Le Petit garçon et les fantômes des soldats
p. 19-24
Texte intégral
1Le village s’appelle Hesse, en Lorraine mosellane, mais ce pourrait être n’importe quelle autre commune – ou peu s’en faut –, de cet « arc de Grande levée »1, qui va du Pas-de-Calais à la Savoie ; une grande région marquée par la présence des armées en temps de paix comme en temps de guerre « depuis toujours » jusqu’à nos jours, ou plutôt, presque jusqu’à nos jours. En effet, depuis les années 1990, depuis la grande rupture qu’ont constitué la suspension du service national et le passage à une armée de métier, l’emprise militaire sur les territoires se rétrécit d’année en année, pour n’atteindre plus, en bien des endroits, qu’un seuil résiduel. Châlons-en-Champagne constitue un exemple éloquent, et à bien des égards dramatique, de cette fin du « temps des casernes ».
2La disparition du soldat-citoyen – que ne pourra jamais remplacer, à elle seule, la « réserve citoyenne », induit aussi l’effacement du « coup d’œil » militaire. L’ancien conscrit identifiait facilement des « marqueurs » qui aujourd’hui sont invisibles pour le plus grand nombre, même lorsque l’on passe devant eux tous les jours. Si les cadres de l’armée active du début du xxie siècle redoutent un éventuel rétablissement du service national car tout un savoir-faire a été perdu – on ne « gère » pas un appelé comme un engagé volontaire –, c’est également un « savoir voir » qui a disparu, les jeunes générations n’étant plus en mesure de repérer et d’identifier les traces de la présence militaire passée dans les paysages, urbains comme ruraux.
3Le petit garçon, puis adolescent, de la ville, qui a passé toutes ses fins de semaine et une partie de ses vacances, jusqu’à l’âge de vingt ans, à Hesse, dans les années 1970-1980, chez ses grands-parents, agriculteurs – ou plutôt cultivateurs, comme l’on disait encore à cette époque-là –, se rend compte que les marqueurs mémoriels de l’armée et de la conflictualité étaient nombreux, répartis dans l’ensemble du village et dans ses environs, chaque époque ayant déposé son limon en strates successives.
4Comme un peu partout, non seulement en France de l’Est, mais aussi en Allemagne et en Europe centrale, les souvenirs les plus anciens remontaient à la guerre de Trente Ans. L’église abbatiale, puis paroissiale, de Hesse est actuellement tronquée, des bases de piliers, dans l’ancien cimetière, prouvent qu’elle a été bien plus grande autrefois. Selon la tradition locale, ce seraient les Suédois qui l’auraient partiellement détruite, une légende réduite à néant par un chercheur 350 ans après les traités de Westphalie : il s’agissait de manière beaucoup plus prosaïque d’un conflit entre l’abbé et les habitants. Personne ne voulait ni financer ni effectuer les travaux d’entretien nécessaires et un beau jour, vers 1694, une partie de l’église s’écroula !2 Voilà donc un premier marqueur militaire qui n’en est pas un.
5Le second « lieu de mémoire » lié à la guerre de Trente Ans ne l’est sans doute pas davantage. Il s’agit de la Noire Croix3, un calvaire en fer forgé scellé dans un socle de grès, érigé à la limite du ban de la commune et de celle de Nitting. Selon les uns, cette croix marquerait l’emplacement d’un village entièrement détruit par les Suédois, toujours eux, et jamais rebâti ; tandis que pour d’autres, elle indiquerait le lieu où a été creusée une fosse commune pour des villageois morts de la peste pendant cette même guerre de Trente Ans. Là encore la vérité semble plus banale, ce ne serait qu’une simple croix de chemin, qui n’est pas mentionnée avant la Révolution, et dont la version actuelle date de 1821. Ainsi que l’on pouvait s’y attendre, plus on avance à rebours dans le temps, plus les informations sont incertaines. Le phénomène « guerre » a cependant tellement marqué l’inconscient collectif depuis tant de siècles, que la mémoire populaire a tendance à lui attribuer tous les marqueurs dont le souvenir de l’origine a été perdu.
6Les campagnes des Alliés en 1814-1815 ont laissé elles aussi un souvenir difficile à vérifier : un payeur de l’armée russe aurait été attaqué et tué près de Hesse par des « brigands » vaguement francs-tireurs ; on montrait encore l’endroit du crime (ou de « l’acte patriotique », selon les points de vue).
7La commune n’a pas gardé la mémoire de la guerre de 1870, en dépit du siège tout proche de Phalsbourg, mais, en revanche, elle possédait de nombreux marqueurs mémoriels des deux guerres mondiales, qui l’avaient directement touchée.
8Hesse fut d’abord, le 20 août 1914, au centre des combats de la bataille de Sarrebourg4, distant de quatre kilomètres. En face de l’église, à côté du monument aux morts surmonté d’une statue de Jeanne d’Arc, la « bonne Lorraine », se trouvait jusqu’à sa destruction en 2017 au moment de la transformation de l’ancien cimetière en parc, la tombe collective de la dizaine de civils tués lors des bombardements. Les corps sont toujours là, mais la sépulture, alors en très mauvais état, n’a pas été restaurée. Dans l’église, des plaques, à droite du cœur, rappellent également le nom des morts de la Grande Guerre, dont l’un est décédé dans un camp de prisonniers le 11 novembre 1918.
9Le village a beaucoup souffert. Comme d’autres, la maison familiale de l’époque a été incendiée par les bombardements et elle a été reconstruite en un autre endroit grâce aux dommages de guerre, dans des matériaux bon marché qui ont mal supporté l’épreuve du temps. Et, marqueur macabre, un habitant bêchant son jardin trouva un jour, des décennies après la Grande Guerre, un squelette dans le carreau prévu pour les salades : l’un des nombreux disparus de l’une des plus sanglantes batailles des frontières, qui obligea la 1re armée française à battre en retraite. Dans le cimetière un autre mort repose en paix, Robert Hirtz, tombé en Russie en 1915, à l’âge de vingt-cinq ans, a été rejoint en 1975 par le corps de son épouse Berthe, décédée au terme de soixante ans de veuvage. Leur fils unique, qui n’a jamais connu son père, a été chanoine de la cathédrale de Metz.
10Ces combats ont également laissé une empreinte religieuse. C’est d’abord le calvaire de la route de Buhl : un Christ frappé de plein fouet par un obus, resté debout « miraculeusement », longtemps objet d’un culte de la part des civils et des soldats catholiques de la garnison de Sarrebourg, mais aujourd’hui peu mis en valeur, au bord de la route. C’est ensuite la chapelle Danober, élevée en face de la ferme du même nom par une famille qui l’avait promis à la Vierge si elle échappait à la mort. Il y a là un exemple de ces resurgissements dont parle Laurent Jalabert dans son introduction, puisque, délaissée pendant des décennies, à moitié en ruines, la chapelle a été restaurée au début des années 2000 et une messe annuelle y est de nouveau célébrée. Des deux généraux nés à Hesse, Paillet (1850-1922)5 et Venel (1864-1920)6, la commune ne garde en revanche absolument pas la mémoire : ni plaque sur leur maison natale (d’ailleurs non identifiée, si elle existe encore) ni nom de rue. Enfin, la relative proximité temporelle n’empêche pas l’existence de faux marqueurs. C’est ainsi que des trous dans le bois dit du Moulin, présentés comme des trous d’obus, sont en fait des restes d’une sablière.
11La Seconde Guerre mondiale a laissé des traces plus anecdotiques que la Première, mais encore très présentes trente ou trente-cinq ans plus tard. En 1940 les combats furent très violents pour la possession du pont sur le canal de la Marne au Rhin, à deux cents mètres de la maison familiale. L’oncle Marcel, alors âgé de onze ans, fut mis en joue par un soldat allemand parce qu’il regardait le « spectacle » par la fenêtre ; la balle passa juste au-dessus de lui. Un obus tomba dans la cuisine en faisant de gros dégâts, mais il n’explosa pas. Finalement, le pont sauta, en 1944. À la Libération il fut « provisoirement » replacé par pont américain Bailey7, qui resta en place jusque tard dans les années 1970. Pendant toute son enfance, le jeune garçon entendit ainsi la nuit, dans sa chambre, le bruit que faisaient les véhicules qui le traversaient.
12Ce pont était le vestige le plus spectaculaire de ce que les anciens appelaient la « dernière guerre », au sens de « dernière en date », car ils avaient connu aussi la Première. Dans la vie quotidienne on pouvait en remarquer beaucoup d’autres : la couverture dans laquelle dormaient les enfants n’était autre qu’un parachute américain teint en brun, où le sigle US était encore très visible. Les poules trouvaient leur ration de grains dans de vieux casques de GIs. Quand les enfants jouaient au fond du jardin ils déterraient des munitions de fusil et de mitrailleuse – certaines percutées, d’autres non –, des pièces de quelques Pfennig frappés de la croix gammée. Dans l’écurie une douille d’obus était posée sur un coin de fenêtre (celui de 1940 ?). Marqueur classique, le panier à champignon ou à myrtilles était un étui de masque à gaz de la défense passive (française ou allemande ?). Et lors de ses sorties en montagne vers Abreschviller, Saint-Quirin et le Donon, la famille observait les chevreuils à l’aide des jumelles d’un officier de la Wehrmacht ramassées dans les bois à l’automne de 1944 quand les Allemands avaient abandonné une grande partie de leur équipement lors de leur retraite. Dans plus d’une maison devaient encore être conservées des armes datant de cette époque. Moins courant, les enfants utilisaient comme « bateau » pour « naviguer » sur le ruisseau qui traverse le parc à vaches situé à côté de la ferme le réservoir auxiliaire qu’un avion britannique ou américain avait largué là en revenant d’une mission en Allemagne ; mais, il fut bientôt trop rouillé pour remplir sa fonction.
13Ainsi, les « marqueurs mémoriels » des conflits et du monde militaire sollicitaient encore, vers 1975-1980, l’œil qui savait les voir. Beaucoup ont disparu aujourd’hui, mais non pas tous. Et les réductions budgétaires en préparent de nouveaux. La fermeture du dépôt d’essence des armées situé entre Sarrebourg et Hesse, si elle intervient vraiment, en « fabriquera » un : les enfants de demain, comme le petit garçon d’hier, se demanderont – ou ne se demanderont pas, car l’intérêt est la première condition d’accès à la mémoire – quelle fut autrefois la fonction de ces infrastructures visibles au bord de la route.
Notes de bas de page
1 Voir Philippe Boulanger, La France devant la conscription. Géographie historique d’une institution républicaine 1914-1922, Paris, Economica, 2001. L’auteur montre que ce sont ces régions de frontière qui ont toujours payé le plus fort tribut à la conscription et à la guerre.
2 Francis Grandhomme, « L’Ancienne abbaye de Hesse au Pays de Sarrebourg », Dialogues transvosgiens, no 23, 2008, p. 41-56.
3 http://hesse-mairie.fr/Rencontre_avec_La_Noire_Croix.pdf.
4 Joseph Elmerich, Août 1914, la Bataille de Sarrebourg, Sarrebourg, Société d’histoire et d’archéologie de Lorraine, 2013.
5 Dossier SHD 10 Yd 1233.
6 Dossier SHD 12 Yd 149 ; Gustave Gobert, Un Bon Lorrain, un brave colonial, le général Venel, commandant de l’expédition de Thessalie, Mirecourt, 1920 ; Ibid., « Un Brave Lorrain, le général Venel », Le Pays lorrain et le Pays messin, 1926, p. 385-391 ; Jean-Noël Grandhomme, « Le Général Paul Venel (1864-1920) et le rôle de la France dans le rattachement du Monténégro au royaume des Serbes, Croates et Slovènes » in Mathieu Dubois et Renaud Meltz, De part et d’autre du Danube : l’Allemagne, l’Autriche et les Balkans de 1815 à nos jours. Mélanges en l’honneur du professeur Jean-Paul Bled, Paris, PUPS, 2015, p. 97-116.
7 Nicolas Aubin, « Le Bailey, un pont de génie », Guerres & Histoire, no 28, décembre 2015, p. 70-73 ; Brian Harpur, A Bridge to Victory: the Untold Story of the Bailey Bridge, Londres, HMSO, 1991.
Auteur
-
Jean-Noël Grandhomme
Professeur d’histoire contemporaine
Université de Lorraine – CRULH
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