10. Le deuxième Atride : le type épique de Ménélas dans l’Iliade*
p. 251-286
Texte intégral
1Ménélas occupe dans la distribution de l’Iliade une place paradoxale. L’expédition achéenne et la guerre bientôt décennale n’ont pas d’autre cause que son droit ; il est présent sur le théâtre des opérations et s’y bat ; c’est pour lui que les Achéens souffrent et meurent ; et pourtant son rôle dans le poème n’est pas à la mesure de ce que l’on attendait, doublement : d’une part parce que le rang qu’il tient dans l’armée n’est pas le premier et qu’on ne le voit pas exercer le commandement qui devrait lui incomber ; d’autre part, parce que la part qu’il prend à l’action ne le projette qu’exceptionnellement au premier plan ; et même en ces occasions ses « exploits » ont un caractère ambigu qui a surpris. Voici un personnage essentiel de la légende troyenne auquel le poète de l’Iliade n’accorde, dirait-on, qu’une attention mineure, anticipant sur le traitement injurieux qu’une partie de la tradition lui réservera.
2À cette première difficulté s’en ajoute une autre. Ce personnage étrangement effacé est aussi celui qui reçoit le plus fréquemment les épithètes d’ἀρήϊος et d’ἀρηΐφιλος. À telle enseigne que G. Dumézil, dans l’esquisse de mythologie consacrée au troisième chant de l’Iliade1, en a fait, en face du roi Agamemnon, le représentant de la fonction guerrière dans le camp achéen (et pour cette partie du poème bien entendu). Si l’on considère l’ensemble de l’Iliade Ménélas y est qualifié neuf fois d’ἀρήϊος (« qui a la nature d’Arès »), vingt fois d’ἀρηΐφιλος (« ami d’Arès »), quatre fois de δουρίκλειτος (« célèbre pour sa lance ») et seize fois de βοὴν ἀγαθός (« valeureux au lancer du cri de guerre »), une appellation qu’il partage avec Diomède et, accessoirement, Ajax et Hector2. Peut-être faut-il ajouter à ces épithètes « guerrières » les sept occurrences de κυδαλίμοιο3. Si l’on déduit des 130 vers de l’Iliade qui contiennent le nom de Ménélas sans l’associer à celui d’Agamemnon les 36 où ce nom n’est pas accompagné d’une épithète, et les 6 où il l’est du seul patronymique, il reste 88 cas où le nom est déterminé par un adjectif ; dans 58 cas cet adjectif a une connotation guerrière ; sur les 30 autres, 16 offrent une occurrence de l’épithète ξανθός4, huit, dans des interpellations au vocatif, de διοτρεφές5 et les six derniers de qualifications peu significatives6. C’est dire la place, dans ce système, des traits traditionnels qui supportent l’interprétation de G. Dumézil.
3D’autres traits, néanmoins, incitent à la prudence. Ses performances sur le champ de bataille, sans être négligeables, manquent un peu d’éclat ; on ne le rencontre qu’assez rarement seul en avant des lignes, dans l’espace réservé aux exploits des πρόμαχοι, et lorsqu’il s’y engage, son apparition est marquée comme un fait exceptionnel : l’un de ses compagnons se porte aussitôt à la rescousse pour déjouer le piège que lui a tendu Arès (E 561-567), ou l’un des dieux se charge de souligner l’insolite de la situation (P 585-590) ; le narrateur7 et ses héros8 savent que Ménélas n’est pas de taille à se mesurer avec un Hector ou un Énée ; s’il peut combattre Pâris en duel, on le fait vite rasseoir lorsqu’il se lève pour répondre au défi d’Hector9 ; Agamemnon recommande en termes voilés à Diomède de ne pas le choisir comme compagnon pour la reconnaissance qu’il prépare10 ; Apollon, apostrophant Hector, lui fait honte de s’être dérobé devant un homme qui s’était montré jusque-là « faible manieur de pique » (μαλθακὸς αἰχμητής, P 588), et Ménélas souligne lui-même que sa réputation de combattant n’était pas bien assurée parmi les Troyens quand il oppose à l’insolence d’Euphorbe ce qu’il en a coûté à Hypérènor de l’avoir sous-estimé11.
4Au total, un héros dont la définition paraît difficile à cerner et la fonction dans le poème mal assurée.
5Des solutions ont été proposées, dont aucune n’est vraiment satisfaisante. Elles se ramènent dans leur principe à deux types, philologique et psychologique. Dans le premier cas, on réduit l’incohérence en rapportant les aspects apparemment incompatibles du personnage et de l’intrigue à des étapes distinctes de l’élaboration du poème ou de la légende. L’analyse de Bethe, qui détache comme récentes les parties de l’Iliade où Ménélas occupe le premier plan, notamment son aristie du chant P, et dissocie dans l’étude des traditions où les poètes ont puisé, le complexe légendaire d’Alexandre, Hélène et Ménélas de la légende troyenne, est exemplaire à cet égard12. Son intérêt, qui est grand, tient à la précision avec laquelle les difficultés et les incohérences présumées du dossier sont traquées et soulignées ; sa faiblesse, à la fragilité des constructions génétiques qui prétendent rendre compte des causes accidentelles d’une « inconsistance » sans s’être trop souciées de déterminer sa profondeur ou sa signification.
6L’autre méthode consiste à rassembler les traits que le poète a disséminés dans son poème pour y reconnaître les manifestations d’un caractère, en l’occurrence celui d’un jeune homme courageux, plein d’une estimable bonne volonté, mais « faible », effacé devant son frère, voire timide13… Un tel portrait, restitué avec une attention pénétrante par un lecteur aussi fervent que M. F. Robert, n’est pas non plus sans utilité puisqu’il met en lumière certains des reflets que le texte produit et que l’analyse défait sans les expliquer ni, peut-être, les voir. Mais ce portrait reste disjoint du récit aussi bien que de la légende. Pourquoi Homère a-t-il choisi de donner ce caractère à un personnage aussi essentiel à l’histoire de la guerre de Troie ? S’agissait-il d’une donnée traditionnelle ? Quelle raison commandait que le principal intéressé à l’expédition n’en fût pas le chef ? Quel est son statut parmi les Achéens ? Que masquent, ou expriment la « bonne volonté », la « faiblesse » et la « jeunesse » de cet « ami d’Arès » « mou à la pique » ? Sa réserve, et ses interventions ?
7Les réflexions qui suivent esquissent une solution aux problèmes que recèle le dossier de Ménélas. D’un philologue « séparé » mais attentif aux lumières que les travaux des comparatistes, et particulièrement ceux de G. Dumézil, peuvent jeter sur bien des aspects obscurs de la composition des épopées homériques, elles s’efforcent d’identifier le type épique du deuxième Atride, d’éclairer par là certaines des difficultés qui ont arrêté les critiques et de suggérer une explication du rôle que le poète de l’Iliade a confié à ce personnage.
8Un recensement sommaire des interventions de Ménélas dans le récit n’est pas inutile pour la discussion, en écartant provisoirement les épisodes où il n’est mentionné que comme l’un des Atrides. On ne le voit pas agir dans le premier chant où son nom n’est cité qu’une fois, en passant (même s’il s’agit de vers importants pour nous), par Achille (A 159). Dans le chant B, l’indication intéressante qu’il se rend de son propre mouvement au sacrifice où son frère a invité Nestor, Idoménée, les deux Ajax, Diomède et Ulysse (B 408 sqq.), et la description du contingent particulier, distinct de celui d’Agamemnon, qu’il a amené de Lacédémone (B 581-590). C’est lui qui tient le rôle principal, parmi les Achéens, dans les scènes de Γ et de la première partie de Δ qui se jouent dans la plaine de Troie ; le duel avec Pâris et la flèche de Pandare. Trois « vignettes » lui sont consacrées dans le récit de la première bataille ; le meurtre de Scamandrios (E 48-58), la défense des fils de Dioclès et le meurtre de Pylaiménès (E 561-579), l’épisode d’Adraste (Z 37-65) ; notons au passage la mention qu’Héra fait de Ménélas au début de la scène olympienne souvent critiquée qui précède le combat d’Arès et de Diomède (E 714-718) ; au soir du combat, dans le silence qui répond au défi d’Hector, il est le premier à se dresser pour affronter le Troyen, mais ses compagnons le font rasseoir promptement (H 94-122). Pratiquement absent du récit de la deuxième bataille et de l’Ambassade, il apparaît au début du chant K et intervient de façon intéressante dans le récit de la grande défaite des Achéens ; c’est lui qui perçoit l’appel d’Ulysse blessé et organise son sauvetage (Λ 461-488) ; il n’apparaît pas dans le combat pour le mur, mais le poète lui consacre un épisode important parmi les récits de la résistance animée par Poséidon ; il blesse Hélénos, tue Pisandre et échappe aux coups du fils de Pylaiménès (N 581-649) ; il prend sa part de la contre-attaque qui suit la mise hors de combat provisoire d’Hector par Ajax en expédiant Hypérènor (Ξ 514-519), et lorsque le réveil de Zeus a de nouveau renversé la fortune du combat, on le voit encore prêter la main à Mégès en dépêchant Dolops (O 539-542) et, dans la phalange qui dresse un ultime rempart en avant des nefs, pousser Antiloque à l’action (O 568-571) ; il est au nombre des chefs qui, dans la contre-offensive des Myrmidons, tuent chacun leur homme (Π 311 sqq.). C’est surtout après la mort de Patrocle, dans le chant où les commentateurs anciens reconnaissaient son aristie, qu’il donne toute sa mesure ; il vient d’abord se placer devant le cadavre et tue Euphorbe (P 1-69), puis, quand l’assaut d’Hector le force à céder, c’est lui qui appelle à la rescousse Ajax et organise la défense du corps dépouillé de ses armes (Ρ 70-139) ; à la demande d’Ajax il rameute les Argiens (Ρ 237-261) ; à l’instigation d’Athéna il tue Podès (Ρ 557-581)14 ; lorsque la brume qui couvrait la mêlée se dissipe il se met à la recherche d’Antiloque et le charge d’aller porter à Achille la nouvelle de la mort de Patrocle (Ρ 651-699) ; c’est enfin lui qui parvient, avec l’aide de Mérion, à dérober le cadavre et à l’emporter pendant que les deux Ajax couvrent sa retraite (Ρ 702-760). Il s’efface alors du récit : on ne le voit pas plus dans les scènes de la réconciliation qu’on ne l’avait vu dans celle de la Querelle et il se confond comme les autres chefs dans la masse anonyme des Achéens pendant les trois chants de l’aristie d’Achille. Il joue enfin un rôle important dans le récit de la Course des chars et du débat qui la conclut (Ψ 262-650)15.
9Cette répartition des manifestations de Ménélas n’est pas sans intérêt. On observe en effet que :
- Ménélas n’est pas impliqué personnellement dans le conflit qui oppose Achille à Agamemnon et Homère ne le fait intervenir dans aucune des scènes (Querelle, Ambassade, Réconciliation) qui se rattachent directement à ce motif ;
- on ne le voit jamais prendre la parole dans une délibération de l’Assemblée ou du Conseil ;
- sur le champ de bataille, Ménélas se distingue dans la défensive où il montre des affinités avec le grand Ajax ;
- il a des dispositions particulières pour un type exceptionnel de « combat » : le duel formel.
10Partons de la deuxième observation. Comment faut-il comprendre le silence de Ménélas dans les réunions régulières, « politiques », de l’assemblée ou des anciens ? Il n’est ni dépourvu d’éloquence (en témoigne par exemple le jugement d’Anténor dans la Téichoscopie, Γ 212-215), ni trop timide pour s’exprimer devant un public un peu large (comme le montrent ses prises de parole devant l’armée au chant Γ, l’admonestation qu’il adresse aux Achéens lorsque ceux-ci restent cois devant le défi d’Hector au chant H, et l’efficacité avec laquelle il règle son contentieux avec Antiloque au chant Ψ). S’il se tait, ce ne peut pas être non plus parce que son rang lui fait un devoir de laisser s’exprimer des orateurs plus dignes que lui. Cela signifie sans doute qu’il n’occupe pas, dans le processus de prise de décision, à l’intérieur de la constellation de l’Iliade, de position indépendante. Sa voix ne peut être ni celle, répondant au Roi, d’un représentant de la fonction guerrière ou de l’armée en tant que celle-ci se distingue, et éventuellement s’oppose à son, ou à ses chefs, comme celles d’Achille, Thersite, Ulysse ou Diomède, ni celle du conseiller du Roi qu’est Nestor. Son silence, dans les récits d’assemblées et de conseils où l’on délibère de la conduite d’une guerre à laquelle il est éminemment intéressé signifie sans doute que la position qui est la sienne dans l’espace « politique » de la communauté achéenne ne se laisse pas disjoindre de celle d’Agamemnon ; s’il prenait la parole en sus de son frère, dans la stylisation épique, son intervention aurait la signification d’un conflit non seulement à l’intérieur de la communauté, comme la Querelle du chant A avec les suites désastreuses que l’on connaît, mais, comme Nestor le conte dans l’Odyssée16, à l’intérieur de la fonction souveraine elle-même, avec pour conséquence la dislocation de la communauté.
11Le dialogue nocturne d’Agamemnon et Nestor au chant K va nous permettre de préciser cette interprétation. Tandis que Ménélas est occupé à tirer du sommeil le grand Ajax et Idoménée à une extrémité du camp Agamemnon s’est mis en quête de son conseiller préféré et l’a trouvé sur le qui-vive ; il lui fait part de ses soucis et l’invite à l’accompagner dans la ronde qu’il projette de faire parmi les hommes de garde. Nestor, après l’avoir réconforté, lui conseille de réveiller les principaux chefs de l’armée et notamment les deux plus éloignés, Idoménée et Ajax ; il ajoute :
J’aime certes et respecte Ménélas : je veux pourtant, dusses-tu m’en vouloir, lui chercher querelle et ne pas me contraindre. Comment : il dort, et il te laisse à toi toute la peine, alors que c’est à lui, en ce moment, que reviendrait celle d’aller trouver chaque preux tour à tour et de le supplier17.
À quoi l’autre lui répond :
Vieillard, je t’ai moi-même en d’autres temps invité à le mettre en cause. Trop souvent, il mollit et se dérobe à la besogne. Ce n’est point qu’il cède à la peur ni même à l’étourderie : c’est qu’il reste à me regarder et attend que je le pousse. Mais cette fois au contraire, c’est lui qui, réveillé longtemps avant moi, m’est venu trouver ; et je l’ai justement envoyé appeler ceux dont tu es en quête18.
Ces réflexions ont un double intérêt. Elles ont certainement pour fonction de souligner la nouveauté et l’importance de la scène qui précède immédiatement celle-là, l’entretien des deux Atrides dans la tente d’Agamemnon, et de la part que Ménélas y prend ; a contrario donc elles accusent le caractère paradoxal du rôle que la première moitié du poème prête à celui-ci et, trahissant peut-être la perplexité du poète devant son héros, elles attirent en même temps l’attention de l’auditoire sur la situation qui justifie cette inflexion dans le comportement de l’Atride ; elles préparent ainsi le récit de la troisième bataille. Elles fournissent d’autre part une information précieuse sur le statut de Ménélas parmi les Achéens : ce que Nestor reproche à tort à Ménélas c’est de dormir en laissant à son frère la peine, le πόνος qui lui incombe en droit. Le verbe πονέεσθαι apparaît trois fois dans les onze vers cités, où il décrit les labeurs liés à l’exercice du commandement ou plus généralement, car le commandement n’en est qu’un aspect, de la souveraineté ; si l’on peut faire une critique à Ménélas, ce n’est certainement pas celle de se dérober à la besogne en général, car son ardeur à se venger ne fait pas plus de doute que sa vaillance (cf. entre autres passages, B 588 sqq.), mais de trop s’effacer derrière son frère dans les tâches du gouvernement, sans que cette attitude soit d’ailleurs expliquée par aucun trait psychologique ; Agamemnon écarte très soigneusement les deux causes, timidité (ὄκνος) et irresponsabilité (ἀφραδίῃσι νόοιο) que l’on serait naturellement porté à invoquer.
12Le dialogue de Nestor et d’Agamemnon éclaire donc à sa façon l’observation dont nous étions partis : si Ménélas n’intervient pas publiquement à l’Assemblée ou au Conseil, c’est qu’il est fondamentalement solidaire de son frère avec qui il partage la souveraineté selon une articulation complexe où se combinent unité et dualité. Deux « Rois », dirons-nous, dont l’un a la primauté sur l’autre au point qu’il semble assumer seul le commandement, mais qui portent ensemble la responsabilité de l’expédition.
13La faute supposée qui provoque la colère de Nestor et le pousse à chercher querelle (νεικέσω) à Ménélas c’est que celui-ci dormirait (ὡς εὕδει) et c’est très précisément sur ce point qu’Agamemnon défend son frère. Dormir, même au soir d’une défaite et sous la menace d’un assaut décisif, n’a rien de déshonorant : Ulysse, et Diomède plus encore, dorment à poings fermés ; de Nestor même, ce n’est pas le narrateur mais Agamemnon (K 96) qui affirme que « le sommeil ne l’atteint pas lui non plus ». Le poète en revanche prend bien soin de montrer que ni l’un ni l’autre des Atrides n’a succombé au sommeil ; ils veillent comme Zeus veillait dans la nuit qui a précédé le premier combat19. Ce faisant, ils agissent conformément au principe que le Songe funeste a rappelé cette nuit-là à Agamemnon (B 24 sqq.) : « il ne convient pas que dorme la nuit entière le décideur de plans qui a la responsabilité des troupes, et des tâches considérables ». Quand tout le reste dort, veille seul le souverain, des dieux ou des hommes. Le fait que les Atrides veillent l’un et l’autre, en proie au souci, tandis que les Achéens sont endormis atteste qu’ils incarnent tous deux, à l’exclusion de tous les autres chefs et même de Nestor, la fonction du souverain. Ménélas n’est pas seulement le frère du Roi, il est son associé dans l’exercice de la royauté.
14Leur responsabilité commune et leur étroite association s’expriment notamment dans les passages où ils sont désignés ensemble par leur nom patronymique, au pluriel ou au duel. Le recensement est rendu incertain par les flottements de la tradition manuscrite dans les formules d’adresse au vocatif. Si l’on met de côté provisoirement ce groupe de vers, la situation est la suivante : sur quatorze occurrences du nominatif, de l’accusatif ou du datif trois sont ici sans intérêt, Z 437, Θ 261, T 310, parce que les Atrides y figurent dans des catalogues de chefs où les valeurs fonctionnelles sont masquées ; dans les onze autres cas les Atrides sont solidairement distingués du reste des Achéens dans des contextes où leur fonction dans la communauté est soulignée. Dans deux cas (B 249 et B 762) les Achéens sont désignés comme ceux « qui sont venus sous Ilion avec les Atrides » ou « ont suivi les Atrides » ; une expression plus précise dit des deux fils de Dioclès, Crèthon et Orsiloque, tués par Énée, qu’ils avaient suivi les Argiens vers Ilion « pour y gagner une τιμή aux deux Atrides, Ménélas et Agamemnon20 » ; et c’est une idée proche de celle-là qui arrache à Achille l’exclamation « est-ce que les Atrides sont les seuls hommes à aimer leurs femmes ? » (I 340 sqq.). Les Atrides ne sont pas seulement conjointement les initiateurs et les principaux bénéficiaires actuels et éventuels de la guerre, ils jouissent aussi ensemble, à l’intérieur de la communauté, de prérogatives qui relèvent de la souveraineté, celle par exemple qu’évoque Ménélas lorsqu’il s’efforce de rallier autour du corps de Patrocle les chefs des Argiens ; la confusion de la mêlée ne lui permet pas d’appeler chaque seigneur par son nom et celui de son père, avec les marques d’honneur dues à son rang, comme le lui avait recommandé son frère pendant la nuit (K 68 sqq.) ; il s’adresse donc à eux comme aux hommes « qui, chez les Atrides, Agamemnon et Ménélas, boivent aux frais du peuple et commandent chacun à leur troupe, etc. » (P 248 sqq.) ; on voit ailleurs dans l’Iliade les chefs les plus prestigieux invités par Agamemnon à un sacrifice et/ou un banquet et Nestor souligne que c’est là une prérogative du roi (I 70 ; cf. B 402-440 ; H 313-343 ; I 89 sqq. ; les Olympiens s’assemblent de même chez Zeus pour y banqueter) ; peut-être faut-il comprendre que la primauté d’Agamemnon ou, ce qui n’est pas nécessairement très différent, le rôle qu’il joue dans le drame de l’Iliade ont pour effet qu’il occupe à lui seul, dans les récits, une position qui revient en fait aux deux frères ; je verrais un indice en faveur de cette hypothèse dans la notation de B 408, que Ménélas se rend au sacrifice de lui-même, sans qu’on ait à l’inviter. Un autre indice se laisse conclure de la fin du chant H (H 470 sqq.) où Homère note qu’Eunée, fils de Jason, fait aux Atrides présent de mille mesures de vin tandis qu’il vend le reste aux Achéens. Ce sont enfin les deux Atrides qu’étrangers et ennemis viennent, ou songent à venir trouver pour négocier : Chrysès au début de l’Iliade, ou Anténor et Priam dans le chant H21.
15Reste le problème que nous avions provisoirement laissé de côté des formules par lesquelles un orateur s’adresse à l’ensemble de l’armée ou du conseil des chefs. Elles se présentent sous la forme Ἀτρεΐδαι (ou Ἀτρεΐδη) τε καὶ ἄλλοι ἐϋκνήμιδες Ἀχαιοί (ou ἀριστῆες Παναχαιῶν) . La tradition manuscrite n’est unanime, apparemment, que dans un cas (A 17), quand Chrysès s’adresse à la fois aux Atrides et à l’ensemble des Achéens ; partout ailleurs elle est divisée22.
16Ces hésitations ne transparaissent guère dans le texte des éditions où le pluriel n’est représenté qu’une fois, la première ; quelque opinion que l’on ait sur la leçon à retenir dans l’un ou l’autre passage (il paraît tentant par exemple, comme le recommande Wilamowitz, d’adopter à H 385 le même texte qu’à A 17), il est difficile de se défendre contre le sentiment que ces incertitudes reflètent la complexité du rapport que les deux souverains entretiennent à l’intérieur de l’Iliade, et que la primauté d’Agamemnon a tendu à faire régresser dans les éditions et les commentaires de l’Antiquité l’expression d’une dyarchie dont le sens n’était plus compris.
17Une remarque brève est ici nécessaire à propos des termes de « royauté » ou de « souveraineté » que nous avons utilisés pour définir la fonction commune des Atrides dans la communauté originale que constitue l’armée des Achéens. Il ne peut être question dans les limites de cette étude de discuter de la signification historique des représentations de la royauté dans les poèmes homériques, non plus que du sens qu’il faut attacher aux mots que nous avons accoutumés de traduire par « roi », « prince » ou « seigneur », et l’on se contentera de renvoyer le lecteur aux travaux qui traitent systématiquement de ces questions23. Quelque interprétation que l’on propose de la royauté d’Agamemnon, de son « type » et de ses correspondances réelles ou supposées avec des institutions déterminées de l’histoire ou de la préhistoire helléniques, les poèmes homériques nous mettent en présence d’une communauté militaire, l’armée achéenne, dans laquelle deux personnages, et plus particulièrement l’un d’eux, ont un statut qui ne se réduit pas au rang d’un général ou d’un chef de guerre ordinaires. Dans ce rassemblement d’une nature assez exceptionnelle pour que les poètes aient éprouvé le besoin d’en expliquer la genèse, les Atrides, Agamemnon et Ménélas, ne sont pas chargés uniquement d’assurer la direction d’une campagne dont les objectifs auraient été décidés en commun par les principaux chefs – à vrai dire, si l’on en croit les récriminations d’Achille, ils se déchargent même assez volontiers, à l’occasion, de cette tâche. Quel que soit le principe « constitutionnel » que l’on suppose à leur pouvoir et le mode selon lequel il s’exerce, la fonction qu’ils incarnent dans la société achéenne est perçue par le poète comme essentiellement distincte de celle des autres chefs et la notion juridique du primus inter pares par laquelle on définit assez souvent la position d’Agamemnon rend mal compte des traits qui caractérisent dans l’Iliade la spécificité de la royauté du (des) roi(s) suprême(s) par rapport à celles des autres « rois ». Pour le dire autrement, Agamemnon est roi en un sens essentiel où aucun autre Achéen ne l’est si ce n’est son frère ; et c’est cette spécificité, dont la nature ou le contenu institutionnel ne sont pas formellement définis par le poète, que nous avons voulu désigner en empruntant à G. Dumézil le terme de souveraineté.
18La difficulté tient à ce que les poèmes n’utilisent pas pour la nommer de termes particuliers, sans doute parce que la langue réelle, au temps de leur composition ou pendant la période d’élaboration de leur idiome, n’en comportait pas (ou n’en comportait plus). Celui dont ils se servent principalement, βασιλεύς, n’est pas réservé, dans son emploi, au (ou aux) détenteur(s) de la souveraineté parmi les Achéens et l’on a pu soutenir avec, me semble-t-il, un peu d’excès qu’à l’époque archaïque encore il ne désignait même pas le roi en tant que tel24. Faute de disposer d’un mot qui exprimât adéquatement cette notion le poète a eu recours à divers procédés : l’invention par exemple de formes de comparatif et de superlatif construites sur βασιλεύς25, l’usage emphatique du mot lorsqu’il est appliqué à Agamemnon dans le récit, comme au vers 9 du premier chant, les « épiphanies » royales du chant B (B 100-108) et du chant Λ (notamment Λ 45 sqq.), et plus encore les scènes dialoguées où le poète semble esquisser, par la bouche de Nestor notamment, une définition de la souveraineté d’Agamemnon ; c’est, on le sait, un trait caractéristique des propos de celui que le formulaire épique nomme « le veilleur des Achéens » que l’insistance sur l’autorité du roi dans les circonstances de crise où les guerriers sont près de la rejeter : au chant B dans la reprise en main qui suit la débandade de l’Assemblée et les velléités contestataires de Thersite (B 337-367, en particulier les vers 344-5), dans sa réponse à Diomède au début du chant I, après que celui-ci a invité Agamemnon à partir et annoncé qu’il n’en poursuivrait pas moins la guerre26, et bien entendu dans la scène de la Querelle, où Nestor souligne fortement les différences de rang et l’opposition fonctionnelle qui séparent Achille d’Agamemnon27. Tout se passe comme si Homère « forçait » le mot βασιλεύς qui n’avait pas ce sens à l’origine, si l’on en juge par le témoignage des tablettes mycéniennes, et ne l’avait peut-être pas non plus dans les sociétés grecques des siècles obscurs, à exprimer une notion distinctive de la royauté sans laquelle les chants de la Colère d’Achille et de la destruction de Troie auraient perdu leur signification.
19Cette souveraineté légendaire, pour laquelle il est vain de chercher un référent dans les institutions de l’histoire réelle, cette fonction royale qui vaut à Agamemnon d’être qualifié de βασιλεύς en un sens éminent et peut-être aberrant du terme, l’Atride, nous l’avons vu, la partage avec son frère. La primauté d’Agamemnon dans l’exercice du pouvoir tend à maintenir dans l’ombre les caractéristiques « royales » de Ménélas ; nous avons vu que le poète semble lui-même s’en inquiéter, et c’est à cette circonstance qu’il faut imputer, en partie, le fait que Ménélas ne bénéficie pas du même usage éminent du titre de βασιλεύς que son frère. On notera néanmoins qu’Homère lui applique une fois indirectement le qualificatif βασιλεύτερος et qu’il est le seul des Achéens qui reçoive le titre formulaire ἀρχὸς Ἀχαιῶν28, un titre qui devrait plutôt revenir à Agamemnon si l’on ne considère que l’histoire « apparente », et sur lequel la tradition manuscrite hésite, reflétant sans doute la perplexité des philologues, et peut-être déjà des rhapsodes de l’Antiquité devant l’étrangeté de la dyarchie des Atrides.
20La primauté évidente d’Agamemnon sur son associé suffit à suggérer que la dualité des souverains n’implique ni égalité ni identité de fonction. Il y a tout lieu de supposer au contraire que l’effacement de Ménélas et sa situation paradoxale expriment, avec des « distorsions » intéressantes et pour un public qui n’en percevait pas nécessairement toute la signification, la « nature » profonde du personnage, c’est-à-dire la définition structurale de son rôle à l’intérieur de la constellation héroïque de la légende troyenne.
21Apollon, pour piquer l’amour-propre d’Hector et le déchaîner contre les Achéens lui remontre qu’il y a de la lâcheté de sa part à laisser Ménélas, ce guerrier mou, tuer impunément Podès et dérober seul aux Troyens le corps de Patrocle. L’expression dont il se sert, μαλθακὸς αἰχμητής, ne figure nulle part ailleurs dans les poèmes homériques et l’adjectif n’est employé en dehors de notre passage qu’une fois dans un hymne où il qualifie les fleurs du gazon (Hymne à la Terre, v. 15) ; sa signification se déduit assez aisément du contexte, mais se dégage avec une précision plus grande par le rapprochement de l’expression qu’Hélène utilise pour décrire la valeur d’Agamemnon : ἀμφότερον βασιλεύς τ’ ἀγαθὸς κρατερός τ’ αἰχμητής (Γ 179)29. L’épithète κρατερός qualifie notamment dans l’Iliade des représentants caractéristiques de la fonction guerrière et a sans doute dans ces emplois une valeur fonctionnelle affirmée ; elle permet par exemple à Nestor, dans le premier chant, d’opposer le type de valeur qu’incarne Achille au type de valeur qu’incarne Agamemnon, le guerrier, rempart des Achéens dans la bataille, au roi porte-sceptre à qui Zeus a conféré la majesté, le pouvoir talismanique que nomme le κῦδος.
22L’éloge qu’Hélène fait de son ancien beau-frère n’est certainement pas immérité. L’Iliade souligne à plusieurs reprises les mérites guerriers de l’Atride : dans la prière que les Achéens adressent à Zeus pour que le sort désigne Ajax, Diomède ou Agamemnon comme adversaire d’Hector (Η 179 sqq.) ; au matin de la troisième bataille, lorsqu’il poursuit les Troyens jusque sous les remparts de la ville (Λ 84-279) ; Achille lui-même, enfin, paie une sorte d’hommage à sa valeur quand il observe que les Achéens n’ont plus ni Diomède ni Agamemnon pour contenir Hector (Π 74-77). Mais ce tableau ne suffit pas à effacer les passages où l’on voit des représentants de la fonction guerrière mettre en question la vaillance du roi ou dénoncer son attitude au combat : Achille bien sûr, qui le montre installé à l’arrière, près des navires, (I 332), profitant du butin que d’autres ont conquis (A 165 sqq., I 333) et trop effrayé par les risques de la guerre pour s’y aventurer (A 225-228) ; l’ombre caricaturale du héros, le bouffon médisant qu’est Thersite (B 225-233) ; Diomède enfin, qui proclame la supériorité de l’ἀλκή sur le sceptre et reproche au roi d’être dépourvu de cette vertu essentielle du guerrier (I 38 sqq.). Dans chacune de ces scènes, l’accusation de lâcheté portée contre l’Atride n’a pas d’abord une signification « psychologique » mais fonctionnelle ; elle exprime, dans un contexte qui est celui de la guerre et dans des situations de conflit entre roi et guerrier, l’opposition des fonctions qu’incarnent les deux antagonistes. Elle signifie essentiellement qu’Agamemnon est un roi et n’est pas un guerrier quels que soient par ailleurs ses exploits dans les combats.
23C’est certainement aussi de cette manière qu’il faut comprendre le jugement d’Apollon sur Ménélas ; face à Hector, à qui le dieu s’adresse, l’Atride se définit différentiellement comme un manieur de pique mou parce qu’il n’est pas un spécialiste de la fonction guerrière. L’épithète infamante, et assez injuste si l’on y voit une appréciation portée sur le comportement individuel du héros, prend son sens si l’on y lit en négatif l’expression de l’opposition, à l’intérieur de l’espace du combat, entre le « professionnel » de la guerre qu’est Hector et le souverain qu’est Ménélas. Les deux Atrides se distinguent incontestablement l’un de l’autre, comme nous le verrons, par les modalités de leur participation à la bataille, mais ils ont en commun, parce qu’ils sont l’un et l’autre les représentants de la souveraineté, de se distinguer des représentants de la fonction guerrière et de pouvoir donc être occasionnellement décrits du point de vue de ces derniers comme dépourvus des qualités spécifiques du guerrier, comme des combattants lâches ou faibles.
24La position d’Agamemnon dans le commandement de l’armée achéenne et le rôle qu’il joue dans le drame qui fait l’objet du poème tendent, nous l’avons dit, à faire oublier la fonction qui incombe à ses côtés à son frère. Elle est pourtant d’une importance considérable, sans que cette importance se réduise au fait seul qu’il est à l’origine de l’expédition contre Troie. Il vaut la peine de revenir sur les scènes où l’on voit l’un ou l’autre des Achéens, et notamment Agamemnon, empêcher Ménélas de s’exposer témérairement à un danger. Il y en a trois. En H et en K Ménélas se porte volontaire, là pour affronter Hector en combat singulier, ici pour accompagner Diomède dans le camp des Troyens ; dans les deux cas Agamemnon intervient pour le dissuader ou recommander le choix d’un autre champion ; les raisons qu’il donne sont les mêmes et se ramènent fondamentalement à souligner l’infériorité de son frère par rapport aux représentants les plus qualifiés de la fonction guerrière : Hector, Achille ou Ulysse. Cette infériorité, notons-le, se limite strictement à la sphère du combat et n’ôte rien à la supériorité du rang qui fait de l’Atride un roi (βασιλεύτερος au vers K 239 ; on verra plus loin que l’expression κηδόμενός περ au vers H 110 se rattache à un aspect essentiel de la souveraineté de Ménélas). Or, dans l’épisode du duel comme dans celui de la reconnaissance nocturne, le poète insiste sur un motif auquel il convient de prêter plus d’attention qu’on ne le fait d’habitude, la peur d’Agamemnon à l’idée du danger que court Ménélas ou la précipitation avec laquelle les chefs des Achéens retiennent celui-ci au moment où il s’arme pour affronter Hector (K 240 et H 106 sqq.). Cette sollicitude n’est pas due principalement à l’amitié fraternelle ou à l’affection que l’Atride a su se concilier de la part de ses compagnons de combat ; elle nous instruit moins sur les qualités morales de l’individu que sur sa fonction décisive dans la communauté des Achéens. La troisième scène en donne une preuve convaincante ; c’est au chant E (E 561-570), l’épisode qui suit immédiatement le meurtre des fils de Dioclès par Énée : poussé par la pitié Ménélas s’est jeté dans le piège que lui tendait Arès en s’avançant parmi les πρόμαχοι pour interdire à Énée de dépouiller les cadavres ; Antiloque voit le danger et prend peur pour le roi (περὶ γὰρ δίε ποιμένι λαῶν, E 566 ; cf. ἔδεισεν δὲ περὶ ξανθῷ Μενελάῳ K 240). Or, dans ce passage, le poète précise la raison de cette peur : « S’il lui arrivait quelque chose : et s’il leur faisait de la sorte perdre le plus clair de leurs peines » (E 567, trad. P. Mazon, μέγα δέ σφας ἀποσφήλειε πόνοιο). La mort de Ménélas signifierait l’échec de l’expédition.
25Le même thème est développé avec plus d’ampleur par Agamemnon dans la lamentation qu’il adresse à son frère blessé par Pandare. Après avoir proclamé la félonie des Troyens et affirmé sa certitude que l’Olympien en tirerait un jour une vengeance éclatante, il poursuit :
Mais moi, quel triste chagrin tu me laisseras, Ménélas, si tu meurs, si tu achèves la vie que t’a accordée le destin : je rentrerai la honte au front dans l’Argolide altérée. Les Achéens vont aussitôt se rappeler la terre de la patrie ; et nous allons laisser à Priam, aux Troyens, comme un signe de leur triomphe, Hélène l’Argienne, tandis que tes os pourriront dans la terre et que tu resteras gisant en Troade sur ta tâche inachevée30…
Si Ménélas meurt, l’entreprise des Achéens est vaine et Agamemnon n’a plus qu’à s’en retourner en Argos, défait. Mais le texte dit plus que cela. Il indique aussi comment le désastre se produirait. La mort de Ménélas entraînerait la dislocation immédiate de l’armée. La communauté achéenne ne subsiste qu’aussi longtemps que vit celui autour de qui elle s’est constituée, elle n’a de légitimité dans cette guerre que pour rétablir Ménélas dans son droit en lui restituant Hélène et les biens que Pâris a enlevés, et réaliser ainsi la fin que les dieux se sont proposée, la ruine de Troie et de la lignée royale de Priam.
26Cette fonction de Ménélas rend plausible l’argumentation utilisée par Athéna pour convaincre Pandare de rompre la trêve jurée, et la facilité (trop souvent mise au compte de la perfidie asiatique) avec laquelle ce guerrier sans reproche (Δ 89) obéit à l’invitation (Δ 86-125). La traîtrise est si évidente, et le parjure si grave que Pandare aurait toutes les raisons d’hésiter s’il n’avait la certitude que la mort de l’Atride aurait les conséquences promises en mettant un terme à la guerre et en assurant à Pâris la possession d’Hélène et de ses biens. On comprend aussi pourquoi Antimaque, corrompu par l’or de Pâris (Λ 124), pouvait accompagner son refus de rendre Hélène à Ménélas (Λ 125) de la recommandation scandaleuse de mettre à mort celui-ci, venu à Troie en ambassade avec Ulysse (Λ 139-141).
27Ajoutons au dossier une pièce controversée. Au cours de la journée de bataille qui suit la félonie de Pandare, Hector et Arès mènent une offensive furieuse contre les Argiens. Héra s’en émeut et invite son alliée, la technicienne des combats, Athéna, à mettre un terme aux méfaits du dieu de la guerre. L’affaire se conclut, comme on sait, par la déconfiture d’Arès, blessé d’un coup de lance par Diomède. Les mots d’Héra sont ici ce qui nous intéresse :
Hélas ! fille de Zeus qui tient l’égide, Invincible, vaine fut la parole par laquelle nous promîmes à Ménélas qu’il retournerait dans son pays après avoir détruit Ilion aux bons remparts, si nous laissons libre cours à la folie d’Arès le tueur31 !
Cette promesse des deux déesses à Ménélas redouble étrangement celle, identique dans ses termes, Ἴλιον ἐκπέρσαντ’ εὐτείχεον ἀπονέεσθαι, que Zeus avait faite à Agamemnon (B 112 sqq., cf. B 350-353), et l’on a pu trouver là une raison supplémentaire de considérer la Diomédie dans son ensemble comme une épopée indépendante et l’épisode d’Héra comme une pièce rapportée pour faciliter son insertion dans l’Iliade. Sans entrer plus avant dans la discussion de ce problème on observera que l’interprétation que nous proposons du personnage de Ménélas permet d’expliquer à la fois que la même promesse ait été faite aux deux Atrides et que des divinités différentes se soient engagées vis-à-vis de l’un et de l’autre. Une même promesse les destine l’un et l’autre à détruire Troie parce (ou en sorte) qu’ils incarnent l’un et l’autre la fonction souveraine parmi les Achéens ; et la différence des dieux répond à la différence des modalités selon lesquelles l’un et l’autre participent à l’exercice de cette fonction ou, si l’on préfère, à la différence des aspects de la souveraineté qu’ils figurent. Un mot, dans le discours d’Agamemnon, signale que cette répartition n’est pas accidentelle : καὶ κατένευσεν (B 112, cf. κατανεῦσαι dans le discours de Nestor, B 350, et, à l’appui d’une promesse légèrement différente, κατένευσας dans la prière que Nestor adresse à Zeus, O 374) ; ce geste, qui sanctionne les engagements d’un personnage investi de l’autorité nécessaire pour les prendre (Idoménée, Δ 267, Hector, K 393, ou Priam, N 368) est celui par lequel Zeus rend ses décisions irrévocables et leur réalisation inévitable :
Allons ! Pour toi j’appuierai ma promesse d’un signe de mon front. Ainsi tu me croiras ; c’est le plus puissant gage que je puisse donner parmi les immortels. Il n’est ni révocable ni trompeur ni vain, l’arrêt qu’a confirmé un signe de mon front32.
À Agamemnon donc la promesse du souverain des dieux, sanctionnée par l’inclinaison de tête qui en garantit l’exécution ; l’Atride est ainsi confirmé dans sa responsabilité propre de chef de l’expédition. Mais il n’exerce ce commandement, qui constitue la manifestation principale dans l’Iliade de son appartenance au niveau de la souveraineté (cf., entre autres passages, les déclarations de Nestor en B 345 sqq., ἄρχευ’ Ἀργείοισι, ou en I 69, σὺ μὲν ἄρχε, et la réponse de Diomède à Sthénélos, Δ 413-417), que parce qu’il est flanqué de Ménélas, détenteur de la promesse originelle – liée au jugement de Pâris et à l’enlèvement d’Hélène, comme le remarque K. Reinhardt33 – que lui ont faite les deux déesses acharnées à perdre Troie, Héra et Athéna, dont G. Dumézil a montré qu’à l’intérieur du poème, dans le contexte de leur conflit avec Aphrodite, Pâris et les Troyens, elles incarnent au niveau des dieux les deux premières fonctions de l’idéologie tripartite des Indo-Européens34.
28Deux remarques encore, pour compléter l’analyse de ces vers. D’une part, le fait que c’est ici Héra qui rappelle la promesse ancienne indique sans doute que c’est elle qui en est l’auteur au premier chef, et qu’il faut considérer comme la « patronne » fonctionnelle de Ménélas, un roi et non pas un guerrier comme le sont dans l’Iliade les protégés d’Athéna, Diomède, Ulysse et Achille. D’autre part, la différence des formes selon lesquelles les « promesses » ont été faites n’est certainement pas due au hasard : les propos d’Agamemnon ne donnent pas d’indication précise à ce sujet, mais la déclaration solennelle de Nestor devant l’assemblée des Achéens laisse penser que la connaissance du dessein de Zeus a été déduite de l’interprétation d’un signe clair (B 353 : ἀστράπτων ἐπιδέξι’ ἐναίσιμα σήματα φαίνων), après une prière ou un sacrifice, dans le contexte d’une procédure rituelle d’interrogation des dieux ; la tournure utilisée par Héra (τὸν μῦθον ὑπέστημεν Μενελάῳ, E 715 sqq.) suggère un rapport beaucoup plus direct, immédiat, de la déesse avec le Roi auquel incombera la responsabilité de ruiner la ville de Priam.
29La dyarchie des Atrides, si estompée qu’elle soit dans le poème d’Homère par la prédominance d’Agamemnon, se laisse donc reconnaître avec une netteté suffisante pour qu’il soit possible d’en dessiner l’articulation essentielle.
30Les deux rois participent inégalement au commandement de l’armée et l’autorité de celui que la tradition nous a accoutumés à considérer comme l’aîné tend à éclipser, dans la pratique du gouvernement, la présence du cadet. L’Iliade les montre néanmoins associés dans cette tâche, notamment dans les moments critiques. En retrait sur son frère, Ménélas apparaît à la fois comme le garant de la cohésion, et à ce titre de la survie de la communauté que son frère gouverne, et le détenteur des promesses originelles qui fondent l’existence et les espérances du λαός achéen. D’où sans doute ce paradoxe qu’Agamemnon ἄρχει mais que c’est Ménélas qui reçoit le titre formulaire ἀρχὸς Ἀχαιῶν.
31On voit aussi dès maintenant que dans cette double royauté l’inégalité apparente de pouvoirs entre les Atrides n’est pas l’élément distinctif essentiel ; elle recouvre une différence qualitative, une opposition fonctionnelle plus profonde. Les deux souverains dont la solidarité ne se dément pas tout au long du poème ont des modes d’action contraires et c’est cela que nous allons nous efforcer de préciser dans le reste de cette étude. Au point où nous en sommes, il me semble que nous pouvons décrire grossièrement leurs relations en disant qu’Agamemnon exerce le pouvoir qui s’attache à la fonction royale mais que c’est Ménélas qui garantit la légitimité de la souveraineté collective des Atrides parmi les Achéens.
32À cette première différence entre les rôles des deux frères se rattache une suite de traits dont l’ensemble forme un tableau cohérent.
33Les deux Atrides entretiennent avec les Achéens qui combattent pour leur cause des relations nettement opposées. Achille et Thersite reprochent violemment à Agamemnon d’accaparer le fruit de leur labeur et de ne pas leur en témoigner de reconnaissance (οὐκ ἄρα τις χάρις ἦεν μάρνασθαι… νωλεμὲς αἰεί, I 316-317 ; cf. A 149-171, B 225-242, I 315-345, I 367-377, Π 52-59, Π 71-73) et le poète suggère à plusieurs reprises que l’armée tient rancune à son Roi de l’insulte qu’il a infligée au plus illustre de ses guerriers (par la bouche de Thersite, B 239 sqq. et de Poséidon, N 111-114, mais aussi d’Agamemnon lui-même, K 69 sqq. et Ξ 49 sqq.). Ce χόλος qu’il s’est attiré par son action n’affecte pas, ou n’affecte pas personnellement (si l’on tient compte des vers K 49 sqq.), son frère, envers qui Nestor (K 114 : φίλον περ ἐόντα καὶ αἰδοῖον Μενέλαον) et Antiloque (Ψ 591-595) expriment des sentiments de révérence et d’amitié, et dont nous avons vu que la vie était l’objet de la sollicitude de ses compagnons.
34C’est que son comportement est entièrement opposé à celui d’Agamemnon. Il dit son chagrin des souffrances que les Achéens endurent pour soutenir sa querelle (Γ 97-100 : μάλιστα γὰρ ἄλγος ἱκάνει θυμὸν ἐμόν… ἐπεὶ κακὰ πολλὰ πέπασθε εἵνεκ’ ἐμῆς ἔριδος) et sait reconnaître la peine que Nestor et ses fils se sont donnée pour lui (Ψ 607-608 : σὺ γὰρ δὴ πολλὰ πάθες καὶ πολλὰ μόγησας σός τε πατὴρ ἀγαθὸς καὶ ἀδελφεὸς εἵνεκ’ ἐμεῖο) ; on le voit en proie à la crainte que les Argiens venus combattre pour lui (ἕθεν εἵνεκα) ne subissent un désastre (K 25-27 ; ce n’est sans doute pas par hasard que ce motif d’angoisse n’est pas attribué par le poète à Agamemnon, dans notre passage, mais à son frère). Cette disposition morale se manifeste au combat par l’attention que Ménélas prête au sort de ses compagnons. C’est ainsi qu’il perçoit le triple appel d’Ulysse et se porte à son secours, entraînant Ajax dont l’apparition fait fuir la meute des Troyens ; l’épisode est important à un double titre : d’une part, à cause de la personnalité du blessé (le futur artisan de la chute de Troie), et d’autre part parce qu’il sert à introduire la longue suite des récits qui présentent Ajax comme le dernier recours des Achéens en déroute ; le rôle qui y revient à Ménélas n’est donc certainement pas accidentel. Quand Énée tue les deux fils de Dioclès, c’est Ménélas qui s’avance pour empêcher le Troyen de dépouiller les cadavres (E 561 sqq.) ; dans deux des trois autres occurrences de la formule utilisée au vers 561 (τὼ ou τὸν δὲ πεσόντ’ ἐλέησεν), le contexte donne l’explication du mouvement de pitié qui pousse le sujet du verbe ἐλέησεν à intervenir : au vers P 346 le mort est son ἐσθλὸς ἑταῖρος et au vers Ρ 352 la relation qui lie Apisaon à Astéropée est énoncée dans les vers qui précèdent ; il me paraît donc légitime de chercher dans la belle lamentation qui précède le récit de l’intervention de Ménélas la raison de son geste ; elle est indiquée aux vers E 550-553 : « À peine arrivés à l’adolescence, ils ont, sur les nefs noires, suivi les Argiens vers Ilion aux bons coursiers, afin d’obtenir une récompense aux deux fils d’Atrée, Ménélas et Agamemnon » (trad. P. Mazon) ; c’est, on le voit, la conscience de ses obligations envers deux jeunes guerriers tombés pour sa cause.
35Enfin la part essentielle et souvent méconnue que Ménélas prend au développement du thème de la Colère, c’est, au dix-septième chant, l’action où les anciens avaient justement reconnu son aristie, la défense du cadavre de Patrocle. Il est, des Achéens, celui qui aperçoit la chute du héros et vient aussitôt se placer devant lui comme une génisse devant son veau premier-né (Ρ 4 sqq.) ; il tue le Troyen dont le coup de lance a permis à Hector de triompher du mort puis, contraint de reculer et d’abandonner à l’ennemi des armes qui lui seront fatales, c’est lui qui va chercher Ajax, comme au onzième chant, pour le dresser comme un rempart (ἠύτε πύργον, P 128) devant le cadavre. Homère, dans le monologue qu’il lui prête, lui fait exprimer la raison, si l’on peut dire « stratégique », qui le pousse à agir ainsi : « peut-être… pourrions-nous tirer le cadavre pour Achille, fils de Pélée. Au milieu de nos maux, ce serait encore le mieux » (Ρ 104 sqq., trad. P. Mazon ; cf. P 121 sqq.). Quand Ajax sent qu’il risque de plier sous l’assaut, c’est Ménélas qui, rappelant les Achéens à la loyauté qu’ils doivent aux Atrides, les rallie autour du mort (P 246-255 ; la comparaison de cet appel avec les propos désabusés d’Agamemnon à Nestor aux vers Ξ 49-51 est instructive). Significatifs aussi le fait que, lorsqu’Athéna reparaît sur le champ de bataille à l’instigation de Zeus, le premier Achéen auquel elle s’adresse est Ménélas, et ce qu’elle lui dit :
Pour toi, Ménélas, ce sera un sujet de honte et d’opprobre, si les chiens rapides déchirent un jour, sous le rempart de Troie, le fidèle ami de l’illustre Achille. Tiens donc avec vigueur, et stimule tout ton monde35.
L’Atride alors tue Podès, le beau-frère d’Hector, et réussit à tirer le corps de Patrocle vers les rangs des Achéens préparant par ce mouvement la dernière scène du chant. Puis, lorsque la charge furieuse d’Hector provoque la débandade des Achéens et qu’Ajax, percevant que les défenseurs de Patrocle n’ont plus d’autre ressource que d’enlever le corps et d’avertir Achille, c’est Ménélas qui va trouver Antiloque et le charge d’aller porter la nouvelle à Achille et de réclamer son intervention (Ρ 691-693), une démarche que les chefs achéens, à l’exception de Nestor, avaient écartée depuis l’échec de l’Ambassade (I 698-703 ; cf. les propos que Poséidon tient à Agamemnon au chant Ξ, v. 139-142). C’est enfin Ménélas qui, avec l’aide de Mérion, enlève le cadavre et l’emporte sur ses épaules tandis que derrière les deux Ajax s’efforcent d’empêcher les Troyens de les rejoindre.
36Tout au long de ce chant où des Analystes comme Bethe, faute de reconnaître la distinction fonctionnelle du roi et du guerrier, ont dénié que le premier ait pu jouer à date ancienne le rôle que notre poème lui attribue dans la défense du corps de Patrocle, Ménélas montre la même sollicitude que nous avons observée ailleurs et qui l’oppose si nettement à son frère. En témoignent, entre autres, les mots par lesquels il encourage ses compagnons à ne pas se laisser gagner par la panique cependant qu’il doit s’éloigner un moment de la mêlée pour chercher Antiloque (Ρ 669-672, et ce qui précède). Mais cette attitude, qui traduit un aspect fondamental de la définition du personnage, de son type, n’a pas qu’une fonction descriptive ou illustrative. Le dix-septième chant dans son ensemble peut être désigné comme l’aristie de Ménélas parce que c’est à ce moment du récit que les attributs, les caractéristiques fonctionnelles du héros interviennent de façon décisive dans le développement de l’intrigue.
37Le paradigme de Méléagre et la leçon qu’en tire Phénix (I 529-605) déterminent en effet les conditions requises pour qu’Achille reçoive des Achéens aux abois les présents et les honneurs susceptibles de réparer l’outrage que lui a infligé Agamemnon, et que s’accomplisse donc la promesse de Zeus à Thétis : que son retour n’obéisse pas seulement aux impulsions de son cœur (εἴξας ᾧ θυμῷ, I 598), mais réponde à une sollicitation de ceux qui l’ont offensé. De quelque façon que l’on s’arrange avec les épisodes qui séparent l’Ambassade de la Patroclie et où l’on a relevé diverses inconséquences, il ne fait pas de doute qu’Achille, lorsqu’il accède à la demande de Patrocle, entend faire servir la mission qu’il lui confie à obtenir des Danaens les dons qui le glorifieront (ὡς ἄν μοι τιμὴν μεγάλην καὶ κῦδος ἄρηαι πρὸς πάντων Δαναῶν, ἀτὰρ οἳ περικαλλέα κούρην ἂψ ἀπονάσσωσιν, ποτὶ δ’ ἀγλαὰ δῶρα πόρωσιν, Π 84-86) ; mais qu’il est aussi conscient du danger qu’il en aille autrement et que la charge des Myrmidons aboutisse à le frustrer des honneurs qui lui reviennent (ἀτιμότερον δέ με θήσεις, Π 90) ; d’où la recommandation de se borner à écarter les Troyens des vaisseaux… De l’autre côté la décision des chefs achéens, sur la proposition de Diomède, de renoncer, désavouant Nestor, à implorer le secours d’Achille (I 698 sqq. : μὴ ὄφελες λίσσεσθαι ἀμύμονα Πηλεΐωνα μυρία δῶρα διδούς), et d’attendre qu’il revienne au combat de son propre choix (τότε δ’ αὖτε μαχήσεται ὁππότε κέν μιν θυμὸς ἐνὶ στήθεσσιν ἀνώγῃ, I 702 sqq.), répond exactement aux prédictions pessimistes de Phénix. Au fil du récit trois formes possibles du retour d’Achille sont suggérées qui tomberaient toutes trois sous le coup de la prédiction de Diomède et auraient donc pour conséquence, en vertu de la règle énoncée par Phénix, de dispenser les Achéens de récompenser le héros de son intervention : celle d’abord que celui-ci annonce à Ajax (lorsqu’Hector et les Troyens menaceront directement son navire et sa baraque, I 654 sqq.) ; celle ensuite, plus incertaine, que Nestor envisage un instant et que Patrocle ne propose pas explicitement à son ami, qu’Achille secoure de son propre mouvement ses anciens compagnons, touché par les prières et les remontrances de son ami (τίς δ’ οἶδ’ εἴ κέν οἱ σὺν δαίμονι θυμὸν ὀρίναις παρειπών ; ἀγαθὴ δὲ παραίφασίς ἐστιν ἑταίρου Λ 792 sqq. ; pour ce qui concerne l’allusion à une intervention divine, cf. ce que dit Diomède, I 702 sqq. ὁππότε κέν μιν… θεὸς ὄρσῃ) ; ce retour serait en effet déterminé par un motif exactement semblable à celui qui meut Méléagre et lui vaudrait le même traitement de la part de l’armée (I 590-596 : καὶ τότε δὲ Μελέαγρον… παράκοιτις λίσσετ’ ὀδυρομένη, καί οἱ κατέλεξεν ἅπαντα κήδε’, ὅσ’ ἀνθρώποισι πέλει τῶν ἄστυ ἁλώῃ·… τοῦ δ’ ὠρίνετο θυμός… βῆ δ’ ἰέναι). Reste enfin, lorsque Zeus a fait échouer la solution, de compromis en quelque sorte, qu’Achille avait imaginée en envoyant combattre son ami, la forme du retour que l’on attend à la fin du seizième chant, après la mort de Patrocle, c’est-à-dire immédiat et spontané, et causé par la seule volonté de se venger. C’est assez souvent de cette façon qu’on comprend le mouvement de l’intrigue, surtout lorsqu’on en écarte l’échange des armes et l’essentiel des combats pour défendre le cadavre de Patrocle. Mais on a tort. Le scénario de l’Iliade ne se distinguerait plus alors de celui de la guerre des Étoliens et des Courètes, l’aristie d’Achille et le meurtre d’Hector seraient une affaire privée et l’on ne voit pas quelles raisons Agamemnon aurait d’offrir au guerrier les présents considérables qu’il lui offre au début du dix-neuvième chant. De ce fait la gloire virtuelle que Zeus accorde à Achille en accablant les Achéens sous l’assaut furieux de leurs ennemis, et que les autres perçoivent (cf. I 110 et I 118), ne s’actualiserait pas dans l’ensemble des dons qui ont pour fonction de rétablir le héros dans son honneur et sa dignité. La promesse de Zeus demeurerait vaine.
38La part que Ménélas prend à la défense et à la récupération du corps de Patrocle, et la décision qu’il prend avec Ajax de faire appel à Achille lorsque la déroute achéenne est complète rendent la Réconciliation possible et détachent les conditions du retour du héros du « modèle » de Méléagre. On retrouve dans le processus de prise de décision la même collaboration d’un Roi et d’un Guerrier qui avait abouti la veille, au Conseil, à la résolution inverse, mais Ajax s’est substitué à Diomède et Ménélas à Agamemnon ; c’est ainsi la communauté achéenne, mais dans son autre face, si l’on peut dire, celle de la défensive, qui se tourne vers Achille, et des deux Atrides non plus celui qui incarne l’aspect autoritaire et terrible jusqu’à l’abus de la puissance royale, mais celui qui, dans sa sollicitude attentive aux souffrances des gens qui combattent pour sa cause, en présente l’aspect complémentaire et opposé.
39L’opposition entre une figure majestueuse et redoutable et une figure amicale, proche et comme humaine de la souveraineté s’exprime de diverses façons dans l’Iliade. C’est Calchas, par exemple, qui demande à Achille de le protéger contre la colère et le ressentiment d’un roi qu’il n’ose pas encore nommer (A 74-83) mais qui n’est autre qu’Agamemnon ; ou Ulysse qui, ralliant les chefs que l’armée a entraînés dans sa débandade, leur fait craindre le ressentiment que l’Atride concevra de leur attitude (B 192-197) ; devant les menaces d’Agamemnon, Chrysès prend peur (A 33) et l’on peut discerner jusque chez Achille une sorte de perception de ce que la puissance du roi a de dangereux. Celle-ci ne réside pas dans sa force, comme celle de Diomède ou d’Achille, ni même simplement dans le nombre de ses peuples (malgré ce que semble affirmer Nestor au vers A 281) ; elle est d’une essence plus mystérieuse, de par son origine divine (cf. par exemple A 279, B 197, etc.) et les modes selon lesquels elle agit, à distance dirait-on, qu’il s’agisse du temps ou de l’espace36. Cette puissance inquiétante, et qui peut s’extérioriser au besoin dans des actions violentes, s’exerce sans doute normalement au bénéfice de la communauté, mais c’est elle aussi qui fait commettre à Agamemnon la faute désastreuse, ou plutôt les deux fautes liées qui sont à l’origine du drame.
40L’action de Ménélas est toute contraire, retenue au point d’être prise pour de l’inertie, attentive au droit des gens, conciliante, amicale. La scène où l’on voit cet Atride se disputer avec Antiloque est exemplaire à cet égard. Il prend bien garde quand il fait valoir son droit de demander l’arbitrage des autres chefs (ἐς μέσον ἀμφοτέροισι δικάσσατε, Ψ 574) et de leur recommander de ne pas user de partialité en sa faveur (μὴ δ’ ἐπ’ ἀρωγῇ, Ψ 574), de peur qu’on ne lui fasse reproche d’avoir profité de la supériorité de son rang (αὐτὸς δὲ κρείσσων ἀρετῇ τε βίῃ τε, Ψ 578) pour faire violence à son jeune adversaire en emportant une décision frauduleuse (ψεύδεσσι βιησάμενος, Ψ 576) ; une attitude, comme on le voit, exactement opposée à celle qu’Achille dénonce chez Agamemnon (Π 52-54 : ἀλλὰ τόδ’ αἰνὸν ἄχος κραδίην καὶ θυμὸν ἱκάνει, ὁππότε δὴ τὸν ὁμοῖον ἀνὴρ ἐθέλῃσιν ἀμέρσαι καὶ γέρας ἂψ ἀφελέσθαι, ὅ τε κράτεϊ προβεβήκῃ). Sa déclaration provoque les protestations d’affection que nous avons déjà signalées (Ψ 591-595, trad. P. Mazon : « me demanderais-tu un présent plus grand encore… j’aimerais mieux te le donner sur l’heure que de me sentir loin de ton cœur à jamais »), et lorsqu’à son retour il cède, comme un don gratuit, le prix qu’il s’est fait reconnaître, il souligne qu’il le fait « pour que ceux-ci voient que (son) cœur n’est jamais (οὔ ποτε) ni arrogant ni implacable » (Ψ 610-611)37. L’opposition de son comportement et de celui de son frère est accusée par les allusions explicites que l’on relève, dans le débat qui conclut l’épreuve de la Course, à l’assemblée de la Querelle. Cette différence dans la façon d’agir des deux rois, le poète a pris soin de l’illustrer dans un épisode remarquable de la première partie de l’Iliade, le meurtre d’Adraste, au début du sixième chant (Z 37-65). Le jeune Troyen est tombé de son char et Ménélas est sur lui, pique en main ; l’autre alors supplie (ἐλίσσετο, Z 45) l’Atride de le prendre vivant et de l’échanger contre une rançon de métaux précieux, et sa prière est près d’être exaucée lorsqu’Agamemnon s’interpose, avec des arguments bien choisis (αἴσιμα παρειπών, Z 62) :
Ménélas, pourquoi montres-tu tant de sollicitude (τί ἢ δὲ σὺ κήδεαι οὕτως) envers ces hommes ? Les Troyens t’ont-ils si bien traité dans ta maison ? Non ! Qu’aucun d’entre eux n’échappe à la mort abrupte ni à nos bras, pas même le garçon au ventre de sa mère, pas même le fuyard ! Qu’ils périssent tous ensemble, les hommes d’Ilion, dans l’indifférence (ἀκήδεστοι) et dans l’oubli38 !
Il est assez vraisemblable que les soins dont Agamemnon entend frustrer ceux qu’il voue à une disparition si entière sont plus particulièrement ceux que l’on accorde ordinairement aux morts mais la répétition du thème de κῆδος au début et à la fin de la tirade n’est pas fortuite. Ménélas, et c’est là un trait qui le distingue clairement de son frère, est un personnage sensible aux règles qui gouvernent les rapports des hommes entre eux – respect du suppliant ou devoirs envers les morts – au risque même de tomber à l’occasion dans un excès opposé à celui d’Agamemnon. Le contraste entre les comportements des deux Atrides s’accuse encore si l’on rapproche de l’épisode d’Adraste celui, parallèle (les termes de la prière sont pratiquement les mêmes), de l’exécution des fils d’Antimaque au onzième chant (Λ 122-147). Et l’on notera que c’est encore une application déplacée de la même sollicitude (κηδόμενός περ, H 110) qu’Agamemnon reprend chez Ménélas lorsque celui-ci prétend imprudemment affronter Hector en combat singulier.
41Cette conscience aiguë des principes fondamentaux de l’ordre humain et des obligations qui s’y rattachent s’exprime avec netteté dans la vivacité avec laquelle Ménélas relève et dénonce les transgressions, celles du moins dont son frère n’est pas l’auteur, car on ne voit pas qu’il s’élève contre les autres, même s’il ne s’y associe pas et si son attitude à l’égard des Achéens est contraire à celle d’Agamemnon envers Achille ou Chrysès. Le premier de ces transgresseurs est évidemment Pâris. Homère explique en trois mots la joie que Ménélas ressent lorsqu’il l’aperçoit au matin du premier combat : φάτο τίσεσθαι ἀλείτην (Γ 28). De ce coupable39, l’Atride définit la faute dans la prière qu’il adresse à Zeus au moment où il va porter son premier coup :
Seigneur Zeus, donne-moi de châtier celui qui m’a le premier fait tort, le divin Alexandre, abats-le sous mon bras, afin que chacun tremble jusque dans les générations futures de faire tort à l’hôte qui l’a accueilli avec amitié40.
Moins un tort personnel, donc, que le manquement à une règle essentielle, aux lois sacrées de l’hospitalité. Cette faute n’est d’ailleurs pas seulement celle de Pâris ; Ménélas l’impute à l’ensemble des Troyens dans la déclaration singulière qu’il profère après sa victoire sur Pisandre :
… Troyens arrogants (ὑπερφίαλοι), insatiables de la mêlée affreuse, jamais à court non plus d’affronts ni d’infamie – témoin l’affront que vous m’avez fait, chiens mauvais, sans craindre la colère cruelle de Zeus Retentissant, protecteur des hôtes, qui un jour ruinera votre ville escarpée ; vous avez pris le large en emmenant mon épouse légitime et des biens considérables, sans raisons, quand vous étiez reçus en amis chez elle… Zeus Père ! On dit pourtant que ta sagesse l’emporte sur celle de tous les êtres, hommes et dieux ! … et voici que tu favorises les fauteurs de violence, les Troyens41…
Ὑβριστής n’apparaît qu’ici dans l’Iliade ; il n’est pas sans intérêt que ce soit dans la bouche de Ménélas. Significative aussi la façon dont celui-ci lie sa cause à celle du droit dont Zeus est garant, et tout autant sa perplexité devant le scandale que constitue l’appui du dieu au coupable42. Lorsque son frère, pour le dissuader d’épargner Adraste, allègue la solidarité des Troyens dans le mal que Pâris lui a fait il s’en tient au motif personnel que l’autre devrait avoir de ne pas faire quartier à ses ennemis, et n’invoque pas la norme transgressée qui rend ces derniers coupables au regard des dieux et justifie leur châtiment. Et si les autres Achéens n’hésitent pas à reconnaître l’action de Zeus dans les revers qu’ils subissent c’est généralement pour en prendre leur parti ou, à l’occasion (dans la réunion du Conseil qui précède l’Ambassade et dans l’assemblée de la Réconciliation), pour en désigner la cause ; non pour s’étonner que le dieu prenne le parti d’un peuple qui a si gravement lésé sa τιμή de protecteur des hôtes (assez étrangement Lloyd-Jones, qui commente ce passage dans son livre sur la justice de Zeus43, ne s’est pas intéressé aux vers N 631-634).
42Cette sensibilité particulière de Ménélas à ce que j’appellerai pour faire vite, et par anachronisme, des manquements au droit, se manifeste encore sur un mode mineur sans doute mais caractéristique dans le conflit qui l’oppose à Antiloque à l’issue de la Course des chars. On a parfois nié, bien à tort, la gravité ou même la réalité de la faute du jeune homme. C’est que le fonctionnement des sociétés occidentales nous prépare mal à considérer la fraude comme un acte vraiment condamnable. L’éthique aristocratique avait sur ce point plus de délicatesse, et d’autant plus que l’épreuve athlétique avait pour la communauté une signification plus grande. La manœuvre d’Antiloque a constitué une transgression44 que celui-ci avoue lorsque Ménélas la nomme (δόλῳ ἅρμα πεδῆσαι, Ψ 585) et lui impose l’arbitrage des chefs argiens et un serment par Poséidon, des procédures qui ne paraissent pas disproportionnées dans le contexte.
43Cette dernière scène illustre aussi un aspect, connexe du précédent, du type qu’incarne Ménélas. L’Atride joint à un sens aigu de ses obligations envers la communauté des Achéens et des règles qui doivent gouverner les relations des hommes entre eux une connaissance particulière des procédures et des rituels qui permettent, en cas de transgression ou de conflit, de rétablir la concorde et la paix. C’est à ce titre qu’il demande aux chefs de l’armée assemblés autour d’Achille de se prononcer par un jugement sur la querelle qui l’oppose à Antiloque en leur recommandant de ne pas compromettre l’efficacité de leur verdict par un comportement partial en sa faveur (Ψ 574 sqq.). Et c’est aussi à ce titre que, pour éviter le risque d’un jugement « tordu » (le mot σκολιός, cf. Π 387, n’est pas employé mais se déduit sans peine de son contraire, ἰθεῖα, Ψ 580), il revient sur sa demande initiale et annonce qu’il formulera lui-même une δίκη (ἐγὼν αὐτὸς δικάσω) à laquelle personne ne trouvera rien à redire parce qu’elle sera droite (Ψ 579 sqq.) ; cette sentence, comme on s’en souvient, c’est qu’Antiloque soutienne sa prétention par un serment prêté selon les formes consacrées (ἣ θέμις ἐστί, Ψ 581).
44Cette compétence, avec la conscience des objectifs qu’elle sert, nous la voyons à l’œuvre dans la première scène du troisième chant. Dans le silence qui suit la proclamation par Hector de la proposition de Pâris, qu’un duel tranche son différend avec Ménélas et mette un terme à la guerre, ce dernier prononce des paroles qui sont pour nous du plus haut intérêt :
Écoutez-moi maintenant à mon tour, car c’est dans mon cœur, à moi, que le chagrin entre le plus à fond. J’entends que, sans retard, Argiens et Troyens soient départagés. Vous avez souffert trop de maux pour ma querelle et pour Alexandre qui l’a commencée. Quel que soit celui de nous à qui sont préparés la mort et le destin, qu’il meure ! Mais que vous soyez, vous du moins, départagés au plus tôt. Apportez deux agneaux – agneau blanc et agnelle noire – pour la Terre et pour le Soleil. Nous en apporterons, nous, un pour Zeus. Et amenez ici le puissant Priam : il faut qu’il conclue le pacte en personne, puisque ses fils sont arrogants et déloyaux (ὑπερφίαλοι καὶ ἄπιστοι). Il ne convient pas qu’une extravagance fasse tort au pacte de Zeus. L’esprit des jeunes hommes toujours flotte à tout vent. Quand un vieillard est avec eux, il voit, en rapprochant l’avenir du passé, comment il est possible d’arranger tout au mieux, à la fois pour les deux parties45.
On retrouve dans cette déclaration les traits observés dans celle du vingt-troisième chant46 : la volonté de voir le conflit tranché par un règlement qui assure le rétablissement de la paix entre les deux communautés (le même verbe est employé deux fois à trois vers d’intervalle, διακρινθήμεναι, Γ 98, et διακρινθεῖτε, Γ 102) ; l’attention déjà notée aux maux endurés pour sa cause (ἐπεὶ κακὰ πολλὰ πέπασθε εἵνεκ’ ἐμῆς ἔριδος, Γ 99-100) ; la connaissance des rites dont l’observation stricte garantit la solidité des accords entre les parties, en l’occurrence, ici comme là-bas, ceux du serment ; la conscience des dangers qu’une faute de procédure, ou un manquement intentionnel à la droiture, feraient courir au pacte et aux contractants ; la dénonciation forte de la démesure et de la déloyauté des fils de Priam, susceptibles de commettre toutes les transgressions ; le sentiment très précis, enfin, sur lequel nous aurons à revenir, de la légitimité de sa revendication, de son droit outragé47.
45Il me semble que cet intérêt du frère d’Agamemnon pour le Droit et ses procédures permet d’éclairer la quatrième remarque que nous avions formulée en commençant cette étude (ci-dessus p. 255). Le duel que raconte le troisième chant de l’Iliade ne ressortit pas à la sphère des activités guerrières, mais à celle des procédures de règlement des conflits où, comme nous l’avons vu, Ménélas dispose d’une compétence particulière. La lecture du poème nous a habitués à considérer l’accord conclu entre Hector (au nom de Pâris) et Ménélas, et sanctionné par Priam et Agamemnon, comme une simple trêve parce que les interventions combinées des trois déesses provoquent au quatrième chant la reprise des hostilités, mais on ne prend pas assez garde que la situation, au moment où les deux adversaires s’affrontent dans le champ clos que leur ont assigné Ulysse et Hector, n’a rien à voir avec celle qui prévaut pendant le combat d’Hector et Ajax ou à la fin du chant H. La convention, en Γ, a effectivement rétabli la paix entre les deux communautés, et le duel à mort des prétendants d’Hélène doit être conçu comme une forme – extrême, assurément – de procès, dont les ressorts ne sont pas aussi différents au fond de ceux du jugement par le serment imposé à Antiloque (l’emploi de δικάσω au v. Ψ 579 est important) que l’analyse de L. Gernet, et sa distinction tranchée du jugement de Dieu et de l’ordalie, inciteraient à le penser48. L’essentiel, pour nous, est que ce combat singulier, dont le déroulement a si fort intrigué les lecteurs d’Homère qu’ils y ont vu parfois une sorte de caricature, se distingue profondément de l’autre duel « formel » de l’Iliade, celui du chant H, et plus encore des affrontements entre champions au cours de la bataille, par son contexte et par sa nature : épreuve judiciaire, ou plutôt « préjudiciaire », selon la terminologie de L. Gernet, le monde dont il relève n’est pas celui de la guerre qu’il a précisément pour fin d’empêcher, mais celui de la paix, comme le jugement qu’Héphaïstos fait figurer dans sa représentation de la première des deux cités, sur le bouclier d’Achille, doit empêcher que le conflit surgi entre deux hommes49 autour desquels se sont groupées deux troupes de partisans ne tourne à la bataille rangée. L’enjeu du combat n’est pas non plus ce qui pousse les guerriers à s’affronter, la prouesse de la victoire et le κλέος immortel qui s’y attache, mais avec la possession d’Hélène et des trésors dérobés par Pâris et le paiement aux « Argiens » et à Agamemnon d’une τιμή dont la signification va sans doute bien au-delà de sa valeur matérielle, puisqu’elle doit durer au-delà de la génération présente (Γ 287), les biens moraux que sont le rétablissement de la concorde parmi les hommes et dans la bouche de Ménélas, le triomphe du « droit » et le châtiment du transgresseur (Γ 334-335). Des enjeux donc, qui ressortissent à la première et à la troisième fonctions de l’idéologie indo-européenne, et pour lesquels combattent deux « champions » qui incarnent respectivement l’une et l’autre de ces fonctions. G. Dumézil avait parfaitement identifié le type de Pâris mais s’était mépris sur celui de Ménélas qui n’est pas ici un guerrier, mais un roi – et même plus précisément, des deux rois, celui qui montre le plus d’inclination pour les procédures du droit, le respect de la règle, le maintien de la paix, la survie et la cohésion de la communauté.
46Le duel du septième chant fournit une sorte de preuve par le contraire de ce que nous avons avancé. Par ses circonstances d’abord, dont le poète s’est plu à souligner ce qu’elles avaient de ressemblance extérieure avec celles de l’épisode parallèle pour mieux accuser leur différence essentielle, relevée par Hector (H 69-72) : il n’est plus question de traité sanctionné par des serments, ni de paix ; la rencontre proposée par le Troyen n’est qu’un épisode de la guerre à outrance à laquelle se livrent les deux camps et qui ne peut se conclure désormais que par la défaite et la ruine des uns ou des autres. Par ses enjeux, ensuite, qui appartiennent entièrement à l’esprit de la fonction guerrière, cri de triomphe du vainqueur (εὖχος), dépouilles (τεύχεα συλήσας), et gloire immortelle (τόδ’ ἐμὸν κλέος οὔ ποτ’ ὀλεῖται) ; le droit, des hommes ou des dieux, ni les richesses n’entrent en ligne de compte. Par ses champions enfin. Et c’est là surtout qu’il est intéressant d’observer ce qui arrive à Ménélas, volontaire quand tous les autres se taisent, et aussitôt retenu par ses compagnons. Pour ce type de combat il n’est à l’évidence pas le πρόμος que les Achéens peuvent opposer à Hector. Nous avons noté plus haut que l’enjeu n’était pas en effet à la mesure du risque encouru.
47Pourquoi, dans ces conditions, le poète a-t-il jugé utile de le faire intervenir ici ? S’il s’agissait de faire honte de leur lâcheté aux ἀριστῆες auxquels le défi était adressé, Nestor ne suffisait-il pas ? L’épisode entier, et notamment la déclaration de Ménélas dont le ton tranche sur celui qui lui est habituel, ont fourni aux Analystes des arguments sur lesquels il ne m’est pas possible de revenir ici. Je me contenterai de suggérer deux raisons qui ont pu déterminer l’aède à donner un rôle au deuxième Atride. La première est de construction. La réponse de Ménélas au défi d’Hector est un signe que le poète dispose dans son récit pour rendre immédiatement sensible la différence profonde qui sépare, pour le sens et la fonction narrative, le deuxième duel du premier. La deuxième tient à l’identité même du personnage : les traits qui le qualifiaient pour affronter en champ clos Pâris dans les conditions du troisième chant sont aussi ceux qui expliquent à la fois son intervention, l’âpreté des reproches qu’il adresse aux autres chefs et le fait que ceux-ci le persuadent finalement de renoncer. Roi, juriste, garant de l’existence et de la cohésion de la communauté achéenne, il se lève parce qu’en dernière instance, devant la carence des champions à qui il reviendrait de combattre Hector, il lui incombe de représenter les Achéens assemblés pour défendre sa cause, mais sa véhémence, si contraire aux sentiments qu’il exprime lorsqu’il accepte la proposition de Pâris au chant Γ, signale qu’il n’est pas le héros qualifié pour cette épreuve-là. Agamemnon, en revanche, l’est, tout roi qu’il soit (H 180 : αὐτὸν βασιλῆα πολυχρύσοιο Μυκήνης), à égalité avec les deux représentants de la fonction guerrière que sont le « défensif » Ajax et l’offensif Diomède. Nous avons déjà noté (ci-dessus p. 262) qu’il y avait là un trait contrastant fort important dans la présentation des types de souverains qu’incarnent respectivement Agamemnon et Ménélas. Nous aurons à y revenir bientôt.
48Il nous faut examiner d’abord un dernier aspect, de la caractérisation de Ménélas comme spécialiste du Droit. Son légalisme n’est pas une propriété psychologique que l’on devrait rapporter simplement à l’éthopoiïe du poète de l’Iliade, mais l’expression d’une composante centrale de la définition de son type mythique. Il n’est donc pas étonnant qu’au goût et à la compétence pour les questions « juridiques », au sens aigu de la Loi et des obligations que nous avons observés s’ajoute le fait essentiel pour notre argumentation que Ménélas est avant tout l’objet, la victime, de violations répétées des Règles mêmes dont il est le défenseur attitré. Victime d’abord de la félonie qui est à l’origine de l’expédition contre Troie, la transgression des prescriptions sacrées de l’hospitalité. Victime ensuite de la forfaiture que constituent le non-respect du serment et l’attentat de Pandare. Victime enfin de la manœuvre déloyale d’Antiloque pendant la première épreuve des Jeux en l’honneur de Patrocle. Et l’on pourrait encore adjoindre à cette liste la tentative d’Antimaque que l’on trouve rapportée brièvement au onzième chant. Or ces violations du Droit (je laisse de côté l’épisode du chant Ψ) qui affectent l’Atride ont une conséquence intéressante ; ce sont elles qui, au niveau de ce que l’on est tenté d’appeler l’histoire humaine, vouent Troie à la disparition. On comprend mieux, de ce fait, la raison pour laquelle c’est Ménélas qui a reçu d’Héra et Athéna la promesse originelle qui fait de lui le principal agent de la destruction de Troie, la ville coupable, sous son roi trop faible pour imposer à ses fils, et notamment au roi (Δ 96) Pâris, le respect des principes d’ordre établis par les dieux.
49Dans ce personnage si souvent maltraité par la tradition post-homérique et dont la présence dans l’Iliade a semblé parfois si paradoxale qu’on a songé à l’en chasser, je propose de reconnaître l’homologue grec du Numa de l’« histoire » des origines de Rome, du dieu Mitra des Védas et du roi Yudhisthira de l’épopée indienne, du Tyr scandinave et du roi à la main d’argent de la légende irlandaise, en qui Georges Dumézil a identifié les traits caractéristiques de l’une des deux figures antithétiques et complémentaires de la souveraineté mythique des Indo-Européens50. Associé à son frère dont il partage la responsabilité dans le commandement de l’armée achéenne, il se distingue de lui d’une façon très semblable à celle dont, selon le grand comparatiste, Mitra se distingue de Varuna et Numa de Romulus. Les deux Atrides exercent également leurs responsabilités de souverains au bénéfice de la communauté des Achéens et tous deux agissent conjointement pour rétablir l’ordonnance du monde moral que la faute de Pâris a troublée, mais leurs caractères, leurs modes d’action, leurs affinités s’opposent, sans que cette opposition se traduise jamais cependant par un conflit ; Ménélas, nous l’avons vu, laisse à son frère l’initiative dans la pratique quotidienne du gouvernement.
50Agamemnon affirme brutalement son autorité ; il est violent, dangereux dans ses colères, inquiétant par son aptitude à frapper ses ennemis à l’improviste et par des moyens qui ont quelque chose de mystérieux ; Ménélas, au contraire, est amical, conciliant, attentif au sort de ses compagnons.
51Agamemnon se laisse emporter, lorsqu’il s’agit de défendre sa prérogative royale, à des actes de démesure dont les conséquences peuvent être catastrophiques ; Ménélas est à l’inverse respectueux du droit des gens et soucieux jusqu’au scrupule de ne pas donner prise au reproche d’abuser de son pouvoir.
52Agamemnon assume activement les charges du gouvernement ; Ménélas a besoin, dirait-on, qu’on le prie ou qu’on le blâme pour le décider à prendre sa part du πόνος royal, sans que cette attitude puisse être imputée, pourtant, à la paresse ou à l’inconscience.
53Agamemnon est expéditif dans sa façon de commander ou d’agir ; Ménélas se montre précautionneux, attentif aux prescriptions de la procédure et du rituel.
54Dans leurs rapports avec les dieux, les deux rois ont des comportements curieusement antithétiques. Agamemnon tient son sceptre de Zeus et c’est à Zeus qu’on le voit rendre un culte, sacrifice ou prière. Ménélas, lui, a reçu d’Héra la promesse qui fonde sa légitimité, et la primauté qui est accordée à Zeus dans ses prières semble moins exclusive qu’elle ne l’est chez son frère ; c’est lui qui fixe le rituel du serment au troisième chant, où l’on voit Gè et Hélios intervenir en même temps que Zeus, et celui, par Poséidon, qu’il impose à Antiloque. Plus nettement encore, tandis qu’Agamemnon n’a pas égard au caractère sacré du prêtre d’Apollon, Ménélas, comme nous l’avons observé, montre constamment dans son comportement une attention vigilante aux normes de conduite fixées par les dieux.
55À Agamemnon, dont nous avons noté les affinités avec les professionnels de la guerre, incombent la responsabilité principale dans le commandement de l’armée et ce que l’on appellerait aujourd’hui la direction des opérations contre Troie. Ménélas en revanche exprime à deux reprises au moins dans l’Iliade, au troisième et au treizième chants, une sorte de répugnance pour la guerre, il incline à chercher satisfaction du tort qu’on lui a fait par des moyens pacifiques, négociation, « procès », serment, combat singulier, et témoigne une science particulière de la procédure et des rites.
56Sur le champ de bataille enfin les comportements des Atrides s’opposent par un trait essentiel : l’aristie d’Agamemnon, au début du onzième chant, consiste en une suite d’exploits offensifs ; celle de Ménélas, au chant Ρ, est tout entière défensive. L’un chasse les Troyens jusque sous les portes de la ville, l’autre secourt Ulysse et protège le cadavre de Patrocle en déployant devant eux le bouclier, le rempart, qu’est Ajax. Dans la guerre même l’intervention du second s’inspire des valeurs qui justifient sa préférence pour la paix, souci de la cohésion et du salut de la communauté, sollicitude à l’égard de ceux qui combattent pour sa cause ou, comme le montre l’épisode d’Adraste, disposition à accepter une transaction avec un ennemi vaincu et suppliant. Nous tenons là, sans doute, la raison qui a déterminé le poète à construire comme il l’a fait la première scène du chant K. L’inquiétude de Ménélas, la mission qui lui revient d’aller éveiller Ajax et Idoménée, le dialogue de Nestor et Agamemnon sur la part qu’il prend aux travaux du commandement sont bien à leur place dans la nuit qui précède la grande défaite des Achéens, au moment où l’échec des contre-offensives d’Agamemnon, Diomède et Ulysse va laisser à Ménélas, Ajax et Idoménée la responsabilité d’assurer la défense du camp et des bateaux. Les vers K 120-124, et notamment l’opposition des adverbes de temps (ἄλλοτε μέν… νῦν δέ…), soulignent les intentions de cette construction.
57Il suffit de se reporter aux portraits contrastés que G. Dumézil a tracés de Romulus et de Numa, de Varuna et de Mitra, ou de façon plus lointaine, d’Odin et de Tyr pour apercevoir ce que les Atrides ont de commun avec leurs homologues de « l’histoire », de la mythologie ou des épopées romaines, indiennes et scandinaves. Solidaires et opposés, ils incarnent dans l’Iliade les deux faces sous lesquelles les Indo-Européens se représentaient la souveraineté, avec des particularités qui tiennent à la fois aux spécificités de l’esprit hellénique (la composante magique de la puissance du roi terrible, par exemple, est bien atténuée, même par comparaison avec son voisin de Rome) et, sans que nous puissions bien distinguer les deux choses, aux thèmes épiques de la légende troyenne et à l’élaboration qu’Homère leur a imposée dans son poème.
58Cette interprétation, et la comparaison de la « fiche signalétique » de Ménélas avec celles de ses collègues des autres provinces du domaine indo-européen, offrent peut-être un moyen de comprendre deux autres particularités du tableau que l’Iliade présente de l’Atride.
59Le déroulement du duel avec Pâris comporte un motif dont on a souvent relevé l’étrangeté. Privé de sa lance et de son épée, Ménélas empoigne le casque de son ennemi et l’aurait étranglé si Aphrodite n’était pas intervenue. Je me demande si ce motif inédit d’un combat singulier – c’est-à-dire, comme nous l’avons observé, d’une épreuve « pré-judiciaire », – où le roi juriste se bat à main nue pour forcer une décision incertaine ne prolonge pas, de manière lointaine, celui de l’épreuve au cours de laquelle Tyr, en Scandinavie, et Scaevola à Rome, perdent la main droite, ou celui de la mutilation de Nuada à la main d’argent par Sreng. La description de l’armure et du bouclier d’Agamemnon au début du onzième chant offre peut-être de son côté une sorte d’écho lointain du thème, corrélatif du précédent, de la puissance meurtrière du regard du roi terrible.
60Le système des épithètes traditionnelles de Ménélas dans l’Iliade inclut l’indication que l’Atride est blond. Il s’agit certainement d’un trait hérité : G. Dumézil a signalé, dès son essai sur Mitra et Varuna, que le souverain qui est « du côté de Mitra » dans les traditions issues du fonds mythique indo-européen tend à être associé à des représentations diurnes ou lumineuses tandis que son collègue montre des affinités avec l’obscurité et avec la nuit51.
61Les Atrides offrent donc, me semble-t-il, une matière intéressante pour les comparatistes, qui devraient y trouver le moyen de confirmer ou de préciser un nombre assez grand de leurs conclusions.
621) La colère d’Achille est provoquée par la décision d’Agamemnon de s’approprier le γέρας de son guerrier, et nous avons relevé déjà l’opposition des comportements respectifs des deux rois dans la scène de la Querelle et celle, qui lui fait pendant, où les Achéens débattent de la répartition des prix à l’issue de la Course des chars. Une réflexion d’Achille, dans la première de ces scènes, attire l’attention. Comme Agamemnon vient de réclamer que les Achéens compensent la perte qu’Apollon lui fait subir Achille, relevant sa cupidité (φιλοκτεανώτατε πάντων, A 122), lui répond que l’armée n’a pas de réserve de biens communs (οὐδέ τί που ἴδμεν ξυνήϊα κείμενα πολλά, A 124) et qu’il ne convient pas de rassembler à nouveau (παλίλλογα… ἐπαγείρειν, A 126) le butin qui a été partagé (δέδασται, A 125). L’argument du Péléide, plaidant devant Agamemnon les droits de la répartition acquise contre l’inconvenance d’un retour des biens distribués à la masse commune, fait songer aux représentations socio-économiques que G. Dumézil a décelées sous le récit de l’usurpation de Mitothyn dans les Gesta Danorum de Saxo52. Le souverain « varunien », dans l’Iliade comme chez les Scandinaves, montre une certaine propension à favoriser, éventuellement pour des fins toutes personnelles et intéressées, l’affirmation de la primauté de la propriété communautaire sur les droits qui résultent du partage.
632) Les épithètes « martiales » de Ménélas s’éclairent, elles aussi, par le rapprochement des données de la mythologie germanique, et confirment les explications que J. de Vries et G. Dumézil53 ont proposées de la double fonction apparente du dieu *Tiwaz, dieu de la guerre auquel Tacite donne le nom de Mars, et protecteur du thing. Ménélas, comme son homologue du nord de l’Europe, est d’abord un spécialiste du droit, un juriste et un diplomate. Mais lorsque les moyens pacifiques d’obtenir la satisfaction de ses revendications ont échoué du fait de la mauvaise foi de ses ennemis, il n’hésite pas à recourir à la guerre pour parvenir à ses fins. C’est à ce titre sans doute qu’il est ἀρήϊος et ἀρηΐφιλος. Même alors sa compétence en matière de lois et de procédure se révèle précieuse pour sa cause, dans la mesure où elle accuse les transgressions dont les Troyens se rendent coupables et voue ces derniers à la colère des dieux et à l’anéantissement.
64Homère, qui réserve pratiquement à Ménélas l’emploi de l’épithète ἀρηΐφιλος au singulier, en a proposé une lecture qui mérite réflexion. C’est au cinquième chant, dans l’épisode des fils de Dioclès :
Leur chute émeut de pitié Ménélas chéri d’Arès. Il s’en vient à travers les champions hors des lignes… Arès excite sa fougue, parce qu’il médite sa défaite sous le bras d’Énée54.
65Les deux derniers vers (τοῦ δ’ ὄτρυνεν μένος Ἄρης, τὰ φρονέων ἵνα χερσὶν ὑπ’ Αἰνείαο δαμείη) commentent humoristiquement l’épithète ἀρηΐφιλος, du vers E 56155. Mais il y a certainement là plus que du jeu ; la présence d’Arès dans les rangs des Troyens a quelque chose de paradoxal que souligne une phrase d’Athéna au chant Φ :
Pauvre sot (la déesse s’adresse au dieu de la guerre qu’elle vient de blesser)… tu vas ainsi payer ta dette aux Érinyes de ta mère, qui t’en veut et médite ton malheur, parce que tu as abandonné les Achéens et que maintenant tu portes secours à ces Troyens arrogants56.
On nous permettra, pour finir, trois remarques :
66La première concerne une objection que des comparatistes peuvent soulever. G. Dumézil a fortement souligné que la conception duelle de la souveraineté, chez les Indo-Européens, n’était pas détachable de l’idéologie des trois fonctions. Or, de cette idéologie, on ne peut identifier dans l’Iliade, semble-t-il, que des traces trop « marginales57 » pour qu’il ne paraisse pas téméraire d’y accrocher le couple, si essentiel à l’action de la légende troyenne et du poème de la Colère, des Atrides. On sait que le principal argument de G. Dumézil comporte une face négative (la guerre qui oppose Troyens et Achéens n’est pas réductible à un affrontement entre les deux premières fonctions, d’une part, et la troisième de l’autre, car les Troyens ont dans leurs rangs au moins un grand guerrier) et une face positive (« les aèdes, comme plus tard les Tragiques, avaient une connaissance trop nuancée de l’âme humaine pour réduire les conduites et les rapports de leurs personnages aux formules à la fois pauvres et rigides qu’impose le cadre trifonctionnel58 ») qui impliquent l’une et l’autre une conception très particulière des modalités selon lesquelles doit s’opérer le passage du mythe à l’épopée, à « l’histoire » ou au roman dans les diverses traditions indo-européennes : celle qui s’exprime dans le modèle de la transposition directe d’une sphère – celle de la théologie, de la spéculation mythologique – à l’autre. Mais l’étude des conditions de la production et de la reproduction des chants épiques par les divers représentants de l’« Oral poetry » permet de se faire une idée beaucoup plus souple des formes qu’a pu prendre la transmission de l’héritage indo-européen dans le monde hellénique. Lord par exemple a souligné le conservatisme des traditions épiques en éclairant par l’analyse des mécanismes de la « composition par thèmes » les rapports subtils qui s’y nouent, pour en assurer la continuité (gage de la vérité des chants), entre répétition et innovation59. Les schèmes narratifs et la constellation héroïque de la légende troyenne – où l’Iliade s’inscrit à sa façon – peuvent donc s’être conservés sans altération fondamentale depuis des temps reculés, d’autant que les grandes représentations qui en commandaient la logique, en l’occurrence l’idéologie des trois fonctions, n’avaient pas cessé de faire sentir leur influence sur les aèdes, comme Dumézil et plusieurs de ses élèves l’ont montré. La guerre de Troie n’a pas l’aspect d’une guerre entre les deux premières fonctions d’une part, et la troisième de l’autre ; ce n’est pas dire que les trois fonctions ne jouent pas un rôle essentiel dans la structuration des récits et la définition des personnages. C’est dire seulement que le prototype de ce chant n’est sans doute pas à chercher dans un récit analogue à celui de la guerre des Ases et des Vanes. Le thème semble être plutôt celui d’un des chants qui contaient la fin d’un âge du monde (l’âge des héros) ; dans le camp des Achéens les trois fonctions sont conjointement présentes, mais la troisième s’y réduit à la médecine représentée par Machaon et son frère ; les Troyens de leur côté sont essentiellement des transgresseurs, dont les crimes compromettent l’ordre établi par les dieux, mais il n’est pas sans intérêt de constater que ce peuple, dont les traits mythiques s’apparentent ainsi à ceux des géants ou des démons des légendes du Nord ou de l’Inde, offre aussi beaucoup de caractéristiques de la troisième fonction. La faute originelle de Pâris, la plus grave aussi puisqu’elle commande et explique les autres, est d’avoir subverti l’ordre des valeurs en accordant par une décision scandaleuse le premier rang à Aphrodite.
67Ma deuxième remarque concerne la question controversée de « l’origine » du cycle de Troie. Quel que soit l’événement qui a pu servir d’ancrage au développement de la légende, il ne me paraît guère douteux que les récits conservés par l’Iliade ou les épopées résumées dans la Chrestomathie de Proclus sont le produit d’une élaboration du type qu’a décrit A. Lord. Mais au lieu de rapporter les « thèmes », pour les interpréter, à des sortes d’archétypes mythiques universels, j’incline à penser que les schèmes narratifs qui informent la matière de Troie s’inscrivent dans une tradition culturelle particulière, celle des Indo-Européens, et que c’est dans le contexte de cette tradition que leur « genèse » et leur signification doivent s’éclairer.
68Reste, pour un helléniste, l’essentiel, c’est-à-dire l’usage qu’Homère fait dans son poème de ces motifs hérités, et notamment de la dyarchie des Atrides. Il n’est pas question de traiter ici même superficiellement de ce problème. Je me contenterai donc d’une remarque. L’effacement relatif de Ménélas dans l’Iliade est certainement lié, comme nous l’avons signalé plus haut, au choix des thèmes de la Querelle et de la Colère, mais ce choix n’aurait pas eu cette conséquence si le poète n’avait pas, dissociant les deux frères, accusé le contraste de leurs types jusqu’à faire d’eux les représentants de deux conceptions non plus seulement antithétiques et complémentaires, mais opposées et mutuellement exclusives de la souveraineté, le roi de violence où se préfigure le tyran d’une part, le roi de justice de l’autre.
Notes de bas de page
1 Dumézil 1985, p. 15-30, notamment p. 19.
2 ἀρήϊος : Γ 339, Δ 98, Δ 115, Δ 195, Δ 205, Λ 487, Ο 540, Π 311, Ρ 79 ; l’adjectif qualifie Protésilas (B 698 et B 708), Idoménée (Λ 501), Idoménée et Énée (N 499), Astéropée (M 12 et P 352), Achille (Π 66), Eudore (Π 179), Pisandre (Π 193) ; les Achéens, six fois (Δ 114, Λ 800 = Π 42 = Σ 200, Υ 317 = Φ 376) ; au neutre, trois fois, les mots τεύχεα (Z 340 et Ξ 381) et ἔντεα (K 407).
ἀρηΐφιλος : Γ 21, Γ 52, Γ 69, Γ 90, Γ 136, Γ 206, Γ 232, Γ 253, Γ 307, Γ 430, Γ 432, Γ 452, Γ 457 ; Δ 13, Δ 150 ; E 561 ; Λ 463 ; P 1, Ρ 11, Ρ 138 ; la même épithète est appliquée à Achille (B 778), Méléagre (Ι 546), Lycomède (P 346) ; au pluriel, aux Achéens (Z 73 = Π 319, Π 303, P 336).
δουρίκλειτος : E 55, E 578, K 230, Ψ 355 ; en outre, Diomède, une fois (Λ 333).
βοὴν ἀγαθός : B 408, B 586, Γ 96, Δ 220, Z 37, Κ 36, Κ 60, N 581, Ν 593, Ο 568, P 237, Ρ 246, Ρ 560, Ρ 651, Ρ 656, Ρ 665 ; Diomède reçoit ce qualificatif vingt-et-une fois (B 563, Β 567, E 114, Ε 320, Ε 347, Ε 432, Ε 596 (= Λ 345), Ε 855, Z 12, Ζ 122, Ζ 212, H 399 (= I 31, I 629), Θ 91, Θ 145, K 219 (= Ξ 109), K 241, K 283), Hector et Ajax deux fois chacun (N 123 et O 671 ; O 249 et P 102), Politès une fois (Ω 250).
3 Δ 100, Δ 177, H 392, N 591, Ν 601, Ν 606, P 69 ; l’épithète est attribuée à Capanée (Δ 403), Ajax (Ο 415), Nestor (T 238), Achille (Υ 439), aux deux fils de Nestor (P 378) et aux Solymes (Z 184, Ζ 204) ; elle qualifie trois fois κήρ (K 16, M 45, Σ 33).
4 Γ 284, Γ 434, Δ 183, Δ 210, Κ 240, Λ 125, P 6, Ρ 18, Ρ 113, Ρ 124, Ρ 578, Ρ 673, Ρ 684, Ψ 293, Ψ 401, Ψ 438, auxquels on peut ajouter deux vers additionnels, I 140a et Ψ 538a ; ξανθός qualifie une fois Méléagre (Β 642).
5 H 109, K 43, P 12, Ρ 34, Ρ 238, Ρ 652, Ρ 679, Ρ 702, Ψ 594.
6 ἀγακλέης, Ρ 716 et Ψ 529 ; ἀμύμων, N 641 ; ἴφθιμος, Π 554 ; ἀγαθός, Δ 181 ; ἄναξ, Ψ 588.
7 H 104 sqq.
8 H 111 sqq.
9 H 104-122.
10 K 234-239.
11 P 24-28.
12 Bethe 1914 (I), p. 100, n. 3 ; Bethe 1927 (III), p. 94-106.
13 Robert 1950 (contra : voir Matthä 1939).
14 L’épisode, généralement caractérisé comme récent par les Analystes, est important. Il suit l’annonce du revirement de Zeus (Ρ 546) et précède le récit de la débâcle achéenne, marquée notamment par la fuite d’Idoménée (P 597-625). Les vers qui désignent Ménélas comme un μαλθακὸς αἰχμητής (P 587 sqq.) figurent dans la réplique d’Apollon qui annonce à Hector la mort de son beau-frère.
15 Voir supra, chapitre 8.
16 γ 130-158.
17 K 114-118, trad. P. Mazon.
18 K 120-125, trad. P. Mazon.
19 B 1 sqq. ; on rapprochera K 1-4 et K 25 sqq.
20 E 552 sqq. On rapprochera de l’expression ἑπέσθην, τιμὴν Ἀτρεΐδῃς Ἀγαμέμνονι καὶ Μενελάῳ ἀρνυμένω celle qu’emploie Achille, A 158 sqq., ἀλλὰ σοὶ… ἅμ’ ἑσπόμεθ’ ὄφρα σὺ χαίρῃς, τιμὴν ἀρνύμενοι Μενελάῳ σοί τε κυνῶπα…
21 Δ 16, H 350 sqq. et H 372 sqq.
22 Au vers H 327, Nestor s’adresse aux chefs et l’on peut juger que la formule καὶ ἄλλοι ἀριστῆες Παναχαιῶν, de beaucoup la mieux attestée dans les manuscrits, est bien adaptée (mais le vers H 311 incite à la prudence) ; les éditeurs retiennent le singulier dans le premier hémistiche, mais le pluriel est très bien représenté. Le vers H 385 introduit la déclaration d’Idée à l’assemblée (H 382) des Achéens ; Allen et Mazon adoptent le même texte qu’au vers 327, bien que la leçon ἐϋκνήμιδες Ἀχαιοί paraisse convenir davantage à la situation et ait pour elle un très grand nombre de témoins ; le pluriel Ἀτρεΐδαι (que les déclarations d’Anténor, H 351, et de Priam, H 373, laissent attendre) figure dans un nombre important de manuscrits, qui ne sont d’ailleurs pas les mêmes qu’au vers 327. À Ψ 236, la leçon des éditeurs est celle qu’ils retiennent pour les deux occurrences de la formule dans le chant H ; elle a pour elle la quasi-totalité des manuscrits et les gens auxquels Achille s’adresse par ces mots peuvent n’être que la troupe des chefs groupés autour d’Agamemnon (Ψ 233). Enfin les vers Ψ 272 et Ψ 658 introduisent les deux déclarations par lesquelles Achille ouvre respectivement la première et la deuxième épreuve des Jeux ; la leçon des éditeurs, Ἀτρεΐδη τε καὶ ἄλλοι ἐϋκνήμιδες Ἀχαιοί, est ici encore diversement supportée par le témoignage des manuscrits : le pluriel Ἀτρεΐδαι figure dans un nombre très restreint de témoins (une vingtaine selon Allen) pour le premier, un peu davantage pour le second, tandis que la leçon ἀριστῆες Παναχαιῶν, très bien représentée dans le premier cas, n’a le soutien que de deux témoins au vers Ψ 658.
23 L’essentiel de la bibliographie a été rassemblé par M. Schmid dans l’article βασιλεύς du LfgrE (X), col. 40-46. La dissertation de Sigrid Deger-Jalkotzy (1970) expose et discute les interprétations antérieures, mais ignore, semble-t-il, l’étude importante de F. Gschnitzer (Gschnitzer 1965, p. 99-112) et se débarrasse un peu vite des thèses qui insistent plus sur ce que la royauté des Atrides doit à la fantaisie du poète ou aux contraintes du mythe que sur ce qu’elle doit à la réalité des institutions. L’image complexe qu’elle propose du type, ou plutôt des types entremêlés auxquels appartient la royauté d’Agamemnon ne fait pourtant sens que si l’on admet que tant de traits hétérogènes se sont combinés parce que ce souverain est roi, quoi qu’elle en ait, « von Dichters Gnaden ».
24 Drews 1983, p. 98-104.
25 On admet généralement depuis Wackernagel (1916, p. 204-212) que les formes de comparatif et de superlatif supposent l’existence d’une hiérarchie, de degrés de dignité parmi les βασιλεῖς ; c’est la position que soutient Benveniste dans l’étude qu’il consacre à la royauté hellénique (1969, II, p. 24). Pour les raisons qui m’amènent à penser que ces formes sont forgées par le poète pour désigner une « réalité » qui n’a ni nom dans la langue ni correspondant dans les institutions, voir infra, chapitre 11.
26 Ἀτρεΐδη σὺ μὲν ἄρχε· σὺ γὰρ βασιλεύτατός ἐσσι (= I 9), cf. B 344-345, Ἀτρεΐδη σὺ δ’… ἄρχευ’ Ἀργείοισι κατὰ κρατερὰς ὑσμίνας.
27 A 277-279 : μήτε σὺ Πηλείδη ’θελ’ ἐριζέμεναι βασιλῆϊ ἀντιβίην, ἐπεὶ οὔ ποθ’ ὁμοίης ἔμμορε τιμῆς σκηπτοῦχος βασιλεύς, ᾧ τε Ζεὺς κῦδος ἔδωκεν.
28 J’examine les emplois de cette formule infra, chapitre 11.
29 L’expression qu’utilise Apollon s’oppose aussi à celle qu’Hélénos applique à Diomède au vers Z 97 (= Z 278) : ἄγριον αἰχμητὴν κρατερὸν μήστωρα φόβοιο, au guerrier que sa fureur fait paraître aux Troyens plus dangereux même qu’Achille. Des deux Atrides Ménélas est certainement celui qui a le moins d’affinité avec les aspects sauvages, possédés, de la deuxième fonction.
30 Δ 169-175, trad. P. Mazon.
31 E 714-716.
32 A 524-527, trad. P. Mazon.
33 Reinhardt 1961, p. 127.
34 Dans Dumézil 1985 ; on se reportera aussi à l’explication du jugement de Pâris proposée d’abord par Dumézil 1953, p. 27 sqq., et développée dans Dumézil 1968 (I), p. 580-586.
35 Ρ 555-559, trad. P. Mazon.
36 Calchas souligne l’aptitude du roi à différer sa vengeance en cachant son ressentiment (A 81-83). Ulysse utilise le même verbe ἴψεται, (B 193) pour décrire la manière dont Agamemnon peut punir les Achéens, que Chrysès et Achille lorsqu’ils célèbrent les coups dont, à leur requête, Apollon et Zeus ont accablé l’armée, μέγα δ’ ἴψαο λαὸν Ἀχαιῶν, A 454 = Π 237.
37 On comparera cette déclaration de Ménélas avec les termes dont Achille se sert au vers A 340 pour décrire Agamemnon : πρὸς τοῦ βασιλῆος ἀπηνέος.
38 Z 55-60.
39 Le mot ἀλείτης n’est employé qu’ici dans les poèmes homériques, et au vingtième chant de l’Odyssée (υ 121, φάτο γὰρ τείσασθαι ἀλείτας), dans une formule semblable où il désigne au pluriel les Prétendants à l’instant où le grondement du tonnerre et la voix d’une servante annoncent à Ulysse le prochain châtiment de ses ennemis.
40 Γ 351-354.
41 N 621-634.
42 Voir Γ 365-368.
43 Lloyd-Jones 1984, p. 5.
44 Le même mot, ὑπερβασίη, est employé par Antiloque (Ψ 589) pour désigner sa tricherie et par Ménélas (Γ 107) pour nommer les fautes dont les fils déloyaux de Priam sont susceptibles de se rendre coupables au péril des rites et de la solidité de la trêve jurée.
45 Γ 97-110, trad. P. Mazon.
46 Antiloque, en Ψ 589, οἶσθ’ οἷαι νέου ἀνδρὸς ὑπερβασίαι τελέθουσι, se réfère sans doute aux propos de Ménélas dans notre passage (Γ 107 : μή τις ὑπερβασίῃ Διὸς ὅρκια δηλήσηται·/ αἰεὶ δ’ ὁπλοτέρων ἀνδρῶν φρένες ἠερέθονται) ; ὑπερφίαλος est l’épithète des Troyens dans les mots que l’Atride prononce après sa victoire sur Pisandre (N 621, ci-dessus p. 274 ; cf. Φ 414, dans la bouche d’Athéna, et Φ 224, dans celle d’Achille) ; ἄπιστοι, dans le contexte du chant Γ fait allusion au crime de Pâris (ci-dessus p. 273) dont les Priamides, comme le reste des Troyens, sont solidaires, mais il « annonce » aussi la double rupture du serment, par Pâris qui, bien que vaincu, reprend Hélène à l’instigation d’Aphrodite, et par Pandare dont la flèche, suscitée par Athéna, traduit en quelque sorte dans l’espace public la trahison qui a été commise dans l’intimité du thalamos ; les insultes du vers Γ 106 ne sont donc pas inorganiques, comme Kirk l’affirme dans son commentaire (Kirk 1985 [I], p. 278) ; on peut, me semble-t-il, ajouter aux arguments du savant anglais en faveur des vers 108-110, athétisés par Aristarque, outre la référence, notée ci-dessus, que le vers Ψ 589 fait au vers Γ 108, une raison esthétique : l’éloge de la lucidité du vieillard (ἅμα πρόσσω καὶ ὀπίσσω, Γ 109 sqq.) souligne tragiquement l’aveuglement volontaire de Priam (Γ 306, οὔ πω τλήσομ’ ἐν ὀφθαλμοῖσιν ὁρᾶσθαι) dont le départ, comme l’avait à mon sens judicieusement noté l’auteur de la scholie bT à ce dernier passage (NDE : sch. bT ad Il. Γ 306, cf. Erbse 1969 [I], p. 414 [sch. 306b]), laisse le champ libre à la déloyauté que redoutait Ménélas (contra, cf. Kirk 1985 [I], p. 309 sqq.).
47 De la même façon, face à Antiloque, il prend bien soin d’imposer la reconnaissance de son droit à s’emparer du prix avant de le céder à son adversaire d’un moment ; c’est pourquoi la leçon d’Aristarque et des manuscrits médiévaux, ἀρχῆς, au v. Γ 100 [NDE : εἵνεκ’ ἐμῆς ἔριδος καὶ Ἀλεξάνδρου ἕνεκ’ ἀρχῆς], avec le sens que lui donne Leaf (« the unprovoked aggression », cf. μάψ, N 627, ci-dessus, p. 274) me paraît avoir plus de chance d’être la leçon originelle, dans ce passage, que le ἄτης recommandé par Zénodote, bien que la formule Ἀλεξάνδρου ἕνεκ’ ἄτης offre un meilleur sens aux vers Ω 28 et Z 356 ; l’argument d’autorité qu’invoque Kirk en faveur d’ἀρχῆς n’est pas le plus pertinent ; le vers Γ 100 offre un exemple intéressant d’adaptation d’une expression formulaire à son environnement, ἀρχῆς se substituant à ἄτης dans le contexte procédurier, serait-on tenté de dire, de cette déclaration de Ménélas.
48 Gernet 1968, p. 241 sqq. et p. 270.
49 L’expression qu’emploie le poète aux vers Σ 497-498, νεῖκος ὠρώρει, est celle qu’il met dans la bouche d’Hector lorsqu’au moment de proposer aux Achéens que Pâris et Ménélas règlent leur différend par un duel il évoque l’origine du conflit, Γ 87, τοῦ εἵνεκα νεῖκος ὄρωρεν.
50 Dumézil 1948 ; Dumézil 1986.
51 Les notations sombres, dans la description des armes d’Agamemnon au début du onzième chant, sont nombreuses (voir notamment μέλανος κυάνοιο, Λ 24 ; κυάνεοι δράκοντες, Λ 26 ; μέλανος κυάνοιο, Λ 35 ; κυάνεος… δράκων, Λ 39).
52 Dumézil 1948, p. 152-162.
53 Dumézil 1986, p. 196-198.
54 E 561-564, trad. P. Mazon.
55 Le choix de la formule ἀρηΐφιλος Μενέλαος, au vers E 561, est délibéré. Ménélas peut en effet être désigné par deux formules équivalentes, à l’initiale (vocalique ou consonantique) près : ἀρηΐφιλος Μενέλαος et βοὴν ἀγαθὸς Μενέλαος. L’aoriste ἐλέησε permettait l’emploi de la seconde, et la forme à ν d’euphonie n’a été utilisée que pour rendre possible l’insertion dans le vers de la première formule, et le jeu des vers suivants.
56 Φ 412-414, trad. P. Mazon.
57 Dumézil 1982, p. 112.
58 Dumézil 1982, loc. cit.
59 Lord 2000 [1960], p. 99-123.
Notes de fin
* Article paru sous le titre « Le deuxième Atride : le type épique de Ménélas dans l’Iliade », in Marie-Madeleine Mactoux et Évelyne Geny (éd.), Mélanges Pierre Lévêque, tome V : Anthropologie et société, Besançon : Faculté des Lettres et Sciences humaines (Annales littéraires de l’Université de Besançon ; 429. Centre de recherches d’Histoire ancienne ; 101), 1990 (325-354).
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