6. Au palais de Pâris (Ζ 313-369)*
p. 159-172
Texte intégral
1La scène épique que l’on se propose de lire occupe le centre d’un épisode de l’Iliade trop connu pour qu’il soit nécessaire de le présenter longuement, même si l’on peut se demander si sa fonction dans le poème a jamais été pleinement comprise : la visite d’Hector à Troie, dans le chant Ζ. Les hésitations des Anciens sur son intitulé, par exemple, laissent entrevoir quelque chose des discussions à ce sujet1.
2Après la victoire de Diomède, aidé par Athéna, sur Arès, et le retour des dieux (sauf Apollon) sur l’Olympe, les Achéens font brèche dans la phalange troyenne et mettent en déroute leurs ennemis, qu’ils semblent sur le point de rejeter dans Troie pour un assaut décisif2. Dans cette situation critique pour les Troyens, Hélénos, le devin, fils de Priam, appelle Énée et Hector à rallier leurs troupes pour reprendre le combat, et invite son frère à regagner ensuite la ville afin d’y demander à leur mère, Hécube, de mener en procession les Troyennes au temple d’Athéna et de supplier la déesse d’écarter de la ville la menace que Diomède fait peser sur elle. Hector, après avoir fait faire volte-face à ses hommes et rétabli contre toute attente une situation désespérée, exhorte les Troyens à tenir bon tandis qu’il s’acquitte de sa mission, et quitte le champ de bataille3. L’attention du narrateur se concentre alors pendant près de cent vingt vers sur un point de la mêlée, la rencontre paradoxale, dans son déroulement comme dans sa conclusion, du prince lycien Glaucos et de Diomède4.
3L’aède rejoint le chef troyen au moment où celui-ci arrive aux portes de la ville (Z 237). Le récit de la visite d’Hector à Troie se décompose en sept unités d’inégale longueur. Les lieux où sont situés les moments successifs de l’action jouent un rôle essentiel dans la constitution du sens.
- Une brève introduction décrit l’accueil du héros par les femmes de Troie, anxieuses d’entendre des nouvelles des leurs, aux portes Scées (Z 237-241).
- Au palais de Priam, dont la belle ordonnance architecturale et sociale fait l’objet d’une description soignée, Hector s’entretient avec Hécube à qui il confie la mission recommandée par Hélénos, et annonce son intention de se rendre chez son frère Pâris, dont il condamne la conduite (Z 242-286).
- Hécube et les Troyennes vont au temple d’Athéna porter le peplos brodé que la reine a choisi dans son trésor, et prier la déesse, par la bouche de sa prêtresse Théanô, épouse d’Anténor5, d’écarter Diomède de la ville – offrande et prière que la divinité rejette (Z 286-312).
- Hector arrive au palais de Pâris, dont l’aède décrit brièvement la construction et la situation. Il pénètre dans le thalamos, la chambre, et y trouve son frère et Hélène entourée de ses servantes. Le dialogue prend la forme de deux échanges de paroles entre Hector et Pâris d’abord, puis Hélène et Hector. C’est sur cette scène que porte notre étude (Z 313-369).
- Hector se rend alors à son palais, mais il n’y trouve ni sa femme ni son fils, et apprend de ses servantes qu’Andromaque est partie comme une folle vers le rempart lorsque lui est parvenue la nouvelle des revers de l’armée troyenne (Z 370-391).
- Reprenant le chemin par lequel il est entré dans la ville il rencontre, au moment où il va franchir à nouveau les portes Scées, Andromaque et Astyanax. À sa femme qui le met en garde contre sa témérité et lui représente ce que sa mort, à lui, signifierait pour elle, en lui recommandant une autre stratégie, défensive, Hector répond qu’il est conscient de ces dangers mais que sa crainte de l’opinion des Troyens et son sens de l’honneur l’empêchent d’obéir à ces conseils ; il sait cependant et que la chute de Troie est inéluctable et quel sort attend Andromaque quand elle sera captive chez les vainqueurs. Après avoir pris dans ses bras son fils et prié les dieux qu’ils accordent à celui-ci d’être un jour aussi vaillant que lui, il renvoie Andromaque au palais où celle-ci le pleure avec ses servantes comme s’il ne devait pas revenir vivant du combat (Z 392-502).
- Pâris, que le récit retrouve au moment où il quitte son palais et descend en courant de la citadelle, rejoint Hector au lieu où celui-ci vient de s’entretenir avec Andromaque et, après un échange de paroles de réconciliation, les deux frères sortent ensemble de la ville pour retourner au combat (Z 503-529).
4On n’évoquera ici les problèmes de motivation narrative et de composition que pose l’épisode troyen dans son ensemble que brièvement et uniquement dans la mesure où ils affectent la compréhension de la scène qui se joue au palais et dans la chambre de Pâris. On s’est interrogé sur la manière dont cette suite de scènes s’inscrit dans le cours de l’action, et sur la fonction que le poème lui assigne. On s’est demandé par exemple, en se plaçant au point de vue de la cohérence du récit, si la situation sur le champ de bataille, au moment où Hélénos interpelle Énée et Hector, était bien celle que présuppose le récit de la mission d’Hector. Ou, du côté du poète, si la raison principale de l’introduction de cet épisode n’était pas, comme on le dit encore souvent, de compléter le portrait d’Hector, défenseur de Troie, en le plaçant dans une série de tableaux étrangers au domaine de ses exploits, à l’intérieur de la ville et parmi les femmes dont la protection constitue la motivation la plus puissante des Troyens au combat ? Comment justifier en particulier, du point de vue de la logique de l’action aussi bien que de la consistance des caractères, qu’Hector, si conscient de ses responsabilités de chef, accepte de quitter ses troupes et de regagner la ville à un moment aussi critique de la bataille, et alors qu’il vient justement d’administrer la preuve, en ralliant son armée en déroute, de la nécessité et de l’efficacité de sa présence6 ? Et cela, de surcroît, pour un résultat apparemment nul, si l’on s’en tient aux termes de la mission que lui a confiée Hélénos, puisque Athéna refuse d’agréer l’offrande et la prière votive des Troyennes ? Comment expliquer aussi qu’il prolonge son séjour dans la ville alors qu’il se montre constamment conscient du besoin qu’ont ses compagnons de le voir revenir ?
5L’enchaînement des scènes à l’intérieur de l’épisode ne va pas non plus sans difficulté. Ni les instructions d’Hélénos (Z 86 sqq.), ni l’adresse d’Hector à son armée (Z 113-115) n’annoncent la visite à Pâris ni l’entretien avec Andromaque. La première rencontre n’est préparée que par les invectives qu’Hector profère contre son frère à la fin de sa réponse aux paroles d’accueil d’Hécube (Z 280-285) et la seconde par les derniers mots de sa réponse à Hélène (Z 365-368). On a noté que cette absence de préparation ne troublait guère les interprètes de la scène des « Adieux », parce qu’il leur semblait assez naturel qu’un mari saisît l’occasion de son retour à Troie pour voir sa femme et son fils, mais que rien n’annonçait ni ne justifiait vraiment l’autre scène.
6On reconnaît plus ou moins de poids à ces difficultés au gré des traditions critiques, les Analystes allemands se montrant souvent plus sévères, les Anglais ou les Français moins7. Sans vouloir entrer ici dans le détail de la discussion on notera que l’attitude générale de la critique philologique n’envisage jamais la possibilité que le poème ait construit les problèmes qu’elle décèle comme des éléments de son discours.
7La visite d’Hector au palais de Pâris est, des trois principales scènes de l’épisode, celle qui a suscité le plus de discussions. Les difficultés sont de deux types. Les unes portent sur le contenu même de la scène, les autres sur ses relations avec le reste de l’épisode ou d’autres passages du poème, en particulier avec le chant Γ. On fera ici le choix d’interpréter la scène dans sa cohérence interne pour dégager des réponses aux questions qui portent sur son insertion dans l’ensemble de l’intrigue.
8Pendant que les Troyennes se rendaient au temple d’Athéna et s’acquittaient du rite prescrit par le devin, Hector est parvenu8 au palais de Pâris (Z 313). L’existence même de ce palais, et sa description, ont étonné, et servi parfois d’argument pour mettre en question la cohérence de l’épisode troyen sous la forme où nous le lisons. Le palais de Priam en effet offre l’image d’une plénitude close sur elle-même, d’une complétude sociale et architecturale où les fils et gendres du roi ont leur chambre où ils couchent avec leurs épouses légitimes. Les pierres y sont polies et les installations réglées. Rien ne permet d’abord de supposer qu’un, et sans doute deux, des fils ont des demeures extérieures au palais royal. D’où l’hypothèse avancée parfois que nous aurions ici la trace d’un remaniement de l’état ancien de l’épisode. Wilamowitz, qui défend avec pertinence la composition de l’épisode tel qu’il nous est parvenu, écarte peut-être trop vite, néanmoins, et avec trop d’ironie, les critiques de ses devanciers9. La discordance existe. Les philologues, qui l’ont perçue, n’ont eu que le tort d’y voir une maladresse du récit que nous lisons, et donc un accident dans la genèse ou la transmission du texte. Le narrateur accuse l’écart et souligne ainsi délibérément le problème que pose l’existence de cette demeure séparée que Pâris s’est lui-même construite avec l’aide des meilleurs charpentiers de Troie10.
9La mention des artisans a conduit dans la période récente une partie des interprètes à estimer que le poème tirait Pâris du côté de la marginalité de l’artiste11, mais il n’est pas certain que les indications du texte pointent essentiellement vers une célébration des puissances de l’art, avec les implications autoréférentielles au travail poétique que peut comporter l’évocation du travail des charpentiers. On peut entendre très différemment les informations données dans les vers Z 313-317. Elles portent sur trois points : les acteurs de la construction, les éléments constitutifs de l’édifice, la situation du palais. L’ordre dans lequel sont énumérées les parties de la maison (Z 316) est significatif. Les ouvriers l’ont bâtie pour le prince en trois cercles concentriques, la chambre d’abord, le thalamos, dont la fonction sociale et sexuelle a été clairement définie dans la description du palais de Priam, le lieu même où s’est décidée la rupture du pacte conclu avec les Achéens12, puis la maison, δῶμα, puis la cour, αὐλή. La séparation de cette demeure et l’initiative qui est à l’origine de sa construction – le fait que Pâris l’a lui-même édifiée, ἔτευξε – sont contemporaines de l’acte par lequel le même Pâris a déterminé le destin de Troie en devenant son fléau, πῆμα, selon le terme qu’Hector lui applique dans sa réponse à Hécube13, c’est-à-dire le rapt d’Hélène. Elle manifeste le désordre que ce crime a introduit dans la ville. Mais si Pâris est le fléau de la ville, et peut être l’objet du ressentiment, voire de la haine des Troyens, il trouve au sein même de la communauté et chez les siens, par un paradoxe que le poème relève à plusieurs reprises, des alliés assez puissants pour que la ville ne se désolidarise pas de lui. Son palais, dans la beauté si ambiguë de sa construction, manifeste cette complicité qui, sous le signe d’Aphrodite, voue Troie à la destruction. Sa proximité avec les palais de Priam et d’Hector au sommet de la citadelle, résidence royale, signale que la transgression, dans sa différence, est inscrite au cœur du pouvoir dans la ville vouée à la destruction. En dépit de l’ambiguïté syntaxique du vers Z 317, soulignée par Wilamowitz, il faut sans doute admettre que la demeure d’Hector est distincte elle aussi des deux autres, les palais des fils entretenant, à ce moment du poème, une relation polaire14.
10On a relevé, dans les vers suivants15, les traits qui évoquent les scènes typiques d’accueil d’un visiteur dans l’épopée homérique. Avec raison. Mais la manière dont est décrite l’arrivée du guerrier n’offre pas seulement une variante du schéma canonique, elle l’inverse pour ainsi dire, en le combinant peut-être intentionnellement avec un autre motif typique, utilisé lui aussi de manière récurrente, mais dans les scènes qui se jouent sur le champ de bataille – celui du guerrier qui se met en quête d’un autre guerrier pour se concerter avec lui ou engager une action commune. Hector pénètre dans le palais sans que personne l’accueille à la porte et il se rend directement à la chambre de Pâris. Aucun des rites habituels de l’hospitalité n’est respecté. La lance, qui devait sans doute sembler à l’auditoire aussi improbable qu’incongrue dans ce contexte, est intéressante à cet égard aussi. Il est d’usage, quand un visiteur se présente armé à la porte d’un manoir ou d’un palais, d’aller l’accueillir sur le seuil, de prendre sa lance, de le faire entrer, de le faire asseoir, de le servir – tout cela appartient aux gestes qui expriment ou créent le type de relation que l’on peut décrire par le verbe φιλεῖν. Dans la demeure de Pâris, rien de tel ne se passe. Les dimensions de cette pique hors du commun sont à la mesure, sans doute, du guerrier exceptionnel qu’est Hector16, qu’elles opposent aussi à son frère par le type d’arme offensive que l’un et l’autre manient. Mais l’arrivée au cœur de la maison, au seuil du thalamos des amants, du combattant en armes, tenant au poing une lance énorme dont la pointe resplendit d’un éclat menaçant, souligne le dérèglement caractéristique de ce palais – brouillant la frontière entre lieux de la guerre et de la paix, et révélant la corruption des pratiques sociales, tant dans le manquement aux codes de l’hospitalité que dans la violence latente de la relation entre les deux frères, à la limite de l’hostilité ouverte.
11Le récit décrit alors, conformément au schéma usuel dans ce type de scène, la situation dans laquelle Hector trouve celui qu’il est venu chercher. Celui-ci est occupé à préparer ses armes superbes, cuirasse et bouclier, et à palper son arc recourbé17. Désigné à l’accusatif par un pronom et non par son nom, il n’apparaît dans la phrase que comme l’objet de l’action de son frère. Il n’en va pas de même du personnage dont il est question dans les deux vers suivants : « Hélène l’Argienne était assise au milieu de captives et dirigeait les travaux merveilleux de ses servantes18 ». On sait que dans ce type de scène cette construction de l’énoncé n’est pas exceptionnelle19. Mais elle a pour effet de mettre en valeur, comme un élément essentiel pour la compréhension du sens de l’épisode, la présence et l’activité du deuxième personnage, Hélène dans notre passage ou Patrocle dans le récit de l’ambassade. La mention de la princesse n’a pas seulement pour fonction de préparer son intervention dans la deuxième partie de la scène. Hector venait chercher Pâris. Il trouve Hélène. La formule utilisée pour la nommer est choisie à dessein (Ἀργείη δ’ Ἑλένη)20. Elle n’est, ailleurs, employée que dans des discours. Placée au début de l’hexamètre dont elle occupe le premier hémistiche, dans cette seule occurrence où elle figure dans le récit du narrateur, elle signale de son épithète le scandale, ou la catastrophe, que constitue pour Hector la présence dans la chambre de son frère de l’épouse légitime de Ménélas, en dépit de la paix jurée et des serments prêtés avant le duel formel du chant Γ. Le héros ignore en effet – à la différence de l’auditoire – ce qui s’est passé sur le rempart de Troie et dans la chambre de Pâris après le sauvetage du prince troyen par Aphrodite, la répétition du crime qui est à l’origine de la guerre21. Il sait seulement, comme le reste des Troyens, que Pâris a disparu au cours du duel22. Mais les propos qu’il tient à sa mère montrent qu’il n’imagine pas que son frère ait trouvé refuge ailleurs que dans son palais au moment où les Troyens n’avaient qu’un désir, le livrer à Ménélas pour se conformer aux clauses du traité et sauver la paix et leur ville. Sans vouloir entrer plus avant dans la discussion de ce point, on observera au passage que le retrait d’Hector dans les premiers moments de la bataille, jusqu’à ce que le fils de Zeus, le Lycien Sarpédon, vienne le réprimander23, ne s’explique bien que si l’on admet que le Troyen, qui a joué un rôle déterminant dans la conclusion de la paix avec les Achéens, ne comprend pas pourquoi la guerre a repris et qu’il s’en inquiète. C’est, on le sait, une aporie qui a souvent arrêté les commentateurs24. Or, la réponse à ses interrogations, Hector l’a maintenant sous les yeux. Et cela d’autant plus nettement que la conduite d’Hélène répond pleinement à ce que l’on attend d’une épouse et d’une maîtresse de maison25.
12Le déroulement de la scène soulève un certain nombre de questions qui ne se réduisent pas à celles qui ont retenu la critique des Alexandrins ou des philologues des deux derniers siècles. On pourrait peut-être même dire, suivant le précepte de Schleiermacher, que les obstacles connus sur lesquels bute la compréhension ne font autant difficulté que parce que d’autres sources de l’incompréhension n’ont pas été identifiées. Ce qui précède peut déjà servir d’illustration à ce précepte.
13L’ensemble se divise en deux parties clairement délimitées par l’indication, au vers Z 342, qu’Hector ne répond pas à son frère. Chaque partie contient un dialogue en deux répliques. Ni le sens de chacun des discours ni l’articulation des deux dialogues ne sont immédiatement clairs.
14À la vue du tableau que lui offre la chambre, ἰδών (Z 325), Hector, le premier, interpelle son frère sans, ou avant, que celui-là ait fait un geste pour l’accueillir et l’inviter à entrer, contrairement, nous l’avons rappelé, aux conventions de l’étiquette26. La situation de parole est conflictuelle. L’acte de langage d’Hector est défini par le narrateur comme un blâme accompagné d’invectives : νείκεσσεν… αἰσχροῖς ἐπέεσσι27. Le même vers est utilisé une première fois dans un épisode du chant Γ qu’il faut mettre en relation avec notre scène : lorsque Ménélas s’avance au premier rang des Achéens pour l’affronter, Pâris, pris de peur, recule. Hector, le voyant, ἰδών, « le blâme en termes outrageants28 ». C’est à cette mercuriale que Pâris répond en offrant qu’un combat singulier tranche sa querelle avec Ménélas cependant que les deux armées rétabliront entre elles la paix. Il n’est pas nécessaire de revenir sur la suite, bien connue, des événements – sinon pour suggérer que la scène qui se déroule au palais de Pâris, dans le chant Z, revient, pour en marquer la conclusion ironique, sur la séquence d’espérances illusoires et de déceptions ouverte par l’échange de répliques entre les deux frères au matin du premier combat. Or, dans le chant Γ, le vers 38 introduit une apostrophe dont les termes sont violemment et explicitement insultants. Ce qui n’est pas le cas dans la scène du chant Z. Δαιμόνι(ε) ou δαιμονίη ne sont pas des injures. Andromaque et Hector en font l’un et l’autre usage pour s’interpeller dans des discours où la remontrance n’équivaut ni à un blâme ni à une invective. Le vers Z 325 annonce plus le ton et le point de la réprimande que les mots mêmes dans lesquels elle s’exprime, mais il prolonge l’écho de la scène du chant Γ où il était déjà employé. Au centre du reproche29, il y a l’affirmation que la guerre qui flambe autour de la ville n’a pas d’autre cause que Pâris, comme le prouve à l’évidence la présence d’Hélène d’Argos dans sa chambre, en dépit des serments. Sa conduite équivaut à une désertion (Z 330, μεθιέντα… στυγεροῦ πολέμοιο, « s’éloignant de la rude bataille ») et fait contraste avec celle des hommes qui se font tuer pour lui autour de la ville (Z 327 sqq.). L’admonestation s’achève sur un appel (Z 331) qui correspond thématiquement à la réprobation de la première phrase. Or c’est le contenu de cette réprobation qui a suscité la perplexité. On s’est demandé d’où venait cette « colère » que rien dans ce qui précède n’avait laissée prévoir. Trois explications ont été proposées. On a suggéré qu’il s’agissait de la rancœur, plusieurs fois attestée dans le récit du narrateur aussi bien que dans les discours des personnages, que les Troyens nourrissent à l’égard de l’homme qui est à l’origine de leur malheur ; mais ni l’emploi du démonstratif (χόλον τόνδ’, Z 326) ni les autres occurrences des formules du type ἔνθεο θυμῷ ne s’accordent avec cette interprétation. On a aussi supposé que si cette colère était bien, comme le texte l’impose, une colère de Pâris, elle pouvait s’expliquer comme un sentiment prêté hypothétiquement par Hector à son frère comme une réponse à l’hostilité générale des Troyens à son égard ; mais il faut reconnaître que cette proposition ne trouve ni dans le texte de la tirade ni dans le contexte narratif grand-chose qui la soutienne. On a supposé enfin, parce que la « colère » est une valeur du monde héroïque et que le thème du retrait de la bataille d’un guerrier offensé appartient au répertoire de la tradition épique (Achille, Méléagre, Énée, etc.), qu’Hector employait le mot, par un déplacement ironique ou courtois, là où l’on devait attendre, et sous-entendre, une accusation infamante ; mais cette dernière hypothèse, pour attrayante qu’elle soit, ne s’accorde bien ni avec la violence de l’agression verbale annoncée par le vers Z 325, ni avec la gravité du propos d’Hector30.
15En partant de la situation de parole analysée plus haut, il est possible d’éclairer la difficulté. Hector est surpris et déconcerté par le spectacle qui s’offre à lui quand il arrive à la porte de la chambre. Mais il est aussi éclairé sur la vraie cause de ce qui se passe au même moment dans la plaine. Nous avons noté d’autre part qu’à l’approche d’Hector, ni Pâris ni aucun membre de sa maison ne s’étaient levés pour l’accueillir. C’est du seuil, que personne ne l’a encore invité à franchir31, qu’Hector s’adresse à son frère. Le vers Z 331, sur lequel se conclut la remontrance, commence par un impératif : ἄνα. La subordonnée qui suit montre assurément que le verbe a le sens qu’il a ailleurs dans l’Iliade lorsqu’il s’applique au retour d’Achille sur le champ de bataille. Mais il peut aussi avoir une signification plus immédiate, celle qu’il a par exemple dans la scène déjà citée de l’Ambassade (I 195). Hector interprète à juste titre le refus de son frère de se lever pour l’accueillir comme un acte d’hostilité que peut seule expliquer à ses yeux la colère. Une colère dirigée sans doute contre les Troyens, mais d’abord et surtout contre l’homme dont les reproches insultants, échos du ressentiment général, l’ont poussé à offrir d’affronter Ménélas en combat singulier et de remettre en jeu la possession d’Hélène. Cette colère supposée, qui se manifesterait ici même dans la grossièreté, ou l’hostilité, de l’accueil réservé à Hector, peut être invoquée pour expliquer un éloignement de la bataille dont le chef troyen a la vraie raison devant lui. Elle n’est peut-être elle-même que la contrepartie de celle, très réelle, qu’Hector éprouve lui-même en cet instant. Mais elle matérialise en quelque sorte le désarroi du principal protecteur de Troie devant le spectacle qu’il a sous les yeux, avec ses conséquences pour l’avenir de la ville.
16Entraîné par le modèle de la scène du chant Γ, on prend trop vite la réponse de Pâris pour de la soumission. Le premier vers32 reprend ironiquement, comme en écho, les mots qui introduisaient sa réponse aux insultes d’Hector dans le troisième chant. Les choses, depuis, ont suivi leur cours et la situation est revenue à son point de départ en dépit des efforts des hommes pour la changer. West, dans son édition, frappe d’athétèse le vers suivant, selon une suggestion d’I. Bekker33. C’est une proposition malheureuse. Il y a de l’insolence dans la réplique du transgresseur : « Tu m’as blâmé comme il convient, eh bien, je vais te dire ; toi, sois bien attentif et écoute-moi ! ». Et de reprendre les paroles d’Hector comme si elles étaient réellement ce qui est en cause, en les renforçant même par l’adjonction de νεμέσσι à χόλῳ, et en en corrigeant avec mesure la signification par une explication complémentaire : « Ce n’était pas tant colère contre les Troyens que désir de m’abandonner à mon chagrin34 ». Des raisons de cette douleur il ne dit rien, bien sûr, pas plus que du motif éventuel de cette colère qu’Hector lui a prêtée. On a cherché à en rendre compte de diverses manières, et discuté des événements qui avaient pu causer l’une ou l’autre. Latacz, plus récemment, y a relevé un trait caractéristique de ce qu’il décrit comme la marginalité de Pâris35. Mais est-ce vraiment cela que celui-ci veut faire entendre à son frère ? Je ne le pense pas. Pâris joue avec des mots, et des motifs dont il sait qu’ils sont vides, retournant contre Hector la stratégie rhétorique dont celui-ci s’est servi, en présence d’Hélène, pour l’admonester. L’essentiel, en effet, est ailleurs, et vient aussitôt après (Z 337 sqq.). Moins dans l’affirmation qu’il se prépare déjà à retourner au combat que dans celle que c’est sa femme (ἄλοχος) qui l’a persuadé d’agir ainsi « par ses douces paroles ». Deux affirmations à peine déguisées donc : « mon changement d’attitude n’est pas dû à l’intervention d’Hector, ni à ses paroles de blâme, mais à la douce persuasion d’Hélène », et surtout « Hélène est ma femme ». Tel est le message. La guerre est le prix à payer mais l’enjeu vaut la peine. L’emphase de cet « il me semble, à moi aussi, que cela sera mieux36 », suivi de la maxime à laquelle il s’accroche37, accuse l’impertinence frivole, jouée, de la réponse. Dans la fausse complaisance le rappel des caprices de la victoire ouvre le champ de l’irresponsabilité affichée – aussi insultante à sa manière que l’âpreté du blâme d’Hector. Le même argument, mais appliqué aux circonstances concrètes de son duel avec Ménélas, lui avait servi, dans l’avant-dernière scène du troisième chant, à balayer les sarcasmes d’Hélène dans l’impatience de son désir. Il semble ici, dans sa généralité inconsistante, tourner en dérision le sérieux de la peinture qu’Hector lui a brossée de la situation dans laquelle ses actes ont précipité sa ville.
17Pour couronner le tout, la perle finale : « Attends-moi, que je vête mes armes ! Ou pars, et je te suivrai ! Je suis sûr que je te rattraperai » (Z 340-341). Pas un geste pour se lever et faire entrer Hector, qui peut bien rester sur le seuil s’il le veut, ou partir. Il paraît difficile de prendre cette invitation lancée dans une sorte d’après-coup pour un geste de politesse, comme le propose, à la suite de Hohendahl-Zoetelief, le commentaire de Bâle38. La désinvolture est entière, bien éloignée de l’attitude soumise ou contrite que l’on croit lire dans ces paroles.
18À cela, Hector ne répond rien. Ce silence est un refus dont les raisons ne sont pas explicitées par le narrateur. On peut en imaginer quelques-unes par ce qui a été dit plus haut. Hélène, en tout cas, a son idée sur la question. La manière dont elle s’adresse à lui, selon le commentaire du narrateur39, suggère qu’elle a perçu quelque chose des sentiments qui agitent Hector et de leurs causes : la découverte de sa présence dans la chambre de Pâris et de ce que cela implique, l’insolente frivolité de la réponse de son mari.
19La réplique d’Hélène continue de partager les interprètes entre le camp de ceux qui prennent ce qu’elle dit pour argent comptant et leurs opposants qui considèrent qu’elle est fausse ou calculatrice. On se contentera ici d’en esquisser l’interprétation. Elle s’articule en deux parties de longueurs inégales, dont l’attaque est signalée, dans l’une comme dans l’autre, par l’apostrophe, au vocatif, d’Hector, désigné par la parenté qui les relie : δᾶερ, « beau-frère40 ». La première est composée de deux regrets, deux vœux, l’un à l’irréel du passé, l’autre à l’irréel du présent, dont le premier, introduit par une série d’injures dont Hélène s’accable, est tourné contre elle-même41, et le second contre Pâris42. Regret de ne pas avoir été anéantie dès sa naissance avant que « ces choses se fussent produites », d’un côté, et regret de ne pas être la femme d’un homme meilleur, de l’autre. Les deux ne sont pas exactement symétriques. Le premier touche à son existence même, le deuxième au caractère et à la conduite de son mari. L’un et l’autre vœux entrent en contradiction avec la réalité, différemment. Pour ce qui la concerne, si elle a vécu et si « ces faits » se sont produits, c’est que les dieux en ont décidé ainsi43. Quant à Pâris, s’il est incapable de tenir compte de la censure et des injures des hommes, c’est qu’il est et restera privé de raison44. Hélène travaille ainsi à apaiser deux des griefs susceptibles d’expliquer le silence d’Hector : celui qui a trait à sa présence à elle dans la chambre de Pâris en dépit des serments, et celui qu’ont fait naître la réponse impertinente et la conduite irresponsable de son mari.
20La deuxième partie commence par l’invitation adressée à Hector à entrer dans la chambre et à s’asseoir sur un siège qu’Hélène lui présente, avec la reconnaissance de la peine qu’il endure de leur fait. Un même vers45 réunit Hélène et Pâris dans l’évocation de leur responsabilité, tout en reprenant les chefs d’accusation différenciés de la première partie de la rhèsis, « nature » pour l’une, εἵνεκ’ ἐμεῖο κυνὸς, conduite, ἕνεκ’ ἄτης, pour l’autre. Mais c’est pour attribuer aussitôt à Zeus la responsabilité ultime du lot de mal qui est le leur et faire proleptiquement de cette destinée le thème des chants qui en commémoreront la honte et les souffrances. On ne reviendra brièvement ici que sur trois points.
21Le terme d’abord dont Hélène se sert pour s’adresser à Hector : δᾶερ (Z 355). Il confirme pleinement qu’Hélène est, et se reconnaît elle-même comme, l’épouse de Pâris. Mais il a aussi pour effet d’inclure Hector dans le réseau de solidarités et de complicités que la parenté, et la cité, de Pâris vont devoir assumer. La flèche de Pandare a, par l’intervention des dieux, inscrit dans l’espace ouvert de la guerre le crime que l’intervention d’Aphrodite produisait au même moment dans le secret de la chambre de Pâris. Hector, en venant chercher son frère et en le ramenant avec lui sur le champ de bataille, prend à sa charge les conséquences de la double transgression des lois divines. Les paroles conciliantes qu’il adresse à son frère avant de franchir avec lui les Portes Scées vont dans ce sens.
22Le démonstratif τάδε, dans les vers Z 348 et Z 349, ne renvoie pas de manière vague à l’ensemble du drame de la guerre de Troie, comme on le pense généralement, mais il en désigne sans doute la manifestation concrète dans ce qu’Hector a sous les yeux en cet instant, avec les conséquences que cette situation doit inévitablement produire sur champ de bataille et dans le reste de la ville.
23Les chants dont il est question dans les derniers mots d’Hélène46, les plus célèbres, ont certainement pour l’auditoire quelque chose à voir avec la tradition poétique de la guerre de Troie, et celle de l’Iliade, mais dans la situation de parole des personnages ils n’impliquent pas une glorification des amants par la poésie. Ces chants sont capables de perpétuer le souvenir du malheur et de la faute du couple maudit aussi bien que celui de la gloire des héros.
24On ajoutera enfin que ce n’est sans doute pas par un pur hasard de la diction épique qu’Hélène invite Hector à s’asseoir sur un siège désigné par le même terme que celui dont le narrateur s’était servi pour la faire s’asseoir elle-même, à l’invitation d’Aphrodite, devant le lit de Pâris, dans la scène de séduction du troisième chant47.
25La réponse d’Hector, en amande48, prouve que l’intervention d’Hélène a produit au moins une partie de l’effet qu’elle visait. S’il décline l’invitation de sa belle-sœur, il reconnaît qu’elle a usé à son égard de procédés conformes à la φιλία49, et il l’invite à presser Pâris de le rejoindre avant qu’il ait quitté la ville, assumant les conséquences d’une solidarité familiale rétablie paradoxalement par la femme qui est à l’origine du mal50. Mais il annonce surtout qu’avant de regagner la plaine il veut se rendre chez lui « pour y voir ses serviteurs, sa femme et son jeune fils51 ». La raison qu’il donne pour agir ainsi est d’autant plus intéressante qu’elle contredit, dans une certaine mesure, l’urgence de son retour au combat – une inconséquence voulue qu’atténue à peine le temps qu’il faudra à Pâris pour achever de se préparer : il sait désormais qu’il n’est pas certain de revenir de la bataille. Cette nouvelle étape dans sa visite n’était pas annoncée et rien, jusque-là, ne l’avait préparée – sinon peut-être la mention du palais d’Hector dans l’introduction de la scène que nous venons de lire52. Il n’y a donc pas lieu de penser que le Troyen avait ce dessein depuis son départ du champ de bataille ou son arrivée dans la ville. Le récit en a fait surgir la nécessité dans son propre développement. Le passage par le palais de Pâris et la découverte d’Hélène dans le thalamos de son frère ont révélé à Hector que le destin de malheur que Troyens et Achéens avaient tenté de conjurer en dépit de l’arrêt des dieux était désormais inéluctable. Le frère de Pâris et le beau-frère d’Hélène peut alors dire à Andromaque – comme Agamemnon à Ménélas après que celui-ci a été traîtreusement blessé par Pandare : « Je le sais bien moi-même, dans mon âme et dans mon cœur, que viendra un jour où périront la sainte Ilion, et Priam, et le peuple de Priam à la bonne pique ». L’absence intempestive d’Andromaque de sa demeure53 – formant un contraste paradoxal avec la conduite d’Hélène dans le sien – présente à Hector une première manifestation des conséquences que la présence de la princesse argienne dans la chambre de Pâris produit sur la ville.
26Telle est la construction. Entre l’image de l’ancien monde stable, heureux, qu’offre le palais de Priam et le lieu déréglé d’un malheur visible qu’est désormais le palais d’Hector, retentissant des larmes d’Andromaque, se dresse le palais de Pâris avec, en son centre, dans le thalamos, Hélène d’Argos.
Notes de bas de page
1 Les grammairiens anciens, au témoignage d’Eustathe de Thessalonique [NDE : In Il. Z = 2.231.1-3 Van der Valk], donnaient pour titre au chant le thème de l’avant-dernière scène de l’épisode (« Entretien d’Hector et Andromaque »), mais Hérodote, dans les chapitres du IIe livre de l’Enquête qu’il consacre à Hélène (112-120), cite quatre vers de l’épisode (Z 289-292) qu’il situe dans « l’Aristie de Diomède » (Hérodote 2.116.9 sqq.).
2 Z 1-72.
3 Z 73-101.
4 Z 119-236. L’une des fonctions narratives de ce morceau brillant et énigmatique est, en séparant le départ improbable d’Hector du lieu du combat de l’arrivée du héros aux portes de la ville, de mettre en relief l’épisode troyen.
5 Ce personnage est, parmi les dirigeants de Troie, le défenseur du droit et de la paix, partisan de la restitution d’Hélène et de ses biens à Ménélas.
6 Le récit souligne fortement ce que la situation peut avoir de désespéré pour les Troyens quand Hélénos intervient : la série d’androktasies qui ouvre le chant, après le retour des dieux sur l’Olympe, le bref épisode du meurtre d’Adraste par les Atrides et l’exhortation de Nestor (Z 66-72) marquent le moment où les Achéens semblent au plus près de réaliser les promesses du Songe envoyé par Zeus à Agamemnon à la fin de la nuit (voir l’usage de l’expression formulaire du probable narratif à l’irréel dans les vers II, 73-74, avec les observations de I. De Jong 2004, p. 72-75. Le caractère « typique » de l’emploi de ce tour dans l’Iliade, mis en évidence par Fenik 1968, p. 175-177, ne signifie pas, au contraire, que sa charge de sens, dans le contexte de l’épisode, soit moindre).
7 On se reportera pour les opinions des Analystes allemands du xixe siècle à Ameis et Hentze 1877-1886 [Anhang] (II), p. 121-123 et p. 126-129 ; voir aussi, pour le xxe, U. von Wilamowitz-Mœllendorf 1916, p. 307-310 et Von der Mühll 1952, p. 118 sqq., p. 121-122, p. 126-128. Pour ce qui concerne la difficulté déjà pointée par Porphyre que crée l’éloignement d’Hector du champ de bataille à un moment aussi critique, le jugement de Leaf 1900 (I), p. 256, est caractéristique de ce qu’on pourrait décrire comme une approche indulgente (« Les critiques anciens jugeaient mal venu l’emploi, pour cette mission, du principal guerrier de Troie au moment décisif de la bataille ; mais la suite du récit offre, bien entendu, une ample justification pour cette insignifiante violation de la vraisemblance »), reprise sous une forme plus ambiguë par G. S. Kirk, dans l’introduction à son commentaire du chant (Kirk 1990 [II], p. 155 : « La maladresse de [cette recommandation] en termes stratégiques est déguisée par une longue digression, etc. »). Pour une réfutation argumentée de la critique ancienne, voir Latacz, Bierl et Stoevesandt 2008 (IV.2), p. 33.
8 Il n’y a pas de raison de ne pas garder sa valeur d’aspect au plus-que-parfait βεβήκει (Z 313). Le récit de la procession des Troyennes au temple d’Athéna dispense le rhapsode de s’attarder sur le trajet, très bref de toute façon, effectué par Hector entre le palais de Priam et celui de Pâris (voir Z 317 et Z 370). Les conventions qui régissent la représentation du temps dans l’épopée (la loi de Zielinski [NDE : voir Zielinski 1899-1901]) importent moins ici que les relations sémantiques entre les deux scènes.
9 Wilamowitz 1916 p. 306 : « Le poète devait-il donc tout de suite dire, dès le premier passage : “C’est là que dormaient les fils de Priam, à l’exception de Pâris (et d’Hector)” ? ».
10 Deux scènes du chant Γ (Γ 121-143 et Γ 421-448) se jouent dans la maison de Pâris, mais elles ne séparent pas explicitement celle-là du palais de Priam.
11 Voir la note de Stoevesandt dans le commentaire de Bâle (Latacz, Bierl et Stoevesandt 2008 [IV.2], p. 107, ad 313-317 : « Dans la présente situation de crise – qu’il a lui-même attirée sur sa patrie – Pâris tend en tout cas, avec sa “nature d’artiste”, à devenir un marginal ») avec les références aux travaux de Marg, Latacz et Rougier-Leblanc en particulier.
12 Γ 421-448.
13 Z 282. Voir aussi, dans une expression syntaxiquement plus complexe, Γ 50, en relation explicite avec les malheurs causés à Troie par l’enlèvement d’Hélène.
14 Z 316-317 : οἵ οἱ ἐποίησαν θάλαμον καὶ δῶμα καὶ αὐλὴν / ἐγγύθι τε Πριάμοιο καὶ Ἕκτορος ἐν πόλει ἄκρῃ. Voir Wilamowitz 1916, loc. cit.
15 Z 318-324.
16 Les vers Z 318b-320 se retrouvent dans l’introduction de la harangue d’Hector à son armée au soir de la première défaite des Achéens, Θ 493b-495.
17 Z 321-322 : τὸν δ’ εὗρ’ ἐν θαλάμῳ περικαλλέα τεύχε’ ἕποντα / ἀσπίδα καὶ θώρηκα, καὶ ἀγκύλα τόξ’ ἁφόωντα.
18 Z 323-324 : Ἀργείη δ’ Ἑλένη μετ’ ἄρα δμῳῇσι γυναιξὶν / ἧστο καὶ ἀμφιπόλοισι περικλυτὰ ἔργα κέλευε.
19 Voir par exemple Patrocle à l’arrivée des envoyés d’Agamemnon chez Achille dans l’Ambassade (I 190-191).
20 Z 323. Les formules tirent leur sens des thèmes auxquels elles sont associées. Il est significatif que celle qui désigne Hélène dans notre passage soit employée régulièrement dans des contextes qui soulignent son statut d’épouse de Ménélas, et la légitimité de la cause achéenne (cf. B 161 et B 177 ; Γ 458 ; Δ 19 et Δ 174 ; H 350 [dans la bouche d’Anténor, cf. H 392] ; I 140 et I 282).
21 Γ 383-448.
22 Γ 451-454.
23 Ε 471-493.
24 Voir supra, chapitre 5.
25 Voir l’injonction d’Hector à Andromaque, Z 490-492, et infra, chapitre 14.
26 Il doit être clair qu’il n’est ici question que des conventions de la représentation poétique, stylisée, des interactions sociales.
27 Z 326.
28 Γ 38.
29 On peut admettre que la tirade d’Hector est construite en amande. La phrase Z 328b-329a en constitue le noyau : « c’est à cause de toi que le cri de la bataille flambe autour de cette ville ». De part et d’autre, les deux moitiés de l’anneau intermédiaire, se complétant dans leur opposition : le sacrifice des armées de Troie d’un côté (Z 327-328a), une désertion que Pâris serait le premier à combattre (et à laquelle sa conduite équivaut) de l’autre (Z 329b-330). Aux bords extérieurs, la critique de la « colère », χόλος, dans laquelle Pâris se serait enfermé (Z 326) et l’invitation à « se lever » pour que Troie ne soit pas la proie des flammes (Z 331).
30 Je laisse de côté, sans les discuter, les théories qui ont conclu de la difficulté que cette colère était une sorte de fossile témoignant d’un état plus ancien du poème auquel appartenait la visite d’Hector à Troie.
31 D’où, plus loin, l’invitation d’Hélène, Z 354.
32 Z 333.
33 NDE : West 1998 (I), p. 195.
34 Z 335.
35 NDE : Latacz, Bierl et Stoevesandt 2008 (IV.2), p. 112-113, ad Z 335-336.
36 Z 338-339a.
37 Z 339b.
38 Latacz, Bierl et Stoevesandt 2008 (IV.2), p. 114, ad Z 341.
39 Z 343.
40 Z 344 et Z 355.
41 Z 344-348.
42 Z 350-351.
43 Z 349.
44 Z 352 sqq.
45 Z 356.
46 Z 357-358.
47 Γ 424-426.
48 Au refus de s’asseoir, justifié par le besoin qu’ont ses compagnons d’arme de sa présence parmi eux (Z 360-362) répond, thématiquement, l’annonce du détour par son palais (Z 365-368). Au noyau de la composition, l’exhortation à précipiter le départ de Pâris (Z 363-364).
49 Z 360 : μή με κάθιζ’ Ἑλένη φιλέουσά περ « ne me fais pas asseoir, Hélène, bien que tu agisses en φίλος, “amie” ».
50 Z 363-364.
51 Z 365-366.
52 Z 317. Voir ci-dessus, n. 14 (p. 164).
53 Z 371-391.
Notes de fin
* Article paru sous le titre « Au palais de Pâris », Christoph König et Heinz Wismann (éds), La lecture insistante : Autour de Jean Bollack, Paris : Albin Michel (Idées), 2011 (53-70).
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