Herriot et l’Espagne ou l’embarquement pour S’y Taire…
p. 227-246
Texte intégral
1Rien à signaler dans la jeunesse et la formation de notre personnage. Sans aucun doute, les programmes scolaires d’histoire et de géographie lui apportèrent-ils à cet élève puis étudiant brillant maintes informations sur le passé glorieux puis décadent des espaces ibériques mais son vécu hispanique – dirait-on de nos jours – fut vraisemblablement des plus modestes. Dans les régions de son éducation, l’espagnol n’était pas alors enseigné, sauf à Paris où il était « monté » comme bien d’autres provinciaux1. En décembre 1896, depuis Marseille, il dut cependant longer les côtes d’Espagne pour aller enterrer sa mère en Oranie qui exploitait seule, avec sa fille – Marie, la sœur d’Édouard – une propriété depuis la mort de son mari, chef de bataillon – commandant – non loin de Mostaganem où était née sa jeune femme2. La propriété de 300 ha fut peu après revendue. Le jeune Édouard dut sans doute savoir que les Espagnols étaient nombreux en Algérie occidentale, venus depuis la conquête avec leurs pieds et leurs ventres, à l’abri du glaive français, pour peupler des régions en partie semblables à leurs zones d’origine3. En tout cas, l’Espagne séparait les Français métropolitains des Français d’Algérie. Édouard le savait.
2Devenu dirigeant de la cité de Lyon, Herriot fut-il un soutien affiché – non relevé – du mouvement de soutien envers Francisco Ferrer fusillé dans les fossés de la citadelle de Monjuic à Barcelone, lors des manifestations en faveur de ce pédagogue libertaire en 1909, même si Jaurès fut présent à Lyon pour une autre raison, le 17 octobre4 ? À l’issue de la procédure de ratification de l’accord franco-espagnol sur le Maroc qui avait été paraphé à Madrid, le 27 novembre 1912, un article favorable, signé de lui, élu récemment au Palais du Luxembourg, paru dans Le Journal du 30 mars 1913, fut relevé par les diplomaties allemande et anglaise5. Fut-ce à cette époque qu’il entreprit un voyage en Espagne, en Castille notamment (vers 1912-1913) ? Il cita le grand musée madrilène comme l’un des centres des fastes de la vieille Europe6 ? Selon ses Mémoires – Jadis – il fut avant 1914 plus explicite sur d’autres destinations : l’Allemagne, l’Italie, la Grèce, la Bosnie-Herzégovine, l’Autriche-Hongrie, la Belgique, la Turquie et l’Angleterre. Pas d’Espagne en vue7.
3Sa grande tâche fut alors la promotion de la foire internationale de Lyon prévue à l’automne 1914. Il prit contact avec la Chambre de Commerce française de Barcelone8. Et partout, dans le monde, il tenta d’animer les bonnes volontés, notamment en Angleterre où son initiative lui valut quelques incompréhensions. De Londres, l’ambassadeur de France, Paul Cambon, de tancer le maire qui prétendait mobiliser tout l’appareil diplomatique au service de sa cause : « C’est incendier sa paillasse pour tuer une puce. Je croyais M. Hériot (sic) Prof de lettres et conséquemment je le supposais plein de mesure. Son état d’esprit tient peut-être à sa qualité de sénateur au Luxembourg ; comme au Palais-Bourbon, on perd aisément le sentiment des proportions »9. Le propos est savoureux. Fermez le ban !
4Malheureusement, le Journal de guerre d’Herriot qui court d’août 1914 à février 1916 ne fait aucune allusion à l’Espagne10. Il a largement nourri le début du second tome des Mémoires. La guerre devait briser tout espoir de relation approfondie entre les autorités lyonnaises et le royaume demeuré neutre, qui devait cependant fournir, outre un important volume de ravitaillements en tous genres – une main-d’œuvre d’autant plus recherchée qu’à partir de l’entrée en guerre, au printemps 1915, de l’Italie, les ressortissants de cet ancien partenaire de la Triple Alliance ayant tourné casaque durent massivement regagner les rangs de leur armée nationale. En décembre 1914, le consul d’Espagne à Marseille, de passage à Lyon, lui fit un tableau des nuances de l’opinion publique espagnole11. Le trésor (10000 F) de la subvention de publicité de la foire avortée de Lyon, avec la tournée en Espagne d’un M. Cazot, du Comité d’organisation, fut rapidement l’objet de la convoitise des services de propagande alliés dans la péninsule. L’ambassadeur de France, Léon Geoffray, pensa vite qu’il était préférable d’arroser les journaux et de recruter des journalistes, en liaison avec Léon Rollin, agent général de ladite propagande, et les Chambres de commerce françaises établies dans le royaume (Barcelone, Madrid, Saint-Sébastien).12
5Herriot, devenu ministre des Travaux Publics, des Transports et du Ravitaillement dans le ministère Briand fut taxé par l’ambassade d’Espagne de « grand organisateur énergique » lors de sa nomination13. Il vit son action ministérielle vers l’Espagne limitée – par la brièveté de son mandat – à quelques dossiers, notamment l’achèvement d’un nouveau pont routier à Hendaye – qui doublait celui (très ancien) de Béhobie – près des ponts ferroviaires (1864) et de la ligne du tramway électrique (1913) qui se succédaient sur 60 mètres au-dessus du cours de la Bidassoa, non loin de l’embouchure. À un point tel que des troubles esthétiques et environnementaux furent alors évoqués par la Commission Internationale des Pyrénées, mais la guerre allait vite balayer ces hésitations face aux besoins de ravitaillement de la France en lutte. Depuis la déclaration de guerre, l’Espagne travaillait économiquement pour la victoire des alliés occidentaux14. Les pays neutres furent ainsi, comme les belligérants, touchés par des mouvements politiques et sociaux massifs. Herriot s’inquiéta ainsi ouvertement des grèves en Espagne qui provoquèrent la militarisation des chemins de fer, frein possible à l’effort de guerre15.
6En novembre 1917, hors du gouvernement Clemenceau qui venait de se former, Herriot adhéra à une Société des Amis de l’Espagne constituée par le journaliste espagnol socialiste Antonio Fabra Ribas, qui regroupait des personnalités de tendances très diverses, de Charles Benoist et Léon Bonnat à Victor Basch et Léon Jouhaux en passant par le banquier-négociant Louis Dreyfus, l’industriel Louis Citroën, le philosophe Henri Bergson, l’universitaire Ernest Martinenche, les députés Marcel Cachin, Marius Moutet, Pierre Renaudel. Son manifeste indiquait s’adresser aux « libéraux, démocrates réformistes, républicains et socialistes (d’Espagne) afin de les éclairer… Il ne faut pas que nos sympathies s’égarent »16. Le lien demeurait faible.
Entre-deux-guerres, un effort contrarié
7Il ne parut guère se renforcer dans les années vingt. Pourtant, comme Président du Conseil et ministre des Affaires étrangères à deux reprises, il mena formellement la politique extérieure du pays, largement conditionnée par le maintien difficile d’une paix continentale que la crise franco-allemande des années 1920-1924 avait malmenée et qu’il devait largement résoudre17. Il fut aussi le témoin – plus qu’acteur – de la reprise de la rivalité franco-britannique au Moyen-Orient et en Afrique, de la normalisation franco-espagnole autour du Maroc et de l’impuissance des démocraties face aux montées des totalitarismes. Il dut également constater – par la presse, les dépêches et les télégrammes diplomatiques – combien la stabilisation de l’Espagne, tombée en régime militaire de 1923 à 1930, était précaire après ses déboires marocains (Anual 1921) et les dissidences internes dont le séparatisme catalan (Francesc Macía) ne fut que l’une des facettes. En tout cas, son biographe le plus précis ne remarque alors aucune activité vers l’Espagne18. Bien sûr, les services du Quai d’Orsay lui fournissaient mille informations en provenance de la péninsule ibérique : Peretti della Rocca, depuis Madrid, le 9 mars 1925, lui indiqua que la presse espagnole s’inquiétait de la faiblesse de la monnaie française et de l’évolution des relations entre la France et le Saint-Siège19. De la routine diplomatique.
8On constate par contre qu’il fut attentif, comme ministre de l’Instruction publique et des Beaux-Arts, aux relations culturelles franco-espagnoles. Le 21 juin 1927, il avait assisté en personne à la pose de la première pierre de l’Institut d’Études hispaniques de l’Université de Paris – fondé dix ans auparavant en Sorbonne – au n° 31 de la rue Gay-Lussac, en compagnie de son directeur, l’hispaniste Ernest Martinenche, du recteur de Paris, Sébastien Charléty, et de l’inamovible ambassadeur d’Espagne, José Quiñones de León, ami intime du roi Alphonse XIII20. Herriot fut cependant absent lors de l’inauguration finale du bâtiment le 29 mai 192921. Mais, de 1926 à 1928, s’attacha-t-il à assurer à l’institution de la Casa de Velázquez des crédits indispensables qui permirent son inauguration – partielle – le 20 novembre 192822. On croit savoir anecdotiquement que sa voiture favorite était une Hispano-Suiza K6 produite dans l’usine de Bois-Colombes et carrossée par la maison de Courbevoie, Vanvooren. Bien que d’origine catalane, cette société, phare de l’industrie automobile du premier XXe siècle, s’était internationalisée depuis la région parisienne dès avant la Grande Guerre23. Édouard « roulait » Hispano… français.
9On ne peut omettre – plus sérieusement – que le Herriot littéraire et essayiste était déjà connu des milieux intellectuels et progressistes espagnols de l’époque. Diverses traductions à l’espagnol sont à noter, parfois en concurrence avec quelque autre auteur français. Ainsi La Vie de Beethoven avait été traduite en espagnol en 1930 chez Pueyo à Madrid, sous le titre La Vida de Beethoven qui connut d’autres traductions postérieures à partir de 1943 (1960, 1964, 1978, 1988, etc.). Plus original et personnel, son livre Créer de 1919 devint Crear à travers la traduction de Antonio Balbín en 1925 avec la préface d’un politicien républicain de tendance socialiste connu, Marcelino Domingo qui avait passé quelque temps en exil en France au crépuscule du régime de Primo de Rivera24. Ce fut ensuite sa grande œuvre, Madame Récamier et ses amis (éd. fr. 1924) qui devint benoitement Madame Récamier y sus amigos en 1930, puis Europe (éd. fr. 1929) fut publié sous le titre Estados Unidos de Europa, également en 1930, contribuant ainsi à diffuser la perspective d’un avenir autre pour un continent blessé25. À la veille d’un changement de régime au sud des Pyrénées – totalement imprévu à Paris – l’alerte avait été donnée. L’Espagne faisait bien partie de l’espace de sécurité de la France. Avec Briand et Paul-Boncour, Herriot proposa alors de compléter l’entente navale franco-italienne, signée en mars 1931, par une association espagnole26. Quel pouvait être le but d’une telle option ? Assurer la relation maritime – et aérienne – de la France et de ses colonies africaines, certes une vieille préoccupation – mais aussi desserrer une éventuelle tenaille hispano-italienne en Méditerranée occidentale, autre préoccupation française depuis les années 1880, sans oublier le rôle potentiel de nuisance d’un pays situé dans le dos de la France en cas d’affrontement franco-allemand et/ou franco-italien27.
10La proclamation de la République en Espagne, en avril 1931, à la veille du basculement allemand, brisait la chaîne des dictatures au sud de la France, selon le journaliste Antonio Fabra Ribas lors d’une conférence à Toulouse en septembre 193228. La convergence républicaine des deux côtés des Pyrénées ne pouvait pas ne pas produire un rapprochement politique, voire diplomatique. Dès le mois de mai 1931, depuis Moscou, Jean Herbette fut nommé ambassadeur à Madrid. Agréé en juin – avec une certaine lenteur – il y arriva en juillet29 ? Était-il l’homme de la situation ? Ce nouvel ambassadeur qu’Herriot, leader du Cartel des Gauches avait nommé représentant de la République française en URSS en 1924 était un ancien préparateur en chimie devenu journaliste de politique extérieure avant 1914 (L’Action, Le Siècle puis L’Écho de Paris et La Politique Étrangère). Neveu et cousin de diplomates (Jules et Maurice), non issu de la carrière, il était supposé traduire l’état d’esprit d’Herriot, favorable à une conception d’ouverture fondée sur un réalisme bien senti30.
11Depuis le 3 juin 1932, Herriot, Président du Conseil à la suite de la victoire de l’Union des Gauches, dirigea de nouveau le Quai d’Orsay. Le 6 mai, entre les deux tours des élections, le président de la République Paul Doumer avait été assassiné par un Russe blanc. La dégradation économique et politique de l’Allemagne et l’impuissance manifestée par la SDN face à l’agression japonaise en Mandchourie rendait la situation périlleuse sur fond d’isolationnisme nord-américain et d’apaisement britannique. La fin du règlement des réparations allemandes et le piétinement de la conférence du désarmement à Genève accentua en cette année 1932 l’impression délétère des relations internationales. En France, une illusion coûteuse, avec un triomphalisme impérial31 aux lendemains des feux de la grande exposition coloniale de Paris-Vincennes, une armée de terre pléthorique et mal équipée, réputée invincible derrière sa ligne Maginot, en métropole, et une flotte de guerre en pleine rénovation ne pouvaient que renforcer, voire aveugler.
12Le nouveau régime républicain espagnol initialement hésitant, manifesta vite son zèle « philo-sociétaire » (sic) notamment à travers l’activisme de Salvador de Madariaga, à la fois ambassadeur à Paris et représentant de son pays à la Société des Nations (SDN) à Genève32. Un cumul significatif qui montrait l’exiguïté du vivier des élites espagnoles tournées vers l’extérieur, une situation ancienne. Dans une première phase définie clairement par divers collègues, l’Espagne joua donc la carte de la SDN dans le cadre groupe des Huit neutres pacifistes face aux grandes puissances33. Herbette avait proposé de discuter des affaires commerciales mais le refus espagnol fut sec : la balance était favorable au pays ibérique ! Devant les risques d’échauffement, alors que l’Espagne était indispensable à la sécurité arrière de la France en Europe et à ses liens coloniaux, on y renonça. Il en fut de même pour les questions marocaines : exercice du statut de Tanger, limites méridionales, nationalisme marocain… autant de problèmes à résoudre. Herriot annula d’ailleurs l’invitation à Lucien Saint, Résident général au Maroc, de l’accompagner après une virulente campagne de presse de L’Humanité et d’autres organes sur l’impérialisme franco-espagnol au Maroc34. Il était loin le temps où Lyautey passait à Madrid pour discuter en toute liberté de l’Empire chérifien avec ses interlocuteurs espagnols, roi en tête35. Malgré les perspectives favorables pour achever enfin la conquête du Sud-marocain et de la Seguiet el Hamra, le sujet était brûlant. Cerise sur le gâteau franco-espagnol, on évoqua même – voyage en vue – une alliance occidentale – et méditerranéenne – avec la Grande-Bretagne et la France, les seules puissances à la fois atlantiques et méditerranéennes de l’époque : à l’origine du voyage, ce projet anima les réunions entre J. Herbette qui en faisait une priorité face à la recherche plus compliquée – à ses yeux – d’un réchauffement avec l’Italie mussolinienne. Madariaga, ambassadeur d’Espagne à Paris, s’en est attribué le mérite mais il aidera à la préparation du voyage avec Alexis Léger, secrétaire général du Quai d’Orsay.
13Des activités monarchistes en France ajoutèrent aux difficultés et en finirent avec toute perspective d’approfondissement36. L’effet de l’accord de confiance franco-britannique des 12-13 juillet 1932 à laquelle adhéra l’Espagne le 28 par une simple note diplomatique fit l’illusion d’un retour aux vieux accords de 1907 qui visaient à empêcher toute ingérence extérieure – notamment allemande mais aussi italienne – dans la Méditerranée occidentale et son débouché atlantique37. Lors de la réception de Madariaga à Paris par Herriot le 13 août, celui-ci exprima l’espoir d’un soutien espagnol, mais Madariaga, lui, voulait plus de concessions bilatérales, sur les plans commercial et marocain notamment. Rien à attendre dès lors d’un voyage lors de l’entretien de préparation formelle entre Madariaga et Léger, le 27 août. On se contenterait dès lors de réaffirmer les liens de solidarité démocratique entre les pays occidentaux encore libres de toute menace autoritaire ou totalitaire. La campagne de presse sur une éventuelle alliance secrète franco-espagnole, une rumeur fausse selon Herriot qui parla « d’amitié préférentielle ». Prudence partout.
Le voyage de 1932 ou les joies du tourisme
14Dans cette valse d’hésitations et d’errements – des deux côtés des Pyrénées – intervint donc le voyage d’Herriot en Espagne. Madariaga s’attribua le mérite de l’avoir initié mais l’initiative fut plutôt française – Herbette – car le gouvernement de Paris souhaitait savoir ce que pensait l’Espagne alors que les élections allemandes signalaient clairement la poussée du parti national-socialiste38. Assurer ses arrière-gardes comme en 1914 ! Les Documents Diplomatiques Français de l’année 1932 sont muets sur ce déplacement d’Herriot en Espagne ! Sauf à l’état de projet lors d’une déclaration commune après une conversation à Madrid entre l’ambassadeur de France Jean Herbette et le ministre d’État espagnol, Luis de Zulueta, dont les craintes sur les questions commerciales et de tabacs algériens, firent comprendre à l’ambassadeur français que l’entente serait difficile voire illusoire39. On était loin de la sécurité collective ou bilatérale ! Un fait notoire relevé par notre collègue Yves Denéchère. Herriot lui-même ne fait que de maigres allusions à ce voyage officiel dans La France dans le monde, édité peu après, en ne lui accordant que vingt lignes sur une seule page dans le second tome de ses mémoires publiées après-guerre, rappelons-le. L’Espagne apparaît de façon presque incongrue et anecdotique en interlude entre deux évocations du Congrès radical-socialiste tenu à Toulouse cette année-là40.
15La situation en Espagne même était difficile car des mouvements factieux de militaires se multipliaient après une tentative de coup d’État du général Sanjurjo en août et son procès41. Les refuges d’indigènes dissidents à Ifni et dans le Sud-Maroc, au-delà de l’Oued Draa, compliquaient les négociations sur divers dossiers marocains42. Là encore, ces questions africaines non résolues depuis des décennies détournaient l’attention des deux capitales des grandes affaires européennes et de leurs problèmes intérieurs. Herriot était favorable au projet de tunnel devant traverser le détroit de Gibraltar. Un vieux projet, mais dans quelles conditions pouvait-on en assumer la rentabilité et l’internationalisme ?43.
16Herriot vint finalement à Madrid, peu après la mort d’Aristide Briand unanimement admiré par l’Espagne républicaine en souvenir de son soutien diplomatique et colonial dans les années 1920, et de son discours pacifiste propre à assurer la paix dans une région du monde meurtrie44. Alors qu’une crise migratoire et commerciale éclatait entre les deux pays sur fond de dépression économique majeure, la presse française d’extrême-droite se montra particulièrement dure envers le pays qu’allait visiter Herriot45. Une plus grande attention à la Méditerranée fut prônée au moment où le plus gros de la Ligne Maginot était en voie d’achèvement et que le cuirassé Foch venait saluer le président Manuel Azaña à Valence et à Palma de Majorque. Tout cela semblait vouloir établir une entente cordiale entre les deux républiques, selon Herbette. L’atmosphère de cordialité et d’amitié ne fut pas un vain mot. Entouré de son épouse, d’Albert Dalimier, ministre du Travail, d’Hervé Alphand, son chef de cabinet au Quai d’Orsay46, de Marcel Ray, adjoint d’Alphand, de parlementaires comme Yvon Delbos, vice-président de la Chambre des Députés, et Louis Malvy ancien exilé en Espagne à la fin de la Grande Guerre – il fut reçu par Alcalá Zamora – auquel il remit la Grand-Croix de la Légion d’Honneur – par Manuel Azaña, par les Cortes et par la colonie française. Pourtant, quelques manifestants d’extrême-droite et d’extrême-gauche à son arrivée, devant l’ambassade de France, crièrent – ensemble – « Pas de pacte de guerre, pas de passage par l’Espagne des troupes françaises. À bas Herriot ! ». Herriot évoqua lui-même des « bagarres entre étudiants » sur fond de propagande soutenue par les milieux germanophiles qui jouaient sur la suspicion en un accord militaire secret entre Paris et Madrid47. À cet accord, le gouvernement britannique ne croyait pas48.
Herriot aux Cortes à Madrid avec Miguel de Unamuno à l’extrême gauche, Herriot, Besteiro, Président des Cortes, J. Herbette au centre, Francisco Barnés Salinas (avec barbe), Yvon Delbos à l’extrême-droite.

Agence Presse Meurisse BNF-Gallica + Le Pèlerin n° 2904 de novembre 1932 [BNF-Gallica] et AGA-Alcalá de Henares, Ministère Culture, Fonds 124.
17Herriot était venu parler de questions internationales et d’appui à la jeune république espagnole. Selon M. Soulié, le président du conseil français, qui ne connaissait pas l’Espagne, voulait tout voir, tout admirer. Il s’en fut à l’Escurial… trop vite ! À Tolède, le fantôme de Cervantès flottait au-dessus des têtes françaises (sic, il s’agit bien sûr d’Alcalá de Henares où il se rendit aussi), il y compara Le Gréco et Cézanne puis il fut l’hôte d’une réception à l’ambassade de France où le savant républicain, Gregorio Marañón, lui dit de se rappeler le proverbe selon lequel « celui qui plante l’olivier n’en verra pas le fruit »49. Dans la capitale primatiale de l’Hispanie ancienne, Tolède, les visites se multiplièrent. Marañón accompagna Mme Herriot à travers les rues, parmi les badauds, grands et petits.
Visite de Tolède : G. Marañón avec Mme Herriot.

AGA-Alcalá de Henares, Ministère Culture, Fonds 124.
18Auparavant, au Zocodover, son époux avait brièvement remercié les ouvriers et ouvrières de la ville, pour un cadeau reçu, une dague apparemment50. Puis au cigarral (propriété où chantent les cigales) des Marañón un banquet fut célébré51. De tout cela, Herriot avait une autre vision. Si on l’avait promené autour de Madrid, c’est qu’une certaine propagande étrangère avait manœuvré contre sa venue et qu’on n’avait pas vraiment envie de lui parler52.
19Ainsi la visite rapide à la Casa de Velázquez, sur la route de l’Escurial, à la sortie nord-ouest de la ville, le 1er novembre, n’est pas mentionnée. Il est vrai qu’Herriot lui-même n’en pipe mot. Cette institution qu’il avait déjà aidée dans les années vingt et qu’il aurait dû inaugurer en novembre 1928 était alors en voie d’achèvement aux frais de l’État français. Il en parcourut les ailes en pleine construction, montant entre les échafaudages dont il redescendit sans encombre, le tout en douze minutes53.
1er novembre 1932 : Herriot, sur la route de l’Escurial, visite le chantier de la seconde phase de la Casa de Velázquez. À sa gauche, l’architecte des Monuments historiques et des Palais nationaux, Camille Lefèvre, et à sa droite, l’ambassadeur Jean Herbette et le directeur François Dumas (barbe et chapeau).

AGA-Alcalá de Henares, Ministère Culture, Fonds 124. Foto Alfonso.
20Outre la très protocolaire remise de la Grand-Croix de la Légion d’Honneur au Président de la République Niceto Alcalá Zamora – à l’initiative d’Herriot – le seul résultat tangible de la visite fut la conclusion d’un accord migratoire le 2 novembre 1932, au moment où la tension croissante sur le marché de l’emploi trahissait l’ampleur de la crise économique en France. Dalimier, ministre du Travail et de la Prévoyance sociale, qui accompagnait Herriot, en fut le signataire54.
21Le départ – à l’inverse de l’arrivée, mouvementée – se déroula dans l’enthousiasme. Fleurs et cadeaux en abondance, selon les bénéficiaires. Dans un castillan quelque peu hésitant Herriot, ému aux larmes, poussa un « Viva la República española » mais son cri fut apparemment couvert par les applaudissements. Une vibrante Marseillaise fit trembler les vitres du hall de la Gare du Nord madrilène, puis on se mit en route vers le congrès radical de Toulouse55. Protocole et tourisme, pas d’accord secret ou d’alliance. Une Espagne attentiste avec une France hésitante. Pas de tête-à-tête Herriot-Azaña. Un bilan ? Dans L’Illustration du 5 novembre 1932 – Herriot était revenu en France – Ludovic Naudeau pouvait souligner que « le pacifisme franco-espagnol est un fait en soi ». Herriot avait pu exalter l’amitié entre les deux peuples, modèle pour les autres peuples désireux de vivre en paix : « Aimons nos amis et prouvons-leur que nous les aimons » (sic). Pour l’éditorialiste, connu et influent, les petits problèmes du passé n’étaient plus que des malentendus passagers : « Napoléon, le Maroc, les questions migratoires… de vagues souvenirs désormais »56. La semaine suivante, l’auteur de l’éditorial, cette fois-ci anonyme, dénonçait la campagne de presse anti-française. La France voulait entraîner l’Espagne sur une pente impérialiste (coloniale) anti-italienne – notamment les presses communiste et d’extrême-droite. Bien sûr, tout cela était faux : la visite était de simple courtoisie et d’amitié, comme au temps de la monarchie d’Alphonse XIII. Le seul contentieux réel était commercial – avec une France très déficitaire – mais le Maroc paraissait être une affaire réglée et la France n’avait-elle pas été le premier pays à reconnaître le nouveau régime républicain en 193157 ?
22Alors un « embarquement pour s’y taire » ? Cette expression, Le Canard Enchaîné l’utilisera bien plus tard58. En attendant, le numéro du 2 novembre 1932 (n° 853) se contenta de phrases plus sobres. On y prétendit qu’il était allé bâtir… son budget en Espagne. Au menu, caricature de Henri Guilac montrant Herriot assis devant une longue table avec une femme en costume espagnol avec mantille dansant avec petit commentaire de R. Tréno envoyé spécial à Madrid en date du 1er novembre : le dirigeant français avait déjeuné chez Azaña en compagnie de Raquel Meller, la Argentina, la Teresina (sic) et autres Andalouses nées sur la Butte Montmartre (sic) ! Suivait le texte d’un télégramme (fantaisiste) de Painlevé saluant le roi Alphonse XIII (re-sic) ! Dans le numéro de la semaine suivante (du 9 novembre n° 854), un éditorial de Jules Rivet en première page : « M. Herriot est content, toujours la main sur le cœur », le voyage en Espagne ? « le plus beau de sa vie », avec un commentaire de Pierre Scize : « Accueil de Madrid inoubliable, Herriot ambassadeur du beaujolais au pays de la manzanilla, Herriot plein de décorations dans les poches, bourré de scaferlati supérieurs et de sentiments démocratiques, venu [en Espagne] après avoir lu Gautier et Barrès »59.
23Quant aux reproches internes envers Manuel Azaña, Président du Conseil, de ne pas avoir profité de l’occasion du voyage d’Herriot, son homologue français, en vue d’une alliance plus étroite, ils furent nombreux mais en 1932 aucune guerre civile n’était en vue. L’avenir était radieux60. Herriot, lors d’un débat à la Chambre des Députés, mi-décembre 1932, démissionnait sur une question liée aux remboursements des dettes de guerre envers les États-Unis. La chute d’Herriot, un mois et demi après son retour d’Espagne, allait accélérer la décadence française. L’année nouvelle 1933 vit arriver Hitler au pouvoir fin janvier. Lors d’un plan à Quatre (Angleterre, Allemagne, Italie, France), en marge de la SDN, sur une proposition de Mussolini (18 mars) et sur une reprise française (22 mars) qui réfutait l’idée de révision des traités de paix, dont celui de Versailles, l’Espagne, par la voix de Madariaga, protesta contre l’exclusion de son pays, surtout sur les questions méditerranéennes – autour d’un statu quo – déjà abordées dans un projet de Locarno méditerranéen auquel l’Espagne n’avait pas été associée à l’origine (décembre 1931), mais seulement dans une seconde mouture, le 14 novembre 1932, peu après le retour d’Herriot à Paris. Pourtant, l’affaire n’avait pas été évoquée à Madrid par Herriot car le ministre Zulueta était hésitant : en mars, un plan Mac Donald de désarmement prit l’avantage sur les propositions françaises faites en mai : si les États-Unis et le Reich paraissaient d’accord, l’Espagne tergiversa à Genève en tentant de recréer un groupe des pays neutres – le groupe des Huit toujours – sans soutien au plan anglais devenu franco-anglais61. L’espoir français d’un soutien à un plan constructif de désarmement s’évanouissait. Tout cela devait se conclure par un échec fracassant quand Hitler retira son pays en octobre de la conférence du désarmement, puis de l’organisation elle-même62.
24Ainsi, non seulement, son voyage n’avait pas laissé à Herriot un grand souvenir mais sa tentative était trop faible pour ne pas expliquer l’échec politique de la France envers un pays essentiel à sa sécurité. La visite d’Herriot avait eu le mérite de briser une tendance fâcheuse en France, celle de considérer l’Espagne comme un voisin sans importance sauf au Maroc où une place lui avait été donnée à contre-cœur selon de nombreux Français63. Des phrases, des allusions, des craintes, des amabilités ne firent pas une politique capable de réveiller les dirigeants français. Herriot préfigure le Blum de 1936 mais au moins s’était-il déplacé.
La Guerre civile espagnole
25La crise de mars 1936 avec la réoccupation militaire de la Rhénanie par la nouvelle Wehrmacht fit penser un bref moment à une entremise espagnole qui fit long feu, le Quai d’Orsay refusant les suggestions de Jean Herbette en ce sens64. À la suite des élections de Front populaire en France, Herriot revint à la présidence de la Chambre des Députés, le 5 juin 1936. Lors de l’éclatement de la guerre civile en Espagne, un mois et demi plus tard, la position d’Herriot fut assez discrète. Il ne fut pas seul à craindre une implication massive en faveur de la République voisine attaquée : Albert Lebrun, président de la République et Jules Jeanneney, président du Sénat – les sages, les deux plus hautes autorités de l’État – étaient sur cette ligne, pris entre l’hostilité de la presse de droite et d’extrême-droite mais aussi face à l’attitude britannique et la menace nazie65.
26Durant le congrès radical-socialiste de Biarritz, en octobre, le président de la Chambre ne proféra pas un mot sur la guerre civile aux portes de la ville alors qu’il évoquait la position neutraliste de la Belgique et la crise d’Éthiopie, ainsi que le renforcement des liens avec les puissances anglo-saxonnes et l’URSS ! Au Congrès de Lille, l’année suivante, il parla bien de faire une chaîne contre les fascismes en n’évoquant cependant la guerre en Méditerranée et en Espagne que dans un bis de fin de congrès et en dénonçant les méthodes de violence des régimes fascistes qui le rendaient pessimiste. Il fut applaudi à tout rompre. Après avoir été réélu président de la Chambre et avoir passé des vacances en Égypte et à Jérusalem, il devait éviter tout sujet de politique étrangère lors du congrès du parti à Marseille en octobre 193866. Entre-temps, Herriot, pas inactif, aurait été à l’origine du remplacement d’Herbette – dont il avait été pourtant le mentor depuis 1924 – au profit d’Eirik Labonne en octobre 193767. De même, il aurait été, selon Araquistain, à l’origine d’un plan de médiation franco-britannique vite abandonné68. Pour Ángel Viñas, le meilleur spécialiste des relations extérieures de la République en guerre civile, la posture d’Herriot fut très prudente au moment de l’éclatement du conflit. Alerté par Jules Jeanneney, président du Sénat, il prôna le refus de toute aide. Par la suite, son attitude devint plus ouverte, plus favorable envers une République espagnole déjà à l’agonie mais n’était-ce pas déjà bien tardivement. Début 1938, lors d’un dîner à l’ambassade d’Espagne, Herriot, dit à l’ambassadeur Ossorio qu’il avait demandé à Chautemps, le président du Conseil, de faciliter des livraisons aux « amis espagnols ». Ce virage à 180° par rapport à son attitude de 1936 était dû à la crainte enfin avérée du danger allemand, selon une note des archives de Juan Negrín, le dernier président du conseil espagnol avant la chute finale. Cela lui valut la vindicte de la presse conservatrice, ainsi de La Garonne, le 23 septembre 1938, pro-nationaliste, qui estimait naturellement qu’Herriot et d’autres dirigeants (Blum, Sarraut, Briand) étaient coupables d’avoir dressé l’Espagne nouvelle contre la France qui n’avait pas besoin d’être prise par revers par un pouvoir hostile69.
27Il fut par la suite considéré comme plus favorable à l’Espagne républicaine que Daladier et Bonnet, selon Marcelino Pascua, ambassadeur, à son ministre Álvarez del Vayo (8 avril 1938). Il se serait également montré critique envers les mesures de fermeture de la frontière le 13 juin, mais là encore très discrètement. Il sut ainsi échapper à l’estime très limitée – pour ne pas dire davantage – que Juan Negrín, le dernier président du Conseil espagnol, éprouvait envers les dirigeants français, surtout Daladier, Bonnet, Blum et Lebrun70. Jusqu’au bout, Staline et le Komintern, par une décision du 26 janvier 1939, manifestèrent leur intérêt en faveur des pressions de Thorez sur Herriot pour faire maintenir l’aide à la République espagnole de la part de Daladier. Un chemin détourné mais significatif de la considération forcément limitée que l’on pouvait éprouver en face de tant de prudences, lâchetés et autres compromissions dont se rendit coupable la quasi-totalité des chefs politiques français… sauf Édouard Herriot71.
28Pour David Pike, cependant, l’attitude d’Herriot fut habile notamment par la presse, mais surtout prudente et opportuniste72. N’aurait-il pas conseillé à Blum dès 1936 de ne pas s’engager selon le souhait d’Herbette. « Surtout mon petit, ne vas pas te fourrer là-dedans » 73? Une attitude en vue d’éviter tout prétexte d’interventions allemande et italienne par des livraisons d’armes qui pourraient dégénérer en guerre civile européenne74. Cela n’excluait pas des engagements plus ciblés, plus humanitaires que politiques ou militaires. Ainsi, fut-il apparemment le seul membre non-catholique du comité de seize membres de la Ligue internationale des Amis des Basques en compagnie de prélats (Mgrs Verdier de Paris et Feltin de Bordeaux) et d’académiciens – par nature plus conservateurs voire réactionnaires – fondée en décembre 193875. En février 1939, Jean Zay le vit irrité par une reconnaissance trop hâtive du régime de Franco76. Rien chez son biographe sur son attitude postérieure sauf lors de la nomination du Maréchal Pétain à Madrid auprès de Franco après reconnaissance du nouveau régime espagnol77. Le 11 septembre 1939, Pétain fit savoir incidemment à Daladier – avec son refus du poste de ministre de la Défense à Paris – que les gouvernements italien et espagnol détestaient Herriot pour son soutien affirmé aux antifascistes de tous bords et qu’il faudrait cependant veiller à assurer des relations correctes avec le nouveau pouvoir installé à Madrid78.
29Surveillé par la police allemande, Herriot fut victime d’une nouvelle peu encourageante qui n’a pas été apparemment relayée par ses biographes : La Vanguardia (Española) de Barcelone du 14 juillet 1944, annonça, selon une dépêche de l’agence officielle franquiste EFE, son décès dans un sanatorium à la suite d’une maladie non spécifiée avant d’évoquer rapidement sa pipe et son embonpoint (gordura) de « bon vivant » (en français dans le texte)79.
30Peu après son retour en politique, son élection à l’Académie Française, en décembre 1946, de nouveau Président de la Chambre en 1947, on le vit figurer dans un organisme d’entraide, Solidarité Espagnole, résurrection de l’ancien Secours Rouge international des années 192080. Il fut parfois entraîné à observer les dissensions des exilés espagnols ainsi autour du socialiste Rodolfo Llopis (en 1947) ou, plus tard (1954-1956) de Félix Gordón Ordás, au sein du Groupe parlementaire d’amitié France-Espagne libre81. Sa mort le mardi 26 mars 1957 trouva un écho réduit dans la presse franquiste.
31Le cas Herriot pose la question fondamentale de la qualité et de la solidité des relations franco-espagnoles sur le long terme. Un voisinage permanent sans politique assurée en ces temps de phase euro-africaine depuis le début du XXe siècle. Une méconnaissance largement répandue dans le personnel politique des IIIe-IVe Républiques mais surtout une médiocrité méfiante des politiques étrangères aussi incertaine et confuses que faibles. La hantise française d’une mise en danger des relations intra-coloniales française à l’apogée colonial des deux pays – déjà signalé entre 1934 et 1939 – fit face à une obsession espagnole tenace mais incertaine de retour à la considération internationale, sinon à la puissance majeure, constamment obérée par la terrible tradition de guerre civile entretenue dans ce pays depuis le Coup d’État de Ferdinand VII en 1814 contre la Constitution libérale de Cadix (1812) qu’il avait pourtant juré de respecter et d’appliquer !
32Un tango des aveugles ? L’attitude française en juillet 1936 fut en partie marquée par ce voyage – utile ? – d’Herriot en 1932 qui stigmatisait l’ambiance d’incertitude majeure dont allaient profiter les puissances totalitaires. Herriot ne fut pas plus lucide que la quasi-totalité du personnel politique d’alors82. En 1978, on s’en souvenait encore83. Avant que des travaux d’historiens espagnols et autres – plus ou moins engagés parfois – viennent déblayer le terrain d’une connaissance historique souvent polluée par des enjeux de mémoires contradictoires et partiales.
Notes de bas de page
1 L’évocation de Espagne n’apparaît guère chez É. Herriot, Jadis. Avant la première guerre mondiale, Flammarion, Paris, 1948, à l’exception du « jasmin d’Espagne » (vers de La Fontaine), p. 22, et du Grand Inquisiteur (via Don Carlos de Schiller), p. 50.
2 L. Muron, Édouard Herriot 1872-1957, ELAH, Lyon, 1997, p. 29 d’après Jadis. Avant la première guerre mondiale, Flammarion, Paris, 1948, p. 11 et 125-126. Une photographie de la tombe des parents d’Herriot – son père (1837-1889) et sa mère, Jeanne, née Collon (1852-1896) – à Oran dans le fonds Roger-Viollet, Herriot, enveloppe Famille.
3 J.-M. Delaunay, Méfiance cordiale. Les relations franco-espagnoles de la fin du XIXe siècle à la Première Guerre mondiale, vol. 2, Les relations coloniales, L’Harmattan, Paris, 2010, p. 56-70.
4 Ibidem, vol. 1, Les relations métropolitaines, p. 381.
5 Ibidem, vol. 2, Les relations coloniales, p. 583.
6 L’Illustration du 3 novembre 1932 parle de l’Escurial vu il y a 20 ans et du Prado.
7 L. Muron, op. cit., p 45, d’après Jadis, op. cit. vol. 1, p. 217-253.
8 J.-M. Delaunay, Méfiance cordiale, op. cit., vol. 1, p. 407 (qui évoque par erreur 1915 pour l’inauguration de la foire), et vol. 3, Les relations économiques, p. 631.
9 BIF-Paris, Papiers Pichon, Ms. 4395, f° 142, lp. ms. Paul Cambon (Ambassade-Londres) à S. Pichon (MAE-Paris), 20 juillet 1913.
10 Musée Gadagne-Lyon, 13 (I-XIII) volumes, don d’É. Herriot 16 avril 1928 (Inv. N 243).
11 É. Herriot, tome II de Jadis, p. 39. L’auteur souligne l’inadaptation de la flotte anti sous-marine française face à l’irruption en Méditerranée de submersibles allemands par le détroit de Gibraltar (mai 1915), p. 49.
12 AMAE-La Courneuve, Papiers Berthelot, chemise 6, Propagande Espagne, note sd. (1916).
13 AHN-Madrid, MAE, Série Correspondencia, Francia, 1539, t. n° 716, Ambassade-Madrid (León y Castillo) à MAE-Madrid, 13 décembre 1916. É. Herriot, Jadis 2, p. 52-70.
14 AMAE-La Courneuve, Commission Internationale des Pyrénées chez J.-M. Delaunay, Méfiance cordiale, op. cit., vol. 1, p. 254-255, et du même, "España trabajo para la victoria" 1914-1918, Historia 16, Madrid, juillet 1981, p. 38-44. Aussi, les Documents Diplomatiques Français (DDF) 1914-1916 publiés par MAE.
15 AMAE-La Courneuve, Guerre 1914-1918, Dossier général, Espagne 476 : copie t. urgent MAE (Briand) à MTPTR (Herriot), 16 décembre 1916.
16 AN-Pierrefitte, Fonds Albert Thomas, 94 AP 217 : dossier Analyses Espagne, liste des membres de la Société des Amis de l’Espagne et manifeste de novembre 1917. En concurrence avec un Comité de Rapprochement franco-espagnol fondé en 1917, lié à l’Institut de France, plus intellectuel : J.-M. Delaunay, Des Palais en Espagne. L’École des Hautes Études Hispaniques et la Casa de Velázquez au cœur des relations franco-espagnoles du XXe siècle 1898-1979, Madrid, 1994, p. 125-141 et 643 (index). Sur Fabra Ribas (1879-1958), réfugié en France avant 1914, J.-M. Delaunay, Méfiance cordiale, op. cit., vol. 1, p. 348-349.
17 Depuis les origines de la IIIe République, jusqu’à la création d’une administration propre en 1935-1936 – avec installation à l’Hôtel de Matignon – un président du Conseil avait besoin d’un département ministériel propre, même pour son logement de fonction…
18 Rien chez L. Muron, op. cit., ch. 5.
19 L. Muron, op. cit., p. 165.
20 Excelsior, 22 juin 1927 avec rapport de l’ambassadeur du 22 juin : A. Niño, Un siglo de hispanismo en la Sorbona, Éditions Hispaniques, Paris, éd. 2017, p. 66-68. Confondant avec l’Institut de Géographie, la presse parisienne indique le n° 1 rue Pierre Curie tout proche. José (Pepe) Quiñones de León, ambassadeur à Paris de 1918 à 1931, acquit l’ambassade, avenue George V, en 1920 selon Á. Vázquez Díaz de Tuesta, La embajada de España en París, MAE, Madrid, 2000, p. 22-27.
21 J.-M. Delaunay, Des Palais en Espagne, op. cit., index p. 243. Une plaque de marbre rappelle de nos jours cette inauguration, dans un bâtiment rénové dans les années 1950 et suivantes, dépendant de nos jours de l’Université Paris IV Sorbonne.
22 Idem, p. 626.
23 Sur l’implantation de cette marque en France avant 1914, J.-M. Delaunay, Méfiance cordiale, op. cit., vol. 3, p. 546-547. Sans doute, ce grand lecteur qu’était Herriot avait-il lu L’homme à l’Hispano, de P. Frondaie, Émile Paul, Paris, 1925, 304 p. traduit en espagnol en 1929 (El hombre del Hispano, 272 p.). Ce roman connut un grand succès et fut rapidement adapté au théâtre et au cinéma en France.
24 M. Domingo (1884-1939), alors député de Catalogne, était empêché de siéger par le régime de Primo de Rivera. De nombreuses fois ministre sous la IIe République, il mourra en exil à Toulouse en mars 1939.
25 Consultation des catalogues (manuels et numériques) BNF-Paris, SUDOC-France et BNE-Madrid.
26 Y. Denéchère, La politique espagnole de la France de 1931 à 1936, L’Harmattan, Paris, 1999, p. 222-223, selon le journal ABC. Dans ce livre, 33 réf. à Herriot.
27 J.-M. Delaunay, Images et influences de l’Espagne dans la France contemporaine, Béziers-Perpignan, 1994, p. 34-54 [colloque, Béziers, 5 juin 1993]. Aussi, Méfiance cordiale, op. cit., vol. 2, p. 56-59.
28 Idem, vol. 1, p. 694-696, 839 et 870.
29 Y. Denéchère, Jean Herbette (1878-1960). Journaliste et ambassadeur, DAE-MAE, Paris, P. Lang, Bruxelles, 2003, p. 4-5 et 83. Aussi, La politique espagnole de la France, op. cit., p. 24-33.
30 Idem, p. 198-201.
31 Sur le retour d’Herriot (juin-décembre 1932), J.-B. Duroselle, La Décadence 1932-1939, coll. Politique étrangère de la France, Imprimerie Nationale, Paris, 1979, p. 29-53. Pas un mot sur les questions méditerranéennes et l’Espagne en 1932. Azaña ne sera évoqué qu’en 1939 lors de sa fuite en France ! De même rien sur ce déplacement dans la notice Herriot du DBF, ni dans les DDF 1932.
32 F. Quintana Navarro, España en Europa 1931-1936. Del compromiso por la paz a la huida de la guerra, Nerea, Madrid, 1993, 439 p. [12 réf. à Herriot dont visite à Madrid, p. 126-143]. Plus conceptuel (sans index), M. de los Angeles Egido León, La concepción de la Politica Exterior Española durante La 2a República, UNED, Madrid, 1987, p. 133-155.
33 J.-F. Berdah, "De l’intégration européenne à l’isolement international : la politique extérieure de l’Espagne républicaine (1931-1939)", Relations Internationales n° 97, 1999, p. 5-21. Salvador de Madariaga [1886-1978], Memorias (1921-1936). Amanecer sin mediodia, Espasa Calpe, Madrid, 1974, p. 369-372. Aussi, Y. Denéchère, La politique espagnole, op. cit., p. 236-237. L’échec d’une proposition Beneš à la conférence de la SDN en juillet, devait affaiblir le groupe dont la Belgique et la Tchécoslovaquie se retirèrent en 1936.
34 Y. Denéchère, La politique espagnole, op. cit., p. 164 (commerce) et 194-197 (Maroc).
35 J.-M. Delaunay, Méfiance cordiale, op. cit., vol.2, p. 696-708.
36 Y. Denéchère, La politique espagnole, op. cit., p. 121-126.
37 Ibidem, p. 822-833.
38 M. de los Angeles Egido, op. cit., p. 137. Y. Denéchère, La politique espagnole, op. cit., p. 238-241.
39 DDF 1932-1939, 1re série, tome I (19 juillet-14 novembre 1932), doc. n° 179, J. Herbette à EH, Madrid, 14 septembre 1932, après entretien avec Zulueta, ministre d’État. Seul document relevé sur une perspective de déplacement. Rien ensuite, même dans le tome suivant, n° II (15 novembre 1932-17 mars 1933).
40 É. Herriot, La France dans le monde, Hachette, Paris, 1933, p. 99, 106 et 139, Jadis, tome II, D’une guerre à l’autre, Paris, 1952, p. 351. Relevé par Y. Denéchère, La politique espagnole, op. cit., p. 17-18, qui relève aussi l’erreur de date des Mémoires de Joseph Paul-Boncour qui parle dans Entre deux guerres, souvenirs sur la IIIe République, tome III, Sur les chemins de la défaite, Plon Paris, 1945, p. 71-73, d’un voyage d’Herriot en Espagne en 1924 !
41 Selon les Memorias de Salvador de Madariaga, p. 369, Herriot – dans un entretien du 13 août – ne se serait pas montré hostile à l’exécution éventuelle de Sanjurjo, le putschiste : Y. Denéchère, La politique espagnole, op. cit., p. 49-50.
42 DDF 1932-1939, 1re série, tome I (19 juillet-14 novembre 1932), doc. n° 105 et 122 : J. Herbette à Herriot (MAE-Paris), de Saint-Sébastien, 11 et 25 août 1932.
43 Y. Denéchère, La politique espagnole, op. cit., p. 68. J.-M. Delaunay, Méfiance cordiale, op. cit., vol. 2, Les relations coloniales, p. 317-318, d’après Aziza Bennani, La liaison fixe du détroit de Gibraltar. Du rêve à la réalité, Wallada, Casablanca 1989, p. 51-63.
44 Herriot fit un discours au cimetière de Houlbec-Cocherel (Eure) le 3 juillet 1932. Briand était venu à Madrid en 1929 pour une session de la SDN. Il vint visiter le terrain de la Casa de Velázquez, le 16 juin 1929, qu’il avait soutenue de subventions publiques : J.-M. Delaunay, Des Palais en Espagne, op. cit., p. 243-244 (visite) et 217 (subventions).
45 Y. Denèchère, op. cit., p. 72.
46 Les mémoires publiées d’Hervé Alphand, L’étonnement d’être. Journal 1939-1973, Fayard, Paris, 1977, 614 p., sont postérieures. Alphand (né en 1879) était entré dans la carrière en 1903, selon l’Annuaire diplomatique et consulaire, MAE, 1937, p. 212.
47 É. Herriot, Jadis. Tome II, op. cit., p. 351 (et unique).
48 F. Quintana Navarro, España en Europa 1931-1936, op. cit., p. 133-143.
49 M. Soulié, La Vie politique d’Édouard Herriot, préface Jean Rostand, A. Colin, Paris, 1962, p. 397-398. Aussi, allusion chez G. Tabouis Vingt ans de suspense diplomatique, A. Michel, Paris, 1958, p. 129.
50 Un petit film Pathé-Gaumont – parlant – montre la scène au milieu de femmes en costume local. On le voit aussi décorer un vieux boulanger français d’origine cantalienne (M. Tillit), établi depuis la fin du XIXe siècle dans la région dite de la Sagra, aux portes de Tolède, dans la vallée du Tage.
51 G. Marañón Bertrán de Lis (petit-fils de Gregorio Marañón y Posadillo), Memorias del Cigarral, Taurus, Barcelone, 2015, p. 127-129.
52 Jadis. Tome II, D’une guerre à l’autre, Paris, 1952, p. 351.
53 Y. Denéchère, La politique espagnole, op. cit., p. 97, d’après J.-M. Delaunay, Des Palais en Espagne, Madrid, 1994, p. 278-279. Sur l’inauguration ratée de 1928, ibidem, p. 228.
54 Y. Denèchère, idem, p. 112.
55 M. Soulié, op. cit., p. 397-398, d’après Jadis, vol. II, p. 351. Allusion chez Geneviève Tabouis Vingt ans de suspense diplomatique, A. Michel, Paris, 1958, p. 129.
56 L’Illustration du 5 novembre 1932.
57 L’Illustration, 12 novembre (p. 339-341) illustra « Le voyage de M. Herriot en Espagne » avec 12 photos d’Herriot à Madrid, Tolède, L’Escurial, etc. Sur la reconnaissance diplomatique de 1931, Y. Denéchère p. 15.
58 Le Canard Enchaîné, 9 décembre 1953.
59 Le Canard Enchaîné, n° du 2 novembre 1932. Henri Guilac (1888-1953) a été le dessinateur des deux manchettes avec les canards de la première page (1928/1929). Henri Reynaud (1902-1969), dit Robert Tréno, était rédacteur depuis 1924. Le Canard Enchaîné n° du 9 novembre 1932 : Jules Rivet (1894-1946), journaliste libertaire des débuts du Canard, écrira un livre sur Édouard Herriot ou le discrédit lyonnais (Éd. du Hibou, Paris, 1934, 154 p.), et deviendra collaborateur sous l’Occupation. Pierre Scize (de son vrai nom Michel-Joseph Piot, 1894-1956) fut congédié en 1933 pour avoir accepté la Légion d’Honneur ce qui était contraire aux règles du journal. Il sera résistant durant la guerre, à Lyon.
60 Feliciano Paez-Camino, "Manuel Azaña et la politique extérieure", Azaña et son temps, colloque Montauban (1990), Casa de Velázquez, Madrid, 1993, p. 224.
61 Y. Denéchère, La politique espagnole, op. cit., p. 219-238.
62 Sur le crépuscule de la conférence du désarmement à Genève, sous Herriot, puis sous Joseph Paul-Boncour (décembre 1933-janvier 1934), J.-B. Duroselle, op. cit., p. 49-85.
63 Y. Denéchère, La politique espagnole, op. cit., p. 304-305.
64 Ibidem, p. 292-295.
65 A. Viñas, La República en guerra. Contra Franco, Hitler, Mussolini y la hostilidad británica, Critica, Madrid, 2012, p. 27.
66 M. Soulié, op. cit., p. 482-483 (Biarritz 1936), 485-486 (Lille 1937) et 490 (Marseille 1938).
67 Nathan Rousselot, "Un diplomate face à la guerre civile espagnole : l’ambassade d’Eirik Labonne (octobre 1937-octobre 1938) ", Relations Internationales, n° 170, p. 14, d’après des archives espagnoles (AGA-Alcala). Herriot apparaît à quatorze reprises dont dix fois sur le thème récurrent du soutien d’Herriot à la nomination de Labonne à Barcelone.
68 Ibidem, art. cité, p. 18, selon AHN-Madrid, Papiers Araquistain 76, note médiation, et J.-B. Duroselle, La décadence, op. cit., p. 318.
69 D. W. Pike, Les Français et la Guerre d’Espagne 1936-1939, PUF 1975, p. 327.
70 R. Miralles, chez A. Viñas (dir.), Al servicio de la República. Diplomáticos y guerra civil, M. Pons-MAE, Madrid, 2010, p. 123. Aussi, p. 144-145 et 148 (attitude Herriot 1938). Aussi, A. Viñas, El honor de la República. Entre el acoso fascista, la hostilidad británica y la política de Stalin, Crítica, Madrid, 2009, p. 263, et 444. Du même, La República en guerra. Contra Franco, Hitler, Mussolini y la hostilidad británica, Crítica, Madrid, 2012, p. 286.
71 A. Viñas, El honor de la República, op. cit., p. 460.
72 David W. Pike, op. cit., p. 47 et 53.
73 Ibidem, p. 81. Aussi, I. Monje Gil, Francia ante el estallido de la guerra civil española, Diputación de Badajoz, 2012, p. 250.
74 DDF 1932-1939, 2e série, tome IV (20 novembre 1936-19 février 1937), doc. n° 133, Herbette à Delbos, de Ciboure, 11 décembre 1936.
75 D. W. Pike, op. cit., p. 227. J.-C. Larronde, Exil et Solidarité. La Ligue Internationale des Amis des Basques, Villefranque, Bidasoa, 1997, 367 p. et du même, "Exil et solidarité. La Ligue Internationale des Amis des Basques", Revista internacional de Estudios Vascos, n° 43, 1998, p. 158-160.
76 Jean Zay, Carnets secrets, Paris, 1942, p. 43-44.
77 L. Muron, op. cit., p. 223-224.
78 DDF 1932-1939, 3e série, tome XIII (3 septembre-31 décembre 1939), doc. n° 45, confirmé par télégramme de François-Poncet (Rome) à Daladier (Paris), 16 septembre 1939.
79 La Vanguardia (Española), Barcelone, 14 juillet 1944, p. 7 [internet]. EFE créée par Franco à Burgos en 1938 pour en finir avec la position dominante depuis la fin du XIXe siècle de l’Agence Fabra liée à Havas (qui deviendra l’AFP en 1945).
80 J. Guixe i Coromines, L’Europa de Franco 1943-1951, Serra d’or, Abadia de Montserrat, 2002, p. 125.
81 E. Comín Colomer, La República en el exilio 1939-1957, Akrón, Astorga (León), 2009, p. 317 (1947), 524 et 620 (1954-1956).
82 JMD, « Orígenes históricos y determinantes de la actitud francesa hacia la España de 1936 », Historía Contemporánea, n° 10, 1992, p. 15-28 (sur la visite d’Herriot, p. 26).
83 J. Miratvilles, La Vanguardia, 9 juillet 1978 [OK PDF LVG19780709-008 pdf].
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Europe de papier
Projets européens au xixe siècle
Sylvie Aprile, Cristina Cassina, Philippe Darriulat et al. (dir.)
2015
