Chapitre 12. Les entrepreneurs politiques et la médiation au niveau municipal en Inde : étude de cas de brokers dans trois quartiers musulmans de Jaipur
p. 259-278
Texte intégral
1En avril 2013, huit mois avant les élections législatives en Inde, le gouvernement du Parti du Congrès dans l’État du Rajasthan introduit un budget qui prévoit une série de mesures à destination des populations les plus vulnérables. Entre autres réformes, il inclut un régime de protection sociale comprenant un programme d’allocations à destination des personnes âgées, veuves, femmes divorcées et personnes handicapées, vivant au-dessous du seuil de pauvreté. Le chef du gouvernement, Ashok Gehlot, veille à ce que les personnes éligibles reçoivent l’argent ainsi promis juste avant le scrutin. Pour ce faire, le gouvernement prend des mesures extraordinaires qui comprennent non seulement la simplification considérable des procédures administratives de distribution des allocations, mais aussi l’organisation d’environ 3000 camps1 à travers le Rajasthan de manière à associer le plus grand nombre de bénéficiaires. À l’issue de la mise en place de ces camps, en à peine un mois, environ 400 000 demandes d’allocations sont validées. Tout au long du processus, au-delà de la mise à disposition de l’ensemble de l’administration locale, des adhérents et des élus du Parti du Congrès, j’ai pu observer la présence de brokers (« courtiers » ou « intermédiaires »), de jeunes hommes et femmes ayant pour tâche de faciliter la mise à disposition des documents, le dépôt des demandes de pension ainsi que l’inscription des bénéficiaires (Rathore 2017).
2À l’occasion d’un rendez-vous avec un conseiller municipal du Parti du Congrès en juin 2013 dans son bureau intégré à sa résidence familiale, je rencontrais deux de ces hommes, venus retourner des formulaires, remplis en doubles exemplaires par des habitants de leur quartier. Ces intermédiaires font du porte-à-porte pour identifier les personnes âgées, les veuves et personnes handicapées éligibles. Ils les informent de l’existence du programme, leur distribuent les formulaires requis, vérifient qu’ils sont remplis de façon conforme et que tous les documents nécessaires soient inclus, puis ils les déposent auprès du service municipal dédié, ou du conseiller municipal local. Une fois que les demandes d’allocation sont approuvées par la municipalité, les courtiers informent les allocataires. Cela leur permet également d’identifier les allocataires dont les demandes de pension auraient été approuvées à deux reprises. Une liste de ces noms est alors préparée à destination du conseiller municipal ou de l’administration municipale pour corriger les doublons. Les résidents ont en effet pris l’habitude de remplir plusieurs formulaires, de manière à s’assurer que leur dossier est pris en compte.
3Cette pratique témoigne d’un contexte sociopolitique préélectoral singulier. La distribution des aides publiques activées par les partis pour séduire les électeurs au moment des élections ne constitue certainement pas une nouveauté en Inde. L’allocation de certains avantages ciblés dans des circonscriptions spécifiques est généralement décrite par les résidents locaux, aussi bien que dans la littérature scientifique, comme faisant partie d’un système plus large de « clientélisme » caractéristique de la politique indienne au moins depuis l’indépendance. Pourtant, les ressources de l’État ne sont pas distribuées par une bureaucratie impartiale, mais sont plutôt canalisées à partir d’un État « poreux » ou « perméable » (Hansen & Verkaaik 2009, p. 20) au travers de réseaux de courtage socialement intégrés. Les transactions informelles peuvent mettre en cause les hiérarchies enracinées, ce que Jeffrey Witsoe (2012, p. 52) décrit comme une « démocratisation de la corruption2 ». En d’autres termes, le courtage politique a été qualifié de domaine d’activité moralement chargé (et souvent violent), lié à la corruption et à la criminalité, ainsi qu’à des distorsions et des dysfonctionnements politico-administratifs (Berenschot 2010 ; Hansen 2001). La persistance de ce système clientéliste dans la vie politique indienne serait une preuve du caractère « vernaculaire » (Michelutti 2007) de la démocratie indienne (Piliavsky 2014).
4Dans ce contexte, l’intérêt académique porté au rôle joué par les brokers (ou courtiers) s’est accru. Une grande part de la littérature se focalise sur les rôles des brokers dans les échanges clientélistes, en particulier sur leurs stratégies en période électorale. D’autres chercheurs considèrent les brokers comme faisant partie d’un système plus large de « médiation politique », dans une indépendance relative vis-à-vis du clientélisme. Dans ses recherches sur l’accès à l’eau dans les bidonvilles de Mumbai, Lisa Björkman (2014, p. 620) montre que les activités qui précèdent le jour du scrutin devraient être comprises en relation avec les matérialités et les économies politiques qui imprègnent la vie quotidienne d’une circonscription au-delà de la période électorale. Ainsi les brokers effectuent des tâches exécutives importantes de « gouvernabilité », pour un parti politique ou un élu au pouvoir (Auyero 2001).
5Il est donc important d’étudier les rôles de médiation et de brokerage (courtage) de façon concomitante, à l’échelle municipale3, et en prenant en considération leur ancrage politique local. Plusieurs questions se posent : comment les compétences, les trajectoires et les « carrières » des brokers s’insèrent-elles dans le champ politique local ? Quels types de médiation les brokers effectuent-ils entre la municipalité, les partis politiques et les élus ? Comment le pouvoir de l’État s’exerce-t-il au travers des brokers, et comment est-il transformé par leur intervention ? Quelles leçons peut-on tirer de leur rôle de médiation dans le cadre de l’État indien ?
6En s’inspirant des recherches portant sur la « médiation politique » de Ward Berenschot (2010) dans la région de Gujarat, de celles de Jeffrey Witsoe (2012) concernant le « courtage politique » au Bihar ainsi que des enquêtes de Craig Jeffrey (2010) dans le milieu rural de l’Uttar Pradesh, ce chapitre montre que la médiation politique est un facteur crucial dans la constitution et le maintien de l’ancrage politique des partis au niveau local, tout en mettant en évidence de nouvelles formes émergentes de médiation subalterne qui vont au-delà des modes traditionnels de clientélisme et de patronage. En outre, il s’agira en particulier de montrer la manière dont s’organisent les relations entre parti, élus et brokers. Le rôle des brokers apporte un éclairage sur la politique comme engagement au-delà du clientélisme. Au niveau conceptuel, le rôle des brokers permet de faire ressortir la tension entre la médiation et la représentation politique. Les brokers sont avant tout des personnes non élues (membres ou non d’un parti politique) mais éligibles et « candidatables » qui contribuent néanmoins à la politique. Leur fonction première est de mettre en relation. En effet, en ce sens, ils jouent un rôle important dans la construction de la machine politique.
7À travers l’exemple de trois brokers, deux hommes et une femme, dans deux circonscriptions à majorité musulmane de la vieille ville de Jaipur, la capitale de l’État du Rajasthan, ce chapitre observe les relations changeantes, contestées et continuellement renégociées de pouvoir, de savoir et d’autorité au sein desquelles l’ancrage politique est constitué4. Fondé sur une enquête de terrain menée durant les étés de 2010 à 2015, ce chapitre est organisé en quatre parties. La première partie étudie la diversité sociale des brokers et leurs ressources variées qui facilitent leur intégration dans un parti politique. La deuxième partie concerne les différentes catégories de médiation entreprises par les brokers. La troisième partie porte sur les liens qu’entretiennent les brokers avec le parti et les élus : l’évolution de leurs rôles au cours des mobilisations politiques et analyse leurs stratégies de mobilisation et de transformation politique. La quatrième partie s’attache aux discriminations ciblant les brokers musulmans au sein du Bharatiya Janata Party (Parti du peuple indien – BJP). Le chapitre montre que leurs activités varient en effet en fonction du contexte politique et institutionnel local. Les relations formelles et informelles de courtage sont de plus fortement instables, compromettant souvent la légitimité du broker.
La diversité des intermédiaires politiques
8Les brokers sont des acteurs sociaux et politiques exerçant dans les échelons les plus bas de la médiation et l’entrepreneuriat politique. Le « courtage » en Inde ne constitue pas une profession appartenant à un profil-type d’individus, de réseaux ou une industrie en particulier. Trois portraits de brokers illustrent la pluralité de leurs parcours.
9Premier exemple : Tarachand, un jamadar (superviseur), de la caste des Intouchables, du service de propreté urbaine de la circonscription 585. Il a débuté sa carrière en 1996 en tant que safai karamchari (éboueur) dans le quartier du conseiller municipal Manoj Ojha. Grâce à son travail acharné et à son dévouement, Tarachand établit rapidement des liens étroits avec l’élu local. Il se réfère à lui à la fois comme son « patron » (boss) et son « frère ainé » (bhai sahib) et considère sa femme comme sa « belle-sœur » (bhabhiji). On comprend ainsi les frontières floues existant entre relations institutionnelles et familiales6. Un an seulement après son recrutement, Tarachand fut promu au poste de jamadar. En 2014, il supervisait environ 77 éboueurs (35 femmes et 42 hommes) déployés sur 35 zones de propreté (beats). Il était également l’agent de terrain d’Ojha et de son parti, le BJP, parti nationaliste hindou.
10Deuxième exemple : Saeed Manav, un musulman appartenant à la biraderi (clan familial) des Bhisti (porteurs d’eau), a commencé jeune sa carrière en service communautaire. À vingt ans, il cherchait un travail en tant qu’éboueur pour la ville. Un événement tragique au cours duquel un administrateur a bousculé l’un de ses « oncles » âgés, a mis le jeune Saeed en colère et lui a ouvert les yeux sur le fait qu’il n’y avait personne pour défendre sa communauté. Décidé à prendre sa défense et d’empêcher la reproduction des incidents similaires, il commença par participer à des événements religieux tels que l’organisation des festivals religieux comme la Holi et l’Aïd, l’entretien de la tombe du souverain Nizam Sakka, une figure très importante pour la communauté des Bhisti, etc. Grâce à ces activités, il entra en contact avec l’élite locale composée d’administrateurs, de fonctionnaires, de policiers, d’avocats et de juges. Il invitait des dignitaires locaux, tels que les juges et officiers de la police, à présider les événements religieux. En outre, ces activités lui ont apporté le soutien de sa communauté qui le place en position de responsabilité pour faire recruter les Bhistis au sein du service de propreté de la municipalité. À ses débuts, il passa beaucoup de temps à traîner dans les bureaux municipaux. Les administrateurs et les juges rencontrés lors de cette période lui ont fourni des conseils, l’ont familiarisé avec le travail administratif. Ils l’informaient également des programmes gouvernementaux en matière du recrutement des agents de propreté et l’aidaient dans le processus.
11Troisième exemple : la docteure Tasleem, une femme musulmane d’une quarantaine d’années, célibataire, médecin pratiquant l’unani, une médecine traditionnelle indienne. Elle a été choisie par le BJP pour représenter le parti au sein d’une circonscription à majorité musulmane. Elle rejoint le parti en 1988, quelques années avant la révision constitutionnelle de 1992 étendant les quotas de postes électifs au niveau local aux femmes et aux classes inférieures (OBC : other backward classes).
« Quand les quotas sont arrivés, je poursuivais mes études supérieures à l’université. Le parti du BJP cherchait alors une femme pour représenter une circonscription à majorité musulmane. Personne dans ma famille n’avait de lien avec la politique. Notre député, Kalicharan Sharaff, est venu me voir, sur les recommandations d’un homme politique de ma communauté. Les femmes éduquées comme moi, il n’y en avait pas beaucoup. Il a réussi à convaincre ma famille. C’est ainsi que j’ai commencé mon éducation élémentaire dans la politique. »
12Tarachand, Saeed, Tasleem et beaucoup d’autres personnes comme eux sont couramment qualifiés de neta (homme ou femme politique), bichauliya (« raccommodeur »), dalal (courtier), intermédiaire, karyakarta (travailleur du parti) ou, en utilisant des termes anglais, de « broker », « worker » ou de « social worker » (travailleur social) : une série de mots d’usage polysémique mais ayant en commun de témoigner d’un lien établi entre les appareils administratifs, les partis politiques et les communautés. Les intermédiaires sont des rouages essentiels. Ils attestent la fluidité entre social, politique et économique. En raison de l’hétérogénéité de leur dénomination, nous avons décidé d’utiliser le mot de broker pour notre analyse.
13Un regard sur le profil socio-économique des brokers nous montre que nos trois exemples ne pourraient pas être désignés par les termes classiques de « notables » ou de « super-notables ». Ces brokers ne sont pas non plus des entrepreneurs dans le sens de Boissevain7 (1974) ni des « parrains ». D’abord parce que dans le contexte indien, le terme notable fait référence aux héritiers des anciens relais locaux du pouvoir colonial, qui ont survécu en politique dans l’Inde indépendante parce qu’ils ont su développer des qualités compatibles avec la démocratie (Jaffrelot 2006). Ce système se maintient grâce aux liens verticaux clientélistes. Or, avec l’introduction de quotas de castes répertoriées (scheduled castes), de tribus répertoriées (scheduled tribes), de classes inférieures (OBC) ainsi que les quotas pour les femmes au niveau local, ces mêmes liens verticaux s’atténuent. De plus, le déclin du Parti du Congrès et les mesures de décentralisation introduites par le 74e amendement ont contribué à affaiblir le clientélisme, bien que leur application ait soulevé des protestations sur le terrain de la part des hautes castes.
14Les brokers que nous avons rencontrés viennent de milieux défavorisés. Tarachand appartient au sous-groupe des Valmiki de la caste des Intouchables qui sont traditionnellement éboueurs dans le service de propreté de la municipalité. Saeed vient d’une communauté musulmane de Bhisti dont l’emploi traditionnel est aussi celui d’éboueurs dans la municipalité, à côté des Intouchables. Tasleem appartient à la communauté musulmane de tisserands (Ansari) et est la seule des trois avec des origines socio-économiques relativement aisées.
15Les brokers occupent des positions de leadership au sein de leurs communautés. Ils peuvent multiplier les responsabilités, comme c’est le cas de Saeed : président d’associations de caste8, d’organisations culturelles, de groupes d’épargne collective, de comités de hadj, de comités de quartier. Les brokers peuvent également être des chefs religieux, des responsables d’établissements d’enseignement, des hommes d’affaires locaux, des membres de comités de paix ou de groupes de liaison communautaire ou encore être titulaires d’autres postes qui contribuent à leur réputation en tant que leaders. Mais ces brokers peuvent aussi être tout simplement des personnes disposant d’un emploi stable en tant que petit fonctionnaire dans la bureaucratie locale ou être professionnel libéral, ce qui est le cas de Tarachand et de Tasleem respectivement. Les femmes ont souvent un rôle dans les instances qui traitent des sujets relatifs aux femmes, par exemple, des militantes des droits des femmes, des coordinatrices de groupes d’entraide exclusivement féminins, des organisations religieuses.
16Malgré ces divergences et la diversité des trajectoires de brokers, ces acteurs sont connus pour leurs contacts avec des politiciens, des bureaucrates et des entrepreneurs. Si la rapide ascension de Tarachand dans la vie quotidienne de la circonscription 58 a été permise par ses liens étroits avec le conseiller municipal. Le cas de Saeed et de Tasleem montre d’autres ressources. Saeed commence sans soutien politique, mais il dispose de trois atouts qui lui ont permis d’accéder au rang de responsable du BJP : son service communautaire, puis son travail social pour lequel il est reconnu dans son quartier et enfin sa familiarisation avec le travail administratif. Tasleem dispose quant à elle de soutiens politiques favorables à son recrutement. Elle a été choisie par un parti car c’est une femme musulmane disposant d’un bon niveau d’éducation. Ainsi, sa position politique lui a permis d’intégrer l’association de sa communauté comme trésorière. La portée de l’activité décrite comme « travail social » ne se limite d’ailleurs pas aux questions pratiques de la vie quotidienne des ménages (formalités d’inscription à l’école, d’état civil, etc.). Des travailleurs sociaux ambitieux, en particulier ceux ayant des aspirations économiques ou politiques, s’intéressent aux financements de la municipalité et dirigent des flux importants d’investissements (notamment dans les infrastructures et le traitement des ordures) vers leurs quartiers. Le travail social est un moyen pour un jeune entrepreneur de se créer à la fois un emploi et une réputation, lui ouvrant ainsi de futures perspectives commerciales ou politiques. En définitive, ces exemples illustrent également le rôle joué par la caste et la religion en matière d’intégration politique au sein du BJP, un parti qui n’avait pas réussi à s’implanter électoralement parmi les Intouchables et les musulmans avant les années 1990.
La médiation politique par les brokers : un travail de guichet local
17Les exemples qui viennent d’être présentés permettent aussi d’examiner en détail le travail de médiation politique entrepris par les brokers. Les deux quartiers de la vieille ville de Jaipur, Ramganj et Ghat Gate, dans lesquels agissent les intermédiaires politiques étudiés dans ce chapitre, sont des quartiers musulmans stigmatisés. Depuis la fondation de la ville, ces quartiers ont été marginalisés d’abord par des processus historiques d’urbanisation et ensuite frappés par des affrontements violents entre les hindous et les musulmans dans les années 1990. Ségrégation spatiale, discrimination et paupérisation sont autant de séquelles des émeutes intercommunautaires. Ces inégalités sociales et géographiques sont accentuées par une fragmentation de la société en raison de la religion. Ces quartiers sont considérés par les autorités municipales comme une zone d’illégalité et d’informalité limitant ainsi le type d’investissements en matière d’infrastructures et de services publics.
18Dans ce contexte, dans Ramganj et Ghat Gate, comme dans beaucoup d’autres parties de l’Inde, la population (inégalement) exclue et marginalisée développe certains processus de résistance et de résilience : des « petites » pratiques ordinaires de contournement, d’ajustement, de négociations, pour disposer d’un accès quotidien à l’eau municipale, pour effectuer une demande ou un renouvellement de papiers d’identité (carte de rations pour les denrées de base, carte de BPL9, carte Bhamashah10, Aadhar11), pour obtenir une autorisation de rénovation d’une maison, pour enregistrer une naissance, un mariage ou un décès dans la famille, ou encore pour se débarrasser des ordures ménagères. En effet, étant donné les aléas juridiques et les contradictions qui caractérisent la vie quotidienne dans ces quartiers, la mise en place et le bon fonctionnement des infrastructures et des services nécessitent la médiation d’une personne, comme le broker, qui a accès à divers types de connaissances, réseaux et ressources nécessaires (ou jugés nécessaires) pour naviguer dans les opacités physiques, juridiques et économiques de la ville. Les brokers effectuent des tâches multiples, réalisant souvent plusieurs de ces tâches en même temps, combinant des fonctions « apparentes », « cachées » et « ombragées » dans la réalisation des services généraux (assistance aux résidents dans leur vie quotidienne) ou plus spécialisés (recrutement dans la municipalité par le biais des quotas) pour la communauté. Ainsi, pour un parti politique, le rôle des brokers ne se limite pas à l’accès au pouvoir ; ces derniers interviennent également dans l’exercice quotidien du pouvoir. Les brokers investissent beaucoup de temps pour fournir des biens et des services publics aux habitants de leurs quartiers et sont des maillons essentiels dans le fonctionnement de ces territoires. Leurs bureaux fonctionnent comme des espaces de stockage et de tri des documents mais aussi comme guichets administratifs12.
19Tasleem travaillait depuis son garage qui a une double fonction – il sert à la fois de parking et de bureau – et est en principe séparé de la résidence principale. Comme sa profession principale est celle de médecin unani, elle reçoit des résidents entre sept et neuf heures du matin et les vendredis. Pendant son absence, son père répond aux questions des habitants. Tarachand travaille depuis le bureau du conseiller Ojha. Il commence à sept heures du matin en distribuant les tâches à ses nettoyeurs de rues temporaires puis en répondant aux demandes des résidents. De manière formelle ou informelle, il organise généralement le travail de ses équipes. Saeed Manav dispose dans sa maison d’une petite pièce réservée au travail de bureau. Les murs de la salle y sont recouverts d’images illustrant différentes facettes de la communauté Bhisti et musulmane : photographie du doyen, de la tombe de Nizam Sakka, peinture ancienne de la Mecque que son père avait rapportée d’un pèlerinage dans les années 1970, photographies de Saeed serrant la main à des hommes politiques. Dans son bureau, les résidents viennent demander des formulaires de carte d’allocation, chercher des informations sur un projet du renouvellement urbain, demander d’être accompagnés au bureau municipal pour faire avancer un dossier, un journaliste et un réalisateur de documentaires passent pour discuter de leur projet du film sur la communauté Bhisti du Rajasthan.
Les relations des brokers avec le parti et les élus
20Berenschot (2010), étudiant le cas de Gujarat, avance l’hypothèse que la décentralisation, inscrite dans la Constitution avec le 74e amendement de 1992, n’a pas eu les effets escomptés dans sa « dimension technique » (Jaglin 2005), en termes d’accès aux services publics, parce que les partis politiques souhaitent garder le contrôle sur la redistribution des ressources de la municipalité, surtout dans les quartiers de classes moyennes et populaires, ce qui leur permet en retour de maintenir leur ancrage politique. Dans le Rajasthan aussi, la « dimension technique » de la décentralisation semble loin d’être achevée.
21Au Rajasthan, le conseil municipal, qui existait même avant l’indépendance, avait été dissous en 1977 en raison de l’avancée de l’opposition au Parti du Congrès dans la région. Le souci de contrôle des villes a ainsi entraîné la technocratisation de la plupart des gouvernements urbains, leur domination par des bureaucrates nommés par l’État et sans véritable conseil municipal ni maire élu. Quand les élections municipales ont été réintroduites en 1992, des conflits d’intérêts sont apparus entre les bureaucrates et les nouveaux élus municipaux en termes de prise de décision pour la ville. À cela s’ajoute le fait qu’un certain nombre de fonctionnaires détestaient être soumis à des conseillers locaux qui, dans plusieurs cas, avaient non seulement un statut socio-économique inférieur au leur, mais aussi une connaissance et une expérience plus limitées des tâches administratives. Cette situation d’impasse fonctionnelle entre les administrateurs et les conseillers locaux a conduit à une forte politisation de la bureaucratie et a également donné lieu au recrutement, par les élus locaux, d’intermédiaires intervenant eux aussi dans l’action publique locale. « Nous devons “recruter” les brokers afin de servir le peuple. Sinon, comment puis-je dépasser les fonctionnaires ? Ils se comportent comme les bosses. Ils ne nous laissent pas travailler », témoigne un élu municipal du parti du Congrès.
22De plus, le manque de main-d’œuvre et le nombre insuffisant d’agents de rue dans l’administration municipale, accentués par les privatisations des services municipaux de base comme la collecte d’ordures, occasionnent une surcharge de responsabilités pour un nombre limité d’agents de propreté et contribuent à la montée en puissance des intermédiaires et brokers politiques.
23Ainsi, les municipalités sont dans l’impossibilité de mettre en œuvre des politiques gestionnaires adaptées aux préférences locales sans l’intermédiation des élus locaux, et cela même au niveau régional. Or, l’interférence constante des élus régionaux et locaux dans les affaires de la municipalité compromet l’application universelle des règles de l’État (Berenschot 2010). Cette emprise politique donne naissance à ce que Solomon Benjamin et Bhuvaneshwari Raman (2001) qualifient de « bureaucratie poreuse ». Par ailleurs, pour les brokers le courtage est généralement un tremplin vers un poste politique ou administratif mais, en raison de la nature de la concurrence dans la politique locale et régionale, la plupart des brokers ne parviennent pas à faire de la politique. Beaucoup doivent se contenter soit de postes administratifs au sein du parti soit dans la bureaucratie ou le secteur privé. Cependant, les salaires dans ces postes sont souvent symboliques et insuffisants pour permettre à quelqu’un d’être broker à plein temps, et de nombreux brokers continuent donc à exercer leur métier en dehors de la politique.
24Les relations étroites tenues par Tarachand avec le conseiller municipal, Manoj Ojha, lui ont permis d’accéder à des postes avantageux au sein de la municipalité. Dans le quartier de son service, tous le connaissent comme « l’homme de Manoj Ojha », son « confident » ou homme de main (khas aadmi). En 2009, il a été nommé watch rider du quartier 58, dans le cadre d’un programme de patrouilles sanitaires. Il verbalisait les contrevenants aux règles municipales de civisme et propreté. Bien que le projet n’ait duré que peu de temps, sa brève carrière lui a permis d’acquérir une certaine notoriété dans le quartier et auprès des commerçants locaux. Il connaît le fonctionnement du service de propreté et dispose d’informations de première main concernant les prises de décisions administratives et projets municipaux en matière de propreté urbaine. Grâce à sa connaissance du système municipal et à ses contacts politiques, il a pu obtenir des contrats de sous-traitance de travaux sanitaires dans son service. En supervisant la collecte des déchets et en garantissant des balayeurs temporaires à la municipalité, il agit en tant que street-level bureaucrat, mais aussi d’entrepreneur. Ses multiples rôles se reflètent dans les différentes désignations utilisées par les habitants et les éboueurs de la circonscription pour parler de lui : Tarachand thekedar (« entrepreneur »), watch rider Tarachand, Superviseur et Jamadar.
25Les partis ou les élus préfèrent choisir parmi des gens ayant déjà une connaissance des rouages administratifs ou ayant une forte capacité d’être autonomes très vite. Très souvent les brokers sont soit amenés à servir des élus détenant un mandat municipal ou de servir plus généralement le parti avec des élus exerçant des mandats plus larges ou les deux à la fois.
« Mon parti [le BJP] ne m’a pas directement appris le travail, mais j’ai eu le soutien de mon député [Kalicharan Saraff]. Quand j’avais besoin d’aide, il appelait tout simplement le département municipal concerné et leur disait qu’une travailleuse de [son] parti vient vous voir, il faut assurer que son travail soit terminé. Ensuite, j’ai avancé seule. Je n’avais besoin de l’aide de personne. Assise à la maison, je pourrais appeler les travailleurs municipaux et leur demander de faire des choses dans une durée spécifique. Mon travail ne s’est jamais arrêté… »
26Les récits du terrain fourmillent d’histoires d’élus utilisant des brokers pour essayer de contrôler les rivaux au sein de leur parti, de contrôler la structure locale du parti, de faire de plus grandes déclarations publiques que les rivaux, obtenir des emplois pour des « amis », etc. Les tâches administratives, leur supervision et de rencontre avec les habitants, permettent également aux brokers de faire la publicité pour le BJP. C’est ce dont témoigne Tasleem :
« C’est un théâtre de tous les jours pour moi. De nos jours, je travaille moins, mais auparavant je ne me reposais pas un instant. Toute la journée, je traînais dans les rues. Je descendais dans les rues pour saluer les gens. Je leur posais des questions sur leurs problèmes, sur l’accès au service de base, s’il y avait un problème d’eau, d’électricité, etc. S’il y avait des déchets dans les rues, j’appelais la camionnette de ramassage des ordures pour les faire enlever. Ensuite, je rappelais aux résidents que les services usagers dans leur quartier fonctionnaient grâce au travail de mon parti, le BJP. Je leur répétais dix fois la même chose : il ne faut pas l’oublier, votre quartier est propre grâce au travail de BJP, si vous avez de l’électricité dans le quartier, c’est grâce au BJP »
27En remplissant ce rôle, les brokers obtiennent non seulement un soutien électoral pour leur parti, mais ils consolident également leurs positions dans leur communauté locale. Les élus locaux comptent sur des alliances ainsi que des réseaux formels et informels pour renforcer leur présence sur le terrain. Les brokers constituent ainsi l’un des réseaux les plus dynamiques impliquant des liens entre le parti, l’État et la société aux niveaux inférieurs. Ils aident les élus à garder la main sur le pouls du public et à savoir ce qui préoccupe les gens.
28Les brokers aident à exercer une influence et un contrôle sur l’action gouvernementale et à positionner leur propre parti comme alternative crédible en vue des prochaines échéances électorales. En tant que leaders de la communauté, les brokers ont généralement une expertise opérationnelle de gestion du travail politique. Tasleem nous livre un récit de son travail :
« De temps en temps, j’aide le parti lors des réunions. Lorsque des réunions sont organisées, vous devez y aller, organiser la foule, emmener la foule avec vous. J’ai travaillé pour toutes les élections : municipales, législatives et nationales. Cela fait vingt ans que je suis membre du parti, je dois donc faire tout le travail. Vous devez organiser des réunions de députés dans votre région. Et tout ce qui concerne les élections : préparation et distribution de listes, présence aux bureaux de vote, etc. Tout cela doit être fait. »
29En restant au courant des événements dans le quartier, les brokers recueillent des informations sur les opportunités et les menaces politiques, les manifestations à venir et les activités des opposants. Ainsi, une partie de leur travail consiste à tenir informés leurs supérieurs politiques ou les dirigeants de leur parti de ce qui se passe au niveau du quartier. Les brokers peuvent également être cruciaux pour prévenir ou causer des troubles impliquant l’opposition (Auyero 2007).
30J’ai observé plusieurs rassemblements de « résidents en colère » contre le manque des travaux d’entretien des infrastructures publiques, contre l’inaction du gouvernement du Parti du Congrès dans les deux quartiers que j’ai étudiés. Au cours de ces manifestations, les résidents descendaient dans la rue pour se plaindre des conditions de vie misérables à cause du manque d’infrastructures. Ces mobilisations, couvertes par les médias, ne provenaient pas de l’initiative autonome de résidents mais étaient très souvent conduites par les brokers politiques à la demande de leurs partis. Les brokers avaient pour rôle d’inciter les gens à se mobiliser pour empêcher certaines décisions politiques ou pour contraindre le pouvoir en place. Une discussion avec les fonctionnaires municipaux et une revue de presse ont révélé que ces événements se produisent régulièrement, au moins trois ou quatre fois chaque année, et prennent de l’ampleur lorsque les élections approchent. Il y a aussi une saisonnalité des sujets abordés : pendant la période de la mousson, la plupart des manifestations concernent des sujets de propreté (réparation d’égouts et collecte des ordures).
31Parlant de son rôle dans l’organisation de ce type de manifestations, Saeed me raconta fièrement sa contribution dans le « Jaipur bandh » (grève générale de la ville) organisé par le BJP le 6 juillet 2010 afin de protester contre la hausse des prix des produits de première nécessité. Il était responsable de l’organisation d’un sit-in dans la zone de Ramganj Chaupar de la ville de Jaipur. Quelques jours avant l’événement, il participa à la distribution de tracts présentant un tableau comparatif des prix de produits alimentaires de base (riz, blé, sucre, etc.), d’une bonbonne de gaz et du baril de pétrole sous les gouvernements dirigés par le Parti du Congrès et ceux du BJP, afin de souligner l’augmentation des prix dans le premier cas. Il a déposé également une déclaration de manifestation auprès de la police, mais sa demande a été refusée en raison de risques d’altercations communautaires13. Bien que Saeed ait déplacé la manifestation à Johri Bazar, un lieu proche de son quartier, la permission lui a été refusée. Saeed propose une nouvelle stratégie à son parti pour mener à bien son sit-in. À trois heures du matin, alors que le quartier dormait encore, il prend des hommes pour installer une tente au carrefour de Ramganj. Au-dessus de la tente, des banderoles portent le nom du ministre (Kalicharan Saraf) pour dissuader la police de les enlever. La police encercle la tente pour empêcher les gens de se rassembler à l’intérieur. À ce moment, Saeed envoie deux voitures remplies de manifestantes femmes à Ramganj Chaupar pour faire face à la police. La police, largement composée d’hommes, ne pouvait pas utiliser la force contre les femmes qui ont commencé alors à occuper la tente et à crier des slogans contre l’inflation sous le gouvernement du Parti du Congrès. Petit à petit, d’autres manifestants ont rejoint les femmes. Ils ont brûlé une effigie du chef de l’État. La police n’a rien pu faire d’autre que de contenir la manifestation et de veiller à ce qu’elle se déroule sans encombre. Même s’il est difficile d’imaginer l’inaction de la police sans aucune interférence des leaders haut placés du BJP, le récit de Saeed montre bien sa capacité organisationnelle à mobiliser une foule. La manifestation qu’il organise est un moyen de réappropriation du quartier par les musulmans. Elle est aussi le signe que, grâce au travail de mobilisation de Saeed, le BJP a réussi à faire son entrée chez les musulmans, une communauté majoritairement hostile au BJP en raison notamment du rôle que l’administration, la police et le parti ont joué dans les émeutes antimusulmanes de 2002 au Gujarat alors que le parti y était au pouvoir.
Les brokers musulmans et le parti du BJP : une alliance fragile
32Les appartenances religieuses ont un rôle important et les brokers musulmans ont souvent une position marginale au sein du BJP. Berenschot (2010) donne l’exemple de la distribution des lits dans un hôpital au Gujarat, où l’élu local du BJP traitait seulement les dossiers des résidents hindous, les musulmans allant adresser leurs demandes au conseiller du Parti du Congrès. L’accès aux ressources essentielles pour la médiation dépend du statut social et de la religion d’un broker (Brass 1997 ; Jeffrey 2000).
33Les deux brokers musulmans analysés dans ce chapitre ne supportent plus d’être marginalisés malgré leur travail acharné depuis des années. Saeed, qui s’est battu pendant plus de vingt ans, d’abord auprès du Parti du Congrès et ensuite du BJP, pour faire recruter les musulmans Bhisti dans la municipalité, envisageait un procès contre le gouvernement14. Tasleem a pris ses distances avec la politique. Elle se décrit comme travailleuse sociale et dit de n’avoir jamais eu envie de « faire de la politique ». Parlant du soutien qu’elle a reçu de son député BJP à ses débuts comme broker politique, et cela malgré son appartenance à la communauté musulmane, elle remarque : « C’était une autre époque ». Au moment du recrutement de Tasleem, le BJP cherchait encore à s’établir comme une vraie alternative politique au Parti du Congrès dans l’État du Rajasthan. Les voix des musulmans lui étaient utiles pour cela. Aux élections législatives de 1993, le BJP a remporté cet État, en raison de l’affaiblissement du Parti de Congrès mais aussi de la conquête d’une partie des castes inférieures qui jusque-là votaient majoritairement pour le Congrès. Certains groupes issus de ces castes ont activement participé aux émeutes contre les musulmans. Les conflits religieux ont ainsi traversé les principaux partis indiens.
34Pendant longtemps, la majorité des Intouchables (Dalits) des castes inférieures votaient pour le Parti du Congrès qui, sous Nehru, avait défendu leur cause et instauré une politique de discrimination positive en leur faveur, inscrite dans la constitution de 1950 : environ 15 % des postes dans les universités publiques et les administrations leur sont réservés. Le BJP, au pouvoir aujourd’hui, a longtemps milité contre ces quotas. Mais il a cherché plus récemment à se réconcilier avec cette population marginalisée afin d’élargir sa base électorale. Il a bénéficié de la transformation des relations entre le Parti du Congrès et les Dalits, liées à la hausse du niveau d’éducation des Intouchables, l’affaiblissement des liens clientélistes et l’arrivée d’un parti alternatif se proposant de défendre les intérêts des classes inférieures, le Bahujan Samaj Party (BSP). Même si les hautes castes constituent traditionnellement l’assise électorale du BJP, le parti courtise aujourd’hui la communauté Dalit, qui représente 16,5 % de la population en Inde. Au Rajasthan, les Dalits forment 26 % de la population. La politique du BJP s’appuie sur la réaffirmation du caractère hindou des Dalits, afin d’éviter les conversions au christianisme, au bouddhisme et à l’islam. Cet objectif est d’autant plus important pour le parti qu’il ne peut pas compter sur le vote des musulmans, qui constituent environ 14 % de la population indienne, en raison de la crispation identitaire dans le pays sous le mandat du Premier ministre Narendra Modi.
35Les musulmans pour leur part restent hostiles au BJP malgré leurs relations ambivalentes avec le Parti du Congrès. Ils étaient le deuxième pilier de soutien à ce parti, puisqu’ils avaient reçu sa protection contre les militants hindous dans la période qui avait suivi l’indépendance. Mais les relations entre les musulmans et le Parti du Congrès ont commencé à s’affaiblir dans les années 1980 et se sont tendues notamment après 1992, quand les musulmans ont accusé le Premier ministre Narasimha Rao de ne pas être intervenu pour empêcher la destruction d’une mosquée dans la région de l’Uttar Pradesh. Les musulmans ont depuis cherché à s’allier avec des groupes communistes ainsi que des formations politiques musulmanes locales dans les diverses régions de l’Inde, mais ils n’ont pas réussi à trouver une alternative politique. Dans un État comme le Rajasthan où le système bipartisan domine, les musulmans restent cependant contraints à s’allier avec le Parti du Congrès ou le BJP.
36Les entretiens avec les brokers musulmans ont montré qu’ils étaient conscients de la politique discriminatoire du BJP à leur égard, même si ce parti – contrairement au RSS qui assimile la nation indienne à la majorité hindoue – exprime un message d’inclusion en ce qui concerne les minorités religieuses. Pourtant, les brokers musulmans intègrent le parti pour des raisons qui vont au-delà de simples raisons clientélistes. Ils travaillent donc pour les élus hindous tout autant que musulmans. Leur engagement répond à un devoir moral, dans lequel la dimension personnelle de l’engagement est effacée au profit d’une logique de communauté. N’ayant que peu d’options politiques possibles, les brokers musulmans intègrent le BJP pour aider leur communauté à avoir accès aux ressources étatiques.
37En ce sens, les brokers musulmans peuvent mener des manifestations contre leur propre parti pour faire pression sur l’élu local et lui rappeler leur force dans la circonscription, comme l’illustre l’exemple qui suit. En 2011, pendant la mousson, plusieurs cas de décès sont recensés dans le quartier de Khurra, dans la circonscription 58 de Jaipur, provoqués par la diarrhée liée à la consommation d’eau potable contaminée. Les résidents, en majorité musulmans, se plaignent auprès des fonctionnaires municipaux, de la police ainsi que du conseiller Ojha, mais leurs demandes sont ignorées. Seule la police a assuré un peu de secours, mais les canalisations n’ont pas été réparées. Désespérés par la situation, les résidents ont fait appel à Mushtaq, leur neta (leader), affilié au BJP. Sur ses conseils, ils ont pris leurs véhicules (motos et vélos) et les ont garés côte à côte pour bloquer la route principale du quartier et donner plus d’écho à leurs revendications. La police est intervenue de nouveau et, avec l’appui du conseiller Ojha, a mis en place une fourgonnette médicale dans le quartier, a assuré la distribution de médicaments ainsi que les travaux de réparation de canalisation. En tant que musulman, Mushtaq est resté au rang de « petit leader », ce qui montre bien la nature sélective du courtage et de la médiation politique.
38Cependant, il y a aussi des brokers qui ont fait le choix de travailler avec le BJP pour faire changer la mentalité des membres de ce parti à l’égard de la communauté musulmane, comme cet ancien député musulman :
« Après la démolition de la mosquée, j’ai voulu quitter le BJP. Mais le chef du BJP m’a fait comprendre que si l’on n’est pas dans la pièce, ça laissera un champ ouvert aux hindous pour nous critiquer et nous abuser. Mais s’il y a même un musulman dans la pièce, les hindous vont réfléchir à deux fois avant de dire du mal des musulmans. Il est important d’avoir cette communication entre les deux groupes. Nous sommes donc là pour changer des mentalités, afin d’ouvrir la voie pour permettre à d’autres musulmans d’intégrer le parti. »
*
39Ainsi, on peut constater qu’à travers leurs trois fonctions principales – la gouvernance quotidienne de la circonscription, l’implication dans les activités du parti, la reproduction de la différenciation sociale (Manor 2000) – les brokers contribuent à l’ancrage social de leur parti. Ce chapitre a essayé de montrer que l’action des brokers dépasse le simple clientélisme électoral mais agit plus largement sur l’ancrage du BJP à Jaipur. Les brokers sont actifs socialement et politiquement dans les quartiers où ils vivent. En contact permanent avec les résidents, ils ont une connaissance fine de leurs besoins et des solutions possibles à leurs problèmes, dont ils informent leur hiérarchie. Ils fournissent des informations importantes à leurs supérieurs politiques. Le rôle joué par des brokers pour faciliter l’accès des populations aux institutions et aux ressources de l’État révèle les « frontières floues » entre l’État et la société (Gupta 1995). De même, ce chapitre nous fournit des éléments sur la sociologie des entrepreneurs politiques ainsi que les rapports qu’entretiennent les partis politiques ainsi que les élus aux éligibles. En ce qui concerne le BJP, il peut se passer des musulmans pour arriver au pouvoir dans l’État du Rajasthan. Cependant ce chapitre a montré que ce parti a quand même besoin de brokers musulmans pour exercer la gouvernance dans les circonscriptions musulmanes de la ville. L’intervention régulière dans ces circonscriptions pour y régler les problèmes qui s’y posent et répondre aux demandes des populations, par l’intermédiaire des brokers, est plus que du seul clientélisme électoral et du courtage des votes au moment des élections : il s’agit d’un instrument déterminant de l’ancrage politique du BJP dans la ville de Jaipur.
Bibliographie
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Format
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Notes de bas de page
1 Rassemblement des stands dans une logique de guichets administratifs.
2 Voir aussi Jeffrey (2010).
3 Les municipalités en Inde se divisent en trois catégories en fonction du poids démographique. On parle de municipal committees pour des agglomérations de 10 000 à 100 000 habitants, de municipal councils pour des agglomérations de 100 000 à 500 000 habitants, et de municipal corporations au-delà de 500 000 habitants. Avec une population de 3,1 millions d’habitants en 2011, la ville de Jaipur, étudiée dans ce chapitre, est une municipal corporation. Il s’agit de la dixième ville la plus peuplée du pays.
4 Au moment de l’enquête, le Parti du Congrès était au pouvoir au Rajasthan (2008-2013).
5 Depuis 2020, Jaipur compte deux municipal corporation (Jaipur Municipal Corporation Greater et Jaipur Municipal Corporation Heritage), regroupés en 250 circonscriptions municipales.
6 Au moment de l’entretien, Manjari Ojha, l’épouse de Manoj Ojha, était conseillère, mais en quelque sorte « par procuration ». Son mari a été élu deux fois dans cette circonscription. En 2009, le siège est réservé aux femmes et Manjari Ojha se présente aux élections, qu’elle remporte. Son époux s’arrogeait cependant toutes les prérogatives qui lui revenaient en tant qu’élue.
7 Boissevain (1974) a examiné les courtiers en tant qu’entrepreneurs, en faisant la distinction entre les patrons et les courtiers. Il suggère que les ressources qu’un entrepreneur manipule sont de deux types distincts, bien qu’elles puissent se trouver en combinaison : les ressources de premier ordre : terrains, emplois, bourses d’études, connaissances spécialisées, ressources qu’un entrepreneur politique contrôle directement et qui sont dispensées par des « mécènes » ; et les ressources de second ordre : les contacts stratégiques avec des personnes qui contrôlent directement ces ressources ou qui ont accès à ces personnes, ressources dispensées par des « courtiers ».
8 Les associations de caste (caste associations) sont différentes du conseil de caste (caste panchayat) qui joue un rôle traditionnel et coutumier. Les associations de caste fonctionnent comme des « groupes d’intérêt » souvent créés par les élites d’une caste sur un modèle bureaucratique afin de disposer d’un accès aux politiques sociales et économiques de l’État en bénéficiant des mesures de quotas par castes incluses dans plusieurs de ces politiques.
9 La below poverty line (BPL) est une carte destinée aux ménages vivant sous le seuil de pauvreté. Elle donne droit à de l’alimentation subventionnée, à l’accès gratuit à la santé, à des aides pour la construction de maisons, etc. (cf. Landy & Varrel 2015).
10 Introduite en 2014 par le gouvernement de BJP, la carte Bhamashah est destinée au chef féminin d’une famille et lui permet de bénéficier d’aides financières du gouvernement de l’État du Rajasthan.
11 La carte d’identité numérique et biométrique est lancée en 2010. Aadhaar signifie en hindi « socle » ou « soutien ». Cette carte devrait servir de support pour la distribution des aides sociales aux populations défavorisées. Il s’agit d’une véritable révolution dans un pays où il n’y avait pas jusqu’ici de notion de carte d’identité. En 2014, 650 millions de personnes ont déjà été enregistrées dans la base de données, soit la moitié de la population, pour un coût de 400 millions d’euros. Le principal intérêt de cette carte réside dans l’utilisation que les pouvoirs publics pourront en faire pour rendre plus efficace leur politique sociale (Tirthankar 2014).
12 Comme ces bureaux sont situés dans l’espace résidentiel, une séparation complète entre le familial et l’officiel n’est pas possible. La famille et les enfants utilisent souvent ces espaces pour rencontrer des amis et des parents, pour étudier, etc.
13 En décembre 1992, suite à la démolition de la mosquée Babri dans l’état d’Uttar Pradesh, par des militants du BJP, une vague de violence a déclenché à travers le pays qui a fait plus de 2 000 victimes, principalement des musulmans. À Jaipur, le quartier de Ramganj, à majorité musulmane, a été l’épicentre d’émeutes et depuis la zone a été classée par la police comme « zone sensible ». Depuis, tout rassemblement public sur le Ramganj Chaupar est interdit.
14 Le gouvernement du BJP en mai 2018 a recruté environ 5 000 éboueurs dans la municipalité de Jaipur, y compris parmi les Bhistis.
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