Introduction. Les chemins d’une réflexion
p. 31-34
Texte intégral
1Si le rugby est à l’origine et au cœur de la réflexion de René Deleplace relativement à la possibilité d’une modélisation théorique de l’activité physique, celle-ci l’aura logiquement conduit à interroger la possibilité de dépasser ce cadre singulier pour envisager cette modélisation étendue à l’ensemble des sports collectifs, d’abord, des activités physiques et sportives ensuite, des activités physiques, sportives et artistiques enfin (voir introduction section II). Se posent alors deux questions : quelles voies emprunter pour construire une telle modélisation ; cette démarche peut-elle conduire à imaginer une épistémologie du domaine scientifique ainsi envisagé. Nous reprendrons ces deux questions successivement.
2Rechercher les voies d’une modélisation de l’activité pouvait induire deux attitudes, sinon totalement irréductibles l’une à l’autre, du moins difficilement compatibles, et certainement opposées dans leur principe premier : soit penser un cadre a priori, ce qui supposait dès lors le recours à des cadres théoriques préconstruits et donc, dans ce cas, extérieurs dans leur origine à l’activité considérée, soit partir d’une analyse empirique de l’activité en question pour en saisir les régularités et les ériger en principes généraux. Pour le rugby, la question était au fond assez aisée à résoudre, et le stage de Roumanie de 1959 pose d’emblée la seconde démarche comme horizon de la réflexion. Les explications données en 1962 à ce sujet par René Deleplace sont suffisamment éclairantes sur ce point (voir section III), et la pratique habituelle des entraîneurs s’en serait fort bien accommodée : observer pour corriger et progresser dans le jeu. À cette double réserve près : que les cadres de l’entraînement pouvaient comporter une part d’a priori (fonder la réussite sur des automatismes techniques et stratégiques, les combinaisons de jeu) ; que cette observation restait purement empirique, ne dépassant pas le cadre de recettes personnelles, parfois jalousement gardées. Rien dès lors de nature à construire un domaine scientifique. Passer du rugby aux sports collectifs, avec pour visée d’embrasser l’ensemble des APS posait d’autres problèmes théoriques et faisait ressurgir la question du recours à la première voie, celle d’un cadre réflexif antérieur à l’observation et à l’action sur l’activité considérée. C’est ici qu’intervient le stage d’expérimentation comparée de Malakoff en 1964, puis les stages Maurice Baquet (1965-1975), enfin l’intégration universitaire de l’EPS (qui se joue par étapes entre 1975, instauration du DEUG 1 STAPS et 1986, année de la première soutenance d’une thèse STAPS). Le tempo imposé par cette dernière pouvait incliner, et ce sera bien le cas, à s’en tenir à cette première voie1, la seconde demandant davantage patience et longueur de temps.
3Quant à cette dernière, que suivra avec obstination et constance René Deleplace, elle posait plus sûrement la question de la possibilité d’une épistémologie des APS (activités physiques et sportives), voire des APSA (activités physiques sportives et artistiques), ce qui n’est pas une question que l’on puisse ni éluder ni résoudre aisément. C’est peut-être l’une des raisons de la difficulté que René Deleplace aura rencontrée en plusieurs circonstances pour se faire entendre, et le choix de l’isolement, tout relatif au demeurant, qui aura été le sien. Or cette question d’une épistémologie des APSA nous paraît fondamentale, car c’est sur elle que pourrait buter l’effort de théorisation de René Deleplace.
4S’il est commun aujourd’hui, sinon toujours acquis ou intégré dans les pratiques disciplinaires habituelles, de considérer l’épistémologie des sciences, qu’elles soient dites dures, de la nature, expérimentales, humaines ou sociales, comme élément constitutif de ces domaines en même temps que comme domaine de réflexion spécifique, la question est de prime abord plus délicate s’agissant de ce qui apparaîtra fondamentalement comme effort de rationalisation (ce qui n’est déjà pas rien) d’une pratique non intellectuelle, non scientifique dans son principe même. Le sport, et plus largement l’ensemble des pratiques physiques et sportives, au même titre du reste que les pratiques instrumentales, exemple que nous retiendrons parmi les pratiques artistiques, relèverait essentiellement (c’est-à-dire par essence) d’un geste technique dont l’accomplissement serait avant tout de l’ordre de l’artisanat, c’est-à-dire de la transmission par l’exemple : c’est en forgeant que l’on devient forgeron. Dès lors, celui qui s’aventurerait imprudemment à vouloir construire une théorie de ces pratiques s’exposerait au reproche d’une abstraction hors de propos, voire aux quolibets réservés aux pédants sorbonnards et aux professeurs Braquemardus2. À ces préventions, nous opposerons trois arguments, qui sont également des interrogations.
5En premier lieu, rationaliser une pratique n’est pas l’établir en science. Mais toute science est précédée d’une pratique non rationalisée : la langue existe avant la grammaire, le récit des temps passés précède l’histoire, la musique précède l’harmonie et le contrepoint qui en sont comme la grammaire3. Les pratiques gestuelles échapperaient-elles nécessairement à ce mouvement constitutif de l’organisation moderne des connaissances humaines ? René Deleplace ne le pensait pas, lecteur de Bachelard et sensible à la description de la « rupture épistémologique » qui nourrit La Formation de l’esprit scientifique (1938). Expression qui tend à définir les conditions du « bond qualitatif » (expression reprise par lui) qui permet le passage de la pratique à la théorisation.
6Deuxième point, il existe des champs disciplinaires susceptibles de prendre en charge la théorisation des APSA, en les constituant comme science de la motricité. C’est l’objet du débat entre René Deleplace et Pierre Parlebas, tout au long de leur carrière commune à Paris-Descartes, et au-delà4. Une position qui, en donnant la précellence à une approche psychosociologique des APS, semble dénier à l’observation de l’activité sportive en elle-même la capacité à dégager des lois, et partant à faire science. Or l’histoire, par exemple, rend compte, dès son moment constitutif comme discipline universitaire, de cette tension : d’une part l’épistémologie de l’histoire est saisie comme portion de l’épistémologie des sciences par la philosophie ; de l’autre, les historiens eux-mêmes posent, d’abord modestement sous le nom de méthode, les jalons d’une épistémologie de leur discipline. L’une tant à construire cette épistémologie à partir de l’observation de la pratique, pour en dégager les régularités et en énoncer les règles, à destination des étudiants comme des professionnels confirmés5, l’autre à dire ce que cette pratique devrait être a priori6. Nous retrouvons dans la première voie celle suivie par René Deleplace pour les APSA.
7En dernier lieu, quoi que l’on dise, penser et agir sont deux formes de connaissance séparées par une ligne qui interdit à la seconde d’être envisagée par analogie à la première. Peut-on seulement imaginer une épistémologie du rugby, partant des sports collectifs, partant des APS ou des APSA ? C’est qu’une épistémologie, qui est la mise en évidence autant que la conception des principes de pensée qui régissent un domaine de connaissance, qui doit permettre d’en saisir les modalités de construction, se comprend difficilement quand il s’agit de taper dans un ballon, fût-ce un « référentiel bondissant ». Le jargon ne remplace pas la science positive. Soit. Mais l’histoire, pour filer notre métaphore. Une science ? Plutôt un genre littéraire, non ? La sociologie ou l’anthropologie revendiqueront successivement d’être bien plus à même de constituer une science des sociétés que l’histoire, et le débat n’est pas éteint7. Alors, la vraie ressource d’une construction des APSA comme champ scientifique serait-elle à rechercher soit du côté des sciences cognitives soit de celui de la physiologie et de la biomécanique, les premières tirant les EPS puis les STAPS vers une approche comportementaliste, la seconde, par la biologisation du champ, vers le domaine et les standards des sciences de la vie et de la santé, pour une science qui ne peut en aucun cas être une science du sport8 ? Mais Marc Bloch, cofondateur de l’école historique des Annales, rappelle que pour qu’il y ait science il faut : un objet (ici, les pratiques physiques et sportives constituées9), un observateur distinct autant que possible de cet objet, et une démarche qui guide l’observation, et qu’alors l’analyse d’abord (division de l’objet complexe en unités observables) puis la synthèse (recomposition de l’objet selon sa logique interne une fois celle-ci mise en évidence, en vue de produire des généralisations qui sont de fait des conceptualisations susceptibles à leur tour de produire des ressources pour l’analyse) conduisent à élaborer une connaissance scientifique, elle-même productrice d’une épistémologie10. La proximité d’avec la démarche deleplacienne, très empreinte ici de positivisme scientifique, retiendra sans nul doute l’attention. Alors, si épistémologie de l’histoire il y a, une épistémologie du sport, des APS, des APSA, est-elle pure chimère ? Nous laisserons la question ouverte, mais ce n’est sans doute pas pour rien que Pierre Bourdieu s’intéressa à son travail.
Notes de bas de page
1 D’autant que l’INRP, héritière des conférences du Musée pédagogique créées en 1901, suit alors, sous l’impulsion de Robert Mérand pour l’EPS, mais en fait plus largement dans l’ensemble des domaines qu’il couvre, notamment en histoire, cette même voie qui s’impose également dans le combat syndical au SNEP. Mais cela touche autant, sinon davantage, à la dimension didactique qu’épistémologique (encore que cela soit pour nous tout un, ce dont nous nous expliquerons ultérieurement) et nous nous réservons d’y revenir plus avant en introduction de la deuxième section.
2 Nous adressons ici un salut à ce bon vieux Rabelais et à son Gargantua, se moquant de la scholastique médiévale, toussant, crachotant, s’exprimant en latin de cuisine, lecture qui réjouissait profondément René Deleplace, et ce n’est peut-être pas un hasard ; il en avait aussi retenu la devise de l’abbaye de Thélème : « Fais ce que voudras », incitation à explorer avec hardiesse et sans idées préconçues le monde pour en tirer un savoir fondé sur l’expérience et non sur la révélation.
3 La grammaire est, selon Michel Foucault (Les Mots et les Choses, 1966), la première des disciplines, au sens universitaire et scientifique que nous donnons aujourd’hui à ce mot, constituée (fin xviie siècle). Elle sera suivie, au xviiie siècle, par l’économie politique et l’histoire naturelle. L’histoire se forme comme science en Allemagne d’abord, puis en France à la fin du xixe siècle. L’harmonie et le contrepoint sont des matières enseignées au Conservatoire de Paris, à destination des élèves des classes de composition, au xxe siècle.
4 À noter que la position tenue par René Deleplace ne l’a nullement empêché de s’interroger sur la question des apprentissages moteurs et de leur place dans le champ disciplinaire des APSA. Voir notamment l’introduction de Rugby de mouvement, rugby total (1979) et La Technique du cor (1994). Deux jalons d’un ouvrage jamais écrit sur la théorisation des apprentissages moteurs.
5 Ch.-V. Langlois et Ch. Seignobos, Introduction aux études historiques, Paris, 1898, en est le modèle.
6 Pour être tout à fait exact, ajoutons que dans la seconde moitié du siècle écoulé, l’épistémologie de l’histoire saisie par les philosophes repose également sur l’observation des pratiques, et que la distinction que nous faisons tend à s’estomper, mais qu’elle se retrouve sur le terrain nouveau de la didactique, comme c’est aussi le cas pour l’EPS ; voir introduction section II.
7 Durkheim dans les années 1900, Lévi-Strauss, dans les années 1950, relanceront régulièrement leurs attaques contre la capacité de l’histoire à se constituer comme science, à quoi Braudel répliquera en fondant la Maison des sciences de l’homme (1968). Sous l’égide de l’historien qu’il est !
8 Point de vue qui pèse toujours sur le CNU actuel, après que dans une première étape, l’intégration universitaire de l’EPS se fut accompagnée, en l’absence d’une section dédiée au CNU, qui ne viendra que plus tard (la 74e), de la création de postes saisis par la psychologie cognitive dans les UEREPS, futures UFR-STAPS.
9 Rappelons ici ce que Durkheim exposait si clairement dans Les Règles de la méthode sociologique en 1895 : la distinction entre l’objet « réel » et l’objet scientifique, découpage arbitraire (c’est-à-dire fondé sur la raison du sujet pensant) du réel, seule possibilité de l’observer. Ce qui ne doit en rien faire oublier que l’objet scientifique n’est que second et dérivé de l’existence du premier, dans une approche à la fois positiviste et matérialiste qui fut bien celle suivie par René Deleplace.
10 Marc Bloch, Apologie pour l’histoire ou Métier d’historien, Paris, Armand Colin, 1993 (1re édition 1949).
Auteurs
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