Le projet de remariage avec le duc de Milan

p. 211-218


Texte intégral

1Profitant de la situation privilégiée qu’elle occupe à la cour, Claire, devenue veuve, peut désormais se consacrer librement à l’intrigue diplomatique au plus haut niveau. Mais comme toutes les princesses de haut rang considérées avant tout comme « des cartes à jouer sur l’échiquier politique »1, elle est rapidement confrontée à l’obligation de se remarier pour se conformer aux choix stratégiques du souverain.

2Après le décès de son époux, la comtesse, qui bénéficie de la protection de M. de Ligone, gouverneur dévoué des Montpensier, prolonge son séjour à Mantoue jusqu’en avril 1497 contre son gré. Alors qu’elle souhaite vivement préparer son retour en France pour s’occuper de ses enfants et de sa Maison, elle se heurte à la mauvaise volonté de Ludovic Sforza réticent à lui délivrer des laissez-passer qui doivent lui permettre de traverser le territoire de son duché. Pendant plusieurs mois elle multiplie les démarches, bénéficiant de l’aide de son frère François qui estime que sa sœur doit rejoindre sa famille. Le 2 décembre 1496, celui-ci écrit au roi une lettre de condoléances dans laquelle il évoque le destin de Claire : « votre particulière célébrité m’incite à permettre que ma sœur se rende en France, même si j’avais pensé la retenir ici et faire en sorte qu’elle finisse sa vie auprès de moi. »2. Quelques mois plus tard, le marquis, impatient de régler ce problème, confie son inquiétude à son ambassadeur, déplorant qu’en France « peut-être plus qu’ailleurs les veuves surtout étrangères et les pupilles quelquefois souffrent du manque de décrets, de faveurs et de subvention. ». En fait il est clair que François de Gonzague ne souhaite pas entretenir sa sœur et il craint que, si celle-ci n’obtient pas du roi les subsides demandés, la somme ne retombe sur ses épaules, car il est son plus proche parent, avant de conclure avec réalisme : « nous n’avons pas besoin de cette dépense car, à dire la vérité, nous lui avons donné sa dot »3.

Les relations de la comtesse avec Ludovic Sforza

3Les relations de la comtesse avec le duc de Milan sont basées sur la courtoisie et le respect pour un prince riche et puissant qui traditionnellement emploie les marquis de Gonzague comme capitaines chargés de la défense de son état.

4Claire garde un souvenir ébloui de son passage dans le duché en juin 1481, alors qu’elle se rendait en France pour rejoindre son époux. Ludovic Sforza lui avait alors réservé un accueil fastueux, lui montrant la salle de son Trésor, lui offrant dîners et bals luxueux, tournois et spectacles magnifiques, et elle avait été touchée par l’affection paternelle qu’il lui avait témoignée, notamment en lui donnant volontiers la main à tout moment, tout au long de cette visite protocolaire. Quelques années plus tard lors de son premier retour dans sa famille en 1486, elle a l’occasion de le revoir tandis qu’elle fait étape à Milan, mais l’année suivante sur le chemin qui la ramène en France, elle a évité la cité des Sforza pour une raison mystérieuse. Lors de son second séjour en Italie en 1494, le duc et son épouse Béatrice d’Este lui réservent un accueil somptueux et chaleureux dans leur résidence d’été de Vigevano. Puis en septembre 1496, alors que Gilbert est prisonnier et gravement malade, Claire sollicite un sauf-conduit pour M. de Ligone qui lui tient compagnie et s’occupe de ses affaires depuis son départ en octobre, rappelant à Ludovic Sforza sa clémence habituelle et la fidélité qu’elle lui a toujours témoignée.

5Le More donne volontiers son accord, précisant à François de Gonzague que non seulement il va se conformer à son souhait mais qu’il est très heureux de le faire. La comtesse adresse au duc une première lettre amicale et respectueuse, l’appelant « père très honoré », évoquant sa situation de veuve et sollicitant sa compassion, avouant que le décès de Gilbert « a été la plus grande infortune qui puisse lui arriver »4 puis une autre dont on comprend qu’elle est une réponse à celle du duc, dans laquelle elle lui déclare avoir apprécié « les paroles affectueuses qu’il a adressées à sa fidèle servante », avant de le supplier de donner l’ordre que des sauf-conduits, pour elle-même et ses accompagnateurs, soient établis en bonne et due forme, de manière que son aller et son retour soient assurés et à l’abri de tout problème qui pourrait survenir, ce qui permettrait à des gentilshommes de sa maison de venir la chercher5. Le 4 janvier 1497, ignorant encore le décès de son épouse Béatrice d’Este6 survenu brutalement deux jours plus tôt, la comtesse renouvelle ses demandes de plusieurs laissez-passer, destinés à ses messagers qui doivent lui apporter de l’argent, dont elle a besoin pour traverser en toute sécurité les terres du duc qu’elle remercie à l’avance. Concernant son propre départ, elle enverra un des siens pour l’avertir et elle signe de manière respectueuse : « votre fille dévouée Claire de Gonzague Bourbon ».

6Mais Ludovic Sforza a soudainement changé d’avis : les sauf-conduits pour les ambassadeurs français de Claire sollicités par le marquis sont refusés en raison de la guerre avec le roi de France. Le marquis, violemment contrarié, rappelle son dévouement pour le duc, qui s’est manifesté en particulier lorsqu’il a accepté d’abandonner son état pour se rendre au royaume de Naples. Il évoque la mémoire de Gilbert dont il doit protéger l’épouse, « cette pauvre veuve affligée qui est dans un grand besoin »7. François de Gonzague lui fait remarquer que la comtesse n’est pas en guerre avec lui. S’il ne peut l’accorder aux envoyés du roi de France, qu’il accomplisse cette action salutaire au moins pour monseigneur de Ligone, qui est toujours resté à Mantoue auprès de la comtesse et dernièrement s’est rendu en France pour régler ses affaires, si bien qu’il serait souhaitable qu’il puisse l’accompagner dans son voyage de retour. Isabelle d’Este intervient à son tour pour appuyer la supplique de son mari et prie le duc de recevoir le messager de Claire, Angelo Ghivizano, désireux de lui faire entendre « une certaine cause »8. La marquise souhaite qu’il lui donne une réponse satisfaisante en faveur de sa belle-sœur qui mérite sa protection.

7Suite à cette double intervention, dans un premier temps, Ludovic Sforza se résout à donner son accord non sans avoir opposé quelques dernières difficultés. Claire remercie chaleureusement le duc, usant du style dithyrambique propre aux Gonzague : « je ne tenterai aucune chose qui soit contre l’honneur, la dignité et le bien de votre seigneurie, parce que les obligations que j’ai envers votre excellence et l’amour et la déférence que je vous porte sont de telle nature et de telle sorte qu’elles m’obligent à vous considérer, non seulement comme mon meilleur bienfaiteur mais encore comme mon propre père »9. Le duc et la duchesse de Bourbon, qui sont également intervenus pour inciter le duc à venir en aide à la comtesse, obtiennent une réponse favorable de Ludovic Sforza et « pour l’amour et l’affection » qu’il leur porte, celui-ci accepte de concéder les sauf-conduits aux seigneurs envoyés pour escorter « l’illustrissime madame de Montpensier »10. Au seigneur de Villeneuve et à M. de Ligone envoyés par le roi se joindra le seigneur d’Arbin, chambellan de Pierre de Bourbon.

8Claire quitte Goito le 6 avril avec « 100 chevaux, 27 mules de chariots et deux voitures »11 après qu’un ultime incident fut venu contrarier l’organisation de son voyage, le duc de Milan refusant le passage à Petro Gentili, choisi par le marquis pour raccompagner la comtesse en France, mais dont le duc se méfie. Dans cette affaire François de Gonzague a agi malgré l’interdiction de la Sérénissime qu’il mécontente d’autant plus gravement qu’il avait chargé ce seigneur de rapporter des informations pour son compte. Ulcéré, le marquis écrit à son beau-frère une longue missive12 qui prend des allures de plaidoyer, plaçant très haut son honneur et faisant valoir au duc qu’il ne peut se dérober devant un devoir familial. Il déploie une argumentation de grande portée morale, s’efforçant de toucher le cœur de son beau-frère en l’incitant à la compassion pour cette veuve inconsolable qui doit rejoindre sa patrie et celle de son feu mari pour obtenir des subsides du roi de France qui lui permettront d’élever ses enfants. Son honneur et le souci du sort de ses neveux l’ont incité à porter son choix sur Petro Gentili qui a reçu l’ordre de rester à la cour tout au plus quatre ou cinq jours. François de Gonzague explique la situation à Claire, déplorant de tout cœur ce contre-temps, la priant de prendre patience et de se réconforter à l’idée que le gentilhomme qui va à sa rencontre pour l’accompagner, reconnaissant pour avoir obtenu certains bénéfices, l’accueillera avec affection et la traitera avec honneur en considération des mérites de son mari.

9Le marquis rend compte aussitôt de ses tractations avec le duc auprès de la Sérénissime dont il craint la réprobation pour avoir pris la liberté de faire accompagner sa sœur jusque chez elle. Il cherche à se justifier sur un ton solennel, reprenant les arguments utilisés pour le duc de Milan qui mettaient en avant l’honneur de sa maison et de sa lignée ainsi que sa fidélité indéfectible. Puis son discours devient sentimental : il n’a pas résisté aux larmes de Claire et comme sa réputation et celle des Gonzague sont en jeu, il ne peut refuser de venir en aide à une sœur qu’il chérit depuis si longtemps. Il insiste sur l’intérêt de la comtesse et celui de ses enfants, n’hésitant pas à brosser un tableau tragique de la situation de cette « malheureuse veuve de sang seigneurial tombée aux mains des Barbares qui naturellement sont ennemis de notre nation », concluant son discours par une allusion aux mérites du comte de Montpensier mort au service du roi13.

10Le problème réglé et l’autorisation obtenue, le gouverneur de la région, Petro Martiro Stampa, que la comtesse doit retrouver à Lodi non loin de Pavie, averti par le duc de Milan, fera le nécessaire « pour l’honorer comme il convient, en allant à sa rencontre, en veillant à l’ameublement de son logement et en prévoyant également une escorte »14. Le 11 avril 1497, celui-ci rend compte au duc de l’arrivée de la comtesse et de l’accueil qu’il lui a réservé avec les habitants de la cité, puis il l’informe que Claire partira pour Pavie le lendemain et qu’il veillera à honorer la princesse au moment de son départ15.

Un feuilleton en deux épisodes (juin 1497-décembre 1498 et janvier 1499)

11Lorsque Claire arrive à Lyon le 29 avril 1497, fatiguée par son voyage de retour, elle bénéficie d’un accueil particulièrement chaleureux à la cour de France. Le roi a vraisemblablement prévu de lui soumettre le projet de mariage avec Ludovic Sforza, aussi lui témoigne-t-il une grande affection tout en lui réservant les honneurs dus à l’épouse d’un cousin du roi tombé au combat tandis que les seigneurs de la cour viennent à sa rencontre et la flattent avec de « bonnes paroles ». Cependant malgré la promesse faite en public et en privé d’aller la voir immédiatement, le souverain ne viendra qu’au bout de quelques jours « car, l’excuse-t-elle, il avait tant de pitié et de compassion pour moi qu’il n’osait pas me rendre visite et qu’il lui paraissait accomplir une démarche plus importante que lors de la bataille de Fornoue. »16.

12La comtesse écrit à Isabelle qu’elle reçoit tellement de monde qu’elle a « à peine le temps de manger » puis elle fait une allusion mystérieuse à un entretien avec le souverain duquel il résulte, à ce qu’elle a pu comprendre, que bientôt, comme elle l’espère, « une résolution concernant ses enfants et elle-même sera prise pour la satisfaction et la joie de la marquise »17. S’agit-il du projet de mariage ? C’est une hypothèse probable. Ce qui est certain c’est que le roi considère Claire comme sa fille, la recevant très souvent et l’entretenant de longues heures de sujets qui concernent son avenir et celui de sa famille. Lorsqu’en novembre le monarque décide de passer quelques jours à la cour de Moulins, elle le suit dans l’espoir d’obtenir une aide et aussi dans le but d’évoquer le futur mariage de sa fille Louise avec le seigneur André de Chauvigny18.

13Claire confie à Isabelle l’attitude particulièrement courtoise et cordiale du roi dont l’affection à son égard ne cesse de croître de jour en jour mais elle ne livre aucun élément relatif au projet de mariage dont elle est l’objet et qui pourrait expliquer les attentions royales. Toutefois Isabelle l’apprendra puisqu’elle évoque clairement le sujet dans sa correspondance avec son mari, recommandant à celui-ci de garder la nouvelle secrète : « en ce qui concerne le mariage de l’illustrissime dame Claire, vous avez entendu dans une autre de mes lettres ce que j’ai appris de Milan, si mon père en avait plus de certitude, je le signifierai à votre excellence […] ceci est à tenir secret jusqu’à ce que ce soit publié, ce qui est l’opinion de mon père. »19. Dès le mois de mai, suite aux intrigues d’un moine arrivé à la cour de France, on commence à évoquer publiquement le mariage de la comtesse de Montpensier avec Ludovic Sforza, veuf lui aussi.

14Ce projet s’inscrit dans un contexte politique complexe. Les acteurs de cet imbroglio diplomatique sont le roi Charles VIII et François de Gonzague qui utilisent comme intermédiaires des religieux mais aussi des laïcs comme M. de Ligone et Ludovico Carpi. Claire elle-même joue un rôle actif, facilitant les contacts entre les différents protagonistes de ce feuilleton diplomatique qui se heurtera néanmoins à la méfiance de Ludovic Sforza, renseigné sur tous les détails de cette affaire par son ambassadeur en Espagne Girolamo Stanga.

15Deux religieux intriguaient à la cour, l’un chargé spécifiquement du projet d’union entre le duc de Milan et la comtesse de Montpensier, l’autre du projet de guerre contre les Infidèles proposé par François de Gonzague. La négociation secrète est menée par le frère Agostino da Garignano envoyé en France par le marquis pour s’entretenir discrètement avec Charles VIII du sujet d’une nouvelle croisade. Un rapport de la cour de Milan, adressé par un ambassadeur au duc, confirme que François, par le biais de sa sœur Claire « intermédiaire dans ce débat »20 est à l’origine de cette intrigue.

16Ce religieux venu en France sous le prétexte de prêches dans l’église Saint-Stéphane avant d’être mandaté par Charles VIII auprès de Ludovic Sforza, était chargé de rencontrer la comtesse, lui faisant savoir l’étonnement de François « qu’elle n’ait pas renvoyé le chancelier qu’il avait envoyé avec elle lors de sa venue en France »21 avec la réponse à son offre de se mettre au service du roi. Le marquis n’a pas donné de lettres de créances à ce frère pour ne pas le mettre en péril mais lui a parlé d’un dessin qu’il a sur l’épaule qui servira de signe de reconnaissance. Claire, qui a pris soin au préalable d’aborder le sujet avec le roi, introduit le frère auprès du souverain qui se montre favorable à l’entreprise contre les Turcs, précisant toutefois que son gouvernement est d’avis qu’« il fallait d’abord prendre l’état de Milan et [qu’] après viendrait tout le reste de l’Italie »22.

17Ludovic Sforza informé de toutes ces négociations qui se trament entre la cour de France et celle de Mantoue, décide d’avertir Venise et enjoint son entourage de garder la chose secrète. La Sérénissime qui a toujours gardé un œil sur les tractations et les manœuvres politiques de son capitaine-général, s’est forgé quelques soupçons sérieux à son encontre. Le 23 juin 1497, le conseil des Dix a communiqué au marquis la décision de la Seigneurie de se passer de ses services, l’accusant d’avoir tenté, à ses dépens, un arrangement avec le roi de France. La Signoria, bien renseignée sur les agissements de François de Gonzague, avait été intriguée par la venue à Mantoue de ce frère prédicateur de l’ordre des Eremitani et suspectait des accords secrets avec Charles VIII par le biais de Claire revenue de sa patrie depuis peu. Pour mieux défendre ses intérêts et parer à une menace concernant son état, Ludovic Sforza fait venir ce frère à Milan pour l’interroger et déduit de ses propos que le roi de France fait dépendre de son union avec la comtesse la pacification de l’Italie. Son secrétaire lui rapporte les paroles d’un ambassadeur ferrarais parti de Lyon quinze jours auparavant qui le confortent dans cette opinion. Charles VIII persévère dans sa volonté de reprendre le Royaume de Naples, tandis qu’à la cour on parle de plus en plus du mariage entre la comtesse de Montpensier et le seigneur de Milan : « c’est par ce moyen que le roi se mettra d’accord avec le duc pour faire l’entreprise du Royaume »23.

18D’après l’interrogatoire du frère mené par Ludovic Sforza, en tout état de cause, pour le roi, le projet d’union de Claire avec le duc de Milan constitue la démarche préliminaire. M. de Ligone demande à ce religieux s’il est au courant « de la pratique du mariage de [madame de] Montpensier » avec le duc, celui-ci répond par la négative, ce qui étonne son interlocuteur qui dispose des preuves du contraire : monseigneur Ludovico da Carpi devait en avoir parlé et ce prêtre, à son retour de chez le roi, avait dû répéter la bonne disposition du souverain envers le duc. Le frère retourne ensuite à la cour de France avant de revenir à Milan muni d’un mémoire préparé par Charles VIII. Il s’agit d’un document officiel qui récapitule les conditions proposées à Ludovic Sforza24 :

  1. Le maintien de Ludovic dans le duché de Milan sa vie durant.
  2. Après sa mort, maintien de son fils aîné dans le duché de Bari et les territoires qui en dépendent.
  3. Après sa mort, proclamation de son neveu, fils de Gian Galeazzo, comme duc de Milan.
  4. Remise immédiate de ce jeune prince au roi Charles VIII.
  5. Cession immédiate et définitive de la souveraineté de Gênes à Charles VIII.
  6. Consentement de Charles VIII au mariage de Ludovic Sforza avec la comtesse de Montpensier.
  7. Promesse de Charles VIII de donner un apanage convenable à la dite comtesse et aux fils qui naîtraient de ce mariage.
  8. Promesse de marier honorablement les fils déjà nés de Ludovic Sforza.

19Le religieux transmet le texte au duc qui juge les conditions inacceptables et les rejette aussitôt après les avoir communiquées au légat et au corps diplomatique. Il déclare avec fermeté qu’il repousse résolument toute idée de nouvelle union, n’ayant pas éprouvé depuis la mort de son épouse le moindre désir de se remarier. Et il lève toute ambiguïté à propos de la comtesse de Montpensier, affirmant qu’il n’a jamais pensé à cette dame, et pour éviter tout malentendu – que la princesse s’imagine qu’il veuille la rencontrer – il lui refuse le sauf-conduit dont elle a besoin pour traverser ses terres, parce qu’il a pressenti qu’à Mantoue on évoque cette alliance. Cependant voulant honorer comme il se doit la sœur du marquis de Mantoue, il la fait accompagner par deux de ses conseillers qui ignorent les secrets d’État et ne pourront traiter de cette affaire avec elle. Puis il compte interroger à nouveau le frère car il soupçonne une autre raison à cette alliance. Une nouvelle démarche pour marier le duc survient à la fin de novembre lorsque Erasme Brasca envoyé en ambassade à Inspruch, est chargé par l’empereur Maximilien de négocier des mariages, et entre autres celui du duc de Milan avec la fille du marquis de Mantoue.

20En janvier 1499 une autre tentative a lieu provenant d’un médecin mantouan resté anonyme, qui évoque la possibilité d’un remariage de la comtesse de Montpensier avec Ludovic Sforza. Claire interroge le duc à propos de missives qu’il lui aurait fait parvenir par M. de Ligone et M. Simfoniano. Troublée par leur contenu, elle lui fait part de ses doutes quant à l’authenticité de ces lettres probablement écrites sans son consentement. Elle le supplie de lui donner des éclaircissements et de lui faire entendre sa volonté avant de signer « Celle qui, en France, est la servante de votre excellence, Claire de Gonzague. »25. Deux autres missives sont encore échangées entre le duc et la comtesse. Celle-ci, profondément contrariée par cette affaire, a dépêché un messager au duc pour lui signifier la fausseté des allégations du médecin qui cherchait à la marier avec lui, et pour prouver sa bonne foi, elle lui envoie cet homme, exprimant le souhait qu’il soit arrêté et qu’on lui fasse son procès.

21Ludovic Sforza transmet à Claire une réponse franche, résumant les faits et reportant la faute sur ce médecin mantouan qui aurait fait entendre à François de Gonzague que le duc serait content de prendre la comtesse de Montpensier pour épouse et le marquis de donner sa fille Éléonore au fils de Ludovic, le jeune comte de Pavie. Ludovic Sforza dément fermement ces allégations extravagantes qui ne sont pour lui qu’« une invention et une chose imaginée et fausse »26. Il ne connaît pas ce médecin qu’il n’a jamais vu. Embarrassé et soucieux de ne pas blesser l’amour-propre de la sœur du marquis qu’il respecte et estime, le duc lui offre un cadeau splendide : une « paix », objet religieux de grande valeur qui devrait plaire à la comtesse dont il connaît la profonde dévotion.

Notes de bas de page

1 B. Bennassar, Le lit, op. cit., p. 159-171 et p. 235.

2 François de Gonzague à Charles VIII, Mantoue le 2 décembre 1496, AsMn, AG, b. 2907, lib. 156, 44v-45.

3 François de Gonzague à Benedetto Tosabenus, Mantoue le 16 avril 1497, AsMn, AG, b. 2908, lib. 158, 8v, 9r.

4 Claire de Gonzague à Ludovic Sforza, Mantoue le 5 décembre 1496, AsMi, Autografi, cart. 54.

5 Claire de Gonzague à Ludovic Sforza, Mantoue le 22 décembre 1496, AsMi, Potenze Estere Francia, cart. 557.

6 La jeune femme décède à 21 ans des suites d’un accouchement, donnant naissance à un enfant mort-né. Le désespoir du duc sera immense.

7 François de Gonzague à Giorgio Brognolo, Mantoue le 7 janvier 1497, AsMn, AG, b. 2907, lib. 156, 61r.

8 Isabelle d’Este à Ludovic Sforza, Mantoue le 18 janvier 1497, AsMi, Potenze Estere Mantova, cart. 400.

9 Claire de Gonzague à Ludovic Sforza, Mantoue le 27 février 1497, AsMi, Potenze Estere Mantova, cart. 400.

10 Ludovic Sforza à Pierre de Bourbon, Milan le 27 mars 1497, ASMi, Potenze Estere Francia, cart. 558.

11 M. Sanuto, op. cit. t. 1, p. 576.

12 François de Gonzague à Ludovic Sforza, Mantoue le 16 avril 1497, ASMi, Potenze Estere Mantova, cart. 400.

13 François de Gonzague à Benedetto Tosabenus, Mantoue le 16 avril 1497, AsMn, AG, b. 2908, lib. 158, 8v, 9r.

14 Petro [Martiro] Stampa à Ludovic Sforza, Lodi le 10 avril 1497, ASMi, Potenze Estere Mantova, cart. 400.

15 Petro [Martiro] Stampa à Ludovic Sforza, Lodi le 11 avril 1497, ASMi, Potenze Estere Mantova, cart. 400. Le voyage de retour de Claire débute le 6 avril. La comtesse passe à Goito, est à Castiglione delle Stiviere le 7 avril, à Brescia le 8 où Zorzi Corner, chevalier podestat, va à sa rencontre puis elle passe à Crema, Lodi, Milan, se trouve à Pavie le 13, à Verceil le 16, traverse Turin, Suse (le 19) et Montcenis avant d’arriver à Lyon le 29. Voir aussi M. Sanuto, Diarii, op. cit.

16 Claire de Gonzague à François de Gonzague, Lyon le 11 mai 1497, AsMn, AG, b. 626.

17 Claire de Gonzague à Isabelle d’Este, Lyon le 13 mai 1497, AsMn, AG, b. 626.

18 Louise de Bourbon-Montpensier épouse à Saint-Pierre-le-Moûtier, le 17 juillet 1499, André IV de Chauvigny, vicomte de Brosse. Voir le contrat de mariage : AN P.13711, cote 1930 [Huillard-Bréholles, n° 7411]. Annexes : Le destin des enfants de Claire et Gilbert de Montpensier.

19 Isabelle d’Este à François de Gonzague, Ferrare le 1er juillet 1497, AsMn, AG, b. 2992, lib. 8, 95r-v, n° 287.

20 Rapport d’un ambassadeur à Ludovic Sforza, Milan juin ? 1497, ASMi, Potenze Estere Francia, cart. 558.

21 Ludovic Sforza à Girolamo Stanga, Milan le 16 juin 1497, ASMi, Potenze Estere Francia, cart. 558.

22 Ludovic Sforza à Messer Baptista [Girolamo Stanga selon L. G. Pélissier], Milan le 12 juin 1497, ASMi, Potenze Estere Spagna, cart. 558. [dans L. G. Pélissier, Note italiane sulla storia di Francia, ASI, ser. V, t. XIII, Firenze, 1894, p. 109-110].

23 Un ambassadeur à Ludovic Sforza, Turin le 11 juin 1497, ASMi, Potenze Estere Francia, cart. 558.

24 Ce texte écrit en latin et non daté, est traduit en français pour le roi puis retraduit en italien pour Ludovic Sforza. Transcription du mémoire du roi Charles VIII destiné au duc de Milan, réalisé en deux exemplaires envoyés à Turin, Ferrare, Venise, en Espagne, en Allemagne, à Gênes, Rome et Naples, le 4 juin 1497, ASMi, Potenze Estere Francia, cart. 558 et cart. 1013, n° 99. Et également dans L. G. Pélissier, Note italiane, op. cit., « Proposta e disegno di un trattato fra Carlo VIII e Ludovico Sforza (1497) », p. 111.

25 Claire de Gonzague à Ludovic Sforza, Lyon le 12 janvier [1499] ASMi, Autografi, cart. 54.

26 Ludovic Sforza à Claire de Gonzague, Milan le 16 décembre 1498, dans L. G. Pélissier, Note italiane, op. cit., « Anedoti e varietà », p. 112-113.


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