Préface

Gennaro Toscano

p. 15-18


Texte intégral

1C’est avec une très grande satisfaction que j’écris ces quelques lignes en guise d’introduction à cette très belle biographie consacrée à Claire de Gonzague, comtesse de Bourbon-Montpensier (1464-1503).

2J’ai eu la chance de connaître Nicole Dupont-Pierrart sur les bancs de l’Université de Lille III il y a une quinzaine d’années. L’histoire de l’art de la Renaissance, et en particulier l’art de cour au Quattrocento, ont rapidement attiré son attention et nourri sa passion. C’étaient les années « Mantegna » et j’ai eu l’opportunité de collaborer à l’époque à une série de manifestations organisées pour célébrer le Ve centenaire de la mort de l’artiste padouan, décédé à Mantoue en 1506. Ainsi plusieurs expositions remarquables se sont déroulées à Padoue, à Mantoue et à Vérone en 2006, puis en 2008 à Paris, au musée du Louvre. Ces événements et les nombreux colloques qui se sont succédé m’avaient permis d’approfondir certains aspects de ce géant de l’art italien, recherches que j’ai souvent partagées avec mes étudiants de l’Université et de l’École du Louvre.

3C’est dans ce contexte qu’est née l’idée de confier à Nicole Dupont-Pierrart une recherche autour de Claire de Gonzague, étoile méconnue dans le firmament des princesses italiennes de la Renaissance. En proposant ce sujet, j’avais en réalité une arrière-pensée : lancer une étudiante expérimentée sur les pistes du célèbre Saint Sébastien de Mantegna, premier chef-d’œuvre de l’artiste arrivé en France, à Aigueperse, grâce au mariage de la princesse de Mantoue avec Gilbert de Montpensier. Malgré la renommée et l’importance de cette œuvre dans le parcours de l’artiste ainsi que dans les relations diplomatiques franco-italiennes, le mystère autour de sa genèse demeurait. Par ailleurs, Laurent Vissière n’avait pas encore publié son excellent article dans La Revue des musées de France. Revue du Louvre (2008). Seule une chercheuse motivée et patiente aurait pu faire la lumière sur ce chef-d’œuvre de la Renaissance.

4C’est ainsi que Nicole Dupont-Pierrart a accepté ce pari : les très nombreuses lettres conservées aux archives de Mantoue ne la découragèrent pas. Si après les premiers dépouillements le mystère continuait à envelopper le chef-d’œuvre de Mantegna, des centaines de missives écrites et reçues par la princesse ainsi que par d’autres membres de la famille Gonzague ou de la cour de France étaient découvertes et retranscrites. Mais des faits inattendus l’ont incitée à changer de cap. Il fallait désormais passer d’une recherche centrée autour du Saint Sébastien et du mécénat de Claire de Gonzague à un travail de fond sur la personnalité de la princesse de Mantoue et sur son rôle dans les relations diplomatiques entre la France et l’Italie à une époque charnière de l’histoire européenne. La tâche n’a pas été simple et, armée de patience, Nicole Dupont-Pierrart a fait ressortir des archives de Mantoue une riche correspondance inédite, source principale pour la reconstruction de ce moment fort complexe de l’histoire franco-italienne. Grâce à la bienveillance de Bertrand Schnerb, professeur d’Histoire médiévale à l’Université de Lille III et co-directeur de la thèse, l’auteure a retranscrit cette masse documentaire, base incontournable pour un travail d’histoire.

5Cette recherche a donc redonné vie à une princesse qui avait vécu à l’ombre de grands personnages de son temps. La personnalité de Claire de Gonzague avait été en effet occultée au profit de celle de la prima donna de la Renaissance, c’est-à-dire sa belle-sœur Isabelle d’Este, épouse de François de Gonzague, et de sa sœur, Elisabeth de Gonzague, duchesse d’Urbino, immortalisée par Baldassare Castiglione dans son Livre du Courtisan.

6Au lieu de tomber dans les pièges des Gender studies, l’auteure a brossé un véritable portrait de cette princesse italienne de la Renaissance grâce à l’étude méticuleuse d’un millier de lettres (deux cent soixante de Claire de Gonzague et plusieurs centaines écrites par ses proches) conservées dans les archives de Mantoue, de Milan et de Modène. Née à Mantoue, dans un milieu extrêmement cultivé où la commande artistique joue un rôle central dans la politique de la famille, la jeune femme est déracinée et envoyée dans une cour austère, loin de l’affection de ses parents et de sa fratrie. Malgré cela, Claire de Gonzague s’adapte vite à sa nouvelle vie et finit par s’identifier à sa nouvelle Maison princière. Ce récit montre parfaitement à quel point la princesse italienne a joué un rôle diplomatique complexe entre sa famille d’origine et celle où elle était entrée. Dans les pages consacrées à la vie quotidienne de Claire et de son entourage, le lecteur pourra se plonger dans l’univers de la cour des Gonzague à Mantoue. La participation de la jeune princesse aux fêtes, aux pratiques religieuses et à la vie fastueuse de la cour, permet de pénétrer au cœur même de la noble famille mantouane.

7Un premier contrat de mariage entre Claire et Gilbert de Montpensier est établi en juin 1480 : la princesse n’avait que 16 ans ! La dot considérable de vingt sept mille ducats – dont neuf mille comptants, neuf mille en bijoux et vêtements et le restant versé dans un délai de trois ans – donnait à la princesse un rang important dans la petite cour d’Aigueperse. Passionnante est la lecture des très belles pages consacrées à l’itinéraire de la jeune épouse, de Mantoue à Aigueperse, du 17 juin au 22 juillet 1481, à l’entrée solennelle à Lyon le 14 juillet, puis à l’union à Cusset le 21 juillet avec Gilbert, son aîné de vingt et un ans.

8La petite bourgade d’Auvergne, Aigueperse, connaît alors un essor culturel sans précédent : Gilbert de Montpensier et Claire de Gonzague la transforment en une véritable petite capitale qui restera toutefois à l’ombre de la cour prestigieuse de Moulins. Le Saint Sébastien de Mantegna (aujourd’hui au Louvre), la Nativité de Benedetto Ghirlandaio (qui est toujours dans l’église Notre-Dame d’Aigueperse), la Sainte-Chapelle et les vestiges du château qui a brûlé en 1574 attestent encore aujourd’hui de ce rayonnement.

9Si les liens entre Gilbert de Montpensier et le roi de France Charles VIII donnèrent à la jeune princesse de Mantoue la possibilité de faire partie de la suite de la reine Anne de Bretagne, les relations privilégiées avec le duc et la duchesse de Bourbon, Pierre et Anne de Beaujeu, lui permirent non seulement de retrouver un milieu culturel particulièrement fécond mais aussi de mieux supporter la séparation avec sa famille.

10La lecture des lettres échangées entre Claire de Montpensier et ses proches à Mantoue a permis à Nicole Dupont-Pierrart de pénétrer la vie quasi quotidienne de la princesse italienne en France. Toutefois, et malgré la richesse des renseignements, cette correspondance livre peu d’éléments concernant les œuvres d’art, à l’exception de la mention de coupes de cristal envoyées de Mantoue à Aigueperse1. Si le portrait peint de Frédéric de Gonzague, envoyé à Claire et évoqué sans le nom de l’artiste dans une lettre du 14 mai 1482, était sûrement « de la main d’Andrea », aucune mention du Saint Sébastien envoyé de Mantoue à Aigueperse n’apparaît dans le millier de lettres consultées et analysées2.

11L’auteure s’attache particulièrement à montrer que la personnalité de la comtesse de Montpensier se révèle pleinement dans l’intrigue et la diplomatie. Lorsque Louis XII envisage de s’emparer du marquisat de Mantoue, Claire vole au secours de son frère, multipliant les démarches auprès du roi et de ses proches pour sauver sa patrie. L’échange de nombreuses missives politiques met parfaitement en lumière le rôle de mezzana (intermédiaire) joué par la princesse, entre le tout puissant royaume de France et le modeste état mantouan, ménageant habilement les deux parties, tout en poussant son frère à une alliance avec un si grand monarque.

 

12Paris, 4 octobre 2016

Notes de bas de page

1 S’agit-il de coupes en verre de Venise ? On connaît l’engouement pour les verres vénitiens en Europe à cette époque. Ainsi Anne de Bretagne possédait des coupes en cristal vénitien avec ses armoiries. La reine de France aurait-elle reçu ce cadeau par l’intermédiaire de Claire de Gonzague ?

2 Le Saint Sébastien faisait-il partie de la dot de la princesse ? Pour le moment, c’est l’hypothèse la plus probable.


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