Introduction
p. 9-18
Texte intégral
Les cicatrices ont le pouvoir étrange de nous rappeler que notre passé est réel1.
La mémoire des hommes est incertaine et le passé qui a été n’est pas très différent du passé qui n’a pas existé2.
1Ces deux citations d’un écrivain américain sont destinées à formuler une entrée en matière autour des questions de mémoire. La première nous rappelle le pouvoir de la trace comme élément déclencheur du souvenir3 et porteur de mémoire4. La seconde est destinée à montrer que, malgré l’existence de traces, la mémoire du passé est fluctuante, vague, douteuse, mensongère. On retrouve là les idées énoncées notamment par Paul Ricœur5, Tzvetan Todorov6, Pierre Nora7 et d’autres8. Acceptée ou non, cette mémoire – individuelle et collective – est constituée de ce qui nous a été légué (famille, école, environnement social, expérience) et de ce qui nous entoure et que nous sommes en mesure – ou non – de saisir. C’est là que l’idée de la trace, de marqueur, prend tout son sens comme facteur essentiel pour se saisir d’une histoire et pour construire/entretenir un souvenir et une mémoire. Nous sommes ici face à un déterminisme fortement anthropologique, lié à notre fonctionnement biologique, à l’exemple d’autres espèces animales. En effet, la mémoire doit également être envisagée sous son aspect biologique, lié au fonctionnement chimique du cerveau. Des expériences effectuées sur des oiseaux et leur mémoire, non pas celle du chant mais celle de la topographie, montrent que les corvidés (passereaux, geais, pies, corneilles, corbeaux…) sont à même de mémoriser une carte mentale des stocks de nourriture ; plus, ils peuvent aussi mémoriser les stocks les plus périssables9. Leur mémoire chimique leur permet ainsi d’avoir une mémoire topographique et aussi chronologique. Pourquoi parler de cela ? Pour souligner une évidence : nous aussi avons besoin de ces traces, de ces cartes mentales, de chronologie, de marqueurs temporels, de tout ce qui nous permet d’appréhender un passé, de vivre le présent et d’envisager un avenir. Ces traces et marqueurs nous permettent d’ancrer un passé dans le présent tout en favorisant la formulation d’un discours – si possible scientifique – à même de forger une mémoire, que l’on voudrait saine et apaisée afin d’en éviter les errements et les tensions.
2En parlant des « marqueurs mémoriels », il s’agit bien de questionner ce qui entretient, dans les paysages, le souvenir de la présence militaire dans une région de frontières, à travers les siècles, à un moment particulier pour la société française où la chose militaire est de plus en plus marginalisée, effet, entre autres, des nouvelles pratiques de guerre et de la professionnalisation des armées. L’essor de la notion de patrimoine militaire, de ces empreintes dans l’espace de la guerre et de l’armée, indique une dynamique scientifique et sociétale qui utilise les traces pour se remémorer un passé militaire du Grand Est10 et ailleurs11. Y est apparu notamment le fait qu’il existe une demande sociétale pour (re)trouver des références, des points d’accroches, des marqueurs, nécessaires à toute construction du vivre ensemble d’une société. Le constat n’est pas nouveau et a pu être déjà établi notamment par Pierre Nora avec son entreprise des Lieux de mémoire, à considérer autour de la question du national. À présent, il est possible de décliner cette idée en prenant en compte de nouvelles dimensions de la construction mémorielle, ici en lien avec le passé militaire d’une région fortement marquée par la guerre et la présence des armées au fil des siècles en raison d’une histoire frontalière heurtée12.
3Aborder l’idée de « marqueurs mémoriels » peut être regardé comme une répétition des « lieux de mémoire ». Or, s’il n’y a pas la prétention ici de forger un nouveau concept historique, on ne peut échapper à la comparaison et au rappel de cette idée. Ne revenons pas sur les détails du contexte qui en a favorisé l’émergence dans les années 1970. Rappelons seulement que l’idée consiste en la lecture de « lieux » – mais ce peut être aussi des personnes, des objets – à même de bénéficier d’une reconnaissance large, collective, ce qui en fait des référents communs pour un groupe, chez P. Nora la communauté nationale. Il s’agit bien de déterminer des référents constitutifs de l’identité d’un ensemble d’individus, dans la continuité de la réflexion par exemple de Maurice Halbwachs. Avec ce concept, l’idée prévaut que ces « lieux » doivent avoir une vie et une actualité pour bénéficier d’une reconnaissance.
4Or, un élément important n’a certainement pas été suffisamment pris en compte alors même qu’il est l’un des éléments d’impulsion de la réflexion : l’oubli, l’effacement – qui n’est pas la disparition – et aussi les resurgissements ou les retours. Car si ces lieux peuvent mourir, ne peuvent-ils aussi vivre à nouveau à l’aune de nouveaux acteurs et de l’actualité ? C’est à partir de cette remarque que nous avons préféré employer l’expression de marqueurs mémoriels : ils sont là, parfois très visibles, parfois moins, mais présents pour qui veut les remarquer et se questionner. Cette idée va de pair avec celle de l’absence et de l’oubli : c’est justement lorsqu’il y a menace, disparition ou destruction que le souvenir peut surgir, par exemple à l’occasion d’une destruction d’une caserne, d’un déplacement de monument, ou du changement d’un nom de rue. On comprend bien que parler de marqueurs mémoriels c’est prendre en compte l’ensemble des éléments à même de permettre à un groupe de se souvenir d’un passé, ce qui revient à choisir une entrée plus large et peut-être moins contestable que celle des lieux de mémoire, souvent galvaudée par une approche hâtive. Ainsi, s’il fallait donner une « définition » à propos de marqueurs mémoriels on pourrait dire : ensemble des éléments, matériels et immatériels, actifs ou passifs, situés dans l’espace urbain ou non urbain, qui constituent les référents communs de l’histoire d’un groupe, lequel peut ou non s’en saisir pour construire/asseoir son identité. Il s’agit bien de dépasser l’idée même du monument et de sa valeur intrinsèquement commémorative13, pour appréhender un ensemble de données à même d’activer – ou de réactiver – un souvenir et de forger une mémoire collective, quelle que soit l’échelle.
5Par ailleurs, il ne s’agit pas d’adopter ici une lecture étroite liée à la seule époque contemporaine ou limitée aux seuls objets encore porteurs de sens. Sont donc à prendre en compte l’ensemble des éléments situés dans les paysages urbains et non urbains, constitués d’éléments bâtis et non bâtis, qui témoignent du passé militaire d’une région et/ou ont contribué à forger des référents propices à se souvenir d’une histoire plurielle. En ce sens, les casernes, les monuments, les fortifications, mais également les traces de combat, les livres, les images, les plaques commémoratives, les noms de rues ou de quartiers, certains habitats, les cimetières, les musées, des sites sur internet, etc., peuvent être envisagés comme autant des marqueurs mémoriels. Il s’agit bien de l’ensemble des éléments qui témoignent du passé d’un groupe, d’une communauté, et qui permettent d’organiser le souvenir collectif d’une société. À nos yeux, il faut travailler sur des éléments du souvenir collectif comme sur autant de « particules » d’une histoire, d’une identité régionale voire nationale, et d’une potentielle mémoire commune ; si nous parlions de mémoire biologique, nous évoquerions les neurones à la place des particules, et l’établissement des connexions : il semble ainsi nécessaire de mettre en réseau les marques du passé militaire. Surtout, cette dernière idée prévaut car nous ne partons pas du point de vue de marqueurs mémoriels du fait militaire et guerrier envisagés qui seraient autant de référents acceptés et reconnus par la société actuelle ; il s’agit bien d’intégrer l’idée d’une possible « vie » et/ou « mort » de ces référents, susceptibles autant de connaître l’effacement et l’illisibilité que d’accéder à une signifiance redécouverte ou renouvelée ; à nous, aux chercheurs de leur donner de la cohérence et de la lisibilité.
6Cela implique que nous devons dépasser le cadre conceptuel des lieux de mémoire car les mots sont bien porteurs de sens et ici de notions en partie différentes : les « lieux de mémoire » sont des marqueurs mémoriels mais ces derniers ne sont pas nécessairement des lieux de mémoire, au sens premier relevé par Pierre Nora. D’ailleurs, un constat permet de confirmer cette idée, toujours en se référant aux entrées choisies par ce dernier, dans sa grande entreprise éditoriale : quelle est la place des lieux de mémoire relevant du passé militaire ? Sur 124 entrées, en comptant large, on en trouve à peine 11 qui ont un lien avec l’armée et la guerre, soit à peine 9 %. C’est à la fois beaucoup et peu en regard de la place occupée par le fait militaire dans l’histoire de la nation française. On le sait, toute édition résulte de choix mais cela aussi est porteur d’indications. Allons plus loin. C’est dans la partie « la Gloire » que l’on trouve le plus grand nombre de ces articles liés au militaire (« Mourir pour la patrie », « Verdun », « le retour des Cendres », « Chauvin », etc.) ; ensuite, les choses sont plus diffuses. On peut lire du militaire, mais non pas seulement, dans « Les Trois couleurs », « la Marseillaise », davantage au « Panthéon » – mais sans exclusivisme – et plus sûrement dans « Les monuments aux morts » et aussi dans « Les armes ». Assez étonnamment, rien sur le 11 novembre, le 8 mai, Pétain, mais aussi la caserne, les maréchaux, les généraux, etc. Ainsi, les 9 % annoncés doivent être réduits si l’on s’en tient au militaire stricto sensu pour tomber à environ 5 %. Est-ce révélateur de la situation mémorielle en France ? Vraisemblablement pas, surtout dans le contexte actuel et où les célébrations nationales commémorent des faits guerriers (R. Dalisson)14. Les Lieux de mémoire, dans leur prisme national, correspondaient à une époque et une démarche – stimulante – mais qui avait aussi ses limites, notamment une perspective peut-être trop intellectualisante.
7L’une des conséquences a été de ne pas mettre davantage en exergue les « lieux » liés au fait militaire alors même, qu’une fois popularisée, l’idée de « lieu de mémoire » a été accolée – souvent sans réflexion – à nombre de sites de guerre. Or, peut-on mettre au ban de la mémoire collective les marques du passé militaire qui nous entourent en nombre de lieux et alors même qu’une part non négligeable de la population accorde de l’intérêt au fait militaire ? Dans une ville comme Nancy, l’urbanisme porte les traces du fait militaire, dans la structure même de son centre, même si une part certainement importante de la population l’ignore ; des statues, des monuments, des noms de rues évoquent pour qui veut le remarquer le passé militaire à diverses échelles, du local au national et à l’international. Cette remarque d’ordre général vaut pour nombre de villes, y compris éloignées des frontières, avec des densités variables ; elle souligne également qu’il y a bien des marqueurs dont il suffit de se saisir, comme le prouve d’ailleurs l’essor de l’intérêt pour le patrimoine militaire (associations, particuliers, collectivités), révélé entre autres au moment du péril de la destruction : le temps et le rythme des générations – et certainement aussi l’absence de guerre en métropole – confèrent une valeur symbolique à des marqueurs du fait militaire, au-delà des aspects commémoratifs.
8Des lignes de force apparaissent bien pour structurer l’idée de marqueurs mémoriels : l’espace, les paysages, les référents matériels de tous ordres et de toutes tailles (casernes, plaques de rue, statues, monuments divers, vitraux, etc.). Le contexte d’analyse est double, conjuguant histoire et actualité. Les marqueurs, comme des archives, servent d’éléments constitutifs à la construction d’un discours historique, particulièrement dans le cadre du contexte du développement des États-nations et des armées nationales. En effet, ces marqueurs mémoriels militaires ne peuvent être appréhendés qu’au travers de l’essor de la présence permanente des armées15, au-delà même de l’exceptionnel, c’est-à-dire la guerre. Or, on notera que celle-ci occupe – évidence – une place non négligeable au sein d’un espace mémoriel de frontières, place que l’on pourrait d’ailleurs chercher à peser : quels sont les marqueurs qui prédominent, à l’échelle d’une ville, d’une région, voire d’un pays ? Quels sont les événements qui s’inscrivent dans nos paysages ? L’approche quantitative peut apporter des éclairages mais cela ne peut vraisemblablement pas suffire car lorsque l’on aborde le souvenir/le mémoriel, on touche à l’affectif, au sentimental, donc à des variations d’intérêts. Dès lors, nous ne sommes plus dans le sériel mais bien dans la nécessité de prendre en compte une autre donnée contextuelle : l’actualité.
9Le contexte d’études est ainsi bien lié au temps présent, comme toute démarche historique. Le poids du présent doit être envisagé à plusieurs niveaux. Le premier est celui, connu, de la fin d’une présence plus que centenaire de l’armée en de nombreux lieux. Ce sont là les conséquences de la professionnalisation des armées et, d’ailleurs, on peut s’interroger sur les types de références mémorielles, de souvenirs qui sont mis en œuvre ou non pour se souvenir de la présence, par exemple, d’une unité. La destruction ou la transformation d’anciens espaces militaires sans témoignage du passé montre que l’oubli peut rapidement prévaloir. Un autre niveau est lié au contexte d’une sorte de « communion » nationale avec le Centenaire de 1914-1918. En effet, on connaît l’importance de ce conflit pour les Français par l’intérêt qui lui est porté (publications, associations, etc.) ; le fort investissement collectif de même que l’entreprise lancée à l’origine pour le classement UNESCO des sites et paysages de la Grande Guerre – même si l’orientation a évolué pour se concentrer sur les nécropoles pour in fine ne pas aboutir – ont mis en avant l’importance des espaces (paysages, forêts) comme autant d’éléments constitutifs de cette histoire et de ce passé. Par conséquent, les regards portés sur la trace historique évoluent pour dépasser la simple matérialité du bâti – à l’exemple des monuments – et s’ouvrir à l’idée d’espaces de mémoire ou du souvenir, par exemple forestier16. Or, il s’agit bien là d’une « redécouverte », dans le sens où les éléments étaient sous nos yeux et que l’on s’en saisit à la suite d’une prise de conscience.
10Un autre élément constitutif et fort de cette actualité des traces mémorielles est lié à la vague de patrimonialisation qui a gagné le monde occidental depuis plus de deux décennies et qui, on l’a dit ailleurs17, a progressivement gagné le fait militaire. L’actualité à l’égard des marqueurs mémoriels peut se lire à une autre échelle, vraisemblablement moins prégnante que la précédente car liée directement à des personnalités : il s’agit de la disparition des derniers « grands anciens » d’une France militaire et combattante. La mort de figures de l’histoire récente du xxe siècle est bien un appel à se souvenir – dans le prolongement de l’idée du témoin – même si les pratiques de remémoration/commémoration restent traditionnelles (plaque de rue, livres, émissions) et tout en utilisant les nouveaux vecteurs comme les sites internet18.
11Le propos de l’ouvrage, sans négliger de s’ouvrir à d’autres exemples régionaux, se concentre essentiellement sur le nord-est de la France, espace frontalier depuis des siècles et dont l’histoire est indissociable du politique et du militaire. Avec ses fortifications – parfois anciennes – et ses casernes, cette région est vue – à juste titre – comme un espace de défense et de garnison, un espace militarisé. Les traces laissées par la présence de l’armée et par les guerres ont forgé un ensemble mémoriel à la fois riche et diffus qui nous appelle à réfléchir sur l’idée du souvenir militaire comme élément constitutif du passé d’une région frontalière et, par extension, d’une partie de l’histoire de l’État. En effet, nous sommes passés d’un espace militarisé vécu – notamment avec le service militaire national qui lui donnait une réalité également pour des Français d’autres régions – à un espace en mutation en raison de la reconfiguration des forces armées françaises. En regard de ce constat, il convient de voir, d’interroger, d’analyser, la place encore accordée à cette vocation militaire dans l’identité actuelle19. L’interrogation est ainsi bien historique, sociologique, philosophique, géographique et patrimoniale.
12L’entrée choisie est évidemment celle d’études de cas, issues des époques moderne et contemporaine, avec, en guise de prologue, le témoignage d’un jeune garçon devenu historien sur une prise de conscience des marques du passé militaire et – parfois – de leur omniprésence (Jean-Noël Grandhomme). L’ouvrage se décline ensuite en deux grandes parties. La première concerne les marqueurs mémoriels de la guerre ; liés à des événements fondateurs ou marquants, à l’exemple de la bataille de Nancy de 1477 qui permet de scruter des mises en mémoire – églises et monument commémoratif – également ouvertes sur l’époque contemporaine (Raphaël Tassin, Jean-Christophe Blanchard). Les monuments constituent à n’en pas douter un référent important pour l’entretien du souvenir, à plusieurs niveaux, comme dans le cas de la Porte Désilles (Lucie de Janti), sans pour autant connaître une élaboration toujours sereine, à l’exemple du monument aux morts de Nancy (Laura Joaquin). Les monuments liés aux batailles sont analysés – pour celle de la Marne en Meuse (Mickaël Mathieu), comme pour celles de la Seconde Guerre mondiale (Jean-Arthur Noïque et Hendry Brousse) – comme ceux liés aux victimes civiles et militaires, ici italiennes (Pierre-Louis Buzzi). Il est aussi des traces peut-être plus discrètes du souvenir de la guerre, telles l’onomastique des rues (Francis Grandhomme) ou encore les marqueurs mémoriels liés à la Ligne Maginot qui souffre d’une image négative (Simon Petitot), et qui permettent de voir qu’il existe bien évidemment d’autres types de traces en dehors des monuments à proprement parler. Enfin, la mise en mémoire par le biais de l’outil informatique est questionnée à travers l’exemple de la résistance dans le Vercors (Thierry Bontems).
13Une seconde partie est consacrée aux marqueurs mémoriels de l’armée. Parmi ceux-ci, il y a des églises de garnison (Jean-Noël Grandhomme), les murs d’une cité (Gilles Muller), les anciennes installations de l’OTAN (Pierre Labrude, Pierre-Alain Antoine), comme aussi l’habitat civil lié aux implantations américaines (Jean-Marie Simon). La prise en compte des marques du souvenir lors des reconversions du bâti et dans le cadre de l’aménagement des territoires (Anne et Denis Mathis).
14Ces exemples constituent des portes d’entrée à une réflexion plus large qu’il s’agirait de mener sur d’autres objets et territoires, ce qui ne manquera pas d’être fait, comme l’indiquent d’autres initiatives20. À travers les différentes études de cas présentées, l’objectif est de travailler à mieux définir l’idée de marqueurs mémoriels, en interrogeant des traces du passé militaire et guerrier de la mémoire commune. De fait, il s’agit bien d’appréhender une identité territoriale et aussi nationale car si les objets d’études présentés sont régionaux, nombre d’entre eux portent une dimension nationale et internationale, notamment parce qu’on peut les retrouver ailleurs dans des contextes différents.
15Enfin, ces textes et cet ouvrage espèrent démontrer que les marqueurs mémoriels évoluent et qu’ils ont un « cycle de vie » : une conception, une construction, un message initial, un message qui peut changer jusqu’à devenir peu compréhensible sauf lorsque des individus s’en saisissent à nouveau pour les faire à nouveau connaître et comprendre : c’est d’ailleurs notre mission, à nous, passeurs d’histoire et de mémoire. En faisant ce travail, nous sommes au cœur de notre rôle au sein de la société actuelle en scrutant les traces de notre passé et en leur donnant du sens.
Notes de bas de page
1 Cormac McCarthy, De si jolis chevaux, Paris, Actes Sud, 1998, p. 154.
2 Ibid., Méridien de sang, Paris, Éditions de l’Olivier, 1998, p. 411.
3 Comme le souligne Jerry Michel en parlant en évoquant le patrimoine de l’esclavage en Haïti (https://scienceetbiencommun.pressbooks.pub/psychologieafricaine/chapter/dynamiques-memorielles-et-logiques-patrimoniales-des-traces-du-souvenir-de-lesclavage-en-haiti/).
4 Maurice Halbwachs a montré que l’espace est porteur de mémoire (dans son premier chapitre de La Classe ouvrière et les niveaux de vie : recherches sur la hiérarchie des besoins dans les sociétés industrielles contemporaines, Paris, Félix Alcan, 1912), idée réaffirmée dans Les Cadres sociaux de la mémoire, Paris, Félix Alcan, 1925.
5 La mémoire, l’histoire et l’oubli, Paris, Seuil, 2000.
6 Les abus de la mémoire, Paris, Arléa, 1998.
7 Voir notamment les introductions du triptyque Les Lieux de mémoire, Paris, Gallimard, 3 volumes, 1984-1992.
8 Au sein d’une bibliographie importante, on peut citer entre autres Jean-Pierre Rioux, La France perd la mémoire, Paris, Perrin, 2006 ; François Dosse, « L’histoire à l’épreuve de la guerre des mémoires », Cités, no 33, 2008/1, p. 31-42 ; Henry Rousso, Face au passé. Essais sur la mémoire contemporaine, Paris, Belin, 2016.
9 Jean-Claude Amesen, Sur les épaules de Darwin. Les battements du temps, Paris, Éditions Les liens qui libèrent, 2012, p. 232 et suivantes.
10 Camille Crunchant, Laurent Jalabert (dir.), Le patrimoine militaire des villes du Grand Est du xvie siècle à nos jours, Annales de l’Est, 1-2019.
11 Nous renvoyons notamment aux travaux de Nicolas Meynen et d’Émilie d’Orgeix : Fortifier la montagne, histoire, reconversion et nouvelles perspectives de mise en valeur du patrimoine militaire de montagne, Toulouse, PUM, 2016 ; Défendre la mer. Ports et bases navales à grande échelle : histoire, reconversion et mise en valeur du patrimoine maritime (xviiie-xxie siècle), Toulouse, PUM, 2019. De même, Philippe Diest, Le poids des infrastructures militaires, 1871-1914, Nord–Pas-de-Calais, Villeneuve d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion, 2019.
12 Laurent Jalabert, « Du territoire d’entre-deux à la limite : l’espace lorrain à l’épreuve de l’État, xvie - xviiie siècle », Revue de géographie historique, no 4, mai 2014 [http://rgh.univ-lorraine.fr/articles/view/] ; id., « Les frontières dans l’espace lorrain : de la frontière militaire à l’intégration dans le royaume de France (1633-1766) », Vauban et Marsal à l’époque de Louis XIV. Le sel, la fiscalité et la guerre, Actes du colloque des 23 et 24 juin 2007, CLHM et Musée départemental du sel (dir), Luxembourg, Linden, 2009, p. 129-155.
13 Ce que mettait bien en avant Aloïs Riegl, avec l’idée que le monument a pour fonction de faire que le moment désigné n’appartienne jamais vraiment au passé mais qu’il demeure toujours présent au fil des générations (Le Culte moderne des monuments. Sa nature, son origine [1903], Paris, Aliia, 2016).
14 Rémi Dalisson, Les Guerres et la mémoire. Enjeux identitaires et célébrations de guerre en France de 1870 à nos jours, Paris, CNRS, 2013.
15 Cet essor, réel à compter du xviie siècle, va de pair avec la progressive nationalisation des armées et aussi avec le développement d’infrastructures dont la caserne, celle d’Ancien Régime et aussi du xixe siècle, est l’un des reflets. Sur l’idée de développement d’armée nationale, voir la récente approche d’Olivier Chaline, Les armées du roi, xviie-xviiie siècles, Paris, A. Colin, 2016.
16 Cette idée a bien été mise en avant dans les travaux de Jean-Paul Amat, Les Forêts de la Grande Guerre. Histoire, Mémoire, Patrimoine, Paris, PUPS, 2015.
17 C. Crunchant, L. Jalabert (dir.), op. cit. : introduction.
18 Une remarque concernant internet : on peut se demander dans quelle mesure il n’est pas devenu le premier vecteur du souvenir historique et de la mémoire collective. En effet, il suffit de taper un nom de personne, de lieu, de monument, pour trouver la trace historique. Les serveurs informatiques sont devenus d’immenses contenants mémoriels pour qui les questionne : internet nous permet de rendre immédiatement accessibles, où que l’on soit sur terre, les marques du souvenir recherchées, et d’ailleurs parfois non recherchées (le hasard des quêtes informatiques nous a tous fait tomber sur quelque chose qui nous a poussé à regarder de plus près alors que spontanément, nous n’en aurions pas effectué la recherche).
19 Cette réflexion peut d’ailleurs être menée en parallèle de celle de l’identité industrielle de la région indiquée qui partage un certain nombre des thématiques avec le passé militaire (image en partie négative, vastes friches, pollution, chômage, etc.). En effet, l’industrie a laissé des scories dans le paysage que l’on s’attache souvent à faire disparaître comme des marques d’un passé de crise et de chômage. Des actions ont toutefois été menées pour pallier l’oubli de cette période, notamment à travers la mise en valeur d’éléments patrimoniaux. Pour une approche globale liée à la désindustrialisation, voir notamment les travaux pour l’habilitation de Pascal Raggi sur « La désindustrialisation de la Lorraine du fer (1963-2013) » (2017). Dans ses travaux, l’auteur interroge entre autres la question du souvenir et de la mémoire, particulièrement à travers le témoignage et les actions mises en œuvre pour les entretenir (Musée de Neuchef par exemple).
20 Par exemple, celle de chercheurs de l’université de Lille-3 (Institut de Recherches Historiques du Septentrion) pour un portail sur les monuments aux morts (https://www.univ-lille3.fr/actualites/?actu=10461) ou la dynamique d’études engagée par Philippe Diest, dans la continuité de sa thèse (Le Nord–Pas-de-Calais et l’armée de 1871 à 1914 : le poids des infrastructures militaires au regard de l’économie, de la société et de la politique septentrionales, sous la direction de Xavier Boniface), autour de « l’archéologie et le patrimoine militaires ». De même, le GIS Patrimoine militaire (https://patmilitaire.hypotheses.org/institutions-membres) témoigne d’une réelle dynamique où s’associent des chercheurs de régions et de disciplines diverses.
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