Chapitre 9. Les partis passent, l’ancrage reste : clientélisme et autochtonie dans un parti post-démocrate chrétien en Sicile orientale
p. 199-218
Texte intégral
1Ce chapitre porte sur une décennie de politique en Sicile, qui précède l’affaiblissement des différents « fiefs » électoraux de longue durée et les importantes transformations de la politique sicilienne qu’ont manifestées notamment le succès électoral du parti protestataire populiste du Mouvement 5 étoiles à partir de 2013 et l’essor, certes contenu mais significatif, du mouvement d’extrême droite de la Ligue. Il s’attache plus particulièrement aux pratiques clientélistes au sein du Mouvement pour les autonomies (Movimento per le autonomie, MPA), un parti à vocation régionaliste fondé par un groupe de notables bien implantés en Sicile orientale et dans la ville de Catane1, qui a dominé la scène politique locale de 2005 à 2013. Le MPA n’existe plus aujourd’hui. Cependant, les pratiques politiques que l’on observe dans cette brève période ont une vie bien plus longue que celle du parti lui-même : elles l’ont précédé et lui ont survécu. L’analyse de l’expérience du MPA permet ainsi de proposer des hypothèses sur la continuité des réseaux politiques locaux. Dans le contexte sicilien, l’action territoriale des candidats et des élus s’insère dans des réalités partisanes diverses, garantissant aux nouveaux notables et aux grands électeurs un ancrage territorial qui ne dépend que partiellement de leur appartenance à un parti politique.
2Depuis l’approbation de la loi sur l’élection directe des présidents de région en Italie, en 1995, la scène politique sicilienne a été marquée par des bouleversements réguliers. Tous les « gouverneurs » qui se sont succédé depuis 2001 ont été impliqués dans des scandales judiciaires plus ou moins graves. Ce fut le cas de Salvatore Cuffaro, ancien dirigeant de la Démocratie chrétienne2 élu président de la région en 2001 et réélu en 2006, qui a démissionné en janvier 2008 après avoir été condamné par la justice pour avoir favorisé des membres de la mafia sicilienne. Cette démission a ouvert la voie à Raffaele Lombardo, ancien allié de Cuffaro qui s’en était éloigné en fondant le MPA avec d’autres personnalités issues comme lui de la DC. De nouveau associé à la coalition de centre-droit qui remporte les élections régionales, Lombardo devient président de la région Sicile en 2008. En juin 2012, il remet à son tour sa démission à la suite de son implication dans une enquête judiciaire sur ses liens avec des familles mafieuses de la région de Catane. Les succès électoraux du MPA sont le produit d’un système électoral et social, plus encore que politique, fortement enraciné et dont Lombardo a été un habile coordinateur. Il s’agit d’un bloc de pouvoir qui a élaboré au cours des années des réseaux de solidarité régulièrement modifiés et renégociés, fondés d’un côté sur des accords et des alliances électorales qui ont des effets de longue durée et de l’autre sur le partage de codes qui gouvernent localement les manières de faire de la politique. Le système clientélaire dans la ville de Catane doit certes son efficacité aux ressources que les élites politiques sont capables de mobiliser, mais il s’appuie aussi sur des candidats et des candidates qui s’enracinent dans les quartiers en utilisant leurs ressources de sociabilité et en entretenant des liens forts et durables avec les électeurs.
3Ce chapitre porte sur ces phénomènes, à partir d’une recherche ethnographique sur l’enracinement territorial du MPA à Catane et dans sa région. L’observation directe d’événements publics et la participation aux activités de relations avec les électeurs menées par des membres du MPA ont été accompagnées de plusieurs entretiens avec des candidats, des élus et des dirigeants du parti ainsi que des observateurs de la réalité politique locale (journalistes, syndicalistes, universitaires). Les données ethnographiques ont été complétées par la presse (consultée notamment pour les périodes électorales) ainsi que par des documents issus de procédures judiciaires qui ont impliqué le leader du MPA. L’objectif est d’identifier les éléments sociaux et culturels au fondement de l’enracinement électoral d’un parti clientélaire. L’observation minutieuse du modèle politique promu par le MPA s’inscrit dans le courant désormais bien établi des études localisées des phénomènes politiques qui, entre la France et l'Italie, se sont intéressées au cours des dernières décennies aux formes d’adhésion aux partis politiques, à leur organisation territoriale et à leur fonctionnement, à leurs interactions avec les sociétés locales, aux motivations des individus qui participent aux activités politiques (voir par exemple, Briquet 1997 ; Briquet & Sawicki 1989 ; Dematteo 2017 ; Gribaudi 1980 ; Minicuci 2012 ; Shore 1990). Dans cette perspective, étudier la dimension locale signifie saisir aussi, et surtout, la politique en dehors des espaces qui lui sont officiellement assignés, en portant une attention particulière aux récits de la politique qui circulent à l’intérieur de réseaux d’interactions spécifiques.
4Après une présentation synthétique de l’implantation électorale du MPA, je m’attacherai aux ressources politiques qui ont permis à Lombardo et à ses compagnons de parti de s’enraciner en Sicile orientale. L’objectif est de comprendre l’univers symbolique dans lequel s’inscrivent les ressources relationnelles mobilisées par les notables, les candidats et les élus du MPA dans la construction d’un soutien électoral durable, à partir de l’analyse du travail politique réalisé à Catane par les conseillers de la commune et des quartiers.
Un parti clientélaire
5L’histoire politique du territoire catanais depuis les années 1950 est étroitement liée à celle des dirigeants locaux de la DC, qui a été le parti de majorité relative pendant près de quarante ans. Son influence s’est fondée sur le contrôle exercé sur les institutions publiques et parapubliques. La « colonisation de l’État » de la part des démocrates chrétiens a consisté dans l’occupation de ces institutions et leur usage à des fins d’un véritable « clientélisme bureaucratique » (Caciagli 1977, p. 16). Le passage à ce que l’on nomme la « seconde République », la disparition de la DC et la naissance de petits partis qui en ont recueilli l’héritage politique et moral, sont à l’origine de l’expérience politique du MPA. Les élections municipales de 2005 et régionales de 2006 montrent très clairement un transfert des voix des partis post-démocrates chrétiens vers le mouvement politique créé par Lombardo. L’affirmation électorale du MPA doit se comprendre ainsi dans une perspective de long terme qui prenne en compte la continuité entre les réseaux politico-électoraux constitués par le personnel de la DC et ceux des principaux dirigeants du nouveau parti autonomiste.
6L’histoire du mouvement est étroitement liée à celle de Lombardo, au pouvoir personnel que celui-ci a accumulé dans les différentes provinces de Sicile orientale. Sa carrière s’est déroulée entièrement dans la DC puis dans les partis post-démocrates chrétiens qui lui ont succédé après 1994. Outre des fonctions dirigeantes au sein de ces partis, il a exercé de nombreuses charges politiques locales : conseiller municipal puis adjoint à la municipalité de Catane entre 1980 et 1986, vice-maire de cette même ville de 2000 à 2003, conseiller et vice-président de la région Sicile entre 1986 et 1994, député européen entre 1999 et 2008, président de la province de Catane de 2003 à 2008 avant de présider la région Sicile jusqu’en 2012. Quelques mois avant la création du parti, quatre listes « civiques » menées par un groupe d’hommes politiques proches de Lombardo se sont présentées aux élections municipales à Catane, en juin 2005. La nouvelle formation politique a été officialisée en décembre de la même année, lors du premier congrès du MPA, lors duquel son fondateur, Raffaele Lombardo, est devenu officiellement son secrétaire général. Le parti a obtenu 12 % des suffrages (24 % dans la province de Catane) aux élections régionales de 2006 en Sicile et a joué un rôle décisif dans la victoire de la coalition du centre-droit. Son poids électoral a augmenté en 2006 et 2008 dans toutes les provinces siciliennes. Durant la période où il a été président de la région Sicile, de mai 2003 à février 2008, Lombardo a été à la tête de quatre exécutifs régionaux soutenus par des majorités qui ont intégré des composantes du centre-gauche. Entre ses premiers succès électoraux et sa dissolution en 2013 suite aux affaires judiciaires impliquant son leader, le MPA a joué un rôle central dans les dynamiques politiques de la Sicile.
7Si le parti a obtenu des scores électoraux notables dans l’ensemble de la Sicile, Catane et sa province ont constitué le cœur de son implantation. Celle-ci s’est appuyée en premier lieu sur la gestion politique des administrations locales, selon un mécanisme classique de patronage (Cerruto & Raniolo 2008 ; Cuturi 2007 ; Spadaro & Vacante 2008) de la part de ceux qu’une des personnes que j’ai interrogées appelait les « lieutenants de Lombardo ». Le système coordonné par Lombardo a atteint ses niveaux les plus élevés d’efficience au moment de son arrivée au gouvernement régional. Au cours de leur longue carrière politique, Lombardo et ses proches ont créé un solide réseau de rapports personnels politiquement fructueux en multipliant les postes de consultants, en attribuant des missions externes, en nommant des membres et des présidents des conseils d’administration de sociétés auxquels participait la commune ou la province de Catane – parmi lesquels de nombreux anciens démocrates chrétiens qui ont rejoint ensuite le MPA (Spadaro & Vacante 2008). S’ajoutent à ces liens ceux que Lombardo et ses associés ont noués avec des dirigeants administratifs régionaux – certains d’entre eux nommés par Lombardo lui-même quand il était président de la province ou vice-maire de Catane. Les militants et candidats locaux qui ont adhéré au MPA ont trouvé là des ressources en contrepartie de leur engagement dans le parti.
8L’enquête judiciaire dans laquelle Lombardo a été impliqué rend compte de la tendance à occuper les institutions publiques et des liens privilégiés entretenus par les dirigeants du MPA avec d’importants entrepreneurs de la région de Catane. Selon les magistrats, Raffaele Lombardo et son frère Angelo auraient aidé des familles mafieuses à accéder à des activités soumises directement ou indirectement à l’influence du pouvoir politique. Ils auraient attribué à des personnes désignées par les clans mafieux des postes dans des coopératives sociales contrôlées par l’administration régionale et dans des centres commerciaux possédés par des entreprises proches de Lombardo. Ils auraient garanti la concession de permis de construire et seraient intervenus en leur faveur en matière d’urbanisme (Tribunal de Catane 2011, 2014)3. De nombreuses enquêtes journalistiques ont été consacrées à la gestion du secteur de la santé et de celui de la formation professionnelle en Sicile durant la présidence de Lombardo. Contrôlé en grande partie par l’institution régionale, qui a la haute main sur l’ensemble des nominations, le secteur de la formation professionnelle m’a été présenté lors d’un entretien comme « l’instrument le plus flexible pour fournir des réponses à ses clients ». Quant à la santé, la personne interrogée lors du même entretien, anciennement proche du Parti communiste, ancien élu qui a longtemps exercé dans le secteur des travaux publics à Catane et fin connaisseur de la politique locale, ajoutait :
« La santé : c’est la clé de voûte de tout […]. Pour Lombardo, le secteur de la santé est au premier plan : il en connaît les mécanismes, il en connaît les points de force et de faiblesse […]. Il a beaucoup joué sur deux choses. Premièrement sur les dizaines de dirigeants communaux. Quand il est devenu vice-maire, il a exercé la délégation sur le personnel, lui-même pour quelques années… Quand il est parti, il a laissé en fait toute la direction de la commune (ou presque toute) à des personnes en qui il avait toute confiance. Cela, clairement, lui permet d’intervenir, de contrôler, d’interférer à l’intérieur de la commune, même s’il est à l’extérieur, s’il n’est plus à la commune. Et donc les 4000 employés de la commune sont sous l’autorité de trente dirigeants communaux qui lui sont fidèles. C’est un projet qui a été très clair pour lui, un objectif qu’il s’est donné et qu’il a atteint pleinement. Dans le même temps, il a mis en place le même mécanisme dans le secteur de la santé, dont il connaît tout. » (entretien, mars 2013)4
9Le contrôle des fonctions de direction dans les administrations locales est la clé de lecture des dynamiques de la structuration d’un pouvoir durable. Selon cette lecture, le fonctionnement clientéliste de l’action politique locale se manifeste par la distribution des postes publics et la tendance au contrôle de secteurs administratifs « colonisés » par le pouvoir politique. Le renforcement récent des pouvoirs locaux a donné aux dirigeants régionaux une forte capacité d’influence sur la distribution des emplois publics, ce qui leur a permis de mettre en relation « les différentes positions stratégiques […] d’une galaxie administrative fragmentée » (Di Mascio 2012, p. 134-140). Ces éléments, associés à l’intervention accrue des institutions régionales dans l’action publique locale, soulignent l’importance des alliances tissées par les dirigeants du MPA et expliquent le choix de créer un parti à vocation régionaliste cherchant à contrôler les institutions régionales.
10La gestion pratique des ressources s’opère au sein des permanences et des secrétariats politiques des dirigeants du MPA et des notables qui leur sont associés5. « Quelle est la fonction d’un secrétariat politique ? » déclarait à ce propos le responsable d’un de ces secrétariats, « pourquoi est-ce un instrument qui n’a jamais été en crise ? Parce que, dans ces secrétariats, on ne fait pas de réunion, on ne fait pas de campagne électorale, on ne parle pas de politique, de grands systèmes, d’économie, on ne fait pas de culture. Qu’est-ce qu’on fait dans les secrétariats politiques ? On fait une seule chose : je rencontre les personnes qui veulent me parler pour me présenter leurs problèmes et je cherche à donner une réponse à leurs exigences » (entretien, octobre 2013). Comme j’ai pu l’observer lors de l’enquête de terrain, les secrétariats des partis politiques ne sont pas seulement des lieux où s’opèrent des échanges entre un homme politique et un électeur, mais où se déroulent aussi des interactions fondées sur l’écoute et où se construit le rôle social de l’homme politique. Les « notables de restitution » accumulent un capital personnel à travers les mécanismes de la représentation (Mastropaolo 2011, p. 95). « Dès que le besoin est d’un certain niveau, et donc qu’il y a le besoin d’une plus grande capacité d’écoute, on s’adresse au secrétariat de l’homme politique. Et c’est justement cette action de s’adresser au secrétariat qui transforme l’homme politique en notable, parce que c’est un ciment, une courroie de transmission entre les institutions, le parti et les besoins de la société » (entretien avec un fonctionnaire de la commune de Catane, octobre 2013).
Une classe politique populaire
11Le contrôle par la direction du MPA des charges institutionnelles et de secteurs stratégiques comme le secteur de la santé ou celui de la formation professionnelle se combine avec une gestion efficace et précise des candidatures de ses représentants locaux. Un fonctionnaire communal proche du MPA a décrit en ces termes la figure d’un élu municipal du parti, membre de longue date de la DC et des partis démocrates-chrétiens qui lui ont succédé :
« [Cet élu] travaille à l’agence du territoire. Voilà, c’est un des nombreux préposés de la commune. La commune est pleine de ces préposés. [Des gens qui font] des petites faveurs qui se transformeront en votes. Mais il reste conseiller municipal. Il n’a jamais cherché à monter plus haut. C’est devenu son emploi. Avec l’excuse des commissions et des séances du conseil, il a le droit de ne pas se présenter à son travail, et il ne va à ce travail que pour faire des faveurs. C’est l’objectif que se fixent tous les hommes politiques de niveau inférieur : ne pas travailler – même si cela leur coûte encore plus de fatigue ! » (entretien, octobre 2012).
12Le rapport direct entretenu avec les représentants locaux est un autre élément essentiel du système de pouvoir coordonné par Lombardo. Le travail politique quotidien des conseillers communaux et de quartier s’est combiné avec les ressources de patronage dont disposaient les dirigeants du MPA pour assurer leur enracinement électoral sur le territoire.
13J’ai mené une observation ethnographique dans la circonscription du centre historique de Catane (qui comprend l’aire commerciale du centre-ville, les bâtiments des institutions du pouvoir local ainsi que des quartiers populaires anciens6) lors de laquelle j’ai fréquenté les élus et les candidats et pris part en spectateur aux séances du conseil de quartier. Cette observation a mis en lumière le rôle de médiation exercé par les conseillers municipaux à l’échelle des quartiers. Ils y sont chargés de recueillir des soutiens politiques en faveur de ceux qui occupent des fonctions immédiatement supérieures dans l’échelle de la représentation politique. Interrogé sur les modalités de gestion des soutiens politiques et sur les liens entre les candidats de niveau inférieur et les notables locaux, un conseiller de cette circonscription m’a expliqué ainsi la manière dont de telles relations étaient perçues localement : « Alors, dans le jargon local, celui qui est ton point de contact politique est appelé le “référent”. Ou alors on dit “Avec qui tu es ?”. Il y a cette appartenance à un territoire, à un “peloton”. C’est un peu le jeu politique des appartenances » (entretien, juin 2013). Le système hiérarchique sur lequel se basent les circuits politiques locaux traverse aussi bien les partis que le territoire sur lequel ces derniers agissent. Les équipes de candidats liés à un référent politique exercent leur influence sur un territoire plus large que celui du quartier et, parfois, de la commune elle-même. D’autre part, le réseau politique d’un référent n’est pas nécessairement lié à un seul parti ou à des partis coalisés. Il arrive en effet que les candidats qui agissent pour un même référent appartiennent à des coalitions différentes, comme dans le cas d’Alfio7, élu en 2012 pour le MPA mais lié antérieurement à un élu régional du Parti démocrate, une formation concurrente située au centre-gauche. Le circuit politique dans lequel cet élu est inséré s’étend au-delà de la commune de Catane et implique des partis différents – ce qui lui garantit une base territoriale élargie et une implantation transversale par rapport aux alliances politiques du moment.
14Les hommes politiques locaux consacrent une grande partie de leur temps à la gestion de leurs appuis politiques et à leur enracinement dans leur quartier, aux dépens de leurs activités dans les institutions municipales, où ils n’ont que peu de capacités d’intervention. L’observation des séances du conseil de quartier montre que ses membres sont peu familiers avec les rites et les pratiques de la politique officielle et que leur savoir politique prend appui sur des codes d’un autre ordre. Au cours de ces réunions, on assiste à deux événements parallèles : d’une part la séance officielle, qui répond à des règles formelles et à laquelle participent le président et quelques rares conseillers ; d’autre part les rencontres informelles entre les membres du conseil, engagés dans un échange continu d’opinions et d’informations étrangères à l’ordre du jour. La différenciation entre les règles officielles et les pratiques officieuses se manifeste par exemple à travers les divers registres linguistiques utilisés par les conseillers : le dialecte pour les échanges d’opinion s’oppose au langage bureaucratique dont se sert le président pour replacer la séance à l’intérieur des canons de la politique officielle. Les pratiques officieuses des élus de quartier sont un indice de la distance sociale qui les sépare des rites de la politique officielle. L’absentéisme important lors des séances du conseil – du moins jusqu’à l’instauration d’une indemnité mensuelle – confirme cette distance. Les fréquents passages d’un parti à un autre au sein du conseil, qui ont caractérisé l’ensemble des circonscriptions de la commune à partir des années 2000, témoignent également du faible degré de professionnalisation des élus locaux ainsi que de leur forte autonomie par rapport aux appareils des partis. Dans de nombreux cas, l’inscription à un parti est un moyen seulement instrumental pour accéder à un poste électif.
15Le rôle de brokers, d’intermédiaires en mesure de tisser de multiples relations sur un territoire, qu’exercent les conseillers des municipalités de quartier peut être interprété à partir du concept de « capital d’autochtonie », qui doit son efficacité propre à « l’ensemble des ressources que procure l’appartenance à des réseaux de relations localisées » (Rénahy 2010, p. 9)8. Dans le cas de Catane, ce concept nous permet d’identifier les ressources d’enracinement territorial dont disposent les élus, qui leur permettent de compenser la faiblesse de leurs capitaux économiques et culturels par rapport à ceux des dirigeants de parti et des grands élus avec lesquels ils sont en relation politique. Il est ainsi possible de faire l’hypothèse d’une matrice populaire des pratiques de ces conseillers. Comme nous allons le voir, les codes auxquels ils recourent se révèlent particulièrement efficaces dans les relations avec les fractions les moins politisées de l’électorat – ou plutôt dont les conceptions de la participation et de la représentation politique divergent des conceptions normatives officielles de la pratique démocratique.
De la Démocratie chrétienne au MPA : la politique comme « service social »
16L’enracinement des partis dans les quartiers de Catane est assuré en premier lieu par la présence capillaire, sur l’ensemble du territoire urbain, de centres d’assistance fiscale (CAF) ou de comités de patronage. Ceux-ci sont en grande partie gérés par les candidats et les élus locaux, qui offrent de la sorte aux citoyens des services qui étaient auparavant du ressort des administrations publiques et qui sont aujourd’hui « externalisés9 ». Ces structures assument un rôle politico-électoral dans de nombreuses régions d’Italie, et plus encore à Catane où elles occupent une place déterminante dans l’action politique. Elles sont indispensables à la gestion des soutiens politiques et se transforment durant les périodes de scrutins en de véritables comités électoraux. À travers les activités d’assistance et leur rôle de personnel politique de base, les conseillers de quartier assurent l’ancrage de leur parti sur le territoire sous la forme d’un leadership personnalisé (Brancaccio 2011).
17Parmi les personnes interrogées lors de l’enquête, beaucoup mentionnent les centres d’assistance et les présentent comme des lieux de distribution de biens matériels. L’expression qui revient souvent pour définir leurs activités est celle de « service social » – le terme de « social » renvoyant ici non seulement à la dimension assistancielle de ces activités mais aussi à la proximité avec les électeurs. La distribution, légale et illégale10, des biens et des services reproduit un mode de gestion quotidienne des soutiens politiques qui, dans les décennies passées, était celui des sections locales de la DC et de ses élus et militants implantés dans les quartiers. Un ancien vice-maire démocrate-chrétien de Catane le décrit de la sorte dans un entretien :
« Dans les années cinquante, les gens, pour aller voter, demandaient du sucre. Et alors, qu’est-ce qu’on faisait ? Il y avait le secrétaire de la section, qui était aussi le chef du quartier de la DC (comme il y avait aussi le chef de quartier communiste). Il faisait un accord avec le magasin de tel ou tel, où on vendait de la nourriture. Il disait au commerçant : “Je t’envoie des personnes avec ma carte de visite [et tu leur donnes] un kilo de sucre, un litre d’huile, etc.”. Les gens allaient là et ensuite ils votaient […] Je me souviens que trois jours avant les élections – pas un mois, non, trois jours ! – il y avait des camions de pâtes qui arrivaient. Ils se faisaient mettre à disposition un garage souterrain et ils y amassaient les pâtes. Et personne ne se scandalisait. » (entretien, mai 2013)
18Au cours des trente dernières années, l’enracinement territorial des partis politiques italiens a été radicalement transformé. Le déclin des sections de parti, qui jouaient un rôle central dans l’élaboration et la diffusion des idéologies ainsi que dans l’organisation de la vie politique locale, s’est accompagné d’une évolution vers de nouvelles formes d’obtention du consensus électoral. Cependant si les structures des deux principaux partis italiens de la seconde moitié du XXe siècle, la Démocratie chrétienne et le Parti communiste, se sont affaiblies, les réseaux politiques de ces organisations n’ont pas pour autant disparu. Ils ont simplement pris des formes différentes et, comme nous le verrons dans le cas du MPA à Catane, ont mis en place de nouveaux instruments d’obtention du consensus et de mobilisation électorale. Dans les années 1960 et 1970, les sections démocrates-chrétiennes de Catane étaient en mesure d’encadrer et de fidéliser un nombre élevé d’inscrits. Les « chefs de zone » ou les « chefs d’adhésion » jouaient à ce propos un rôle central (Caciagli 1977, p. 145 et suiv.) : ils contrôlaient les inscriptions au parti et bénéficiaient ainsi d’un prestige associé à leur capacité de représenter une ample base populaire. Leur appui était nécessaire pour les représentants du parti au niveau des sections municipales, qui pouvaient ainsi faire valoir leur important soutien électoral et qui leur accordaient en retour des services et faveurs pour eux-mêmes ou pour leurs affiliés. « À un certain moment, à Catane, il y avait 43 sections de la DC », déclare à ce propos un ancien élu démocrate-chrétien de Catane, « et je connaissais tous les noms et les prénoms. S’il fallait faire une faveur à quelqu’un, on allait là et on fournissait des réponses concrètes » (entretien, mars 2013). Dans le cadre d’un parti moins organisé, sans sections réellement actives, les rôles à l’intérieur du parti sont plus fluides. Les « cercles » du MPA, qui s’apparentent formellement aux sections, avaient un statut purement formel et, dans les faits, un rôle opérationnel inexistant. Ils ne s’occupaient pas de promouvoir les adhésions et de recruter de membres du parti. Un nombre important de personnes impliquées dans le MPA n’étaient même pas inscrites au parti. Cependant, le modèle de parti établi par la DC à Catane, caractérisé par une organisation pyramidale permettant le contrôle capillaire du territoire, a constitué un point de référence pour l’action des hommes politiques du MPA. L’origine démocrate chrétienne de beaucoup des leaders du parti autonomiste a contribué à convaincre l’opinion publique d’avoir affaire à des personnes susceptibles plus que d’autres de recourir à des pratiques clientélistes ou corrompues (Vesco 2011, 2017). Leur image publique répondait au cliché de l’homme (et, bien plus rarement, de la femme) politique clientéliste jouissant d’un fort appui électoral, inséré dans une machine politique organisée et ayant instauré avec ses électeurs des liens personnels durables.
19La distribution des biens matériels dans les centres d’assistance a son origine dans celle qui avait lieu dans les sections de la DC. Un syndicaliste en contact quotidien avec les comités de patronage et les CAF l’exprime en ces termes :
« La section du parti a été remplacée par le comité de patronage […]. Le comité est un réseau de relations, de rapports qui donne, qui aide, qui garantit celui qui, bon… La personne âgée, handicapée, l’étudiant, celui qui a besoin de services […]. Le CAF constitue autour de tout cela un substitut de qui était avant la section [de la DC]. Parce que, c’était quoi la section ? Un lieu de discussion idéologique, certes, mais aussi un moyen de se retrouver […]. Les sections étaient un mélange : un peu des comités de patronage, un peu des paroisses, un peu des églises… » (entretien, octobre 2012)
20La distribution des CAF dans les quartiers est assez dense. Il s’agit de lieux peu visibles : dans la majorité des cas un local au rez-de-chaussée d’un immeuble, deux ou trois portes de verre protégées par un rideau de fer, quelques posters d’informations et affiches électorales sur la vitrine ; à l’intérieur, peu de bureaux et un ameublement sommaire. Ces centres sont rarement gérés individuellement par les candidats ou les élus de quartiers. Ils les coordonnent en s’appuyant sur plusieurs collaborateurs. Le lien étroit entre la représentation politique locale et les activités d’assistance auprès des populations apparaît nettement à l’examen des curriculum vitae des conseillers communaux de Catane : en 2013, la moitié d’entre eux déclarait être responsable d’au moins un comité de patronage ou de l’avoir été dans le passé.
21Le recours aux relations personnelles dans l’activité politique est favorisé par le fait que le quartier est un lieu de cohabitation dans lequel les comités de patronage et les CAF jouent le rôle de pôle d’agrégation, contribuant ainsi à définir un espace communautaire. Dans ces quartiers où existent peu de lieux de rencontre institutionnalisés, les sièges des centres d’assistance sont perçus par les habitants comme des points de référence. L’importance croissante de leur rôle social en fait des lieux déterminants parmi ceux consacrés à la politique, en particulier pour les fractions de la population dont les relations à la sphère politique sont limitées au cadre étroit du quartier. L’enquête que j’ai menée d’observation directe des activités des centres permet de préciser ces points. Quelques jours avant les élections municipales à Catane en juin 2013, j’ai visité un CAF géré par une famille du quartier de San Cristoforo pour le compte d’Alfio, ancien président de la municipalité du quartier et conseiller municipal, qui a été aussi l’un de mes principaux informateurs. Le centre était dirigé par Bruno, un candidat à la municipalité de quartier avec lequel Alfio avait établi un accord électoral. Alfio avait garanti à Bruno l’usage du siège du comité comme base opérationnelle durant la campagne et avait pris en charge les dépenses nécessaires. Il avait également embauché dans le comité, pour la durée de cette campagne et un salaire de 300 euros mensuels, la fille aînée de Bruno, alors sans emploi. En contrepartie, Bruno s’était engagé à ce que ses électeurs au conseil de quartier soutiennent Alfio au conseil communal. Le siège du comité était composé d’une seule pièce, qui servait à accueillir les électeurs, leur offrir une assistance technique et légale – parce qu’il était médecin et que son frère était avocat, avait précisé Alfio. Ce dernier jugeait l’investissement excessif : une dépense de 700 euros par mois pour récupérer quelques dizaines de votes. Au retour de l’inauguration du siège de ce centre, après avoir trinqué avec les présents, il m’a confié être lassé de devoir recourir à ces moyens. Il ajoutait cependant ne pas pouvoir se permettre de perdre de telles occasions, même si le résultat n’était que de gagner quelques rares voix, et être contraint de mettre à disposition le comité de patronage à Bruno et à son équipe pour être sûr de pouvoir compter sur eux et de s’affirmer localement comme le candidat soutenu par ces derniers.
22Le comité de patronage se révèle un instrument électoral hautement formalisé, en mesure d’offrir aux candidats de la crédibilité auprès des électeurs, même dans les cas où il est évident qu’il s’agit de structures éphémères simplement créées au moment des élections et qui ne peuvent donc assurer une continuité dans l’offre d’assistance. Il représente un point d’appui pour des personnes qui ne disposent pas d’autres instruments pour mener à bien leurs activités politiques et qui leur sert à attester publiquement leur rôle d’acteur politique local. Le savoir-faire spécifique des élus et des militants consiste ainsi à coordonner avec succès l’activité des centres ou des comités et l’activité de représentation politique, ce qui dans la majorité des cas les occupe à temps plein. Ce lien apparaît comme « naturel » chez les électeurs et les candidats locaux que j’ai interrogés lors de mon enquête. Une observation auprès du CAF dirigée par Laura, ancienne conseillère de quartier, durant la campagne électorale catanaise de juin 2013, confirme ce phénomène. Un des usagers du comité, après avoir discuté avec elle de problèmes administratifs qu’il lui avait confiés pour qu’elle les résolve, lui avait demandé des prospectus électoraux afin de pouvoir les distribuer autour de lui, manifestant clairement par là son intention de voter (et de faire voter) pour elle. Dans leur longue conversation, les deux principaux sujets dont il est question dans les centres d’assistance s’entremêlaient : les démarches bureaucratiques et les élections communales à venir. Nous sommes face à un processus de politisation dans lequel la conversion des activités sociales en activités de nature politique ressortit de la subjectivité des « acteurs impliqués [qui] labellisent leurs pratiques comme étant politiques » (Hamidi 2006, p. 6-7).
Faire de la politique comme les classes populaires
23L’étude de la figure d’Alfio et de la structure de ses relations politiques permettent de mieux comprendre l’adhésion aux modèles « autochtones » d’action politique par les représentants politiques catanais. Celui-ci a été élu en 2017 conseiller régional de Sicile sur une liste soutenant une coalition de centre-gauche. Il a démissionné alors de son poste de conseiller municipal de Catane auquel il avait été élu en juin 2013 sur une liste civique de centre-droit créée quelques mois seulement avant ces élections par des anciens dirigeants du MPA, qui venait d’être dissous. Avant cela, Alfio avait été membre du MPA et président du conseil de quartier du centre historique de Catane. Détenteur d’un doctorat de médecine, Alfio est spécialiste en radiologie et intervient à la fois dans des organismes publics et privés. Il gère avec plusieurs collègues un cabinet médical qui est aussi le siège d’un comité de patronage et un centre de formation professionnelle. Il s’en sert également pour recevoir ses électeurs. Lors de ma première visite à ce cabinet, face à une salle d’attente particulièrement remplie et alors que j’expliquais à la secrétaire que je ne venais pas pour des raisons médicales, celle-ci me répondit en montrant la salle : « Ah, mais eux non plus ». Parmi les présents, beaucoup attendaient Alfio pour des raisons liées à ses activités politiques et à celles du comité de patronage. Ses différentes fonctions étaient explicitement formalisées à travers le classement que la secrétaire faisait des dossiers, en fonction des services demandés : municipalité, cabinet médical, hôpital, comité de patronage.
24Alfio m’a expliqué les raisons qui le poussaient à multiplier ainsi les activités, en distinguant « deux types de carrières politiques11 » :
« Il y a la carrière rapide, celle de celui qui est nommé par le haut et donc qui devient un grand électeur parce qu’il est entré de l’extérieur et que maintenant il est en mesure de promettre des choses. Et puis il y a la carrière inverse, où la cause et les effets sont intervertis, c’est-à-dire réussir à devenir un grand électeur sur un territoire, à avoir un bassin de vote, et en vertu de cela devenir un point de référence politique et pouvoir se permettre l’ascension vers la politique locale et nationale. »
25L’attention portée par Alfio à ces mécanismes de pouvoir est le signe de ses ambitions, de ce qui semble au centre de ses pensées : la réalisation d’une carrière politique de haut niveau. De ce point de vue, son adhésion au MPA et sa candidature dans les rangs de ce parti se révèlent, de ses propres dires, purement instrumentales. Lors de nos entretiens, il montre un certain détachement quand il aborde ses activités de conseiller municipal (un rôle qu’il considère comme temporaire) et se situe dans une sphère différente de celle des autres conseillers, qu’il juge habiles dans la gestion de leur étroit bassin de soutiens électoraux mais privés des instruments économiques et culturels qui leur permettraient de viser des postes politiques plus élevés. Il tend également à se distinguer de collègues au parcours professionnel et social proches du sien. Il affirme par exemple à propos d’une élue du Parti démocrate qu’elle est « la seule avec qui [il] peut parler de manière explicite, comme elle fait avec [lui] », mais qu’elle « est encore saine et saine, trop entière » (à savoir trop vertueuse, peu habituée à agir de façon stratégique). Si Alfio prend ses distances avec un personnel politique local d’extraction populaire en mettant en avant sa provenance bourgeoise, il revendique à l’inverse sa familiarité avec le monde des quartiers populaires et avec les manières d’y faire de la politique quand il se réfère à des conseillers issus du même milieu que le sien.
26Cette proximité se manifeste dans les relations avec ses électeurs, comme j’ai pu le constater en l’accompagnant plusieurs fois au cours de la campagne électorale des municipales de 2013. Lors d’une de ses « tournées pré-électorales » – où il m’avait demandé de lui servir de chauffeur au volant de son Audi A5 tout juste sortie de chez le concessionnaire – nous avons d’abord distribué des fac-similés du bulletin de vote à son nom dans les CAF qui soutenaient sa candidature avant de rencontrer une femme qui l’avait convié afin de lui montrer les conditions déplorables de la rue dans laquelle elle habitait. Il fallait, affirmait l’électrice potentielle, refaire les pavés et garantir un ramassage régulier des ordures. Alfio a réagi avec efficacité et rapidité, en téléphonant immédiatement aux services de la voirie pour leur demander d’envoyer quelqu’un sur place et en fixant un rendez-vous en sa présence pour le lendemain. Durant l’appel, il avait activé le haut-parleur pour que sa conversation puisse être suivie et pour démontrer la réalité de son engagement. Le dialogue s’était ensuite poursuivi entre l’élu et la personne qui l’avait interpellé : « [Alfio :] Je suis médecin, madame, je peux faire beaucoup de choses. [Interlocutrice :] Vous êtes médecin légal ? [A. :] Je suis même radiologue. » Au moment où il évoquait sa profession et promettait à son interlocutrice des consultations médicales gratuites, Alfio m’avait lancé un regard de complicité. Il savait qu’il manifestait un trait fondamental des dynamiques politiques clientélaires. Il s’affirmait comme une personne qui fait de la politique par « passion », pour rendre service, et s’engageait dans une relation de réciprocité, Alfio assurait prendre soin de son interlocutrice et cette dernière promettait de voter pour lui aux prochaines élections communales. Lors du retour à son cabinet médical, plusieurs personnes l’attendaient, avec lesquelles il eut des conversations très proches de celles que je viens de relater.
27Lorsque nous nous sommes rencontrés, Alfio n’était pas un homme politique professionnel. En se mettant en scène face à ses électeurs, il était une sorte de parodie de l’homme politique local, dont il accentuait les traits distinctifs afin que sa performance soit suivie des effets escomptés, mais aussi pour exprimer son identification à un certain monde politique dont il s’affirmait dans le même temps distant. Tout en sachant que la figure du politicien professionnel ne jouissait pas d’une grande légitimité, il devait cependant s’approprier les modalités d’action de l’homme politique telles qu’elles sont constituées dans l’imaginaire local. Il devait en imiter la figure. Lui-même l’explicitait en ces termes : « Je suis fatigué de m’humilier avec les gens. Mais qui me fait faire cela ? Mon objectif est clairement la carrière politique, parce que la carrière professionnelle, je l’ai déjà. Et pour y arriver, je n’ai pas d’autres moyens, je dois m’abaisser à ces choses… » De la sorte, Alfio se met en scène sous les traits d’un représentant d’un personnel politique municipal d’origine populaire. Il endosse le rôle du petit notable, dont il contrefait les pratiques habituelles.
*
28La plus grande partie des hommes politiques locaux que j’ai interrogés lors de ma recherche ont décrit les dirigeants du MPA comme des individus particulièrement habiles pour tisser des réseaux de relations et d’échange et pour distribuer des ressources publiques à leurs électeurs, conformément à un discours largement diffusé à propos de l’Italie méridionale. La référence à l’autonomie dans la propagande du MPA n’acquiert paradoxalement d’efficacité symbolique qu’à partir du moment où elle est dépouillée de ses significations historiques et qu’elle est rapportée à un autre récit : celui qui porte sur la vie politique sicilienne dans les dernières décennies et les formes traditionnelles de gestion des soutiens politiques à travers la distribution des ressources publiques. En se réclamant de l’autonomie, Lombardo a pris appui sur les sentiments d’appartenance de son électorat évoquant les particularités du contexte sicilien et se posant en interprète autorisé de pratiques politiques qui ont été historiquement associées à la Sicile. Au cours de la brève période d’existence du parti, ses dirigeants ont incarné une forme plausible d’exercice du pouvoir. L’adhésion au MPA renvoie à un niveau « intime12 » de l’identité des militants et des représentants politiques locaux, parce qu’elle est accompagnée d’une revendication de comportements qui apparaissent autrement comme les « vices » de la politique sicilienne (le clientélisme, la personnalisation, la corruption). Ces comportements ont leurs racines dans les pratiques et les discours de la politique démocrate-chrétienne, que Lombardo et ses collègues de parti incarnent bien. Comme nous le confiait un élu local catanais : « Je sais ce que sont les discours idéalistes, mais ici, la politique, c’est autre chose » (entretien, mars 2013).
29Le clientélisme contribue dans ce cas à la construction des identités politiques, à travers un mécanisme d’appropriation du stigmate par les individus. Le phénomène a été particulièrement bien mis en lumière par Dorothy Zinn (2001) dans son étude sur la recommandation, qu’elle interprète en soulignant ses aspects « connotatifs », à savoir la manière dont elle renvoie à ce que les membres d’une communauté définissent comme relevant de leur propre identité (p. XXVIII). Dans cette perspective, les pratiques clientélistes deviennent des éléments constitutifs d’identités sociales et politiques, qui reprennent à leur compte les représentations et les imaginaires de l’Italie méridionale qui ont été forgés au cours de l’histoire (Gribaudi 1996 ; Moe 2004). La majeure partie des candidats et des élus que j’ai interrogés lors de mon enquête perçoit clairement la distance qui existe entre la manière dont un parti comme le MPA gère ses soutiens politiques et les conceptions idéales de l’activité politique en situation démocratique. Dans de nombreux cas, ils relèvent eux-mêmes le caractère clientéliste et personnalisé de leurs pratiques. C’est du reste la revendication d’une telle déviance qui place les pratiques politiques promues par les dirigeants du MPA à l’intérieur d’un espace familier.
30Le concept de capital d’autochtonie est utile pour interpréter les phénomènes abordés dans ce chapitre parce qu’il permet d’identifier et de mettre en évidence des comportements politiques à forte dimension territoriale et associés à des identités locales affirmées. Prendre en compte les aspects instrumentaux et stratégiques de la distribution clientéliste des ressources ne dispense pas de relever les représentations, les rhétoriques et les motivations au fondement de leur manière de faire de la politique. La confiance accordée par les électeurs aux conseillers municipaux se rapporte aussi à la convergence de points de vue concernant ce qu’est la politique : les uns comme les autres se reconnaissent dans modèle commun et familier de l’action politique. Dans les disciplines anthropologiques, la notion d’autochtonie se rapporte à l’invention d’identités collectives, ainsi qu’aux divers « modes de territorialisation de l’action politique et donc d’appropriation des ressources de domination ». Elle « appartient à l’ordre du discours et de la pratique politique ordinaires […]. Plus précisément, elle est un registre d’argumentation et de justification auquel recourent les acteurs pour établir la validité de leurs revendications » (Bertrand 2008, p. 155). La classe politique catanaise peut être considérée comme un véritable milieu populaire composé d’individus qui se situent dans un univers social doté de ses propres codes, de ses propres caractères distinctifs ainsi que, avec l’avènement du MPA, de ses représentants officiels. Au cours de sa brève existence, ce parti a été l’expression d’un sentiment politique généralisé au niveau local, en incarnant et en assumant des manières de faire de la politique par ailleurs contestées et délégitimées. L’autochtonie permet ici de saisir les mécanismes d’appartenance identitaires au fondement de l’univers politique local. Elle renvoie à deux dimensions des processus de reconnaissance : en premier lieu, elle se manifeste dans l’action politique quotidienne des acteurs politiques qui recourent à des savoirs et à des codes autochtones pour s’affirmer sur la scène politique ; en second lieu, elle concerne des discours et des représentations ordinaires de la politique, elle est un registre vernaculaire à forte valeur symbolique offrant un cadre de signification dans lequel les acteurs sociaux inscrivent leurs pratiques politiques.
Bibliographie
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Format
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Notes de bas de page
1 Catane, ville de 300 000 habitants située au pied de l’Etna, est la principale métropole de la Sicile orientale.
2 La Démocratie chrétienne (DC) a dominé la vie politique italienne de la Libération jusqu’aux scandales politico-financiers de Tangentopoli débutés en 1992 et qui ont conduit à sa disparition en 1994.
3 En mars 2017, le jugement d’appel a considérablement réduit la peine : Lombardo a été acquitté du délit de complicité externe avec la mafia et condamné pour le seul délit de corruption électorale. Ce jugement a été annulé en 2018 par la Cour de cassation, qui a ordonné une nouvelle procédure d’appel.
4 Les dépenses régionales pour la formation professionnelle ont considérablement augmenté durant la présidence Lombardo.
5 Sur l’importance des secrétariats politiques et la fonction sociale qu’elle revêt pour les notables en contexte urbain, voir Mattina 2017.
6 En particulier le quartier de San Cristoforo, duquel proviennent la plupart de mes informateurs, et qui abrite la mairie. Il s’agit d’un quartier pauvre, sans espaces de loisir, et marqué par l’exclusion sociale (D’Amico 2001).
7 Comme dans les autres extraits d’entretiens où un prénom seul est utilisé, il s’agit d’un pseudonyme.
8 Sur la notion de « capital d’autochtonie », voir également Retière 2003.
9 Les comités de patronage, qui existent depuis plusieurs décennies, sont des structures liées aux syndicats nationaux. La majorité des centres actifs à Catane ont un statut différent : il s’agit de CAF, instaurés par une loi de 1991, qui sont des organismes privés autonomes assurant une assistance aux contribuables (déclarations d’impôt, informations fiscales, etc.).
10 Certains comités de patronage de Catane ont été accusés de « vote d’échange » pour avoir monnayé des votes en contrepartie de bons alimentaires.
11 Les citations dans la suite de cette partie sont extraites de plusieurs entretiens que j’ai menés avec Alfio au cours de mon enquête de terrain à Catane, de mi-2012 à la fin de l’été 2013.
12 Je me réfère ici au célèbre concept « d’intimité culturelle » élaboré par Michael Herzfeld (1997).
Auteurs
- Jean-Louis Briquet (trad.)
- Antonio Vesco
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