Chapitre 5. Les publics
p. 265-326
Texte intégral
1La notion de public de meeting renvoie à une expérience qui, si elle semble s’imposer essentiellement par sa dimension collective, n’annihile cependant pas une dimension individuelle. Participer à ce type de rassemblement et se laisser aller aux expressions de ferveur n’impliquent pas une perte de soi, une dissolution de l’ego, une mécanisation des réflexes ou un anéantissement de la conscience. Qu’il s’agisse du processus de politisation ayant amené le participant à se rendre au meeting, des émotions qu’il ressent ou du sens qu’il attribue à l’événement, il conserve une capacité à s’approprier l’expérience collective et à composer lui-même une identité de « communiant » façonnée à partir de sa conscience subjective. De ce point de vue, le public de meeting se présente à peu près comme l’image renversée du public de télévision : se définissant d’abord à travers l’expérience individuelle, le téléspectateur peut au contraire, par un processus mental et l’expérience de l’intersubjectivité, convoquer cette communauté de public qu’il imagine en train de faire la même expérience téléspectatorielle que lui au même moment. Dans les deux cas de publics, on aboutit au même résultat qui définit le cérémoniel de l’expérience : « voir, c’est “voir avec”1 ». Dans cette perspective d’analyse dialectique des publics, il s’agit ici de restituer aussi bien les aspects collectifs qu’individuels de la participation aux meetings.
1. Faire nombre, faire masse, faire corps
2Façonnant des émotions particulières autour du candidat (charisme personnel, étoffe présidentielle), une autre fonction essentielle du meeting consiste, on l’a dit, à mettre en scène la mobilisation et donner le spectacle d’une démonstration de force se déclinant à travers deux registres discursifs complémentaires repérables dans les récits médiatiques : l’expression quantitative d’un « faire nombre » et celle, qualitative, d’un « faire masse ».
Faire nombre : les expressions quantitatives de la mobilisation
3L’affluence au meeting est un critère majeur de la réussite de l’événement. De ce point de vue, l’exercice de dénombrement devient un véritable enjeu de communication dévolu en particulier aux entourages des candidats lors des discours d’ouverture à la tribune ou les apartés plus discrets avec les journalistes, auxquels ils tentent de « vendre » leur chiffre. Reprises sans réserve ou relayées de manière plus critique par les reporters, les expressions quantitatives de la mobilisation constituent l’un des éléments les plus codifiés des récits journalistiques de suivi de la campagne de terrain. Jauge de l’événement soumise à l’évaluation de la presse, ce « faire nombre » vient valider ou non la stratégie de l’équipe de campagne et, le cas échéant, conforter les caractéristiques personnelles du candidat dont le charisme se mesure aussi au regard de sa capacité à faire venir du monde dans ses meetings.
4L’expression du « faire nombre » suppose donc le rapport à une source capable de fournir le chiffre de mobilisation2 et, dans la pratique, un contact régulier avec les appareils politiques. Mais les journalistes, soucieux de ne pas être tributaires des communicants, ne manquent pas de préciser à la fois le chiffre et sa source afin de donner au public, par souci de transparence, non seulement l’information mais également sa valeur. Ainsi, dans les récits, les formules de type « selon les organisateurs » jouxtent souvent le faire nombre, en particulier pour les meetings d’envergure où la jauge de l’affluence est difficile à mesurer. Le cas des meetings de plein air est particulièrement compliqué. Après le meeting du candidat de la France insoumise le 18 mars à Paris ou le 9 avril à Marseille, le Parisien joue un rôle de correcteur :
Selon les organisateurs, ils étaient 130 000 à s’être déplacés hier pour apporter leur soutien à Mélenchon. En réalité, le nombre des manifestants était sans doute plus proche des 80 000 à 85 000 personnes3.
Des dizaines de milliers de personnes, 70 000 selon les optimistes proches du candidat, qui se pressaient en début d’après-midi jusque sur la Canebière4.
5En 2017, les meetings holographiques, où la démultiplication des reporters sur les sites concernés n’est pas toujours possible ou jugé utile par les rédactions, ont également contribué à rendre les reporters plus dépendants de la parole des entourages politiques. Ainsi le 5 février, c’est un « pari réussi pour Jean-Luc Mélenchon, qui a vu, dimanche 5 février, ses partisans affluer pour remplir deux salles bondées. Selon les organisateurs, 12 000 personnes étaient présentes près de Lyon […] et 6 000 aux Docks de Paris […], où son hologramme le représentait5. » Ou encore le 18 avril, « ils étaient plus de 6 500 venus écouter le leadeur de la France insoumise. Mais ils étaient en fait – grâce à un dispositif holographique rendant le candidat virtuellement présent à Nantes, Nancy, Montpellier, Grenoble, Clermont-Ferrand et Le Port (La Réunion) – près de 35 000 personnes selon les organisateurs6. » Ce « 6 500 » et ce « 35 000 personnes selon les organisateurs » émanent des informations délivrées par le directeur de campagne Manuel Bompard lors de la conférence de presse organisée vers 17h30, à laquelle les journalistes (et chercheurs !) accrédités ont pu assister :
Puisque vous avez souvent des questions, j’anticipe un peu, sur les jauges et que, vous le savez depuis le début de cette campagne, on a choisi de ne pas participer à des opérations d’intoxication sur les participants dans les meetings, on préfère vous donner un certain nombre d’éléments factuels en début du meeting pour que vous puissiez vérifier. Je peux vous dire que, aujourd’hui à Dijon, nous sommes dans une salle qui fait 6 500 places assises. [Il lit ses notes sur un carnet] À Nantes, c’est une salle de 6 500 places assises également, à Montpellier 4 500, à Clermont 4 500, à Nancy 2 200, à Grenoble 5 000 et au Port à La Réunion 1 500. Ce qui fait que dans les sept meetings qui auront lieu simultanément, nous avons une capacité de 30 000 places assises. Je vous laisse refaire l’addition mais, vous verrez, vous tomberez à peu près sur 30 000. On vous annoncera bien sûr un chiffre comme nous avons l’habitude de le faire sur la base de nos équipes militantes mobilisées pour la réussite de cet événement7.
6Quelques heures plus tard, l’équipe jaugeant les participants restés debout diffusera le nombre de « 35 000 » aux journalistes.
7Pour ne pas être tributaires des communicants, les journalistes de terrain font parfois l’effort de dénombrer eux-mêmes la capacité des salles en comptant les chaises. Le 4 mars, aux Docks d’Aubervilliers où François Fillon tient son meeting « avec la société civile », nous observons, mes collègues Pascale Mansier, Pierre Lefébure et moi, les journalistes échanger sur le chiffre de la mobilisation. Vers 14h50, la journaliste de l’AFP tranche avec autorité : « Environ 900, pour être gentille. Enfin, il ne s’agit pas d’être gentille… J’ai compté 834 personnes ». Deux minutes plus tard, la première oratrice de l’équipe Fillon, Muriel Réus, annonce un « 2 000 personnes » qui fait sourire sur les bancs de la presse. À Marseille le 1er avril, l’attente étant longue avant l’entrée en scène d’Emmanuel Macron, je me prête au jeu du dénombrement dans le vaste hall rectangulaire du Palais Phocéen. La tâche n’est pas difficile car les organisateurs ont opté pour un quadrillage régulier, par carrés de 350 chaises environ. J’arrive au chiffre de 5 150 chaises, qui sera la jauge basse des estimations fournies par la presse. Mais l’exercice se complique lorsque l’aménagement des salles ne suit pas un plan symétrique. À la Porte de Versailles, pour le grand rassemblement de François Fillon le 9 avril, les rangées de chaises sont courbes, décalés, de longueurs multiples et la circulation rendue difficile par la présence de nombreux militants assis dans les allées : il m’est impossible de mesurer précisément l’affluence. Une solution consiste, comme le font certains journalistes, à s’adresser aux prestataires techniques chargés de démonter la salle à la fin du meeting. Eux savent la capacité des salles et le nombre de chaises qu’ils ont livrées puis installées pour leur client. Parfois gênés de répondre à la presse, leur parole reste libre et ils acceptent généralement de donner une information qui, à leurs yeux, a une valeur plus technique que stratégique.
8Pour les équipes de campagne, une stratégie classique consiste à prendre des salles de capacité inférieure à l’affluence attendue du meeting. La tactique produit un effet garanti sur les reporters, qui relèvent et quantifient alors les trop-pleins. À Lyon, le 5 février, le journaliste du Parisien sort sa calculatrice au meeting de Jean-Luc Mélenchon : « une salle a été aménagée pour 7 000 personnes. Elle est pleine à craquer. 500 participants restent debout. À l’extérieur, plusieurs milliers de personnes qui n’ont pu rentrer suivent la retransmission de la prestation dehors », auxquelles s’ajoutent les « 6 000 personnes » venues voir l’hologramme à Aubervilliers. Et le journaliste de dresser un bilan triomphal pour les organisateurs : « Au-delà de la technique, l’essentiel était là : montrer les muscles face à ses concurrents et remporter le match de la mobilisation8 ». Idem pour le meeting londonien du candidat En marche qu’a suivi Le Figaro le 21 février : « Le meeting organisé mardi a été pris d’assaut, avec 4 500 inscriptions en moins de trois jours. Il a fallu trouver une salle plus grande9 », précise-t-il. Le flou persiste cependant dans les expressions quantitatives du Figaro à propos du candidat Fillon, ici en meeting à Orléans le 7 mars, deux jours après son va-tout du Trocadéro : « Avec une pointe de fausse modestie, le député du Loiret assurait […] ne pas savoir si la mobilisation serait au rendez-vous. “On a 2 000 réservations”, s’excusait-il presque. Avant d’avouer bien vite que l’affluence serait probablement bien supérieure10 », rapporte le quotidien qui n’en dira pas plus et, surtout, se contentera d’une parole rapportée de l’entourage du candidat.
9Forcer le chiffre est une technique contre-productive que n’ont toujours pas compris certains entourages. Au Trocadéro, le 5 mars, Bruno Retailleau, coordinateur de la campagne de François Fillon, ne craint pas le ridicule en tweetant par deux fois des chiffres irréalistes de la mobilisation de soutien à son candidat. À 16h30, d’abord : « Vous êtes aujourd'hui plus de 200 000 à soutenir @FrançoisFillon et son projet pour redresser la France ! ». Puis à 17h47 : « @FrançoisFillon n'a jamais été le candidat du microcosme. C'est le peuple qui parle auj. Réunir près de 300 000 pers. c'est historique ! ». Le caractère fantaisiste des chiffres avancés suscite de nombreuses moqueries sur les réseaux sociaux et, surtout, un exercice de fact-checking immédiat dans les rédactions. Deux heures après ces propos, les premiers articles sont publiés et s’accordent pour réévaluer le « faire nombre » du jour à 50 000 personnes (soit 4 et 6 fois moins que les versions du sénateur LR) : « Fillon au Trocadéro : “300 000 personnes”… quand Bruno Retailleau s'emballe » (Le Parisien, 5 mars), « Bruno Retailleau annonce 200 000 personnes (sur une place qui peut en accueillir environ 50 000) » (Le Lab politique d’Europe 1, 5 mars), « Manifestation au Trocadéro : les chiffres exagérés du camp Fillon » (Les décodeurs du Monde, 6 mars), etc. Quelques mois plus tard, le directeur de campagne démissionnaire de François Fillon, dont le meeting du Trocadéro aura été la dernière opération au service du candidat, n’a lui-même pas de mots assez durs pour qualifier le procédé.
Même blindée, la place du Trocadéro n’accueille pas plus de 50 000 personnes. Ce jour-là, elle était pleine, de même que plusieurs des avenues y donnant accès. Au total, le rassemblement a réuni un peu plus de 60 000 personnes. Bruno Retailleau annoncera au micro 200 000 ou 250 000. Pourquoi pas un million ?... C’est un classique de la politique. C’est même de la vieille politique. Sur le coup, ça fait plaisir, et monter l’adrénaline des orateurs comme des sympathisants venus de toute la France. Mais est-ce vraiment sérieux ? Personne ne croira aux chiffres de Retailleau. Je pense qu’on ne construit rien de solide sur un mensonge11.
10Plus efficace est la technique du « trop-plein intentionnel » et du recours aux salles attenantes avec leurs « seconds publics » (voir chapitre 5.3) que Jean-Luc Mélenchon et Emmanuel Macron, dont la dynamique de campagne est suffisamment bonne pour leur permettre de remplir aisément les salles, utilisent en particulier. À Rennes, pour suivre le meeting du candidat de la France insoumise, j’observe une scène digne des séances de dédicaces d’une star internationale que l’envoyée spéciale du Monde rapporte en ces termes :
La file s’étire tout autour de l’esplanade Charles-de-Gaulle, à Rennes. Une heure trente avant le début du meeting de Jean-Luc Mélenchon, dimanche 26 mars, ses partisans patientent tranquillement. Les moins prévoyants ne pourront pas pénétrer dans l’enceinte du Liberté, qui accueille l’événement et devront se contenter de suivre son discours devant un écran. Cinq mille personnes dans la salle, le même nombre à l’extérieur, vante son staff12.
11À Lyon (4 février), « M. Macron a réussi son pari lyonnais, en réunissant près de 8 000 personnes dans le palais des sports de Gerland13 ». En effet, la foule était dense devant les grilles et je vois mêmes certains individus escalader les barrières pour avancer de quelques mètres. Résultats : deux à trois mille sympathisants ont dû rester dehors et suivre le discours sur des écrans géants. Durant sa campagne de deuxième tour, Emmanuel Macron n’abandonnera d’ailleurs pas cette stratégie payante qui lui permet de déambuler longuement dans les différents espaces du meeting. Pour son rassemblement du 1er mai à La Villette, « les 5 000 chaises trouvent preneurs. Certains suivent le meeting debout et, pour plusieurs centaines, dans un hall attenant. En Marche ! va jusqu’à revendiquer 12 000 participants14 », dénombre ainsi Le Parisien. Le candidat se prêtera en effet à un premier bain de foule dans la salle principale, suivi, à l’issue de son discours, d’un second dans la salle qui jouxte l’enceinte et dans laquelle une partie du public a suivi son intervention par écran interposé.
12Les expressions quantitatives du « faire nombre » peuvent prendre une valeur stratégique à travers un procédé de mise en comparaison entre différents adversaires. Ce jeu des contrastes est d’autant plus tentant que les candidats en compétition choisissent parfois les mêmes salles ou les mêmes sites pour tenir meeting. Ce phénomène s’observe en particulier pour les candidats de gauche Jean-Luc Mélenchon et Benoît Hamon, qui ont tous deux organisé des rassemblements dans la salle du Liberté à Rennes et sur la place de la République à Paris. Avant l’événement, la comparaison renforce la dramaturgie :
La gauche bretonne était en tout cas venue nombreuse voir le tribun : plus de 9 000 personnes annoncées pour 5 000 places disponibles dans la fameuse salle Le Liberté. […] Benoît Hamon pourra compter ses propres forces le 14 avril prochain, puisqu’il est lui aussi attendu à Rennes15.
13Après l’événement, la comparaison désormais possible produit un récit souvent cruel pour Benoît Hamon (ici après le meeting du 19 avril Place de la République) :
Le vainqueur de la primaire espérait réunir au minimum 30 000 personnes lors de son meeting de plein air, qui devait inévitablement être comparé au rassemblement de Jean-Luc Mélenchon, au même endroit, un mois plus tôt. Le candidat de la France insoumise avait revendiqué la présence de 130 000 personnes16.
14Preuve que l’information ne réside pas tant dans le chiffre même mais dans sa valeur stratégique (c’est-à-dire l’adéquation entre l’affluence attendue par les organisateurs et l’affluence réelle du public), certaines expressions quantitatives se passent de toutes données numériques. Au lendemain du meeting du candidat En marche, Le Figaro évoque ainsi « un meeting moins fréquenté qu’attendu, moins réussi qu’espéré17 ». Et quand le meeting ne remplit pas les objectifs attendus de la mobilisation, les expressions quantitatives du « faire nombre » s’expriment en négatif. Dans leurs récits, les journalistes privilégient la version du « verre à moitié vide ». À l’exception de Jean-Luc Mélenchon, tous les candidats sont concernés :
E. Macron à Toulon le 18 février : « À la tribune, le leader d’En Marche ! s’en est directement pris aux manifestants pour justifier le flop de mobilisation de son meeting. Contrairement aux 3 900 inscrits ou 2 000 personnes attendues par son entourage, seuls 1 200 « marcheurs » étaient effectivement présents dans les travées. » (Le Figaro, 20 février)
B. Hamon au Havre le 10 mars : « À la peine dans les sondages, il espère ouvrir une séquence plus positive, après le meeting du Havre devant une salle à moitié vide et un déplacement aux Antilles, ce week-end qui n’a pas déchaîné les foules. » (Le Figaro, 16 mars)
M. Le Pen à Châteauroux le 11 mars : « La candidate était samedi à Châteauroux, où elle s’est exprimée devant une salle bien moins remplie que prévu. Un gros tiers des 3 500 places de l’espace Mach 36 n’était pas occupé… » (Le Figaro, 13 mars)
M. Le Pen à Villepinte le 1er mai : « Selon le service de presse du FN, ils étaient 10 000, 25 000 selon le vice-président Florian Philippot. Un public un peu au large dans un vaste hall de 26 600 m2. » (Le Parisien, 2 mai).
Faire masse, faire corps : les expressions qualitatives de la communion
15Quand le « faire nombre » appartient au registre de la quantification, le « faire masse » s’en distingue pour privilégier un usage symbolique de l’estimation. « Cette catégorie s’affranchit d’un travail de source et conduit plutôt à une approche sensorielle de l’événement. Le « faire masse » ne repose sur aucune compétence ni aucun savoir particulier, si ce n’est celui de percevoir par l’expérience le moment de communion partagé18 ». L’effet de masse, comme en physique, est une grandeur extensive : masse d’un corps formé de parties, elle devient par extension la somme des masses de ces parties. Lorsque les participants d’un meeting parviennent, par leur cohésion et leur ferveur, à montrer qu’ils sont davantage qu’une agrégation d’individu, le « faire masse » devient un « faire corps » au sens où le meeting opère un dépassement du collectif organisé aux seules fins de produire l’expression publique d’une opinion et parvient à manifester une conscience collective par les acteurs eux-mêmes.
16Dans les récits médiatiques, ces expressions qualitatives du « faire masse » et du « faire corps » se repèrent d’abord à travers les propriétés physiques générales de la foule de meeting. Quand la démonstration de force est réussie, cette foule reçoit des qualificatifs récurrents tels que « compacte », « étendue », « immense », « large », etc. Ainsi, au Trocadéro le 5 mars, c’est « une foule immense, compacte, et des drapeaux qui virevoltent aux quatre coins de la place19 » pour soutenir François Fillon. Quand les chiffres du « faire nombre » sont disputés, comme dans le cas du rassemblement du Trocadéro, les expressions du « faire masse » sont une alternative inattaquable : « Le candidat LR est parvenu à rassembler une foule impressionnante dimanche20 », formule ainsi Le Figaro. « L’image parle pour le candidat. La place est noire de monde21 », insiste encore le quotidien deux jours plus tard. À gauche, si la stratégie meeting de Benoît Hamon rend perplexe les observateurs, ceux-ci ne peuvent que constater la réussite du « faire masse » lors du rassemblement de Bercy, le 19 mars :
Hamon se réveille. Le candidat PS dont la campagne n’a toujours pas décollé, a réussi à remplir Bercy hier. Mieux vaut tard que jamais. Hier, [il] a enfin prononcé un discours à la hauteur de ses ambitions présidentielles […] dans une salle pleine à craquer22.
Un Bercy bondé, une marée de drapeaux, français, socialistes ou écologistes, un Benoît Hamon survolté, efficace, faisant appel aux émotions du peuple de gauche. Le candidat socialiste a réussi son pari23.
17Mais les expressions qualitatives du « faire masse, faire corps » mettent également en scène la gamme d’émotions produites par les publics qui viennent attester la cohésion et la force du rassemblement. Elles se rapportent donc en deuxième lieu aux descriptions du comportement des participants. De ce point de vue, une foule de meetings est sonore, bruyante, intempestive. On retrouve les mêmes stéréotypes d’écriture d’un récit à l’autre pour évoquer des foules « hurlante », « rugissante » ou « explosive » et des salles « chauffées à blanc », « galvanisées » qui « exultent ».
M. Le Pen à Nantes (26 février) : « Devant une salle chauffée à blanc qui réunissait près de 3 000 personnes. » (Le Monde, 28 février)
B. Hamon à Paris (19 mars) : « Il chauffe ensuite son auditoire en exaltant la gauche. » (Le Parisien, 20 mars)
F. Fillon : « Dans les meetings, drapeaux français dans une main, pancarte dans l’autre, les militants et les sympathisants, en grande majorité LR, veulent voir et entendre le candidat. “Assis” crient les uns lorsque certains restent debout. “Fillon ! Fillon !” hurlent d’autres quand les orateurs à la tribune tardent à laisser le candidat parler. » (Le Figaro, 20 avril)
F. Fillon à Paris (9 avril) : « L’exercice a été réussi et les militants en sont sortis galvanisés. […] Une foule dense, qui agite des drapeaux bleu-blanc-rouge, et qui s’époumone aux cris de “Fillon Président !” et “On va gagner !” » (Le Monde, 11 avril)
E. Macron à La Villette (1er mai) « La salle est remontée comme jamais. “On n’en veut pas !” rugit le public, lorsque Macron étrille sa rivale FN. » (Le Parisien, 2 mai)
18On frôle parfois l’indiscipline quand les effusions du public interrompent incessamment le candidat à la tribune. Mais l’orateur sait en tirer parti, rappelle Le Figaro à propos de la démonstration de force du candidat En marche à Bercy :
Ils réagissent au quart de tour, n’hésitent pas à interpeller leur champion pour rebondir sur les propos d’Emmanuel Macron, entament même une Marseillaise pendant son discours. […] L’image de ce meeting est belle. Rassurante, même, alors que la campagne d’Emmanuel Macron patine24.
19En 2017, les publics fillonistes présentent une particularité par rapport aux autres publics de meetings, celle d’être une foule sonnée par l’affaire judiciaire qui entache la campagne de son candidat. Comme toutes les foules amoindries, ses réflexes peuvent être plus laborieux et François Fillon doit parfois trouver les mots justes pour l’animer. Le 14 avril, le candidat en déplacement à Toulouse a, au cours de ses visites dans la ville, « fait le service minimum pour aller à la rencontre des siens25 », rapporte Le Parisien. Le soir, en meeting dans la ville rose, il sait qu’il doit faire un effort supplémentaire pour insuffler une énergie à son public. Au moment d’entrer en scène, « lui d’ordinaire sobre et si pudique, se laisse aller à quelques selfies, serre abondamment les mains et accepte de bon cœur la bise que lui tend une militante. “Mes chers amis, Ô Toulouse !”, s’enflamme-t-il à la tribune, citant la célèbre chanson de Claude Nougaro, originaire de cette ville. Succès garanti dans la salle. » Flatter une identité régionale ou surfer sur une fierté locale est souvent une technique payante. Mais la tactique la plus efficace consiste encore à cibler l’adversaire. À Marseille, abordant l’enjeu économique, il lui suffit d’agiter les épouvantails (« le programme communiste de M. Mélenchon » et le « retour au franc de Mme Le Pen ») pour provoquer un « faire masse » en négatif : « 4 000 supporteurs, jusqu’alors atones, […] se sont réveillés pour copieusement siffler ses deux rivaux26 », témoigne Le Parisien. Quand le cœur n’y est pas, la colère reste mobilisatrice. Une fois « réveillés » ou « réanimés », les publics fillonistes illustrent à la perfection une caractéristique du « faire corps » : l’endurance morale et la détermination. « Tous ceux rencontrés ici étaient déterminés à soutenir sans faillir leur candidat27 », souligne Le Figaro place du Trocadéro ; « les supporteurs sont remontés à bloc28 » atteste Le Parisien à Poitiers.
20La foule de meetings est aussi un corps mis à l’épreuve par les éléments extérieurs. Le registre de la faim et du froid, en particulier, atteste de l’endurance physique des corps qui attendent leur champion et, symboliquement, renseigne sur la force de leur soutien et de leur engagement à son égard.
La file d’attente s’étire dans le froid, le long des barrières qui canalisent la foule se pressant au meeting de Jean-Luc Mélenchon. Ce dimanche 5 février, aux Docks de Paris à Aubervilliers (Seine Saint-Denis), ils sont venus nombreux pour écouter le candidat de La France insoumise29.
21Mais dans les récits, les intempéries météorologiques interviennent parfois comme la métaphore d’un mauvais temps politique. À La Villette, ce 29 janvier, un public endurant brave la faim et les températures hivernales pour soutenir le candidat Fillon :
Deux heures avant l’ouverture des portes, ils sont nombreux à se presser Porte de La Villette pour le meeting de François Fillon. Sandwich à la main pour se remplir l’estomac, gants et écharpe pour lutter contre le froid, ils n’ont pas l’intention de déserter. Tous ont voulu faire bloc derrière leur candidat après les révélations du Canard enchaîné30.
À gauche, le printemps ne radoucit pas plus les températures, constate l’envoyé du Parisien le 19 avril, lors du dernier baroud d’honneur du candidat socialiste, place de la République à Paris :
« Transis par le froid, les soutiens de Hamon se tiennent collés-serrés derrière lui, manière d’offrir l’image de cette famille unie et soudée qui lui aura tant fait défaut31. »
22Lorsque la mobilisation n’est pas réussie qualitativement, les expressions du « faire masse » produisent un effet aussi dévastateur que dans le cas d’un échec du « faire nombre ». Pire, l’affluence a beau être réelle, l’échec du « faire masse » vient ternir le succès du « faire nombre ». Emmanuel Macron a certes réussi la plupart du temps à remplir ses salles mais le « faire corps » de son public souffre régulièrement d’un manque d’homogénéité et de ferveur, comme le constate les reporters à Toulon le 18 février :
Autre nouveauté qu’il a dû affronter : le manque d’enthousiasme du public, qui est resté extrêmement timide pendant les deux tiers de son discours, qui a carrément sonné creux par moments. Face à cette absence de ferveur, l’ancien ministre a d’ailleurs donné des signes de fébrilité32.
23… ou à Marseille le 1er avril :
Une playlist pop réchauffe le frigorifique parc Chanot de Marseille. Installé derrière Emmanuel Macron pour mettre l’ambiance, un carré de militants applaudit à tout rompre et fait flotter les drapeaux. La salle, elle, se montre un brin plus sage, même lorsqu’elle répond aux sollicitations33.
24Dans le cas de François Fillon, la personnalité et les traits de caractère du candidat sont directement visés dans les comptes rendus qui insistent sur l’échec du « faire masse ». Le Monde analyse :
Le discours du candidat LR à Biarritz, vendredi, a été expédié en trente minutes, devant une salle sans ferveur. […] Un candidat avec le regard dans le vide, des « on va gagner » scandés sans entrain lors de son meeting, des élus désabusés… Ce sont parfois à de petits signaux que l’on mesure à quel point une campagne électorale bat de l’aile34.
25Même l’ancien directeur de campagne de François Fillon, Patrick Stefanini, le reconnaît :
Ce goût du secret, cette réserve naturelle ne sont pas des défauts en eux-mêmes. Mais ils peuvent être des handicaps en politique. […] Dans les meetings, les militants n’étaient enthousiasmés qu’au prix d’une écoute attentive35.
26L’enjeu du dénombrement est un élément récurrent des comptes rendus des journalistes de terrain et un attendu des organisateurs qui recherchent l’écho de leurs scènes. Par la sensibilité du reporter et l’orientation éditoriale de son journal, le regard sur un même public peut cependant varier sensiblement. Si les acteurs médiatiques et politiques participent de fait à une co-construction des événements, le pluralisme des rédactions vient briser l’hypothèse d’une homogénéité de son interprétation.
L’effet de conscientisation de soi
27« Stan, est-ce que t’es prêt à faire quelque chose pour faire du bruit sur les réseaux sociaux et pour exister très fort sur Internet ? » Ce 17 avril, à Bercy, Stanislas Guérini et Mounir Mahjoubi jouent les chauffeurs de salle pour Emmanuel Macron, enjoignant les milliers de participants assis dans les gradins :
On sort tous son téléphone portable ! […] Je veux voir toutes les pancartes en l’air. […] Je demande à tout le monde de les prendre en photo et de les partager sur votre Facebook, sur Twitter, avec le hashtag d’aujourd’hui « #MacronPrésident »36.
28La caméra balaie les gradins, s’arrête sur des participants dont les visages apparaissent en gros plan sur les écrans géants pendant quelques secondes tandis qu’un décor de photo incrusté indique « je vote avec ». Le public s’amuse de leurs semblables qui, ignorant qu’ils sont vus de tous, grimacent ou continuent de discuter avec leur voisin (doc. 51). La salle applaudit également ceux qui, se reconnaissant à l’écran, écarquillent les yeux de surprise et saluent de la main en direction de la caméra, sourire dessiné jusqu’aux oreilles. Dans la salle, d’autres participants espèrent que la caméra jettera son dévolu sur eux et les fera participer à cette construction ludique d’un collectif émotionnel où la joie du partage se trouve incarnée à travers des visages disponibles pour l’ensemble de la communauté.
Doc. 51 – Conscientisation de soi : « je vote avec » d’E. Macron (La Villette, 1er mai)

29Le dispositif du meeting et son environnement médiatique et numérique visent ainsi à produire ou renforcer des effets de conscientisation de soi. À travers les écrans géants qui balayent l’ensemble de la salle ou sélectionne des individus, la foule peut s’authentifier en tant que corps à travers sa propre vision. Mais si les techniques de conscientisation de soi peuvent saisir et amplifier les états émotionnels qui attestent la ferveur des publics, elles restent mobilisées au service d’un objectif électoral en faveur du candidat. Au terme de la campagne de premier tour, Le Monde choisit de consacrer sa Une aux électeurs, « clés d’une élection hors-norme37 ». Partis à la rencontre des militants de tous bords, les journalistes rapportent des propos qui mettent en évidence le rôle prépondérant des effets de corps et de conscientisation de soi dans leur ressenti de la campagne. Ainsi, dans le camp filloniste, on comprend que la conscience d’un collectif formé a réussi à rassurer une partie de la base :
Redhouane Ouahrani, 21 ans, étudiant en géographie à Paris IV, parle d’un moment de flottement quand les affaires ont éclaté en janvier 2017. Et puis, il y a eu le rassemblement du Trocadéro le 5 mars, des milliers de personnes sous la pluie. « On s’est rendu compte que c’était les cadres qui avaient lâché. Pas nous, les militants. » Et si, en réalité, l’élection était faite par eux, les petits38 ?
30Si les techniques de production du meeting permettent une authentification de soi in situ à destination des participants, l’écho médiatique de l’événement permet d’atteindre un cercle plus large au-delà des seuls militants. Rencontrée par Le Monde, Mathilde retrace son expérience d’une conscientisation de soi citoyenne par engrenage :
Mathilde avait regardé le premier meeting de Jean-Luc Mélenchon à la télé, « un peu pour m’épargner de lire le programme, j’avoue ». Deux heures lui semblaient longues. Elle n’a pas vu le temps passer. Ça lui a donné envie de les regarder tous, même ceux des candidats qu’elle ne choisira jamais. Mathilde a 27 ans, un piercing à la narine, en recherche d’emploi après un an en Nouvelle-Zélande. « Je me suis prise au jeu : plus j’en savais, plus j’avais envie d’en savoir. Parfois, je voulais faire plein de trucs de ma matinée et trois heures plus tard, j’étais toujours en train d’écouter Bourdin ». Elle a fini par aller au meeting de Jean-Luc Mélenchon à Nancy, le 18 avril. En entendant sa voix, elle a été frappée, une impression de familiarité, une sorte de « vieil oncle »39.
31Idem pour Laura :
Loin de vider les salles, la télé et Internet se sont mis à les remplir. Laura, 20 ans, s’est « politisée » toute seule, sur son ordinateur. Elle a fini par aller à un meeting de Mélenchon, tant pis pour le salon bio de Metz et la marche contre les abattoirs à Paris. « Ça faisait trop cher, il fallait choisir ». Le leader des « insoumis » parlait en personne à Dijon, mais Laura a opté pour le rassemblement de Nancy. Ce qu’elle voulait voir, « c’est l’hologramme en vrai »40.
32Bien sûr, les trajectoires des individus et les processus de politisation sont sans doute plus complexes. Mais ce que révèlent ces verbatim recueillis par la presse, c’est la persistance des effets de croyance chez les individus et la façon dont ils s’expliquent, pour eux-mêmes et pour le grand public (par le truchement du journaliste), leurs propres raisonnements politiques et la construction de leur opinion.
2. Morphologies des publics
Petit exercice de sociologie « sauvage »
33Le meeting est l’un de ces lieux qui inspirent aux médias la pratique d’une sociologie « sauvage ». Circuler dans les rangs des publics en observant les visages, l’apparence et les comportements des personnes venues écouter un candidat autorise en effet les journalistes à interpréter, sur le vif, des phénomènes sociaux disponibles sur le terrain. Pour les reporters, la saisie spontanée de ce monde social réuni dans le dispositif du meeting a l’avantage d’offrir une vision plus incarnée des électorats, alternative à la représentation objectivante produite par les enquêtes de sociologie électorale ou les sondages. Mais la réalité du terrain et celle des données objectivées, complémentaires, ne peuvent se confondre et le hiatus est parfois réel pour qui serait tenté d’interpréter le petit monde social d’un meeting comme un échantillon représentatif de la structuration sociologique de l’électorat du candidat.
34Sur le terrain, l’œil du reporter cherche d’abord à identifier des catégories en essayant de jauger leur volume. J’en fais moi-même le constat en noircissant mes carnets : les catégories d’âge sont aisées à repérer. « Dans ce grand hangar, où plus de 3 000 personnes ont fait le déplacement, une majorité de retraités compose la foule », observe Le Parisien lors du meeting de Fillon à Strasbourg41. Le Figaro, faisant le même constat, relie l’observation de terrain aux données sondagières (voir chapitre 1.3) :
Comme on le constate à la lecture des sondages et comme on l’observe dans les meetings et les réunions publiques, les soutiens de François Fillon sont plutôt âgés42.
35Et le quotidien d’expliquer que la composition du public des meetings du candidat LR a quelque peu surpris les organisateurs (« “J’ai rarement vu des salles aussi grisonnantes”, confie un membre de l’équipe de campagne »). Ces derniers ont même dû adapter le dispositif :
Afin d’accueillir dans de bonnes conditions les seniors, le nombre de sièges installés pour les meetings a été revu à la hausse en fin de campagne. « On ne peut décemment pas laisser tant de personnes âgées debout alors qu’elles ont parfois fait deux heures de route et attendu longtemps avant le discours », raconte un membre de l’organisation43.
36Au Trocadéro, Le Figaro croit même, « à travers l’âge et les tenues des personnes présentes, [reconnaître] le profil de personnes croisées en novembre devant les files d’attente – déjà pluvieuses – qui patientaient devant les bureaux de vote44. » À l’inverse, dans les rassemblements de La France insoumise, c’est la jeunesse qui domine aux yeux des observateurs. Le Figaro identifie ainsi « dans la foule, beaucoup de jeunes » au meeting rennais de Jean-Luc Mélenchon45. À Rennes, à Lille ou à Dijon, je remarque aussi de nombreux visages d’étudiants, voire de lycéens, venus parfois en tribus ou en couple assister au meeting du candidat de La France insoumise (docs. 52 et 53).
Doc. 52 – Têtes blanches et crânes chauves chez François Fillon (La Villette, 29 janvier)

Doc. 53 – Jeunes chez Jean-Luc Mélenchon (Lille, 12 avril)

37Pour cerner les catégories socio-professionnelles, il faut davantage aller au contact des publics et réaliser des micro-trottoirs (voir chapitre 6.3). Après avoir sondé quelques personnes au meeting de Benoît Hamon à Nancy, Le Parisien conclut ainsi à une forte présence des fonctionnaires de l’Éducation nationale :
« Prof », « instit », « directeur d’école », on en croisera d’ailleurs beaucoup à Nancy. Électorat traditionnel de la gauche, ils sont aussi nombreux à ne pas savoir à quelle gauche se vouer cette fois46.
38Chez Marine Le Pen à Monswiller, Le Parisien dresse cette fois le portrait de catégories sociales précarisées :
Dans cette foule de convaincus issus majoritairement des classes populaires, on croise des smicards, des VRP qui ne roulent pas sur l’or, des fonctionnaires qui voient « leur pouvoir d’achat s’effriter », un électricien en survêtement, une ouvrière en tailleur, des retraités qui plébiscitaient déjà « Jean-Marie ». Mais aussi un chevelu au tee-shirt à la gloire d’un groupe de hard rock, une sexagénaire qui, la veille, applaudissait le violoniste André Rieu, ou encore un motard serbe « fan de Marine ». « En fait, il y a de tout dans la salle, sauf des crânes rasés, ce qui me rassure », souffle Annie, aide familiale quadragénaire qui, en 2012, avait donné sa voix à Sarkozy47.
39Une autre variable de l’observation sauvage consiste à faire le partage entre militants néophytes et militants expérimentés. En guettant un peu en longueur les comportements des publics, les journalistes remarquent facilement les habitués, qui donnent de la voix aux moments attendus, sont affublés d’attributs militants (stickers, drapeaux, t-shirts…) et ne rechignent généralement pas à être filmés, photographiés ou interviewés, fiers de défendre leurs idées et leur candidat. Chez Mélenchon, la culture politique se repère nettement, de meetings en meetings, de campagne en campagne :
Scruter ce public mélangé, c’est y découvrir, ici près de Paris, comme dans la banlieue de Lyon ou à Périgueux, des fidèles qui n’ont pas changé d’avis depuis 2012, d’anciens électeurs socialistes, écologistes ou même frontistes qui demandent à être convaincus48.
40Par contraste, les néomilitants se distinguent en particulier chez Emmanuel Macron. Venus en curieux, ces publics se font plutôt discrets, voire même taiseux, comme l’observe Le Parisien au lendemain du meeting à Marseille :
« Il y a beaucoup de néophytes, ce sont des gens qui n’ont pas les codes habituels » observe le sociologue Jean Viard, soutien de Macron et candidat à l’investiture En Marche pour les législatives. Si Macron fait le plein dans ses meetings, il le doit aussi aux curieux, dont certains partent avant la fin. […] Loin d’être des vieux briscards des campagnes électorales, les 240 000 adhérents d’En Marche ! sont pour beaucoup des néomilitants49.
41Pour ma part, l’observation de terrain me pousse à remarquer un dernier phénomène peu rapporté par les journalistes : dans les meetings de Jean-Luc Mélenchon et surtout de Benoît Hamon, les publics offrent bien plus qu’ailleurs le visage d’une France de la diversité culturelle, produit historique de plusieurs siècles de brassage et d’immigration. Variété de la couleur de peau, des aspects vestimentaires, des coiffures, etc. : ces signes extérieurs, à défaut de renvoyer à la sociologie générale des électorats, plaident en faveur d’une adéquation entre le discours universaliste des deux candidats de gauche et le monde social qu’ils parviennent à mobiliser sur le terrain par le biais des meetings.
42En 2017, les journalistes pratiquant cet exercice de sociologie sauvage ont globalement valorisé, quelle que soit leur rédaction, les mêmes caractéristiques du monde social des meetings des candidats : chez François Fillon, les retraités des beaux quartiers ; chez Marine Le Pen, les couches populaires non diplômées ; chez Emmanuel Macron, les néophytes diplômés aux revenus aisés ; chez Jean-Luc Mélenchon, les étudiants, etc. De fait, les résultats du premier tour tendent à conforter les plus évidentes des observations de terrain. Ainsi, Jean-Luc Mélenchon est bien le candidat qui a obtenu le meilleur score auprès des 18-24 ans (taux de pénétration de 29 %50) ; François Fillon est bien celui qui a obtenu le meilleur score auprès des plus de 65 ans (39 %). Mais, au-delà de la capacité à observer comment un candidat parvient à mobiliser un profil plus ou moins varié de l’électorat, toute corrélation entre l’observation de terrain et l’interprétation en termes de radiographie électorale s’avère risquée. En effet, si on a bien le sentiment d’observer des publics issus des catégories populaires dans les meetings de Marine Le Pen, Jean-Luc Mélenchon est, de loin, celui qui a obtenu le meilleur score auprès des chômeurs (32 % contre 20 % pour la candidate FN). Quant à l’antagonisme structurant qui a jalonné la campagne en opposant un « Macron des villes » à une « Le Pen des champs », il se retrouve fortement nuancé par les résultats du premier tour : si 26 % des habitants des communes rurales ont voté Marine Le Pen (le plus fort taux de pénétration), Emmanuel Macron n’est pas très loin derrière avec 22 %.
Venir en famille
43Les meetings de fin de semaine ont parfois l’allure de sorties familiales, de promenades du week-end. Les samedi et dimanche, il n’est pas rare, en effet, d’observer dans les rangs du public des familles entières, en compagnie parfois de très jeunes enfants. Je m’amuse à compter les poussettes dans lesquelles, fatigués, des bébés finissent tranquillement leur sieste malgré le volume sonore parfois assourdissant. En 2012, je me souviens avoir vu au meeting de Jean-Luc Mélenchon Porte de Versailles (19 avril) un enfant de quelques mois : son père lui avait mis un casque antibruit sur les oreilles pour le protéger des décibels affolants de la sono. En 2017, à Lyon, chez Emmanuel Macron (4 février), un bébé d’environ dix-huit mois dort profondément dans sa poussette, recouvert par le t-shirt « La grande marche » (doc. 54)… Un mois plus tard, à Marseille (7 mars), je croise une famille d’écologistes, dont un petit garçon de deux ans un peu hagard, qui patiente avant le meeting de Benoît Hamon en agitant des drapeaux EELV. Quelques jours plus tard, dans les couloirs de Bercy (19 mars) pour le meeting du même candidat, une fillette de trois ans refuse d’aller aux toilettes sans sa pancarte « #Hamon2017 », malgré les exhortations de sa maman. À la Porte de Versailles, chez François Fillon le 9 avril, un garçonnet de trois ans juché sur les épaules de son père, drapeau tricolore dans une main et pancarte « Jeunes avec Fillon » dans l’autre, pose pour sa mère, fière d’immortaliser l’événement en photographiant son fils (doc. 55). À Villepinte, chez Marine Le Pen le 1er mai, une jeune mère de famille prépare le biberon de son bébé qui vient de se réveiller dans sa poussette. À ses côtés, la grande sœur d’environ quatre ans tient fermement son ours blanc et un drapeau tricolore, manifestement impressionnée par la ferveur collective.
44Affublés de t-shirts trop grands pour eux, agitant les ballons multicolores et les drapeaux, partant à la chasse aux pancartes cartonnées tombées par terre (lorsqu’on ne leur en a pas distribué à l’entrée), dansant sur les musiques prévues pour rythmer l’événement, les enfants semblent réceptifs à l’ambiance animée et joyeuse des grands rassemblements. Mais si le dispositif festif du meeting politique passe bien auprès du jeune public, le discours du candidat est en revanche une séquence d’un intérêt beaucoup moins évident pour de jeunes enfants. À moins de parvenir à le transformer en terrain de jeu… À Marseille, au fond de la salle, une petite fille, ayant récupéré quelques pancartes aux couleurs tricolores, les dispose au sol de façon à former une marelle. Pendant que sa mère suit le discours à ses côtés, la fillette saute à cloche pieds de la « terre » (« EM ! ») vers le « ciel » (« Liberté ») en passant à pieds joints sur « Emmanuel Macron président » (doc. 56). En revanche, chez Jean-Luc Mélenchon, à Lille le 12 avril, j’aperçois une famille de quatre personnes, les parents et leurs deux filles. Si vers 21h30, l’adolescente applaudit le discours du candidat avec ses parents, sa jeune sœur de 7-8 ans, fatiguée, s’est depuis plusieurs minutes recroquevillée aux pieds de sa maman, le visage enfoui dans ses jambes, indifférente aux déclamations du candidat de la France insoumise. En cette période de vacances scolaires de la zone B, elle pourra dormir plus longtemps le lendemain… En général, chez Jean-Luc Mélenchon, je croise plutôt des adolescent.e.s ou de jeunes adultes venus en « tribus » plutôt qu’en famille.
Doc. 54-55 – Meetings en famille (E. Macron, Lyon, 4 février / F. Fillon, Porte de Versailles, 9 avril)

Doc. 56 – Fillette jouant à la marelle (E. Macron, Marseille, 1er avril)


45Chez François Asselineau, le samedi 25 mars, on a même prévu une garderie pour s’occuper de la progéniture des militants UPR. Lors de l’inscription en ligne, les parents n’ont eu qu’à cocher l’option « garderie » pour pouvoir inscrire leurs enfants et bénéficier de ce service offert par le parti tout l’après-midi. Le jour du meeting, les parents sont orientés vers un bâtiment annexe du Paris Event Center de La Villette. À l’étage, au-dessus de la salle où le candidat donne une longue conférence de presse, une vaste pièce a été aménagée pour accueillir une quinzaine d’enfants. Un atelier maquillage est installé dans un coin, à côté d’un espace lecture. Un peu plus loin, attablés, quelques enfants font des coloriages. Certains portent des t-shirts siglés « Vive l’UPR ». Sur un paper-board, une fillette d’une dizaine d’années, très concentrée, s’affaire à dessiner au feutre le nom de la fédération de ses parents « UPR 76 » en 3D. Mais elle bute sur le nom du candidat qu’elle veut ajouter dans le coin en bas. Finalement, consciente de son orthographe défectueuse, elle gribouille rageusement son « Votez Assilno » et court rejoindre les autres enfants. Sous la fenêtre, trône un impressionnant buffet pour le goûter, composé de muffins et donuts américains roses recouverts de paillettes alimentaires multicolores (visiblement, la critique anti-américaine ne passe pas par l’assiette), de compotes en gourde, de fruits frais et de boissons. Leurs enfants laissés entre de bonnes mains, les parents peuvent tranquillement suivre le long après-midi de débats dans la grande salle du Paris Event Center. C’est la première fois que j’observe un véritable service de garderie organisé dans le cadre d’un meeting politique.
46Le meeting est bel et bien un espace de socialisation familial où les enfants, entourés de leurs parents, de leurs frères et sœurs, partagent avant tout bon gré mal gré un enthousiasme enraciné dans le foyer, honorent un engagement parental qu’ils vivent au quotidien. Mimant l’entrain de leurs aînés, reproduisant les cris et gestes des adultes, s’amusant avec les accessoires militants (drapeaux, banderoles, ballons, cornes de brume, etc.), le comportement des jeunes publics de meeting illustre la prédominance de la sphère familiale dans les processus de socialisation politique des enfants telle qu’observée par les sociologues et politistes depuis les années 197051. En revanche, le meeting n’est pas un cadre d’observation privilégié pour attester l’autonomisation du jeune enfant et sa capacité à appréhender diversement le monde social et politique qui l’entoure52. Au mieux, en acceptant l’injonction du dispositif, il accède, par le biais du sensible et des affects, à l’état de ferveur collective. A minima, il restera plus passivement l’observateur impressionné, respectueux ou parfois ennuyé d’une communion militante qui lui échappe pour partie.
3. Comportements et émotions
47Depuis les années 1930, les grands rassemblements publics ont moins vocation à mettre en scène la parole de la salle qu’à produire les expressions sonores de la communion, de la ferveur collective et des marques d’adhésion autour d’un candidat et de sa famille politique53. Les émotions occupent une place importante dans les meetings électoraux, à plus forte raison dans le cadre d’une campagne présidentielle, moment d’activation singulier des sensibilités citoyennes. La question du rôle - souvent critiqué - de ces émotions publiques et de leurs effets - souvent jugé néfastes - n’a cessé d’alimenter les débats des contemporains. Ce fut notamment le cas des comptes rendus des réunions publiques de Gambetta dans les années 1870, quand les rhétoriques émotionnelles, omniprésentes chez l’orateur, étaient mobilisées pour assurer la promotion des idées républicaines dans une période d’installation du régime54. Un siècle plus tard, la personnalisation de la vie politique sous la Ve République, mais également la professionnalisation de la communication politique et la montée en puissance des médias audiovisuels ont renforcé la place stratégique dévolue aux émotions de campagnes, le meeting conservant sa prépondérance dans le répertoire d’action des candidats. Les communicants n’ont eu de cesse de moderniser le dispositif du meeting et de l’adapter à son écosystème médiatique du moment. Non pas qu’il faille produire d’autres ou plus émotions qu’autrefois. Mais surtout que ces émotions soient plus directement accessibles aux citoyens et davantage maîtrisées dans une finalité de persuasion pour accéder au pouvoir.
Répertoire affectif du meeting
48Pour comprendre le rôle des émotions, il est nécessaire, nous l’avons déjà dit, de ne pas réduire le meeting à sa dimension discursive, à un jeu de stimuli-réactions entre un candidat à la tribune et un public dans la salle, mais au contraire de l’envisager comme dispositif à la fois autonome et intégré dans son environnement social, politique et médiatique. De cet espace-temps déployé du meeting émerge un répertoire d’émotions dont la gamme pourra paraître certes limitée mais dont la production et la circulation dans l’espace du rassemblement ne relèvent ni du déterminisme ni du systématisme. Par la mise en relation de différentes catégories d’acteurs (politiques, journalistiques, militants) travaillés par leurs propres règles, pratiques, normes et sensibilités, le meeting est un lieu d’échange, d’interactions voire de rapports de force entre différents groupes. Il se donne à voir comme un processus de monstration d’émotions pour partie recherchées et pour partie contingentes. Si le meeting est conçu et organisé pour servir les intérêts d’un candidat dans une logique de persuasion émotionnelle, les équipes de campagne ne maîtrisent en réalité entièrement ni la production, ni la circulation, ni l’appropriation de ces émotions par les différentes catégories d’acteurs.
49Il est nécessaire également, en tant qu’observateur, de garder à l’esprit la mise en garde de Nicolas Mariot sur le risque, lorsqu’il s’agit d’étudier l’effervescence collective des manifestations ou des démonstrations, d’assigner « un état d’esprit collectif à partir de l’observation de comportements collectifs institués55 ». Il y a bien un écueil interprétatif car rien ne fournit la preuve d’un lien causal entre des états d’esprits et des comportements, acclamatifs ou protestataires, observés à distance. « Dire que l’individu engagé dans une action collective dispose d’un répertoire d’action ne suffit pas à expliquer pourquoi au moment voulu il lèvera le poing, criera tel slogan ou pourquoi a fortiori il participera à la manifestation sans lever le poing ou crier ce slogan. De même il n’est pas toujours évident d’accepter de reprendre les mots d’ordre les plus vindicatifs ou d’accepter de se plier à des comportements engageants personnellement (danser, chanter etc.) et ce, même si on est d’accord avec les objectifs généraux du mouvement ». Le comportement (la manifestation gestuelle ou verbale traduisant un affect) ne peut se comprendre qu’au regard du sens que lui en donne l’individu qui l’adopte et l’intention qui lui est propre. Ainsi, nous ne prétendons pas ici étudier les émotions réellement ressenties et motivées par les individus et groupes que nous avons pu observer – sauf lorsque nous avons pu leur parler directement et les interroger à ce sujet. À travers l’examen des comportements, nous nous limiterons à analyser ces comportements comme ce que l’on pourrait appeler des « effets d’émotions » dégagés de leurs intentions, ce qui revient au fond à rejoindre la position de Nicolas Mariot qui les aborde comme des « pratiques rituelles » au terme d’un processus de séparation/réintégration entre pensée (enquêteur) et action (enquêté).
Comportements d’adhésions : applaudissements, cris, chants
50Le répertoire des marques d’adhésion est un invariant historique qui n’a guère changé depuis le tournant de la théâtralisation des meetings partisans dans les années 1930. Des applaudissements accompagnant l’arrivée du candidat et venant ponctuer ou clore les discours à la tribune aux cris scandant le nom du prétendant en passant par les chants réglés ou spontanés : tous ces marqueurs sont attendus pour attester les émotions de fierté (d’appartenir au groupe), de joie (de vivre le moment de communion) et d’admiration (à l’égard du candidat) nécessaires à la réussite du meeting. La fierté permet d’incarner l’esprit de communauté et la cohésion du rassemblement (docs. 57 et 58). La joie s’exprime de manière plus intempestive et renvoie surtout à la force du groupe mais également à la capacité de l’assemblée à se projeter dans un système de croyances optimistes (avec, pour horizon, la performance du candidat). Enfin l’admiration est une émotion collective qui relève de l’effet candidat puisqu’elle traduit l’impact de la personnalité du leader dont elle vise à renforcer deux principaux traits d’images : son charisme et sa présidentialité.
Docs. 57-58 – Joies et fiertés militantes (Fillon, La Villette, 29 janvier ; Le Pen, Lyon, 5 février)


51Si, dans le cadre d’une élection présidentielle, les publics de meetings crient d’une seule voix le nom de leur candidat en l’accolant d’un « Président.e ! » distinctement énoncé, seuls deux publics se sont donné de véritables cris de ralliements en 2017.
52Chez Marine Le Pen, le slogan « On est chez nous », inscrit dans le logiciel frontiste depuis de nombreuses années mais particulièrement utilisé par les cadres FN dans les années 201056, émerge spontanément à de nombreuses reprises dans les rangs des publics de meetings. La formule, qui exprimait à l’origine la dénonciation d’un « racisme anti-blanc », est désormais mobilisée avant tout pour signifier le rejet de l’islam et de l’immigré. Le 26 février, à Nantes, la candidate célèbre, comme en 2012, sa « victoire idéologique » sur les sujets de la sécurité et de l’immigration en interprétant de récentes enquêtes d’opinion sans les sourcer. S’inquiétant d’un déclin de l’autorité et de l’identité française, elle entonne : « L’affaiblissement de l’État, cette dépréciation de son autorité ouvre en effet la voie à d’autres formes de pouvoirs qui disloquent notre nation. L’islamisme qui, par ses provocations incessantes et son communautarisme militant vient remettre en cause nos valeurs, notre pacte républicain, notre unité nationale. » Les sifflets fusent d’abord dans la salle, puis une vague s’amplifie : « On est chez nous ! On est chez nous ! » Je note dans mon carnet : « 13 OECN ». Quelques minutes plus tard, elle glisse vers le thème de l’immigration : « les Français n’en peuvent plus de l’immigration massive, légale et illégale ». En réaction, « 12 OECN » fervents lui répondent.
53La candidate aime provoquer ce cri de ralliement. Au Zénith de Paris, le 17 avril, durcissant son discours sur l’islam et l’immigration, elle évoque la souffrance de ne plus se « sentir français » :
Jaurès le disait avant nous : « À ceux qui n’ont rien, la patrie est leur seul bien ». Et chaque patriote, chaque Français a donc le droit de proclamer que la France est sienne. Rendez-nous la France ! Cet appel, mes amis, je l’ai entendu partout où je suis passée […] Cet appel, mes amis, est un message du cœur. Cet appel qui sort de vos poitrines est celui d’un peuple tout entier, de notre peuple ! Un cri d’amour ! Un cri de bon sens qui veut dire que la France est nôtre et que nous sommes responsables, tous, de notre chez nous57!
54Et Marine Le Pen de faire silence pour profiter du cri de fierté qu’elle vient d’attiser : « On est chez nous ! ». Elle poursuit en proposant une théorisation empathique du concept :
Cet appel que vous lancez exprime aussi cette angoisse légitime qui nous étreint de ne plus être, en effet, tout à fait chez nous en France. Cet appel, je l’entends comme un cri de souffrance de patriotes inconsolables de voir leur pays à la dérive. Une souffrance que je partage avec vous. Une souffrance dont je veux témoigner. Une souffrance que je veux voir disparaître. Une souffrance que je veux transformer en espérance. Et ce sentiment que nous ressentons et que, nous, nous osons exprimer, n’échappe plus à personne. Cet appel est une revendication lorsqu’on se sent dépossédé, injustement dépossédé. […] Les Français ont parfois moins de droits en France que des étrangers, même clandestins58.
55Et la réaction est immédiate, mécanique : douze nouveaux « On est chez nous » empêchent Marine Le Pen d’enchaîner son discours. Elle reprend tranquillement :
« On est chez nous », cela signifie qu’on ne veut plus voir une France où la loi de la République ne s’applique plus, des cités où les caïds font régner la loi des bandes, des gangs, de la drogue et des mafias… Ces territoires perdus de la République qui ne sont pas perdus pour tout le monde, où déjà deux sociétés se font face. L’une assiégée, la nôtre. Et l’autre conquérante et parfois exclusive, qui rêve d’installer définitivement ses règles à la place de celles de notre République. […] Cela signifie que les Français veulent vivre en France comme des Français ! Sans se laisser imposer des mœurs, des coutumes, des lois et même maintenant des paysages qui ne sont pas les leurs.
56La cible se précise quand est prononcé le mot « voile » : « En France, on respecte les femmes, on ne leur interdit pas l’espace public. […] On ne leur demande pas de se cacher sous des voiles parce qu’elles seraient impures59. C’est à ce moment précis qu’une Femen choisit de perturber le discours de la candidate en montant sur scène pour dénoncer le féminisme de façade de Marine Le Pen, nouvelle stratégie pour proférer un discours anti-musulman qui ne dit pas son nom. Cette perturbation imprévue n’a pour effet que de souder davantage le groupe, qui lance une nouvelle salve de « Marine Présidente ! » et de « On est chez nous ».
57Le cri de ralliement frontiste a même inspiré le titre du film de Lucas Belvaux, Chez nous, sorti sur les écrans français le 22 février 2017. Le film raconte le parcours d’une jeune infirmière libérale du Nord (jouée par Émilie Dequenne) qui, confrontée à la misère sociale et à la disparition des services publics accepte d’être candidate à l’élection municipale pour un parti d’extrême droite. Dès le mois de janvier, des cadres FN montent au créneau pour dénoncer la date de sortie du film, en pleine période électorale. « La “démocratie” française de plus en plus malade : un film “anti-FN” sortira en pleine présidentielle. Financé par vous » s’indigne Florian Philippot sur Twitter le 30 décembre 2016, tandis que Steeve Briois raille au même moment « un sacré navet en perspective ! » (tweet du 31 décembre 2016). La riposte des militants FN s’organise sur les réseaux sociaux : le jour de la sortie du film, des dizaines d’internautes s’inscrivent sur le site Allociné et postent des commentaires virulents pour faire baisser la moyenne de la critique des spectateurs. Après quelques semaines d’émoi palpable dans les rangs FN, Florian Philippot finit par reconnaître : « On doit se réjouir de ce film, parce que je pense que c'est notre meilleur VRP en ce moment60. » Dans les comptes de campagne déposés à la CNCCFP, on retrouve des demandes de remboursement de militants FN de la fédération du Lot venus assister discrètement en observateur à des projections-débats organisés autour du film, davantage pour rapporter la teneur des échanges que pour perturber ces réunions publiques.
58La polémique aura en tout cas eu pour effet de souder une communauté frontiste indignée, décidée à clamer plus ouvertement encore son cri de ralliement. Dans les meetings de fin de campagne, à l’approche du premier tour, le « On est chez nous » n’a même plus besoin de stimuli pour fuser des rangs du public. À Marseille, pour le dernier grand meeting de la candidate FN placé sous haute sécurité (19 avril), le public se chauffe tout seul en attendant le début des discours. Pendant près de deux heures, des « On est chez nous » jaillissent spontanément et se propagent dans l’enceinte du Dôme, en alternance avec des « La France aux Français » (un des slogans criés autrefois dans les meetings de Jean-Marie Le Pen) ou des Marseillaise.
59L’autre cri de ralliement présent dans les meetings de la campagne 2017 est le « Résistance » de Jean-Luc Mélenchon. Forgé notamment sur la volonté de réactiver les valeurs de la Résistance française pendant la Seconde Guerre mondiale, le cri est scandé dès 2012 dans les meetings du candidat du Front de gauche. Symbolisant l’opposition à un pouvoir tyrannique désigné, la devise est aussi l’expression du projet d’unité politique qu’incarne alors le Front de gauche en cherchant à coaliser, comme la Résistance sous l’Occupation, plusieurs formations politiques de cultures différentes (gauche communiste, socialiste, écologiste, républicaine, gauche radicale, extrême gauche)61. Le 14 janvier 2012, pour son premier véritable meeting de la campagne, à Nantes, Jean-Luc Mélenchon s’affiche en « candidat de la résistance des Français » face à la finance (incarnée par les agences de notation), quelques jours avant le discours offensif de son adversaire socialiste François Hollande au Bourget (« Mon véritable adversaire, [...] c'est le monde de la finance », 22 janvier 2012). Le cri de « Résistance » s’impose vite dans tous les meetings ou marches de la campagne électorale du candidat. Le 18 mars 2012, pour sa première « prise de la Bastille », une foule compacte accompagne l’arrivée à la tribune du meneur de la « marche citoyenne pour la VIe République » par une fière clameur « Résistance ! Résistance ! » remarquée par les reporters et éditorialistes.
60Au premier semestre 2016, si Jean-Luc Mélenchon a officialisé l’acte de décès du Front de Gauche en fondant son mouvement La France insoumise, cela n’empêche pas la nouvelle formation de puiser dans le répertoire des symboles de la campagne 2012. Si le mot « gauche » a disparu du logiciel, celui de « Résistance », synonyme d’« insoumission », reste au cœur du nouveau mouvement qui puise toujours dans l’héritage historique et programmatique du Conseil National de la Résistance. Le 10 avril 2017, l’équipe de la France insoumise lance ainsi sa webradio intitulée « Les jours heureux », en hommage au fameux programme du CNR publié en mars 1944. Produits par Mediascop62 et diffusés en direct trois heures par jour (essentiellement sous forme de libre antenne et d’interviews de personnalités soutenant le candidat), les échanges reprennent, parmi d’autres, les thèmes clés du CNR : sécurité sociale, justice sociale, augmentation du niveau de vie, extension des droits politiques, accès à l’instruction et à la culture, nationalisation des moyens de productions, etc.
61L’apprentissage du cri de ralliement peut être nécessaire pour les jeunes militants de la nouvelle formation. Le 5 juin 2016, pour le meeting de lancement de la campagne de La France insoumise, l’ancien candidat du Front de gauche se récrit en entendant fuser des « Jean-Luc Président ! » : « Ah ! Ne commencez pas ces nouvelles manières ! On ne crie pas mon nom. On crie “Résistance” ! On crie “Insoumis” ». Son public s’empresse de le satisfaire en criant à plein poumons « Résistance ! ». « Formidable ! » valide Jean-Luc Mélenchon. Le ton est donné, dans la continuité de la campagne présidentielle de 2012. Mais si le « Résistance » de 2017 exprime toujours le même rejet des politiques libérales et austéritaires en matière économique, il se charge désormais d’une autre dimension dans le contexte post-attentat que connaît la France depuis 2015 : en 2017, ce cri porte aussi en germe un esprit de résistance face à la menace terroriste et au risque de fractionnement de la société. Le 20 avril, après l’attentat terroriste des Champs-Élysées, le secrétaire national du PCF et soutien de Jean-Luc Mélenchon, Pierre Laurent, publie un communiqué appelant à voter massivement le dimanche suivant, jour du premier tour, pour faire « acte de résistance contre la barbarie » et affirmer que « le peuple de France ne doit pas se laisser entraîner dans la haine et le repli63 ». Cri de la révolte et de l’indignation face à une force d’oppression et aux menaces protéiformes (économique, politique, identitaires ou sécuritaires) le cru 2017 du « Résistance » de Jean-Luc Mélenchon est scandé tout au long de la campagne comme le cri d’une « espérance » suscitée par les nouvelles formes d’actions civiques à la portée de chacun (« les gens »), dans le sillage du mouvement Nuit Debout et de la mobilisation contre la réforme du travail sous le quinquennat Hollande.
62Un public chantant d’une même voix avec son candidat constitue l’apothéose du registre sensible de la communion de meeting. Sous la Ve République, à l’exception des rassemblements des partis d’extrême gauche (LO, LCR, NPA, etc.), toutes les fins de discours sont invariablement ponctuées, on l’a vu, d’une Marseillaise entonnée fièrement par les publics. Le plus intéressant, en 2017, est d’observer la gestuelle qui accompagne la célébration de l’hymne national. Chez Emmanuel Macron, dont l’influence américaine en matière de communication et marketing politique est complètement assumée, on chante La Marseillaise « à l’américaine », main sur le cœur et les yeux fermés. Du meeting du 4 février à Lyon jusqu’à la cérémonie du Louvre au soir de son investiture, cette gestuelle du candidat En Marche restera inchangée, agaçant les observateurs les plus attachés au sens historique des rites politiques. Chez Hamon, Fillon, Mélenchon et Le Pen, on garde la posture traditionnelle : les bras droits le long du corps, le menton relevé et les yeux bien ouverts (docs. 37-38). Le 25 mars, pour solenniser le moment, François Asselineau cède sa place à la tribune à une militante soprano. Mais un petit problème de micro et le retard rythmique flagrant des militants dans la salle viennent quelque peu gâcher l’effet…
63Du côté de la France insoumise, depuis l’intégration de La Marseillaise dans les meetings communistes des années 1930, les publics enchaînent souvent deux chants, comme ce 18 mars 2017 où s’entrechoquent les références historiques de la « marche citoyenne » (1789, 1793, 1871, 1917, 1968, etc.). Si La Marseillaise est un chant national que l’on entonne les bras le long du corps, L’Internationale reste, pour de nombreux militants, le principal chant révolutionnaire que l’on vocalise le poing levé, comme autrefois dans les meetings du PCF et de la SFIO64. « C’est la seule véritable façon de chanter L’Internationale » m’explique le coordinateur du Parti de Gauche et porte-parole FI Éric Coquerel le 18 mars, après avoir chanté à pleins poumons l’hymne partisan aux côtés de sa camarade du PG, Danielle Simonnet. Mais, en 2017, force est de reconnaître que L’Internationale est en net recul dans le répertoire de la gauche radicale. Déjà, en 2012, faute de connaître les paroles, une partie du public des meetings du Front de Gauche se contentait d’écouter leurs camarades reprendre les paroles d’Eugène Pottier. Les organisateurs avaient alors décidé de diffuser les chants partisans en karaoké afin que les (plus ou moins) jeunes générations puissent contribuer à ce moment de ferveur militante. Mais en 2017, à l’exception des très médiatiques meetings du 5 février (hologramme) et du 18 mars (marche citoyenne)65, aucune Internationale n’a retenti dans l’enceinte des meetings FI que j’ai pu observer, pas même lors du dernier grand rassemblement de campagne du candidat. Cet abandon du chant symbole des luttes sociales passe mal auprès de certains porte-parole de La France insoumise comme Danièle Obono. Issue de la LCR puis du NPA, celle-ci avait préféré rester silencieuse en 2012 chaque fois que retentissait l’hymne national à la fin des meetings de son candidat Jean-Luc Mélenchon : « La Marseillaise, c’est pas ma tradition. C’est un chant révolutionnaire mais il a été l’emblème des guerres coloniales. Je préfère L’Internationale66 ».
64Durant la campagne présidentielle, la ferveur chantante a toutefois puisé dans des registres moins militants, notamment pour souffler quelques bougies. Ce fut d’abord le déroutant « Joyeux anniversaire » entonné « spontanément » par les militants fillonistes au meeting d’Aubervilliers le 4 mars, c’est-à-dire au moment le plus critique de la campagne du candidat, à la veille du va-tout du Trocadéro. « Mes chers amis, merci de me souhaiter avec autant de chaleur mon anniversaire. J’en ai connu des meilleurs et j’en connaîtrai des meilleurs » réplique le candidat de 63 ans. Dans un tel contexte de crise, ce chant d’anniversaire diffusé sur les chaînes d’information continue est presque un chant de combat destiné à montrer aux journalistes et au grand public à quel point le noyau dur des militants a opté pour la stratégie du déni des scandales pour faire bloc derrière son candidat. Quelques jours plus tard, ce n’est pas l’anniversaire d’un autre François mais celui de son parti, l’UPR, fondée le 25 mars 2007, qui fait l’objet d’un « joyeux anniversaire » aussi spontané qu’arrosé par le champagne « Cuvée Asselineau 2017 » vendu par un militant viticole. Quelque 400 bouteilles vidées depuis le début de l’après-midi ont fait passer une partie du public de l’état d’une ferveur sobre à une ferveur joyeusement éthylique. Ce « Joyeux anniversaire » qui émane des premiers rangs égayés du public et fait suite à La Marseillaise n’en est que plus jovial. « C’est sympa, ça galvanise » me confirme une militante UPR légèrement éméchée.
65La présence individuelle de participants à un meeting ne présume pourtant pas de la pleine adhésion à la personne du candidat ou à ses idées, pas plus qu’elle n’atteste un glissement automatique entre les émotions collectives exprimées et les émotions individuelles ressenties67. Le 29 janvier, sur le quai du métro en sortant du meeting de François Fillon à La Villette, mon regard croise le visage d’un militant qui me semble familier. En quelques secondes, je le « remets » : en 2012, il avait participé au meeting de Nicolas Sarkozy à Villepinte et, à la fin de l’événement, avait été interviewé par le journaliste de France 2 Jeff Wittenberg. Le soir même, le JT de 20h diffusait son témoignage dans un reportage. Pour avoir vu cette archive et l’avoir plusieurs fois montré dans le cadre de colloques ou de séminaires, ce militant est devenu un « objet identifié de mon corpus ». Je l’accoste, curieuse d’en savoir plus : « Bonjour, vous n’étiez pas au meeting de Nicolas Sarkozy à Villepinte en 2012 ? Je vous ai vu au journal télévisé ». Il tombe des nues, encore plus ahuri quand je lui explique ma recherche et la raison de mon intérêt pour les meetings. Le caractère cocasse de la situation le rend prolixe et il m’explique son cheminement politique. Militant sarkozyste, il avait soutenu à fond son candidat en 2012, et de nouveau lors de la primaire de la droite et du centre à l’automne 2016. Après la victoire de François Fillon, il a accepté de « se rallier » au candidat désigné à l’issue du processus. « Mais il me faut un peu de temps avant de soutenir Fillon », m’avoue-t-il ce 29 janvier. Surtout, les révélations du Canard Enchaîné, quatre jours plus tôt, le font douter : « Fillon, je n’y crois pas trop en fait ». Le candidat LR est « son » candidat par raison. Il pense qu’Emmanuel Macron est « bien parti pour gagner l’élection » et lui trouve d’ailleurs quelques qualités. Je lui demande ce qu’il a pensé du meeting de La Villette. Pour ce sarkozyste habitué des impressionnants meetings de l’ancien Président de la République, le bilan est forcément décevant : « Villepinte [en 2012], c’était spectaculaire ! Là, ce n’était pas… spectaculaire » reconnaît-il en faisant la moue. En 2012, il avoue avoir cherché à être interviewé par le journaliste Jeff Wittenberg en tournant un peu autour de lui à la fin du meeting. « Là, j’ai pas cherché ». Visiblement, il n’a pas fait sienne la ferveur exprimée quelques minutes plus tôt dans la salle du Paris Event Center. D’ailleurs, dans le métro, des militants ont entendu nos échanges et lui jettent un regard noir, comme s’il était un danger pour la cohésion du groupe…
66Quelques semaines plus tard, je le recroise par hasard à la Porte de Versailles où Fillon tient son dernier grand rassemblement parisien (9 avril) avant le premier tour. Il est venu par respect pour sa famille politique mais son choix est désormais fait : il votera Macron, dont il « apprécie le côté Sarkozy » : « C’est un roi-soleil » qui, contrairement à François Fillon, sait communiquer en plus d’être économiquement de droite, deux qualités essentielles à ses yeux. S’il respectait les émotions exprimées par les militants le 29 janvier, celles dont il est désormais l’observateur distant ce 9 avril lui suscitent autant de pitié que de moqueries. Convaincu désormais de l’échec de François Fillon, il ne peut plus se résoudre à soutenir un candidat dont la dynamique de campagne le prive d’un éventuel effet « underdog » censé bénéficier au perdant. Je le quitte en lui donnant rendez-vous, qui sait, en 2022…
Comportements négatifs : sifflets, huées
67La cohésion du groupe se construit également à travers une gamme d’émotions négatives recherchées, le plus souvent exprimées à l’égard d’un adversaire désigné lors des discours à la tribune, que ce soit par le candidat lui-même ou par les orateurs qui le précèdent. En 2017, indice de l’inquiétude suscitée par sa dynamique de campagne, Emmanuel Macron est sans doute le candidat le plus pris à partie par les autres dans leurs discours de meeting68. Le nom d’un adversaire, désigné de manière explicite ou allusive, fonctionne en effet comme les balises textuelles du discours polémique et reflète généralement la dynamique d’une trajectoire électorale : plus les chances de succès d’un candidat enregistrées par les enquêtes d’opinion sont élevées, plus les critiques à son égard s’intensifient chez ses adversaires69.
68Nommer l’adversaire est ainsi la façon la plus simple de provoquer des huées et des sifflets. Rien de tel qu’un jeu de mots dépréciatif de la part des orateurs secondaires pour activer les premières attaques du public avant le discours du candidat. Le 29 janvier à La Villette, Virginie Calmels chauffe la salle pour François Fillon, dénonçant « les Hacron » dont « l’un est de gauche, l’autre est de gauche ». Le public, qui effectue lui-même le jeu d’association/dissociation entre les noms de Benoît Hamon et d’Emmanuel Macron, se met aussitôt à siffler la cible du moment70. L’injure pointe parfois dans ces premiers discours chargés de donner le ton cinglant de la critique. Le 9 avril, Porte de Versailles, François Baroin fait siffler Emmanuel Macron, « l’héritier » de François Hollande, le « oui-oui égaré qui se promène dans le monde merveilleux et musical de la-la-Hollande ». Aux sifflets se mêlent les rires de moquerie et la formule fait mouche auprès des journalistes qui pourtant, ne citent que rarement les verbatims des orateurs secondaires dans leurs papiers. Lorsque vient son tour de parole, François Fillon accentue la charge contre celui qu’il désigne de fait comme son principal adversaire : « J’ai vu qu’Emmanuel Macron se présentait comme le candidat de “l’alternance profonde”. Voilà bien une pensée de sous-marin ! » En deux phrases bien balancées, le public passe du sifflet (provoqué par la mention du nom du candidat En Marche) à la moquerie en installant, selon un ressort classique, une « connivence de dérision71 » aux dépens de l’adversaire.
69À Marseille, Marion Maréchal-Le Pen fait siffler copieusement des candidats, comme « le télé évangéliste monsieur Macron » et « le général Alcazar monsieur Mélenchon », ainsi que des figures honnies par le public local, comme « l’empereur de la gamelle et bébé Jacques-Médecin Christian Estrosi » ou « le zombi Christophe Castaner ». Sourire aux lèvres, elle ponctue chaque long sifflet du public par des remarques acerbes : « Je leur transmettrai de votre part ». Le sénateur-maire FN Stéphane Ravier, qui lui succède à la tribune, surenchérit en attisant les huées contre François Fillon, « l’internationaliste communiste Mélenchon » et surtout Emmanuel Macron : « Non, Monsieur Macron, les Français en Algérie n’ont pas commis de crimes contre l’Humanité ! ». À gauche, chez Benoît Hamon, c’est le nom de « Le Pen » qui fait instinctivement réagir le public avec force, surtout quand, ce 19 mars à Bercy, le candidat lui associe celui de Donald Trump et met en garde ceux qui, par leur mépris du vote populaire et de l’expression démocratique, « exaspèrent tant le peuple qu’ils finissent par le jeter dans l’aventure du Brexit, dans les bras de Monsieur Trump ou de Madame Le Pen, qui nourrissent ce nihilisme qui éteint chaque jour davantage l’esprit républicain dans le cœur de nos compatriotes ». Chez Jean-Luc Mélenchon, on siffle vigoureusement les « social-traitres », comme ce 12 avril à Lille, où il n’est même plus besoin qu’un orateur s’avance pour prononcer le nom de Manuel Valls : lorsque le visage de l’ancien Premier ministre apparaît dans une vidéo diffusée sur l’écran géant, le public se met à conspuer généreusement celui qui reste un adversaire fonctionnel à défaut d’être un adversaire électoral72. Mais le public de la France insoumise ne reste pas indifférent aux énoncés des noms de François Fillon et d’Emmanuel Macron : quand le premier provoque des « Rends l’argent ! » intempestifs, le second s’accompagne généralement d’une bronca de huées.
70Outre le nom des rivaux, le déclencheur d’émotions négatives est parfois un mot-clé ou une notion associée classiquement à l’adversaire. La violence verbale n’est ici pas toujours facile à déceler car celle-ci émerge « souvent d’un processus discursif impliquant des actes de langage non menaçants, ce qui rend ses manifestations linguistiques plus difficiles à saisir73 ». Chez François Fillon, le public est historiquement entraîné à siffler au mot « socialiste », « gauche » et tous leurs dérivés. Chez Jean-Luc Mélenchon, on siffle plutôt des entités économiques et des élites politico-financières : « ces gens de la finance », « les capitalistes » ou des organisations comme le « FMI ». Chez Marine Le Pen, on siffle surtout aux mots « laxisme » (de la gauche, des juges, etc.), « gauchistes » et, bien sûr, « islamisme » et tout le champ lexical de l’islam et de la culture musulmane. Chez François Asselineau, on siffle au mot « euro », « Europe » en répondant par un seul mot d’ordre vibrant « Frexit ! Frexit ! ».
71En 2017, les sifflets ont toutefois visé des catégories de circonstances, moins ancrées dans les cultures partisanes que déterminées par les contingences de la campagne. Dans le contexte des affaires, les meetings de François Fillon donnent le ton d’une « spirale de la négativité74 » à l’égard des institutions judiciaires et médiatiques. Le 4 mars, à Aubervilliers, Bruno Retailleau lance une charge contre l’institution PNF, à l'origine de l'enquête sur les soupçons d’emploi fictif de Pénélope Fillon : « Posez-vous les bonnes questions. Pourquoi et depuis quand dans notre pays il suffit d'un article du Canard enchaîné pour que simultanément, instantanément, le Parquet national financier déclenche une enquête préliminaire ? » Au nom de « PNF » (et même pas « Canard enchaîné »), les sifflets fusent à tel point que le porte-parole de François Fillon se sent obligé de lever la main pour calmer l’audience. Mais il poursuit ses attaques : « Il y a tant de livres qui sont sortis depuis des semaines et des mois, qui mettent en cause des personnalités politiques. Qu'a fait le Parquet national financier ? ». Faisant allusion à la polémique sur les frais de représentation d’Emmanuel Macron lorsqu’il était à Bercy75, Bruno Retailleau entend s’appuyer sur la colère de son public pour dénoncer la nature politique de l’institution et son instrumentalisation électorale par le pouvoir. Dans les meetings de gauche, le contexte des affaires provoque également des sifflets à l’endroit des cibles inverses. Le 19 mars, des huées fusent lorsque Benoît Hamon évoque, en guise de bilan d’étape, une campagne présidentielle « déjà » marquée par « les affaires » et « les rassemblements au Trocadéro ».
72Mais si une spirale de négativité à l’égard de l’adversaire ou de ce qu’il représente historiquement ou conjoncturellement est une constante des meetings de campagne sous la Ve République76, la campagne de 2017 a nourri une négativité du public plus spectaculairement exprimée contre une autre institution : les médias, représentés dans les meetings par des acteurs bien identifiables, les journalistes. Les attaques contre la presse existaient déjà en 2012 mais elles se sont singulièrement intensifiées en 2017, en particulier dans les meetings de Marine Le Pen, François Fillon et Jean-Luc Mélenchon. Les sifflets, les huées voire parfois les violences physiques de la part des publics ont en effet très largement visé celles et ceux qui portaient un badge presse et que désignaient parfois en pâture des orateurs pyromanes. Nous y reviendrons plus loin (voir chapitre 6.3).
73La désapprobation des sifflets, le candidat Emmanuel Macron en a fait un de ses traits d’identité, un marqueur d’une « bienveillance » destinée à le distinguer de ses adversaires. À Lyon, le 4 février, il vient d’évoquer la « vieille politique » (« on nous disait que la vie politique allait continuer avec ses règles, qu’on s’y était habitué »). Conditionnés à la vision « disruptante » du monde proposée par le marketing politique, les militants En Marche se mettent aussitôt à siffler cette « vieille politique ». Ne laissant pas passer l’occasion de marteler l’esprit de positivité qu’il souhaite insuffler à sa campagne, Emmanuel Macron désapprouve : « Nan, ne sifflez pas, jamais. On ne se rassemble pas sur des sifflets ». Quelques semaines plus tard, en meeting à Arras pendant l’entre-deux tours (26 avril), Emmanuel Macron revient sur l’épisode Whirlpool, lorsque son adversaire Marine Le Pen est venue, le matin même, le défier sur le parking de l’usine d’Amiens. En entendant le nom de la candidate du FN, le public se met à huer. À la tribune, le candidat rétorque et conjure : « Ne sifflez pas Madame Le Pen. Ne la sifflez pas, cela ne sert à rien. Allez, dès la sortie de ce rassemblement, dans chaque maison, dans chaque café et allez convaincre ! » Le 1er mai, pendant la campagne de l’entre-deux tours, les sifflets des militants En Marche visent cette fois le président de Debout la France, Nicolas Dupont-Aignan, qui vient d’annoncer deux jours plus tôt son ralliement à Marine Le Pen en signant un « accord de gouvernement élargi » avec la candidate FN. Emmanuel Macron persiste d’une cinglante injonction : « Ne le sifflez pas davantage, le pauvre. Il avait déjà perdu. Le voilà déshonoré ».
74Les sifflets et leur désapprobation forment une dialectique affective co-construite qui participe pleinement à produire l’image d’un candidat résolument positif tenant en horreur « les passions tristes » négatives. Sauf quand celles-ci lui permettent de mettre en scène opportunément une opération de communication auprès de son public. Ainsi, au parc Chanot de Marseille, le 1er avril, Christophe Castaner monte à la tribune pour ouvrir le meeting d’Emmanuel Macron. Il a visiblement préparé une saynète pour attirer l’attention du public qui patiente depuis une bonne heure dans la salle. Avant même qu’il ait pu prononcer un mot, le public se met à le siffler copieusement. La raison ? Le maire de Forcalquier porte autour du cou une écharpe… du PSG ! Ce poisson d’avril provocateur ne passe pas auprès du public dont une partie, après le meeting, a justement prévu d’aller au Stade Vélodrome (jouxtant le Parc Chanot) pour supporter l’OM contre Dijon77. Mais la mise en scène est bien calculée et permet à Christophe Castaner de marteler le leitmotiv de la campagne : « Quoi ? Dans les meetings d’Emmanuel Macron, on ne siffle pas ! ». Surjouant le personnage du « bad cop », il laisse son candidat s’attribuer le rôle du « good cop » (le vrai supporter marseillais, donc) : « Ah, j’ai Emmanuel dans l’oreillette… Bah oui, c’est un fan de l’OM… Ah ?... Donc le PSG, on peut siffler ! Alors allez-y ! » lance-t-il en jetant son écharpe PSG dans la foule et en mettant celle de l’OM qu’il avait préparé dans sa poche. À la fin du meeting, c’est bien avec l’écharpe de l’OM autour du cou qu’il accordera un entretien à LCI (doc. 39).
75Les huées ne visent pas toujours les figures d’un camp adverse. À la Porte de Versailles (9 avril), Nathalie Kosciusko-Morizet se fait copieusement siffler par les militants de sa propre famille politique lorsqu’elle monte à la tribune en ouverture du meeting de François Fillon. Quelques jours plus tôt, à Toulon (31 mars), Christian Estrosi essuie sur ses terres la même humiliation de la part des militants de son parti : orateur de la première partie du meeting, sa montée à la tribune s’accompagne de telles huées que son « Mes chers amis… » devient inaudible. Le 24 mars à Biarritz, la juppéiste Virginie Calmels provoque également les sifflets en prononçant le nom d’Alain Juppé. Le 5 avril à Provins, c’est au tour de Christian Jacob de susciter la colère de la salle lorsqu’il annonce la présence du député de la circonscription voisine, Franck Riester, proche de Bruno Le Maire, et du centriste Yves Jego. Quelques jours après la vague de désaffections des personnalités LR les plus modérées suite à l’annonce de la mise en examen du candidat Fillon, les publics de meetings se déchaînent contre les « traîtres » de leur propre famille politique.
76Mais il est des cibles plus qu’incongrues dans un meeting politique. Le 17 avril, à la tribune de Bercy devant plus de 15 000 personnes, Emmanuel Macron s’aventure vers la référence littéraire et romantique. « Je repense, vous savez, à une formidable lettre que Diderot écrivit un soir à Sophie Volland, qui était sa maîtresse… ». À ce mot, le public se met à huer : « Ouhhh ». Emmanuel Macron sourit puis reprend : « … Il était allé la retrouver chez elle… ». Re-huée « Ouhhhh ». Fidèle à sa ligne de conduite de ne jamais faire siffler dans ses meetings, le candidat En Marche s’exclame, entre gêne et amusement : « Mais ne sifflez pas Diderot ! » Et de raconter la fin en entretenant lui-même la flamme d’une fausse pudibonderie : « Et il n’y avait presque plus de chandelles… » Cette fois, l’audience accepte la grivoiserie en lançant un « Ohhhhhh » complice avant de rire et d’applaudir la suite de plus en plus croustillante : « Et lui écrivait, il noircissait les pages avec une impatience fébrile… et peut-être plus… ». Mais Emmanuel Macron, qui tient à la portée métaphorique de sa référence, achève l’histoire : « Et alors qu’il n’était pas sûr que ces pages qu’il noircissait, qu’il écrivait bien dessus, […] il lui écrivait : “je ne sais pas si, dans l’obscurité, les mots que je vous écris sont bien sur cette page, alors partout où vous ne lirez rien, lisez que je vous aime” ! ». Cette fois, le public est ébaubi : « Waouhhhhh ». Du sifflet désapprobateur (ouh) à la surprise d’admiration (waouh) en passant par la pruderie feinte (oh), le candidat a modelé en direct une émotion qui n’avait, au départ, pas tout à fait suscité la réaction attendue. Quant à la portée politique de la séquence, elle se voulait simplement un hommage alambiqué (un étalage pédant jugeront les détracteurs) au travail acharné des militants sur le terrain comme force de cohésion du mouvement : « tout ce que je ne dirai pas mais que vous avez porté, qui nous a fait lever, qui nous tient, ici ensemble ce soir ».
Comportements de recueillement : silence, prière
77Le meeting, sonore et bruyant, peut occasionnellement produire du silence et faire émerger les expressions compassionnelles de l’hommage et du recueillement. La campagne présidentielle 2017 se déroulant dans une société « post-attentat » permanente, les candidats ou leurs entourages ont ponctuellement invité le public à respecter une minute de silence en mémoire aux victimes du terrorisme lors de leurs rassemblements. Le 19 mars, Benoît Hamon tient son principal meeting de campagne à Bercy, cinq ans jour pour jour après la tuerie de l’école juive Ozar Hatorah de Toulouse qui a fait quatre morts, dont trois enfants. À la tribune, appelant à respecter une minute de silence, le candidat socialiste tient à prononcer le nom de chaque victime, sans prononcer une seule fois celui du terroriste :
Nous sommes le 19 mars, une de ces dates noires qui ont endeuillé la République. Et aujourd’hui, cet après-midi, je ne peux pas m’adresser à vous aujourd’hui sans évoquer, avec la même tristesse et la même révolte, les noms de Myriam Monsonégo, 8 ans, Gabriel Sandler, 3 ans, son frère Aryeh, 6 ans, leur père Jonathan, tué en tentant de les protéger dans l’école Ozar Hatorah. Et quelques jours auparavant, eux aussi lâchement assassinés, les militaires, Imad Ibn Ziaten, Abel Chennouf, Mohamed Legouad. Je vais vous demander dans quelques secondes de vous lever et de respecter une minute de silence en leur mémoire, mais aussi, puisque nous sommes ici à Paris, en la mémoire des victimes de Charlie Hebdo et de l’Hypercacher, des victimes de Nice comme de Saint Étienne du Rouvray, en la mémoire de la jeunesse fauchée au Bataclan et dans l’insouciance des terrasses alentour, et de toutes les victimes du terrorisme tuées parce que journalistes, caricaturistes, parce que juives, parce que policières, militaires, prêtres, parce que françaises, parce que libres78.
78S’ensuivent trente secondes de recueillement silencieux pendant lesquelles des visages graves captés par les caméras dans l’assistance s’affichent sur les écrans géants. Toute observatrice que je sois, je ne peux manquer d’être impressionnée : entendre quasiment voler une mouche dans une salle où plus de 15 000 personnes sont réunies ne laisse pas insensible.
79Le 9 avril à la porte de Versailles, Philippe Goujon, maire LR du 15e arrondissement et hôte du grand meeting du jour de François Fillon, est le premier à prendre la parole. D’emblée, il appelle le public à respecter une minute de silence pour rendre hommage aux chrétiens coptes d’Égypte, victimes de deux attaques à la bombe le matin même79 :
Quelques mots avant de commencer ce meeting puisque, après l’attentat sanglant de Stockholm80 au camion piégé qui nous rappelle de biens tristes souvenirs, vendredi, aujourd’hui ce sont les Coptes d’Égypte qui sont frappés par deux attentats meurtriers. On déplore quarante morts. Et je vous propose de respecter une minute de silence en leur mémoire81.
80Le public se lève et, vingt-cinq secondes plus tard, s’applaudit et se rassoit : « Merci pour toutes les victimes d’attentats terroristes » reprend Philippe Goujon avant d’enchaîner maladroitement « Dans cette campagne improbable, et si on parlait enfin de l’essentiel… ». Deux heures plus tard, François Fillon, particulièrement mobilisé sur la question des chrétiens d’Orient82, se saisira de l’émotion pour accuser les tenants du multiculturalisme :
Je défendrai les chrétiens d'Orient victimes d'un véritable génocide qui n'émeut pourtant guère nos gouvernants et nos chantres d'une défense des droits de l'homme à géométrie variable83.
81Au-delà d’une même expression du deuil collectif après l’attentat, ces deux appels au silence ne renvoient pas le même message pas plus qu’ils ne s’adressent aux mêmes communautés. À gauche, chez les socialistes, on mobilise une compassion universelle et républicaine face aux attaques terroristes, à l’image de celle que portent la parole publique et les institutions politiques de la nation84. À droite, on exprime davantage une compassion ancrée dans le répertoire des valeurs d’un candidat qui cherche surtout à capter l’électorat catholique jusque dans ses mouvances les plus politiques et activistes (Sens commun) et qui n’hésite pas à surfer habilement sur la thématique des racines chrétiennes de la France en affirmant son positionnement identitaire personnel85.
82« Entendez ce cri muet et froid qui court sur les flots. Ah la bonne mer, comment est-il possible que tu sois devenue ce cimetière où 30 000 ont disparu dans les flots ? Écoutez-vous autres, taisez-vous ! C’est le silence de la mort ! […] Voici ce que nous disons, par notre silence, pendant cette minute recueillie à laquelle je vous appelle : Elle [la France, nda] ira comme un chant d’amour pour sécher leurs larmes et les serrer contre nos cœurs. Silence !86 » : chez Jean-Luc Mélenchon, ce 9 avril, la minute de silence à la fois lyrique et musclée observée sur le Vieux Port de Marseille en mémoire des migrants disparus en Méditerranée est la réaffirmation d’un message pacifiste et humaniste autant qu’une stratégie de distinction à l’égard de son adversaire d’extrême droit politique, Marine Le Pen. Le candidat de la France insoumise s’en expliquera quelques jours plus tard sur son blog :
Je crois bien que notre meeting à Marseille est davantage qu’un événement de campagne électorale. Comme tout rassemblement populaire de cette ampleur, il donne à voir quelque chose du fond politique du pays lui-même. Peut-être que s’il fallait résumer le tout en un seul instant, ce serait celui de la minute de silence devant la Méditerranée, à la mémoire de ceux qui ont péri en mer dans les vagues d’émigration actuelles. Ainsi a été prouvé que notre peuple ne se confond pas avec les propos insupportables que l’extrême droite de Madame Le Pen prétend exprimer en son nom87.
83L’appel à la minute de silence dans l’enceinte du meeting permet au candidat de s’inscrire dans la geste républicaine et de se solenniser en délivrant la parole d’une autorité publique, prélude à l’autorité présidentielle convoitée. Simultanément, le respect de cette minute de silence par le public transforme de manière éphémère une communauté militante en communauté de deuil. On assiste dès lors au renversement complet de l’expression des émotions attendues de la part de ce type d’audience sollicité d’abord pour sa capacité à produire des marques retentissantes d’adhésion.
84Plus circonstancielles sont les scènes de prières observées dans les meetings de François Fillon. Le 4 mars, à la veille de son coup de force du Trocadéro, le candidat LR est dans une situation délicate : en chute libre dans les intentions de vote, les défections se multiplient au sein de sa famille politique tandis qu’un communiqué du parti vient de tomber, annonçant la tenue anticipée d’un comité politique LR chargé « d’évaluer la situation ». La salle d’Aubervilliers, même clairsemée, fait corps avec son candidat, en grande difficulté. À la fin du discours, un septuagénaire, bras ouverts et regard levé vers le ciel, déclame des paroles incantatoires en priant pour son candidat (doc. 59). Une autre femme, un peu plus loin, se prosterne, les mains jointes et les yeux fermés. Je vois ses lèvres formuler une prière inaudible. Trois jours plus tard, c’est un tout autre candidat qui se présente devant son public en meeting à Orléans, chez son ami Serge Grouard. Déterminé et rasséréné par le succès du Trocadéro (5 mars), François Fillon entend reprendre le contrôle d’une campagne qui, jusqu’à présent, lui a échappé. Il ne choisit pas ses mots par hasard, touchant la corde sensible de son public fervent du jour, petite et moyenne bourgeoisie catholique de province, qu’il implore :
À Orléans, le mot « soumission », cela fait des siècles qu'on l'ignore ! Moi non plus, je ne me soumets pas ! Je repense à cette réplique de Jeanne d'Arc face à ses juges : « passez outre, je vous prie ! ». C'est à ces mots que je pense aujourd'hui : « passez outre ! » Passez outre les attaques dont je suis la cible88.
85Une équipe de Quotidien (TMC) couvre l’événement pour recueillir les réactions des militants. Hugo Clément remarque une femme qui accoste le candidat LR encore sur scène en lui agrippant la main : « Monsieur Fillon, je prie tous les jours la Vierge Marie qu’elle vous accompagne. Elle va vous donner la victoire. Jeanne d’Arc va vous amener la victoire » glisse-t-elle à un François Fillon gêné de voir la caméra de Quotidien89 filmer la scène. « Merci » expédie-t-il poliment. La militante persiste en échangeant avec d’autres militants : « Il faut continuer, il faut prier pour lui. Faut prier pour lui ! Il faut le confier à Jeanne d’Arc, il faut le confier à Clovis. Il faut le confier à tous les Saints. Il faut prier la Vierge Marie ». Sa ferveur religieuse, sans être directement stimulée par François Fillon, renvoie à la sociologie de la base militante du candidat.
Doc. 59 – Un militant prie bras ouverts pour son candidat François Fillon (Aubervilliers, 4 mars)

Comportements incongrus : gêne, ennui, déception
86Il est des émotions de meeting que les équipes de campagne et les candidats aimeraient ne pas provoquer et, surtout, ne pas voir ressortir dans les comptes rendus de presse. Parmi elles, la gêne et l’ennui sont peut-être les plus redoutées pour un candidat censé inspirer de l’enthousiasme, du désir voire du rêve pour séduire les électeurs.
87Le 25 mars, Emmanuel Macron tient meeting à La Réunion. Loin de la métropole, il a voulu innover, improviser, casser les codes de l’exercice. Mais au lieu de cela, il patine à la tribune, ayant visiblement mal préparé son discours. Un militant associatif l’interrompt depuis les gradins déjà bien dégarnis pour lui demander ce qu’il compte faire pour les jeunes de l’île. D’autres interpellations fusent. Emmanuel Macron se laisse alors aller à un exercice de questions-réponses en faisant monter les membres du public sur l’estrade à ses côtés. La verticalité du meeting s’inverse : du classique « top-down », il devient un dispositif « bottom-up » inhabituel, qui n’a pas l’air de convaincre l’audience. La salle se vide encore plus et le public restant s’ennuie ferme. Un sentiment de gêne se profile lorsqu’Emmanuel Macron invite un petit garçon qui veut savoir comment devenir président de la République : « qu’est-ce que tu attends, toi, du Président de la République ? » demande le candidat. « Je voudrais améliorer La Réunion » lui répond le petit garçon. « Il y a un petit côté Jacques Martin, là », réagit Emmanuel Macron d'un air amusé. Vers 17h, au terme du rassemblement, son équipe de campagne essaie de tirer un bilan positif de l’expérience tout en reconnaissant le caractère improvisé de la prestation : « Ce qui devait être un meeting s’est transformé en rencontres. Merci Saint-Denis ! #MacronLaRéunion » tweete (l’équipe d’) Emmanuel Macron. Mais dans les comptes rendus journalistiques, on n’est pas dupe de cette interprétation avantageuse. Pendant le meeting, les reporters ne se privent pas de tweeter leur ressenti : « Il va falloir que #Macron arrête ses questions réponses avec le public sinon il va finir tout seul… Les spectateurs partent par grappes… » tweete la journaliste de Paris-Match, photo à l’appui (15h51, 25 mars). À l’issue du meeting, les papiers des reporters officialisent l’échec de l’événement : « Quand un meeting de Macron se transforme en talk-show » (Le Point, 25 mars), « Entre flottement et salle qui se vide, le meeting difficile de Macron à la Réunion » (BFMTV, 26 mars), « L'étrange meeting d'Emmanuel Macron dans une salle à moitié vide à la Réunion » (LCI, 25 mars), « Improvisation en meeting pas totalement maîtrisée » (Le Monde, 25 mars), « À la Réunion, le bide de Macron » (Paris-Match, 25 mars).
88Quelques semaines plus tard, je suis à Marseille pour le meeting d’Emmanuel Macron. Circulant au fond du Hall du Parc Chanot pendant le discours du candidat à la tribune, je vois plusieurs personnes quitter la salle. Je ne suis pas la seule à les avoir remarquées. Une équipe de C à vous (France 5) accoste les déserteurs pour en savoir plus90. Quelques-uns expliquent qu’ils ont prévu d’aller au match OM-Dijon et ne veulent pas rater le coup d’envoi (« je vais chercher mes lunettes chez moi »). Mais d’autres invoquent d’autres raisons, sans masquer leur ennui ou leur déception. « Oh c’est très ennuyeux » s’exclame un quinquagénaire en sortant le programme du candidat : « Vous lisez ça, il tourne les pages ! Moi je voudrais une visée pour le pays, quand même ! ». Un autre : « Je pense qu’il ne va pas assez au fond des choses, c'est trop superficiel pour moi ». Un couple de jeunes : « Il reste dans la banalité pour moi ». Un autre : « Beaucoup de thèmes et pas assez d’idées concrètes. Nous, on veut un vrai changement, on ne veut pas que des belles promesses comme tous les autres candidats ont déjà fait, en fait ». Une jeune femme : « Il se met en valeur à travers un autre parti. Ça, c’est hyper dommage. Ils ont que le mot FN à la bouche, en fait ! ». Un sexagénaire : « Macron, c’est un agneau de lait pour moi. Il a pas le charisme. Il faut attendre un peu, il faut attendre ». « C'est du vide, c’est du vent, quoi, ce qu’il dit. Là c’est que des trucs qui jouent sur les émotions. J’attends pas ça d’un Président » lâche un jeune homme en sortant. Sur le plateau de C à vous, Richard Ferrand est invité par le journaliste à réagir aux témoignages recueillis dans le cadre du reportage : « Richard Ferrand, comment vous expliquez que ces scènes-là, nos reporters ne les voient absolument pas chez Marine Le Pen, chez François Fillon, chez Jean-Luc Mélenchon, chez Benoît Hamon ? Nos reporters nous l’ont dit, ils n’ont jamais vu ça ! ». Richard Ferrand, sourire aux lèvres, botte en touche : « Il faudra que je vous présente d’autres militants qui sont très enthousiastes. C’est dommage que vous n’ayez pas interviewé ceux qui sont restés » avant de reconnaître qu’une partie des gens peuvent venir sans être convaincu, « pour découvrir ».
89Je partage le constat des journalistes de C à vous : les publics d’Emmanuel Macron ne sont pas à l’image des publics traditionnels de meetings : novices, beaucoup ont un lien très distant avec une culture partisane et n’ont jamais mis les pieds dans un meeting politique. Dans le métro pour me rendre au Palais des sports de Lyon (4 février), les signes de reconnaissance extérieurs (un drapeau plié dans la main, un autocollant sur le manteau) facilitent les conversations spontanées entre les gens : un sexagénaire partage son enthousiasme avec une mère et sa fille : « C’est mon premier meeting politique ! On dirait un général De Gaulle jeune ! ». À Angers, trois trentenaires sont venus « entre potes » pour la première fois dans un meeting politique, « plutôt que de boire des bières devant un match à la maison ». Poussée par une simple curiosité plus que par une envie de participer et exprimer des émotions inscrites dans une culture partisane enracinée, les publics des meetings d’Emmanuel Macron se contentent d’écouter sagement sans vraiment répondre directement aux stimuli du candidat à la tribune comme le ferait un public militant ordinaire. Pour remédier à ce défaut d’ambiance qui attire l’attention de la presse, l’équipe de campagne a mis en place un véritable dispositif de « management » des émotions.
Les émotions « managées »
90On l’a dit, un dispositif de meeting est orienté vers une finalité : produire une image conforme au grand récit qu’une équipe de campagne s’ingénie à projeter de son candidat à travers le double objectif d’une forte mobilisation et d’une expression ostensible des émotions d’adhésion. En 2017 comme dans les années 1930, « le travail des organisateurs vise à contrôler, orienter, provoquer l’enthousiasme des participants91 ». Mais si la théâtralisation des émotions lors des grands rassemblements de l’entre-deux-guerres reposait sur l’introduction de techniques relevant de l’univers de la fête et du spectacle, la fabrique des émotions, en 2017, a pris des allures de véritables techniques de management issues du monde de l’entreprise et du coaching.
91Quelques jours après le meeting du candidat En Marche à Lyon (4 février), une vidéo intitulée « L’ambiance des meetings de Macron » est publiée sur la chaîne Youtube d’un développeur informatique, Christophe Geoffroy92. L’homme, qui ne cache pas son soutien à Jean-Luc Mélenchon sans être militant France insoumise, a réussi à infiltrer l’équipe des « ambianceurs » du meeting lyonnais, ce 4 février. Sa vidéo veut montrer comment l’équipe de campagne a fabriqué artificiellement une ambiance pour « faire croire à un engagement, une adhésion, un enthousiasme », trompant ainsi, estime-t-il, la perception des spectateurs dans la salle et des journalistes dans les tribunes. Il commence par expliquer que les acclamations entendues lors du bain de foule d’Emmanuel Macron avant son discours proviennent en partie d’une « boucle sonore » enregistrée et diffusée pour activer les acclamations. Il poursuit en constatant, comme j’ai pu le faire aussi avec d’autres journalistes, que le comportement des publics profanes et celui des militants contrastent fortement : les premiers ont une écoute calme et silencieuse quand les seconds, comme on peut s’en douter, réagissent avec ferveur tout au long du discours. Pour avoir observé beaucoup de meetings, il est rare que les émotions circulent mal dans l’espace de l’événement et ne présentent pas un caractère d’homogénéité. Pourtant c’est le cas ici, entre ces deux audiences, le public profane ayant du mal à faire sienne la ferveur militante. Mais Christophe Geoffroy dévoile surtout les techniques employées pour animer la ferveur et, ce faisant, accroître le contraste avec les affects du public.
92Quelques jours plus tôt, à l’approche du grand meeting de campagne du candidat, Les Jeunes avec Macron sont chargés de l’ambiance de la mobilisation. Dans une newsletter envoyée aux militants, l’équipe indique comment se rendre au meeting, devenir « helper », participer sur les réseaux sociaux pendant le discours et également « rejoindre la Team Ambiance » du meeting. Pour ces derniers, après avoir rempli un formulaire en ligne, rendez-vous est fixé près de deux heures avant l’ouverture des portes afin de donner les instructions. Grâce à l’application Telegram sur leurs smartphones, les volontaires de la « Team ambiance » seront en contact permanent avec les responsables « ambianceurs », chargés de diffuser les consignes tout l’après-midi. À 15h03, le dispositif commence par l’envoi d’un premier message du chef « Ambroise » à la team qui affiche 136 membres :
Bonjour à tous ! Un grand merci pour avoir rejoint l’équipe ambiance ! On compte sur vous pour que ce soit la folie ! On va mettre le feu ! MERCI DE BIEN REGARDER VOS MESSAGES PENDANT VOS DISCOURS. Il va falloir être à fond, on veut vous entendre applaudir, chanter à coup de « Macron Président », etc. TOUT, absolument tout ce qui pourrait mettre le feu à cette salle est permis, alors lâchez-vous !
93Captures d’écran du fil Telegram à l’appui, la vidéo de Christophe Geoffroy montre comment la Team Ambiance distribue les consignes aux militants disposés aux différents emplacements stratégiques. Quand le candidat lance un premier message depuis l’extérieur de la salle : « À droite d’Emmanuel Macron on se bouge !!! On met le feu ! PLUS FORT A DROITE !!! On vous entend toujours pas !! Il faut suivre !! » (15h52) ; quand Gérard Collomb parle à la tribune : « Je vous indiquerai l’arrivée de Macron 2 minutes avant » (16h22), « Macron Président ! Macron Président ! » (16h22), « APPLAUDISSEMENTS ! GOOOOOOO ». À 16h25, Ambroise lance : « Quand vous êtes chaud : “ON VA GAGNER ! ON VA GAGNER !” ». Les militants s’exécutent quelques secondes plus tard, ce qui leur vaut un nouveau message de gratification-récompense : « Top Bravo ! ». Pendant les moments creux, Ambroise incite les militants de la Team Ambiance à amplifier la ferveur sur les réseaux sociaux : « N’oubliez pas de prendre des photos de vous et de la foule (les gens survoltés avec les drapeaux) ; et PARTAGEZ-LES avec le #LaFranceEnMarche » (16h27). À 16h34, retentit l’hymne du « Walk in ». Le chef ambianceur s’emballe en envoyant une succession de messages : « IL ARRIVE », « GGOOGOGOGOG », « DONNEZ TOUT ». Pendant le discours, Ambroise se livre à des explications de texte : « Il est en train de contextualiser. Je vous veux quand il présentera des mesures et haussera le ton ! » (16h55). Les émotions doivent se manifester selon un dosage et une intensité proportionnels aux stimuli. Là encore, Ambroise l’explique à sa team au moment où, à la tribune, Emmanuel Macron vient de souligner que pour porter la loi sur l’IVG de 1974, « il a fallu une majorité de droite et de gauche pour pouvoir la voter » : « Gardez les “Macron président” au bon moment. LÂCHEZ DES “BRAVOS”, des “IL A RAISON”, du spontané ! » (17h15). La fin du discours du candidat qui porte sur le thème de l’Europe ? Ambroise envoie le slogan tout simple aux militants, qui le répercutent : « “EUROPE” c’est top ! » (18h01). L’ambiance de fin de discours est particulièrement contrôlée : « ON LEVE LES DRAPEAUX !! N’hésitez pas à vous lever, ça va monter tout seul ! N’ayez pas peur de la foule ! » (18h03), « C’EST BIENTÔT LA FIN ON DONNE TOUT !! DRAPEAUX ET COMPAGNIE » (18h14), « AMBIANCE AU MAX JUSQU'A LA FIN !!!! Je veux du “Macron Président” et du “On va gagner !” !! » (18h15). Les appels aux cris, aux chants, aux applaudissements et autres bruits de pieds sur les gradins s’accompagnent d’émoticones didactiques pour marteler le message (explosions, flammes, haut-parleurs, drapeaux tricolores, etc.).
94À la fin du meeting, les félicitations pleuvent pour conforter la cohésion du groupe et rassurer chaque membre de sa parfaite « gestion » émotionnelle : « Vous avez géré, super ambiance ! Merci à tous et bravo ! » (18h25). Et la récompense tombe quelques heures plus tard par un dernier message d’Ambroise : « Pour fêter le succès du meeting, vous êtes tous invités dans la boîte de nuit Le Petit salon. Encore merci pour cette belle réussite » (21h16).
95Ce 4 février, la Team ambiance n’a donc pas tant réagi aux stimuli du candidat qu’aux mots d’ordre du chef d’équipe, à travers une série de messages d’injonctions, d’explications de texte et de gratifications-récompenses envoyés grâce à une application. Si, pour les autres candidats, les cultures partisanes suffisent à animer et provoquer des émotions militantes certes conditionnées mais autonomes, l’équipe d’En Marche ne peut faire le postulat d’une assimilation de ces comportements partisans ordinaires par cette « Génération EM » séduite justement par la rupture affichée à l’égard de toute structure partisane traditionnelle. Les outils technologiques sont alors mobilisés pour pallier le défaut d’enracinement de la gestuelle militante tout en ayant pour objectif de reproduire les mêmes effets de cette gestuelle (ferveur, chants, applaudissements). La question de la spontanéité et de la sincérité des émotions de meetings n’a pas de pertinence pour peu que les effets attendus soient attestés et reconnus. En revanche, il est intéressant de remarquer la perception que les équipes de campagne se font de leur propre public : le « n’ayez pas peur de la foule » lancé aux militants de la team ambiance révèle en effet une conscience aiguë d’une audience émotionnellement hétérogène, exogène et segmentée dans son placement dans la salle.
96La diffusion de la vidéo par le sympathisant de Jean-Luc Mélenchon, particulièrement virale (près de 350 000 vues), s’est évidemment accompagnée d’une dénonciation de l’artificialité du candidat et de ses militants. Certes, tous les partis usent de techniques pour chauffer leurs salles, même s’il est vrai que les outils technologiques employés par l’équipe En Marche révèlent un niveau de sophistication inédit. Ce qui est plus intéressant en revanche, c’est de voir comment ce procès d’inauthenticité des émotions dans les meetings d’Emmanuel Macron est venu s’intégrer dans un discours critique plus global qui cherchait à discréditer politiquement le candidat En Marche sous la forme d’un procès en incompétence ou en inexpérience.
Les « deuxièmes » publics
97L’observation des « deuxièmes » publics de meeting permet d’affiner la compréhension du phénomène de circulation des émotions censé assurer la cohésion entre l’orateur à la tribune et son public. Les « deuxièmes » publics appartiennent aux dispositifs élargis du meeting, c’est-à-dire toute forme de réception des meetings qui procède d’une externalisation par rapport au dispositif initial, ce dispositif initial étant entendu comme le lieu d’échange direct entre les différentes catégories d’acteurs en présence. Les deuxièmes publics sont donc les publics qui n’ont pas trouvé place dans l’espace de réunion principal et qui se retrouvent dans un espace adjacent (en salle ou en extérieur) à suivre le discours par le truchement d’un écran. Ils ne sont donc en contact direct ni avec l’orateur ni avec le reste du public. Dans quelle mesure cette présence extérieure peut entraîner une rupture ou au contraire favoriser les réactions aux stimuli du candidat et le partage des émotions ?
98En 2017, je n’ai pu observer cette configuration qu’auprès de deux candidats, ceux dont la dynamique de campagne ne faisait pas craindre le mauvais remplissage des salles et qui avaient également bien compris la nécessité de toujours choisir des salles de moindre capacité – quitte à ce qu’elles débordent – pour remplir les objectifs de mobilisation : Emmanuel Macron et Jean-Luc Mélenchon. Le moins que l’on puisse dire à travers ces deux exemples, c’est que l’appropriation et l’expression des émotions chez ces « deuxièmes » publics diffèrent totalement d’un cas à l’autre. Si une configuration analogue produit deux résultats différents, c’est bel et bien que la personnalité du candidat et sa capacité à stimuler des émotions ainsi que la nature même du public qui le suit par écran interposé sont des éléments déterminants au-delà du seul dispositif.
99Le 28 février, j’arrive au Centre de Congrès d’Angers pour le meeting d’Emmanuel Macron prévu à 19h. Les portes ne sont pas ouvertes qu’une longue file de personnes attend de pouvoir trouver une place à l’intérieur. Une sexagénaire dont le mari est adhérent En Marche m’explique la raison de sa présence : « Il donne de l’espoir. Il faut faire confiance à la jeunesse. Il est libéral mais il a un peu des idées de gauche ». Elle qui a toujours voté socialiste constate : « La gauche, il faut lui donner quelques années autour de Hamon. En attendant, on prend celui-là ! ». À 18h, passé le contrôle sécurité, elle peut enfin pénétrer dans l’enceinte et s’installer avec les autres dans le bel amphithéâtre de 1 240 places. Mais il ne reste bientôt plus de sièges à l’intérieur. Les retardataires s’installent donc dans le hall, devant l’un des deux écrans géants prévus pour les publics externes. À 19h30, après les discours de Marlène Schiappa, référente EM de la Sarthe93, Valérie Oppelt, « experte en TPE94 » et Jean Arthuis, centriste passé par le Modem et l’UDI avant de soutenir le candidat En Marche dès l’automne 2016, Emmanuel Macron monte à la tribune au rythme du « Walk in »… avant d’en redescendre aussitôt pour grimper les marches, sortir de l’amphi et saluer son public assis par terre à l’extérieur. L’hymne du « Walk in » s’interrompt et la ferveur collective est rompue nette. Alors que le public de la salle s’était levé en criant et en applaudissant, certaines personnes commencent à se rasseoir en silence, d’autant plus surprises par la méthode qu’aucun écran n’est prévu dans la salle pour suivre les pérégrinations du candidat à l’extérieur et animer la flamme. Emmanuel Macron revient dix minutes plus tard, une éternité qui pèse sur l’ambiance. Micro en main, il commence son discours, s’essaie à quelques blagues ou élans lyriques qui font de nouveau réagir un public essentiellement composé de profanes en politique. Vers 20h10, je m’éclipse pour observer ce qui se passe à l’extérieur. C’est le calme plat. Les publics (beaucoup de jeunes femmes), écoutent sagement le discours. Aucun des stimuli du candidat n’entraîne de réactions : aucun applaudissement (même quand le public de la salle donne l’exemple), aucun (sou)rire aux traits d’humour du candidat. Les publics extérieurs d’Emmanuel Macron à Angers sont complètement restés apathiques devant leur écran, les militants En Marche, restés dans l’amphithéâtre, n’ayant pas cherché à relayer les stimuli dans ces espaces extérieurs.
100Chez Jean-Luc Mélenchon, à Rennes le 26 mars ou à Lille le 12 avril, j’observe au contraire que les publics extérieurs du candidat de la France insoumise ont complètement dépassé l’obstacle de la relation indirecte et réagissent spontanément et de manière autonome aux stimuli du candidat dans la salle. Applaudissements prolongés, rires partagés, sifflets jaillissant au nom d’un adversaire : la ferveur est même parfois plus forte qu’à l’intérieur de la salle. Surtout quand, sur la place du Liberté ou devant le Grand Palais de Lille, les odeurs de quelques vendeurs de sandwichs merguez et les packs de bière apportés par une partie des publics (encore beaucoup de jeunes) rappellent l’ambiance joyeuse des rassemblements syndicaux et manifestations de rues. La qualité tribunitienne indéniable du candidat Mélenchon ainsi que la culture militante moins complexée de son public expliquent le succès du dispositif des deuxièmes publics dans les meetings de la France insoumise. À l’inverse, l’orateur plus laborieux qu’est Emmanuel Macron ainsi que le caractère plus novice de son public aboutissent à des usages plus intériorisés et moins circulatoires des émotions de meetings du candidat En Marche (docs. 60 et 61).
101Quant aux publics holographiques, c’est-à-dire les publics bien réels de la version hologramme des meetings de Jean-Luc Mélenchon (Paris le 5 février ; Clermont-Ferrand, Grenoble, Montpellier, Nancy, Nantes et Le Port de La Réunion le 18 avril), passé l’effet de surprise de l’apparition d’un candidat légèrement translucide et surtout très lointain, force est de constater que ce dispositif de multiscènes (et donc multipublics) n’a un impact que résiduel sur la production, l’expression et la circulation des émotions tout au long du discours95. Présent le 5 février au meeting d’Aubervilliers à Paris, mon collègue Alexandre Borrell observe que quelques minutes suffisent aux militants pour oublier l’originalité du dispositif et se concentrer sur le message politique du candidat. En quelques minutes, la situation d’écoute s’est normalisée, de même que les émotions exprimées.
Docs. 60-61 – « Deuxièmes publics » (E. Macron, Angers, 28 février / J.-L. Mélenchon, Rennes, 26 mars)


Selfies (et « rostrumfies »)
102Le meeting peut être vécu comme une sorte de « place to be ». Lorsque des individus participent à des rassemblements organisés par un candidat à la présidentielle, ils tiennent souvent à le faire savoir à leur entourage et, par la pratique du selfie, à montrer à leur réseau qu’il ou elle « y était ». Exercice de représentation de soi à l’ère de l’image numérique, le selfie est la forme contemporaine d’une culture visuelle héritière d’un processus de démocratisation du portrait entamé dès la première moitié du XXe siècle96. Loin de se réduire à une pratique narcissique, le selfie est au contraire un acte de communication profondément social97 qui signe l’appartenance à un groupe, inscrit le sujet dans un contexte et renvoie à des pratiques codifiées que, pour ma part, j’observe de meetings en meetings comme étant communes au-delà des identités partisanes.
103Lors des grands rassemblements, la plus convoitée des représentations de soi s’inscrit dans un espace-temps bien précis du meeting et s’impose comme un exercice quasiment ritualisé : le selfie à la tribune, que nous oserons appeler « rostrumfie » (de l’anglais rostrum signifiant « estrade ») tant il s’apparente à la famille des dérivés codifiés du selfie (« selfisoloir », « bookshelfie », « duckface », etc.)98. Partout, j’observe le même type de scène. Une fois le candidat ayant quitté la tribune, les contraintes de circulation imposées par les équipes chargées de la sécurité sur le site n’ont plus lieu d’être. Entre ce processus de normalisation de l’espace et l’intervention de l’équipe technique chargée de démonter la scène et ranger le décor, se déroule en moyenne une vingtaine de minutes au cours desquelles le public prend possession de l’espace « interdit ». C’est le moment propice qu’attendent des dizaines de militants pour monter sur scène et approcher l’estrade où leur candidat a sué, tremblé, vibré, s’est époumoné. Seul à la tribune, le « rostrumfeur » tantôt mime la position sérieuse de l’orateur, main sur le pupitre en articulant un semblant de discours, tantôt adopte une posture enflammée, bras levés et ouverts en signe de victoire (docs. 62 à 64). Certains privilégient le selfie collectif pour montrer non seulement qu’il/elle « y était » mais également « avec qui » il/elle était (amis, militants, familles, etc.).
Docs. 62 à 64 – Selfies (E. Macron, Marseille, 1er avril / B. Hamon, Marseille, 7 mars / F. Fillon, Paris, 9 avril)



104Le selfie au pupitre, c’est la mise en scène d’un attachement militant à la figure politique, ou plutôt ce qu’il en reste à travers son éphémère contact à l’objet. La pratique du « rostrumfie » repose dès lors sur un processus de fétichisation, c’est-à-dire le report d’affects sur un objet symbolique par un public qui attribue à ce dernier une valeur supérieure à la réalité de l’objet. Mais l’acte relève également de l’anthropologie du tourisme qui permet à l’individu de se confronter à une référence culturelle et, par l’acte photographique, d’immortaliser l’expérience99 : « la confrontation personnelle avec une référence culturelle relève du registre de l'expérience. La photographie exécutée à ce moment précis n’est ni seulement une image de soi, ni seulement une image du site, mais précisément la trace visuelle de leur articulation éphémère, le rapport de l'acteur à la situation, inscrit dans l’image100 ». En quelque sorte, le pupitre d’un meeting politique est au militant ce que la Tour Eiffel est au touriste américain observé par Edmund Carpenter : un monument approprié par le biais de l’expérience photographique.
105Mais le fétichisme ou l’expérience touristique ont leurs limites imposées par la raison économique. À Paris, le 1er mai, deux « helpers » En Marche s’installent derrière le pupitre où Emmanuel Macron vient d’achever son discours et est déjà en train de regagner la coulisse en progressant lentement dans la foule. Ils ne cherchent pas à prendre des selfies mais, au contraire, à empêcher que d’autres en prennent devant le pupitre mitterrandien au liseré tricolore. Je leur demande la raison : « Il ne faut pas l’abîmer. Les gens le salissent en le touchant et on en a encore besoin. Ça coûte cher à faire, dans les 3 000 euros » me répond la « helpeuse » un peu débordée par les militants qui n’ont que faire de ses consignes (doc. 65).
106Le candidat étant généralement inaccessible aux selfies pour des questions de sécurité, le public doit se contenter d’autres personnalités, la plupart du temps des people de seconds rangs. Chez Fillon, aux Docks d’Aubervilliers, un couple de quadragénaires laisse exploser sa joie d’avoir pu faire un selfie avec Véronique de Villèle, la Véronique du Gym Tonic101 qui, avec Davina Delor au début des années 1980, avait fait la promotion des pratiques sportives ordinaires, en particulier auprès des femmes (doc. 66). Assise au premier rang, l’ancienne danseuse et animatrice affiche un soutien inconditionnel au candidat LR pris dans la tempête. Quasi-symétriquement, la chanteuse Catherine Lara offre la même image chez Macron en se laissant prendre en photo avec des militants au meeting de La Villette, entre les deux tours de l’élection (1er avril). Le 4 mars, pour le meeting de François Fillon, l’équipe de campagne a installé un avatar en carton du candidat à côté de l’espace boutique. Le dispositif remporte un franc succès auprès du public, en particulier des femmes de plus de cinquante ans. Justement, une militante du collectif « MID génération avec Fillon102 » prend place tout sourire au côté du Fillon en carton, osant même lui passer le bras autour l’épaule pendant que son amie la prend en photo (doc. 67).
Doc. 65 – Une helpeuse empêche les militants de faire des selfies derrière le pupitre (E. Macron, Paris, 1er mai)

Doc. 66 – Selfie avec « Véronique-toutouyoutou » (F. Fillon, Aubervilliers, 4 mars)

Doc. 67 – Selfie avec François-Carton-Fillon (Aubervilliers, 4 mars)

107L’équipe de campagne d’Emmanuel Macron a su capter cette appétence de l’individu contemporain pour les représentations de soi et le traduire dans l’espace du meeting, comprenant surtout l’avantage que le candidat En Marche pouvait en tirer en termes d’image. Le 17 avril, à Bercy, circulant dans la fosse, je tombe sur une étrange boîte : c’est une borne-photo, louée à la société Sharingbox, start-up belge créée en 2013. S’adressant autant aux entreprises (« nos solutions marketing pour vos événements ») qu’aux particuliers (« l’animation photo parfaite pour des moments inoubliables »), la « Sharingbox » offre la possibilité à des individus de se faire prendre en photo devant un décor choisi et de diffuser le cliché obtenu sur les réseaux sociaux. À Bercy, le décor se compose d’un damier tricolore réalisé à partir des pancartes distribuées par les militants et siglés des habituels slogans de la campagne : « EM ! », « Je marche », « Je vote MACRON », « Macron Président ». Justement, un quadragénaire se fait prendre en photo avec sa mère (doc. 68). S’approchant de la borne pour vérifier le résultat, ils mettent quelques minutes à comprendre la marche à suivre pour envoyer le cliché via leur compte Facebook, Instagram, Twitter, Pinterest ou Youtube.
108Loué 2 955 euros la journée103, le modèle choisi par l’équipe d’En Marche à Bercy est la « sharingbox mini » : installée en 10 minutes, elle possède une vue à 360°, permet de réaliser des photos, gif ou vidéos, d’envoyer des e-mails et de partager sur les réseaux sociaux via une connexion wifi ou 4G ainsi que l’impression instantanée. L’équipe En Marche n’a plus qu’à paramétrer le hashtag de l’événement (« #MacronPrésident ») pour que toutes les photos soient regroupées sous un même design sur les réseaux sociaux, avec la promesse « d’exposer la marque auprès de nouveaux publics » et « décupler la portée de votre événement d’une manière qui corresponde à 100 % à votre image de marque ». Mais, selon les options choisies par le commanditaire, la « Sharingbox » permet également la collecte de données relatives aux usagers. Sur son site, le prestataire de la borne-photo explique le principe de ces « outils d’analyse et de surveillance qui vous aident à suivre vos performances, à mesurer vos résultats et à améliorer votre stratégie marketing. Surveillez votre événement en temps réel grâce aux données métriques de trafic, d’engagement, de partages, d’entrées et au taux d’ouverture d’e-mails ». À l’issue du service, Sharingbox propose d’exporter un rapport complet de l’événement comprenant l’ensemble des données collectées selon le niveau de prestation (informations principales, réponses aux sondages, etc.) au format Excel.
109Si les entreprises ont très vite compris l’intérêt du selfie comme outil marketing104, la campagne présidentielle 2017 du candidat En marche montre l’ampleur de la conversion du marketing politique aux outils aussi ludiques que stratégiques proposés par l’entreprenariat événementiel et autres « tendanceurs » de l’esprit du temps.
Doc. 68 – « Clic and share » - Meeting d’Emmanuel Macron, Bercy (17 avril)

4. Conclusion
110L’observation des publics de meetings de l’élection présidentielle 2017 contribue à briser l’idée reçue selon laquelle ces audiences ralliées derrière un candidat au point d’accomplir un acte de participation à sa campagne en se rendant à l’un de ses rassemblements présenteraient un caractère homogène et monolithique. Dans la lignée de précédents travaux105, nous défendons au contraire la vision que ces publics sont plus variés dans leurs profils sociaux106 et surtout diversifiés dans le lien qu’ils élaborent avec leur « champion ». Des militants fervents aux indécis non convaincus, les publics de meetings offrent ainsi un visage pluriel qui donne à voir la nature différenciée du lien partisan, du rapport au politique et de l’éthos militant. Si les traces des cultures partisanes sont bien présentes dans les rassemblements de candidats historiquement issus des partis traditionnels (PS, LR, FN), elles restent très superficielles dans les meetings de candidats sans racines partisanes comme Emmanuel Macron, dont les publics profanes ignorent en partie les codes de l’effervescence collective. Dans le cas de la France insoumise, on pourrait parler d’une culture mixte au sens où l’on retrouve des éléments de pratique politique (rémanence des slogans entonnés collectivement, etc.) mais sans enracinement partisan.
111De plus, la mise à jour d’un véritable management des émotions et du caractère aléatoire de la circulation des émotions à travers le dispositif du « deuxième public » montre que les rhétoriques affectives et les appels émotionnels de la part des candidats ne produisent pas toujours les comportements attendus. Séparer l’étude des rhétoriques affectives produites par les candidats et les « effets d’émotions » réellement causés par ces rhétoriques, accessibles et observables par les enquêteurs lors des meetings, nous conduit à repérer un spectre bien plus étoffé de comportements que le simple partage communément admis permettant de distinguer un positive d’un negative campaigning. Si le meeting reste majoritairement un espace voué à la manifestation d’adhésion ou de rejet, il est aussi, occasionnellement et de manière moins collective, un lieu où l’on s’ennuie, où l’on prie, où l’on se recueille, où l’on se comporte en curieux, où l’on se fait photographier pour la postérité, etc. Bref, tout un spectre de pratiques sociales et individuelles qui marquent l’emprise de notre rapport au monde bien au-delà du cadre de la campagne. Un travail de recueil de données pour mieux comprendre les différentes formes, motivations et sources de l’attachement à l’échelle des individus reste à faire afin de permettre l’analyse non inférée d’émotions réellement ressenties, vécues et susceptibles de produire en retour sur les individus des effets de croyances autonomes (notamment à l’égard de l’expérience collective).
Notes de bas de page
1 Daniel Dayan, « Télévision. Le silence des publics », in Huchet Bernard, Payen Emmanuelle (dir.), Figures de l’événement. Médias et représentations du monde, Paris, Centre Pompidou, 2000, p. 39-53 ; Daniel Dayan, Elihu Katz, La télévision cérémonielle, Paris, PUF, 1996.
2 Claire Sécail, 2016, op. cit.
3 Le Parisien, 19 mars 2017.
4 Le Parisien, 10 avril 2017.
5 Le Monde, 7 février 2017.
6 Le Parisien, 19 avril 2017.
7 Manuel Bompard, point presse avant le meeting de Jean-Luc Mélenchon à Dijon, 18 avril 2017.
8 Le Parisien, 6 février 2017.
9 Le Figaro, 22 février 2017.
10 Le Figaro, 8 mars 2017.
11 Stefanini Patrick, 2017, op. cit., p. 48.
12 Le Monde, 28 mars 2017.
13 Le Monde, 7 février 2017.
14 Le Parisien, 2 mai 2017.
15 Le Figaro, 27 mars 2017.
16 Le Figaro, 20 avril 2017.
17 Le Figaro, 27 mars 2017.
18 Claire Sécail, 2016, op. cit.
19 Le Parisien, 6 mars 2017.
20 Le Figaro, 6 mars 2017.
21 Le Figaro, 8 mars 2017.
22 Le Parisien, 20 mars 2017.
23 Le Figaro, 20 mars 2017.
24 Le Figaro, 18 avril 2017.
25 Le Parisien, 14 avril 2017.
26 Le Parisien, 12 avril 2017.
27 Le Figaro, 6 mars 2017.
28 Le Parisien, 10 février 2017.
29 Le Monde, 15 février 2017.
30 Le Figaro, 30 janvier 2017
31 Le Parisien, 20 avril 2017.
32 Le Figaro, 20 février 2017.
33 Le Parisien, 7 avril 2017.
34 Le Monde, 26-27 mars 2017.
35 Stefanini Patrick (avec Carole Barjon), Déflagration. Dans le secret d’une élection impossible, Paris, Robert Laffont, 2017, p. 358.
36 Stanislas Guérini et Mounir Mahjoubi, meeting d’Emmanuel Macron à Bercy, 17 avril 2017.
37 Le Monde, 23-24 avril 2017.
38 Ibid.
39 Ibid.
40 Ibid.
41 Le Parisien, 7 avril 2017.
42 Le Figaro, 20 avril 2017.
43 Ibid.
44 Le Figaro, 6 mars 2017.
45 Le Figaro, 27 mars 2017.
46 Le Parisien, 7 avril 2017.
47 Ibid.
48 Le Monde, 15 février 2017.
49 Le Parisien, 7 avril 2017.
50 Le profil des électeurs et les clés du premier tour de l’élection présidentielle, Enquête IFOP-Fiducial / Paris-Match – CNews - Sud-Radio, 23 avril 2017.
51 R. W. Connell, « Political socialization in the American family : the evidence reexamined », Public Opinion Quarterly, Vol. 36, n° 3, 1972, p. 323-333 ; Annick Percheron, L’univers politique des enfants, Paris, Armand Colin, 1974 ; Anne Muxel, « L’âge des choix politiques : une enquête longitudinale auprès des 18-25 ans », Revue Française de Science Politique, Vol. 33, n° 2, 1992, p. 233-263 ; Vincent Tournier, « Filiation et politique ; la construction de l’identité et ses conséquences », in Brechon Pierre, Laurent Annie, Perrineau Pascal (dir.), Les cultures politiques des Français, Paris, Presses de Sciences Po, 2000.
52 Bernard Zarca, « Le sens social des enfants », Sociétés contemporaines, n° 36, 1999, p. 67-101 ; Wilfried Lignier, Julie Pagis, « Quand les enfants parlent l’ordre social. Enquête sur les classements et jugements enfantins », Politix, Vol. 99, n° 3, 2012, p. 23-49 ; « Inimitiés enfantines ; l’expression précoce des distances sociales », Genèses, Vol. 96, n° 3, 2014, p. 35-61 ; Katharine Throssell, Child and Nation: A Study of Political Socialisation and Banal Nationalism in France and England, Bruxelles, P.I.E. Peter Lang, 2015.
53 Paula Cossart, 2010, op.cit.
54 Yves Deloye, « Le charisme contrôlé », Communications, n° 69, 2000, p. 157-172 ; Paula Cossart, « L'émotion : un dommage pour l'idée républicaine. Autour de l'éloquence de Léon Gambetta », Romantisme, 2003, n° 119, p. 47-60 ; 2010, op.cit.
55 Nicolas Mariot, « Les formes élémentaires de l'effervescence collective, ou l'état d'esprit prêté aux foules », Revue française de science politique, Vol. 51, n° 5, 2001, p. 707-738.
56 Valérie Igounet, « On est chez nous ! », Derrière le Front. Histoire, analyse et décodage du Front national, 19 février 2017 : https://blog.francetvinfo.fr/derriere-le-front/2017/02/19/on-est-chez-nous.html
57 Marine Le Pen, meeting du Zénith de Paris, 17 avril 2017.
58 Ibid.
59 Ibid.
60 Interview de Florian Philippot, Le Grand Oral des GG, RMC, 20 février 2017.
61 La coalition de gauche, née à la veille des élections européennes de 2009, avait cherché à construire une identité autour du rejet d’une Europe libérale, s’incarnant à travers différentes têtes de listes de la coalition (Patrick Le Hyaric ou Jacky Hénin pour le PCF, Jacques Généreux ou Jean-Luc Mélenchon pour le Parti de Gauche). En 2012, le socle référentiel se renforce et se recentre autour de la figure de Jean-Luc Mélenchon, désigné candidat unique de la coalition.
62 La société de communication dirigée par Sophia Chikirou, directrice de la communication de la campagne de Jean-Luc Mélenchon. La production des 20 émissions de la Webradio facturée par Mediascop s’élève à 17 250 euros (programmation, reportages, animation, montage, décor, diffusion sur mixlr et podcasts).
63 Communique de Pierre Laurent, 20 avril 2017.
64 Philippe Burrin, « Poings levés et bras tendus. La contagion des symboles au temps du front populaire », Vingtième Siècle, revue d'histoire, n° 11, 1986, p. 5-20 ; Éric Nadaud, « Le renouvellement des pratiques militantes de la S.F.I.O. au début du Front populaire (1934-1936) », Le Mouvement Social, Vol. 153, n° 3, 1990, p. 9-32.
65 Le 18 mars, avant le discours de Jean-Luc Mélenchon, la comédienne Nawel Dombrowsky interprétera un autre chant historique symbole des luttes sociales, Le Temps des cerises, tandis qu’une chorale reprendra a cappella Les mains d’or, l’hymne ouvrier que Bernard Lavilliers a composé en 2001 en hommage aux métallos de l’usine ArcelorMittal de Florange.
66 « La Marseillaise divise le Front de Gauche », Le Figaro, 6 mars 2012.
67 Nicolas Mariot, « Morphologies des comportements et induction de croyances. Quelques remarques à propos de l’exemplaire circularité de la fonction intégrative des rites », Hypothèses 1997, 1998, p. 59-68 ; « Les formes élémentaires de l'effervescence collective, ou l'état d'esprit prêté aux foules », Revue française de science politique, Vol. 51, n° 5, 2001. p. 707-738 ; « Le frisson fait-il la manifestation ? », Pouvoirs, n° 116, 2006, p. 87-99 ; Paula Cossart, 2010, op. cit.
68 Ce constat, basé sur notre terrain d’observation, doit être étayé par une analyse systématique des discours. Une simple recherche dans la base de données réalisée dans le cadre du projet « Le poids des mots » (en partenariat avec Paris-Match et Google Trends), qui réunit plus de 400 discours écrits ou oraux de différentes natures (interview de presse écrite ou TV, discours de meeting, communiqués, etc.) des candidats de l’élection 2017, confirme ce constat : Emmanuel Macron est le nom de candidat dont la fréquence relative (nombre d’occurrences pour 1 000 mots) est la plus élevée (1,56) et qui revient le plus souvent dans les discours de ses adversaires Le Pen et Fillon (voir : parismatch.com/Le-Poids-des-Mots). Les chercheurs du projet « Mesure du discours » (Université Côte d’Azur), qui réunit environ 125 discours de campagne, ont préféré organiser la distribution statistique autour d’un « indice de spécificité » (calcul qui observe la sur/sous-représentation d’un mot chez chacun des candidats au regard de l’ensemble des discours de la campagne). Là encore, l’indice le plus élevé concerne le mot « Macron » chez ses adversaires d’extrême droite (Le Pen : 16) et de droite (Fillon : 4). Voir : mesure-du-discours.unice.fr. Dans les deux projets, cependant, l’analyse, ne permet pas de pondérer les résultats selon le type de discours.
69 Raphaël Haddad, 2017, op. cit.
70 Ce 29 janvier, le visage du gagnant de la primaire de la gauche n’est pas encore officiellement connu, pas plus que n’est prévisible la lourde chute de sa trajectoire.
71 Patrick Charaudeau, « Des catégories pour l'humour ? », Questions de communication, Vol. 10, n° 2, 2006, p. 19-41.
72 À droite, François Bayrou remplit la même fonction : après l’appel à voter François Hollande lors du deuxième tour de la présidentielle de 2012, son alliance avec Emmanuel Macron en février 2017 lui vaut d’être une figure particulièrement détestée à droite et copieusement sifflée par les publics de meeting lorsqu’un orateur mentionne son nom (François Fillon le 4 mars à Aubervilliers, Philippe Goujon le 9 avril Porte de Versailles, etc.).
73 Sophie Anquetil, Abdelhadi Bellachhab, Olga Galatanu, « La violence verbale au service des idéologies politiques. L’exemple des discours parlementaires sur la burqa », Communication à la Société Néophilologique. Dimensions du dialogisme 3. Du malentendu à la violence verbale, août 2012, Helsinki, Finlande.
74 Dominique Labbé, Denis Monière, « Ne votez pas pour l'autre ! La spirale de la négativité », in Gerstlé Jacques, Magni-Berton Raul (dir.). 2012, la campagne présidentielle, Paris, L'Harmattan, 2014, p. 195-210.
75 L’Hour Marion, Says Frédéric, Dans l’enfer de Bercy. Enquête sur les secrets du ministère des Finances, Paris, Ed. Jean-Claude Lattès, 2017.
76 Raphaël Haddad, 2017, op. cit.
77 Trois jours plus tôt, Emmanuel Macron a même diffusé une vidéo pour flatter la fierté marseillaise (« Bonjour, il n’y a pas de campagne présidentielle qui se tienne sans Marseille et il n’y a pas de victoire qui s’envisage sans les Marseillais ») et mettre au défi les habitants (« Les parisiens ont été au rendez-vous le 10 décembre, Porte de Versailles, avec beaucoup de monde. Alors c’est simple : samedi […] je vous attends très nombreux »). Et il avoue en creux avoir avancer l’heure de son meeting à 14h pour ne pas concurrencer le match OM-Dijon : « Le match OM-Dijon n’est pas une bonne excuse, il est à 17h et j’y serai également ». Le résultat du match ne sera pourtant pas celui espéré par le candidat puisque l’OM se contentera d’un match nul.
78 Benoît Hamon, meeting de Bercy à Paris, 19 mars 2017.
79 Le 9 avril 2017, dimanche des Rameaux, deux attentats à la bombe se produisent dans des églises coptes des villes de Tanta et d’Alexandrie, causant la mort de 45 personnes et blessant 136 autres. Le double attentat sera revendiqué quelques heures plus tard par l’organisation État islamique.
80 Le 7 avril 2017, une attaque terroriste au camion-bélier perpétré sur une artère piétonne du centre-ville de Stockholm (Suède) fait cinq morts et quatorze blessés. Le conducteur du camion, arrêté le lendemain est un Ouzbek de 39 ans, membre de la minorité tadjike, qui aurait prêté allégeance à l’organisation État Islamique.
81 Philippe Goujon, meeting de François Fillon, Porte de Versailles à Paris, 9 avril 2017.
82 Fin 2014, il s’était rendu avec Valérie Pécresse en Irak, puis au Liban, au chevet des chrétiens fuyant les persécutions du groupe État Islamique et du Front al-Nosra. Ils avaient tous deux organisé le 23 juin 2015 au Cirque d’hiver un rassemblement de soutien aux chrétiens d’Orient. À l’automne 2017, après avoir tourné la page de l’élection présidentielle, François Fillon annoncera vouloir créer une fondation pour aider les Chrétiens d’Orient (La Croix, 19 novembre 2017).
83 François Fillon, meeting de la Porte de Versailles à Paris, 9 avril 2017.
84 Gérôme Truc, Sidérations. Une sociologie des attentats, Paris, PUF, 2016.
85 Le 4 janvier 2017, au JT de 20h de TF1, il présente sa foi chrétienne comme étant l'un des moteurs de son action politique : « Je suis chrétien. Ça veut dire que je ne prendrai jamais une décision qui sera contraire au respect de la dignité humaine, de la personne humaine ».
86 Jean-Luc Mélenchon, meeting de Marseille, 9 avril 2017.
87 « Après Marseille », blog de Jean-Luc Mélenchon, 12 avril 2017.
88 François Fillon, meeting à Orléans, 7 mars 2017.
89 INA, Quotidien, TMC, 8 mars 2017.
90 INA, C à vous, France 5, 3 avril 2017.
91 Paula Cossart, 2010, op. cit., p. 257.
92 https://www.youtube.com/watch?v=3BPckfQ8N7c
93 Nommée secrétaire d'État chargée de l'Égalité entre les femmes et les hommes le 17 mai 2017.
94 Élue députée LaREM de la 2ème circonscription de la Loire-Atlantique le 21 juin 2017.
95 À Dijon le 18 avril, lors d’une conférence de presse organisée quelques heures avant le meeting, le directeur de campagne Manuel Bompard explique que, pour pallier un éventuel problème technique empêchant la transmission de l’hologramme de Jean-Luc Mélenchon, un binômes d’orateurs est présent sur chaque site et, le cas échéant, chargé de relayer eux-mêmes le discours en plus d’assurer leur rôle de « chauffeurs de salle ».
96 Gisèle Freund, La Photographie en France au xix e siècle, Paris, Christian Bourgois, 2011 [réed., 1936].
97 André Gunthert, L’Image partagée. La photographie numérique, Paris, Textuel, 2015 ; « La consécration du selfie », Études photographiques, n° 32, printemps 2015, mis en ligne le 16 juillet 2015.
98 Le « selfisoloir » est un selfie dans l'isoloir avant un bulletin de vote ; le « bookshelfie » est un selfie avec une bibliothèque en arrière-plan ; Le « duckface » est un selfie avec la bouche en forme de bec de canard, etc.
99 Edmund Carpenter, Oh What a Blow That Phantom Gave Me!, New York, Holt, Rinehart & Winston, 1972.
100 André Gunthert, « La consécration… », 2015, op. cit.
101 Émission d’aérobic diffusée sur Antenne 2 de 1982 à 1986.
102 Collectif créé par Danièle Deschamps, la MID GEN (« génération intermédiaire ») cherche à mobiliser les hommes et les femmes de plus de 50 ans autour du candidat de la droite.
103 Facture du 19 avril 2017. Source : CNCCFP.
104 Pauline Escande-Gauquié, Tous Selfie ! Pourquoi tous accro ?, Paris, Éditions François Bourin, 2015.
105 Jacques Lagroye, Patrick Lehingue, Frédéric Sawicki (dir.), Mobilisations électorales. Le cas des élections municipales de 2001, Paris, PUF, 2005 ; Bruno Cautrès, Anne Muxel (dir.), Comment les électeurs font-ils leur choix ? Le Panel électoral français 2007, Paris, Presses de Sciences Po, 2009 ; Hélènes Combes, 2009, op. cit. ; Eric Agrikoliansky, Jérôme Heurtaux, Brigitte Le Grignou, Paris en campagne. Les élections municipales de mars 2008 dans deux arrondissements parisiens, Vulaines-sur-Seine, Éditions du croquant, 2011 ; Nam Le Si, Guillaume Rollet, 2013, op. cit.
106 Cet examen des profils sociaux est bien exploré dans les enquêtes ethnographiques comportant la collecte de questionnaires auprès des publics de meetings - par exemple celles d’Hélène Combes (2009), ou de Nam Le Si et Guillaume Rollet (2013), ce que nous n’avons pu faire ici dans le cas de notre dispositif.
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