Une enfance marquée par le faste, les épreuves et les deuils (1464-1479)
p. 31-52
Texte intégral
Une santé précaire
1Les difficultés que nous avons rencontrées pour retrouver des témoignages qui permettent de retracer l’enfance et la jeunesse de Claire illustrent assez bien le fait que, au XVe siècle, l’existence sociale d’une jeune fille de la haute société commence avec le mariage. Malgré une lecture attentive de la correspondance de Barbara de Brandebourg et de Marguerite de Bavière, conservée dans les archives de Mantoue, nous n’avons relevé que quelques allusions brèves à la petite enfance de Claire. Nous n’avons pas découvert plus de détails sur les autres enfants à l’exception de François, dont la naissance est signalée par l’historien Federico Amadei qui, s’il omet de mentionner la naissance et le baptême de Claire ou de ses sœurs, commente avec solennité la venue au monde de l’héritier du marquisat en août 1466 : « le 10 de ce mois un garçon naquit chez Frédéric son aîné si bien que toute la ville de Mantoue fut remplie de joie et cet héritier fut baptisé sous le nom de François »1.
2Le premier juillet 1464, au château Saint-Georges, le prince Frédéric et son épouse Marguerite accueillent leur premier enfant, naissance attestée par un échange de lettres entre les grands-parents, datées du jour même. Barbara informe son mari : « J’avise votre illustrissime seigneurie du fait que notre illustrissime fille ce matin a accouché d’une petite fille vers les dix heures et qu’elle a eu toute la nuit, certes de grandes douleurs et une immense fatigue ; maintenant compte tenu de la situation elle va très bien ainsi que sa fille. ». La missive de Louis de Gonzague lui fait écho : « l’accouchement de notre illustrissime fille s’est bien passé, elle a mis au monde une petite fille ce qui nous a procuré un très grand plaisir, que celle-ci soit la bienvenue »2.
3Le nouveau-né est confié à Ursulina di Folenghi qui lui est très dévouée, comme le montre cette lettre de Marguerite à sa belle-mère Barbara, déclarant qu’elle n’a pu refuser un service à la nourrice qui prodigue continuellement ses soins à la petite fille. La correspondance livre peu de nouvelles, le plus souvent sous forme d’allusions rapides à la santé des enfants qui concluent les missives de Marguerite à son mari ou à sa belle-mère Barbara, signalant par exemple que Claire a eu plusieurs accès de fièvre qui l’ont affaiblie. La gouvernante Violante de Pretis3 témoigne de la bonté du marquis à son égard, achevant une lettre à Frédéric de Gonzague par des paroles de reconnaissance éperdue. Quelque temps plus tard Marguerite de Bavière écrit à la marquise depuis le palais de Revere, où elle a plaisir à séjourner, livrant brièvement à la fin de sa lettre de bonnes nouvelles des enfants. Cependant il est à remarquer que lorsqu’il s’agit de l’état de santé de ses fils, François, héritier du marquisat, né le 10 août 1466 ou de Sigismond né au début de l’année 1469, Marguerite leur consacre une bonne partie de la missive. La naissance d’Élisabeth, future duchesse d’Urbino, le 9 février 1471 est suivie le 10 juillet 1472 de celle de Madeleine qui épousera Jean Sforza, seigneur de Pesaro, puis en 1474 de celle de Jean, le benjamin qui héritera de la seigneurie de Vescovato4.
4Claire est entourée de l’affection de ses parents qui craignent sans cesse pour sa santé fragile. En septembre 1477, âgée de treize ans, elle est atteinte d’une crise d’épilepsie tellement violente que les médecins la croient perdue. Barbara de Brandebourg décrit avec force détails la terrible nuit que les membres de la famille ont passée auprès de la jeune malade. Elle en donne un récit presque clinique à son époux Louis de Gonzague : la petite fille ne peut rester immobile, privée de la vue et de l’ouïe, elle est incapable de manger, ses dents ont noirci et elle souffre d’un catarrhe des bronches. Barbara insiste sur la souffrance des parents en particulier celle de Frédéric, tellement intense qu’« il [en]crevait de douleur ». Tout espoir paraissant perdu, on administre l’extrême-onction à la jeune fille avant que les médecins ne tentent un dernier remède, lui plaçant « trois points de feu sur la tête ». Lors d’une nouvelle crise on lui applique des chandelles et elle reçoit à nouveau les saintes huiles. La crise passée, Barbara exprime sa reconnaissance à Dieu qui a ressuscité l’enfant et « qui a témoigné de la compassion pour ses parents »5.
5Deux ans plus tard le décès brutal de sa mère renforce les liens affectueux de Claire avec son père. Elle entretient avec lui une correspondance régulière, prenant plaisir à raconter en détail ses activités journalières. Malgré sa tristesse de l’absence du marquis fréquemment retenu par ses obligations militaires, voulant lui complaire, elle rend visite à sa grand-mère Barbara de Brandebourg. En tant qu’aînée, Claire se préoccupe beaucoup de ses sœurs, soucieuse en particulier de la santé délicate de la cadette Élisabeth : ainsi un jour elle n’hésite pas à remettre son départ pour la villa de Porto Mantovano, résidence d’été des Gonzague, pour rester auprès de la malade, à laquelle les médecins ont prescrit un repos de deux jours.
6Marguerite de Wittelsbach séjourne dans sa famille à Münich et à Dachau de juillet à novembre 1473. C’est de Bavière qu’elle conduit les négociations qui ont pour objectif d’allier la maison Gonzague à une branche germanique. La jeune Claire et ses tantes, Barberina et Paola, du même âge, sont proposées au comte de Gorizia qui cherche une épouse. Marguerite avise Barbara du fait que les pourparlers traînent en longueur concernant la négociation initiée par son frère le duc Albert pour organiser un mariage entre Léonard de Gorizia et Barbara sa belle-sœur, et elle lui signale que pour faire patienter le comte et éviter de lui déplaire, celui-ci lui a offert sa fille Clara. On devine une réticence dans les propos de la marquise qui paraît hésiter à accorder la main de sa fille, cependant, consciente de l’enjeu politique d’une telle union, elle se rendra à l’avis de sa famille qu’elle ne veut pas contrarier, déclarant humblement : « que votre excellence soit bien certaine que je voudrais plus rapidement être sans ma fille que de faire une chose importune au seigneur mon père et à vous ». Si elle doit agir autrement, qu’il lui écrive immédiatement « et ordonne ce qu’il lui plaira qu’elle fasse », et elle lui promet de s’exécuter. Cet échange épistolaire met en lumière l’extrême docilité de Marguerite et son respect inconditionnel des valeurs familiales. La marquise, indécise, s’en remet totalement à la volonté de sa belle-mère et de son frère le duc Albert, « certaine que si ce parti n’était pas convenable », il ne lui aurait pas dit de donner sa fille « pour renouveler les anciens liens de parenté contractés dans le passé » entre les deux familles6.
7Bien qu’on relève à cette époque dans la correspondance une commande de pièces d’étoffes luxueuses destinées à la jeune fille, « 28 braza de damas cramoisi, 16 braza de tissu de soie de velours vert et une braza et demie de brocart d’or cramoisi »7 – ce qui laisse supposer des préparatifs de fiançailles – le projet n’aura pas de suite et le destin matrimonial de Claire ne sera plus évoqué avant 1480.
Une éducation humaniste et religieuse fondée sur le culte de la Casa Gonzaga
La fresque de Pisanello et la Camera dipinta
8Dès sa plus tendre enfance Claire a été imprégnée des valeurs familiales en découvrant dans le palais des fresques et des peintures inspirées des chansons de gestes médiévales comme de la mythologie antique.
9En 1447, le marquis Louis de Gonzague fait appel au peintre Pisanello auquel il commande la réalisation d’une immense fresque qui doit orner un mur du palais. Bien qu’inachevée et restée à l’état de sinopie, l’œuvre monumentale traduit par son thème lié à la tradition arthurienne, les préoccupations du marquis et de sa cour dominées par l’esprit de conquête des condottières, dont le tournoi n’est que la préfiguration ludique du combat qu’ils mènent en permanence pour sauvegarder et agrandir leur territoire, et le banquet, le symbole des fêtes somptueuses données à l’occasion du carnaval, des mariages ou des célébrations de victoire. Ses aïeux y sont présentés comme les dignes héros des romans de chevalerie. Elle peut reconnaître, notamment son grand-père, Louis avec le père de celui-ci, Jean-François, ainsi qu’un nain bouffon vêtu aux couleurs blanc et rouge des Gonzague. Passionnés par une tradition littéraire épique, référence spéculaire de leurs propres exploits guerriers, les premiers maîtres de Mantoue, illustres aïeux de Claire, témoignent d’une détermination farouche pour élever leur cité à la dignité d’un véritable état.
10À la mort de Pisanello vers 1455, Andrea Mantegna est sollicité pour le remplacer, mais déjà célèbre dans sa ville de Padoue grâce aux fresques de la chapelle des Ovetari et au Polyptyque de Saint Luc de l’église Sainte-Justine, il ne manque pas de commandes. Louis de Gonzague offre des présents exceptionnels au peintre pour le décider à rejoindre Mantoue : un bon salaire, des appartements, une pièce de damas pourpre brodée d’argent, l’usage des armoiries des Gonzague, ainsi que l’emblème du soleil avec la devise : « par un [sol] désir »8. L’artiste cède enfin au caprice du marquis qui lui a envoyé un bateau au printemps de 1460 et il s’installe à Mantoue avec sa famille.
11Après avoir achevé la décoration de la chapelle privée des Gonzague dans le château Saint-Georges, il entreprend son chef-d’œuvre, la Camera dipinta – qu’on appellera par la suite Chambre des Époux – immense fresque qui couvre entièrement les murs d’une petite pièce carrée avec vue sur le lac, située dans la tour nord-est du premier étage. Le marquis en a fait sa chambre à coucher et à l’occasion s’en sert de salle d’audience9, il y reçoit des hôtes de marque comme le roi du Danemark, son beau-frère et l’empereur d’Allemagne, illustre parent de son épouse Barbara, qui y sont représentés. En 1475, Barbara y accueille sa sœur, la reine du Danemark, tandis que Galeazzo Maria Sforza, se plaint amèrement que son portrait n’y figure pas. En réalité Louis de Gonzague, profondément humilié par les refus matrimoniaux concernant ses filles Suzanne et Dorothée, s’est vengé en refusant que le duc de Milan apparaisse sur la fresque. En avril 1494 l’ambassadeur français Stuart d’Aubigny, chargé d’une mission diplomatique auprès de François de Gonzague, sollicitera l’honneur d’être reçu avec sa délégation dans ce lieu prestigieux10.
12L’artiste, qui s’est inspiré de deux ouvrages grecs, s’est donné pour tâche de recréer l’atmosphère humaniste qui imprègne la cour des Gonzague. Les scènes représentées rappellent l’esthétique des fresques antiques et évoquent le culte de la famille et de la Casa jouissant d’une gloire éternelle. Le mythe d’Orphée et d’Eurydice, à la mode à la cour de Mantoue, est utilisé « comme un édifice de mémoire consacré à la puissance des Gonzague. En effet l’association des figures du mythe à l’histoire de la famille seigneuriale rendait possible une interprétation privée du drame représenté […] La fresque de la Cour, placée précisément sous les bas-reliefs figurant la légende d’Orphée, avait été conçue par Alberti et Mantegna pour traduire dans l’espace l’idéal du bon gouvernement propre au seigneur de Mantoue. »11. Commencées en 1465 – la date est peinte dans l’embrasure d’une fenêtre – un an après la naissance de Claire et achevées dix ans plus tard en 1474, comme l’atteste une inscription placée dans un cartouche au-dessus de la porte, leur réalisation coïncide avec l’enfance de la petite fille qui a pu voir le grand artiste au travail et a vraisemblablement pris plaisir à reconnaître des personnages qu’elle voyait tous les jours ou dont on lui avait parlé, comme l’éminent précepteur Vittorino da Feltre décédé depuis 1446. Mantegna a réalisé un tableau de famille, inspiré de l’Antiquité, dont les membres rassemblés autour du patriarche adoptent une attitude digne et guindée, comme s’ils avaient conscience de poser pour l’éternité.
13Les deux scènes, inscrites dans le cadre d’un scénario bien ordonné relatent les deux étapes d’une même histoire.
14Dans la première, intitulée La Cour, Claire peut identifier les Époux : ses grands-parents, Louis et Barbara, entourés de leurs enfants et de leurs familiers. Elle a remarqué son oncle Jean-François debout derrière le marquis, à côté de Vittorino da Feltre. La plupart de ses oncles et tantes sont présents : Rodolphe et Barberina, et à côté du jeune Louis, Paola apparaît agenouillée, une pomme dans la main. La jeune princesse, qui sera mariée à quinze ans avec un homme fruste et violent, semble faire don à sa mère de sa propre personne, métaphore prémonitoire de son destin tragique. L’identité de la jolie jeune femme reste mystérieuse : si, au vu du portrait de la collection Ambras, on est tenté de reconnaître Marguerite de Bavière, fiancée de Frédéric récemment arrivée à la cour, il nous apparaît toutefois plus probable qu’il s’agisse de Barberina, le marquis ayant certainement voulu privilégier ses enfants dans ce tableau de famille qui met en scène les Gonzague. Derrière elle on distingue la tête d’une confidente de la marquise, qui regarde la naine dont elle s’occupe ; près de la colonne se tient Jean-François, le fils de Filippino des comtes de Novellara et à ses côtés figurent les fils de Charles de Gonzague : Ugoletto, le fils légitime adossé à la colonne et près de lui Evangelista le fils naturel. Le fait qu’ils portent des vêtements luxueux brodés d’or, témoigne de leur appartenance à l’entourage du marquis. Le troisième groupe est formé de familiers de la cour.
15Dans la seconde scène, appelée La Rencontre, la petite fille peut admirer son oncle François, auréolé de la gloire toute neuve du cardinalat à son retour de Rome. L’Urbs apparaît en toile de fond comme symbole de sa nouvelle dignité accordée par le Saint-Père. L’entrevue de Bozzolo a eu lieu le premier janvier 1462 et elle est relatée de façon détaillée par le chroniqueur contemporain Andrea Schivenoglia. La présence de Frédéric est attestée : il accompagne son frère à Pavie puis à Milan.
16La lettre que l’on aperçoit entre les mains du marquis est la même que celle qui se retrouve entre les mains du cardinal, formant le lien entre les deux scènes. La duchesse Bianca Maria Visconti annonce la dégradation brutale de l’état de santé de son époux Francesco Sforza et demande à Louis de Gonzague de venir d’urgence à Milan pour parer à des troubles éventuels en cas de décès subit du duc. La nouvelle d’une extrême gravité explique la mine préoccupée du marquis et son départ précipité le premier janvier 1462. Il emporte la mystérieuse missive et sur son chemin, à Bozzolo, il croise son fils le futur cardinal qui revient de Milan où il s’est rendu pour remercier le duc du soutien que celui-ci avait apporté à sa candidature. Frédéric qui l’accompagne se tient un peu à l’écart, témoin respectueux et admiratif de la brillante destinée de son oncle François.
17Claire peut reconnaître au premier plan, ses frères, les jeunes princes François et Sigismond, qui portent comme leur père, des bas rouges et blancs aux couleurs des Gonzague, et bleu ciel en référence aux Wittelsbach. Sigismond debout à côté de François tient la main de son oncle Louis le protonotaire qui lui-même serre la main du cardinal. Ce jeu de mains liées en un geste affectueux donne beaucoup de naturel à la scène et estompe l’allure compassée. On peut penser que l’artiste, sur une suggestion du marquis, a voulu symboliser l’attachement aux valeurs familiales du clan, fondement de l’idéal des Gonzague. Le cardinal, Louis le protonotaire et Sigismond destiné au monde ecclésiastique se tenant la main, forment une « chaîne suggestive des religieux de la famille »12, scène volontairement anachronique au même titre que la présence de l’empereur Frédéric III et celle du roi du Danemark.
18Vraisemblablement, il a dû sembler normal à Claire que ni elle-même ni ses sœurs ne soient représentées. La petite fille, imprégnée très tôt des valeurs de la Casa Gonzaga, auxquelles elle restera attachée toute sa vie, a conscience de la place modeste réservée aux jeunes filles dans la hiérarchie familiale. Elle accepte son destin, pleinement heureuse de l’honneur réservé à ses frères, pour lesquels elle éprouve une admiration et une vénération sans bornes, thème récurrent dans sa correspondance. La représentation miniaturée de la ville de Rome dont revient son oncle cardinal, la peinture des médaillons des têtes de Césars, l’illustration des légendes d’Hercule et d’Orphée13, l’oculus dessiné au plafond bordé d’une balustrade au bord de laquelle se penchent des dames de la cour, chef-d’œuvre illusionniste dû au génie du grand artiste, sont autant d’éléments qui ont certainement impressionné l’enfant et nourri sa curiosité intellectuelle et artistique.
Fig. 2. Gabriele Bertazzolo, Plan en perspective de la cité de Mantoue, gravure.

Archives de Mantoue
Les monuments de Mantoue
19En 1478 la cité de Mantoue qui a cruellement souffert de la peste, perdant dix mille personnes - c’est-à-dire environ la moitié de sa population - jouit toutefois d’une certaine renommée car les étrangers la classent parmi les plus belles villes de la Péninsule. L’enfance de Claire correspond à une période intermédiaire où de nombreux bâtiments témoins d’un passé prestigieux, ornent déjà la cité dont le plus ancien, la Rotonde de San Lorenzo, date du XIe siècle. Le palais du Podestà et le palais de la Raison – dont le pignon est décoré d’une niche abritant la statue de Virgile, protecteur de la cité – sont édifiés au cours du XIIIe siècle tandis que d’autres bâtiments sont encore en construction ou en voie d’achèvement14.
20Le marquis Louis de Gonzague, passionné d’architecture et lecteur fervent du traité de Filarete, fait appel à des artistes de renom. Luca Fancelli de Settignano, Leon-Battista Alberti et Andrea Mantegna travaillent ensemble sur les projets qu’il a élaborés pour procéder à l’embellissement des anciens palais et à la construction de nouveaux, ainsi qu’à l’édification des églises de Saint Sébastien et de Saint André, nécessitant des travaux gigantesques qu’il entend surveiller en personne.
21Ingénieur et architecte florentin, Luca Fancelli transforme la forteresse médiévale en un palais luxueux, l’agrémentant d’un élégant portique dessiné par Mantegna. En 1459, Pie II Piccolomini venu à Mantoue pour la Diète, est accompagné de son secrétaire Alberti, le célèbre auteur des traités d’architecture et de peinture, qui reviendra à plusieurs reprises pour diriger l’édification des deux églises. C’est l’époque où le pape est occupé à transformer sa modeste ville de Corsignano en « cité idéale », expression empruntée à Baldassare Castiglione pour évoquer la cité-palais d’Urbino dans Le livre du courtisan15. Mantoue apparaît comme une « cité double dans laquelle les aires princière et proprement citadine avoisinent sans toutefois se joindre ni se superposer ». C’est le prototype de la cour italienne du Quattrocento une citadelle « qui croît sur elle-même, autour d’elle-même » alors que le palais d’Urbino constitue le cœur même de la cité16.
22Dès 1460 le temple Saint Sébastien, édifié selon la légende suite à un songe mystérieux de Louis de Gonzague, doit constituer la première étape de l’axe des Gonzague, recréant le « parcours cérémoniel »17 inspiré des triomphes des empereurs romains, tracé en direction du sud ouest de la Porta San Giorgio à la Porta Pusterla et qui doit relier directement les différents édifices présents et futurs : la forteresse Saint-Georges, la cathédrale Saint-Pierre, l’église Saint-André et le palais Saint Sébastien, qui sera construit par François II. En juillet 1481 Frédéric de Gonzague, soucieux d’embellir l’édifice, demande à son châtelain de prévoir avec Mantegna la dorure des chapiteaux.
23La monumentale18 église de Saint André dont les travaux débutent en 1472 et ne s’achèveront qu’en 1494, est conçu comme un temple de style étrusque conforme aux descriptions de Vitruve. Elle a pour vocation d’abriter la célèbre relique du Très Précieux Sang qui renferme, aux yeux des fidèles, des gouttes du sang du Christ prélevées sur la lance de Longin, le centurion romain qui a percé le côté de Jésus crucifié, devenant ainsi le « lieu d’un symbolique retour à Jérusalem et au Saint Sépulcre »19. Inspirée de la basilique Constantin à Rome, l’église dont la façade est ornée d’un arc de triomphe, doit avoir l’élégance majestueuse et solennelle d’un temple antique, afin de se rendre digne d’accueillir des foules de pèlerins au même titre que la cité papale. La grande horloge astronomique conçue en 1473 par Bartolomeo Manfredi a été placée dans une tour du même nom qui a été érigée entre le palais de la Raison et la Rotonde San Lorenzo.
24La modeste principauté de Mantoue tente par tous les moyens de se démarquer de ses prestigieuses rivales, Milan, Venise et Florence, des puissances politiques incontestées où fleurissent de nombreux talents. La ferme résolution de les dépasser l’entraîne dans la réalisation d’un programme ambitieux dans de nombreux domaines artistiques. Cette soif de gloire a marqué très tôt l’esprit de la jeune Claire qui a pu lire, comme tous les visiteurs, le célèbre hommage d’Andrea Mantegna à ses grands-parents, le couple emblématique de la Camera dipinta, sur une plaque peinte au-dessus de l’une des portes :
ILL(ustri) LODOVICO II M(archioni) M(antuae) PRINCIPI OPTIMO AC FIDE INVICTISSIMO ET ILL(ustri) BARBARAE EIVS CONIVGI MVLIERVM GLOR(iae) INCOMPARABILI SVVS ANDREAS MANTINIA PATAVVS OPVS HOC TENVE AD EORV(m) DECVS ABSOLVIT AN(n)O MCCCCLXXIIII20.
25Avant de quitter Mantoue, Claire a pu voir le début de la construction de la nouvelle demeure dont Frédéric de Gonzague a confié les plans à Luca Fancelli après avoir demandé au duc de Montefeltro de lui envoyer ceux de son palais d’Urbino, dont il désire s’inspirer. La Domus Nova témoigne d’une évolution architecturale vers la nouvelle résidence aristocratique des princes de la Renaissance. La princesse restera toujours attachée au prestige du clan familial ainsi elle évoque à plusieurs reprises, dans des lettres adressées à son père puis à son frère François « l’honneur de la Maison Gonzague » le plus souvent en des termes dithyrambiques. Le thème, récurrent, parcourt toute sa correspondance.
La Bibliothèque et les précepteurs
26On peut penser, même si elle n’y fait pas allusion dans ses lettres, que Claire a eu accès à la riche bibliothèque du château que François de Gonzague et Marguerite Malatesta avaient développée, portant le nombre de volumes à quatre cents, selon l’inventaire de 1407, un nombre considérable si l’on pense à la difficulté de les obtenir et à leur coût élevé. Parmi les livres soigneusement reliés et décorés de miniatures dont la plupart sont en latin, on dénombre soixante-sept romans français, essentiellement des romans chevaleresques, et seulement trente-deux en italien21. Fiers d’appartenir à la cité du grand Virgile, les Gonzague se sont toujours signalés par leur culture humaniste. Après l’apparition du premier livre imprimé à Venise en 1469, deux ateliers s’installent à Mantoue, ce qui a pu inciter le marquis à commander des ouvrages. En 1464 celui-ci demande l’enluminure d’un manuscrit de Dante, puis il fait exécuter le Codice Vaticano 3212 contenant des poésies italiennes.
27À Mantoue comme à Pavie et à Ferrare les oeuvres françaises constituent, après les livres latins, le fonds des bibliothèques princières. On y retrouve les mêmes catégories, théologie, morale, histoire et science mais surtout des romans de chevalerie en prose sur le Saint Graal et la Table Ronde ou en vers sur Charlemagne et ses guerriers. Louis de Gonzague apprécie les manuscrits anciens mais aussi ceux en langue vulgaire. Sa bibliothèque est riche de textes en langue française ; en 1468 il propose au duc de Ferrare la consultation d’un manuscrit de Lancelot qu’il a « l’habitude de garder dans sa chambre pour en lire des passages de temps en temps »22.
28Par la suite la bibliothèque est encore agrandie par Frédéric de Gonzague qui en a confié la direction à Sigismond Golfo. La dédicace que Platina lui adresse pour son petit ouvrage politique De Principe témoigne de l’intérêt du marquis pour la littérature antique. Ayant assisté aux débuts de l’imprimerie à Mantoue, celui-ci manifeste un vif désir d’acquérir des livres. En mai 1481 il commande à Venise deux Pline traduits en italien et imprimés, Hercule Ier d’Este fait transcrire L’âne d’or d’Apulée, œuvre qui le passionne, puis en juillet 1482 Albert de Bologne envoie au marquis des oeuvres imprimées de Boccace.
29La fondation d’une importante manufacture de tapisseries de haute lisse, la commande de nombreuses œuvres d’art, de tableaux et de médailles, la recherche de marbres, de camées ou de manuscrits enluminés, de pierres gravées antiques, traduisent le profond attachement des seigneurs de Mantoue à une culture classique. Louis de Gonzague encourage l’université et correspond avec des écrivains célèbres comme Filelfo, Guarino ou Platina. Et c’est grâce aux précepteurs choisis avec soin par le marquis parmi les lettrés les plus réputés que le mouvement humaniste prendra une telle ampleur à Mantoue.
30Dans les familles princières de la Renaissance, seuls les fils reçoivent une réelle formation dont leurs sœurs ont parfois la chance de profiter. Barbara de Brandebourg la grand-mère de Claire et Isabelle d’Este sa future belle-sœur, qui ont bénéficié des leçons de maîtres éminents, représentent des exceptions, toutes les deux ayant été dotées dès l’enfance d’une forte personnalité et d’une intelligence précoce qui ont ébloui leur entourage. Il est fort vraisemblable que Claire a pu suivre l’enseignement des précepteurs engagés par Frédéric Ier qui poursuivent la politique éducative initiée par le prestigieux pédagogue Vittorino da Feltre en 1425. Gaspare Tribacho de Trimbocchi, auquel Frédéric vouait une grande considération, est chargé en 1473 de l’éducation des jeunes princes, notamment de François dont il est le premier guide. La lettre en latin que celui-ci rédige à l’âge de neuf ans et dans laquelle il remercie son père pour le cadeau d’un oiseau, lui a été dictée par son maître. D’autres précepteurs se succèdent rapidement en 1478, Antonio di Verona puis Gianfrancesco Gennesi qui précède Mario Filelfo dans ce poste.
31Le célèbre humaniste, qui a écrit au marquis Louis de Gonzague une lettre faisant l’éloge de sa fille Cécile décédée le 2 mai, est arrivé à Mantoue le 30 mai, après avoir quitté le service du duc d’Urbino dont il était l’ambassadeur. Très heureux d’avoir obtenu cet office, il écrit de Sermide à Frédéric de Gonzague qui vient de succéder à son père, pour lui donner des nouvelles de son voyage, exprimant sa joie immense de venir à Mantoue par ces paroles enthousiastes : « loué soit Dieu car il me semble que je viens d’arriver au paradis »23. De Borgoforte où il enseigne, Mario Filelfo rend compte des progrès de ses élèves et il évoque sa méthode : « L’un apprend, l’autre n’est pas à la hauteur, mais moi je ne désespère pas de l’aider aussi […] avec une manière d’enseigner qui consiste à rendre ma leçon plaisante et agréable. »24. Il s’inspire de la philosophie de Vittorino da Feltre, précepteur de Louis de Gonzague et de Barbara, grands-parents de Claire, qui avait créé dans l’enceinte du château, la Casa Giocosa, une école qui dispensait l’enseignement des arts libéraux selon les principes d’une pédagogie fondée sur l’aspect ludique de l’étude25.
32Les auteurs latins y occupent une place importante, notamment la Rhétorique de Cicéron et la poésie d’Horace. On peut supposer que Claire a, elle aussi, assimilé quelques rudiments de latin en assistant à ces leçons, car l’une de ses premières lettres, datée du 11 juillet 1479, est rédigée dans cette langue. À l’instar de ses frères, elle a voulu adresser à son père une missive en latin dans laquelle elle déclare, sur un ton d’extrême modestie, qu’elle n’a pas assez d’érudition pour que ses lettres soient lues par un si grand prince, précisant qu’elle préfère qu’il la juge inculte et ignorante plutôt que négligente ou bien peu curieuse du devoir filial. Et elle conclut en rendant un hommage vibrant au marquis dont elle évoque le courage et les victoires.
33À sa mort en juin 1480, Mario Filelfo est remplacé par Colombino qui s’est rendu célèbre par sa participation à la prestigieuse édition de Dante de 1472. Il dispense son enseignement à tous les enfants réunis au palais de Porto, ce qui inclut très vraisemblablement les filles, Claire, Élisabeth et Madeleine. Le maître, très apprécié, leur inculque des règles bonnes et utiles et leur lit L’Enéïde de Virgile qui lui paraît convenir à leur formation. Enfin Cristoforo de’Franchi, « obscur pédagogue […] gratifié, selon les cas, de dons généreux ou de grossières rebuffades » lui succède en juin 148026. Mais lorsque le 4 mai 1483, Battista, le fils du célèbre Guarino de Vérone, propose ses services, le marquis se voit contraint de refuser pour éviter la dépense mais aussi parce qu’il estime que désormais ses fils n’ont plus besoin de précepteur : François a dix-sept ans, Sigismond, destiné à la carrière ecclésiastique, doit suivre une autre formation et Jean n’a que neuf ans. Conformément à la tradition de l’époque, le marquis ne prend pas en compte l’éducation intellectuelle de ses filles.
La dévotion au service de la famille princière
34La cour des Gonzague, comme toutes celles de l’époque, utilise habilement la religion pour s’enrichir et asseoir son pouvoir princier, distribuant les rôles et veillant particulièrement à ce que la carrière de chacun de ses membres serve efficacement les intérêts de la Maison. Si le marquis témoigne du respect aux représentants de l’Église, il entend bien garder un pouvoir de décision et de contrôle. Les fils, à l’exception de l’héritier de l’état, deviennent évêques et si possible cardinaux, et cette charge leur crée des devoirs envers la famille. François de Gonzague accède à la dignité de cardinal en décembre 1461, puis le 5 février 1468 Louis, son jeune frère, obtient l’évêché de Mantoue. Cette charge honorifique très rentable, ils la doivent à leur prince comme le fait clairement entendre le marquis à son fils François. Si celui-ci est au service de l’Église, il est d’abord au service de son père auquel il est lié par la reconnaissance, principe que Louis de Gonzague commente dans une formule concise : « Notre toque princière nous est particulièrement chère comme au cardinal son chapeau parce que notre toque lui a donné le chapeau mais son chapeau ne nous a pas donné la toque »27.
35Claire sait parfaitement quel est le sort réservé aux jeunes filles de la Maison. Celles qui n’ont pu se marier (ou refusé bien que le cas se présente rarement) ou pour lesquelles on a voulu économiser une dot, deviennent nonnes et reçoivent la mission de prier pour la prospérité et le bonheur des autres membres de la famille. Elle n’ignore pas le destin tragique de ses tantes. Après l’échec de laborieuses négociations matrimoniales, plusieurs princesses de la famille Gonzague se sont réfugiées dans des monastères, y montrant une grande piété. Cécilia refuse le mari que son père Jean-François lui a choisi puis à la mort de celui-ci en 1444, elle entre au couvent Corpo di Cristo fondé par sa mère Paola Malatesta, quant à Suzanne dont le mariage avec Galeazzo Maria Sforza signé en 1450 a été annulé en raison de sa déformation du dos, elle se résigne à entrer au couvent de Santa Paola di Mantova sous le nom de Sœur Angelica où elle décède le 19 décembre 1481.
36Dans son enfance, Claire a été imprégnée des valeurs religieuses de sa famille et elle a été sensibilisée aux formes et aux symboles du mystère sacré. Les tombeaux et les reliques conservés pieusement dans les différents édifices ont contribué à intégrer sa foi et ses pratiques de dévotion dans la vie quotidienne. La jeune princesse a certainement été marquée par la prestigieuse relique conservée dans l’église Saint André dont s’enorgueillit le marquis Louis de Gonzague : les gouttes du Précieux Sang du Christ prélevées sur la lance du centurion romain Longin, qui se serait rendu dans la cité après sa conversion. Ce culte est toujours très vivace à Mantoue, chaque année la relique est exposée aux fidèles dans l’église le 12 mars, date de sa découverte en 1048 et le soir du Vendredi saint, la cérémonie est suivie d’une procession dans les rues de la cité28.
37Notre Dame est l’objet d’une dévotion particulière et les chapelles qui lui sont consacrées deviennent parfois le lieu de miracles, ainsi en 1477 une Vierge placée sur un autel édifié entre les églises Saint-Pierre et Saint-Paul reçoit de nombreuses offrandes de gratitude. Le chroniqueur rapporte également qu’en mars 1479, lorsqu’on découvre, muré dans l’église de Saint-Paul, un tabernacle d’or contenant des gouttes du sang du Christ, avec cette inscription Hic est verus sanguis, le marquis décide aussitôt de l’enlever et de le porter dans la sacristie de la cathédrale Saint-Pierre. Dans les lettres envoyées à son père au cours du voyage qui doit la conduire en France vers son époux, la jeune princesse évoque la tête de Saint Pierre de Vérone martyr, conservée à Milan dans la chapelle Portinari de l’église Sant’Eustorgio et elle est fière de raconter qu’à Chambéry elle a pu admirer le célèbre Saint-Suaire, actuellement conservé dans la chapelle Guarini de la cathédrale de Turin.
38Les reliques revêtent une fonction fondamentale dans la vie princière. Objets sacrés qui proviennent des saints, celles-ci peuvent aussi concerner le Christ lui-même comme les gouttes du Précieux Sang de l’église Saint-André ou les morceaux du bois de la Croix conservés dans la chapelle Saint-Louis d’Aigueperse. Elles jouent un rôle primordial dans l’exercice du pouvoir dans la mesure où elles servent de « trait d’union entre l’état d’humanité et celui de divinité, à plus forte raison quand il s’agit des reliques de Notre-Seigneur Jésus Christ. »29.
39À la cour mantouane, Claire a souvent eu l’occasion de rencontrer Sœur Osanna Andreasi, une Sainte Femme qui mène une vie exemplaire. Le 22 avril 1479 Frédéric de Gonzague, qui a dû quitter Mantoue pour rejoindre le premier mai les émissaires milanais et florentins dans la cité de Gonzague où doit se tenir un conseil de guerre, a confié sa femme et ses enfants à la Beata. La tertiaire dominicaine qui a reçu les stigmates, a des visions et peut prédire à Marguerite sa mort prochaine, dans les cinq mois à venir. Pleine de compassion, elle réconforte la marquise jusqu’à son dernier jour. Un an après la mort de sa mère, le 14 octobre 1479, alors qu’elle s’inquiète de la forte fièvre dont souffre son père, priée par une amie, en sa compagnie Claire rend visite à Sœur Osanna qui réside dans une maison agrémentée d’un petit jardin fermé par une arcade rappelant le portique dessiné par Mantegna pour le palais ducal. À l’intérieur on peut encore voir l’oratoire de la sainte et admirer des fresques du XVe siècle qui ornent plusieurs pièces30.
40La correspondance révèle la piété sincère de Claire et de ses proches qui, selon une tradition princière bien ancrée, adaptent tout naturellement le message évangélique à leurs intérêts.
Les divertissements et les fêtes
41L’éducation princière privilégie l’équitation et la chasse, des passe-temps aristocratiques très prisés à la cour de Mantoue, renommée dans toute l’Europe pour son hara qui abrite des centaines de chevaux de race, élevés pour le loisir mais aussi pour la guerre. Toutefois des distractions plus mondaines ne sont pas oubliées comme les jeux de cartes, la broderie, la lecture ou la danse. Les marquis aiment se rendre dans leurs nombreuses résidences situées dans les environs31 pour y mener une vie plus libre et plus agréable, le plus souvent à Porto Mantovano, la plus proche, où l’on accède en barque en empruntant les lacs et les canaux qui contournent Mantoue.
42L’été la famille fuit la cité, sa chaleur étouffante et son air malsain, vicié par les eaux croupissantes de ces régions marécageuses. Si Louis de Gonzague et Barbara de Brandebourg ont porté leur choix sur Goito, Marguerite de Bavière éprouve une prédilection particulière pour le château de Revere. Plus tard les demeures de Gonzague et de Marmirolo sont aménagées et restaurées en de somptueuses villas d’agrément par Frédéric de Gonzague puis par son fils François. Marmirolo, dont il ne reste rien aujourd’hui, apparaît comme un grand palais digne d’un monarque, agrémenté de fontaines et de jardins magnifiques. Claire qui a pu voir les deux édifices lors de son second séjour dans sa famille en 1494-1496, se récrie d’admiration, ne sachant dire lequel est le plus extraordinaire avant de porter son choix sur celui de Gonzague : « si je n’avais pas entendu les paroles de votre excellence, je n’aurais pu penser que le palais de Gonzague fût plus beau, plus joyeux et plus agréable »32.
43Peu de temps après le décès de sa mère, Claire qui séjourne au château de Goito où elle profite du bon air, rend compte à son père de son emploi du temps, s’adonnant à divers loisirs comme les jeux de cartes ou les promenades à cheval dans la campagne environnante. Des lettres de la gouvernante Violante de Pretis apportent un éclairage sur le temps libre des petites princesses. Elles s’adonnent à l’étude et à la broderie puis quand elles veulent se distraire, les jeunes filles montent, « l’une en selle et l’autre en croupe », accompagnées par des servantes qui tiennent le cheval tandis que la gouvernante suit avec la charrette. Cette activité leur procure un immense plaisir si bien que le marquis n’aurait pu leur accorder plus grande faveur33.
44Claire partage avec sa famille la passion nobiliaire des chevaux, des chiens et des oiseaux de proie. À peine arrivée à Aigueperse, elle demande respectueusement à son père un faucon pour son mari. C’est l’oiseau emblématique de Mantoue où il est très souvent représenté dans les palais, notamment par le peintre Pisanello. Le marquis possède cent cinquante faucons et deux cents chiens sans parler de ses chevaux de race. François II a constitué un véritable hara, réputé dans toute l’Europe : « Il n’y avait pas au XVIe siècle de prince régnant, fût-il empereur ou roi qui eût coursiers plus beaux et meilleurs que ceux du marquis de Mantoue. Il n’était dépense qu’il ne fît pour en maintenir le renom. La race de Mantoue était donc universellement appréciée »34 et se montait à « mille juments, mères de superbes chevaux ». Le marquis se fournit dans plusieurs pays d’Europe et d’Afrique, faisant venir des étalons du royaume de Naples, de Sicile et d’Espagne, de Suisse mais aussi de Turquie – tandis que « Ludovic Sforza et la noblesse milanaise achètent des chevaux de guerre en Flandre ». Il réussit à créer une race de chevaux de course la plus rapide qui existait en Europe à cette époque, la race de Mantoue « qui concourut, sur le plan du profil génétique, à la naissance du pur-sang d’Angleterre »35.
45Comme tous les Gonzague la jeune princesse s’intéresse elle aussi aux chevaux et l’équitation fait partie de sa vie quotidienne. Il est certain qu’elle avait assez d’entraînement pour pouvoir affronter l’année suivante le long et difficile voyage qui la mènerait à Aigueperse en Auvergne et qu’elle accomplira le plus souvent en chevauchant dans des conditions parfois très éprouvantes. Lorsqu’elle sera en France, elle se souciera à plusieurs reprises de faire parvenir des chevaux à son frère, que ce soit des commandes ou des cadeaux. Peu après son retour de Mantoue en novembre 1497, elle envoie un cheval à Sigismond et un autre à messire Cavriana, le châtelain de la cité. On sait par une lettre d’Isabelle d’Este qu’elle montait un ubino. Peu de temps avant sa mort, la comtesse montre beaucoup de zèle pour obtenir par l’entremise de sa fille Louise un zanetto qu’elle souhaite offrir à son frère, se souciant de savoir s’il l’a bien reçu, au point d’oublier son état de santé qui vient de s’aggraver subitement et auquel elle fait allusion discrètement dans le post-scriptum de l’une de ses dernières missives.
46De nombreuses fêtes ponctuent régulièrement la vie de la cour, revêtant à la fois une fonction récréative, comme le carnaval mais le plus souvent ostentatoire comme les pièces de théâtre, les visites officielles et les mariages, accompagnés d’entrées solennelles conçues comme des scénographies. Il s’agit d’en imposer à la population mais aussi d’éblouir l’hôte prestigieux dont on attend des services, en lui accordant honneur et gloire dans l’esprit des Triomphes romains.
47Claire a été le témoin privilégié de plusieurs entrées somptueuses avant de quitter sa patrie. En 1469, alors qu’elle n’a que cinq ans, il est peu probable qu’elle se souvienne du départ fastueux de son oncle Rodolphe qui se rend magnifiquement escorté auprès du puissant duc de Bourgogne Charles le Téméraire. Mais elle a sans doute été frappée, deux ans plus tard, par le spectacle des fêtes splendides qui se déroulent à Borgoforte puis à Mantoue pour célébrer la venue du duc et de la duchesse de Milan. Ceux-ci apparaissent sur des bucentaures décorés de velours cramoisi, accompagnés d’une suite prestigieuse de trois mille personnes. La cour passe son temps dans les amusements et les bals puis les festivités se poursuivent au palais de Gonzague où se succèdent des chasses magnifiques au cours desquelles évoluent de superbes oiseaux de proie. Plusieurs seigneurs repartent à Milan avec la duchesse tandis que le duc reste à Gonzague accompagné d’une suite de cinq cents personnes.
48Le 24 août 1472, le cardinal-légat, accompagné des humanistes Leon Battista Alberti et Ange Politien, fait son entrée solennelle à Mantoue et l’année suivante un accueil exceptionnel est réservé au cardinal Petro Riario lors de son arrivée dans la cité le 24 septembre 1473, rapportée avec force détails par le chroniqueur Andrea Schivenoglia. Accompagné d’un imposant cortège formé de deux cents chevaux et d’environ trente-six mules, le prélat apparaît sous un dais porté par les docteurs de Mantoue avant d’emprunter un chemin qui le mène de la porte Pradella à la cathédrale Saint-Pierre, en passant par des rues couvertes de draps de laine blanche.
49L’entrée solennelle prend d’autant plus d’importance que bien souvent elle revêt une fonction sacrée, précédant un départ en pèlerinage pour le respect d’un vœu par exemple. Elle devient ainsi l’expression d’une supplication ou d’une gratitude envers Dieu. Le 13 juillet 1474 Louis de Gonzague quitte sa cité pour se rendre en pèlerinage à Sainte Marie de Lorette, avec une suite de cent quarante chevaux. Tous sont vêtus de gris et lui-même porte sa propre effigie en argent, « de la taille d’un enfant de trois ans, agenouillé sur un coussin, qui est à sa ressemblance et âgé de 60 ans »36, qu’il suspend ensuite sur l’autel en guise de vœu. Lorsque, le premier mai 1477, Louis de Gonzague reçoit la Rose d’or envoyée par le pape, une cérémonie grandiose, accompagnée de processions, se déroule dans la cathédrale de Mantoue. En lui remettant cette distinction honorifique particulièrement appréciée des seigneurs de la Renaissance, sa Sainteté rend hommage à ses qualités de prince éclairé, intègre et généreux.
50Le voyage ou le pèlerinage à Rome est fréquemment l’occasion pour les rois et les princes de s’arrêter à Mantoue où Louis de Gonzague est fier de les accueillir, poursuivant une tradition d’hospitalité qui s’inscrit dans le souvenir prestigieux du séjour papal de 1459. Le marquis reçoit des hôtes qu’il veut à la fois honorer et éblouir, faisant visiter sa cité et admirer les nouveaux édifices, sans oublier de montrer aussi les travaux d’assainissement qui ont été réalisés. Du 22 au 24 mars 1474 le roi de Danemark, son beau-frère, accompagné du duc de Sassonia, décide de faire étape à Mantoue avant de se rendre à Rome « pour obtenir la couronne, étant donné qu’il avait été fait roi, l’épée à la main », nous déclare Schivenoglia avant de brosser son portrait : c’est un homme « de grande taille et d’une grande stature […] l’air princier, vêtu de brun »37 portrait dont a pu s’inspirer Mantegna pour la scène de la Camera dipinta. Louis de Gonzague le conduit auprès des marchands exposant les pièces de laine particulièrement réputées de l’artisanat florissant de Mantoue. Puis l’année suivante le 7 mars 1475, c’est le tour de son épouse la reine du Danemark, sœur de Barbara, qui se rend en pèlerinage à Rome « vêtue comme une sœur » avec une « belle compagnie de personnes et de présents »38. Celle-ci reste quatre jours à Mantoue, avant d’être reconduite à l’extérieur de la ville en grande pompe.
51Claire a très vraisemblablement été témoin des mariages de ses oncles et tantes qui ont précédé son départ en France le 17 juin 1481 : Barberina en 1474, Paola en 1477, Jean-François en 1479 et Rodolphe en 1481.
52Après les fêtes qui ont lieu au château de Revere à l’occasion de la signature du contrat, les noces de la « belle et très gracieuse » Barberina avec le comte de Würtemberg, sont célébrées dans la cathédrale de Mantoue le 12 avril 1474, juste après la semaine sainte39. Celle-ci quitte sa famille le 10 juin pour rejoindre son époux le 28 au château de Campidonia en Allemagne. Elle est accompagnée de son frère Rodolphe et de plusieurs seigneurs, et sa suite est formée de deux cent trente-quatre personnes tandis que quatre chariots remplis de mobilier et d’objets précieux complètent le cortège. À leur retour le 7 août Rodolphe et sa suite apparaissent « tous vêtus à l’allemande si bien qu’on les reconnaît à peine, et l’on se louait qu’ils fussent l’objet de grands honneurs et de triomphes selon l’usage du pays. »40.
53Trois ans plus tard, le 24 mars 1477 a lieu le mariage de la jeune Paola, âgée d’environ quatorze ans avec le comte de Gorizia « un homme de belle allure, agréable et jovial » qui en a trente-six41, puis le 21 juin 1479 est célébré celui de Jean-François de Gonzague avec Antonia del Balzo, parente du roi de Naples. Le 22 février 1481, jour de la fête de Saint Vincent, Claire peut encore assister à un dernier mariage avant le sien, précédant son départ pour la France, celui de Rodophe avec Anna Malatesta, fille de Sigismond Pandolpho Malatesta, seigneur de Rimini, qui se déroule à Ferrare, au Castello Estense avant de se poursuivre au palais Schifanoia. Hercule d’Este, François de Gonzague son gendre et monseigneur Ascagne Sforza de Milan se rendent en bucentaure à la rencontre de la jolie mariée de dix-huit ans, dont la robe de drap d’or est ornée d’une grande quantité de perles et de pierres précieuses. Deux jours plus tard alors qu’il neige en abondance, Rodolphe conduit sa jeune épouse dans son palais de Mantoue, où de nouvelles fêtes, agrémentées de réjouissances et de triomphes enchantent l’assistance.
Une jeunesse assombrie par l’infortune
Inconfort et calamités
54En dehors des périodes de fêtes, la vie quotidienne se révèle rude et austère pour la jeune Claire. Des chantiers encombrent la ville, le climat insalubre dû à la mala aria – qui signifie, littéralement « le mauvais air » – entraîne toutes sortes de maladies, des calamités naturelles surviennent et les guerres régissent la vie des princes, condottières de profession. Il est très inconfortable de vivre dans ces forteresses que sont le château Saint-Georges et la Corte Vecchia, Goito ou Revere, dont l’architecture a été conçue à l’origine pour la défense de la cité. Progressivement les marquis les aménagent en résidences plus agréables et ils font ériger des palais de plaisance comme celui de Gonzague, plutôt réservé à la chasse et celui de Marmirolo, une villa à la fois majestueuse et charmante, agrémentée de jardins et de fontaines que Claire pourra admirer lors de ses deux retours à Mantoue, en 1486 puis en 1494.
55On ignore avec précision dans quelles pièces du château a vécu la jeune princesse. Cependant nous savons que, en 1463, au moment de son mariage Frédéric de Gonzague a ses appartements dans le vieux palais de la Corte, occupant la chambre des Chiens, celle des Ailes et la chambre obscure et qu’il y réside encore en 1472 avec sa famille tandis que Louis de Gonzague et Barbara restent dans le château Saint-Georges toujours en travaux. Il est probable que le marquis et son épouse ne rejoignent les pièces du château qu’après 1474 qui marque l’achèvement de la Camera dipinta. Des tentures entouraient le lit formant une alcôve et les anneaux de métal auxquels elles étaient accrochées par des cordes sont encore visibles de même que ceux qui permettaient de suspendre le baldaquin. La pièce contenait vraisemblablement des chaises ou des fauteuils semblables à celui de Louis de Gonzague représenté sur la fresque murale. En décembre 1463, juste avant le début des travaux il y avait « une petite armoire dans laquelle était déposée la clé de la chambre du dessus » et un lustre était suspendu car on peut constater qu’il reste un anneau au plafond42. La famille occupait vraisemblablement les pièces attenantes à la Camera dipinta. En 1481, le marquis décide de la construction d’un nouveau palais, la Domus Nova, toutefois il est peu probable que la demeure ait été habitée dans l’immédiat et Claire ne la mentionne jamais dans ses lettres.
56Désireux d’embellir sa ville, Louis de Gonzague a entamé un plan de travaux considérables pour l’édification de nombreux monuments si bien que depuis plusieurs décennies des échafaudages encombrent plusieurs endroits de la cité. Les rues boueuses, souvent sans trottoirs, commencent à être pavées et des égouts sont en construction. Des inondations fréquentes sont à déplorer en raison du débordement du Pô ; ainsi en octobre 1467, le fleuve se répand à Mantoue et dans les environs, entraînant la destruction des cultures. Des digues sont édifiées et achevées par Frédéric de Gonzague en 1479 mais elles sont rompues régulièrement, notamment en mai 1481, juste avant de départ de Claire le mois suivant.
57D’autres calamités sont à signaler. En 1477 surviennent des famines dues à l’abondance de la neige et au gel qui ont détruit les vignes et les cultures. Les pauvres seraient morts de faim si le marquis n’avait fait venir du grain et de la farine. L’année suivante en avril, après une invasion de sauterelles qui cause des ravages considérables, une violente tempête se déclenche au mois de juillet. Les marécages exhalent un air vicié qui, lors des fortes chaleurs estivales, entraîne une prolifération de moustiques. En 1770 Mario Lorgna écrit un rapport concernant ce problème, attribuant l’insalubrité à la présence d’insectes nuisibles et de poissons morts accumulés au fond des lacs et à la putréfaction des roseaux. Le climat insalubre génère un état maladif constant et provoque parfois des épidémies. La peste sévit à Mantoue d’avril à juillet 1468 et reprend dix ans plus tard dès le 2 mai à Crémone pour s’achever en novembre 1478, contraignant la famille princière à quitter la ville. Claire accompagne ses parents à Revere. Puis à la fin du mois de mai, le marquis écrit à sa mère Barbara restée à Mantoue pour la convaincre de s’éloigner. Le 29 celle-ci l’informe des préparatifs de départ avant de se décider à quitter la cité infestée le 1er juin pour se retirer à Sacchetta.
Le destin tragique des jeunes princesses mantouanes
58Après avoir été refusée, comme ses sœurs Suzanne, Dorothée et Paola par Galeazzo Maria Sforza, Barberina est proposée au comte de Gorizia. Lorsque, en juillet 1473, celui-ci exprime le souhait d’épouser une princesse de la famille Gonzague, des tractations commencent et font l’objet d’une correspondance suivie entre Marguerite de Bavière et Barbara de Brandebourg qui portent leur choix sur Claire et deux de ses jeunes tantes Barberina et Paola. Le 11 Juillet 1476 est signé le contrat de mariage qui contraint cette dernière à vivre avec Léonard de Gorizia, de vingt ans son aîné, un homme fruste, agressif et brutal, battant sa jeune femme. Le marquis, prévenu sur la véritable nature de celui-ci, n’avait pas voulu en tenir compte. En janvier 1480 Barbara, sous le prétexte d’un pèlerinage, se rend à Gorizia et ramène Paola qui restera à Mantoue environ quatre mois avant de retourner chez son époux contre son gré.
59Barberina, après avoir épousé le 12 avril 1474 le comte Everard de Würtemberg, connaîtra un destin moins rigoureux, toutefois elle souffrira de nostalgie dans une cour moins libérale que celle de son enfance où elle s’est sentie recluse et abandonnée des siens. Ainsi à partir d’une certaine heure les appartements des femmes étaient fermés, une coutume qui n’était pas en usage à la cour de Mantoue. Comme son mari a rejeté à plusieurs reprises sa demande de séjour dans sa famille, elle ne reverra jamais sa patrie mais restera en lien avec les siens par le biais d’une correspondance régulière qui adoucira sa solitude43.
60Même si elle n’y fait pas allusion dans sa correspondance, Claire n’a pu ignorer le sort cruel réservé à Anna Malatesta mariée le 22 janvier 1481, quelques jours avant elle et qui deux ans plus tard, au moment des fêtes de Noël de 1483, est décapitée sur ordre de son époux Rodolphe qui la soupçonne d’infidélité. Son destin n’est pas sans rappeler celui de leur aïeule Agnès Visconti, épouse du capitaine François de Gonzague : en 1389, lorsque celui-ci, chargé d’accompagner en France Valentine Visconti, future épouse de Louis de Valois, est informé à son retour un an plus tard de la trahison de son épouse, il fait jeter l’amant présumé en prison et Agnès est enfermée dans sa chambre. La jugeant coupable d’adultère (crime puni par la mort selon la loi de Mantoue) et la soupçonnant d’avoir tenté de le tuer pour venger ses frères, il la fait décapiter dans sa prison tandis que le jeune homme est étranglé puis pendu à une fourche44.
61Une sorte de loterie ou de chance, la Fortune distribuant aveuglément amour ou désespoir, régit le destin de ces jeunes princesses, otages des choix politiques commandés par l’intérêt de l’État.
Les deuils familiaux
62Après la mort violente du duc de Milan Galeazzo Maria Sforza le 26 décembre 1476 puis le décès de sa tante Cécile le 2 mai 1478, Claire apprend un mois plus tard le 12 juin la disparition de son grand-père Louis de Gonzague, probablement de la peste, contractée avant son séjour à Goito, comme l’ont cru ses contemporains. En fait nous savons aujourd’hui que le marquis est mort de pleurésie, vu que les symptômes, douleur dans les reins, fièvre très intense et aiguë et absence de bubons sur le corps, ne correspondent pas à ceux de la peste. Le diagnostic de broncho-pneumonie ou de pleurésie est conforté par une raison supplémentaire : le marquis, soucieux de préserver la santé de son fils, ne lui aurait pas écrit, la veille de sa mort, pour lui demander de se rendre à son chevet45.
63L’année suivante, un autre deuil, plus cruel encore, frappe les Gonzague. Claire vient d’avoir quinze ans lorsque sa mère tombe gravement malade et en tant qu’aînée, elle s’occupe plus particulièrement de veiller sur elle, pendant que son père est pris par ses engagements militaires au service du duc de Milan. Ainsi, très vite, la jeune fille doit assumer de lourdes responsabilités, même si sa grand-mère Barbara peut lui apporter son soutien, la jeune fille, très attachée à sa mère, souffre de la voir désespérée par l’absence de son mari. Depuis la villa de Porto où la famille séjourne, Claire écrit régulièrement à son père pour lui donner des nouvelles de la marquise dont la santé, qui n’a jamais été brillante, décline rapidement. Dès le mois d’août, celle-ci souffre de douleurs d’estomac mais poursuit ses activités habituelles. Cependant, retenu par ses responsabilités, le marquis ne peut quitter ses troupes et très inquiet, il charge son chapelain d’invoquer pour sa femme l’aide de Dieu, lors d’un office qui aura lieu dans la magnifique chapelle de l’Annonciation édifiée par Louis de Gonzague.
64Le 11 septembre 1479, consciente que c’est son devoir, Claire apprend à son père que l’état de la malade s’est considérablement aggravé et elle lui confie le profond désespoir de sa mère à l’idée de devoir quitter ce monde sans avoir revu son époux. Marguerite ne cesse d’appeler le marquis, répétant continuellement ces paroles : « Ô ma fille si je pouvais voir le seigneur ton père une seule fois, je mourrai contente ». Après une ultime rémission, ce sont les derniers moments, relatés dans la missive du 10 octobre, quatre jours avant son décès. Claire laisse éclater son chagrin, craignant à tout instant de la voir à la dernière extrémité, elle exprime son profond désarroi, se sentant « tellement terrifiée et perdue » qu’elle ne sait pas ce qu’elle fera s’il arrive quelque chose. Puis elle transmet à son père les ultimes paroles de Marguerite, qui résonnent comme un chant d’amour adressé à son mari : « Ô mon cher seigneur j’ai tant de douleur car après t’avoir aimé avec tant de démesure et avoir été aimée par toi, sur le point de mourir je ne peux te voir », ajoutant qu’il y eut « bien d’autres paroles tendres qui feraient pleurer les pierres. »46.
65Comprenant que sa femme est mourante, Frédéric de Gonzague s’apprête à quitter ses troupes et à rejoindre Mantoue au plus vite. Le 14 octobre, il écrit d’Appiano qu’il arrivera le jour suivant, sans perdre un instant, dès qu’il aura obtenu le laissez-passer nécessaire pour traverser le duché de Ferrare. Claire, seule avec ses frères et sœurs, assiste sa mère dans sa longue agonie. Marguerite, désespérée par l’absence de son mari, expire le jour même dans les bras de sa fille. Le lendemain, le jeune François écrit lui aussi à son père pour l’inciter à accélérer son retour, lui confiant que ses frères et sœurs comme lui-même se sentent abandonnés et qu’ils l’attendent « afin que, dit-il, étant désormais privés de la protection des ailes bénies de sa seigneurie, nous puissions nous réchauffer sous celles de votre seigneurie »47. Frédéric de Gonzague arrivera le 17 octobre, trois jours après la mort de la marquise, inconsolable de ne pas avoir pu lui donner un dernier adieu, juste à temps pour ordonner que la cérémonie solennelle des funérailles soit célébrée dans l’église où son corps reposait.
66La nuit suivant son décès, le corps de Marguerite de Bavière est inhumé dans une chapelle de l’église Saint-François. Le marquis demande à son sénéchal Petro Spagnoli de faire réaliser une sépulture de bronze pour son épouse défunte, lui précisant de contacter Baptista Guarino pour qu’il rédige, en vers ou en prose selon son désir, une ou deux épitaphes de style antique. Frédéric de Gonzague fait graver une inscription sur le tombeau placé au centre de la chapelle Saint Bernard :
« Optima Margarita summa Bavariae domus gloria,
Consanguineis imperatoribus augusta, altera lampido
Magnagnimi principis Federici coniunx, evadne
Alcestaque fidior, humo se ondi volens, eodem auctore
Hoc sub aere quiescit. »48.
67En 1482, le poète ferrarais, Antonio Tebaldeo, composera également deux hommages funèbres en vers à l’intention de la défunte49.
68Barbara de Brandebourg prendra en charge les cinq enfants laissés par sa belle-fille, leur apportant tous ses soins avant de disparaître elle-même à cinquante-huit ans, quelques mois plus tard, le 10 novembre 1481, sans avoir revu l’aînée de ses petites-filles, Claire, qui est partie pour la France le 17 juin. Auparavant elle avait eu la joie d’assister en 1480 aux fiançailles de François avec Isabelle d’Este, la fille de sa meilleure amie, puis à la magnifique cérémonie des noces de Claire dans la cathédrale Saint-Pierre de Mantoue le 25 février 1481.
Notes de bas de page
1 Federico Amadei, Cronaca universale della città di Mantova, C.I.T.E.M, Mantova, 1955, p. 148 et p. 266.
2 Barbara de Brandebourg à Louis de Gonzague, Mantoue le 1er juillet 1464, AsMn, AG, b. 2098, fasc. 2, 306. Louis de Gonzague à Barbara de Brandebourg, Goito le 1er juillet 1464, AsMn, AG, b. 2098, fasc. 2, fol. 76. Alessandro Luzio et Rodolfo Renier, Mantova e Urbino, A. Forni, Roma, 1893, p. 5. À propos de la naissance de Claire, voir également des extraits d’une lettre de Vincenzo della Scalona à Barbara de Brandebourg, Milan le 3 juillet 1464, dans Franca Leverotti, Carteggio degli oratori mantovani alla corte sforzesca (1450-1500), Isabella Lazzarini, Archivio di Stato, Roma, 2001, p. 369.
3 La gouvernante restera de longues années au service de la famille Gonzague et Isabelle d’Este lui confiera ses enfants.
4 Époux de Laura Bentivoglio, seigneur de Vescovato, frère de Claire. Voir Annexes, Généalogies. C’est la seule lignée de la très grande famille Gonzague qui possède des représentants aujourd’hui.
5 Barbara de Brandebourg à Louis de Gonzague, Mantoue le 28 septembre 1477, AsMn, AG, b. 2103, 306.
6 Marguerite de Wittelsbach à Barbara de Brandebourg, Dachau le 22 août 1473, AsMn, AG, b. 2101, fasc. XXIX, fol. 737.
7 Petro Spagnoli, sénéchal, à Louis de Gonzague, Milan le 17 décembre 1477 dans Franca Leverotti, Carteggio, op. cit., X, n° 427, p. 764. Braza : unité de mesure qui devait équivaloir à la coudée.
8 R. Signorini, « Un albo di imprese gonzaghesche », dans Balbi de Caro, I Gonzaga, op. cit., p. 458.
9 Clifford Malcolm Brown, « New documents for Andrea Mantegna’s Camera degli Sposi », The Burlington magazine, Shorters notices, t. 114 (1972), p. 862. D’après des documents datant de 1493, cette pièce était réservée aux audiences officielles par exemple la rencontre entre François de Gonzague et l’ambassadeur turc en 1493. Voir « La fonction et la signification de la Chambre » dans Maurizio Marabelli, Giovanni Michele Cordaro, Mantegna, La Chambre des Époux, traduit de l’italien par Françoise Liffran, Electa Milan, Gallimard, Paris, 1992, p. 18-19. Voir également R. Signorini, Opus, op. cit., p. 341. Daniel Arasse, « Le programme politique de la chambre des époux ou le secret de l’immortalité » dans Décors italiens de la Renaissance, Hazan, Paris, 2009.
10 David Sanderson Chambers, Individuals and Institutions in Renaissance Italy, « Francesco II Gonzaga, marquis of Mantua “liberator of Italy”, The French Descent into Renaissance Italy, 1494-1495 : antecedents and effects », David Abulafia, Aldershot [etc] : Variorum, 1995, p. 221, n. 12. Lettre conservée aux archives de Mantoue, Antimaco à Isabelle d’Este, Mantoue le 22 avril 1494, AsMn, AG, b. 2446, c.611. En 1501, à l’occasion du carnaval, le marquis fera construire un théâtre provisoire, réalisé sur le modèle de la Chambre des Époux et décoré également par Mantegna.
11 D. Arasse, « Le programme politique », ibid.
12 R. Signorini, Opus, op. cit., p. 225.
13 Une représentation de l’Orphée d’Angèle Politien avait eu lieu à Mantoue en 1472, une autre se serait déroulée en 1480.
14 De nombreuses constructions sont réalisées au XIVe siècle : Le château Saint-Georges et sa chapelle en 1400, puis La Casa Giocosa et l’hôpital San Leonardo, la piazza Virgiliana est commencée en 1450, La Casa del Mercante en 1455, l’église Saint Sébastien construite entre 1460 et 1470. Des couvents également sont édifiés, notamment le monastère Santa Paula où se retire Suzanne (ou Cécilia) après avoir été rejetée par Galeazzo Maria Sforza, voir F. Amadei, op. cit. p. 221. Parmi les premiers bâtiments du palais qu’a pu connaître Claire, il y a notamment la chapelle, située « exactement sur la grande voûte ouverte qui se trouve au centre du palais [du Capitaine] qui relie la piazza Sordello avec la piazza Lega Lombarda. ». Selon une interprétation critique la petite chapelle Bertani que l’on peut voir actuellement « serait le fruit du remaniement de la chapelle du château réalisée par Mantegna au XVe siècle. ». Voir Giovanni Paccagnini, Il palazzo ducale di Mantova, Electa, Milan, 1986. La Casa de la sainte Osanna Andreasi est construite en 1470, la maison d’Andrea Mantegna en 1476, comme l’indique la date gravée sur un marbre de fondation à l’angle. Voir Ferruccio Canali, Guide de Mantoue, Bonnecchi Edizioni, Florence, 1988, p. 96.
15 Elle est édifiée entre 1460 et 1470. Marina Romani, Una città in forma di palazzo, Brescia, 1995, p. 125. B. Castiglione, Le livre du courtisan, op. cit.
16 Sergio Bertelli, Le corti Italiane del Rinascimento, Mondadori, Milano, 1985, p. 84.
17 M. Romani, ibid., p. 105.
18 Frédéric de Gonzague à Silvestro Calandra, Goito le 12 juillet 1481, ASMn, AG, b. 2897, lib. 102, 53v, n° 297.
19 Ibid., p. 114.
20 « À l’illustre Louis second marquis de Mantoue, très grand prince d’une fidélité invincible et à l’illustre Barbara son épouse, gloire incomparable des dames. Andrea Mantegna leur [peintre] padouan, acheva cette œuvre modeste en leur honneur l’année 1474 ».
21 A. Luzio et R. Renier, I Filelfo, op. cit., vol. XVI, 189, p. 121, note 3. La présence des ouvrages français s’explique par la mission, assumée par François I de Gonzague en 1389, d’accompagner en France la fille de Gian Galeazzo Visconti, Valentine, qui devait épouser Louis de Valois, duc d’Orléans, frère de Charles VI, roi de France.
22 A. Luzio et R. Renier, ibid., p. 159.
23 Mario Filelfo à Frédéric de Gonzague, Sermide le 28 août 1478, ASMn, AG, b. 2421, 435.
24 A. Luzio et R. Renier, I Filelfo, op. cit., p. 196-198. Lettres de Gian Francesco Gennesi à Frédéric de Gonzague, datées du 6 septembre et du 10 septembre 1478 qui évoquent la pédagogie de Mario Filelfo.
25 Selon Rodolfo Signorini, qui se fonde sur l’opinion d’Ercolano Marani, la Casa Giocosa s’élevait parallèlement au Corridor de Santa Barbara, vers la place San Pietro (qui, en 1867, a pris le nom de place Sordello). G. Favre, « Vie de Jean-Marius Philelphe », Mélanges d’Histoire littéraire, Ramboz et Schuchardt, Genève, 1856, p. 135 : « Vittorino fit de Mantoue le lieu d’études le plus renommé et toutes les nations de l’Europe lui doivent des élèves qui, se dispersant à sa mort arrivée en 1446, éclairèrent et honorèrent leur pays. Lorsque Marius vint s’établir à Mantoue, il y avait plus de trente ans que Vittorino n’existait plus mais on y conservait un vif souvenir de ses vertus et de ses talents. ».
26 Alessandro Luzio, Isabella d’Este e Francesco Gonzaga promessi sposi, Cogliati, Milano, 1908, p. 22.
27 E. W. Swain, « Faith in the Family : the practice of religion by the Gonzaga » dans Journal of family history, 8:2 (1983 Summer) p. 177-189. Louis de Gonzague à Barbara de Brandebourg, Mantoue le 26 juillet 1470, ASMn, AG, b. 2891.
28 Avec notre gratitude pour le professeur Rodolfo Signorini qui réside à Mantoue et nous a communiqué ces détails.
29 Giancarlo Malacarne, Le feste del principe. Giochi, divertimenti, spettacoli a corte, Il Bulino, Modena, 2002, p. 194.
30 La maison d’Osanna Andreasi construite en 1470, existe toujours à Mantoue au n°9 de la via Frattini et elle a été transformée en musée consacré au souvenir de la sainte. Voir R. Signorini, Rosanna Golinelli Berto, Casandreasi da Mantova 1449-1505. Osanna Andreasi da Mantova (1449-1505). La santità nel quotidiano, catalogo della mostra, Mantova 2005. Voir aussi Ghirardini Roberta, Vita della Beata Osanna Andreasi, Articolo de La Reggia a firma Roberta Ghirardini. Vita e visioni mistiche, Sartori editore Mantova, 2001. Inhumé d’abord dans l’église Saint Dominique, en 1813 son corps fut transféré dans la cathédrale de Mantoue et placé dans une chapelle située à gauche de l’autel principal.
31 Résidences des Gonzague : Belgiojoso, Borgoforte, Gonzague, Cavriana - qui contenait une Camera dipinta (voir R. Signorini, Opus, op. cit., p. 167 et note 42) - Goito, Marmirolo, Revere, Sermide et Sacchetta, pour ne citer que les plus importants.
32 Claire de Gonzague à François de Gonzague, Mantoue le 25 juin 1496, ASMn, AG, b. 2111, 418.
33 Violante de Pretis à Frédéric de Gonzague, Porto le 4 août 1481, ASMn, AG, dans A. Luzio et R. Renier, Mantova, op. cit., p. 6.
34 Alain Baschet, « Quelques lettres missives extraites des Archives de la maison de Gonzague », Notices et documents publiés pour la société de l’Histoire de France à l’occasion du cinquantième anniversaire de sa fondation, Paris, 1884, p. 287.
35 Giuseppe Amadei et Ercolano Marani, I ritratti gonzagheschi della collezione di Ambras, Publi-Paolini, Banca Agricola Mantovana, Mantova, 1978, p. 46.
36 A. Schivenoglia, op. cit., p. 180.
37 Ibid.
38 Ibid., p. 181 ; F. Amadei, ibid., p. 203.
39 Daniella Ferrari, « Barbara Gonzaga nei documenti dell’Archivio di Stato di Mantova », dans Peter Rückert, Da Mantova al Württemberg : Barbara Gonzaga e la sua corte, libro e catalogo sulla mostra del Landesarchiv Baden-Württemberg, Hauptstaatsarchiv, Stuttgart, traduction de Franca Janowski, Mantoue, 2013, p. 12.
40 A. Schivenoglia, ibid., p. 179-180.
41 F. Amadei, ibid., p. 212. A. Schivenoglia, ibid., p. 182-183.
42 R. Signorini, Opus, op. cit., p. 341-342, note 549, Doc. 2. Voir p. 393, note 551.
43 A. Schivenoglia, op. cit., p. 179-180. G. Malacarne, I Gonzaga di Mantova, I Gonzaga marchesi, op. cit., t. II, p. 119-123. Partie en Allemagne en 1474, Barberina n’obtiendra jamais l’autorisation de son mari de retourner dans sa patrie et elle mourra en terre étrangère le 30 mai 1503, presqu’à la même date que Claire (le 2 juin 1503). Voir dans Peter Rückert, Da Mantova, op. cit., p. 47 : R. Signorini, « Barbarina Gonzaga e la sua immagine nella camera dipinta », Jürgen Herold, « La corrispondenza di Barbara Gonzaga con la sua famiglia a Mantova », p. 135, 136, 139, Christina Antenhofer, « Una famiglia si organizza. Strutture familiari e strutture di corte dei Gonzaga nel 15° secolo », p. 36-37 et 46.
44 G. Malacarne, I Gonzaga di Mantova, Ascesa di una dinastia da Luigi a Gianfrancesco (1328-1432), Il Bulino, Modena, 1994, t. I., p. 145.
45 R. Signorini, Ludovico muore, Atti e memorie, n.s., v. 50, Accademia nazionale Virgiliana, Mantoue, 1982, p. 91-129. L’auteur retrace en détail les derniers jours du marquis Louis de Gonzague, p. 96 et p. 100. La lettre adressée à son fils est reproduite dans Appendices, p. 122, doc. 8.
46 Claire de Gonzague à Frédéric de Gonzague, Porto le 10 octobre 1479, ASMn, AG, b. 2104, 339.
47 François de Gonzague à Frédéric de Gonzague, Mantoue le 15 octobre 1479, ASMn, AG, b. 2104, 325.
48 F. Amadei, op. cit., p. 240-241.
49 A. Luzio et R. Renier, I Filelfo, op. cit., p. 104. Voir aussi Schede Davari, ASMn, AG, B. 92, n° 14, n° 868 : 30 mai 1494, sonnets d’Antonio Tebaldeo.
Le texte seul est utilisable sous licence Licence OpenEdition Books. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.
Les entrepreneurs du coton
Innovation et développement économique (France du Nord, 1700-1830)
Mohamed Kasdi
2014
Les Houillères entre l’État, le marché et la société
Les territoires de la résilience (xviiie - xxie siècles)
Sylvie Aprile, Matthieu de Oliveira, Béatrice Touchelay et al. (dir.)
2015
Les Écoles dans la guerre
Acteurs et institutions éducatives dans les tourmentes guerrières (xviie-xxe siècles)
Jean-François Condette (dir.)
2014
Europe de papier
Projets européens au xixe siècle
Sylvie Aprile, Cristina Cassina, Philippe Darriulat et al. (dir.)
2015
