Chapitre 4. Le secteur de l’image en mouvement dans l’aire métropolitaine de Lille : construction de ressources, projets urbains et réseaux
p. 93-120
Texte intégral
Introduction
1Le secteur de l’image en mouvement est constitué de deux principales filières : le cinéma et la télévision, d’une part ; l’édition et le développement de jeux vidéo, d’autre part. La production cinématographique et télévisuelle se divise elle-même en trois principaux segments, qui sont l’écriture et la production, le tournage et la post-production, la distribution et la télédiffusion (figure 1). L’édition et le développement de jeux vidéo visent à produire des loisirs numériques et interactifs, en combinant plusieurs modes de représentation de l’information (textes, sons, images fixes ou animées, environnement virtuel) sur différents supports (console, ordinateur, Internet). De ce fait, l’édition et le développement de jeux vidéo sont intimement liés à l’industrie du contenu numérique telle que les prestations Internet, les réseaux, les services aux télécommunications, les équipements et composants informatiques. Au tournant des années 2000, la numérisation et la dématérialisation des supports de diffusion encouragées par la révolution des technologies de l’information et de la communication ont facilité l’émergence de nouveaux modes d’écriture et de production des images en mouvement et donc, une convergence de plus en plus forte entre la filière cinématographique et la filière jeux vidéo (Chantepie et Le Diberder, 2005). Ainsi, un réalisateur de films a de plus en plus recours aux effets spéciaux utilisés dans les studios de développement de jeux vidéo. À l’opposé, un infographiste 3D n’a pas forcément les compétences requises pour écrire une histoire et peut donc faire appel à des scénaristes travaillant pour des réalisateurs ou des producteurs de cinéma.
Figure 1 : Délimitations du secteur de l’image en mouvement.

2La production d’images en mouvement est très concentrée à l’échelle mondiale. Dans le palmarès des plus grands producteurs de films au monde, arrive en tête l’Inde, suivie du Nigeria, des États-Unis et de quelques pays asiatiques (Chine, Japon, Corée du Sud) et ouest européens (France, Espagne, Italie, Allemagne, Royaume-Uni). Cette première observation remet en question l’idée selon laquelle les États-Unis exerceraient une hégémonie sans partage dans cette industrie culturelle, même si les productions américaines dominent très largement le marché cinématographique (Scott, 2005). Quant au marché mondial de la télévision, les États-Unis représentent à eux seuls un tiers du marché (IDATE, 2011). Toutefois, en Europe, en Asie et en Amérique latine se sont constitués de véritables marchés régionaux autonomes qui permettent une meilleure distribution des programmes télévisés selon une logique de voisinage spatial. Quant au marché du jeu vidéo, il reste dominé par les États-Unis, suivis de l’Europe et du Japon.
3Ces grands ensembles géo-économiques abritent dans quelques-uns de leurs plus grands centres urbains d’importants clusters dédiés au secteur de l’image en mouvement. C’est le cas des villes de Paris, de Londres et de Berlin en Europe, de Tokyo en Asie, de New York et de Los Angeles en Amérique du Nord. Ces grandes métropoles, pionnières dans l’industrie cinématographique au début du XXe siècle, sont aujourd’hui de puissants centres de production d’images en mouvement ouverts sur le monde entier. Ces grands centres urbains ont su développer un milieu créatif dynamique capable de s’adapter aux grands enjeux économiques de l’époque. Néanmoins, les années 1990 ont vu l’émergence d’une nouvelle géographie du secteur de l’image en mouvement, constituée de centres régionaux issus d’une logique de délocalisation des productions hollywoodiennes (Vancouver, Toronto au Canada, Golden Coast en Australie) ou européennes (studios de Bucarest en Roumanie). D’autres se sont constitués de manière plus autonome, tantôt grâce au volontarisme des chefs d’entreprises locaux (Munich, Manille, Amsterdam…), tantôt sous l’effet de politiques publiques menées à l’échelle locale ou régionale (activités audiovisuelles en Écosse). Ces centres sont davantage ancrés sur leur territoire et quelque peu déconnectés des enjeux économiques mondiaux. Par ailleurs, les pays occidentaux sont de plus en plus confrontés à l’essor d’industries liées à l’image dans les pays asiatiques, tels que l’Inde, la Chine ou la Corée du Sud. Disposant dans certains cas d’un très vaste marché et d’une main-d’œuvre créative abondante, ces territoires se lancent dans la compétition internationale, n’hésitant pas à établir des alliances avec les pays occidentaux pour acquérir des compétences et savoir-faire technologiques. En France, pays qui défend son statut d’exception culturelle, le secteur de l’image en mouvement est très dynamique et principalement concentré en région parisienne, avec 62 % des salariés de l’audiovisuel (dont plus de 75 % des producteurs et 90 % des techniciens spécialisés dans la post-production). Aucun autre pôle significatif ne semble clairement se dessiner dans la géographie nationale de la filière audiovisuelle (figure 2). La géographie nationale de la filière jeux vidéo est, par contre, plus déconcentrée. Si, en 2010, l’Île-de-France concentre 52 % de la masse salariale, des pôles secondaires émergent en région Rhône-Alpes (20 % des salariés) et, dans une moindre mesure, en Provence-Alpes-Côte d’Azur (8 %).
Figure 2 : Répartition des salariés du secteur de l’image en mouvement en 2007 d’après les statistiques de l’IAURIF.

4Dans cette géographie nationale de la production d’images en mouvement, le Nord – Pas de Calais constitue un pôle secondaire (environ 5 % des salariés de l’audiovisuel et du jeu vidéo). L’objectif de ce chapitre est donc de voir si ce territoire a une chance de proposer une offre complémentaire à celle de la région-capitale. Notre analyse s’articulera autour de trois thématiques : les conditions d’émergence du secteur de l’image en mouvement ; la faiblesse du tissu entrepreneurial dans l’aire métropolitaine de Lille nécessitant la création de pôles Images pour retenir le potentiel de jeunes créatifs ; le développement de politiques visant à créer une dynamique réticulaire au sein du secteur de l’image en mouvement.
1. Les conditions d’émergence d’un secteur de l’image en mouvement
5Dans un ouvrage collectif dirigé par H.-J. Braczyk, G. Fuchs et H.-G. Wolf (1999), économistes et sociologues convergent pour énoncer une série de facteurs favorables à l’émergence d’une industrie audiovisuelle et multimédia, tels que la qualité des structures d’enseignement supérieur, l’intervention des pouvoirs politiques, le développement d’industries ayant pour base les TIC, et une forte tradition dans le domaine des médias, de la production audiovisuelle et cinématographique. Cette grille de lecture est-elle applicable au secteur de l’image en mouvement dans l’aire métropolitaine de Lille ? Afin de répondre à cette question, nous nous sommes appuyés sur des entretiens semi-directifs réalisés auprès d’une centaine d’entreprises, complétés par des questionnaires envoyés aux structures de formation à l’image en mouvement (Lusso, 2011).
1.1. La valorisation de savoir-faire préexistants
6La tradition audiovisuelle, médiatique ou cinématographique constitue un facteur expliquant l’émergence d’entreprises créatrices d’images en mouvement car le développement d’une telle industrie repose sur des phénomènes de réputation. Malheureusement, le Nord – Pas de Calais conserve l’image peu valorisante d’une vieille région industrielle trop proche de la capitale, au climat peu ensoleillé et potentiellement peu créative en raison de son caractère ouvrier. Pourtant, la région dispose d’une histoire cinématographique qui a pour particularité d’avoir accueilli un grand nombre de réalisateurs de films sociaux ou réalistes. Ces derniers ont mis davantage l’accent sur les corons, les cheminées d’usines, les terrains vagues et le caractère ouvrier de la région que sur les grandes étendues dunaires de la Côte d’Opale ou la diversité architecturale des centres urbains. Les exemples sont nombreux, de La Dame d’Onze Heures de Jean Devaivre (1946) à la superproduction de Claude Berri Germinal (1993), en passant par les œuvres âpres de Maurice Pialat (L’Enfance Nue en 1967, Sous le Soleil de Satan en 1987), les films noirs d’Yves Boisset (La Femme Flic en 1981) et La Vie Rêvée des Anges1 de Zonca (1998). Ainsi, la réaction de la cinéaste française Anne Fontaine, auteur du film Entre ses mains tourné en 2005 à Lille, apparaît assez légitime, avouant avec une franchise assez rare qu’elle ne pensait pas que la ville de Lille pouvait constituer un très joli cadre à son film… noir ! Il faut attendre l’émergence d’une nouvelle génération de réalisateurs nés dans le Nord – Pas de Calais et tournant régulièrement en région (Arnaud Desplechin, Xavier Beauvois, Bruno Dumont, Christian Carion, Dany Boon) pour observer un renversement progressif des valeurs. Cette dynamique est par ailleurs largement confirmée par les récents succès commerciaux de Joyeux Noël (2005) de Christian Carion et de Bienvenue chez les Ch’tis (2008) de Dany Boon, tous deux entièrement tournés dans le Nord – Pas de Calais.
7De la même manière, on pourrait penser que la proximité de la frontière belge constitue un atout pour la métropole lilloise dans le cadre d’une coopération transfrontalière encouragée par les institutions européennes. Or, les collaborations avec le versant belge de la métropole lilloise sont longtemps restées lettre morte car la métropole lilloise est éloignée des principaux centres de production belges que sont la région de Bruxelles, la ville de Liège (pour la Wallonie) et un triangle délimité par les villes de Gand, Zaventem et Anvers (pour la Flandre). À cela s’ajoutent les barrières linguistiques (une grande partie du versant belge de la métropole lilloise est néerlandophone), culturelles et institutionnelles qui ont longtemps entravé les relations transfrontalières. Qui plus est, le marché belge demeure très confidentiel. Le changement est intervenu dans les années 1990-2000, lorsque les Communautés Française et Flamande, qui détiennent la compétence en matière culturelle, se sont dotées d’un fonds audiovisuel propre. Ainsi, sont progressivement apparues des collaborations de part et d’autre de la frontière, notamment dans le cinéma d’animation.
8Qu’en est-il des tissus industriels locaux ? Certains territoires industriels en crise réussissent à s’adapter aux évolutions de l’économie en opérant une bifurcation à partir de savoir-faire issus de la « vieille économie », selon un processus de rupture-filiation (Maillat et Kébir, 1999). C’est le cas de la métropole lilloise où le pragmatisme de certains entrepreneurs de l’industrie textile a permis d’anticiper l’effondrement de la production en misant sur les services financiers, les chaînes hôtelières, la grande distribution et la vente à distance (Liefooghe, Dörrenbächer et Schulz, 2006)2. Ce nouveau système productif a favorisé l’émergence d’un cluster de la communication (agences publicitaires, création de sites web…) au service de ces grandes entreprises de services. Toutefois, afin d’éviter une trop forte dépendance vis-à-vis de leurs clients historiques, certaines d’entre elles ont fait le choix d’une diversification de leurs activités en direction des loisirs numériques, qui utilisent les mêmes savoir-faire technologiques, à l’instar d’Ankama ou Œil pour Œil, deux sociétés renommées de la métropole lilloise.
1.2. La qualité des structures de formation régionales
9Les structures d’enseignement supérieur constituant la clé de voûte d’un système productif fondé sur l’économie de la connaissance (Cooke et Lazzeretti, 2008), il apparaît nécessaire d’analyser le contenu de l’offre de formation dans les disciplines du multimédia pour voir si elle correspond aux besoins du monde entrepreneurial. Dans le domaine des arts et des TIC, l’aire métropolitaine de Lille propose, en 2010, 147 formations aux métiers de l’image en mouvement (Lusso, 2011). Encore faut-il qu’un nombre suffisant d’étudiants soit formé localement pour constituer une masse critique de jeunes créatifs. D’après une enquête réalisée auprès des structures de formation, un peu moins de la moitié des cursus accueillent entre 100 et 500 étudiants : il s’agit principalement d’écoles spécialisées dans les métiers liés aux télécommunications, à l’infographie ou aux arts du spectacle. Parfois, certaines structures de formation, quasiment exclusivement des départements universitaires dans les secteurs de l’informatique et des arts vivants, comptent plus de 500 étudiants. En additionnant l’ensemble des formations, les effectifs étudiants formés en 2010 aux métiers liés à l’image en mouvement s’élèvent à 4 200 personnes. Ainsi, le vivier de jeunes diplômés apparaît comme potentiellement suffisant pour alimenter la croissance du secteur. Les structures de formation de l’aire métropolitaine de Lille se localisent principalement dans la conurbation de Lille, Roubaix et Tourcoing ou la ville universitaire de Villeneuve d’Ascq (figure 3). Quelques pôles secondaires existent dans certains anciens bassins industriels (agglomération de Valenciennes) et sur le versant belge de la métropole lilloise (villes de Tournai et de Courtrai). Ces écoles ne proposent pas forcément des cursus dédiés à l’image en mouvement, mais des savoirs et des compétences qui peuvent être utiles au développement du secteur. En effet, les cursus en télécommunications, informatique et électronique représentent environ 50 % de l’offre de formation des disciplines liées à l’image en mouvement3. S’y ajoute la catégorie « arts » (théâtre, dessin et arts appliqués), qui représente un peu moins d’un cinquième de l’offre. Ainsi, seulement 25 % de l’offre de formation proviennent des écoles d’audiovisuel, d’infographie et du jeu vidéo. L’offre de formation est donc variée mais n’est pas forcément adaptée aux besoins des entreprises créatrices d’images en mouvement.
Figure 3 : Répartition des structures de formation à l’image en mouvement selon leur spécialité au sein de l’aire métropolitaine de Lille.

10Dans l’aire métropolitaine de Lille, trois systèmes de formation – public, privé et consulaire – aux logiques différentes, prédominent. 45 % des jeunes créatifs sont formés dans des écoles privées, qui tendent à proposer plus de cursus professionnalisants que les universités, plus généralistes dans leur offre de premier cycle. Partiellement financées par un système de taxe d’apprentissage que les entreprises reversent à l’école de leur choix, ces structures de formation privées recherchent avant tout un objectif de rentabilité, en imposant des frais de scolarité dix à quinze fois supérieurs à ceux pratiqués dans les universités. Une telle situation oblige ces écoles à insérer le plus rapidement possible leurs jeunes diplômés dans la vie professionnelle, si possible dès la fin du premier cycle. Plus rares sont les établissements qui prolongent la formation en deuxième et troisième cycle : ils ne sont que 24 % à le faire dans l’aire métropolitaine de Lille. Il s’agit principalement d’établissements universitaires et d’écoles consulaires d’infographie qui professionnalisent et spécialisent leur enseignement à partir de la quatrième année d’études. Ce sont souvent les diplômés de ces structures qui créent leur propre entreprise. Dès la fin des années 1970, en effet, certains jeunes diplômés issus des premières promotions dans le domaine des arts et des TIC ont décidé de fonder leur propre firme, principalement dans le domaine de la production audiovisuelle et des prestations techniques. Ce mouvement s’est prolongé au cours des années 1980 mais surtout dans les années 1990. Néanmoins, le tissu entrepreneurial de l’aire métropolitaine de Lille ne dépasse pas les cinquante firmes. Les structures de formation régionales ont donc facilité l’émergence du secteur de l’image en mouvement mais c’est surtout la mise en place de dispositifs d’accompagnement à la création et au développement entrepreneurial qui explique le plus grand nombre de créations de firmes productrices d’images en mouvement au cours des années 2000.
1.3. Le poids déterminant des politiques publiques et des structures d’accompagnement au développement des entreprises
11L’intervention des pouvoirs publics – plus précisément de Lille Métropole Communauté Urbaine et du conseil régional du Nord – Pas de Calais – est déterminante dans la dynamique du secteur de l’image en mouvement. Ces collectivités territoriales se sont enrichies, au cours des années 1990-2000, de prérogatives purement économiques et d’un budget suffisamment conséquent pour investir dans des politiques de développement. La création par le conseil régional du Nord – Pas de Calais, en 1990, du centre régional des ressources audiovisuelles (CRRAV) et d’une commission régionale du film en est le témoin. Ces outils visent à faciliter la création de projets audiovisuels ou cinématographiques en région, par une aide qui va du stade de la création à celui de la distribution. Ces actions ont permis en vingt ans d’activité de multiplier par six le nombre de tournages réalisés dans le Nord – Pas de Calais.
12À ces interventions spécifiques au domaine de l’image en mouvement s’ajoute l’action déterminante de la Chambre de commerce et d’industrie de Valenciennes, qui a été investie par le conseil régional du Nord – Pas de Calais, dans les années 1980, d’une mission numérique pour assurer le redéploiement de son territoire en déclin économique. Les collectivités territoriales ont aussi soutenu la mise en place de structures d’accompagnement spécialisées dans l’économie numérique, à l’image de Digiport, structure d’accompagnement des firmes du secteur des TIC créée en 2000 par Lille Métropole Communauté Urbaine. Ces dispositifs sont complétés par des mesures en faveur d’une offre immobilière adaptée aux besoins des firmes. Celle-ci prend la forme de pépinières d’entreprises spécialisées dans l’économie numérique, qui proposent à la fois des locaux d’activité ou de stockage, des services logistiques et d’accompagnement. Pour stimuler les collaborations avec les structures d’enseignement supérieur, ces pépinières numériques s’implantent à proximité des campus universitaires. C’est le cas notamment des Ateliers Numériques initiés en 2000 à Valenciennes dans l’environnement des écoles consulaires Supinfocom, Supinfogame et de l’Institut Supérieur du Design. Ces dispositifs ont encouragé les jeunes diplômés issus des structures de formation régionales à créer leur propre firme, ce qui explique en grande partie le doublement du nombre d’entreprises productrices d’images en mouvement créées entre le début et la fin des années 1990.
13À ces structures d’aide aux jeunes entreprises s’ajoutent des dispositifs d’accompagnement à l’innovation, comme l’illustre la création d’incubateurs publics par la loi sur l’innovation de 1999. Ces incubateurs ont pour objectif de valoriser le transfert des innovations des centres de recherche et des structures d’enseignement supérieur en direction de l’entreprise en gestation, selon une logique verticale descendante. C’est en ce sens qu’il faut comprendre la création des incubateurs MITI et Cré’Innov, localisés dans le parc technologique de la Haute Borne à proximité du campus universitaire de Lille 1. Ils ont contribué à la création, dans les années 2000, d’un bon nombre d’entreprises de communication visuelle, de création de sites Internet, de logiciels et de jeux vidéo.
14Les politiques menées par les pouvoirs publics régionaux et métropolitains ont donc eu un impact réel sur la création d’entreprises productrices d’images en mouvement au cours de la décennie 2000. Selon les années, ce ne sont pas moins de 40 nouvelles entreprises qui apparaissent dans le paysage métropolitain, avec un record notable de 49 en 2009. La forte création entrepreneuriale des années 2000 tient donc plus du volontarisme politique que de la qualité des structures de formation ou de l’environnement industriel et artistique. Il nous apparaît dès lors intéressant de voir quelles sont les caractéristiques du tissu entrepreneurial local.
2. Les caractéristiques d’un tissu entrepreneurial encore émergent
15Les activités productrices d’images en mouvement demeurent principalement concentrées en région parisienne, qui accueille plus des deux tiers des entreprises audiovisuelles et la moitié des éditeurs et développeurs de jeux vidéo4. En comparaison, le tissu d’entreprises productrices d’images en mouvement dans l’aire métropolitaine de Lille est encore émergent. Pour en comprendre les caractéristiques, il est nécessaire d’établir un inventaire du tissu entrepreneurial à partir des données du répertoire SIRENE de l’INSEE. Au sein de la section J consacrée aux activités de l’information et de la communication, seuls les codes NAF 58.2 (édition de logiciels) et 59.1 (activités cinématographiques, vidéo et télévisées) ont été retenus pour identifier les entreprises du secteur de l’image en mouvement.
2.1. Une concentration de jeunes TPE/PME dans les centres urbains
16D’après les données de l’INSEE, l’aire métropolitaine de Lille – versant belge exclu – compte 360 entreprises productrices d’images en mouvement en 2010 (figure 4). Si nous y ajoutons les quelque 150 firmes implantées dans la région de Courtrai et de Tournai, ce chiffre dépasse les 500 entreprises pour l’aire métropolitaine de Lille. Certes, nous sommes très loin des 3 000 firmes implantées dans la région parisienne. Ces activités se concentrent principalement dans la conurbation de Lille-Roubaix-Tourcoing-Villeneuve d’Ascq, qui offre une concentration significative d’équipements (locaux techniques, universités, structures d’accompagnement aux entreprises…) et la possibilité d’y trouver des clients, des fournisseurs et une main-d’œuvre numériquement plus importante.
17L’industrie du multimédia a la particularité d’être duale : une poignée de grands groupes internationaux réalisant l’essentiel de la production à forte valeur ajoutée domine une grande majorité de PME/TPE plus ou moins fragiles et indépendantes (Kloosterman, 2004). Le paysage entrepreneurial de l’aire métropolitaine de Lille ne déroge pas à cette règle : environ 60 % des firmes du secteur de l’image en mouvement sont mono-salariales ; un tiers des entreprises compte moins de dix salariés ; moins de 1 % ont plus de 50 salariés. Cette situation s’explique en partie par le fait que ce tissu entrepreneurial s’est constitué principalement au tournant des années 2000 : de nombreuses firmes n’ont pas achevé leur phase de développement. Toutefois, des différences existent au sein des diverses filières du secteur de l’image en mouvement. En effet, dans l’audiovisuel, nombreux sont les producteurs et les techniciens qui ont fondé une entreprise dans laquelle ils sont à la fois le créateur et l’unique salarié permanent. Le caractère intermittent et segmenté de la production audiovisuelle ainsi que le faible chiffre d’affaires de ces firmes ont poussé un grand nombre d’entrepreneurs à avoir recours aux intermittents du spectacle, qui alternent alors périodes d’emploi et de chômage. La situation est plus favorable pour les éditeurs et développeurs de jeux vidéo car le succès d’un jeu ou d’un logiciel peut faciliter un développement rapide de l’entreprise. C’est le cas de la firme roubaisienne Ankama qui, grâce à son jeu vidéo Dofus, a atteint en une dizaine d’années le nombre de 500 salariés.
Figure 4 : Répartition des entreprises productrices d’images en mouvement dans l’aire métropolitaine de Lille (versant belge exclu).

2.2. Une production à faible valeur ajoutée en dépit de savoir-faire indéniables
18Dans le domaine de la réalisation d’images en mouvement, la post-production audiovisuelle, l’édition ou le développement de logiciels et de jeux vidéo sont reconnus comme étant des productions à plus forte valeur ajoutée que l’accueil de tournages ou la réalisation de courts-métrages à caractère institutionnel (Hesmondhalgh, 2007). Malheureusement, la distribution des entreprises au sein de l’aire métropolitaine de Lille semble plutôt corroborer l’hypothèse d’une production d’images en mouvement peu valorisante. Plus de 80 % des entreprises font partie de la filière audiovisuelle et environ la moitié d’entre elles réalise des films institutionnels. Ce type de production, largement subventionné par les autorités publiques, est souvent le fait d’associations, dispersées dans un grand nombre de bourgs ou de petites villes, qui ont décidé de créer une entreprise pour promouvoir leur production auprès d’établissements publics ou de structures d’enseignement, dans une optique d’éducation et de formation. Néanmoins, un certain nombre d’agences publicitaires développent une production à plus forte valeur ajoutée et travaillent soit pour les enseignes commerciales de la métropole lilloise (Auchan, La Redoute, Les Trois Suisses), soit pour la communication des grandes entreprises implantées dans la région de Lille ou de Courtrai.
19Quant aux entreprises de production de programmes télévisés, elles sont moins nombreuses dans la mesure où la région urbaine ne dispose pas de chaîne de télévision suffisamment puissante et capable de produire ses propres films, documentaires ou de divertissement. Ces producteurs de télévision sont des sociétés travaillant en étroite collaboration avec les chaînes de télévision nationales, et plus précisément l’antenne régionale de France 3 implantée en centre-ville de Lille. Quant aux effectifs d’entreprises productrices de films pour le cinéma, ils sont encore plus faibles. Il s’agit, d’une part, de petits producteurs régionaux et indépendants (Les Films du Nord, par exemple) qui coproduisent chaque année un à deux films, dont la diffusion en salle demeure la plupart du temps confidentielle. D’autre part, ce territoire compte un nombre non négligeable de petites firmes produisant des courts, voire des longs-métrages d’animation (soit 50 % des entreprises productrices de films pour le cinéma), grâce au développement de politiques régionales de soutien à la production audiovisuelle, mais aussi à la numérisation généralisée du processus de création qui réduit grandement le coût de réalisation d’un film.
20Une telle situation ne facilite pas l’émergence de puissantes entreprises locales de post-production qui englobent l’ensemble des techniques de finalisation d’un produit filmique ou audiovisuel. Pourtant, la métropole lilloise dispose de sérieuses compétences dans les prestations techniques de l’audiovisuel, le doublage des voix ou les effets spéciaux. Malgré ces savoir-faire en post-production audiovisuelle, un grand nombre de réalisateurs français préfèrent confier la post-production de leur film à des entreprises – principalement parisiennes – avec lesquelles ils ont déjà travaillé ou dont ils savent que le savoir-faire répondra à leurs exigences. Le développement de la post-production numérique, qui a entraîné une restructuration du marché national en faveur d’une progressive décentralisation, a néanmoins offert de nouvelles possibilités à la métropole lilloise, qui a vu émerger des sociétés devenues leaders nationaux dans ce domaine, à l’instar de Workflowers.
21La filière jeu vidéo de l’aire métropolitaine de Lille est marquée par un très grand dynamisme : les éditeurs et développeurs de jeux vidéo sont souvent à la base des entreprises de communication visuelle et de création de sites Internet qui travaillent pour les sociétés commerciales régionales. Afin d’éviter une trop forte dépendance vis-à-vis de leurs clients historiques, ces dernières ont fait le choix d’une diversification de leurs activités en direction des loisirs numériques. Ces entreprises sont principalement des éditeurs de jeux vidéo qui conçoivent et réalisent en interne l’ensemble de leur production. Prenant des risques importants, certaines de ces firmes ont connu une croissance rapide, à l’image d’Ankama à Roubaix ou dans une moindre mesure de CCCP à Valenciennes, et se sont placées comme des acteurs incontournables de la production régionale de jeux vidéo.
2.3. Une « fuite des cerveaux » qui alimente les villes mondiales
22Face aux problématiques d’ancrage territorial des firmes et de pérennisation du secteur de l’image en mouvement, une question se pose : ce tissu entrepreneurial encore très récent et fragile attire-t-il les jeunes diplômés ? La confrontation entre les effectifs entrepreneuriaux – 360 pour la partie française, 510 en comptant le versant belge de la métropole lilloise – et le nombre de diplômés formés en moyenne dans ce secteur – 4 200 pour l’ensemble du territoire – souligne le décalage entre l’offre d’emploi et la demande en 2010 : comme un grand nombre de firmes restent au stade de la TPE monosalariale, une grande partie des jeunes diplômés n’est pas recrutée localement5. Des études réalisées par les pouvoirs publics et les agences de développement montrent qu’environ 70 % des étudiants formés aux métiers de l’image et du multimédia quittent l’aire métropolitaine de Lille à la fin de leurs études. Toutefois, le taux de fuite des jeunes diplômés est plus élevé dans les structures d’enseignement universitaire qui forment un nombre très important d’étudiants (expliquant un taux de départ plus grand), mais aussi dans les grandes écoles publiques ou consulaires, dont la politique de recrutement est internationale, pour ne pas dire mondiale. Ainsi, les écoles du groupe Supinfocom implantées à Valenciennes ne retiennent que 10 % des diplômés qu’elles ont formés, alors que ce chiffre descend en dessous des 5 % pour le Studio du Fresnoy, école d’arts numériques de niveau international située à Tourcoing. Cette proportion est néanmoins beaucoup plus limitée dans un grand nombre d’écoles privées qui tentent d’adapter leur formation aux besoins des entreprises locales. C’est le cas de l’école roubaisienne Pôle IIID dont le taux de fuite des étudiants ne dépasse pas 30 %. Il faut dire que le coût élevé, voire prohibitif, des formations proposées contraint ces écoles à une obligation de résultat en matière d’insertion professionnelle de leurs étudiants.
23Ce problème, qui touche particulièrement les universités, tient autant à l’offre inadaptée aux besoins réels des entreprises qu’à la faiblesse des débouchés professionnels au sein de l’aire métropolitaine. Les étudiants sont formés à Lille ou à Valenciennes et s’en vont là où le marché du travail est plus vaste et les conditions bien meilleures, en Île-de-France principalement. Les villes états-uniennes (New York, Los Angeles et San Francisco), canadiennes (Montréal et Toronto) et britanniques (Londres et Manchester), dans la mesure où elles ont su développer de puissantes industries créatives et un secteur du multimédia dynamique, sont particulièrement prisées par les jeunes diplômés lillois qui maîtrisent la langue anglaise. L’aire métropolitaine de Lille souffre donc d’un sureffectif en matière de formation par rapport aux besoins réels du territoire. Celui-ci demeure cantonné soit dans des productions à plus faible valeur ajoutée, soit dans une offre de lieux de tournage pour des metteurs en scène, français ou internationaux, mais qui viennent souvent avec leurs propres équipes.
2.4. Des aménagements dédiés au secteur de l’image en mouvement pour retenir les jeunes diplômés
24Afin de retenir les jeunes diplômés formés localement et les inciter à créer leur propre entreprise, le conseil régional du Nord – Pas de Calais, Lille Métropole Communauté Urbaine, Valenciennes Métropole et la communauté d’agglomération de la porte du Hainaut6 ont rapidement envisagé la création d’aménagements dédiés aux activités productrices d’images en mouvement. C’est dans cette perspective qu’a été lancé en 2004 le projet de la Plaine Images à Tourcoing, dont la phase de développement économique s’est achevée en 2013. Deux autres pôles complètent ce dispositif, dans l’agglomération de Valenciennes : la Serre Numérique, inaugurée en avril 2015, et le Pôle de Créativité Audiovisuelle et Numérique de Wallers-Arenberg (Arenberg Créative Mine), dont la première pierre a été posée fin 2014. Ces équipements investissent de vastes friches industrielles localisées dans d’anciens quartiers industriels. Ainsi, la Plaine Image s’est implantée sur le périmètre d’une ancienne usine de tissus d’ameublement ; la Serre Numérique de Valenciennes en lieu et place d’une ancienne usine sidérurgique ; Arenberg Créative Mine sur le site d’une ancienne mine de houille. La réhabilitation de friches industrielles en sites dédiés à la culture et à la créativité suit le modèle du musée Guggenheim, qui a permis la relance de l’ancienne ville sidérurgique espagnole de Bilbao. Le succès de cette reconversion exemplaire en a fait un modèle de politique publique pour d’autres pays. L’objectif de telles politiques est d’assurer la transformation physique d’un tissu urbain dégradé pour en changer l’image négative, de redynamiser l’économie de territoires tombés en déshérence et de recréer des centralités dans des espaces qui n’ont souvent plus de valeur sur le marché foncier (Bianchini et Parkinson, 1993).
25Mais la création des pôles Images de l’aire métropolitaine de Lille n’est pas une simple question de régénération urbaine. Elle s’appuie aussi sur le principe économique de la « triple hélice » (Etzkowitz et Leydersdorff, 1997), c’est-à-dire de l’interdépendance entre pouvoirs publics, entreprises et universités dans les clusters innovants. Conformément à ce principe, les concepteurs des pôles Images ont fait le choix de capitaliser sur la proximité de savoir-faire préexistants liés à des activités artistiques, à l’instar de l’école d’arts numériques du Fresnoy pour la Plaine Images ou des écoles consulaires Supinfocom et Supinfogame pour le projet de Serre Numérique. Les principes d’aménagement, globalement similaires d’un pôle à l’autre, s’inspirent aussi des expériences menées dans les villes de Montréal, de Leipzig et de Manchester. Ainsi, des studios pouvant comprendre des locaux de chaînes de télévision (studios de Grand Lille TV et de Télé Melody sur la Plaine Image) sont construits sur chacun de ces trois pôles. Pour attirer les entreprises et les producteurs, d’importantes surfaces de bureaux ont été créées et sont parfois rétrocédées aux sociétés pour des sommes symboliques. L’implantation d’incubateurs, d’hôtels et de pépinières d’entreprises (Imaginarium de la Plaine Images) permet d’envisager la création et le développement entrepreneurial. Afin de créer des passerelles entre les écoles, les instituts de recherche et les entreprises, les pouvoirs publics ont envisagé dès le début d’implanter soit une à deux écoles (Pole IIID sur la Plaine Images, Supinfocom et Supinfogame au sein de la Serre Numérique), soit un laboratoire de recherche (Laboratoire des Sciences de la Communication de l’Université de Valenciennes sur le Pôle de créativité numérique) sur chacun des trois pôles. Les institutions publiques et les structures sociales ne sont pas négligées. Ainsi, la Plaine Images abrite le siège du Pôle Images Nord – Pas de Calais et du CRRAV, organismes d’animation du secteur qui ont fusionné en 2013 pour former l’entité Pictanovo. Afin de stimuler les relations entre les différents acteurs de la « triple hélice », des espaces de rencontre (restaurants, brasserie…) sont projetés. Ainsi, toutes les conditions semblent regroupées pour faciliter l’émergence de clusters fondés sur la production d’images en mouvement.
26Les premières retombées territoriales de tels aménagements ne peuvent être analysées que pour la Plaine Images, qui est opérationnelle depuis 2013. Ce site accueille 1 380 salariés début 2015, dans les entreprises implantées comme dans celles qui sont en gestation au sein de l’Imaginarium. Ces bons résultats sont aussi le fait d’un volontarisme des pouvoirs publics qui ont souhaité donner à ce pôle Images une plus grande visibilité nationale et internationale, en y attirant Ankama, une emblématique start-up régionale du jeu vidéo. Les pouvoirs publics espèrent aussi créer une dynamique d’entraînement en facilitant la localisation d’entreprises, qui y viennent aussi pour les avantages fiscaux (dispositif de zone franche urbaine) ou la possibilité d’investir des locaux neufs. L’implantation des firmes relève souvent d’une stratégie de relocalisation intra-métropolitaine d’entreprises qui cherchent à se rapprocher de leurs clients historiques, à l’instar de sociétés de communication (Sioux, Naxeo, Ankama…) attirées par les activités de vente par correspondance.
27En dépit d’une tendance initiale très forte à la simple co-localisation des entreprises, la création de la Plaine Images a abouti à la constitution de quelques grappes d’entreprises audiovisuelles (producteurs de films, prestataires techniques et firmes spécialisées dans les activités de post-production) qui adoptent une stratégie purement opportuniste d’accès à des équipements de qualité. Cette dynamique existe aussi dans le domaine de la conception de sites Internet. Néanmoins, une dynamique réticulaire est en train d’émerger à l’échelle de la Plaine Images grâce aux animations et aux événements qui visent à structurer une communauté créative autour de la filière « images en mouvement ».
3. Émergence d’un cluster fondé sur la production d’images en mouvement
28D’après les conclusions de chercheurs travaillant sur des secteurs à fort contenu technologique (Etzkowitz et Leydersdorff, 1997 ; Ernst, 2006), les clusters les plus innovants s’apparentent à une collaboration étroite entre les entreprises, les structures de formation, les instituts de recherche publics et privés, et les pouvoirs publics. Toutefois, pour que le cluster soit innovant, ces quatre catégories d’acteurs regroupés en association doivent se mettre en accord autour d’une stratégie de développement cohérente et définie de manière collégiale à l’échelle régionale, afin de mieux renforcer la résilience du cluster innovant face aux chocs extérieurs (Maillat et Kébir, 1999). Le cluster doit rester ouvert sur le monde extérieur afin qu’il puisse s’approprier des technologies nouvelles et/ou convergentes provenant d’entreprises et/ou de clusters concurrents, et continuer à proposer des produits répondant aux attentes du marché (Coe, 2001). Ceci suppose des apports financiers conséquents dans le domaine de la R&D pour faire face à une clientèle de plus en plus exigeante en termes de qualité et d’innovation. Dans une telle perspective, la gouvernance devient, sous l’égide d’une organisation collégiale ayant défini une stratégie (Gilly et Torre, 2000), un dispositif de régulation et de médiation capable de créer une dynamique de coopération et de coordination entre ces nombreux acteurs et opérateurs (Leloup, Moyart et Pecqueur, 2005). Ainsi, elle contribue à l’amélioration des performances économiques des systèmes productifs locaux.
29Or, nous avons pu constater que l’industrie du multimédia est majoritairement constituée de TPE/PME plus ou moins fragiles et indépendantes (Kloosterman, 2004). Déficitaires en ressources financières et en capacité de coopération, ces TPE/PME adoptent souvent des comportements individualistes (Mendez, Bardet et Courault, 2008) qui peuvent nuire à la constitution de ces réseaux. Dans un tel contexte, le rapprochement des acteurs du multimédia, préalable indispensable à la mise en place d’organismes intermédiaires chargés d’animer l’industrie, dépend de la force du potentiel institutionnel (Becattini, 1981) qui est autant liée à des politiques publiques volontaristes menées à l’échelle régionale (Moulaert et Mehmood, 2008), qu’à des facteurs historiques et socioculturels participant à la création d’une culture commune, d’un climat de confiance et de réciprocité (Porter, 2004 ; Bocquet et Mothe, 2009). Cette grille d’analyse est-elle valable pour le secteur de l’image en mouvement lillois ?
3.1. La lente émergence d’une association professionnelle transmédia
30D’après une série d’enquêtes menées auprès des entreprises (Lusso, 2011), les collaborations inter-firmes sont quasiment inexistantes au début des projets. Si la filière audiovisuelle a favorisé, par le biais de la commission régionale du film, l’émergence de partenariats étroits entre les producteurs et les équipes techniques, ces relations demeurent généralement occasionnelles, peu axées sur l’innovation technologique et limitées à une durée moyenne de 18 mois. Dans une filière aussi concurrentielle que la conception de sites Internet, l’édition de logiciels et de jeux vidéo, les réseaux sont beaucoup plus réduits et se limitent le plus souvent à une organisation verticale de la production, où un éditeur demande à des entreprises sous-traitantes de produire et d’assembler le logiciel ou le jeu vidéo. La faiblesse des collaborations dans ce domaine tient aussi au rapport particulier que les entreprises entretiennent avec la R&D : lorsqu’un éditeur de logiciels et de jeux vidéo met en œuvre de la R&D, elle se développe généralement en interne et prend fin lorsque la production est terminée. Les courants d’innovation sont plutôt exogènes aux acteurs du contenu numérique et apparaissent comme des contraintes technologiques imposées en amont par les acteurs du hardware. Il semble indispensable, dans ce contexte, que les producteurs de contenus numériques fassent un effort d’organisation interne conséquent en matière de R&D, en compensant la contrainte d’innovation exogène par un processus de capitalisation des compétences, et notamment celles des ingénieurs et des créateurs.
31En dépit de l’absence initiale de liens entre les différents acteurs du système, la préexistence de clubs d’entreprises, spécialisés tantôt dans la production cinématographique, tantôt dans le logiciel et le contenu numérique, est un facteur pouvant faciliter la constitution d’organismes intermédiaires chargés d’animer l’industrie selon une logique transmédia (recoupant à la fois les filières audiovisuelle, cinéma, animation, jeu vidéo, contenu numérique, création de sites Internet et télécommunications). Ainsi, à l’échelle de la région Nord – Pas de Calais, une organisation professionnelle thématique, l’Arc Numérique, a été créée en 2001 à Lille à l’initiative des dirigeants de deux entreprises numériques régionales. Constatant l’existence de quelques firmes productrices de contenus numériques qui travaillent sur la communication des grandes enseignes commerciales et des groupes de vente à distance régionaux, ces deux chefs d’entreprise ont souhaité regrouper les professionnels du multimédia pour promouvoir l’industrie numérique sur différents salons internationaux, mais aussi pour exercer un lobbying auprès des pouvoirs publics. L’enjeu était de trouver de nouvelles logiques de financement et de créer à terme des passerelles entre le monde entrepreneurial, les écoles et les centres de recherche. Afin de soutenir cette initiative de structuration de la filière, le conseil régional du Nord – Pas de Calais a attribué à l’Arc Numérique, en 2002, une subvention. Mais, dans le contexte du début des années 2000 marqué par la crise de la bulle Internet, les membres de l’association ont été contraints de réorienter l’activité de leur entreprise et n’ont pas su développer d’actions collectives d’animation de la filière. Cet échec a révélé la fragilité de la filière numérique en région Nord – Pas de Calais mais a aussi disqualifié pendant plusieurs années toute action visant à créer une association professionnelle thématique. Ce repli a été tel qu’à la fin des années 2000, beaucoup d’entreprises régionales travaillant sur des productions assez similaires ne se connaissaient pas.
32L’initiative de lancer une dynamique transmédia provient du directeur du CRRAV, le centre régional de ressources audiovisuelles créé par la Région pour soutenir la production cinématographique et audiovisuelle dans le Nord – Pas de Calais. Cette stratégie s’appuie sur les bons résultats de cet organisme en matière d’animation de la filière audiovisuelle, ce qui lui confère une certaine légitimité, mais aussi sur l’évolution extrêmement rapide des supports de diffusion. La dématérialisation de plus en plus poussée des contenus numériques pourrait être la cause d’une crise majeure pour les entreprises régionales du multimédia si ces dernières ne cherchent pas à construire des passerelles entre elles. Après de longues tractations avec les partenaires institutionnels, le conseil régional du Nord – Pas de Calais décide de lancer en juillet 2009 une association publique régionale transmédia, le Pôle Images Nord – Pas de Calais. Pour stimuler les coopérations au sein du pôle transmédia, le conseil régional et la direction du Pôle Images Nord – Pas de Calais ont encouragé la création d’associations professionnelles thématiques. Certaines associations telles que la SAFIR (société des auteurs réalisateurs de films indépendants en région) ou Heure Exquise ! (arts vidéo) existaient bien avant la création du Pôle Images Nord – Pas de Calais et ont été stratégiquement rattachées au pôle dès son lancement en 2009. D’autres ont été créées dans la dynamique du Pôle Images Nord – Pas de Calais, telles que Noranim (animation) ou Game In (jeu vidéo). Cette stratégie traduit la volonté du conseil régional de construire à terme des collèges constitués de professionnels issus des différentes filières de l’industrie du multimédia, qui participeraient à la prise de décision et à l’orientation stratégique du pôle transmédia.
33En 2013, la fusion du CRRAV et du Pôle Images Nord – Pas de Calais a donné naissance à Pictanovo. Outre les volets marketing et organisationnel de cette opération, l’objectif est de fédérer la « communauté de l’Image », composée, fin 2014, de 3000 professionnels (publics, privés et associatifs) et de près de 3000 étudiants7. Ces talents se répartissent entre 30 organismes de formation, plus de 200 entreprises et associations, une vingtaine d’organismes de recherche, une dizaine d’associations de professionnels. Trois sites leur sont dédiés pour faciliter l’articulation entre production, recherche et formation : la Plaine Images sur Lille Métropole, la Serre numérique et Arenberg Creative Mine sur le Valenciennois. Cette nouvelle phase prend acte de l’existence d’un écosystème régional et eurorégional qui se structure dans les années 2000 sous l’impulsion des autorités publiques régionales et métropolitaines.
3.2. Acteurs et stratégies menées par le pôle transmédia
34L’analyse des adhérents au Pôle Images Nord – Pas de Calais8 lancé en 2009 est intéressante car elle permet de voir si les associations professionnelles s’inscrivent dans une logique d’intermédiation purement transmédia, qui permettrait de rapprocher les acteurs de l’audiovisuel, du jeu vidéo et du contenu numérique. Le Pôle Images Nord – Pas de Calais compte une majorité d’entreprises. L’intérêt pour ces entreprises d’adhérer au pôle dépend de l’activité considérée. D’après nos entretiens, l’adhésion des firmes audiovisuelles est liée au fonctionnement de la filière, caractérisée par des interdépendances très fortes entre acteurs. Quant aux firmes de production de sites Internet ou autres contenus numériques, l’adhésion au Pôle Images leur permet d’avoir une visibilité nécessaire pour trouver de nouveaux clients. Les éditeurs ou les développeurs de jeux vidéo sont quant à eux tentés de rejoindre le Pôle pour bénéficier d’un accompagnement en matière d’innovation technologique et de performance économique.
35Le Pôle Images Nord – Pas de Calais a aussi intégré des institutions publiques qui participent au financement du secteur de l’image en mouvement, telles que le CRRAV, Lille Métropole, Valenciennes Métropole ou la Communauté d’Agglomération de la Porte du Hainaut. Leur adhésion illustre leur volonté de peser sur l’orientation stratégique du pôle. Les structures d’enseignement supérieur ne sont par contre pas des membres très actifs et développent une stratégie attentiste : leur objectif est plutôt d’observer l’évolution des métiers pour adapter leur offre de formation. En participant à ces pôles, elles souhaitent faciliter la construction de passerelles avec le monde entrepreneurial, attirer des professionnels susceptibles d’intervenir dans leur formation et favoriser une meilleure insertion de leurs étudiants dans le monde du travail. Ces structures encouragent souvent les laboratoires de recherche qui leur sont associés à adhérer au pôle pour favoriser un meilleur transfert de l’innovation en direction du monde entrepreneurial. Malgré tout, les centres de recherche sont dans un premier temps très en retrait, du moins jusqu’à l’installation, sur un étage de l’Imaginarium de la Plaine Images, d’une plateforme technologique labellisée Équipement d’excellence (EquipEX 2011), portée par les universités de Lille 1, Lille 3 et le CNRS. Le programme interdisciplinaire de recherche, centré sur les sciences et cultures du visuel, vise à accélérer la valorisation de la recherche et à accroître les innovations dans le domaine de l’image et du visuel.
36D’un point de vue géographique, l’aire de recrutement du Pôle Images Nord – Pas de Calais est régionale. Mais l’origine géographique des adhérents met clairement en évidence le poids écrasant de l’agglomération de Lille, compte tenu du poids de ces activités sur la métropole. Le pôle secondaire valenciennois, porté par la CCI et les écoles du groupe Supinfocom, ne pèse pas très lourd dans la balance régionale. Mais l’ouverture de La Serre numérique et de Arenberg Créative Mine, vise à élargir géographiquement l’écosystème innovant, qui s’ouvre par ailleurs à la Belgique par le biais de projets transnationaux. Malgré tout, l’échelle régionale reste l’échelon qui sert de base à la constitution des instances de gouvernance du Pôle Images Nord – Pas de Calais.
37Le directeur du Pôle Images Nord – Pas de Calais était aussi le directeur de la commission régionale du film du Nord – Pas de Calais. Connaissant bien le milieu, sa légitimité renforçait celle de la structure9. La gouvernance du Pôle est publique, compte tenu du rôle majeur des pouvoirs publics dans le financement des actions du Pôle Images. La stratégie de développement du Pôle est proche de l’orthodoxie de la politique des pôles de compétitivité, largement inspirée de l’approche porterienne des clusters (Porter, 2000). Les actions du Pôle visent à soutenir l’organisation de salons interprofessionnels, le lancement de plateformes écoles-entreprises, la création de cursus formation initiale et continue, et accompagnent le développement commercial et international des entreprises ou les projets collaboratifs associant entreprises et laboratoires de recherche. L’objectif clairement affiché par le Pôle Images Nord – Pas de Calais est de rapprocher les acteurs du secteur de l’image en mouvement de l’aire métropolitaine pour que s’enclenche une dynamique réticulaire de développement.
3.3. L’émergence des collaborations : un effet des actions d’intermédiation du Pôle Images Nord – Pas de Calais
38L’émergence de ces collaborations a été étudiée à partir d’une série d’entretiens semi-directifs réalisés auprès de professionnels chargés de l’animation des filières au sein du Pôle, complétée par l’analyse des bilans d’activité du Pôle Images Nord – Pas de Calais, l’envoi de questionnaires et/ou la réalisation d’entretiens auprès des entreprises et des écoles spécialisées dans les différentes filières du secteur de l’image en mouvement (Lusso, 2011). Au total, une centaine d’acteurs a été contactée, permettant ainsi d’approfondir trois thématiques différentes : les efforts menés pour favoriser la création de passerelles entre les firmes et les écoles ; le lancement d’appels à projets collaboratifs ; les actions mises en place pour encourager le développement international des entreprises adhérentes au Pôle.
Le rapprochement entre les écoles et le monde entrepreneurial
39Ce type de rapprochement est un préalable nécessaire à l’émergence d’une dynamique collaborative et constitue un enjeu important pour le Pôle Images Nord – Pas de Calais. Il faut dire qu’au moment du lancement de l’association professionnelle transmédia, l’offre de formation avait pour caractéristique d’être inadaptée aux besoins des entreprises régionales. Comme 70 % des diplômés formés dans l’aire métropolitaine quittent la région pour trouver du travail ou pour créer leur propre entreprise, l’aire métropolitaine souffre paradoxalement d’une pénurie de talents dans les métiers de l’image. Dans le domaine du jeu vidéo, 70 % des studios de développement rencontrent des difficultés de recrutement mais, dans l’audiovisuel, deux tiers des salariés travaillent moins de 500 heures et ne peuvent accéder à leurs droits en termes d’indemnisation chômage. Cette situation ne favorise pas la création d’un vivier suffisant de talents, alors qu’il existe de réels besoins locaux en matière de main-d’œuvre. Afin de remédier à ces difficultés, le Pôle Images Nord – Pas de Calais a fait le choix de se concentrer sur quelques actions ponctuelles et coûteuses. Il semble que la valorisation des compétences des jeunes diplômés régionaux lors de concours professionnels, d’événements festifs (Les e-magiciens) ou de conventions d’affaires (Les e-créateurs) soit la solution qui ait été retenue par le Pôle pour encourager et faciliter le recrutement de jeunes diplômés par des entreprises régionales. Parallèlement, des outils d’information sur les métiers et les acteurs régionaux du multimédia ont été mis en place par le Pôle Images Nord – Pas de Calais. Le bilan général est positif. Les structures de formation réalisent des efforts pour adapter au mieux leur offre aux besoins des entreprises locales, qui font évoluer à leur tour leur politique de recrutement. Ainsi, les salariés recrutés par les entreprises adhérentes au Pôle Images Nord – Pas de Calais sont essentiellement des emplois de cadres sur des contrats à durée indéterminée. Ces derniers facilitent le montage de programmes de recherche collaborative et participent ainsi aux transferts de connaissances.
Le lancement d’appels à projets collaboratifs entre recherche et entreprises
40L’une des pierres angulaires de la stratégie du Pôle est de rapprocher le monde industriel de celui de la recherche. Comme le transfert de connaissances des structures d’enseignement supérieur et des centres de recherche en direction du monde entrepreneurial était quasiment inexistant au sein de l’aire métropolitaine, le Pôle Images Nord – Pas de Calais a lancé une série d’appels à projets collaboratifs dans le but d’inciter à la mutualisation des compétences complémentaires. En 2008, un appel à projets serious game a été lancé par le Ministère de l’Économie, des Finances et de l’Industrie dans le cadre du volet numérique du plan de relance national. Cet appel a permis de labelliser 8 projets lillois. Suite à ce premier succès en termes de mobilisation du tissu local, le Pôle Images Nord – Pas de Calais a lancé deux appels à projets serious game en 2009 et 2010, qui ont labellisé 24 projets. Ces appels à projets de recherche thématiques constituent un outil très utilisé par le Pôle Images, qui a lancé également les opérations Casper (réalisation de pilotes de séries d’animation) en 2011 et Expériences Interactives en 2012.
41Les actions de médiation menées par le Pôle Images Nord – Pas de Calais ont aussi pour but de faciliter la convergence avec d’autres secteurs technologiques comme les biotechnologies, l’industrie des médias (groupe de presse local), les industries numériques et les télécommunications. Ces rapprochements ont suscité le développement d’innovations technologiques au croisement de différents secteurs économiques. Ainsi, un serious game destiné à former les médecins a pu être réalisé grâce au concours des entreprises productrices d’images en mouvement en collaboration avec le pôle d’excellence Eurasanté. La collaboration d’entreprises adhérentes au Pôle Images avec le pôle d’excellence Euratechnologies spécialisé dans les TIC a permis de sensibiliser les firmes productrices d’images en mouvement aux évolutions technologiques de l’industrie numérique, et la mise en réseau avec des laboratoires de recherche régionaux en informatique permet d’assurer une meilleure diffusion des connaissances. Des collaborations sont enfin développées avec des entreprises de la grande distribution (groupe Auchan) ou de la vente à distance (La Redoute) dans le domaine des sites Internet et des plateformes numériques.
42D’un point de vue géographique, les collaborations privilégient l’échelle régionale, qui représente 50 % des programmes de recherche lancés à l’initiative du Pôle Images Nord – Pas de Calais, les programmes collaboratifs impliquant des adhérents au Pôle mais aussi des acteurs non adhérents de la région Nord – Pas de Calais. Les projets nationaux représentent en moyenne un tiers des collaborations, cette échelle étant liée au travail d’intermédiation mené par le Pôle Images Nord – Pas de Calais avec d’autres pôles transmédia français. Un rapprochement entre pôles français a été initié en 2005 par le président d’Iconoval, structure alors chargée d’animer l’industrie du multimédia en Alsace10. Une association regroupant les clusters Images français, Territoires de l’Image, a regroupé un temps neuf associations professionnelles, dont le pôle lillois. Si les rapports entre les différentes associations étaient marqués par une certaine méfiance, l’organisation de réunions et de missions interpôles a permis un rapprochement. Tel est le cas du Pôle Images Nord – Pas de Calais qui a finalement développé des relations avec les deux structures professionnelles de l’image en mouvement les plus puissantes de France : Cap Digital (région Île-de-France) et Imaginove (région Rhône-Alpes).
Encourager le développement international des entreprises
43Les collaborations internationales ne représentent que 15 % des projets collaboratifs soutenus par le Pôle Images Nord – Pas de Calais mais, paradoxalement, sont ici privilégiées des logiques de proximité. Les trois programmes retenus dans le cadre de l’appel à projets Casper, visant à produire de pilotes franco-belges de séries d’animation, témoignent de la volonté du Pôle Images Nord – Pas de Calais de se rapprocher de ses partenaires wallons et flamands. De la même manière, le Pôle a établi des rapprochements avec le cluster wallon Twist. La proximité spatiale entre le nord de la France et la Belgique, d’une part, et les accords de coopération passés par le Pôle, d’autre part, permettent ainsi de contrer la faiblesse des collaborations internationales liées en grande partie à la très petite taille des entreprises lilloises productrices d’images en mouvement, qui hésitent à se lancer dans des missions à l’international.
44Les conventions d’affaires constituent des moments d’échange en face-à-face pour les entreprises qui souhaitent acquérir de nouveaux marchés ou construire des partenariats à l’étranger. Pour soutenir le développement des entreprises régionales productrices d’images en mouvement, le pôle transmédia lillois les accompagne sur les principaux marchés nationaux et internationaux, en proposant une ombrelle collective. D’un point de vue spatial, le Pôle Images Nord – Pas de Calais privilégie les marchés organisés en France, même si la présence de l’association professionnelle sur les marchés ouest-européen et nord-américain est réelle. Parallèlement, des missions de prospection sont proposées par les équipes d’animation du pôle. Ces missions visent à soutenir les entreprises adhérentes qui souhaiteraient commercialiser leur production sur un marché étranger ou élargir leur champ de relations, notamment en direction de marchés émergents (Chine, Corée du Sud) ou demandeurs en collaborations (Amérique du Nord). Pour en accroître l’efficacité, elles sont organisées en partenariat avec d’autres structures du Nord – Pas de Calais, voire d’autres régions. Ces missions contribuent ainsi à la stratégie de développement international mise au point pour soutenir les entreprises régionales.
Conclusion
45Dans l’aire métropolitaine de Lille, le secteur de l’image en mouvement est caractérisé par un tissu industriel nettement dominé par les PME et les TPE monosalariales productrices de films institutionnels et de spots publicitaires. Dans la grande majorité des cas, les entreprises sont très jeunes et ont été créées dans les années 2000. De nombreux chercheurs, dans le monde, ont cherché à comprendre les facteurs d’émergence des industries de l’image et du multimédia et ont souligné l’importance de la tradition cinématographique régionale, de la préexistence d’un tissu industriel d’appui et de structures de formation spécialisées dans le domaine des arts et des technologies de l’information et de la communication. Or, l’étude de cette industrie culturelle à l’échelle de l’aire métropolitaine de Lille amène à des résultats beaucoup plus nuancés : si la localisation de ces entreprises se fait de manière préférentielle dans les grands centres urbains qui bénéficient d’une bonne accessibilité et d’équipements dédiés, les facteurs industriels et la tradition cinématographique jouent en revanche un rôle très limité. De la même manière, si beaucoup d’étudiants sont formés dans l’aire métropolitaine de Lille aux métiers de l’image en mouvement depuis les années 1970, une minorité d’entre eux fonde une entreprise, même si leur nombre s’accroît depuis la fin des années 1990.
46Ce sont donc les politiques publiques en direction du secteur de l’image en mouvement menées à l’échelle régionale et métropolitaine qui expliquent l’émergence d’un tissu entrepreneurial dans ce type d’activités à Lille. En effet, la forte croissance du tissu entrepreneurial dans les années 1990 et 2000 est intimement liée à l’élargissement des compétences économiques et culturelles de Lille Métropole Communauté Urbaine, de Valenciennes Métropole, de la communauté d’agglomération de la Porte du Hainaut et du conseil régional du Nord – Pas de Calais. Ces derniers ont progressivement mis en place des dispositifs de soutien à la création audiovisuelle par le biais des commissions locales et régionale du film, permettant de développer des savoir-faire dans l’accueil des tournages et, dans une moindre proportion, dans la production et la post-production de films. De la même manière, de nombreuses firmes ont été créées ou se sont développées dans le cadre de dispositifs régionaux et métropolitains d’accompagnement aux entreprises, tels que les pépinières ou les incubateurs. Si les pouvoirs publics métropolitains et régionaux ont largement contribué à l’émergence d’un tissu entrepreneurial dans le secteur de l’image en mouvement, ils réfléchissent aussi à l’ancrage de ces entreprises, en créant des pôles dédiés et en encourageant la mise en place d’associations professionnelles capables d’animer le secteur selon une logique transmédia.
47Ces efforts menés par la puissance publique ont donc porté leurs fruits puisque le secteur de l’image en mouvement s’est progressivement structuré autour d’une association professionnelle transmédia, Pictanovo, et d’appels à projets collaboratifs. Ainsi, les pouvoirs publics contribuent non seulement à la création d’entreprises productrices d’images en mouvement, mais aussi à leur pérennisation et à leur ancrage territorial. J.-C. Daumas (2007) distingue différents stades de vie des districts industriels : émergence, structuration, déclin et, le cas échéant, renaissance. Il est indéniable que la dynamique du secteur de l’image en mouvement dans l’aire métropolitaine de Lille demeure encore émergente. Mais il est important de rappeler le caractère « non immédiatement marchand » (Glon, 2007) des clusters, qui se construisent progressivement et supposent une implication de la puissance publique sur le long terme, notamment dans la mise en place de collaborations multiscalaires associant les entreprises et les laboratoires de recherche. Or, dans un contexte de réduction des dépenses publiques, les conseils régionaux et les communautés urbaines doivent faire face à un budget de plus en plus serré, posant à terme la question de leur implication dans des activités aussi capitalistiques que le secteur de l’image en mouvement11.
Bibliographie
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Format
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10.1515/9780691187846 :Notes de bas de page
1 Deux prix d’interprétation à Cannes et trois Césars.
2 Voir aussi le chapitre 3 de ce livre.
3 D’après le site L’Etudiant.fr
4 Les données qui suivent sont issues de la thèse de Bruno Lusso, soutenue en 2011.
5 Ces chiffres sont à prendre à titre indicatif. D’autres chiffres, cités plus bas, sont actuellement affichés par les structures de la filière, qui évolue rapidement tout en se restructurant.
6 Qui jouxte Valenciennes Métropole.
7 Source : [http://www.pictanovo.com/images/pdf/prez_pictanovo_nov_2014.pdf].
8 Dans la suite du texte, nous continuerons de parler du Pôle Images Nord – Pas de Calais, par souci de simplification, même si en 2013, Pictanovo a formellement pris le relais.
9 Acteur majeur de la structuration de la filière depuis 2004 dans le Nord – Pas de Calais, il a été nommé directeur de l’audiovisuel et de la création numérique au Centre national du cinéma et de l’image animée en 2014.
10 L’association a été dissoute en 2012 suite à l’arrêt du soutien de la Région Alsace.
11 Comme le montre le désengagement de la Région Alsace du pôle Image Iconoval en 2012, entrainant la disparition de l’association.
Auteur
-
Bruno Lusso
docteur en géographie et aménagement, chercheur associé au laboratoire TVES (EA 4477), professeur d’histoire, de géographie et d’enseignement moral et civique au Collège Anne Frank de Dourges)
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