J’ai connu Herriot
p. 25-28
Texte intégral
1Je suis particulièrement heureux d’ouvrir cette rencontre dédiée à un homme, peut-être un peu oublié par nos contemporains les plus jeunes, quand il ne leur est pas inconnu, mais qui occupe une place importante, voire majeure, dans l’histoire de notre cité. Sans doute, existe-t-il des hommes et surtout des femmes qui étaient âgées de vingt ou trente ans au moment de la mort d’Herriot le 26 mars 1957 il y a soixante ans et bientôt sept mois, mais probablement plus grand monde, à l’exception de la famille Rebatel. Personnellement, j’ai connu de près Herriot, je me suis entretenu avec lui, surtout de politique. Je le dis sans orgueil, le temps étant notre maître.
2À vrai dire, j’étais âgé de six ans au début de l’année terrible 1940 lorsque j’ai entendu parler d’Édouard Herriot, maire de Lyon depuis bientôt trente-cinq ans. C’était sur les bancs de l’école publique Ferdinand Buisson à Saint-Irénée dans le 5e arrondissement. J’étais en sixième comme on le disait à l’époque. Mon petit voisin de banc, Didier Moreau, arborait à son bras gauche une montre que je trouvais magnifique. Mes parents n’avaient pas les moyens de m’en offrir une semblable. Il me dit qu’elle lui avait été offerte par son parrain :
— Qui c’est ton parrain ?
— Édouard Herriot
— Qui c’est Herriot ?
3C’est ainsi que tout a commencé. La maman de Didier, cette chère Denise, médecin scolaire, était née Rebatel. La sœur de son père, Blanche, était l’épouse du maire de Lyon. Le père de Didier était, avec sa famille, propriétaire d’une clinique psychiatrique située Chemin des grandes Terres au lieu-dit Champvert, à quelques centaines de mètres de l’école. Et cependant, ce ne fut pas par les Moreau que j’ai eu la chance insigne d’être reçu par Herriot quinze ans plus tard. Je l’ai dû à un ami de mon père, Louis Vienney, artisan marbrier dont le nom figure toujours sur la façade d’un magasin près du cimetière de Loyasse sur la colline de Fourvière. C’est Louis Vienney qui signala fin 1954 à Édouard Herriot ce jeune étudiant en droit, fasciné par l’ascension d’un président du Conseil de 47 ans, Pierre Mendès France.
4C’est ainsi que je fus reçu par le maire de Lyon et recommandé par lui à l’homme qui avait fait la paix en Indochine avec Ho Chi Minh et le ministre des Affaires étrangères chinois Zhou Enlai. Travaillant avec Pierre Mendès France, j’héritais deux ans plus tard d’un cadeau unique. Intervenir lors du dernier grand Congrès national du parti radical-socialiste. L’année était compliquée pour ce parti né au début du siècle. Pierre Mendès France aurait dû être appelé à la présidence du Conseil en janvier après les élections législatives. René Coty désigna Guy Mollet. On arrêta quelques mois plus tard les leaders du FLN avec lesquels on aurait peut-être pu négocier six années avant la fin de la guerre d’Algérie. Pierre Mendès France ne se reconnaissait pas dans une politique qui tournait le dos aux engagements pris devant le pays par le Front républicain.
5Le parti radical était lui-même, en raison de ces événements comme on disait à l’époque, déchiré. Edgar Faure n’avait pas soutenu son président du Conseil et ami de 1954. André Morice et quelques autres cédaient aux partisans forcenés de l’Algérie française. Au milieu de ce tumulte, Herriot apportait son appui à celui devant lequel deux ans plus tôt à Marseille, il avait « incliné sa personne et son passé ». Je fus ainsi choisi et une photo en témoigne pour dire tout le mal qu’on pensait des sinuosités de la pensée d’Edgar Faure et des reniements des hommes au pouvoir. Quelle aventure, à 23 ans, presque jour pour jour, devant 2000 délégués à la Bourse du Travail de Lyon, sous le regard d’Édouard Herriot, le sonotone collé à l’oreille, de Pierre Mendès France et de Gaston Monnerville, président du Sénat. Le Congrès se vida le samedi soir avec les départs successifs d’André Morice, ministre de la Défense nationale, puis d’Henri Queuille et bien d’autres qui répugnaient à quitter les allées du pouvoir.
6Le dimanche matin de clôture m’a laissé un souvenir impérissable. La grande salle de la Bourse du travail était à moitié vide. J’étais assis au 6e ou 7e rang derrière trois femmes belles et parfumées. Au milieu d’icelles, Lily Mendès France née Cicurel et élevée au Caire avec un léger accent conservé de son éducation dans cette ville. Herriot clôture le congrès par un discours à sa manière pleine d’humour :
Hier, quelques-uns nous ont quittés, Monsieur Morice auquel nous disons bon vent, le citoyen Queuille qui reviendra quelque jour à la maison. Je dis à mon ami Pierre Mendès France, courage nous réussirons.
7Et de terminer sur ce propos un peu dérisoire : « laissez-moi faire ». J’entends encore Lily Mendès France dire avec son petit accent anglais hérité de son éducation : « On dit que le président Herriot affectionne particulièrement les romans d’Agatha Christie, cela doit être vrai parce qu’il faut attendre la dernière page pour savoir qui est l’assassin ».
8J’ai toujours pensé que la IVe République était morte lors de ce Congrès et non le 13 mai 1958 à Alger. L’espoir Mendès France s’éteignait pour toujours. J’aurai l’occasion d’en reparler dans un livre de souvenirs. Six mois plus tard Herriot s’éteignait. Je fus de toutes les veillées, notamment à l’hôtel de ville, grands lustres éteints, volets clos. J’assistais avec Pierre Mendès France aux obsèques nationales, célébrées place Bellecour puis, quelques jours plus tard, à l’élection imprévue de Louis Pradel, « l’intérimaire » selon le mot qui se voulait cruel de Jacques Soustelle. Un intérim de 19 ans !
9J’éprouvai plus tard, alors que j’étais l’adjoint et le vice-président de Raymond Barre pour les relations internationales, une très vive émotion. Au cours d’un dîner chez des amis, Gilberte Bresard née Moreau et donc une petite nièce de Blanche Herriot, me remit, de la part de sa mère Denise qui venait de mourir, l’esprit envolé quelques années plus tôt, l’écharpe remise au jeune maire de 33 ans en 1905 pour que je la porte à mon tour le jour de mon installation à ce siège prestigieux. Dieu merci elle ne sut pas que son vœu ne serait pas exaucé !
10À la vérité, je n’ai pas quitté Édouard Herriot pendant tout ce temps. Ayant eu l’honneur de siéger 24 ans à l’hôtel de ville, et exercé des fonctions de décision, Premier adjoint, deuxième vice-président de l’actuelle Métropole, je me suis souvent demandé comment il aurait abordé les préoccupations de ce temps. Il me suffit de relire les pages 187 à 190 de Jadis avant 1914. Tout y est des desseins que nous poursuivons aujourd’hui. J’en ai souvent parlé avec Mendès France, Louis Pradel ou encore Raymond Barre. Le moment le plus fécond dans une carrière politique est sans doute ce temps entre 40 et 65 ans. La guerre de 14 a éclaté lorsqu’Herriot était âgé de 42 ans. Il en avait 67 ans lorsque fut déclarée la guerre de 39. De 1920 à 1940, nos gouvernants eurent à faire face successivement ou en même temps, en Italie à Mussolini et non aux présidents du Conseil actuels, en Allemagne Hitler à partir de 1933 et non Angela Merkel, à Moscou, Lénine, puis Staline et non Poutine, en Espagne Franco et non Mariano Rajoy, et au Portugal Salazar, outre, si j’ose dire, la grande crise de 1929.
11J’ai écouté, avec le plaisir du futur avocat, l’éminent orateur pétri de formation hellénique et latine, l’amoureux d’un pays si divers dans la beauté de ses paysages, comme l’a rappelé Fernand Braudel et la diversité heureuse de son peuplement. Le laïc, attaché à la loi de séparation « des églises » et de l’État et respectueux de ceux qui croyaient au ciel et les autres non, la rose et le réséda d’Aragon. Les institutions d’alors n’étaient pas faites pour lui. La Présidence de la République comme on le vit en 1939 était le symbole d’un pouvoir impuissant. Je ne doute pas que les institutions de la Ve République auraient permis à Édouard Herriot de siéger au palais de l’Élysée. Je l’aurais volontiers aidé à y accéder.
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