Du cinématographe au « cinéma ordinaire », Édouard Herriot face au développement du spectacle cinématographique (1895-1928)
p. 101-110
Texte intégral
1Avoir été pendant plus de 50 ans le maire de la ville où naquit le cinématographe aurait pu lier indéfectiblement Édouard Herriot au cinéma. Il n’en fut rien et Lyon a très tardivement revendiqué son statut de capitale putative du Septième Art. Il faut dire que le maire de Lyon s’est très tôt fait le pourfendeur de la culture de masse naissante, entretenant une forte distance avec les professionnels. Mais s’il ne fut pas le maire du cinéma qu’il aurait pu être, Édouard Herriot n’en a pas moins joué un rôle important dans les voies du développement du spectacle cinématographique en France. Ardent promoteur du cinéma scolaire dans sa ville de Lyon dès 1918, il fut également dix ans plus tard le ministre à l’origine du premier texte encadrant véritablement l’industrie cinématographique. Deux actions déterminantes qui n’en font cependant pas un inconditionnel du nouveau spectacle. Le cinéma n’apparaît que ponctuellement dans les œuvres d’Herriot et ne devient jamais réellement pour lui un sujet majeur de préoccupation. Mais il éclaire certains traits saillants de son identité, révélant notamment son souci de la protection et l’éducation des enfants et sa défense incessante de la pédagogie. Le cinéma reflète également l’image d’un homme pragmatique qui adapte ses priorités en fonction des responsabilités politiques qu’il occupe, le ministre privilégiant une orientation bien distincte de celle du maire.
Le censeur du spectacle cinématographique
2Édouard Herriot devient maire de Lyon au moment même où le spectacle cinématographique s’implante durablement en ville. Si depuis son invention en 1895 par les frères Lumière, et sa présentation les trois années suivantes par ses inventeurs rue de la République, le cinématographe s’expose régulièrement à Lyon dans les foires ou les différents lieux de spectacle, il reste pendant dix ans une attraction ponctuelle, dont le succès peut apparaître éphémère. Mais en 1905 ouvre dans la presqu’île lyonnaise la première salle entièrement et quotidiennement consacrée au spectacle cinématographique, un modèle qui se multiplie les années suivantes1. Lyon compte ainsi dix salles de cinéma en 1910 et près d’une quarantaine à la veille de la Première Guerre mondiale. Les programmes de ce nouveau spectacle ainsi proposé aux Lyonnais sont très variés. Actualités et vues documentaires accompagnent le plus souvent des films de fiction de tous genres, du comique au péplum, et de plus en plus aboutis.
3Face à ce déferlement d’images, Édouard Herriot apparaît très critique. S’il fait souvent l’éloge de l’invention des frères Lumière, dont il est proche, et de ses possibilités pédagogiques, il porte un jugement très sévère sur la qualité des programmes diffusés dans les salles de cinéma. En 1918, il regrette ainsi n’avoir « aucun moyen de contraindre nos contemporains à présenter sur l’écran des films plus intelligents que les trois-quarts de ceux qui sont exposés »2. Une condamnation assez générale que l’on retrouve accentuée trois ans plus tard : « Quand on pense à l’instrument merveilleux d’éducation que pourrait être le cinéma […] et quand on voit le degré d’inconscience où descend ce spectacle, c’est lamentable3. » C’est peu de dire qu’Édouard Herriot a une piètre opinion du nouveau spectacle, mais elle relève moins de sa nouveauté que de son inscription dans une production contemporaine qu’il critique plus généralement. Témoin cette diatribe contre la production théâtrale en France, extraite de son ouvrage Créer :
Nos théâtres dénommés populaires sont proprement une honte. Des auteurs honorés fournissent ces boutiques de productions imbéciles, toutes boueuses d’ordures verbales. […] Aucune éducation ne pourrait résister à cet assaut quotidien de la sottise, de la platitude, de l’abjection. On souhaite, sans oser l’espérer, que le public renonce à favoriser des niaiseries et des gravelures4.
4Si l’on excepte les « ordures verbales » – le cinéma étant toujours muet, quoique souvent sonore –, ces mots d’Édouard Herriot pourraient valoir pour un spectacle cinématographique qu’il juge de mauvaise influence et qui s’affiche de plus en plus dans la ville. Il cherche en tout cas assez tôt à intervenir sur la programmation des salles. Au printemps 1912, au plus près de l’actualité, plusieurs établissements cinématographiques programment ensemble et bientôt quotidiennement des films sur la bande à Bonnot, ce qui incite Édouard Herriot à prendre un arrêté empêchant aux exploitants lyonnais de « reproduire les agissements criminels ». Il serait selon lui le premier maire de France à tenter de brider ainsi les contenus projetés dans les salles de cinéma, en fonction de leur moralité. Même si elle est peu suivie d’effets, le maire de Lyon ne disposant pas de réels pouvoirs de police, cette forme de censure amorce une série de décisions municipales défavorables à l’exploitation cinématographique, qui assurent à Édouard Herriot une présence régulière dans les réquisitoires de la presse corporative nationale5. Qu’il s’agisse de l’interdiction du film inflammable en 1913 ou de la refonte de la taxe municipale sur les spectacles en 1920, le conseil municipal de la ville de Lyon accroît régulièrement les difficultés des salles de cinéma, et notamment des plus modestes, mettant parfois en péril leur survie économique.
5Si Édouard Herriot est sensible aux arguments de certains de ses conseillers inquiets pour les petits exploitants, il n’en reste pas moins peu conciliant, cherchant toujours par son action à influencer la qualité des films projetés à Lyon. En 1921, il envisage ainsi sérieusement lors d’une séance du conseil municipal6 d’indexer la taxe sur les spectacles sur la qualité de la programmation, se déclarant disposé à « accorder des dégrèvements importants aux directeurs de cinéma qui feront preuve de bon goût en présentant au public des films intéressants et pouvant être vus par les enfants ». Mais Herriot ne précise pas comment il ferait face aux difficultés qu’il y aurait à juger des mérites d’une programmation, s’attaquant de façon indéterminée au film policier. Quoiqu’il en soit, cette idée serait d’autant plus difficile à mettre en œuvre que les salles de cinéma les plus fragiles sont justement celles le plus susceptibles de programmer des films policiers, qui sont parmi les moins chers.
6Cette combativité opiniâtre d’Édouard Herriot à l’encontre du spectacle cinématographique s’explique avant tout par sa préoccupation très forte concernant la protection de l’enfance. Il considère en effet sur ce point le cinéma comme un dangereux corrupteur : « il convient d’empêcher que le cinématographe démoralise la jeunesse française, comme il le fait actuellement ; dire que le cinématographe est l’alcoolisme des enfants, c’est peut-être exagéré, mais cela ne serait pas sans quelque vérité »7 affirme-t-il dès 1916. Un constat sévère sur un sujet qui lui tient à cœur et qui va l’inciter à innover en créant à Lyon un cinéma scolaire.
Le promoteur du cinéma éducateur
7Si l’on en croit ses propres paroles prononcées 60 ans plus tard8, Édouard Herriot aurait été dès la présentation du cinématographe en 1895 vivement impressionné par les possibilités de l’appareil des frères Lumière. Mais la perspective de son utilisation à des fins éducatives ne lui vient véritablement que durant la Première Guerre mondiale, une période pendant laquelle se pose avec acuité la question de l’encadrement des enfants. Ceux-ci sont parfois sans père et bien plus livrés à eux-mêmes, les activités périscolaires, notamment le jeudi, étant difficilement assurées. « Jamais la question des enfants ne s’est trouvée aussi abandonnée qu’aujourd’hui ; c’est une des conséquences les plus malheureuses de la guerre »9 juge ainsi Édouard Herriot en mars 1918. Un abandon qui laisserait notamment la jeunesse démunie face à des représentations cinématographiques qu’il juge corruptrices. Dès 1916, le maire de Lyon est suffisamment alerté par la situation à Lyon pour venir témoigner devant la commission, instituée par le ministère de l’Instruction publique, chargée de l’application du cinématographe à l’enseignement. On s’y souvient de sa véhémence :
Vous vous rappelez qu’à la première séance de la Commission extra- parlementaire, M. Herriot dénonçait avec une éloquente vigueur ce qu’il appelait la criminelle suggestion de certaines scènes cinématographiques. Les vols, les meurtres, qui se déroulaient sur l’écran, hantaient, disait M. Herriot, l’imagination d’enfants et d’adolescents qui, dans leurs jeux, retrouvaient la précision du geste des voleurs et des meurtriers10.
8Cet alarmant constat va déterminer Édouard Herriot, sans attendre une éventuelle orientation nationale, à agir à l’échelle de sa ville en proposant l’institution d’un cinématographe scolaire municipal au début de l’année 1918 :
Une commission avait été nommée par M. le Ministre Painlevé pour étudier l’application du cinématographe à l’enseignement. Elle ne paraît pas avoir abouti à des conclusions pratiques. Nous ne pouvons plus attendre pour tirer parti, dans l’intérêt de nos enfants, d’une création qui peut rendre des services immenses et qui provoque aujourd’hui encore tant de spectacles au moins ineptes, pour ne rien dire de plus11.
9Le principe est adopté par le conseil municipal et donne lieu à l’installation du premier appareil cinématographique dans une école en novembre 1918, une expérience innovante en France. Mais les premiers pas sont délicats. « C’est une organisation difficile à mettre au point que celle d’un cinéma. Elle est assez coûteuse », reconnaît Édouard Herriot en 1920, devant les difficultés à se procurer des films pour les programmes du nouveau cinéma éducateur. Mais le sujet lui tient manifestement à cœur puisque l’année suivante, le doublement du budget alloué au cinéma scolaire conditionne la création d’une véritable structure, avec à sa tête Gustave Cauvin, pionnier de l’apprentissage et l’éducation par le cinéma12. Avec son concours, Édouard Herriot sollicite industriels et administrés pour recueillir films et dons, faisant du cinéma scolaire une véritable cause municipale. Elle aboutit à la multiplication des séances éducatives et récréatives pour les enfants des écoles, plus de 500 pour l’année 1922-1923, et la constitution d’une cinémathèque. Le cinéma scolaire se développe au fil des années et commence à rayonner en dehors de Lyon. Mais Édouard Herriot et son conseil municipal se sont déjà progressivement détachés de son fonctionnement, déléguant à Gustave Cauvin l’essentiel des décisions, notamment concernant les rapports avec les professionnels du cinéma. En 1924, le cinéma scolaire de la ville de Lyon devient l’Office régional du cinéma éducateur de la région lyonnaise (ORCEL), structure toujours subventionnée par la municipalité lyonnaise, mais désormais indépendante.
10Si Herriot n’a finalement pas réellement activement participé au développement du cinéma éducateur dans la région, il n’en reste pas moins le principal initiateur politique. Ce rôle pionnier s’explique par l’importance qu’a pour lui l’éducation des enfants sous toutes ses formes, et pas seulement morales. Édouard Herriot est en effet tout autant convaincu des possibilités pédagogiques du cinématographe que désireux de lutter contre le cinéma commercial. Cette conviction émane d’une réflexion plus profonde, qui traverse ses œuvres et ses discours, sur les pratiques éducatives. Reprochant souvent à sa génération, et donc à lui-même, d’avoir privilégié une culture « trop longtemps livresque13 » ou trop classique, il défend au fil des années une éducation pratique, technique et attractive, en voulant pour l’enfant « surtout – oh ! Surtout – agir en sorte que l’instruction soit pour lui un plaisir »14. Le cinématographe apparaît donc pour Édouard Herriot une réponse idéale à ses aspirations, pouvant à la fois captiver et instruire les enfants :
Il y a, aujourd’hui, toute une série de notions qui doivent être enseignées par le cinématographe, c’est la meilleure leçon de choses. Il y a quinze à vingt ans, dans l’enseignement primaire, on a vulgarisé les leçons de choses. Il n’y a pas de leçon de choses qui soit plus instructive que le cinématographe. Pour enseigner la géographie, par exemple, est-ce que vous croyez qu’au lieu de faire une leçon sur l’Algérie, il ne vaudrait pas mieux faire défiler sous les yeux des enfants des documents précis ? Pour les sciences, pour la mécanique, pour la biologie, pour la métallurgie, il en est de même. Je vous citais tout à l’heure l’exemple des hauts fourneaux. L’enfant ne saura jamais ce que c’est si on ne lui montre pas sur l’écran15.
11L’amélioration de l’éducation des enfants et la promotion de pédagogies nouvelles comptent donc pour beaucoup dans l’institution d’un cinéma scolaire. Mais le but initial de concurrencer le cinéma commercial en en détournant les enfants n’en demeure pas moins. Sur ce point, Édouard Herriot reste persuadé de pouvoir infléchir la portée du cinéma :
Il y a une façon de tuer le mauvais cinéma, c’est d’essayer d’instituer le bon cinéma. Il faudrait faire le cinéma intelligent. Je suis sûr que s’il existait, il aurait un succès considérable, et au lieu que le cinéma tombe peu à peu dans le discrédit, il deviendrait un puissant moyen d’éducation et d’instruction tout ensemble16.
12Les séances récréatives du jeudi pour les enfants des écoles, qui se généralisent à partir de 1921, répondent directement à ce projet. Mais il y a loin de l’idéal du « cinéma intelligent » d’Herriot à la réalité. Les films projetés aux enfants sont nécessairement choisis parmi les fonds déjà existants et Gustave Cauvin privilégie très rapidement l’attractivité – relative, les films ne sont souvent plus tout jeunes – à l’instruction, choisissant des films des genres les plus divers, et organisant souvent, faute de locaux, les séances dans les salles de cinéma de la ville. Il est possible qu’Édouard Herriot se soit peu à peu détaché du projet face à ces multiples petits compromis, éloignant peu à peu le cinéma scolaire de ses fortes attentes.
Le ministre du cinéma
13En devenant en juillet 1926 le ministre de l’Instruction publique et des Beaux-arts du gouvernement Poincaré, Herriot se retrouve dans une situation particulière. Idéalement placé pour promouvoir le cinéma éducateur à l’échelle nationale, il devient également le ministre chargé de l’encadrement de l’industrie cinématographique tant décriée par lui, ce qui ne manque d’ailleurs pas d’inquiéter les professionnels, vu son passif comme maire de Lyon. Et de fait, son premier discours prononcé à la chambre sur le cinéma – le 20 novembre 1926 lors de la discussion sur le budget – confirme dans un premier temps la vision très négative qu’Herriot porte sur le spectacle cinématographique. Qualifié avec dédain de « cinéma ordinaire17 » dont il faut détourner les enfants, il est décrit par Herriot comme surtout constitué « de je ne sais quelles représentations romanesques, infiniment vulgaires, qui ne font que transposer le feuilleton du rez-de-chaussée du journal sur l’écran ». Une véhémence qui, une fois encore, dénigre sans aucun ménagement l’ensemble de la production cinématographique, ce qui est assez inhabituel pour un ministre de tutelle et provoque, bien sûr, des réactions indignées dans toute la presse corporative18.
14Ce premier discours est avant tout l’occasion pour Édouard Herriot de soutenir avec ardeur l’utilisation du cinématographe dans l’enseignement, reprenant et développant les idées exprimées huit ans auparavant au conseil municipal de Lyon :
Nous avons à notre disposition un moyen merveilleux : le cinématographe. L’introduction du cinématographe dans les usages sociaux est un fait énorme et, en ce qui concerne l’enseignement, on pourra en tirer des avantages certainement bien plus considérables encore que ceux obtenus à l’époque, que certains se rappellent, où on a introduit les leçons de cinéma dans l’enseignement. […] Le cinématographe est une leçon de choses indéfinie. C’est un moyen pour faire voyager le plus modeste enfant de la plus modeste école primaire dans toutes les régions du monde19.
15Se plaçant ainsi dans la lignée de Victor Duruy et Paul Bert, qu’il cite fréquemment, Édouard Herriot présente à la Chambre comme au Sénat sa vision d’une « pédagogie par le cinéma20 », détaillant toutes les possibilités éducatives du cinématographe dont il conseille une utilisation quasi-systématique. On y retrouve le souci, évoqué dès la constitution du cinéma scolaire lyonnais, de donner aux générations futures « plus de précision que n’en ont eu les générations précédentes » en généralisant le cinéma à l’école. Mais il n’est, en novembre 1927, plus question réellement de concurrencer directement le cinéma commercial. En considérant les reconstitutions historiques peu souhaitables, « à moins que ce soit dans la section des romans qu’on les place et qu’à ce titre on les présente au public », Édouard Herriot semble désormais totalement dissocier le cinéma éducatif du cinéma-spectacle. Une inflexion qui répond à un renversement des priorités du ministre de l’Instruction publique et des Beaux-Arts. Car si les discours sur le cinéma scolaire sont convaincus et ambitieux, ils ne donnent finalement lieu à aucune avancée significative à l’échelle nationale. On peut même remarquer que l’Office Régional du cinéma éducateur lyonnais, confronté en 1930 à des problèmes de trésorerie, attribue sa situation précaire aux versements différés du ministère de l’Instruction publique, une situation entamée dès les années 1927-192821. Les arbitrages financiers ne se font ainsi pas en faveur du cinéma éducateur, le ministre Édouard Herriot privilégiant contre toute attente la défense de l’industrie cinématographique :
Tous les progrès que nous souhaitons pour le cinéma éducateur, dont il a été spécialement discuté, ne sont possibles qu’en fonction d’une industrie générale du cinématographe bien établie, prospère et rassurée sur son avenir. Il y a donc, à l’origine de ce problème, le dominant, le commandant, toute une série de questions d’ordre commercial et industriel qui se posent et qu’il est temps d’aborder22.
16Le cinéma commercial, ignoré sinon condamné dans ses premiers discours, est devenu une priorité prévalant sur le développement national du cinéma éducateur. Ce revirement s’explique peut-être par les différentes rencontres qu’il a pu faire comme ministre des Beaux-Arts avec les professionnels du cinéma qui ont pu, peu à peu, le sensibiliser aux difficultés de la situation de l’industrie cinématographique française. Difficultés qui recoupent des enjeux lui tenant à cœur. S’il est attentif à la rationalisation d’un secteur peu encadré et soumis parfois à une législation ancienne et inadaptée, il met surtout l’accent dans ses interventions parlementaires sur les enjeux économiques et culturels. La production cinématographique nationale est en effet en posture délicate, fortement concurrencée par une production américaine bon marché et qui tend à s’imposer sur les écrans23. Édouard Herriot défend sur ce point les films français, affichant un patriotisme économique volontaire et affirmé. Mais il est également convaincu de la portée culturelle des films, français comme étrangers, et se montre particulièrement soucieux de l’image qu’ils peuvent renvoyer de la France. L’encadrement du cinéma français devenant dans ces conditions le moyen d’affirmer pour lui la souveraineté économique et culturelle du pays. Édouard Herriot met alors toute son expérience politique au service de la constitution d’un statut national du cinéma. Il nomme au cours de l’année 1927 une commission paritaire regroupant des représentants de toutes les branches de l’industrie cinématographiques et des différents ministères concernés, qu’il préside. Les travaux aboutissent rapidement et de manière globalement consensuelle au texte du décret du 18 février 1928 dit aussi « décret Herriot24 », première pierre du rapprochement entre les pouvoirs publics et le secteur cinématographique. Le décret met ainsi en place un contrôle par l’État des salles de cinéma et de la distribution des films en y associant les professionnels, et évoque pour la première fois le contingentement des productions étrangères. Majoritairement salué par la presse corporative, qui apprécie à sa juste mesure la conversion du ministre à la cause du cinéma français, ce texte important ne signifie cependant pas qu’Herriot a changé d’opinion sur la qualité des films produits. Venu défendre son décret dans la presse au printemps 1928, il a toujours des mots peu flatteurs : « Certes, tout est loin d’être parfait dans notre production cinématographique et je n’ai pas vu, jusqu’à présent, parmi les films français qui m’ont été montrés, d’œuvre vraiment extraordinaire »25. Protecteur du spectacle cinématographique par raison, il n’en est pas pour autant devenu un amateur.
17Édouard Herriot est ainsi devenu un peu malgré lui un acteur du développement du cinéma en France. Ardent défenseur d’une technologie au service de la pédagogie, pionnier d’un cinéma éducateur pensé pour contrer le « cinéma ordinaire », il se résout à promouvoir les films français, preuve de son absence de dogmatisme et de sa souplesse politique. Mais il conserve une défiance instinctive vis-à-vis du spectacle cinématographique, et dans ses mots affleure le regret que le cinéma n’en soit pas resté au cinématographe. Il est possible bien sûr que l’avènement des films parlants, plus proches de la culture littéraire, modifie la vision que porte Édouard Herriot sur le cinéma. Mais si les relations avec les exploitants lyonnais apparaissent plus apaisées durant les années 1930, rien ne dit qu’Herriot se soit réellement converti au spectacle cinématographique. Dans la ville, seul le cinématographe et ses inventeurs seront honorés – la rue du Premier-film est consacrée en 1931, l’avenue des Frères Lumière en 1954.
Notes de bas de page
1 Sur le développement du cinéma et du cinéma éducateur à Lyon, je me permets de renvoyer à ma thèse : R. Chaplain, Les cinémas dans la ville. La diffusion du spectacle cinématographique dans l’agglomération lyonnaise (1896-1945), Thèse de doctorat sous la direction de S. Schweitzer, Lyon, Université Lyon 2, 2007, 511 pages.
2 AML, BMO : Séance du conseil municipal de Lyon du 13 mai 1918.
3 Idem, Séance du 21 novembre 1921.
4 É. Herriot, Créer, Tome 2, Paris, Payot, 1919, p. 258-259.
5 Voir l’article d’H. Diamant-Berger dans l’hebdomadaire Le Film n° 48 daté du 12 février 1917, p. 3-4.
6 AML, BMO : Séance du conseil municipal du 21 novembre 1921.
7 Idem ; Séance du 1er mai 1916
8 AML, 1C/303944 : Édouard Herriot, Éloge funèbre de M. Auguste Lumière, le 13 avril 1954.
9 AML, BMO : Séance du conseil municipal de Lyon du 13 mai 1918.
10 Commission extraparlementaire chargée d’étudier les moyens de généraliser l’application du cinématographe dans les différentes branches de l’enseignement : rapport général présenté par M. Auguste Bessou, Paris, Ministère de l’Instruction publique et des Beaux-Arts, 1920, p. 3.
11 AML, BMO : Séance du conseil municipal de Lyon du 13 mai 1918.
12 N. Almberg et T. Perron, « La propagande par le film : les longues marches de Gustave Cauvin », 1895 Revue d’histoire du cinéma n° 66, 2012, p. 34-49.
13 JO : Chambre des députés, séance du 5 juillet 1923, p. 3112.
14 É. Herriot, op. cit., p. 137.
15 AML, BMO : Séance du conseil municipal de Lyon du 13 mai 1918.
16 Idem.
17 JO, Chambre des députés, séance du 20 novembre 1926, p. 3571.
18 Voir l’article de P. de la Borie, paru dans Cinémagazine n° 50, daté du 10 décembre 1926.
19 JO, Chambre des députés, séance du 20 novembre 1926, p. 3571.
20 JO, Sénat, séance du 8 novembre 1927, p. 1080.
21 G. Cauvin, Dix ans après… Rapport sur l’activité et le développement de l’Office Régional du Cinéma Éducateur de Lyon, Lyon, Orcel, 1931, p. 111.
22 JO, Sénat, séance du 8 novembre 1927, p. 1078
23 C. Beyle (dir.), Une histoire du cinéma français, Paris, Larousse, 2000, p. 190-191.
24 Sur le décret Herriot, voir : C. Gauthier, T. Perron, D. Vezyroglou, « Histoire et cinéma : 1928, année politique », Revue d’histoire moderne et contemporaine, 2001/4, p. 192-194.
25 Mon Ciné, n° 327, 24 mai 1928.
Auteur
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