Justiciers
p. 63-102
Texte intégral
Justice et tranchées
1Dans les tranchées, un puissant sentiment de justice naît parmi les soldats. Leur forte conscience de leur propre situation en constitue le point de départ. Les soldats belges se rendent en effet pleinement compte des souffrances qu’ils endurent : la faim, le froid, la boue, l’absence des proches, les maladies, les blessures, mais aussi cette perception permanente de la mort. Les soldats sont prêts à subir ces privations tant qu’ils ont le sentiment que les autres Belges – ceux de l’armée, de la diaspora ou du pays occupé – font « honneur » à leur sacrifice. Ils estiment que tous les Belges, qu’ils soient sur le front, en exil ou en territoire occupé, doivent prendre leur part et que les groupes qui ne le feraient pas leur témoigneraient un véritable manque de respect. Dès leur retour au pays, plus rien ne les empêche de confronter physiquement ces personnes à leurs exactions, si ce n’est quelques lois et contraintes pratiques. Si les principes de l’État de droit libéral entrent ainsi en confrontation avec le droit du combattant, la guerre a cependant montré que la conviction des soldats pèse parfois plus lourd que la perspective d’une éventuelle sanction. Derrière l’Yser déjà, les soldats s’arrogent l’autorité morale de veiller activement au respect de leurs conceptions de la justice, en proportion de leur propension au sacrifice.
2Au sein même de l’armée, ce sont surtout les « embusqués » qui suscitent leur hostilité1. Ce terme fait référence aux nombreux hommes des forces armées belges qui ne sont pas de la partie sur le front. Les emplois paisibles dans les confortables bureaux de Calais, de Dieppe, du Havre ou de Folkestone font sortir de leurs gonds les soldats présents sur le périlleux front de l’Yser. Le corps des officiers est lui aussi souvent rangé dans cette catégorie de tire-au-flanc. Les soldats leur reprochent de mener une petite vie de luxe et de se retirer au moindre danger alors même que le simple piot est contraint de risquer sa vie2. Les soldats considèrent en outre l’engagement rémunéré de ces « mangeurs d’argent » comme moins pur que leurs propres efforts « désintéressés ». Les soldats attendent de leurs supérieurs qu’ils ne se retirent pas des combats et qu’ils vivent eux aussi au plus profond des tranchées. La considération générale dont jouit le commandant en chef de l’armée, le roi Albert, s’explique d’ailleurs par sa décision de partager le sort de ses soldats. Contrairement au gouvernement belge exilé au Havre, le couple royal ne quittera jamais la zone du front. Le roi fait donc office d’image morale inversée de l’« embusqué ». Selon les bruits qui courent sur le front, le roi serait apparu inopinément dans les tranchées aux côtés d’un soldat menant la garde ou il aurait personnellement remonté le moral à un blessé à l’hôpital3. Réalité ou fiction ? Force est en tout cas de constater que le souverain parvient à habilement jouer sur les sensibilités de ses soldats et ainsi à contribuer à la formation du mythe sur sa propre personne.
3Les velléités de justice des soldats belges ne portent pas seulement sur l’armée, elles concernent aussi la population en pays occupé. Les soldats lient en effet leur propre sort à la « souffrance » du pays sous le joug allemand. Le sort incertain du territoire occupé leur sert de balise morale. Les soldats relèvent pourtant des manifestations de « jouissance » illégitime en pays occupé : une bonne partie de la population se comporte de manière véritablement indigne à leurs yeux. Deux types de comportements sont clairement la cible de leurs critiques. Ceux que l’on appelle les « profiteurs » sont les premiers à se retrouver sur le banc des accusés pour s’être enrichis sur le dos de la population appauvrie et affamée. Plutôt que la richesse en tant que telle, c’est l’enrichissement en ces temps de calamité nationale qui est considéré comme illégitime. Les nouveaux riches, profiteurs et collaborateurs économiques se retrouvent donc constamment en point de mire dans les journaux du front4. En filigrane, ces perceptions morales mettent clairement en lumière une dynamique de classes. L’idée que le « peuple » porte la charge du conflit fait passer la vie des couches aisées des beaux quartiers comme un privilège indu. Pour autant que cela soit possible, il est un autre comportement qui s’attire davantage encore les foudres des soldats : celui des femmes qui s’adonnent à des relations sexuelles avec des Allemands. Ces femmes sont à marquer du sceau de l’infamie à plus d’un titre. Leur plaisir sexuel est d’autant plus insupportable aux yeux des soldats belges que ces relations sont le résultat de contacts avec l’ennemi abhorré. Dans un élan d’indignation morale, non seulement le plaisir, mais aussi les avantages matériels retirés des relations sexuelles avec l’ennemi sont mis en contraste avec la « souffrance » infligée par les Allemands au reste de la population et aux soldats. Les plus mal vues sont bien entendu les épouses de soldats qui filent le parfait amour avec un militaire allemand en l’absence de leur mari5.
4Les soldats n’attendent pas la fin de la guerre pour s’élever contre plusieurs de ces situations considérées comme intolérables. Des indices clairs permettent d’affirmer que des soldats se sont fait justice eux-mêmes au sein de l’armée de l’Yser, parfois sous la forme d’une action collective assumée. Le général Lechat, commandant de la Cinquième division, est ainsi confronté à une rébellion de ses soldats qui lui reprochent de n’avoir passé que très peu de temps dans les tranchées en cinq mois6. Un millier de soldats de la Première division mènent pour leur part une action pour que le bar des officiers ferme au même moment que celui des soldats7. Les actions d’un soldat isolé ou d’une poignée de soldats à l’encontre de leurs officiers sont bien plus fréquentes. Ces conflits trouvent généralement leur origine dans un sentiment d’injustice. Plusieurs épisodes passés à la postérité ont ainsi vu des soldats entrer en confrontation avec leurs officiers, car ils estiment que des corvées leur sont imposées de manière arbitraire, que la discipline est excessive ou qu’on leur refuse des congés sans raison valable8. Pendant le conflit, les soldats n’ont évidemment pas les moyens de faire triompher leurs conceptions de la justice au sein du pays occupé. Les soldats de l’Yser n’en cultivent pas moins des rêves de vengeance à l’égard des transgresseurs. Tant les profiteurs de guerre que les collaborateurs ou les femmes ayant entretenu une relation avec des Allemands devront payer pour leurs actes. Les soldats au front prévoient d’ores et déjà de s’attribuer un rôle actif dans ces punitions. L’idée selon laquelle c’est aux soldats qu’il revient de les infliger trouvera même plus tardivement une traduction littéraire. Dans son roman Piot, paru en 1923, Warden Oom (pseudonyme d’Edward Vermeulen) fait dire à des soldats : « Quand viendra l’heure des comptes, ils passeront la Belgique au peigne fin pour faire tomber tous les barons Zeep, les voleurs à la tire, les détrousseurs, les pleurnichards, les crapules et les lécheurs de bottes du Prussien9 ». Galvanisés par le prestige de la victoire, les soldats rentrés chez eux vont bel et bien s’ériger en justiciers au cœur du pays libéré durant l’automne 1918.
Les vengeurs de la libération
5Presque partout en Belgique, après le départ de l’armée allemande, la population commence à régler ses comptes avec les anciens complices de l’occupant. Leurs premières cibles sont essentiellement les collaborateurs économiques, les délateurs et les femmes qui ont entretenu des relations avec des militaires allemands10. Cette vindicte populaire porte beaucoup moins sur les collaborateurs politiques, tels que les activistes nationalistes flamands. La population s’attaque en priorité aux formes tangibles de collaboration. Tous ceux qui ont entretenu des contacts avec les Allemands au vu et au su de tous et qui en ont retiré un avantage matériel doivent en payer les frais. C’est en effet cette forme de collaboration qui a le plus touché la population. L’activisme n’a pour sa part eu que peu de retombées sur la vie quotidienne des Belges, au contraire des prix élevés des denrées et des loyers. Gand fait figure d’exception11. Les privilèges dont jouit la Vlaamsche Hoogeschool (l’université de Gand flamandisée par l’occupant) contrastent terriblement avec le dénuement sous l’occupation ennemie. Ce n’est donc pas un hasard si Gand est la seule ville où la vindicte populaire va également toucher dans une large mesure les activistes.
6Dès leur entrée dans une ville ou un village, les soldats belges prennent généralement part à ces actions punitives. C’est notamment le cas dans la partie nord du pays où l’armée belge est en première ligne, tandis que les Britanniques et les Français sont les premiers à entrer dans le territoire évacué plus au sud. Après coup, d’anciens collaborateurs élaboreront des théories du complot pour expliquer cette situation. D’après ces anciens activistes, il s’agissait surtout de soldats wallons qui auraient été soûlés et auraient eu recours à la violence à l’instigation d’officiers, francophones eux aussi12. Une telle approche sous-estime la capacité d’action autonome des soldats rentrés au pays déterminés, avant même la fin du conflit, à procéder à un grand nettoyage dans le pays libéré. Il est par contre incontestablement question d’une étroite collaboration entre la population et les soldats au moment où la justice populaire atteint son paroxysme lors des journées de la libération. Dans son journal, le sous-lieutenant wallon Arthur Pasquier décrit comment, dès le 20 octobre 1918, les agriculteurs locaux du village ouest-flandrien de Doomkerke ont indiqué aux soldats les établissements fréquentés par les Allemands au cours de la guerre. Sur ces entrefaites, les soldats pulvérisent les portes et fenêtres de ces établissements. Pasquier fait d’ailleurs explicitement référence au rôle de « justiciers » que les soldats s’attribuent13. Le rôle de ces soldats ne se limite cependant pas à répondre à la demande de la population. Dans divers cas passés à la postérité, l’initiative émane clairement des soldats, même s’ils dépendent bel et bien de la population locale pour obtenir des informations concrètes. La population gantoise indique par exemple les maisons des « mauvais Belges » aux soldats entrant dans la ville, qui en détruisent le mobilier en guise d’« œuvre de justice14 ». Pour employer les mots de Marc Baertsoen dans son journal, « cette mise à sac un peu sommaire, mais bien compréhensible » se poursuit le jour suivant. Par la même occasion, la population désigne les femmes soupçonnées d’avoir entretenu des relations avec des militaires allemands, après quoi les soldats « font les justiciers » en les tondant15. Ce rituel de tonte correspond à l’ultime punition infamante, censée faire apparaître au grand jour l’impureté de ces femmes. Lors de l’entrée des soldats à Anvers quelques jours plus tard, le même scénario se répète. La destruction d’un café sur la Vlasmarkt est explicitement accompagnée d’encouragements de la part de la population. « Deux femmes […] ont incité des soldats à réduire en miettes cette auberge, ce qu’ils ont fait16 ». Karel Resseler, un fils d’imprimeur âgé de 19 ans, décrit des scènes où les soldats commencent à piller dès la tombée de la nuit, « excités par des civils ». Dans un « caberdouche », une pâtisserie et une boucherie, tout « est détruit, jeté par les fenêtres et pillé17 ». Resseler raconte également que, cette nuit-là, « de nombreuses filles complaisantes ont dû renoncer à leur chevelure (toujours si bien teinte) ». Les Bruxellois font eux aussi appel aux soldats pour faire la justice à la libération. Les soldats accèdent volontiers à cette demande, même si le commandement de l’armée a entretemps pris des mesures pour juguler ces pratiques. Le 23 novembre, des passants incitent des soldats belges à punir une femme qui aurait « marché » avec les Allemands18. Devant un attroupement, des soldats belges, français et anglais la tondent, avant de la déshabiller et de la traîner vers la Bourse. Dans cette collaboration complexe entre civils et soldats, les soldats endossent généralement le rôle des exécuteurs de la peine, alors que les civils, qui affluent pour assister à ces scènes, jouent le rôle essentiel du public. Ils encouragent les soldats à grand renfort de cris et de chants, légitimant ainsi l’exécution de la peine. C’est précisément parce que la justice doit être visible que l’on aspire à la rendre dans les lieux publics de la sociabilité au cœur de la localité, comme lors des exécutions publiques. C’est le sort réservé à une quinzaine de femmes suspectes à Evere. Après avoir été tondues par des soldats, elles sont coiffées de casques à pointe et mises dans des voitures qui les amènent à l’extérieur de la commune. Ces femmes sont donc contraintes de passer une fois de plus par la maison communale avant de rentrer chez elles. Selon le correspondant du Peuple, la population locale acclame avec une grande énergie cette « exécution19 ».
7Les soldats sont donc étroitement impliqués dans la vindicte populaire qui frappe les « mauvais Belges » aux quatre coins du pays. La réelle implication des soldats n’a cependant pu être précisée par des recherches systématiques que dans le cas d’Anvers20. Il a été établi que des soldats ont été impliqués dans 28 des 42 actions enregistrées dans la métropole et ayant provoqué d’importants dommages matériels. Plusieurs rapports de police étant assez vagues, cette proportion est certainement plus élevée dans les faits. Au sein de la population, l’idée que c’est aux soldats qu’il revient en priorité de venger les injustices est bel et bien présente. Le fromager anversois E.d.C. met des mots sur cette conception lorsqu’il menace ses voisins quelques jours avant la libération : « lorsque les soldats reviendront, je leur dirai qui a fréquenté les Allemands21 ». Même lorsque la participation effective des soldats n’est pas clairement établie, la population semble estimer important qu’ils soient au moins présents. À Verviers, la population considère l’arrivée d’une unité d’éclaireurs composée de lanciers belges, le 26 novembre 1918, comme le coup d’envoi du pillage d’une cinquantaine de boulangeries et de boucheries22.
8Au cours du conflit, le prestige dont jouissent les soldats de l’Yser atteint des sommets en pays occupé. Leur persévérance et leur souffrance constituent un véritable étalon moral pour la population23. Le comportement des collaborateurs et des profiteurs de guerre est sans cesse mis en contraste avec le « sacrifice » du soldat mettant sa vie en péril pour libérer la patrie24. En tant que symbole de leur sacrifice, les soldats apparaissent comme particulièrement bien placés pour punir tous les comportements scandaleux. C’est tout au moins l’état d’esprit de la population. En fin de compte, les soldats disposent bel et bien de la légitimité pour punir, mais aussi pour dénier aux gens le droit de célébrer la fin du conflit. C’est ainsi que les bouchers qui ont fait du commerce avec les Allemands reçoivent la visite d’« hommes de l’Yser, qui arrachent les drapeaux et forcent les commerçants à fermer boutique25 ».
9Tels les jeunes hommes à l’époque du charivari préindustriel, les soldats exercent le rôle de protecteur de la morale commune. L’immense prestige dont ils jouissent complique la tâche des policiers qui tentent de mettre un terme aux troubles. Lorsque la police souhaite par exemple faire cesser le saccage du café anversois Le Saxophone dans la Statiestraat, elle est accueillie par les cris : « Policiers, restez à l’écart, c’est ce que veulent les soldats !26 ». Par ricochet, cette construction de leur image fait des militaires des personnes particulièrement compétentes pour mettre un terme aux actions de ceux qui se font justice eux-mêmes. À peu près partout, les autorités font appel à ces mêmes militaires pour faire cesser la violence de rue, car la police n’y parvient que rarement27. À cet égard, les autorités font surtout appel au prestige des soldats plutôt qu’à leurs armes. Il arrive aussi qu’ils fassent cesser les actions de leur propre initiative. À Gand, un groupe de soldats s’autoproclamant membres de la Frontpartij flamingante placarde une proclamation appelant la population à ne pas tomber dans la « vengeance méchante » à l’égard des activistes. Seul un jugement rendu par une « justice dénuée de toute partialité » a lieu d’être28. Toujours à Gand, Urbaan de Longie parvient – « en uniforme » – à mettre fin au saccage du mobilier de Reimond Speleers, professeur à la Vlaamsche Hoogeschool29. À Anvers, le soldat Dirk Vansina, philologue et membre actif de la Frontbeweging, parvient à sauver le chef de file catholique et flamingant loyaliste Frans Van Cauwelaert30. À son retour en novembre 1918, van Cauwelaert est traité en pleine rue de « traître, flamingant et boche ». Vansina, « que l’on idolâtre presque en tant que vainqueur », met un terme aux échauffourées en dépeignant les flamingants comme de bons patriotes. Ce n’est probablement pas un hasard si les exemples connus d’interventions autonomes de soldats concernent des flamingants. La radicalisation en cette matière, d’une partie au moins des soldats, n’y est certainement pas étrangère.
10Bien qu’apparemment moins consensuelle que les autres rites liés à la libération, la violence partagée contribue également à la réaffirmation symbolique du lien entre la population et ses soldats. Le front et la zone occupée ont beau entretenir une relation morale forte tout au long du conflit, des craintes mutuelles voient néanmoins le jour, même si elles restent souvent au stade du non-dit. La population du pays occupé garde-t-elle suffisamment ses distances avec les Allemands ? Et, à l’inverse, que peuvent donc bien mijoter les soldats derrière l’Yser ? Ces incertitudes mutuelles se dissipent en partie au fil des punitions infligées de concert. L’ostracisme collectif à l’égard des transgresseurs de la norme se matérialise dans les valeurs partagées par les soldats et la population. Les principales cibles sont dès lors les collaborateurs économiques et les femmes soupçonnées d’avoir entretenu des relations sexuelles avec des militaires allemands. Ce sont précisément ces groupes qui s’attirent le plus de ressentiments tant parmi la population du pays occupé que parmi les soldats. On pourrait classer dans la même sphère, même si le principe est différent, les soldats qui, à leur retour, tuent leur femme soupçonnée d’adultère31. Ces soldats se font eux aussi justice eux-mêmes dans un sens très littéral du terme, il ne s’agit pas d’une punition infligée collectivement. Il est d’ailleurs significatif que ces actes soient la forme de violence la plus extrême perpétrée lors des journées de la libération. Les punitions collectives n’aboutissent que très rarement à de la violence mortelle32. À en juger certains rapports de police et le niveau limité de la peine infligée dans de tels cas, l’opinion publique et le tribunal militaire font preuve de clémence à l’égard de soldats ayant tué leur épouse. Cet élément indique une fois encore la concordance profonde entre les conceptions des soldats et celles des civils, un consensus moral célébré par la manière forte lors des journées de la libération. La participation de soldats belges à la répression de rue explique d’ailleurs en partie pourquoi cette violence ne suscitera que de faibles réactions. Dans son ouvrage La Belgique et la guerre mondiale, Henri Pirenne minimise quelque peu les faits en parlant de « quelques dévastations » et en décrivant « çà et là le châtiment populaire de femmes dont la “germanophilie” avait fait scandale33 ».
Pressions sur la justice ou la punition du profiteur de guerre
11Les actions à l’encontre de femmes et de collaborateurs servent de rituels pour marquer la transition entre l’occupation et la libération. Dès le mois de décembre 1918, ces punitions publiques se font bien plus rares et disparaissent peu à peu des rues. L’État belge a par ailleurs entamé ses propres poursuites à l’égard des « inciviques34 ». Il serait donc logique d’imaginer que le rôle des anciens combattants en cette matière arrive à son terme. Rien n’est cependant plus faux. Dans les années suivantes, les soldats rentrés au foyer plaident à maintes reprises pour la punition des injustices commises lors de l’occupation. Les anciens combattants exigent « le soleil de la justice, après celui de la liberté !35 ». Ils continuent à se considérer comme des justiciers après la libération, notamment parce qu’ils ont le sentiment que l’armistice n’a en rien mis un terme aux injustices. Après la guerre, l’hostilité des anciens combattants se tourne surtout vers les personnes qui se sont enrichies grâce à l’occupation ou à l’occupant. Ce groupe de personnes est affublé, en néerlandais, des termes de « woekeraars » ou « profiteurs ». En français, le vocabulaire utilisé pour les qualifier est plus riche encore : « accapareur », « baron Zeep », « mercanti », « affameur », « vampire », « rapace », « vautour », « nouveau riche », « enrichi ». Davantage que les contacts avec l’ennemi, ce qu’on reproche en premier lieu à ce groupe, c’est d’avoir profité du conflit pour s’enrichir. En Flandre orientale, un appel à manifester de la FNC met des mots très clairs sur cette indignation : « Les enrichis de guerre, les profiteurs bafouent non seulement le sol où reposent des milliers de frères, mais aussi le deuil des veuves et les blessures de nos mutilés36 ». Les anciens combattants ont non seulement le sentiment que la justice est bien trop lente et laxiste à l’égard de ce groupe, mais aussi la réelle conviction que ces gens continuent à profiter sans la moindre gêne de leurs richesses mal acquises, au fur et à mesure qu’ils se départissent de leur discrétion initiale au lendemain de l’armistice. En novembre 1921, Het Strijdersblad, revue de la FNC, décrit ce phénomène en ces termes : « Le temps de la petite vie pépère est révolu, les automobiles pétaradent, les meubles de luxe changent de mains et des tapis précieux garnissent désormais les maisons comme les palais37 ». De nombreuses caricatures dans la presse des anciens combattants dénoncent elles aussi les richesses honteuses du « profiteur ». La forte proportion de caricatures sur ce thème dans ces journaux témoigne de la vigueur de ces ressentiments dans les premières années de l’après-guerre. Les caricatures mettent en images le contraste entre combattant et profiteur. Dans ce cadre, l’ancien combattant est toujours représenté comme une figure misérable dans un état de faiblesse extrême portant littéralement les stigmates de la guerre. Des années après le conflit, il se promène encore dans son uniforme rabiboché après avoir dû subir des amputations, son visage est ravagé et sa maigreur symbolise son dénuement. Les décorations militaires qu’il porte contrastent avec son apparence. Le profiteur est bien différent : la guerre aussi l’a marqué, mais dans le sens inverse. Il présente tous les symboles extérieurs de la prospérité tels que des cigares, des fauteuils profonds, des vêtements bien coupés et une voiture sportive. Pour mieux afficher sa réussite, il se promène avec son portefeuille ostensiblement bien garni. « Le vrai vainqueur de la guerre », c’est lui, et non le soldat38. Les anciens combattants véhiculent également ces images dans l’espace public. Lors d’une manifestation à Thuin contre le marchand de bétail Delahaut qualifié de profiteur, les anciens combattants portent des pancartes qui se veulent le résumé de « L’histoire de Delahaut » : « Maigre et pauvre en 1914, fumant un cigare après Liège, maniant des billets de mille quand tombent nos enfants, et voici, après l’armistice, la volonté des combattants, des déportés, de toutes les honnêtes gens : le châtiment39 ». Les pancartes dépeignent l’archétype d’un profiteur de guerre : un homme maigre et pauvre qui, après l’invasion allemande, déborde d’argent et fume des cigares. L’image des nouvelles automobiles cahotant bravement à travers les rues trouve également un écho dans l’hémicycle parlementaire, lorsque le député socialiste Nicolas Berloz interpelle le ministre de la Guerre Fulgence Masson en marge d’une manifestation d’anciens combattants en septembre 1919 : « Je tiens à vous faire remarquer que, dans les réunions de combattants, on ne manque jamais de dire : “Voyez ce qu’ils ont fait pendant que nous exposions notre vie au front, pendant que nous devions aller dans les tranchées ! Et ces gens, dans leurs automobiles, éclaboussent tout le monde !”40 ». Berloz souligne l’effet mobilisateur de cette scène : « C’est là un argument d’une très grande puissance quand on s’adresse à la foule ».
12Ces innombrables caricatures représentent à elles seules les inégalités sociales ressenties par les anciens combattants au lendemain du conflit. Ces images viennent se greffer sur la confrontation archétypale entre « les maigres » et « les gras ». Si les inégalités ne sont pas une nouveauté dans la société belge, elles prennent une nouvelle dimension dans le contexte de l’après-guerre. Les richesses des profiteurs constituent en effet un contraste saisissant avec la situation matérielle étriquée des anciens combattants. Ou, comme l’exprime non sans une certaine puissance le slogan brandi lors d’une manifestation de la FNC à Saint-Nicolas, en Flandre orientale, en mai 1920 : « Les combattants sont sans le sou. Les profiteurs en vivent41 ». L’« argent du sang » a pourtant un destinataire logique : les anciens combattants. Les revendications qu’ils formulent à cet égard ne sont cependant pas exclusives : « Les fortunes accumulées grâce à la misère, au sang et à la mort reviennent à la société et c’est avec cet argent que doivent être payées les indemnités pour les anciens combattants, les déportés et tous ceux qui ont souffert42 ». Les combattants waeslandiens de la FNC estiment en effet que leur argent est « contaminé par la misère et le sang car ils ont gagné leurs fortunes en exploitant nos femmes, nos enfants, nos pères et nos mères, qu’ils ont sucés jusqu’à la moelle pour leurs gains, qui appellent la vengeance !43 ». Les anciens combattants ne se considèrent donc pas comme les uniques victimes de la guerre, ils placent également les travailleurs déportés, les résistants pourchassés et la population affamée dans la balance morale. En vertu de leurs sacrifices, tant les anciens combattants que les travailleurs déportés et tous les « gens honnêtes » ont le droit d’exiger des sanctions et une redistribution. Dans leur groupe de « gens honnêtes », les anciens combattants comptent, dans un raisonnement aux élans populistes, le groupe qui a dû subir la misère de la guerre alors qu’un petit groupe de « malhonnêtes » privilégiés en a au contraire profité. Sur ce plan, les anciens combattants belges appliquent un modèle moral spécifique à la Belgique. Contrairement à un pays tel que la France où les soldats constituent l’étalon moral exclusif de l’expérience de guerre, la Belgique est le théâtre de l’intervention d’autres acteurs du fait même de l’occupation. La principale force morale de cet ensemble complexe semble toutefois bel et bien émaner des anciens combattants. Durant la guerre en effet, ils ont été les seuls à être prêts à sacrifier leur vie. Ils ont en outre un lien très étroit avec les 40 000 soldats morts au combat. Les anciens combattants mobilisent très fortement ce souvenir dans leur lutte pour la justice. Lors d’une manifestation en mars 1920, des anciens combattants affichent notamment les slogans suivants : « Justice pour les 40 000 morts, pour les veuves et les orphelins ; 40 000 soldats belges tués, combien les fournisseurs de l’ennemi en ont-ils sur la conscience ?44 ». Leur statut de porte-parole renforce l’urgence de la lutte des anciens combattants.
13À leurs yeux, la punition et l’expropriation des « profiteurs » ne donnent que bien peu de choses et ils estiment qu’ils doivent surtout leur salut à leur richesse. Les profiteurs échapperaient aux poursuites en raison de leurs bons contacts avec les détenteurs du pouvoir45. Selon Het Strijdersblad, s’il est si difficile de les punir, c’est parce qu’ils « sont en haut de la montagne, tout auréolés du faste de leur or étincelant, protégés par leurs communautés d’amis qu’ils ont conservés grâce à leurs fêtes et à leurs belles voitures. Tous les pouvoirs terrestres, les ruses et les subterfuges sont à leur service et nombreux sont ceux qui s’estiment intouchables, bien au-dessus du commun des mortels46 ». C’est ainsi que les anciens combattants voient dans l’affaire Coppée la confirmation définitive de cette théorie47. Le magnat du charbon Evence Coppée a poursuivi durant l’occupation la production des mines hennuyères et limbourgeoises et s’est érigé en exemple type d’enrichissement ignoble au cours du conflit. Les anciens combattants considèrent une lettre de soutien envoyée par l’ancien Premier ministre Charles de Broqueville à Coppée comme la preuve que des amis politiques puissants le couvrent. Les autorités auraient peur d’intervenir contre les « profiteurs » car « la puissance de l’argent règne48 ». La justice se focaliserait dès lors sur le menu fretin, tandis que les profiteurs les plus puissants resteraient hors d’atteinte. Des échos similaires se font entendre au Parlement, où le député socialiste Victor Ernest souligne qu’un mécontentement général se fait sentir dans le pays car la justice ne serait pas rendue de manière « distributive », mais qu’elle serait plutôt appliquée en fonction de la classe sociale à laquelle appartient l’accusé49. Là aussi, une distinction aux allures populistes refait surface entre le petit peuple qui serait visé et les élites corrompues qui s’en sortiraient indemnes. En mars 1920, Het Strijdersblad écrit que « là où la justice s’en est également pris au profiteur de guerre, les petits y sont encore et toujours passés en premier lieu » : quelques « activistes » en Flandre et « quelques petits profiteurs de guerre » en Wallonie50. Il s’agit tout simplement d’une manœuvre de diversion, car « le peuple sait que les grands coupables sont en haut, dans les classes dirigeantes, chez les hommes politiques qui ont mis leur pouvoir et leur influence au service des Allemands pour remplir leurs propres coffres-forts ». Cette citation indique que l’hostilité à l’égard des profiteurs fait passer au second plan d’autres formes de collaboration.
14Il est assez symptomatique de constater que les revues d’anciens combattants s’en prennent à peine à la collaboration politique de nationalistes flamands et, dans une moindre mesure, wallons dans l’immédiat après-guerre. Que le journal De VOS ne le fasse pas peut aisément se comprendre, vu la rapidité de la réhabilitation des activistes d’une partie au moins de sa base militante. Le désintérêt de la FNC, tant dans ses organes flamands que francophones, est bien plus surprenant. C’est bien simple : aucune attaque contre des activistes n’est recensée en Wallonie ou dans le monde francophone de Bruxelles. C’est d’autant plus surprenant que la littérature part généralement du principe que les adversaires du flamingantisme en Belgique francophone ont brandi l’activisme pour discréditer le mouvement flamand dans son ensemble. Dès le printemps 1919, la presse francophone fait en effet un amalgame entre l’activisme et le mouvement flamand51. Nul signe d’une telle opération de dénigrement dans le large milieu d’anciens combattants francophones, malgré la prévalence de sentiments extrêmement forts à l’égard de la Belgique. Dans la partie flamande du pays, on dénonce surtout, comme dans la citation ci-dessus, le fait que la justice se concentre à tort sur « quelques moutons flamands égarés » tandis que « les grands coupables… les profiteurs » restent hors d’atteinte52. Plutôt que de la frénésie à l’égard des activistes, ce qu’il faut c’est davantage de poursuites des « zaktivisten » – littéralement les « activistes qui en ont plein les poches53 ». Le mythe flamingant particulièrement fort d’après-guerre selon lequel l’État belge se livre à une véritable « chasse aux activistes » alors que les grands collaborateurs économiques s’en sortent indemnes vient se greffer sur des conceptions partagées de manière plus large dans les milieux d’anciens combattants, même francophones. Ce n’est d’ailleurs sans doute pas un hasard si le seul appel invitant à s’en prendre plus vigoureusement aux activistes émane de Gand et c’est moins encore un hasard qu’il soit publié dans le Journal des Combattants francophone54. Vu la présence de la Vlaamsche Hoogeschool sur le territoire de la ville, l’activisme y est bien plus visible qu’ailleurs, sans compter la présence d’une importante bourgeoisie francophone. Ceci rejoint le constat déjà établi que la presse francophone en Flandre se met bien plus vite à taper sur le clou de l’activisme que ses alter ego à Bruxelles et en Wallonie55. Même la publication de l’ouvrage Flamenpolitik. Suprême espoir allemand de domination en Belgique du nationaliste belge Wullus Rudiger en novembre 1921 – avec l’appui de la FNC – ne change que peu de choses au désintérêt apparent de la base de la Fédération nationale des Combattants à l’égard de l’activisme. Dans cette œuvre également parue en épisodes dans les journaux de la FNC, Rudiger montre sur la base d’archives allemandes à quel point l’activisme et la Frontbeweging ont fait les affaires de l’impérialisme allemand. Les contacts – indirects – entre la Frontbeweging et les Allemands sont bel et bien qualifiés de haute trahison envers la patrie, mais toujours pas la moindre trace d’appels à des sanctions plus sévères à l’égard des activistes. Il n’est aucunement question d’une tornade de réactions indignées telles que celles déclenchées par l’affaire Coppée. Au contraire, des ronchonnements se font même entendre au sujet de l’excellent accueil réservé à Rudiger. Dans ce contexte, Het Strijdersblad relance l’idée que ces activistes « sans importance ni influence » n’appartiennent qu’aux « menu fretin », « traîtres-mouchards sans valeur » tandis que « les puissants qui ont mijoté des projets avec l’envahisseur pour préparer la division du pays, les profiteurs, les barons Zeep, les barons du tabac et des cigarettes, les mouchards, les fournisseurs privilégiés des armées allemandes » restent toujours en liberté56. Le peu de remous que suscite l’activisme dans les fédérations d’anciens combattants au cours des premières années d’après-guerre s’explique sans doute par le profil social de ces fédérations. Elles s’adressent avant tout aux simples soldats, généralement issus des groupes sociaux situés en bas de l’échelle sociale ou qui s’en extraient à peine. Les perceptions de ces soldats rejoignent celles de la majorité non élitiste de la population, pour qui l’activisme est loin d’être le comportement de guerre appelant le plus à une vengeance. En outre, les conceptions populistes s’étendant au-delà des seuls anciens combattants donnent spécifiquement le ton. Il est en effet difficile de classer les activistes parmi les fameux « gros » qui s’en sortent indemnes. Outre le fait d’être plutôt être issus de la petite bourgeoisie que de la bourgeoisie, ils ne sont pas vraiment proches de l’ordre établi dénoncé par les anciens combattants au sein de la Belgique d’après-guerre. Dans les milieux bourgeois, l’activisme suscite une aversion beaucoup plus forte. Des voix s’élèvent dans les milieux d’officiers francophones de la bourgeoisie, voire de la noblesse pour réclamer une action plus dure à l’égard des activistes. Ce n’est pas un hasard si ce sont à nouveau des anciens combattants issus de Flandre orientale qui font appel au roi Albert pour réclamer de sévères poursuites à l’encontre des activistes57. L’origine de ces appels – à savoir des milieux francophones de Flandre – en dit long. Ils ont en effet le plus à perdre de la disparition de la position privilégiée du français en Flandre. De manière à discréditer le mouvement flamand dans son ensemble, ils insistent sur la poursuite de l’activisme. Ces cris d’indignation à l’égard de l’activisme traître à la patrie cachent donc une crainte d’éviction sociale. Parmi les anciens combattants, les activistes ne sont donc pris pour cible que par un groupe fort restreint.
15La lutte contre les « profiteurs » est en revanche un cheval de bataille essentiel des fédérations d’anciens combattants en plein développement, et ce dès leur naissance. Le Journal des Combattants ouvre son premier numéro par une attaque contre les « malhonnêtes Belges » et les « vils profiteurs, mercantis et… »58. Dans sa première édition, De VOS exige que les « scandaleux bénéfices de guerre » des « trafiquants de marks, profiteurs, accapareurs, banquiers et financiers » soient saisis pour indemniser les anciens combattants59. Les deux fédérations d’anciens combattants laissent d’ailleurs transparaître dès leur fondation que les anciens combattants sont prêts à passer l’action. C’est symptomatique de la priorité accordée à cette question. La forme potentielle de leur action reste cependant évasive. Dans De VOS, on se borne à dire que les anciens combattants « donneraient un coup de main » pour faire payer les profiteurs. Le Journal des Combattants adresse un bien plus menaçant « Avis aux accapareurs, trafiqueurs et dénonciateurs » : « La F.N.C. dispose d’un nombre assez considérable de places dans les catacombes des environs de l’Yser. La priorité sera donnée à ceux qui savent rester 48 heures dans l’eau jusqu’au sommet du crâne. Pension confortable, rats d’égout, vermine, etc. à volonté60 ». Malgré leur entente sur le fond de l’affaire, les deux organisations se distinguent clairement dans leur ton. Alors que le VOS n’appelle qu’une seule fois à ce que les anciens combattants se fassent (violemment) justice eux-mêmes, la FNC est plus ambiguë en la matière61. Elle utilise souvent une terminologie militaire : « assaut », « campagne », « chasse », « combat », « lutte », « hostilités » ou encore « attaque », ce qui suggère à tout le moins une menace violente. Lors d’une des premières grandes manifestations de la FNC en juillet 1919, les participants brandissent une pancarte sans la moindre équivoque : « Tous les affameurs à la potence62 ». Plusieurs groupes formulent également des menaces explicites, comme dans l’appel à manifester le 9 mai 1920 de la section malinoise de la FNC : « Ce jour-là, des troupes d’élite sillonneront les rues de notre vieille ville et les profiteurs malinois pourront ainsi voir si oui ou non la FNC est une force ! Une force qui pourrait bien se diriger contre eux !63 » La section demande au « Gouvernement » « quand viendra-t-il semer le trouble dans les rangs des profiteurs de guerre malinois ou compte-t-il attendre le moment où ce ne sera plus du tout nécessaire ??? » Il n’est fait aucun mystère de la déception ambiante à l’égard de la justice officielle. Dans la presse de la FNC, on peut lire que les distillateurs d’alcool qui ont fourni les Allemands méritent la pendaison64. Les anciens combattants affirment par ailleurs disposer d’un « pilori » qu’ils réservent aux profiteurs qui échapperaient aux poursuites65. En sa qualité de mouvement discipliné autoproclamé, la FNC se voit contrainte de rejeter explicitement la violence en marge d’incidents violents lors d’une manifestation à Liège en septembre 1919. L’organisation fait néanmoins toujours preuve d’une certaine forme d’ambiguïté à cet égard : « les jass de l’Yser savent ce qu’ils veulent et ils sauront l’obtenir. S’ils répugnent à la violence, cela ne veut pas dire cependant qu’on pourra éternellement se moquer d’eux66 ».
16Si les anciens combattants brandissent la menace de se faire justice eux-mêmes, c’est surtout un moyen de pression pour inciter les autorités à passer à l’action. Il est en effet hautement exceptionnel que les anciens combattants aillent jusqu’à se rendre justice eux-mêmes de manière violente à l’égard des profiteurs et autres collaborateurs. Comme l’indiquent des indices clairs, seules quelques sections de la FNC semblent y avoir succombé. La situation à Putte-Kapellen en particulier saute aux yeux67. Dans cette localité, la section de la FNC fait comprendre que les « bouseux » qui ont agi en tant que profiteurs au cours de la guerre ont été contraints par la force de céder une partie de leurs « deniers du sang » aux anciens combattants68. Cette pratique de la section de la FNC qui consiste à s’arroger les bénéfices de guerre est apparemment mal vue : quelques mois plus tard, la fédération se voit contrainte de révéler qu’il ne s’agit que d’une fausse rumeur, mais répandue par des « profiteurs et complices des Allemands69 ». Il n’en reste cependant pas moins que la polémique déclenche une série d’événements. Quelque temps plus tard, la section locale de la FNC annonce de manière triomphale que son intervention a permis l’arrestation de suspects70. Ce n’est sans doute pas un hasard si l’on aboutit à un charivari de grande ampleur à Ciney le 4 août 1919, exactement cinq ans après l’invasion allemande71. Selon la gendarmerie, 1 500 à 2 000 personnes sont impliquées dans des actions contre les « accapareurs » ayant échappé à une sanction. Si leurs associations ne semblent pas être impliquées de manière formelle, les anciens combattants y jouent bel et bien un rôle symbolique important. Quelques jours auparavant, des tracts signés « Un poilu » avaient appelé à l’action. Le jour même, le charivari est provoqué par d’anciens travailleurs déportés et d’anciens combattants en civil et en uniforme. Une des stratégies pour se faire justice soi-même consiste à exposer les transgresseurs à l’opprobre général en rendant leurs noms publics, par exemple dans la presse des anciens combattants72. À Virton, ils tournent de cette façon en ridicule les « profiteurs » locaux en placardant dans la rue des affiches spécifiant leurs noms et leurs méfaits73.
17En fin de compte, les anciens combattants ne se font pas souvent justice eux-mêmes après 1918, malgré leurs plaintes réitérées sur la poursuite trop lente et trop molle des profiteurs. Cela laisse supposer que la légitimité du système judiciaire officiel résiste peu ou prou. À quelques exceptions près, les anciens combattants respectent le principe du monopole de la violence légitime détenu par l’État belge. Le langage belliqueux contraste en outre fortement avec le « calme et la dignité » que souhaitent montrer les anciens combattants lors de leurs manifestations « sans cri, sans chant74 ». Ils tiennent particulièrement à l’autodiscipline et cherchent clairement à s’associer au répertoire d’action respectable propre à d’autres mouvements sociaux en Belgique. Plutôt que de réellement se faire justice eux-mêmes, les anciens combattants mettent donc la pression sur diverses autorités d’une manière classique pour qu’elles s’en prennent – avec davantage de vigueur – aux « profiteurs de guerre ». L’une des premières manifestations nationales de la FNC s’ouvre sur le slogan sarcastique « Gloire aux accapareurs, mépris aux soldats !75 » Dans la lettre adressée au roi transmise par les manifestants au secrétariat du Premier ministre, la revendication d’une amélioration du sort des soldats et celle de la confiscation des fortunes des anciens collaborateurs sont mises sur un même pied. C’est également le cas lors de la première grande manifestation du VOS, organisée le 19 octobre 1919 à Gand76. Ce lien entre les revendications matérielles et les sanctions des profiteurs de guerre apparaît également lors de toute une série de manifestations organisées par la FNC, le 9 mai 1920, à Bruxelles et dans des dizaines d’autres villes et communes77. À Verviers, les partisans de la FNC expriment leur animosité en retirant les drapeaux belges des maisons de collaborateurs présumés et à Malines, en montrant du doigt les maisons de ces mêmes collaborateurs. Les anciens combattants malinois utilisent pour ce faire une « grande image d’un soldat qui pointe du doigt les maisons des profiteurs connus tout au long du chemin », ce qui est très au goût du public selon le correspondant du quotidien Het Laatste Nieuws78. Au cours des mois qui suivent la journée d’action nationale, des manifestations similaires ont lieu dans de plus petites localités wallonnes : Fontaine-l’Évêque, Vielsalm et Huy79. Les anciens combattants lancent en outre régulièrement des appels au roi Albert pour insister sur une intervention plus sévère à l’égard des profiteurs de guerre. La lettre ouverte est un de leurs moyens éprouvés pour exprimer de manière ostentatoire leur confiance en Albert et, dans le même temps, leur mécontentement à l’égard de la politique gouvernementale en la matière. Le jour de la fête nationale en 1920, une série de sections hennuyères de la FNC s’adressent dès lors au roi, « généralissime de l’Yser », pour plaider en faveur d’une approche dure envers les anciens collaborateurs80. Le roi est leur point de contact en vertu de ses fonctions d’ancien commandant en chef et de chef de l’État, mais aussi et surtout en raison de l’autorité morale qu’il a acquise. Lorsque la FNC prévoit une manifestation contre l’impunité des profiteurs au printemps 1921, la fédération souhaite faire honneur à « toutes les honnêtes gens à la tête desquels se trouve notre grand chef, notre ROI81 ». Cette représentation d’Albert en tant qu’incarnation de l’honnêteté – et donc en tant qu’image inversée du profiteur – s’est imposée très tôt dans la guerre. En 1915 déjà, une histoire raconte que, lors de l’invasion de la Belgique, le roi Albert est intervenu personnellement contre un boucher pratiquant des prix excessifs82.
18Les anciens combattants font également directement pression sur la justice dans des dossiers concrets ouverts à l’encontre de collaborateurs. Cette pression prend des formes très diverses. Ils transmettent par exemple des noms de profiteurs de guerre et des pièces à conviction accablantes à la justice83. Par voie postale, ils appellent le pouvoir judiciaire à punir plus sévèrement les profiteurs de guerre84. Des fédérations d’anciens combattants adoptent des motions d’ordre de la même teneur85. Les fédérations organisent également des marches de protestation à l’encontre de décisions judiciaires qu’ils considèrent comme illégitimes. À Rochefort, la remise en liberté, en septembre 1919, d’un marchand de chevaux connu pour avoir commercé avec l’ennemi est à l’origine de protestations tumultueuses d’anciens combattants et de simples citoyens86. À Namur, c’est l’acquittement prononcé par la cour d’assises du bourgmestre Arsène Gillain de Flawinne qui déclenche diverses actions87. Gillain est accusé d’avoir fait travailler des ouvriers pour l’armée allemande et d’avoir poussé des soldats belges à se rendre. Son acquittement donne lieu à une marche de protestation des anciens combattants namurois. L’étendard tricolore et le corps musical de la FNC ouvrent le cortège. Les manifestants brandissent des pancartes hostiles aux fournisseurs de l’ennemi, mais aussi aux membres du jury namurois. Le défilé se ponctue par une pancarte significative : « Guillaume II demande jugement à Namur », une référence à l’ancien empereur d’Allemagne. Début 1921, Tournai est le théâtre d’une manifestation – interdite – organisée par une alliance d’anciens combattants locaux et de travailleurs déportés en marge d’un jugement lié au commerce avec l’ennemi88. Une manifestation contre une série de mises hors de cause récentes d’« accapareurs et de traîtres », notamment celle d’un agriculteur tristement célèbre issu de Beaumont, traverse les rues de Charleroi en mai 192189. Selon Le Peuple, la manifestation n’attire pas moins de quatre à cinq mille membres de sections hennuyères de la FNC. Un élément saute aux yeux : tant à Namur qu’à Charleroi, des députés socialistes prennent la parole au cours de la manifestation et n’hésitent pas à dénoncer les motivations politiques qui se cacheraient derrière le comportement de la justice. C’est d’autant plus étonnant que le ministre de la Justice de l’époque n’est autre qu’Émile Vandervelde. Sa politique de modération en matière de sanctions à l’égard des inciviques ne peut manifestement pas compter sur le soutien de l’intégralité de la base socialiste.
19Dans un premier temps, la pression exercée sur la justice est le fait d’associations locales d’anciens combattants, mais également de fédérations locales d’anciens travailleurs forcés et de prisonniers politiques. Leur propension à passer à l’action résulte par la suite en des « Comités Justitia » ou « Comités de Justice » plus formalisés90. Fondé dès le printemps 1919 par une série d’associations patriotiques, le Comité de Justice de Verviers fait montre d’un réel dynamisme. Vers la fin 1919, cinquante-quatre associations s’intègrent à travers tout le pays au réseau, et les anciens combattants n’y ont certainement pas le dessus. Gand est un autre foyer d’agitation, où l’ancien prisonnier politique Alfons Stevens mène la lutte contre les profiteurs de guerre dans sa revue De Witte Kaproen (« Le Chaperon blanc »). Durant l’été 1920, il fonde un Comité de Justice gantois dans lequel siègent des associations d’anciens prisonniers politiques, de travailleurs déportés et d’anciens soldats – avec, exceptionnellement, la section gantoise de la FNC et celle du VOS côte à côte91. En parallèle à ces initiatives coupoles, de plus en plus de Comités de Justice se forment au sein même des mouvements d’anciens combattants. L’enthousiasme à cet égard est bien plus prononcé du côté de la FNC que du côté du VOS92. La raison précise de cette plus grande retenue n’est guère aisée à identifier. Le recrutement régional contrasté des deux organisations pourrait être un élément d’explication. La haine envers les profiteurs de guerre est plus forte dans les zones urbaines et industrielles, où la FNC compte la plupart de ses fidèles, que dans les zones rurales de Flandre, où se situe l’essentiel des troupes du VOS. Ces zones rurales ont en effet été moins frappées par les pénuries alimentaires que les villes. Dès l’automne 1919, la FNC fait part dans ses revues de la création de Comités de Justice auprès de ses sections locales. Du niveau local, on passe ensuite au niveau de l’ensemble du pays. La FNC fonde en août 1920 une organisation centrale qui doit regrouper les Comités de Justice sous son aile. Depuis cet organe central, des discussions sont lancées sur la relation avec les comités émanant de prisonniers politiques et de travailleurs déportés93. Ce n’est nullement un hasard si ceux qui appellent à un rapprochement sont les représentants de Verviers, alors que d’autres sections estiment que l’initiative doit venir des anciens combattants eux-mêmes. Les « citoyens honnêtes » pourraient toujours les rejoindre par la suite. La constitution d’alliances entre les divers groupes sociaux nés de la guerre ne va apparemment pas toujours de soi. Durant l’automne 1920, on en arrive finalement à une fusion avec les Comités de Justice encore en place. Ces comités vont cependant trop loin lorsque leurs figures de proue accusent, en 1920, le pouvoir judiciaire d’être réceptif aux pots-de-vin offerts par les profiteurs de guerre. Ces meneurs seront poursuivis pour leurs accusations, sans mettre pour autant en péril leur potentiel de recrutement. En 1921, les Comités de Justice mettent encore sur pied deux grandes manifestations spécifiquement destinées à dénoncer le traitement clément dont bénéficient les profiteurs de guerre. Ces manifestations à Gand et à Liège attirent plusieurs milliers de sympathisants et des représentants de centaines d’associations d’anciens combattants, d’anciens travailleurs forcés et de socialistes94. Après 1921 cependant, les Comités de Justice ne se font guère plus entendre, et la combativité s’étiole quelque peu dans l’ensemble du milieu des anciens combattants. Certes, des voix se font toujours bel et bien entendre pour exiger que les profiteurs de guerre paient, mais les anciens combattants se résignent en sachant parfaitement qu’ils en sortiront indemnes. Toutes ces pressions n’ont finalement abouti à rien. Un impôt spécial sur les bénéfices en temps de guerre voit bel et bien le jour, mais les revenus qu’il génère déçoivent tant sur le plan financier que moral. Il est en effet particulièrement malaisé d’établir les marges bénéficiaires dégagées tout au long du conflit95. La poursuite de la collaboration économique est tout aussi difficile en raison de contraintes pratiques et juridiques96. Les décideurs politiques et judiciaires se dirigent dès lors vers une liquidation rapide de ces dossiers. Le ministre socialiste de la Justice, Émile Vandervelde, déclare au Parlement, en marge de la manifestation d’anciens combattants du 14 septembre 1919, que les « accapareurs » sont effectivement restés impunis et qu’il déposera dès lors un projet de loi visant à rendre à l’avenir plus sévères les punitions sanctionnant les prix abusifs97. Rompu aux règles du droit, Vandervelde rappelle cependant qu’il ne peut absolument pas appliquer cette loi avec un effet rétroactif et qu’il ne peut pas non plus poursuivre l’enrichissement en tant que tel, car il ne s’agit tout simplement pas d’une pratique interdite98. Les gouvernements d’après-guerre essaient donc de trouver une réponse à ces ressentiments, mais la classe politique belge – y compris les socialistes – est très réticente à l’idée de soudainement rendre rétroactive l’application de nouvelles lois. Cette approche contreviendrait en effet à la sécurité juridique de l’individu inscrite dans la Constitution. Les anciens combattants n’ont pour leur part que faire de ces arguments légalistes et ont le sentiment qu’ils servent avant tout à défendre les riches. Le sentiment que les profiteurs de guerre s’en sont sortis indemnes persistera dans les milieux d’anciens combattants durant tout l’entre-deux-guerres.
L’économie morale des anciens combattants
20Dans l’esprit des anciens combattants, la revendication d’une punition des profiteurs de guerre s’explique clairement par une aspiration à la justice sociale. Elle se manifestera également sur d’autres terrains socio-économiques. Les anciens combattants mènent en effet des actions afin de maintenir les prix et les loyers et même pour obtenir une politique monétaire juste. La conjoncture est en effet particulièrement défavorable. À l’issue de la guerre, la vie en Belgique est devenue cinq fois plus chère. Le pays compte 720 000 chômeurs en février 1919, alors même que le gros des troupes doit encore revenir99. Le marché du logement se retrouve sous une forte pression : selon les estimations, il manque 100 000 logements en 1919100. Dans ce contexte, on observe parmi les anciens combattants une forte volonté de voir émerger une plus grande justice sociale étendue à tous les domaines. Les privilèges de la société de classes du 19e siècle sont bien moins acceptables après le conflit. Dans les années qui suivent, les revues d’anciens combattants soulignent à l’envi que la majorité des anciens combattants sont issus du petit peuple. Il ne reste plus qu’un pas, aisé à franchir, pour en venir à la revendication d’une justice socio-économique. De tels échos se font en particulier entendre au sein du Jass, la dissidence progressiste bruxelloise de la FNC : « Pense-t-on vraiment dans certains milieux que les travailleurs qui ont connu la guerre, qui n’ont récolté que des souffrances, qui sont de nouveau en butte, malgré leurs sacrifices, aux attaques criminelles du patronat profiteur, soient prêts à recommencer leur calvaire ?101 » Pour exprimer ce sentiment, et pour la première fois dans l’histoire de la Belgique, des soldats participent en uniforme à une manifestation socialiste à Bruxelles, le 22 décembre 1918. Ils ont à cœur de célébrer l’obtention du suffrage universel et de la liberté syndicale102. La participation d’une centaine de soldats en uniforme à une grève du tram bruxellois en janvier 1919 témoigne d’une même combativité sociale. Ils ouvrent un cortège et tordent ainsi le cou à la rumeur selon laquelle les militaires feraient office de briseurs des grèves au lendemain du conflit103. Il est donc faux d’affirmer que tous les anciens combattants sont aux mains d’organisations telles que l’Union civique belge. Fondée en 1921, cette milice civile réactionnaire a pour objectif de briser les grèves dans les transports publics. Ce sont surtout des anciens officiers de l’armée de campagne qui y jouent un rôle de premier plan104. Les grandes fédérations d’anciens combattants se montrent extrêmement méfiantes à l’égard de cette organisation. Il est par contre à noter que les actions des anciens combattants portent surtout sur les prix et les loyers et, en réalité, à peine sur les salaires. La lutte pour un salaire plus élevé se jouant principalement au niveau de l’entreprise, les anciens combattants y sont un groupe moins pertinent et c’est peut-être la raison qui expliquerait cette configuration. Les syndicats, qui ont le vent en poupe dans l’après-guerre, sont bien mieux placés pour mener cette lutte-là. Les autorités nationales laisseront en outre l’initiative sur le plan des salaires en grande partie aux salariés et aux employeurs. Elles se limiteront à un rôle de facilitateur de la concertation dans toutes sortes de commissions d’études au niveau sectoriel. En matière de prix et de loyers en revanche, ce sont les autorités nationales qui prennent l’initiative et établissent un cadre légal. Les anciens combattants peuvent faire peser leur poids politique dans la balance de manière bien plus efficace à ce niveau de pouvoir.
21Le logement est l’un des terrains sur lesquels les anciens combattants agissent le plus rapidement et le plus fortement. Après l’armistice, le logement est un problème social et politique de premier ordre. On assiste à une crise du secteur liée à l’arrêt des constructions au cours de la guerre et à la destruction de dizaines de milliers de maisons. En raison du chômage de masse et des loyers galopant, de nombreux locataires ont toutes les peines du monde à payer leur dû. Les arriérés locatifs gonflent rapidement. Les anciens combattants et les autres Belges n’ayant pas vécu la guerre dans le pays occupé se retrouvent davantage encore en difficulté. À leur retour, les propriétaires leur présentent l’addition des arriérés de loyers constitués pendant toute la durée du conflit. Les tensions entre propriétaires et locataires sont donc à leur comble et dégénèrent même parfois en confrontations tumultueuses. Les tensions sont quelque peu apaisées au lendemain de l’armistice. Le nouveau gouvernement Delacroix suspend en effet toutes les actions judiciaires portant sur des litiges locatifs – en clair, des « expulsions » – jusqu’à l’adoption d’une loi régissant le règlement des arriérés de paiement105. Dès que c’est le cas (loi du 30 avril 1919), les propriétaires peuvent à nouveau faire comparaître leurs locataires devant le juge de paix, avec pour conséquence une vague d’expulsions. En août 1919, dans les arrondissements de Bruxelles et d’Anvers, respectivement 942 et 1 507 expulsions ont déjà été ordonnées106. Les anciens combattants sont eux aussi en ligne de mire. Une loi du 4 août 1914 dispose certes que la poursuite de citoyens en armes n’est pas autorisée, mais cette disposition n’est plus de mise pour les soldats de retour chez eux107. Les anciens combattants ont bien du mal à l’accepter. Ils voient ces menaces d’expulsion comme une preuve du manque de respect flagrant à l’égard de leur sacrifice. En marge de l’expulsion d’un ancien combattant à Schuiferskapelle (Tielt), De VOS soupire : « le moins que puissent exiger ceux qui ont conservé et sauvé leur pays », c’est « qu’ils ne soient pas chassés de leur niche tels des chiens par les propres lois de leurs pays108 ». Aux yeux des anciens combattants, cela vaut aussi pour les autres catégories de personnes touchées par la guerre. Un soldat de Wetteren usera ainsi de sa stature morale pour empêcher l’expulsion d’un travailleur déporté et de ses quatre enfants. Selon De VOS, ce soldat a adressé « un discours indigné au peuple […] tout en dénonçant la façon d’agir du propriétaire sans scrupule. Et la parole est aussitôt jointe aux actes : en un rien de temps, la foule a défoncé la porte et replacé les meubles à l’intérieur109 ». La question des loyers est un autre domaine dans lequel les anciens combattants ne parviennent pas à se défaire de l’impression que c’est une nouvelle fois à monsieur Tout-le-Monde de supporter les charges de la guerre, tandis que les mieux nantis parviennent à y échapper pour l’essentiel. C’est ce que l’on peut par exemple déduire d’une caricature sur la « crise du logement » dans les colonnes du Journal des Combattants110. Un ancien combattant maigre et miséreux se fait éjecter à cause de ses quatre enfants par une propriétaire corpulente et bien habillée. Plus grave encore, les anciens combattants affirment également que les propriétaires sont en réalité, dans de nombreux cas, des profiteurs qui se sont enrichis pendant la guerre111. Un ancien combattant anversois découvre pour sa part une autre injustice : alors qu’il est jeté à la rue du fait de son manque de ressources, les citoyens allemands rentrés au pays peuvent eux bel et bien regagner leurs appartements112.
22Animés par ce sentiment d’injustice, les anciens combattants mettent sur pied des actions pour obtenir satisfaction sur la question des loyers. Au cours de ces actions, ils lancent en premier lieu un appel au gouvernement pour (continuer d’) adapter la loi sur les loyers au profit des anciens combattants. Des manifestants participant à la deuxième manifestation de la FNC le 14 juillet 1919 à Bruxelles vendent le Journal des Combattants avec l’appel suivant « Au peuple belge ! » : « Une loi malfaisante, jetant à la porte les veuves de nos soldats, expulsant brutalement nos camarades, nous mettant tous à la merci de propriétaires rapaces et cupides, est appliquée par des juges implacables. Près de cinq années de luttes et de misère ne suffisent donc pas à nos maîtres ? Nous crions : Halte-là ! Et voilà assez !!113 » La FNC exige une remise complète des dettes et un moratoire sur la question de l’augmentation des loyers pendant deux ans. Au sein du cortège, les participants brandissent des banderoles avec les inscriptions suivantes : « Pas d’augmentation des loyers » et « Pas d’expulsion !114 » Dans leurs discours à l’issue de la manifestation, les orateurs s’en prennent violemment à la nouvelle loi sur les loyers. D’après les anciens combattants, les propriétaires n’ont pas le droit de leur réclamer des arriérés. Les soldats ont en effet « été prêts à sacrifier leur vie […] pour conserver les propriétés dont il [le propriétaire] essaie impitoyablement de tirer les intérêts à ceux qui ont tout donné pour elles, sans compter115 ». Même si les anciens combattants ne sont bien entendu pas tous locataires, leurs associations se rangent incontestablement du côté de ceux-ci. Dans ce cadre, la FNC par exemple attache explicitement une valeur sociale à leurs efforts : « le pays n’a pas été libéré pour instaurer un servage moderne116 ». Outre la grande manifestation se déroulent également de nombreuses plus petites actions au cours desquelles des anciens combattants s’adressent individuellement à des propriétaires. À l’issue d’une réunion de la section bruxelloise de la FNC marquée par l’adoption d’une motion de protestation contre la loi sur les loyers, les participants se dirigent en cortège vers la maison d’« un propriétaire qui a mis dehors un des hommes de l’Yser et lui transmettent la motion117 ». Si le traitement du propriétaire est encore relativement cordial dans ce cas-ci, c’est en revanche beaucoup moins vrai pour des propriétaires dont le nom et l’adresse sont jetés en pâture dans la presse combattante118. La menace de se faire justice eux-mêmes et donc de s’en prendre aux propriétaires réclamant les arriérés de loyers est clairement présente. La manifestation et les incidents émaillant les expulsions poussent finalement le gouvernement à faire des concessions119. En août 1919, il décide d’un gel total des loyers et de leur maintien bien en deçà de l’inflation réelle.
23Le mécontentement lié à la législation sur les loyers continue cependant de gonfler. Le 9 mai 1920, une nouvelle vague d’actions déferle et se traduit par des manifestations à Bruxelles, Malines, Liège et Gand120. Lors des actions bruxelloises, des anciens combattants brandissent une pancarte au slogan martial : « Nous ne paierons jamais les loyers des années de 1914 à 1918121 ». Il est à noter qu’il s’agit une nouvelle fois d’actions lancées par la FNC. Sa base, essentiellement constituée de soldats issus de zones urbaines et industrielles, est sans doute la plus sensible à ce thème. La question des loyers devient apparemment moins urgente dès l’entrée en vigueur de la nouvelle loi du 14 août 1920. Les anciens combattants n’organiseront en effet plus d’actions en ce domaine. Le nouveau texte parvient à calmer les esprits dans la mesure où il prévoit la remise partielle et sous certaines conditions des dettes liées aux arriérés de loyers. L’immense pression exercée par les locataires belges se traduit donc par les premières formes de régulation des loyers dans l’histoire du pays. Pour la première fois, le gouvernement intervient sur le marché locatif et crée un cadre législatif destiné à protéger les locataires. Il est d’ailleurs assez remarquable que la question de la pression des anciens combattants en la matière ait à peine été effleurée par l’historiographie belge. L’accent y est souvent exclusivement mis sur les actions du mouvement ouvrier. L’image prégnante qui imagine les anciens combattants comme étant de droite a sans doute poussé à leur effacement en la matière.
24La question des loyers fait en réalité partie d’une question bien plus large, celle de « la vie chère ». À travers toute l’Europe, la guerre a en effet mis un terme à une longue période de stabilité monétaire. Deux siècles durant, la valeur de l’argent est restée quasiment constante et il n’a guère été question d’inflation. Cette longue période de stabilité monétaire arrive à son terme de manière abrupte et définitive en 1914. En 1918, le niveau des prix en Belgique est cinq à dix fois plus élevé qu’en avril 1914. Ce nouveau phénomène est, dans un premier temps, difficile à comprendre pour la population belge. Au cours du conflit, elle impute les augmentations de prix à l’occupation, au blocus économique du pays et aux profiteurs de guerre. Une grande partie de la population s’attend au retour des prix d’avant la guerre dans la foulée de la libération du pays. Dans les faits, il n’en sera évidemment rien. La politique des gouvernements d’union nationale permet de modérer et de stabiliser les prix d’une série limitée de produits de base, mais ils ne reviendront jamais à leur niveau d’avant la guerre. La Belgique n’est que rarement le théâtre de protestations de rue contre la cherté de la vie, contrairement à d’autres pays d’Europe122. La politique alimentaire forte menée sous la houlette du ministre socialiste Joseph Wauters fait persister un temps encore l’illusion d’un retour au niveau des prix de 1914. Le mécontentement se cantonne à des plaintes sourdes, même parmi les anciens combattants. On retrouve de temps à autre trace de soldats qui imposent des prix acceptables pour le beurre durant l’hiver 1918-1919123. Des plaintes se retrouvent également dans les revues d’anciens combattants pour dénoncer les intermédiaires qui spéculent, faisant ainsi gonfler les prix124. En mars 1919, la FNC demande au ministre de la Guerre si les soldats démobilisés pourront continuer à rendre visite aux magasins de ravitaillement et aux boucheries, un signe que les anciens combattants estiment que sur ce terrain-là également la responsabilité de l’État est permanente125. À peu près au même moment, le ministre du Ravitaillement Joseph Wauters reçoit une délégation de la FNC à propos de l’achat de biens de consommation aux Pays-Bas au profit de membres de la Fédération126. Ces plaintes se dissipent après les premiers mois cruciaux de 1919, lorsque la phase de pénurie la plus sévère est surmontée. Même si des orateurs se servent à maintes reprises de l’argument de la vie chère, il n’est plus l’enjeu central d’actions ciblées. Les augmentations de prix en 1920 ne provoquent pas davantage des actions de rue dans le chef des anciens combattants. Cette réalité indique que la politique de prix des premiers gouvernements belges d’après-guerre est plutôt fructueuse. Seules les très fortes augmentations au cours des premiers mois de 1924 viennent changer la donne. Elles sont en réalité provoquées par l’affaiblissement dramatique du cours du franc belge, lui-même enclenché, un an plus tôt, du fait de la participation belge à l’occupation de la Ruhr. L’escalade du conflit avec l’Allemagne a en effet définitivement enterré les espoirs d’une valorisation du franc nourris par la plupart des détenteurs de devises. Tout cela débouche, en mars-avril 1924, sur des actions de rue souvent lancées par les anciens combattants spécifiquement dirigés contre la vie chère. C’est la FNC qui ose se lancer, exploitant au mieux la démission du gouvernement Theunis, le 27 février 1924, pour mettre la pression. Sous la houlette de son président Joseph Janne, cette fédération met sur pied une campagne nationale. En mars, avril et mai 1924, le Journal des Combattants ouvre ses colonnes par des appels galvanisants :
« Alerte !!! Debout ! Camarades.
La première vague d’assaut est partie.
Serrez les rangs.
Pour la défense de votre existence.
Contre la vie chère.
Contre la baisse du franc.
Sentez-vous les coudes.
Pour sauver vos pensions que la crise économique réduit à rien.
Pour sauver notre victoire qu’on sabote en entravant notre action.
Sus aux agioteurs. Sus aux spéculateurs. Sus aux mercantis.
Alerte ! Camarades, pour votre droit à la vie127. »
25Le samedi 1er mars, quelques jours après la chute du gouvernement Theunis, la campagne est lancée dans la rue. La veille, la section malinoise de la FNC a lancé à grand renfort d’affiches un appel à manifester le samedi au marché de Malines. Un groupe d’anciens combattants assez nombreux se rassemble le lendemain matin, parmi lequel figurent également des membres des sections anversoise et bruxelloise. Ils démarrent en cortège et en musique, drapeaux au vent en route vers le marché au beurre. En chemin, ils distribuent des tracts portant le texte suivant : « À la population honnête ! Le prix des denrées alimentaires augmente terriblement ! Bientôt vous devrez renoncer au beurre et manger du pain sec ! Les anciens combattants se sont battus dans l’intérêt de la communauté. Ce n’est pas pour enrichir quelques mauvais Belges qu’ils ont courageusement repoussé l’étranger au-delà des frontières. Ils empêcheront avec d’autant plus d’obstination les profiteurs de guerre et autres spéculateurs d’affamer notre peuple. Belges honnêtes, nous comptons sur vous ! Que personne ne paie du beurre à plus de 16 francs le kilo128 ». Les anciens combattants forment ensuite un cordon autour du marché. Ils contraignent les paysans sur le marché à vendre leur beurre à 16 francs le kilo – plutôt que 22/23 francs. Ceux qui tentent de s’échapper sont ramenés de force sur le marché. Cette action en inspire d’autres à Bruxelles. Le jeudi 6 mars en soirée, un meeting a lieu à La Brasserie flamande au cours duquel la FNC annonce la lutte « contre les profiteurs de guerre, les spéculateurs, les loups de la finance et autres incapables129 ». Il est exigé « du Gouvernement [qu’il prenne] toutes les mesures nécessaires permettant de diminuer le coût de la vie et la valorisation de la valeur de notre franc en n’épargnant pas les groupes politiques ». Le lendemain, le vendredi 7 mars, une centaine d’anciens combattants de la section bruxelloise se rendent aux Halles Saint-Géry. Ils encerclent le marché et imposent un prix maximum pour le beurre. Ils se rendent ensuite à l’hôtel de ville en cortège pour demander au bourgmestre d’intervenir énergiquement pour faire diminuer les prix. Adolphe Max ne cède cependant pas. Deux cents personnes environ se réunissent à nouveau le mercredi 12 mars130. Il s’agit majoritairement de membres de la FNC, mais on y trouve également une représentation du groupuscule d’extrême droite Le Faisceau belge fondé après la marche sur Rome de Mussolini. La police bruxelloise ayant eu vent de l’opération, elle la disperse sur le lieu même du premier rassemblement, à savoir la place Rogier. La mise en route est donc un peu plus compliquée que prévu. Aux petites heures du jour, les anciens combattants se rendent finalement dans quinze « autocamions » au marché des œufs et du beurre de Merchtem, une commune rurale toute proche. Les anciens combattants y encerclent le marché tandis que trois délégués se rendent chez le bourgmestre sous la houlette de Joseph Janne, le président de la FNC. Sur insistance des anciens combattants, le bourgmestre décrète ensuite des prix maximums pour le beurre et les œufs. Après quelques discours, les anciens combattants retournent à Bruxelles. Il semble qu’il s’agisse là de l’action de la plus grande ampleur, qui a même pu compter sur la présence des dirigeants de la FNC. Les jours qui suivent, d’autres actions plus restreintes ont encore lieu sur les marchés de Saint-Gilles, Molenbeek-Saint-Jean et Ixelles131.
26Ces actions permettent de mieux appréhender les convictions des militants. Elles trouvent leurs racines dans une image de l’ennemi aussi puissante que transparente dans laquelle origine ethnique (« casques à pointe », spéculateurs étrangers), professionnelle (banquiers, loups et vautours de la finance) et transgression de la norme (profiteurs de guerre, exploiteurs) s’imbriquent sans peine. Le point de convergence de ces multiples images de l’ennemi est leur tendance fortement populiste et anticapitaliste. Une fois encore, les « petits » sont victimes de l’attitude égoïste d’une élite, par essence mauvaise. Les ennemis du « peuple » sont définis en termes non seulement ethniques, mais aussi et surtout dans un sens social. Les anciens combattants aspirent à mettre un terme à la misère au nom de la « population honnête ». En ce sens, il est à remarquer que, dans la presse de la FNC, l’accent est surtout mis sur les « gros financiers » ainsi que sur les « spéculateurs et agioteurs » et que cette presse relativise en fait les actions sur les marchés : « Nous savons parfaitement que le prix de certaines denrées doit augmenter en raison de la baisse du cours du change132 ». Les actions servent surtout à « mettre la pression ». Cette approche de la problématique correspond bel et bien à la réalité. En 1924, le haut niveau du coût de la vie est avant tout un phénomène monétaire, alors que dans l’immédiat après-guerre s’y ajoutait une composante matérielle importante. Les augmentations de 1924 sont surtout le fruit de grands mouvements de spéculation sur les marchés internationaux des devises. En réalité, l’économie se porte bien mieux que juste après la guerre. C’est donc d’abord la nouvelle élite industrielle et bancaire qui est la cible des critiques, elle qui semble tirer les ficelles tant sur le plan politique qu’économique. Les actions marquent un changement important dans la signification du terme « profiteur ». Utilisé au sortir du conflit pour s’en prendre aux « petits capitalistes », les producteurs et vendeurs de produits de base, ce terme désigne désormais davantage le grand capital.
27Il convient de noter qu’on en appelle fortement aux autorités, qu’elles soient locales (les bourgmestres) ou nationales (le gouvernement), tant durant les actions que dans la revue. La quasi-totalité des actions finit au cœur de l’hôtel de ville ou à ses abords immédiats. Dans sa presse, la FNC s’adresse quant à elle toujours aux autorités nationales. La fédération émet une série de propositions pour remédier au coût élevé de la vie : la mise en place de prix maximum ; une interdiction sur les exportations de toutes les denrées alimentaires ; la création par l’État d’une banque d’escompte ; et l’interdiction à tous les étrangers d’effectuer des opérations de change. La FNC décrit les problèmes économiques comme étant la conséquence d’un abus de pouvoir. Une intervention ferme de l’État pourrait remédier à cet abus de pouvoir. La FNC mêle cependant à cet appel à l’État un discours profondément antipolitique. Elle souligne en premier lieu ne pas avoir de lien avec une idéologie, un intérêt ou un parti et affirme donc être la seule à pouvoir apporter le bien, comme en 1914-1918. À leurs yeux, le monde politique fait au contraire primer les intérêts particuliers aux dépens de l’intérêt du pays. Les anciens combattants se profilent comme leur image diamétralement opposée. Ils expriment sans cesse leur hostilité à l’égard « des politiciens de métier : cette espèce de parasites qui doit vivre sur la misère de la globalité, telles des moisissures133 ». Pour les anciens combattants, il existe clairement une collusion entre le monde politique et le grand capital. Ils estiment que les hommes politiques ne font rien car ils sont pieds et poings liés avec les élites bancaires. Contrairement à ce que l’on serait en droit d’attendre dans le cadre d’émeutes de la faim, on peut tout sauf parler d’un respect aux allures paternalistes à l’égard des autorités. Le roi Albert est le seul à être considéré comme un interlocuteur pertinent. Dans le prolongement de son discours antipolitique, la FNC rappelle constamment sa propre attitude – « des paroles – des actes – des faits ! », qui contraste particulièrement avec les paroles d’autrui. Au lancement de la campagne, son président Joseph Janne affirme rien de moins que : « Le franc remontera le jour où les Anciens Combattants auront remis de l’ordre dans la maison134 ». Il est clair que la direction de la FNC estime sa propre légitimité bien plus forte que celle du régime officiel. Tant dans les faits que dans les discours, les actions viennent clairement se heurter au monopole de la violence détenu par l’État. Aux yeux du président Janne, la nécessité de se montrer dynamique face au coût de la vie légitime l’emploi de formes d’actions brutales : « dans notre pays où, seule, la force a encore quelque valeur, l’usage, fût-il momentané, de notre force morale et matérielle » est justifié135. À ses yeux, la crainte que cela mène à des situations chaotiques est complètement infondée, considérant que la FNC est un mouvement discipliné. Dans une lettre ouverte publiée le 10 mars et adressée à la population, à la presse et, ce qui en dit long, aux chefs de la police, Joseph Janne va encore un pas plus loin. Il exige que les autorités laissent faire la FNC lorsqu’elle impose sa loi sur les marchés tout en prévenant les chefs de la police que personne n’arrêtera les anciens combattants, tout en admettant se situer aux confins de la légalité136. Joseph Janne fait savoir que la FNC s’opposera à une intervention éventuelle de la police et de la gendarmerie137. Il repousse – d’une manière qui en dit long – le reproche formulé dans La Libre Belgique selon lequel les agissements de la FNC portent en eux le risque d’une guerre civile : « Guerre civile, dites-vous : nous ne la désirons pas, croyez-moi : mais si les responsables gouvernementaux ou de partis ne prennent pas les mesures nécessaires, cette guerre civile ne nous effraie pas138 ». La tendance à s’approprier le rôle des autorités légales pour se faire justice soi-même ressort également de la proposition émise par Janne de créer un Comité de salut public composé d’anciens combattants et de « gens honnêtes ». Contraint à prendre les choses en main en raison de l’inactivité du gouvernement, ce comité devrait se voir attribuer des compétences discrétionnaires sur les biens et les personnes pour remédier au problème de la vie chère. Cet appel aux « gens honnêtes » s’inscrit dans le prolongement d’une vision onirique d’une démocratie pleine, forte et consensuelle, débarrassée des chamailleries parlementaires. Le président en appelle au rétablissement de l’autorité et de l’ordre, en veillant bien au respect de toutes les libertés constitutionnelles, car il s’agit là en définitive de la raison pour laquelle les anciens combattants se sont sacrifiés des années durant. Il est également significatif de constater qu’il ne se contente pas de tolérer la présence du groupe dissident Le Faisceau belge lors de l’action à Merchtem, il va même jusqu’à les remercier de leur présence139. Face aux critiques socialistes, il renchérit en affirmant avoir invité tous les « gens honnêtes ».
28À première vue, la FNC ne tire guère de gloire de ces émeutes du beurre. Les actions ne recueillent que peu de sympathie au sein des élites. Certains journaux s’expriment certes en des termes positifs dans un premier temps au sujet des manifestations sur les marchés, mais à la quasi-unanimité la presse juge négativement les agissements de la FNC. Les journaux présentent ces protestations comme inefficaces car si les anciens combattants parviennent effectivement à imposer des prix plus bas sur les marchés, ce résultat est tout sauf durable. Dès le départ des vétérans, les prix augmenteraient de nouveau, ou les marchés seraient simplement délaissés. La presse belge considère par ailleurs les moyens d’action intimidants comme une entrave illégale à l’ordre public. La propension du bourgmestre Adolphe Max, auréolé de son statut de résistant au cours de la guerre qui vient de s’achever, à vigoureusement taper sur ce clou assène sans aucun doute un coup fatal à la légitimité de ces actions140. Il est annoncé par questions parlementaires interposées que les parquets surveillent les éventuelles violations de la loi. La gendarmerie empêche, notamment à Charleroi, que les anciens combattants pénètrent dans l’enceinte du marché141. L’implication de groupuscules fascistes ne fait que renforcer cette sensibilité aux perturbations de l’ordre public. La crainte des élites de divers bords qu’on en arrive à la violence de rue fasciste se découvre dans les comptes rendus de presse. Apparemment, cela produit aussi ses effets au sein même de la FNC, à en juger par le début de modération de ton concédé par Joseph Janne dans la deuxième quinzaine du mois de mars : la présence fasciste a été négligeable, la dictature est étrangère à la Belgique, et les anciens combattants n’ont pas commis de violences en marge des actions142. Dans la foulée, Janne annonce suspendre « temporairement » les actions. Il affirmera dans des articles ultérieurs que les anciens combattants défendraient les institutions démocratiques en cas d’une éventuelle prise de pouvoir fasciste143. Le président bruxellois Gaston van de Wiele relève que les anciens combattants restent dans le cadre de la loi lors de leurs actions144. Le VOS parle avec condescendance des « fascistes du beurre » de la FNC et, dans un tract, les mutilés de guerre malinois prennent leurs distances envers les actions de la FNC sur les marchés145. Au conseil communal de la Ville de Bruxelles, l’élu de la FNC William van Remoortel fait montre de compréhension à l’égard des actions, tout en soulignant surtout le danger que les pêcheurs en eaux troubles fascistes se servent abusivement de la cause146. Au sein même de la FNC, l’enthousiasme est tout aussi peu unanime. L’insatisfaction quant aux agissements de Janne mène quelques mois plus tard à sa destitution en tant que président lors d’un congrès national147. La FNC ne fera plus usage de telles formes d’action par la suite. Les larges condamnations des formes d’action directe ont visiblement fait forte impression, si elles ne sont pas même tout simplement partagées par les dirigeants de la FNC. Lors d’une manifestation d’anciens combattants et de prisonniers politiques contre la vie chère à Gand en septembre 1926, plus rien ne rappelle les actions impétueuses de la FNC au printemps 1924. La pancarte mise en avant traduit même un certain respect à l’égard des autorités : « Les victimes de la guerre font confiance absolue au gouvernement, mais demandent l’application intégrale des arrêtés royaux pour tous les citoyens belges148 ».
29Si ces appréciations négatives peuvent laisser l’impression que les actions de la FNC ne sont finalement qu’un coup d’épée dans l’eau, c’est en réalité tout à fait faux. Les actions trouvent un écho très fort au sein du Parlement et figurent en tête de l’ordre du jour du conseil des ministres149. Les anciens combattants pèsent très clairement sur la politique du nouveau gouvernement Theunis, entré en fonction le 18 mars. L’équilibre budgétaire est la priorité absolue mais lors de son investiture, le Premier ministre annonce qu’il mènera des actions vigoureuses contre les causes de la vie chère. Il s’en prend d’ailleurs violemment à « ceux qui spéculent sur l’inquiétude publique150 ». Il explique que le gouvernement introduira dans les meilleurs délais une loi pénale « frappant les mauvais citoyens qui vendent leurs marchandises à des prix usuraires ». Le 26 mars, le ministre du Travail et de l’Industrie dépose en effet un projet de loi « relatif à la spéculation illicite et à la limitation des prix en matière de denrées et marchandises, papiers et effets publics151 ». En vertu de ce projet de loi, le gouvernement obtiendrait à nouveau les pleins pouvoirs pour imposer des prix maximums et l’interdiction de vendre à des « prix usuraires » serait réintroduite. Le quotidien conservateur La Libre Belgique y voit clairement un « aveu de faiblesse » du gouvernement, qui aurait cédé aux actions de la rue152. Le projet de loi finit par être dilué au fil des discussions parlementaires pour aboutir à l’inapplicable texte du 18 juillet 1924 sur « la spéculation illicite en matière de denrées et marchandises, papiers et effets publics », qui figure toujours dans la législation. Le fait même que le gouvernement libéral-conservateur se soit vu contraint d’introduire ce projet de loi aux profondes implications n’en est pas moins symptomatique du poids moral des anciens combattants.
L’aspiration à une communauté solidaire
30Les anciens combattants belges tentent de faire accepter leurs propres conceptions de la justice au sein de la société d’après-guerre sur des terrains divers et variés. Leur taux de réussite dépend de la revendication. En matière de punition des « profiteurs de guerre », les anciens combattants ne parviennent pas à influencer la justice. Son indépendance est en effet fortement ancrée dans la culture politique libérale belge. Elle ressort en outre de la guerre forte d’une auréole patriotique. La gestion du niveau des prix reste bien entendu pour sa part hors de portée des anciens combattants en raison de son lien avec le taux de change, mais les émeutes du beurre de la FNC pèsent bel et bien sur la politique gouvernementale en 1924. C’est d’autant plus vrai pour la législation sur les loyers d’après-guerre, consécutive dans une large mesure aux actions tenaces des anciens combattants.
31Les actions entreprises sur ces différents terrains reposent finalement sur une base morale commune qui veut que le poids de la guerre soit réparti équitablement. Sur la base de rapports sur l’état de l’opinion établis par les autorités militaires, Bruno Benvindo a montré que cette perception se fait déjà fortement ressentir chez les soldats avant même la fin du conflit153. Cette analyse a une forte composante de classes : tandis que le soi-disant simple peuple a fait son devoir – et dont chaque membre mérite dès lors le titre de « gens honnêtes » –, les élites – ou les « grosses légumes » – ont pour leur part tiré profit de la guerre. Le fait que les anciens combattants en veuillent bien davantage aux « profiteurs » qu’aux activistes en est une illustration limpide. Et ce d’autant plus que l’injustice se poursuit après la guerre. Ayant été prêts au sacrifice ultime au cours de la guerre, les anciens combattants s’estiment bien placés pour arracher des rapports plus justes, non seulement à leur profit, mais également à celui de la « population honnête » dans son ensemble.
32Sophie de Schaepdrijver a relevé que les classes moyennes belges ressentent très fortement le sentiment d’avoir été contraintes de porter tout le poids de la guerre et d’en être tout sauf récompensées dans la Belgique d’après-guerre154. Ce sentiment sera à la base de la rancune de ces classes moyennes à l’égard du processus de démocratisation. Les discours des grands mouvements d’anciens combattants indiquent que de forts sentiments de dépit se font également ressentir dans les classes plus populaires. Contrairement à la situation des classes moyennes, ce dépit ne s’y traduit pas par des sentiments antidémocratiques. La plupart des anciens combattants fondent au contraire leurs espoirs sur la démocratisation pour voir émerger une organisation plus juste. Les institutions telles que le Sénat ou la magistrature, qui font encore trop penser à la société de classes d’avant-guerre, doivent de toute urgence en passer par une démocratisation. Aux yeux des anciens combattants, le problème est bien davantage un manque de démocratie qu’un excès de démocratie.
33L’idéal sociétal des anciens combattants est celui d’une communauté solidaire pas nécessairement égalitaire, mais d’une société où chacun a les mêmes droits et les mêmes devoirs. Dans cette logique, les autorités se doivent d’agir contre les privilèges établis, par exemple en freinant le capital financier. Cette aspiration à une communauté solidaire, à l’allure expressément nationale dans le cas de la FNC, combinée au rejet des élites égoïstes, aurait pu déboucher sur une réponse fasciste ou communiste. Elle reste cependant sporadique au sein des grands mouvements d’anciens combattants dans la Belgique d’après-guerre. Même si, parmi les anciens combattants, persiste la conviction que les « gros » peuvent continuer à se permettre bien des choses, les réformes démocratiques en Belgique sont suffisamment réelles pour assécher dans une large mesure le terrain potentiellement propice aux développements de ce type. Les anciens combattants belges parviennent à arracher une réparation matérielle pour leurs propres personnes et c’est d’une importance capitale. À leur retour, les soldats ne se contentent pas d’exiger la justice, ils présentent également l’addition à la société belge. Pour eux, il s’agit là aussi d’une question de justice. Le gouvernement belge apprendra à ses dépens qu’en cette matière il est bien plus difficile de se débarrasser des anciens combattants.
Notes de bas de page
1 B. Benvindo, op. cit., p. 74-75.
2 B. Amez, Vie et survie, p. 205.
3 L. van Ypersele, Le roi Albert, op. cit., p. 137-153.
4 A. Vrints, « Offers », art. cit., p. 262.
5 B. Amez, Vie et survie, op. cit., p. 239-253.
6 Tom Simoens, Het gezag onder vuur. Over de conflicten tussen soldaten en hun oversten aan het IJzerfront, Bruges, De Klaproos, 2011, p. 86-87.
7 Tom Simoens, « Discipline in het Belgische leger tijdens de stellingenoorlog (1914-1918) », Volkskunde, 114 (2013), 3, p. 288-289.
8 Tom Simoens, « Van arrangeren tot renseigneren. Smaad en geweld van militairen tegen hun oversten tijdens de Eerste Wereldoorlog », Bijdragen tot de eigentijdse Geschiedenis, no 23, 2011, p. 15-53.
9 « Als er eens af te rekenen valt, ze den fijnen kam door België zullen trekken en al de zeepbarons, zakkenrollers, beurzepakkers, zuuraars, pleuten en voetlikkers van den Pruus er uit zullen vallen », Warden Oom, Piot, Louvain, Gand et Malines, De Vlaamsche Boekenhalle, 1923, p. 284.
10 Laurence van Ypersele et Xavier Rousseaux, « Leaving the War. Popular Violence and Judicial Repression of “Unpatriotic” Behaviour in Belgium (1918-1921) », European Review of History, 12 (2011), 1, p. 3-22. Emmanuel Debruyne, « Femmes à Boches ». Occupation du corps féminin, dans la France et la Belgique de la Grande Guerre, Paris, Les Belles Lettres, 2018.
11 Daniël Vanacker, Het activistisch avontuur, Gand, Academia Press, 2006, p. 451-455.
12 Ibidem.
13 A. Pasquier, op. cit., p. 317.
14 Marc Baertsoen, Gand sous l’occupation allemande. Notes d’un Gantois sur la guerre de 1914-1918, Gand, Société anonyme de la Presse libérale gantoise, 1922, p. 255-257.
15 Idem, p. 256.
16 « Twee vrouwen […] hadden soldaten aangehitst die herberg aan stukken te slagen hetgeen deze deden », SA, MA 17023, Procès-verbal police section 4, no 969, 20/11/1918.
17 « Opgehitst door de burgers », « alles stukgeslagen, uit de vensters geworpen en geplunderd », « vele gedienstige meisjes hun haartooi (zoo mooi geverfd altijd) hebben moeten afstaan », K. Resseler, op. cit., p. 104.
18 Benoît Majerus, « La prostitution à Bruxelles pendant la Grande Guerre. Contrôle et pratique », Crime, Histoire & Sociétés, 7 (2003), 1, p. 5-42.
19 « La Justice de nos Poilus », LP, 22/11/1918.
20 Antoon Vrints, Het theater van de straat. Publiek geweld, respectabiliteit en sociabiliteit in Antwerpen (ca. 1910-1950), Gand, thèse UGent, 2006, p. 444.
21 SA, MA 31586, Procès-verbal police section 2, no 1625, 18.11.18. SA, MA, 31586, Procès-verbal police section 2, no 1625, 18/11/1918.
22 Marie-Céline Dardenne, Punir les « traîtres de la Patrie ». La répression de l’incivisme à Verviers après la Première Guerre mondiale (1918-1921), Louvain-la-Neuve, mémoire UCL, 2004, p. 73.
23 A. Vrints, « Offers », art. cit., p. 237-252.
24 Jean-Louis Robert, « The Image of the Profiteer », dans Jay Winter et Jean-Louis Roberts (dir.), Capital Cities at War. Paris, London, Berlin 1914-1919, Cambridge, Cambridge University Press, 1997, p. 104.
25 « IJzermannen, die de vaantjes wegrukten en de handelaars dwongen hun boeltje te sluiten », « Weggerukte vaantjes », HLN, 03/12/1918.
26 « Politie, maak u hier opzij, [het zijn] de soldaten die het willen », SA, MA, 27866, Rapport police section section 6, no 818, 19/11/1918.
27 Laurence van Ypersele, « Sortir de la guerre, sortir de l’occupation. Les violences populaires en Belgique au lendemain de la Première Guerre mondiale », Vingtième siècle. Revue d’histoire, 83 (2004), 3, p. 67.
28 « gemeene wraakneming », « een onbevooroordeelde rechtsmacht », Karel Angermille, De lotgevallen van een activist, Borgerhout, Regenboog, 1931, p. 252.
29 G. Provoost, op. cit., p. 17.
30 « Verrader, flamingant en mof », « haast afgodisch als overwinnaar gehuldigd», Lode Wils, Frans van Cauwelaert. Politieke biografie, Deurne, Doorbraak, 2017, p. 363-364.
31 L. van Ypersele, « Sortir », art. cit., p. 56-57.
32 Idem, p. 66.
33 Henri Pirenne, La Belgique et la guerre mondiale, Paris, Les Presses universitaires de France, 1928, p. 274.
34 Voir Xavier Rousseaux et Laurence van Ypersele (dir.), La Patrie crie vengeance ! La répression des « inciviques » belges au sortir de la guerre 1914-1918, Bruxelles et Louvain-la-Neuve, Le Cri/CHDJ, Bruxelles, 2008.
35 « Na de zon der vrijheid, ook die der gerechtigheid! », « Stormloop tegen de Woekeraars », SB, 04/07/1920.
36 « De oorlogsrijken, de woekeraars, hoonen niet alleen den grond waar duizenden broederen rusten, maar ook den rouw der weduwen, de wonden onzer verminkten », « Naar Gent! », HLN, 18/10/1919.
37 « De tijd van ’t stille leventje voorbij is, de automobielen rotsen, de luxemeubelen worden aangekocht, kostbare tapijten stoffeeren huizen als paleizen », « De nieuwe woekeraars », SB, 13/11/1921.
38 « De ware overwinnaar », De VOS, 15/02/1920.
39 « Les combattants, les déportés et la population de Thuin veulent que justice soit rendue », Journal de Charleroi, 21/02/1921.
40 Ann. parl. Ch., 17/09/1919.
41 « De strijders zitten zonder centen. De woekeraars leven op hun centen », « NSB Sint-Nikolaas », SB, 20/05/1920.
42 « De fortuinen uit ellende, bloed en dood opgestapeld, komen de gemeenschap toe, en ’t is uit die sommen dat de vergoeding voor oud-strijders, weggevoerden en allen die geleden hebben, moet uitbetaald worden. », « Tegen de woekeraars », SB, 20/06/1920.
43 « NSB Sint-Niklaas », SB, 05/05/1920.
44 Mélanie Mignot, La répression de l’incivisme après la Première Guerre mondiale à travers la presse francophone bruxelloise (1918-1921), Louvain-la-Neuve, mémoire UCL, 2001, p. 156.
45 A. Colignon, Les anciens combattants, op. cit., p. 63.
46 « Immers hoog op den berg [zaten], omstraald met al den luister van hun blinkend goud, beschermd door heel de vriendenschaar die ze door feest en auto rond zich hielden. Alle aardsche machten, kunde en listen stonden hun ten dienst, en vele waanden zich reeds onaantastbaar, hoog boven het gemeen verheven », « Tegen de woekeraars », SB, 20/06/1920.
47 Sur l’affaire Coppée, voir Laurence van Ypersele, « La justice au miroir de l’opinion. Lenteur et impunité », dans X. Rousseaux et L. van Ypersele (dir.), La Patrie, op. cit., p. 98-99 ; Henri Haag, Le comte Charles de Broqueville, ministre d’État, et les luttes pour le pouvoir (1910-1940), Bruxelles et Louvain-la-Neuve, Nauwelaerts/Collège Érasme, 1990, p. 696-730.
48 « Vijanden der Oud-Strijders », SB, 18/09/1921.
49 Ann. parl. Ch., 24/09/1919.
50 « Waar het gerecht ook tegen den oorlogswoeker opgetreden is, men altijd en eeuwig de kleinen voor de vierschaar gezien [heeft] » ; « activisten » ; « enkele oorlogswoekeraars uit den kleinen stand » ; « het volk weet, dat de groote schuldigen omhoog zitten, in de leidende standen, bij de politieke mannen die hun macht en hun invloed ten dienste der Duitschers hebben gesteld, om hun coffres-fort te vullen », « De Oud-strijders nemen het ernstig op », SB, 07/03/1920.
51 Laurence van Ypersele, « La figure de l’incivique ou la trahison de la Patrie », dans X. Rousseaux et L. van Ypersele (dir.), La Patrie, op. cit., p. 215.
52 « Eenige Vlaamsche verdwaalde schapen » ; « de groote schuldigen… de woekeraars », « Tegen de woekeraars », SB, 20/06/1920.
53 « Wie had recht? », SB, 20/06/1920.
54 « Section de Gand », JC, 20/07/1920 ; « Pour la justice intégrale », JC, 05/09/1920.
55 L. van Ypersele, « La figure », art. cit., p. 210.
56 « Zonder belang of invloed » ; « kleine garnalen » ; « verraders-verklikkers van geene waarde » ; « de machtigen die met de overweldiger » « samen plannen smeedden om ’s lands verdeeling voor te bereiden, woekeraars, zeepbarons, tabak- en cigarettenbarons, verklikkers, bijzondere leveraars der duitsche legers », « Flamenpolitik », SB, 15/01/1922.
57 « Pour la justice intégrale », JC, 05/09/1920.
58 « Bonjour ! », « À certaines… femmes », JC, 06/07/1919.
59 « Schandelijke oorlogswinsten » ; « marken-smokkelaars, woekeraars, opstapelaars, bankiers en financiers », « Het uitkeeren der Marken », De VOS, 01/08/1919.
60 « Avis aux accapareurs, trafiqueurs et dénonciateurs », JC, 06/07/1919.
61 « 19 october te Gent », De VOS, 02/11/1919.
62 « La manifestation des combattants », LDH, 13/07/1919.
63 « Keurtroepen zullen dien dag de straten der oude Dijlestad doorkruisen en de Mechelse woekeraars zullen eens kunnen zien of den NSB, ja of neen, eene macht is! Eene macht die zich wel eens tegen hen zou kunnen keeren! » ; « de Regeering » ; « wanneer [ze] onrust in de rangen der Mechelse oorlogswoekeraars [kwam] zaaien of [ze] ging — wachten tot het heelemaal niet meer nodig is??? », « NSB Mechelen », SB, 18/04/1920.
64 « Où trouver l’argent ? », JC, 28/09/1919.
65 « Nos bons accapareurs », JC, 05/10/1919.
66 « Les dangereux dérivatifs », JC, 07/09/1919.
67 « NSB Mechelen », SB, 31/01/1920.
68 « Boerkens » ; « bloedzilverlingen », « Cappellen-Putte en omtrek », SB, 12/09/1920.
69 « Cappellen-Putte en omtrek », SB, 14/11/1920.
70 « NSB Cappellen-Putte », SB, 06/02/1921 et 27/02/1921.
71 MRA, Archives Moskou, 5538, rapport du commandant de la gendarmerie de Ciney, 05/08/1919.
72 « Les mercantis », JC, 23/11/1919.
73 Caroline Tinteler, La répression de la collaboration dans le sud de la province de Luxembourg après la Première Guerre mondiale. L’activité de la cour d’assises d’Arlon, Louvain-la-Neuve, mémoire UCL, 1999, p. 140.
74 « Kalmte en erkende waardigheid » ; « zonder kreet, zonder zang », « NSB Gent », SB, 10/04/1921.
75 « La manifestation des combattants », LLB, 15/09/1919.
76 « 19 October te Gent », De VOS, 02/11/1919.
77 « Les manifestations », JC, 16/05/1920.
78 « Groote gemaakte afbeelding van een soldaat, die op den weg al de huizen der bekende woekeraars aanwees », « Indrukwekkende stoet te Mechelen », HLN, 05/10/1920.
79 M. Mignot, op. cit., p. 152-153.
80 « Pour la justice ! », JC, 25/11/1919.
81 « Manifestation nationale », JC, 15/05/1921.
82 Marie-Rose Thielemans, « Albert Ier et sa légende », dans Anne Morelli (dir.), Les grands mythes de l’histoire de Belgique, de Flandre et de Wallonie, Bruxelles, Éditions Vie Ouvrière, 1995, p. 175-188.
83 « Fosses (Namur) », JC, 10/08/1919.
84 L. van Ypersele, « La figure », art. cit., p. 205.
85 « NSB Afdeeling Gent », SB, 31/10/1920 ; « Dour », JC, 27/03/1921 ; « Genly », JC, 10/05/1921 ; « L’affaire Coppée », 03/08/1924.
86 L. van Ypersele, « La justice », art. cit., p. 96-97.
87 « Namur », JC, 28/03/1920.
88 « De barst », SB, 20/02/1921.
89 « 5 000 combattants manifestent à Charleroi contre les non-lieux », LP, 10/05/1921.
90 M.-C. Dardenne, op. cit., p. 77-84 ; L. van Ypersele, « La justice », art. cit., p. 92-93.
91 Alfons Sevens, « Gerechtigheid! », SB, 27/06/1920.
92 Sur les quelques rares actions locales menées par le VOS, voir « Een middel bij de hand », De VOS, 07/03/1920 et 14/03/1920.
93 « Les Comités Justice », JC, 17/10/1920.
94 « Tegen de oorlogswoekeraars », HLN, 06/04/1921 ; « Tegen de straffeloosheid der Oorlogswoekeraars », HLN, 22/08/1921.
95 André Hardewyn, Tussen sociale rechtvaardigheid en economische efficiëntie. Een halve eeuw fiscaal beleid in België (1914-1924), Bruxelles, VUB Press, 2003, p. 77-79.
96 Jos Monballyu, « La justice transitionnelle en Belgique dans les affaires pénales après la Première Guerre mondiale (1918-1928) », Tijdschrift voor Rechtsgeschiedenis, 80(2012), p. 443-479.
97 Ann. parl. Ch., 17/09/1919.
98 Ann. parl. Ch., 24/09/1919.
99 Ann. parl. Ch., 25/09/1919.
100 Yves Segers, « De huishuren in België, 1800-1920. Constructie en analyse van een nationale huurprijsindex », Tijdschrift voor sociale Geschiedenis, 25(1999), 2, p. 220.
101 Cité dans A. Colignon, Les anciens combattants, op. cit., p. 67.
102 « 25 000 Socialistes manifestent à Bruxelles », LP, 23/12/1918.
103 « Algemeene staking van de Brusselsche trambedienden », HLN, 24/01/1919.
104 G. Deneckere, Sire, op. cit., p. 791 ; 896.
105 AR. 10/12/1918.
106 Ann. parl. Ch., 13/08/1919.
107 Mélanie Bost, Traverser l’occupation. 1914-1918. Du modus vivendi à la grève, la magistrature belge face aux occupants allemands, Louvain-la-Neuve, thèse UCL, 2013, p. 205-206.
108 « Het minste wat dezen die hun land hebben behouden en gered, van hun land kunnen eischen’ was ‘dat ze door de eigen wetten van hun land niet als honden uit hun hok geschopt worden », « De huishuurwet », De VOS, 18/04/1920.
109 « Een verontwaardigde toespraak tot het volk » ; « [Hij] schandvlekte de handelswijze van de gewetenloozen eigenaar en de daad was terstond bij ’t woord gevoegd: In een oogpink had het volk de gesloten deur pengebeukt de meubels binnen gedragen », « De huishuurwet’, De VOS, 15/10/1919.
110 « La crise du logement », JC, 16/07/1922.
111 « Gemeente Berchem-bij-Antwerpen », SB, 10/08/1919.
112 « Heraus! », JC, 01/08/1920.
113 « Au peuple belge ! », JC, 13/07/1919.
114 « La manifestation des combattants », LDH, 14/07/1919.
115 « [De soldaten hadden immers] goed en bloed en leven veil […] om hem de eigendommen te bewaren waarvan hij [de huisbaas] nu hardvochtig de interesten tracht af te persen aan dezen die zonder tellen alles heen gaven », « De Huishuurwet », SB, 03/08/1919.
116 « ’T Land werd niet vrij gevochten om een modern lijfeigenschap in te voeren », idem.
117 « Een eigenaar die een der IJzermannen uitgezet had en overhandigde hem de motie », « In den Nationalen Strijdersbond », HLN, 24/06/1919.
118 « Gemeente Berchem-bij-Antwerpen », SB, 10/08/1919.
119 Martin Schoups, Woekeraars, uithongeraars, accapareurs, sjacheraars, opkopers, uitzuigers en zeepbaronnen. Prijscontestatie in België na de Eerste Wereldoorlog, 1918-1924, Gand, mémoire UGent, 2016, p. 156-158.
120 « Manifestations d’anciens combattants », LLB, 10/05/1920.
121 « La manifestation des combattants », LS, 10/05/1920.
122 M. Schoups, op. cit., p. 203-210.
123 « Le ravitaillement en province », LP, 02/02/1919.
124 « La lutte contre la vie chère », JC, 23/12/1921.
125 « À la Fédération nationale des anciens combattants », LLB, 10/03/1919.
126 Jos Declerck, Histoire anecdotique de la Fédération nationale des combattants, Bruxelles, Brian Hill, 1920, p. 18.
127 « Alerte !!! », JC, 16/03/1924.
128 « Aan de eerlijke bevolking! De prijzen der eetwaren stijgen verschrikkelijk! Welhaast zult gij de boter moeten derven en droog brood eten! De oud-strijders streden in ’t belang van den gemeenschap. Niet om eenige slechte Belgen te verrijken, dreven zij moedig den vreemdeling over de grenzen. Met des te meer hardnekkigheid zullen zij de woekeraars en spekulanten beletten ons volk uit te hongeren. Eerlijke Belgen, wij rekenen op u! Niemand betale de boter meer dan 16 fr. de kilo », « Marktrumoer te Mechelen », HLN, 02/03/1924.
129 « Tegen de duurte », HLN, 08/03/1924 ; « Tegen de levensduurte », DS, 08/03/1924.
130 « Relletjes op de botermarkt te Merchtem », DS, 13/03/1924 ; « Contre la vie chère », LP, 13/03/1924 ; « Une “expédition” des anciens combattants », LLB, 13/03/1924.
131 « Les combattants au marché de Saint-Gilles », LLB, 17/03/1924 ; « Contre la vie chère », LLB, 24/03/1924 ; « Manifestation contre la vie chère au marché d’Ixelles », LLB, 31/03/1924.
132 SB, 23/03/1924.
133 « De beroepspolitiekers: dat soort parasieten die op de ellende der algemeenheid moeten leven, als een schimmelplant », SB, 20/04/1924.
134 Janne, « Cinq ans après ! », JC, 09/03/1924.
135 Ibidem.
136 « Aux armes ! », JC, 16/03/1924.
137 « Aux autorités », JC, 16/03/1924.
138 « Deux mots à la presse », JC, 16/03/1924.
139 « Une “expédition” des anciens combattants », LLB, 13/03/1924.
140 « Conseil communal de Bruxelles », LLB, 18/03/1924 ; « L’épouvantail », JC, 30/03/1924.
141 « Tegen de levensduurte », Vooruit, 16/03/1924.
142 « Cinq ans après », JC, 30/03/1924.
143 « Mentez, mentez », JC, 20/04/1924.
144 « Le peuple a peur », JC, 13/04/1924.
145 « De boterfascisten der FNC », De VOS, 20/04/1924 ; « Het offensief tegen den prijs van boter en eieren », DS, 16/03/1924.
146 « Conseil communal de Bruxelles », LLB, 18/03/1924.
147 A. Colignon, Les anciens combattants, op. cit., p. 92.
148 « À Gand », LLB, 31/07/1926.
149 AR, Procès-verbaux du conseil des ministres, 11/03/1924 et 24/03/1924. Ann. parl. Ch., 18/03/1924.
150 Ann. parl. Ch., 18/03/1924.
151 Doc. parl. Ch., 26/03/1924.
152 « La lutte contre la vie chère », LLB, 03/04/1924 ; « L’opinion », LLB, 13/04/1924.
153 B. Benvindo, op. cit., p. 72-76.
154 S. de Schaepdrijver, De Groote Oorlog, op. cit., p. 307-308.
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