dénominations bilingues sont de retour, mais c’est le passé alsacien qui a pignon sur rue. L’odonyme originel de la rue des Veaux est précisé par la Commission de dénomination. Dans la Neustadt la plaque de la place de la République ressuscite la Kaiserplatz (en appui à la candidature à l’inscription au patrimoine mondial de l’Humanité, obtenue le 9 juillet 2017). Une notice explicative complète parfois la double dénomination, mais rien pour la rue du 22 novembre (Nejstross), l’explication sur la date n’apparaissant que rue Gouraud, inconnue de la plupart des Strasbourgeois. Clemenceau, Poincaré ou Foch n’ont, quant à eux, droit à aucune pédagogie, parce qu’encore connus de tous comme du temps d’Ehrhard ? On paraît toujours hésiter entre « mémoire et trous de mémoire »53. À part le Kaiserplatz, les odonymes politiques ne sont pas réactivés, seulement les courants : boulevard du Président Poincaré/Zawerner-Ring (boulevard de Saverne), mais avenue de la Paix/Friedesstross plutôt que Kaiser-Friedrich strasse. Dans le contexte d’un nouveau malaise lié à la fronde contre la réforme territoriale de 2014, la grande manifestation du 11 octobre place de Bordeaux apparaît, pour sa part, comme une référence à la protestation de 1871, mais cette allusion a-t-elle été comprise par tous ?
47Avec la fin de la guerre de 1914-1918, la rapidité des changements de rues donne l’impression d’une Revanche. Celle-ci est bien réelle quand on célèbre les « grands chefs » et leurs hauts faits ou, indirectement, quand on traduit les termes allemands, y compris parfois avec une mauvaise foi manifeste pour les noms propres. Le legs odonymique dépasse donc les seules références directes à la guerre car il s’agit d’un élément constitutif de la réappropriation de l’espace de la ville-frontière de Strasbourg. Il n’est cependant que partiel pour certaines voies puisque subsistent de nombreux noms à consonance germanique ; et il est en tous cas assez désordonné. D’une part parce que la valse des noms de rues s’est faite par vagues, sans cohérence géographique ou thématique et que, d’autre part, elle est marquée par le contexte, avec un véritable combat de rues lié aux changements de souveraineté successifs, où chaque régime veut marquer sa différence.
48Tout compte fait, malgré de nombreuses dénominations dont l’origine s’est effacée des esprits, cette valse des rues apparaît efficace puisqu’au moment du Centenaire de la guerre de 1914 l’homme de la rue à Strasbourg s’illusionne encore, dans la plupart des cas, sur le fait que son ancêtre était un poilu.
Illustrations
Figure 1 (a-d) : Strasbourg. Plan de la ville. a. Plan général / b. Place de la République et boulevards c. et d. Quartier Marne et Esplanade.

Gravure A. Dencède. Brochure publicitaire (collection particulière).
Figure 2 : Strasbourg – Rue du 22 novembre. Jour de l’entrée des troupes françaises en 1918.

« La Cigogne », Strasbourg (collection particulière).
Figure 3 : Strasbourg. Plaques de rues. La Marne (1914) et Verdun (1916), marqueurs mémoriels majeurs de la guerre pour les Français.

Cliché F. Grandhomme.
Figure 4 : Strasbourg. De la Kaiser-Friedrich-Strasse à la rue (puis avenue) de la Paix. Empereur Frédéric (1888), fils de Guillaume Ier et père de Guillaume II. Festivités du traité de Versailles et du 14 juillet 1919.

Felix Luib, Strassburg i. Els. et Edi. Ch. Bergeret, Strasbourg (collection particulière).
Figure 5 : 1870-1918. Strasbourg et banlieue. Dénominations françaises-Französische Benennung. Dénominations allemandes-Deutsche Benennung. (Supplément Nouveau Journal de Strasbourg, s.d).

Collection particulière.
Figure 6 : « Bons baisers de Strasbourg » lors des visites présidentielles du 9 décembre 1918. La rue Küss. Ancienne Küssgasse, aussi rue Kiss ou rue Baisers (Küss confondu avec kiss : un « baiser » en anglais), Jul. Manias & cie, Strasbourg.

Collection particulière.
Figure 7 : Une valse des noms de rues ? Entre nouveautés, traditions et traductions. Nouveau Plan de Strasbourg avec la nomenclature des rues dans les deux langues, Nancy-Paris-Strasbourg, Berger-Levrault, 1934, 15 p. + 1 plan.

Collection particulière.
Figure 8 : Boulevard de la Victoire. Deux adresses pour un même destinataire, la Française et l’Allemande. (Lettres du 12 février 1919 au 4, avenue (sic) de la Victoire et du 10 juillet 1919 au N° 4. Nikolausring.

Collection particulière.
Figure 9 : De la Kaiser-Wilhelm-Strasse à l’avenue de la Liberté. Place impériale (arrière-plan). Église de garnison Saint-Paul, réformée (à droite). Kaiser-Wilhelm-Strasse (1886) Freiheit-Strasse (15 décembre 1918) - avenue de la Liberté, mais usages de rue de la Victoire ou de rue de la Paix (1918-1919). Rue Edouard-Daladier (1938) puis avenue (1939). Rudolf-Hess-Strasse (1940).Bismarckstrasse (1941). Avenue de la Liberté (1945). Amputé de l’avenue Victor-Schoelcher (1984).

Source : Felix Luib, Strassburg i/E. (circulée en 1907) et Maison d’édition d’Art alsacien, Strasbourg (circulée 23 janvier 1919). Collection particulière.
Figure 10 : La révolution à Strasbourg. Double proclamation de la République, 10 novembre 1918. Discours de Jacques Peirotes sur le Kleberplatz, président de la commission municipale. Proclame la « République » alors que le soviet de Strasbourg proclame la « République des conseils ».

Jul. Manias & cie, Strassburg (collection particulière).
Figure 11 : Strasbourg (Alsace). Une Rue (Photo 1918). Un des défilés des fêtes tricolores de novembre-décembre 1918. La rue des Grandes-Arcades s’appelle encore An der Gewerbslauben, toponyme guère de circonstance et ignoré.

Marcel Delboy, Phototypie, Bordeaux (collection particulière).
Figure 12 : Du Kaiserplatz à la place de la République. 1er plan : socle du monument Guillaume Ier remplacé par un Fokker (prise de guerre) puis détruit. A droite, Monument aux morts (1919), remplacé en 1936 par celui de Drivier, érigé à un 3e emplacement : le cœur de la place. Ch. L. & Cie, Str. et réclame distribuée par « Magmod ».

Collection particulière.
Figure 13 : Strasbourg à l’heure nazie. Strassburg – Strasse des 19. Juni. Rue du 22 novembre (1918) rebaptisée pour célébrer le retour des troupes allemandes le 19 juin 1940.

Verlag Jul. Manias, Straßburg-Schiltigheim.
Figure 14 : Strasbourg. Plaque de rue dans la cité de la Marne. Rue de Saint-Quentin. Saint-Quentin cité martyre occupée du 25 août 1914 au 1er octobre 1918. Victoire du général Debenny le 8 août 1918, « jour de deuil de l’armée allemande ». Célèbre aussi par la guerre de 1870 et les luttes contre les Habsbourg sous l’Ancien Régime (bataille de Saint-Quentin, 1557, où s’illustre Schwendi).Crefelderstrasse (1913) – Rue Crefelder (1918) – Rue de Saint-Quentin (1919) – Krefelder-Strasse (1940) – Rue de Saint-Quentin (1945).

Cliché F. Grandhomme.
Figure 15 a, b, c, d : Strasbourg aujourd’hui. Guerre de 14 et dénominations bilingues français-alsacien : une mémoire apaisée ? Concordances évitées par l’emploi du dialecte plutôt que de l’allemand (ou l’affichage trilingue) et par des notices explicatives rares : Marseillaisestross / Hohenlohe-Strasse – Friedesstross / Kaiser-Friedrich-Strasse – Kaiserplatz en alsacien, comme en allemand… - Foch sans concordance plutôt que Manteuffelstrasse – Gouraud notice plutôt que Kaiser-Maximilianstrasse ou Poststrasse. Autres plaques à connotation neutre : Zabern / Saverne – Nikolaus / Nicolas.

Cliché F. Grandhomme.
Notes de bas de page
1 Daniel Milo, « Le Nom des rues », Pierre Nora (dir.), Les Lieux de mémoire, volume 3 : La Nation, Paris, Gallimard, 1984, p. 283-315.
2 « Comment se choisit [sic] les noms de rues à Strasbourg », Rue89 du 27 avril 2015, consulté le 20 mars 2016.
3 http://www.data.gouv.fr (consulté le 20 mars 2016).
4 Voir Maurice Moszberger, Paul-André Befort, Jean-Marie Holderbach et al., Dictionnaire des rues de Strasbourg, Barr, Le Verger, 2012.
5 Dominique Badariotti, « Les noms de rue en géographie. Plaidoyer pour une recherche sur les odonymes », Annales de Géographie, 2002, vol. 111, no 625, p. 285-302.
6 Léon Ehrard, Les Noms des rues de la ville de Strasbourg, Strasbourg, Istra, 1923, p. 6-7.
7 http://www.franceculture.fr/oeuvre-les-noms-des-rues-disent-la-ville-de-jean-claude-bouvier.html, consulté le 20 mars 2016.
8 AVES (Archives de la Ville et de l’Eurométropole de Strasbourg), 151 MW 78. Commission de dénomination des rues 1871-1911.
9 Sebastian Wemhoff, « Geschichtskultur in Grenzraum: Denkmäler und Straßennamen in Straßburg von 1871 bis 1945 », Burkhard Olschowsky, Geteilte Regionene – geteilte Geschichtskulturen?: Muster der Identitätsbildung im europäischen Vergleich: Regionen des östlichen Europas im 20. Jahrhundert, Munich, Oldenbourg, 2013, p. 405-406.
10 Strasbourg, Teurttel & Würtz, 1883.
11 Voir Marie Pottecher, Hervé Doucet et Olivier Haegel, La Neustadt de Strasbourg, un laboratoire urbain, 1871-1930, Lyon, Lieux Dits, 2017.
12 L. Ehrard, op. cit., p. 8, 53 et 62-63.
13 Numa Fustel de Coulanges, L’Alsace est-elle française ou allemande ? Réponse à M. Momsen, Professeur à Berlin, Paris, 27 octobre 1870.
14 D. Badariotti, op. cit., p 297.
15 AVES, 151 MW 80. Gouverneur militaire au maire, 26 novembre 1914 ; un professeur de la Kaiser-Wilhelm-Universität à la Municipalité, 9 septembre 1916.
16 Ibid., Eisenlohr à la Municipalité, 16 mai 1916.
17 Ibid., « Un groupe de vieux Strasbourgeois » à la Municipalité, 30 août 1919.
18 Ibid., Dr Hüter à la Municipalité, 17 janvier 1919 et 181 MW 159, PV de la Commission 1908-1939, 29 janvier 1919.
19 AVES, 151 MW 80, Doyen de la Faculté de droit à la Municipalité, 18 juin 1919.
20 Ibid., Mme G. Fuchs-Imlin à la Municipalité, 23 février 1919.
21 Ibid., Mme Faujat et des habitants à la Municipalité, 4 août 1919.
22 Ibid., Mme Dr Edgar Wisner à la Municipalité, 13 avril 1920.
23 Ibid., Robert Mebs à la Municipalité, 14 et 28 février 1919.
24 Ibid., Michelin & Cie à la Municipalité, 9 septembre et 17 octobre 1919.
25 Ibid., Fabrique Leconte à la Municipalité, 20 décembre 1918.
26 Ibid., 151 MW 81, Société de Sauvegarde des intérêts du quartier des Quinze à la Municipalité, 16 mai 1927.
27 Ibid., Ordre du jour de la séance du 20 octobre 1920.
28 Ibid., Décision de reconstitution de la Commission et Lettre à la Commission, 26 janvier 1919.
29 Ibid., Jean Jécko à la Municipalité, 30 décembre 1918.
30 Ibid., Reichard à la Municipalité, 15 janvier 1919.
31 Ibid., Mme Hirscher à la Municipalité, 8 et 9 janvier 1919.
32 Ibid., C.R. Masson à la Municipalité, 18 décembre 1918.
33 Ibid., Carl Daul à la Municipalité, 24 novembre 1918 et 8 janvier 1919.
34 Didier Daeninckx, « 11 novembre 1918 : le drapeau rouge flotte sur Strasbourg et l’Alsace proclame la République des Soviets », www.amnistia.net, Les enquêtes interdites, no 3, décembre 2000-février 2001, p. 90-94.
35 AVES, 151 MW 80, Arrêté du 15 novembre 1918.
36 Ibid., 503 FI 172. Proclamation du Comité central de réception.
37 Le Temps, 11 décembre 1918.
38 Collection particulière. Carte postale d’Arthur Crétel, stationné en Meurthe-et-Moselle, 26 novembre 1918.
39 AVES, 151 MW 80. Arrêté du 5 août 1919.
40 Bruno Cabanes, La Victoire endeuillée. La sortie de guerre des soldats français (1918-1920), Paris, Le Seuil, 2004, p. 97-180.
41 Le Figaro, 18 janvier 1919.
42 AVES, 151 MW 80, C. H. Goehrs à la Municipalité, 24 novembre 1918.
43 AVES, 151 MW 81, PV de la Commission du 23 novembre 1926.
44 S. Wemhoff, op. cit., p. 416.
45 AVES, 151 MW 80, Notes de Th. Seltz jointes à l’ordre du jour de la séance du 23 octobre 1920.
46 Gabrielle Petitdemange, « La Mémoire de la guerre dans une ville frontière, Strasbourg », Freddy Raphaël et Geneviève Herberich-Marx (dir.), Mémoire de pierre, Mémoire de papier. La mise en scène du passé en Alsace, Strasbourg, PUS, 2002, p. 33-53.
47 Ibid., p. 37-38 et 43.
48 Klaus Nohlen, Construire une capitale. Strasbourg impérial de 1870 à 1918, Paris, Publications de la Société savante d’Alsace, 1997, p. 43.
49 AVES, 151 MW 81-83, PV et coupures de presse 1925-1926. Au même moment, le préfet du Bas-Rhin interdit au maire de Sélestat Bronner de mettre à exécution un projet de retour aux anciens noms de rues, qui ferait disparaître ceux de Verdun, Poincaré, Foch ou Clemenceau (Dernières Nouvelles de Strasbourg, 30 juillet 1926).
50 Ibid., 151 MW 159, op. cit., séance du 23 mai 1923.
51 S. Wemhoff, op. cit., p. 404.
52 Il a été déjà amorcé bien auparavant, et n’a été mis que partiellement entre parenthèses, la Kantstrasse par exemple, supprimée en 1918, est rétablie dès 1920 en rue Kant.
53 Jean-Claude Bouvier, Jean-Marie Guillon (dir.), La Toponymie urbaine. Significations et enjeux, Acte du Colloque d’Aix-en-Provence, 11-12 décembre 1998, Paris, L’Harmattan, 2000, p. 63.
Auteur
-
Francis Grandhomme
Professeur agrégé de géographie – Docteur en histoire contemporaine, Université de Lorraine à Nancy (CRULH)
Le texte seul est utilisable sous licence Licence OpenEdition Books. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.
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