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    Presses universitaires du Septentrion
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    Plan

    Plan détaillé Texte intégral I – Écrire pour gérer des hommes II – Écrire pour tenir ses comptes : entre mémoire et calcul Notes de bas de page

    Être entrepreneur au Moyen Âge

    Ce livre est recensé par

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    Table des matières

    Chapitre 9 – Épilogue. Écrire pour gérer : gérer des hommes, par le verbe et le chiffre

    p. 299-356

    Texte intégral I – Écrire pour gérer des hommes A – Groupe familial Bertranet Teisseire Cousines et cousins B – Les hommes de l’atelier : les contrats de travail C – Les juvenomes et facteurs Les juvenomes Les facteurs Missions des facteurs Les associations de Jean Teisseire II – Écrire pour tenir ses comptes : entre mémoire et calcul A – Tenir des comptabilités : une histoire de chiffres ? Les types de comptabilités Prix, monnaies, chiffres B – Jean Teisseire, gestionnaire : faire confiance, faire crédit Les pratiques du crédit Faire crédit : un rapport particulier au temps Exceptions et cas particuliers : la complexité d’une relation comptable C – Crédit et confiance Johan Perot, mauvaise recrue ? Raymon Arnaut, sur la corde raide Notes de bas de page

    Texte intégral

    1Étudier l’entreprise de Jean Teisseire, artisan et marchand, c’est entrer de manière très concrète dans l’organisation de ses ateliers et boutiques et c’est entrer en relation avec des hommes et des techniques comptables. La gestion des matières premières et des articles produits est un élément de cette étude, mais en réalité, l’écrit de Jean Teisseire nous montre surtout la manière dont le livre de raison est un moyen de compter des hommes et des biens, de les gérer et d’en assurer la maîtrise. L’intérêt de cet écrit privé est qu’il nous permet d’apercevoir, au-delà des détails techniques déjà étudiés, les hommes au travail, dans leur quotidien. On peut ainsi saisir non seulement la structure de l’ouvroir de Jean Teisseire, mais surtout les individus, les gestes, l’environnement des ateliers et des entreprises. On n’obtiendra sans doute pas la vision globale d’un artisanat dans toutes ses implications, mais bien plutôt des fragments de moments passés au travail et dans un atelier1.

    2En effet, nous croyons qu’il faut considérer l’ouvroir du cordier comme une entreprise. Il est capable de produire, nous l’avons vu, des articles en grand nombre, de manière régulière et de qualité semble-t-il constante, et pour cela, l’atelier s’organise autour d’un certain nombre d’individus, employés par le cordier, ou bien sollicités ponctuellement, ou encore habitant dans sa maison. C’est donc une véritable entreprise que gère Jean Teisseire, et c’est en cela que son écrit est absolument primordial : ce livre de raison, mais les comptabilités qu’il tient en parallèle également, lui permettent de maîtriser une activité extrêmement dynamique, aux ramifications nombreuses, par des pratiques scripturales que nous avons éclairées. Le cordier est un artisan bien entendu, un marchand c’est certain, mais d’une manière générale il développe des compétences nombreuses qui exigent tout autant qu’elles créent des outils sophistiqués : comptabilités, gestion patrimoniale et activités publiques. Cet homme aux multiples facettes utilise donc l’écrit afin de réunir dans une même unité une entreprise qui dépasse le simple atelier d’un artisan particulier, pour devenir une industrie entraînant dans son sillage la diversification des activités du marchand. En cela, nous rejoignons la définition de l’entreprise comme unité économique qui rassemble à la fois les facteurs de production et qui produit des biens destinés à être vendus sur un marché, sur lequel cette unité économique est ouverte. L’ensemble de l’activité de Jean Teisseire correspond à cette définition, et il rejoint l’objectif principal d’une telle entreprise, qui est, fondamentalement, de réaliser des gains2. On retrouve ainsi, dans l’entreprise du cordier, une rationalité dans l’action, qui se fonde sur une perception et une gestion du risque, qui lui permet d’atteindre un profit non négligeable, grâce au savoir technique qui est le sien3.

    3C’est ainsi que l’entreprise « ce mot qui désigne l’esprit d’initiative autant que le lieu où cette dernière s’exerce, est une notion décisive pour approcher l’organisation économique de la vie sociale… : un ordre des opérations techniques, des moyens matériels assurés, un capital de savoir-faire et de ressources financières, enfin une mise en mémoire qui suppose la saisie comptable pour le contrôle de gestion »4.

    4Chercher à comprendre comment les archives privées du cordier permettent ainsi une maîtrise réelle des hommes, des lieux, des biens et des temporalités, c’est aussi s’attacher à envisager l’ensemble des relations sociales, professionnelles, amicales et familiales qui constituent la base du réseau du cordier. Ces éléments sont essentiels pour comprendre le développement de son activité, sa réussite et sa manière d’inscrire, de noter, de mettre à jour et de gérer. Les pratiques scripturales deviennent donc véritablement des pratiques économiques par la gestion de l’entreprise : écrire c’est d’abord dire et organiser, mais écrire c’est également faire et gérer, c’est donc aussi s’inscrire comme acteur économique, en mettant sur le papier l’ensemble des transactions passées. La manière dont Jean Teisseire envisage le crédit et dont il finit par utiliser le livre comme fichier d’informations sera également primordiale dans ces questionnements.

    5On peut finalement considérer l’activité de Jean Teisseire et son entreprise à la manière d’une compagnie marchande5. Si l’envergure de son atelier et les ramifications du réseau du cordier sont évidemment bien différentes, en revanche les enjeux sont très similaires : gérer des hommes, gérer des associés, mais aussi tenir des comptabilités et assurer un patrimoine qu’il faut mémoriser et transmettre, ce sont là les mêmes thématiques qui pouvaient apparaître dans l’analyse d’une compagnie comme celle de Datini6. Bien entendu on ne pourra pas retrouver l’équivalent de la maison mère et les associations qu’a pu conclure Jean Teisseire sont bien plus modestes que celles de la compagnie Datini, mais il semble pourtant que la manière d’organiser son entreprise, de tenir des écrits et des correspondances, est parfois très proche des techniques d’un marchand beaucoup plus international qu’est celui de Prato. Par ailleurs, évidemment, il faut noter que si une compagnie commerciale se distingue notamment par sa longévité, sur plusieurs décennies, il est difficile de considérer celle de Jean Teisseire comme une entreprise au long cours puisqu’il est le seul réel représentant, du point de vue archivistique, de son atelier. Mais si les archives sont perdues en partie, nous croyons néanmoins que cette analyse est permise par la volonté qu’avait le cordier de transmettre son entreprise à ses successeurs, et par la volonté qu’il a toujours déployée de contracter des associations et des partenariats avec des personnages parfois importants dans le paysage urbain avignonnais. Si l’efficacité pratique est le but premier chez Jean Teisseire, et les écrits le reflet de ce qui est nécessaire à son activité, dans tous ses aspects, on aboutit à l’image d’une entreprise qui fonctionne comme une compagnie.

    6Il est inévitable cependant que des lacunes documentaires empêchent de totalement lever le voile sur le quotidien de cette entreprise. Comme l’indiquait P. Braunstein, au sujet de la communication dans le monde du travail, un filtre existe entre le vécu et l’écriture, qu’il n’est pas toujours possible de bien interpréter7.

    I – Écrire pour gérer des hommes

    7Comme A. Sapori l’avait fait pour la compagnie Peruzzi notamment8, l’étude d’une entreprise, si elle passe par les écrits notariés ou normatifs qui concernent les associations, leur forme et leur durée, passe également par l’analyse de l’ensemble du personnel, salarié, et « analysé comme un flux d’acteurs plus ou moins qualifiés et rétribués »9. En réalité, l’ouvroir de Jean Teisseire, son obrador est souvent appelé par lui l’ostal, la maison. Il est très séduisant de considérer cet ostal comme l’équivalent de la casa des compagnies italiennes, comme l’agence principale qui gère non pas des succursales ici, mais néanmoins des acteurs variés et surtout des lieux géographiques eux-mêmes divers. C’est ainsi que dans cette casa marchande, on peut retrouver divers acteurs : « associés, facteurs et apprentis salariés, artisans recrutés pour adapter ou finir certains produits, servantes choisies localement, facteurs d’autres agences, émissaires d’autres compagnies » ou encore « des artisans qui ne résident pas à l’agence mais qui peuvent par ailleurs lui être liés sur une période de plusieurs mois par des contrats de fourniture régulière des produits »10.

    8Parmi ces individus qu’il faut gérer, il est nécessaire d’ajouter une catégorie qui n’apparaît pas dans la précédente citation, et qui renvoie à la famille. Comme avait pu le noter P. Bernardi chez les artisans du bâtiment en Provence à la fin du Moyen Âge, la place de la famille dans les métiers est primordiale, y compris dans les hommes au travail. Ainsi, la famille de l’artisan est le cadre de l’entreprise, et certains individus sont alors « (placés) dans une double dépendance, à la fois professionnelle et familiale »11. L’atelier de Jean Teisseire est fondamentalement lié à sa maison, et sa famille fait donc partie des éléments essentiels dont le livre de raison permet la gestion, sous des aspects très divers. Il est alors utile de revenir sur le rapport entre l’ouvroir et le foyer, base d’une véritable maisonnée12.

    A – Groupe familial

    9Les enfants de Jean Teisseire, mais également des relations de famille plus éloignées, se trouvent impliqués dans l’atelier du cordier, ainsi que dans l’ensemble de ses affaires économiques. Le groupe familial apparaît ainsi dans l’écriture, au même titre que les intermédiaires professionnels. L’écriture du livre de raison, répondant à des exigences professionnelles, mais aussi personnelles, fait donc place à ce groupe familial qu’il s’agit ici de mettre en relation avec les pratiques scripturales tout comme économiques.

    Bertranet Teisseire

    10Une place à part doit être réservée dans ce cadre à Bertranet Teisseire. Il est le fils de Jean, né de sa première épouse, Béatrix Arnaud, morte en 1357, et vit dans la maison de son père, d’abord remarié à Monne Vaquier, puis à Catherine Larteyssut, après la mort de sa seconde épouse en 1367. La dimension familiale dans l’ouvroir du cordier apparaît très clairement avec le personnage de Bertranet. En effet, les trente premiers folios du livre sont une écriture partagée entre le père et le fils. Si ces folios ne représentent que quelques mois d’écriture, il est néanmoins possible de dire que Bertranet avait également tenu des écritures dans les anciens cartulaires, puisqu’il y fait référence fréquemment, en évoquant ces inscriptions comme étant de sa main. En effet, on mesure la place occupée par le fils de Jean Teisseire dans l’atelier, et plus probablement dans sa boutique, par l’utilisation du pronom personnel de la première personne du singulier, dans l’ensemble des notices. Il n’écrit pas pour son père, indiquant alors que la transaction a été conclue pour Jean Teisseire ; il écrit en lieu et place de son père, présentant les notices à la manière de son père. Il est cependant intéressant de saisir ces écritures mêlées : Jean Teisseire, par endroit, apporte une correction ou un ajout aux notices de son fils, qui semble être encore dans une étape d’apprentissage des compétences nécessaires au métier d’artisan et d’entrepreneur. C’est ainsi une forme de transmission des savoirs, par l’écrit, qui s’opère, mais aussi une forme d’apprentissage : le lien est primordial entre l’apprentissage d’un métier et l’apprentissage des savoirs, entre savoirs et savoir-faire13.

    11Il n’existe cependant aucun acte stipulant l’embauche de Bertranet en tant que salarié ou employé dans l’ouvroir. La formation se fait au fil de l’eau, sans lien officiel entre le fils et l’atelier, si ce n’est par le père. Comme le suppose P. Bernardi dans son article sur les relations professionnelles et familiales14, on peut dire « qu’un certain nombre d’artisans, avant de travailler pour eux-mêmes ont œuvré sans contrat dans l’entreprise paternelle, où ils se sont formés ». C’est sans doute le cas pour Jean Teisseire lui-même, et cela l’est également pour son fils. En effet, il ne s’agit pas pour Bertranet Teisseire d’un rôle subalterne : dans ces dizaines de pages, on le voit certes écrire, mais également passer des transactions, et avoir le rôle d’un chef d’atelier. On devine l’influence de Jean Teisseire et il n’est pas impossible que Bertranet ne fasse que transposer les activités de son père en notices, mais il est cependant indéniable qu’il se trouve de cette façon impliqué de manière réelle dans l’ouvroir de son père, dans ses ateliers, et dans l’ensemble de ses activités (artisanales, mais aussi plus largement immobilières, foncières et publiques). Il joue ainsi le rôle d’un facteur, mais au statut particulier, puisqu’il est le seul à procéder à des inscriptions dans le livre de manière répétée et usuelle. On en veut pour preuve quelques mentions, parmi des exemples qui pourraient être multipliés à l’envi. La lettre d’Olivier Amoros, envoyée depuis Barcelone, est adressée à Jean Teisseire mais inclut de manière significative une salutation à Bertranet Teisseire, dans le dernier paragraphe. Cette seule mention est une indication du statut particulier qu’occupe Bertranet dans l’atelier. Mais en réalité, en analysant les transactions dont il a eu la charge, nous comprenons de manière assez claire le rôle qu’il occupa dans l’ouvroir. Ainsi, il intervenait auprès des relations d’affaires de Jean Teisseire, pour récupérer des marchandises, procéder à des paiements, ou bien encore établir des comptes finaux avec certains. Ce type de transactions correspond au rôle du facteur dans un ouvroir, c’est-à-dire ce rôle d’intermédiaire entre le patron et les clients/vendeurs : le facteur se déplace dans la ville et s’occupe de toutes les affaires courantes, de manière à aider et compléter l’action de son patron. C’est ce rôle qu’occupe clairement Bertranet.

    12Ainsi, au folio 2vo, il écrit dans le livre qu’il est chargé de donner à Jorgi Tigrini, changeur d’Avignon, 3 florins, qui lui ont été remis en main propre de sa part le 31 août 1370. Il agit donc directement, et en personne, comme intermédiaire entre la maisonnée de Teisseire et les relations d’affaires de son père15. Il établit par ailleurs plusieurs compte-faits, auprès de Jaufre, mari de Dona Laureta au folio 6vo, ou auprès de Jacot le boulanger un peu plus loin, ou bien encore au folio 18vo, avec Bernart, peigneur de chanvre. S’il endosse un rôle proche de celui des facteurs, il semble cependant être encore en formation, puisque, dans ces dernières transactions, il est assisté de Guimet Bonaut au folio 6vo, et de Jaumet Davit au folio 18vo, tous deux facteurs de longue date de Jean Teisseire16.

    13Cependant, la transmission des savoirs accompagnée de la transmission des biens (circulant et immobiles) n’a pas été possible jusqu’au bout pour le jeune homme, qui meurt en fin d’année 1370, alors qu’il n’a, selon les indications de J. Girard, qu’une vingtaine d’années17. On peut en effet lire dans le livre de raison, au 18 décembre 1370, la mention suivante :

    « L’an de nostre senhor Iezu Crist MCCCLXX a XVIII jorns pasacs, fin a III oras de la nueg aprop, del mes de dezembre, rendet mon filh Bertranet Teiseire l’arma sieua a Nostre Senhor Iezu Crist, e z a XVIIII jorns del dig mes de dezembre, fon lo sieu cos sebelit a Monsenhor Sant Peire en la capela de Sant Vinsens18. »

    14On sait peu de choses sur les circonstances du décès de Bertranet, sinon deux mentions aux folios 65ro : Jean Teisseire procède à deux paiements le 8 avril 1372 qui concerne la maladie de ce dernier, « malautia que ac Bertranet ». Ainsi, il paie à Maître Franses de Castelnou 6 florins, et à Antoine Garnier apothicaire 7 florins et 6 gros19. Son fils est donc mort d’une maladie, sans doute fulgurante, puisque le 16 décembre, il inscrivait encore des transactions au folio 29ro du livre de raison.

    15La volonté qu’avait Jean Teisseire de transmettre son ouvroir et son atelier à son fils est assez évidente, la transmission passant par l’acquisition des compétences requises aux missions qui auraient été les siennes de manière plus durable. C’est en revanche moins l’atelier dans ses aspects techniques que Bertranet endossait, mais bien plus les boutiques et l’ouvroir, c’est-à-dire ce qui permettait de faire le lien avec les acheteurs, vendeurs et relations d’affaires du cordier – au-delà même de son artisanat. Il s’agit donc moins d’une volonté de transmission du métier que de la transmission de l’entreprise elle-même. Ce type de décision est habituel et à Avignon notamment, des familles de chanvriers existent, dont l’entreprise se transmet de père en fils, tels les Sade, les Larteyssut, ou les Ortolan20.

    Cousines et cousins

    16Le livre de raison est également le lieu des inscriptions concernant la famille moins proche de Jean Teisseire, tels que ses cousins, cousines, beau-frère ou belle-sœur.

    17Jordane Guarnier, cousine de Jean Teisseire, apparaît ainsi très fréquemment dans le livre de raison, pour des transactions notées de manière professionnelle et liées à la comptabilité du cordier, sinon à son atelier lui-même. Elle est la fille de l’un des oncles de Jean Teisseire, Raymond Guarnier, mariée à Jean Alquier, épicier d’Avignon, depuis mars 135021. Jean Teisseire lui accorde de manière très régulière, une à deux fois par an des prêts d’un montant similaire, 2 florins, pour sa « despensa », c’est-à-dire pour ses frais personnels. Ainsi, il semble venir en aide à sa cousine, entre 1370 et 1374 au moins. Ces prêts semblent s’interrompre à cette période-là, et Jean Teisseire ne fait plus remettre à sa cousine, souvent par l’intermédiaire des facteurs, les sommes habituelles. On sait en revanche que Jordane Guarnier est entrée chez les nonnes des Miracles, puisqu’en 1377 un acte de la boîte 96 des Grandes archives mentionne cette circonstance dans un don que leur fait Jean Teisseire, pour sa cousine22. De fait, cela correspond aux deux dernières mentions de Jordane, aux folios 134ro et 155ro, qui mentionnent des paiements en plusieurs échéances du don de 100 florins, payés en deux fois 50 florins, en février et mai 1376. L’acte de janvier 1377 est la reconnaissance de ce paiement, par les nonnes des Miracles. Jordane n’apparaît alors plus dans les archives de Jean Teisseire.

    Tableau 53 – Jordane Garnier.

    FolioDateType de transactions
    28vo8 décembre 1370Prêt (2 florins)
    62vo27 février 1372Prêt (2 florins)
    69ro25 avril 1372Prêt (2 florins)
    80ro23 juillet 1373Prêt (2 florins)
    83ro20 décembre 1373Prêt (2 florins)
    100vo10 octobre 1374Prêt (1 florin)
    103ro18 février 1375Mention d’une maison vendue par Jordane
    134ro4 février 1376Don (100 florins) aux nonnes des Miracles
    155ro23 mai 1376Don (100 florins) aux nonnes des Miracles

    18D’autres personnages apparaissent de manière plus ponctuelle, une autre cousine de Jean Teisseire notamment Bertrana Aberta, dont on ne connaît pas exactement la nature des liens familiaux avec le cordier23, mais qui se voit prêter des sommes à deux reprises dans le livre de raison, entre un et deux florins. Le folio 147vo la mentionne pour une affaire qui est liée directement à la boutique de Jean Teisseire, puisqu’elle y achète 7 livres de lin ainsi que 6 livres de chanvre clair de Lombardie, devant en tout à son cousin 27 sous et 2 deniers24. Le lien entre Bertrana et le métier de la corderie se fait plus net à la lecture des folios qui l’implique directement dans les affaires du cordier : ainsi au folio 29vo, elle paie à Olivier Amoros, facteur de Jean Teisseire, 37 florins, pour une somme que devait Guilhem Postel à Bertrand Teisseire, père de la femme d’Olivier. Il semble donc que Bertrana ait été proche de Guilhem Postel et ait payé une partie de cette dette au nom de ce dernier, mort et qui reconnaissait devoir cette somme dans son testament. Elle semble donc gérer des affaires relativement importantes, ce qui apparaît clairement au folio 47ro lorsqu’elle réceptionne des marchandises au retour d’Olivier Amoros de Barcelone : il est dit à cette occasion qu’elle a un « ostal » et qu’elle réceptionne du plomb, qu’elle doit transmettre à Miquel, feratier. Ainsi, cette cousine de Jean Teisseire est elle-même à la tête d’une boutique ou en tout cas d’une maison qui lui permet d’effectuer des affaires, en relation avec le cordier parfois et principalement avec son facteur Olivier Amoros25.

    19Les cousins de Jean Teisseire apparaissent également, Bertrand Teisseire est mort à l’époque de la rédaction du livre, et il n’apparaît que pour des transactions qui ne sont pas directement liées à l’ouvroir, et notamment pour des règlements de succession. En revanche, Jaumet Teisseire apparaît à de très nombreuses reprises : il est l’un des facteurs de Jean Teisseire. On ne trouve pas, comme pour Bertranet Teisseire par ailleurs, de contrat d’embauche précis, mais il est l’un des principaux ouvriers de l’atelier, auquel sont confiées les missions habituelles du facteur : il doit ainsi se rendre dans les foires, apporter les marchandises, payer les dettes du cordier. Il représente ainsi Jean Teisseire dans les diverses affaires qu’il a à mener pour son ouvroir26.

    20De nombreuses mentions apparaissent également au sujet d’interlocuteurs qui achètent des marchandises à l’ostal de Jean Teisseire ou au contraire l’approvisionnent et qui sont des comaires et compaires. Ces termes renvoient à une relation familiale un peu plus distendue : il peut s’agir de parrains et marraines, mais aussi de termes renvoyant à une affinité particulière, qui n’est pas systématiquement un lien de famille. Cependant, ces personnages sont clairement identifiés par Jean Teisseire comme ayant un statut particulier, dans l’ensemble de ses relations d’affaires. C’est le cas pour Marguerite, femme de Jaume Soquier, qui sont ses commères et compères ; c’est également vrai pour Guillaume Sabatier, Rostaing Berbeguier ou Bertrand Lunar, et enfin Raymond Estieu, docteur en décrets.

     

    21Ainsi, famille et milieu professionnel s’entrecroisent et le livre de raison est le lieu privilégié de l’inscription des transactions qui recouvrent les deux domaines. L’atelier et l’ouvroir de Jean Teisseire sont liés à la maisonnée, c’est-à-dire cette cellule qui tient compte de la famille élargie, mais également de l’ensemble des personnes vivant dans l’ostal, ouvriers, facteurs, associés, et domestiques. L’écrit est ainsi le moyen de faire le lien entre les aspects techniques du travail de Jean Teisseire, lié à ses ateliers et usines, et les aspects gestionnaires et marchands, rattachés à la boutique et la maison, en ville. Il apparaît « que la distinction entre les biens du ménage et ceux de la société n’était pas toujours nette ; que la cellule conjugale fournissait au maître une main-d’œuvre, qui, professionnellement, occupait une position comparable à celle qu’elle avait dans le groupe familial »27.

    B – Les hommes de l’atelier : les contrats de travail

    22Gérer les hommes dans une entreprise, au-delà des liens familiaux qui interfèrent avec les relations professionnelles plus strictes, c’est aussi et surtout pour Jean Teisseire gérer des contrats de travail, embaucher des ouvriers, renouveler leurs contrats, et établir leur rôle, en maîtrisant leurs dépenses et leurs transactions. Ce monde de l’entreprise nous est donné à voir dans le livre de raison et dans les comptabilités de Jean Teisseire de manière privilégiée, non pas par le biais de textes normatifs, ni par le biais de contrats notariés, mais par une vue interne à l’entreprise. La manière dont le cordier choisit d’inscrire ces notices, ainsi que de les mettre à jour est révélateur de cette gestion quotidienne des hommes de son atelier. Les statuts des ouvriers, facteurs et apprentis de son ouvroir sont divers, et il est nécessaire de revenir sur les moyens de repérer ces hommes dans le cours du texte.

    23Les contrats mentionnant l’embauche d’un personnage ou un apprentissage restent assez peu nombreux dans le livre de raison. On fait ainsi le même constat que J. Hayez dans son étude de la documentation Datini. En effet, il ne compte que peu de contrats, et surtout très peu précis sur les aspects du rapport professionnel28. Dans le livre de raison, Jean Teisseire est le seul à pouvoir établir ces contrats, qui donnent lieu à des actes notariés parfois, mais pas toujours. Le seing privé – équivalent de la scritta italienne – peut suffire. Il s’agit donc d’une prérogative du chef de la maisonnée, qui inscrit ces éléments dans son livre de raison lorsqu’il estime cela nécessaire. On peut ainsi suivre les dossiers de quelques personnages, concernés par de tels contrats. C’est le cas notamment de Peire Forestier, de Guimet Borel et de Monet Berlhier.

    24Peire Forestier est un cas intéressant en ce qu’on peut observer une évolution dans les modalités des contrats successifs qui sont établis à son sujet, et notamment dans le statut qu’il semble acquérir. Le premier contrat qui le concerne au folio 98ro l’embauche en tant que iuvenome, en 1374. Il est dit à cette occasion qu’il doit aider Monet Berlhier29, un cordier embauché par Jean Teisseire de manière régulière pour faire le métier de cordier – mais pas l’apprendre auprès du maître. Jean Teisseire fournit le matériel et les moyens nécessaires à l’exercice du métier par Peire. Cette première transaction mentionne un montant dû par Peire à Jean Teisseire, pour 4 sous, prêtés à lui pour ses dépenses personnelles. On voit ainsi comment Peire Forestier se trouve sous la tutelle de Jean Teisseire, qui lui fournit non seulement de quoi exercer le métier, le paie mais lui prête également des sommes pour lui permettre de procéder à des dépenses personnelles. Quelques folios plus loin, 138ro, Peire Forestier n’est plus dit iuvenome mais cordier, ici en 1376. Il s’agit ici véritablement d’un contrat de travail, qui mentionne les clauses suivantes :

    « Peire Forestier cordier que esta anbe me per far lo mestier cordegar e filar e treiser deu estar anbe mi hun an que comensa l’intrada lo dezen jorn d’aquest mes de febrier en que sem aras e devem li donar lo condug e V florins de selari e d’aiso esta carta per la man de maystre Johan Dalmas de Monpeilier la cal carta fon escricha e facha la nota lo disapte a IX jorns d’aquest mes de febrier. Ai li prestat per comprar camiza e brayas e sabatas en prezensia de Monet Berlhier e de Johan Perot cordier dimercres a XXVII de febrier premier jorn de carema : I florin.
    E deu mais per la nota de la carta de sa part : I gros.
    E nos devem a Peire Forestier per II mes que z ela estat ambe nos a nostra man da resta que lo dig peire nos deu VI gros bon conte fag ambel a XII d’abril : X gros30. »

    25Ce contrat précise donc ce que Jean Teisseire entend par métier de cordier : corder, filer et tresser, c’est-à-dire plusieurs étapes de la transformation du chanvre en cordes. Le contrat précise d’autre part le salaire de Peire Forestier, que l’on pourra comparer aux autres salaires précisés des artisans de Jean Teisseire, et qui est de 5 florins pour une année, à quoi s’ajoute le condug, c’est-à-dire qu’il est nourri et logé dans la maison de Jean Teisseire. Le salaire ne se confond donc pas avec ce condug31 : le salaire est ce qui vient en supplément de ce qui est donné par le cordier au jour le jour et correspond à un montant en argent. Le condug ne comprend en revanche pas les vêtements puisque le cordier prête à Peire Forestier 1 florin pour l’achat d’une chemise, d’un pantalon et de chaussures. La notice rappelle également des transactions antérieures entre Peire et Jean Teisseire : elle permet donc à Jean Teisseire non seulement de préciser que le contrat existe et qu’il a été inscrit par notaire, mais aussi d’indiquer les clauses les plus importantes à garder en mémoire, mais enfin, et probablement surtout, de tenir un compte ouvert pour Peire Forestier, à partir de son entrée dans l’ouvroir et la maison de Jean Teisseire. Le lien entre ce nouvel embauché et les ouvriers/facteurs déjà présents est par ailleurs souligné par la présence de Monet Berlier et Johan Perot lors du prêt d’argent pour les vêtements, ce qui n’est pas anodin.

    26Le même type de contrat pour Monet Berlier et Guillaume Paturel, cordiers apparaît au folio 73ro selon les termes suivants :

    « Monet Berlier e Guilhaumes Paturel an fag covinent de novel d’estar anbe mi Johan Teiseire per cordiar iusta la maniera que z elos an acostumat e devem lur donar a maniar e z a beure a z an dos totaquest an complit… De l’an prezent en que sem MCCCLXXIII
    E uotra lur condug lur devem donar de selari a monet Berlier doze florins e z a Guilhaumes Paturel seze florins aquest covinent lur ay yeu promes en bona fe dimercres a XXVI jorns dal mes de ginoyer e z elos m’an fag sagrament de ben m’en servir32. »

    27Le contrat n’est pas passé devant notaire ici, parce qu’il s’agit principalement de reconduire une activité que menaient déjà les deux hommes auprès de Jean Teisseire dans les années antérieures comme l’indique le cordier : ils doivent corder comme ils ont l’habitude de le faire. La formule est identique à celle retrouvée pour Peire Forestier : les deux hommes doivent être « anbe » Jean Teisseire, c’est-à-dire avec lui, dans sa maison. Le condug leur est fourni, précisé de manière claire par les termes « maniar » et « beure », c’est-à-dire manger et boire. Le contrat est conclu pour deux années, et un salaire de 12 florins sera versé à Monet, tandis qu’il est de 16 florins pour Guillaume. On note des disparités assez importantes dans les salaires versés aux cordiers : Peire Forestier recevait 5 florins, tandis que Monet et Guillaume dépassent la dizaine de florins. Il s’agit là de différences qui sont probablement liées à leurs compétences, qui ne sont pas précisées ici, et sans doute également à leur âge. Rappelons que Peire était iuvenome quelques folios auparavant, donc très certainement assez jeune. Une clause apparaît, qui n’était pas présente dans le précédent contrat et qui n’apparaîtra plus dans les autres transactions de Jean Teisseire et qui concerne le comportement que doivent respecter les deux cordiers : ils s’engagent à servir de bonne façon leur patron.

    28Le contrat de Monet est reconduit en 1376, le 21 juin, au terme des deux années du précédent contrat, dans des termes très similaires, et pour le même salaire de 12 florins. On note donc une stabilité dans la gestion des contrats de Jean Teisseire, qui reconduit les clauses et les montants des salaires versés à ses employés. On ne retrouve en revanche pas Guillaume Paturel, qui semble avoir quitté l’atelier au terme d’une seule année, puisqu’il est mentionné au folio 87vo comme ayant quitté Jean Teisseire, qui lui paie une seule année de salaire, pour l’année effectuée33.

     

    29Les contrats, tels qu’ils sont notés dans le cours du livre de raison ont donc pour objectif principal de garder mémoire des clauses les plus importantes tenant aux salaires et à la durée des contrats. Les conditions professionnelles et les tâches attendues des personnages ne sont en revanche pas indiquées de manière précise. C’est le même constat qui surgit de l’étude du contrat liant Johan Perot de Montpellier et Jean Teisseire au folio 122ro, pour lequel les mêmes clauses apparaissent, y compris le prêt d’argent pour les vêtements et les chaussures34. C’est encore la même impression qui se dégage du contrat du peigneur de chanvre Mathieu Glaniera. Ce dernier cas est particulièrement intéressant puisqu’il est la seule évocation de l’embauche d’un peigneur de manière régulière dans l’atelier, et non pas ponctuellement à l’occasion d’un travail spécifique. Nous retrouvons à nouveau les mêmes clauses, incluant le condug auquel s’ajoute un salaire, qui est de 20 florins ici35. Si les salaires peuvent varier, le tableau ci-dessous permet néanmoins de constater qu’un total de 20 florins pour l’année est le montant qui apparaît le plus souvent, ce qui semble être la norme, au moins dans l’année 1376.

    Tableau 54 – Contrats de travail – tableau synthétique36.

    AnnéeSalaireCondugDurée
    Monet Berlier26/01/137312 florinsX2 ans, reconduits
    Guillaume Paturel26/01/137316 florinsX2 ans, non renouvelés
    Peire Forestier27/02/13755 florinsX1 an
    Johan Perot03/12/137510 florins (?)X1 an, non renouvelé
    Bertomieu de Valraynart24/09/137520 florins?1 an, reconduit
    Mathieu Glaniera08/10/137620 florinsX1 an, non renouvelé
    Monet Murart04/04/137620 florins?1 an, reconduit

    30Deux contrats d’apprentissage peuvent être repérés dans le cours du livre de raison, l’un concernant Antonet Borel, l’autre Johanet de Trievas. Les deux dossiers sont intéressants : celui de Antonet Borel permet de suivre les contrats sur plusieurs années ; celui de Johanet de Trievas montre l’intérêt du livre de raison pour Jean Teisseire de façon à établir une gestion des hommes y compris dans leur ascendance.

    31Antonet Borel entre au service de Jean Teisseire pour apprendre le métier de cordier en décembre 1375 : il est le fils de Guillaume Borel, agriculteur de l’Ile en Venaissin. Les clauses précisent de manière claire l’apprentissage : Antonet doit apprendre le métier et rester avec Jean Teisseire pendant 3 années37. Jean Teisseire lui fournit le logis et l’entretien, pour la somme de 40 florins les trois années. Le premier paiement de ces 40 florins est intervenu le 18 décembre. Le contrat est renouvelé en octobre 1376, soit moins d’un an plus tard, mais pour 4 années cette fois-ci « continuables ». Les raisons de ce nouveau contrat, alors même que Antonet Borel était déjà dans l’atelier de Jean Teisseire pour trois années, tiennent probablement au statut qu’il occupe : alors qu’il devait apprendre le métier seulement dans le premier contrat, ici, il est dit qu’il doit être iuvenome et continuer à apprendre le métier. D’autre part, le condug lui est donné, sans devoir être payé par Guillaume Borel, de même qu’une cotardia38, de la valeur qui conviendra à Jean Teisseire. Ainsi, le statut de l’apprenti a profondément changé : le père ne paie plus pour l’apprentissage du fils, au-delà de la première année. Le fils semble être ainsi intégré à l’atelier et devenir partie prenante des ouvriers du cordier, étant pour cela payé en partie comme eux, même s’il ne reçoit pas de salaire. Cette évolution est intéressante et la manière de l’inscrire dans le livre de raison montre la nécessité pour le cordier d’établir avec précision le statut de chacun des hommes qui travaillent pour lui39.

    32Jean Teisseire précise avec encore plus de détails le statut et l’ascendance d’un personnage qu’il embauche comme iuvenome pour 4 années. Il ne précise pas qu’il doit apprendre le métier : cependant, la durée du contrat, tout comme les clauses qui l’accompagnent, semblent devoir le rapprocher d’un contrat d’apprentissage. Ainsi, Johanet de Trievas doit rester chez Jean Teisseire pour quatre années, en échange du couvert, du logis, des vêtements. Johanet s’engage à servir correctement le cordier, et il n’est pas question ici de salaire. En revanche, les trois dernières lignes de la notice sont intéressantes : « e d’aiso noz es fermansa l’oncle del dig Johanet lo cal a nom Johan Fornier filh que fon de Guilhem Fornier cordier de Montpeilier », c’est-à-dire « de ceci nous avons la certitude par l’oncle de Johanet qui s’appelle Johan Fornier, fils de Guilhem Fornier, cordier de Montpellier ». D’autre part, la notice contient un renvoi en bas de page, précisant qui est le père de Johanet de Trievas : « filh que fon de Johan de Trievas es caselier de Monpeilier ». C’est donc par le biais de l’ascendance de ce Johanet que Jean Teisseire s’assure de la validité d’une telle embauche, qui semble prometteuse, puisque ce jeune homme appartient à une famille de cordier, de longue date – son grand-oncle Guilhem étant déjà cordier, à Montpellier. Il est tout à fait intéressant que Jean Teisseire apporte ces précisions a posteriori, après avoir indiqué l’essentiel des clauses habituelles, comme caution supplémentaire40. L’écrit cherche donc à rassembler toutes les informations les plus utiles, de manière à établir des fiches de renseignements assez complètes sur les personnages.

     

    33L’écrit apporte ainsi au cordier une forme de sécurité supplémentaire, l’écrit notarié n’étant pas obligatoire, mais l’écrit privé palliant ainsi des difficultés qui pourraient subvenir après l’embauche de ces personnages. La part des transactions orales existant dans ces échanges nous échappe, mais l’analyse des inscriptions permet néanmoins d’apporter des réponses au sujet de l’organisation concrète de l’entreprise de Jean Teisseire. Ces contrats restent malgré tout rares, soit que Jean Teisseire ne les pratique pas beaucoup, soit qu’il les inscrive ailleurs que dans le livre de raison, ou sous une autre forme. En effet, au-delà des contrats officiels et normés établis, de très nombreuses transactions nous renseignent sur les hommes qui travaillent pour Jean Teisseire, sur leurs différents statuts et sur la manière dont l’écrit permet de gérer ce personnel relativement nombreux.

    34L’ouvroir de Jean Teisseire s’organise entre des travailleurs que l’on peut qualifier de permanents, c’est-à-dire embauchés pour un temps long, qui résident chez lui et travaillent pour lui de manière très régulière, et des travailleurs qui apparaissent ponctuellement, pour fournir un travail précis, donné par le cordier et rémunéré à la tâche. Ces deux statuts s’entrecroisent parfois, un travailleur ponctuel devenant permanent ou un travailleur embauché pour un temps long étant remercié rapidement. Le cas des travailleurs embauchés ponctuellement doit être étudié de manière spécifique, puisqu’ils ne se trouvent pas inclus dans l’organisation de l’ouvroir de Jean Teisseire de manière complète. Ils viennent aider le cordier de manière occasionnelle, pour une tâche spécifique, qui leur est demandée et pour laquelle ils sont payés lorsqu’elle est terminée. La relation qui les unit au cordier est donc beaucoup plus superficielle et surtout ne s’inscrit pas dans le temps de la même façon. Ils n’ont pas le statut de facteurs ni de iuvenomes. Le plus souvent, ils ont leurs propres ouvroir et boutique, et sont donc en relation d’affaires avec le cordier, bien plus que dans une relation de dépendance41. L’inscription dans le livre de raison n’a alors pas la même fonction : il ne s’agit pas de les gérer par le biais de l’écrit, mais plutôt de garder mémoire de la somme que le cordier leur doit. C’est le cas notamment pour Johan Delengres, au folio 121ro : ce personnage, appelé cordier par Jean Teisseire, réside à Beaucaire et doit faire pour l’ouvroir de Jean Teisseire, 1 quintal et 34 livres de sangles. Pour permettre cette transaction, Jean Teisseire lui transmet le 1er décembre du chanvre femelle de Saint Gimiers, qui pèse 2 quintaux nets ainsi que des cordelettes pour 16 livres. Suit alors la clause qui indique le salaire de Johan Delengres : ce dernier doit recevoir, pour chaque quintal qu’il aura travaillé (« d’obrar filar e treiser ») 2 florins, moins les cordelettes qu’il lui a fournies42. Johan Delengres doit donc toucher 3 florins, moins deux gros, comme indiqué dans la transaction du livre de raison, pour son travail. La transaction ne comprend pas uniquement cette tâche confiée à Johan Delengres, elle se mêle en effet à d’autres termes, liés à une vente : Jean Teisseire fournit au cordier de Beaucaire 66 livres de chanvre femelle pour son propre usage, pour 2 florins. La chaîne de transactions ne s’arrête pas là en réalité : Jean Teisseire devait de l’argent à Johan Delengres pour d’autres ouvrages de corderie qu’il avait réalisés précédemment pour son compte, raison pour laquelle ces 66 livres de chanvre femelle lui sont offertes. On le voit bien, l’écrit dans le livre de raison permet au cordier de mettre à plat une chaîne d’échanges successifs qui compliquent les comptes entre Johan et lui. En réalité, s’il est un travailleur auquel le cordier fait recours, il est en même temps une relation d’affaires, qui fournit régulièrement Jean Teisseire et se fournit chez lui également. La transaction s’achève le 2 avril, lorsque l’artisan de Beaucaire rend à Jean Teisseire les 96 livres de sangles commandées, pour prix de 1 florin. Il reste encore à travailler une certaine quantité de chanvre cependant. L’enchevêtrement des transactions implique ainsi, avec Johan Delengres, une relation d’égal à égal, où l’échange de services est la règle.

    C – Les juvenomes et facteurs

    Les juvenomes

    35Au-delà de cette distinction première entre les travailleurs ponctuels et travailleurs réguliers, il faut revenir sur les différents statuts des ouvriers impliqués dans l’ouvroir de Jean Teisseire. On trouve deux termes principaux pour les désigner, sur lesquels il faut ici revenir, les facteurs et les iuvenomes. Ces deux vocables renverraient en toute logique à deux réalités différentes et distinctes, dans le monde de l’entreprise : cependant, on constate rapidement que les deux termes se recouvrent en partie et ne définissent pas des sphères clairement identifiées. Il suffit pour cela de suivre de manière plus attentive les noms des facteurs et iuvenomes : le tableau est alors plus complexe, et les mêmes hommes sont parfois facteurs, parfois iuvenomes alors même que Guimet Borel, l’apprenti est également qualifié de iuvenome.

    Tableau 55 – Iuvenomes.

    NomIuvenomeAutre statut
    Jaumet DavitOuiFacteur et associé
    Johanet de TrievasOuiApprenti
    Bertomieu de ValraynartOuiFacteur
    Jaumet TeisseireOuiFacteur
    Monet BerlierOuiX
    Guillaume PaturelOuiX

    36Ainsi, on le voit, les situations peuvent être diverses, et le terme recouvre des réalités elles-mêmes différentes. Le iuvenome est parfois l’apprenti, mais peut aussi désigner un personnage qui devient un facteur, comme c’est le cas pour Bertomieu, Jaumet Davit et Jaumet Teisseire. Le terme iuvenome est en réalité le terme employé de manière habituelle dans la langue provençale pour désigner le jeune homme : c’est sans doute cette appartenance à une même classe d’âge qui unit l’ensemble de ces ouvriers de l’atelier de Jean Teisseire. Ils peuvent donc être apprentis, mais aussi être sortis d’une période de strict apprentissage. Les notions d’enseignement et de dépendance par rapport à un maître restent cependant valables dans tous les cas, et l’on peut sans doute rapprocher les iuvenomes des termes comme discipulus, massip, addicens, scolanus, utilisés dans d’autres régions de France43. En réalité, outre la question de ce qu’est le iuvenome, c’est d’une manière générale l’ambiguïté qui règne entre les apprentissages et le louage de services qui est traduite par l’ambivalence du terme. En effet, le seul contrat d’apprentissage qui soit tout à fait clair dans le texte de Jean Teisseire est le premier de Guimet Borel, qui donne lieu à un paiement de la part de son père : il s’agit alors clairement d’un enseignement payé au maître, qui est vendeur de savoir et de science44. Cependant, dans les autres cas, il semble bien que les iuvenomes soient placés chez Jean Teisseire, dans une situation de dépendance et sans doute pour parfaire leur connaissance du métier, mais en étant payés45. Les situations peuvent donc être assez complexes, et traduisent d’une manière générale une assez grande souplesse dans l’organisation de Jean Teisseire, que les termes ne font que révéler en partie. Le constat qui s’impose est bien de considérer que le iuvenome renvoie à cette classe d’âge des hommes jeunes, jeunes embauchés, même si le statut qu’ils tiennent dans l’atelier n’est pas tout à fait limpide46.

    Les facteurs

    37En revanche, la situation s’éclaircit lorsque le cordier évoque ses facteurs. En effet, si l’on prend les cas de Bertomieu, Jaumet Teisseire et Davit, on constate de façon très nette que leur passage de iuvenome à facteur s’effectue dans le temps : il semble bien qu’il s’agisse de leur expérience plus grande qui leur confère un statut différent. Par la fréquentation de Jean Teisseire et de son atelier, ils semblent donc avoir acquis des savoirs, des techniques, mais aussi des comportements et des pratiques qu’ils peuvent mettre à profit pour le cordier. Il semble que l’écrit, dans ce cadre, joue un rôle essentiel, puisque – entre autres compétences – les facteurs sont chargés d’écritures et de représenter Jean Teisseire, on le verra. La formation du cordier, si elle est sans doute technique, est également et surtout une formation liée au rôle du marchand et aux techniques de gestion qu’il doit développer.

    38Ces hommes, parce qu’ils sont devenus des cordiers à part entière, peuvent participer de manière plus active à la vie de l’entreprise, même s’ils restent sous la dépendance de Jean Teisseire47.

    Tableau 56 – Facteurs de Jean Teisseire.

    NomsDates
    Olivier Amoros1357-1369
    Jaumet Teisseire1370-1376 (au moins)
    Jaumet Davit1370-1374
    Raymon ou Monet Arnaut1370-1374
    Guimet Bonaut1370-1374
    Raymon la Romiguiera1373-1374
    Bertomieu de Valraynart1375-1377 (au moins)
    Peiret Guichart1375-1384

    39On voit se succéder 8 facteurs dans le livre de raison. Olivier Amoros semblait être le facteur principal de Jean Teisseire, dans une période qui précéda le livre de raison, puisqu’il apparaît dans le cours du texte pour un compte final et qu’il est fait mention de transactions dans les livres antérieurs, remontant à 1357 au moins48. Il a donc été pendant de longues années le facteur de Jean Teisseire. La fin de leur collaboration n’est pas liée à une mésentente mais à l’installation d’Olivier Amoros de manière indépendante. Quatre ouvriers ont ensuite été employés par le cordier en même temps : Jaumet Teisseire, Jaumet Davit, Monet Arnaut (ou Raymon Arnaut) et Guimet Bonaut. Ces hommes apparaissent ainsi pendant quatre années, jusqu’à l’association qui lie Jaumet Davit, Raymon Arnaut et Guimet Bonaut à Jean Teisseire. Cependant, après l’échec de cette association, ces hommes ne sont plus employés par le cordier et disparaissent du livre de raison, pour des raisons tenant à leur attitude pendant le temps de l’association contractée avec leur ancien maître. Il est néanmoins intéressant de constater que des facteurs, après quatre années de service, avaient pu acquérir assez d’expérience et de compétence, ainsi qu’assez de confiance de la part de leur maître, pour se voir proposer une relation d’association, qui fait de l’ouvroir de Jean Teisseire une véritable compagnie. Les difficultés que le cordier rencontre avec eux entraînent un renouvellement du personnel de l’atelier entre 1374 et 1375 et l’on voit apparaître deux nouveaux personnages : Bertomieu de Valraynart, aussi appelé Bertomieu Raynart, et Peiret Guichart. Ces deux hommes sont employés par le cordier pendant un temps que l’on ne peut préciser clairement : Bertomieu Raynart apparaît encore dans des mises à jour effectuées en 1377, mais peut-être a-t-il continué à travailler pour le cordier après cette date. En revanche, Peiret Guichart est resté avec Jean Teisseire jusqu’à la mort de ce dernier, étant son associé de longue date et héritant d’une partie de l’ouvroir, des outils et des matières premières dans le testament de février 1384. Ainsi, les facteurs, parce qu’ils ont acquis des compétences essentielles au bon fonctionnement d’un atelier, peuvent devenir des compagnons auprès de leur ancien maître. Embauchés, salariés, ils peuvent devenir des associés, selon des palettes de situations et de salaires très variées49.

    Missions des facteurs

    40Pour compléter l’image de l’atelier de Jean Teisseire tel qu’il le définit dans ses écrits, mais aussi pour permettre de mieux comprendre le rôle de ces hommes50 qui font partie intégrante de la vie de l’entreprise du cordier, il est nécessaire de revenir sur les transactions qui les concernent et qui indiquent ce qu’ils ont à faire, quotidiennement, pour le compte de l’artisan. D’autre part, le fait que Teisseire inscrive l’ensemble de ces transactions dans son livre de raison est révélateur de la gestion nécessaire, par l’écrit, de l’action de ces hommes auxquels il fait confiance mais qui sont néanmoins entourés et encadrés. Ainsi, par l’écrit, il se prémunit également des éventuelles déconvenues qui pourraient advenir. De la même façon, les inscriptions régulières auxquelles il procède lui permettent très concrètement de saisir de façon plus simple l’ensemble des hommes qui travaillent pour lui ainsi que le statut qu’il leur attribue. Ils sont en effet, on l’a vu, relativement nombreux, et il est utile de tenir des comptes de leurs activités de manière serrée51.

    41La fonction principale des facteurs est de représenter l’atelier de Jean Teisseire dans l’ensemble des transactions qui doivent être passées. En effet, on les voit en réalité peu assumer des éléments liés à la technique de la corderie : lorsque le cordier a besoin d’une tâche en particulier, il fait plutôt appel à des cordiers de manière ponctuelle. Il est évident que les facteurs travaillaient à l’atelier, mais ce n’est pas pour ce type de missions qu’on les voit apparaître. Ils sont en revanche très présents dans l’entourage de Jean Teisseire pour mener les transactions commerciales de l’entreprise. Ainsi, ils apportent des marchandises depuis l’atelier jusqu’à l’ouvroir d’autres interlocuteurs, où ils rencontrent les facteurs de ces derniers ; ils vont payer pour le compte de Jean Teisseire des commandes passées ; ils se rendent dans les foires et à l’étranger à la place du cordier ; ils peuvent également servir de garantie et de témoins dans des transactions passées. L’ensemble de ces rôles est donc fondamentalement lié à une fonction de représentation. Ils travaillent pour Jean Teisseire, le représentent, l’incarnent et parlent en son nom. Ils sont ainsi dépositaires également du renom et de la réputation de l’ouvroir52. En réalité, on voit comment l’ensemble des artisans, marchands et relations d’affaires de Jean Teisseire procèdent de la même façon, envoyant des facteurs transiger avec le cordier53. Ils ont ce rôle d’intermédiaires et de messagers et se fréquentent régulièrement, créant un flux d’acteurs qui vont et viennent, interviennent dans les comptes des différents commerçants de la ville, et représentent leur maître, dans l’ensemble de ses affaires.

    42Les fonctions les plus simples consistent donc à porter des marchandises ou des paiements à d’autres. On voit ainsi Bertomieu Valraynart apporter des marchandises au palais du pape au folio 156ro ainsi qu’un paiement de 20 sous ; de manière générale, Bertomieu est fréquemment missionné pour jouer le rôle d’intermédiaire et de messager, avec la formule suivante « paguet que aportet Bertomieu », c’est-à-dire, en substance, « Bertomieu apporte et paie » (à une dizaine de reprises). Certaines de ces missions les amènent à s’éloigner de l’ouvroir, sans qu’il soit question de très longs voyages : néanmoins, le cordier inscrit alors le jour du départ de l’ostal de son facteur. C’est ainsi que l’on apprend que Guimet Bonaut quitte l’ouvroir le 15 juin 1374 pour aller à l’Isle-en-Venaissin, ou encore que Jaumet Teisseire part en 1375 pour se rendre à Vienne, ou bien encore que Monet Berlier part quelques jours à Cucuron, de même que Bertomieu qui se rend à Aix, Marseille et Nice en septembre 1376. Ces déplacements sont donc indiqués, de manière à mieux gérer les flux des hommes de l’atelier. Jean Teisseire sait précisément où ils se trouvent, depuis combien de temps et avec quelle somme ils sont partis. Ces informations précises peuvent se révéler particulièrement utiles lorsque certains d’entre eux se comportent de manière peu scrupuleuse.

    43Les facteurs apparaissent également dans un rôle de témoin à de très nombreuses reprises, une vingtaine de fois dans le cours du livre de raison. Ils sont alors appelés « testimonis » ou bien encore simplement mentionnés dans la formule « en prezensia de », c’est-à-dire « en présence de ». Par ce moyen, Jean Teisseire assure une garantie supplémentaire à des transactions passées, mais surtout, il atteste, par l’écrit, la vérité et la fermeté de l’accord conclu éventuellement54. Les témoins sont des proches, et sont de préférence ceux qui travaillent avec lui, en toute logique. Apparaissent principalement Jaumet Davit, Raymon Arnaut, Guimet Bonaut et Peiret Guichart, pour une raison qui paraît évidente : ce sont les facteurs qui deviendront, avec le temps, ses associés. Ils sont donc les plus proches collaborateurs de Jean Teisseire et l’accompagnent dans l’ensemble de ses affaires, quand ils ne les mènent pas eux-mêmes. Cette compagnie qu’ils offrent au cordier – du point de vue professionnel – se manifeste aussi bien à l’ostal de l’artisan, que dans les boutiques des relations d’affaires, dans lesquelles ils se rendent également55.

    44Ils se trouvent dans un rôle de représentation encore plus fort lorsqu’ils sont envoyés dans les foires pour le compte de Jean Teisseire. On a vu plus haut qu’ils sont envoyés dans la région, autour de Vienne mais aussi dans l’ensemble du Dauphiné, ainsi qu’à l’étranger, en Catalogne et en Italie. Ils sont alors chargés par le cordier de vendre et acheter des marchandises, avec une somme qui leur est fournie avant le départ ou bien sur place. Ils sont alors non seulement les intermédiaires de Jean Teisseire, mais bel et bien ses représentants. L’écrit tient alors une place primordiale : le cordier inscrit, depuis Avignon, tout ce qui concerne les transactions menées pour son compte à l’étranger, mais indique également l’ensemble des lettres reçues de la part de ses facteurs et celles qu’il envoie56. Il est également intéressant de constater que Jean Teisseire n’envoie pas l’ensemble de ses ouvriers dans des foires, mais seulement quelques-uns. Faut-il y voir un choix lié à la confiance et au crédit qu’il confère à ces hommes ? Cela apparaît d’autant plus marqué après 1375, c’est-à-dire après l’échec de sa première association avec trois de ses anciens facteurs. Il ne confie en effet les foires qu’à Bertomieu Valraynart et Peiret Guichart, et réduit considérablement le nombre d’hommes travaillant pour lui.

    45Ces facteurs peuvent enfin devenir des associés, à part entière, dans l’entreprise de Jean Teisseire. Le cordier procède en effet à deux occasions à la conclusion d’associations. Il est nécessaire de revenir sur les conditions et sur le fonctionnement de ces associations, qui modifient profondément les relations de Jean Teisseire avec ses facteurs et qui modifient également le statut de l’entreprise du cordier, qui devient une compagnie à part entière.

    Les associations de Jean Teisseire

    46La première association que Jean Teisseire contracte le lie à Guillaume Bonaut, Jaumet Davit et Raymon (ou Monet) Arnaut. En 1374, une association est conclue entre les trois facteurs et Jean Teisseire. La notice du folio 86ro présente l’ensemble des clauses qui accompagnent cette compagnie : les facteurs sont en charge des marchandises, de l’ouvroir ainsi que d’une somme de 1300 florins. Jean Teisseire, quant à lui, touche les deux tiers des bénéfices qui seront perçus, en échange de sa boutique, de son atelier, de ses outils et de l’ensemble des matières premières. L’association se présente donc comme une réelle délégation de l’atelier ou plutôt de la raison de l’atelier à d’anciens facteurs auxquels il fait à l’évidence confiance. Jean Teisseire procède en effet de la façon suivante : il remet la « razon », c’est-à-dire la gestion comptable et matérielle de son ouvroir, aux trois hommes ; il précise les marchandises qui leur sont transmises (chanvre cru et battu, des cordes, du chanvre peigné, des cordes de joncs, de l’étoupe, de la laine, etc.) ; et indique le lieu d’où viennent les trois hommes. Cette dernière précision n’est pas notée en temps normal et l’on voit ici l’aspect plus formel que prend la notice, qui indique des éléments supplémentaires : Guillaume Bonaut vient de l’Isle-en-Venaissin, Jaumet Davit vient de Pertuys et Raymond Arnaut est d’Avignon. Le partage des bénéfices évoqué plus haut en 1/3 – 2/3 est évoqué en ces termes : « De la cal soma susdicha elos entre tot tres devon levar lo tes del profieg… et las doas partidas devon remanir a Mi Johan Teiseire », c’est-à-dire « de cette somme susdite (1300 florins), ils doivent récupérer 1/3 du profit pour eux trois, et les 2/3 doivent me revenir à moi Jean Teisseire ». La razon de l’ouvroir comprend quant à elle non seulement les marchandises citées, mais également « mon obrador e mas botiguas e mon cordeiador e totas mas aysinas del mestier », c’est-à-dire « mon ouvroir, mes boutiques, mon cordoir, et tous mes ustensiles/outils » ainsi que les machines permettant de faire le métier. Ce n’est donc pas une gestion limitée à la commercialisation des produits fabriqués par les ateliers : il s’agit de la gestion de l’ensemble de l’activité de Jean Teisseire, de la production à la commercialisation. Cette association est significativement appelée « companhia » par le cordier, ce qui rappelle les compagnies commerciales italiennes. Durant ces deux années, les facteurs seront d’autre part logés et nourris par Jean Teisseire, dans sa maison. L’ostal devient donc véritablement la maison principale de l’agence, où les associés résident et à partir de laquelle toutes les affaires se font : le livre de raison, accompagné d’un très probable livre de l’ouvroir, sont donc les lieux qui permettent au cordier de centraliser l’ensemble des transactions57.

    47Il semble que les affaires tournent mal très rapidement. En effet, au folio 93vo, c’est-à-dire en juin de la même année 1374, une mention courte mais très claire est inscrite par Jean Teisseire au sujet de Guimet Bonaut, c’est-à-dire Guillaume Bonaut.

    « Guimet Bonaut parti d’Avinhon a XV jorns de juin per anar a l’aila per vendre e comprar blat e mercadeiar a sos ops e z a l’a esta fin a dimercres a XII jorns de juil per far son pron e non pas lo mieu, de que mi grava58. »

    48Ainsi, son facteur s’est rendu à l’Isle-en-Venaissin, ville d’où il venait à l’origine, pendant près d’un mois, pour faire des affaires en son nom propre, et non au nom du cordier. Ce dernier indique donc que ce comportement lui a porté préjudice : « de que mi grava ». L’attitude du facteur est donc peu scrupuleuse et, même si Jean Teisseire ne précise alors pas les dommages que cela a pu causer, la mention est néanmoins explicite. Il semble que l’association laisse toute latitude à Guillaume Bonaut pour investir l’argent du cordier dans des affaires qui lui sont personnelles. La mention n’est pas biffée et rien n’est dit sur le règlement de cette affaire.

    49En revanche, le destin de l’association est scellé le 13 août 1375, soit quelque 18 mois après le début de la compagnie. On peut ainsi lire au folio 115ro :

    « Guilhem Bonaut e Jaumet Davit e Raimon Arnaut los cals an regit la razon de mon obrador per lo terme de XVIII mes pauc mais e pauc mens fin a XIII jorns dal mes d’aost de l’an MCCCLXXV. Am fag conte final de tote cant elos m’eran tengus de lur amenistrasion lo cal conte fon tot asomat e z acordat a VIII jorns de novembre del cal conte final restan que mi devon sent e vintados florins corens que monta per la part de cascun quarantahun florin e hueg gros…
    E z es de covinent que lo dig Guilhem Bonaut e lo dig Jaumet Davit mi devon paguar cascun dal jorn sus dig en un an X florins e z en apres a cascun an X florins cascun de los dos59. »

    50Ainsi, l’association prend fin bien avant le terme prévu, puisqu’on compte 18 mois, et à vrai dire encore moins si l’on considère la date du premier compte final établi entre les parties et dont nous n’avons pas trace (novembre 1374), en lieu et place des deux années envisagées. Leur tâche est rappelée (razon et administration de l’ouvroir), ainsi que les sommes dues sur les profits engrangés. S’ils doivent au cordier 120 florins, on peut donc envisager un profit net, sur les quelques mois de leur administration, de 180 florins60. Un accord supplémentaire a été conclu avec Guillaume Bonaut et Jaumet Davit, qui semblent quitter le cordier sans mésentente trop importante. Guillaume Bonaut paiera sa part selon les mentions inscrites au bas de ce compte final. Il reste néanmoins que l’association est un véritable échec : échec économique, puisque les profits n’ont pas été importants, d’autant que Jean Teisseire ne récupèrera jamais la totalité de sa part ; mais échec relationnel également. La confiance établie de longue date entre lui et ses facteurs est mise à mal par cette modification dans le fonctionnement de son atelier. Alors qu’il avait confié des tâches plus importantes à des hommes de confiance et donc emblématiques de la réputation de son ouvroir, cet échec remet en question les cercles d’amitié de Jean Teisseire. On l’a vu, les trois hommes disparaissent de toutes les transactions après l’année 1375. D’autre part, alors que l’écrit enregistre l’ensemble des transactions de manière à créer gérer, ficher, lister et garder mémoire de toutes les affaires, la mention de cet échec est pour le cordier un rappel de la nécessité primordiale de tenir des écrits rigoureusement, de sa main propre et non pas de la main de ses associés ou facteurs. Ici, gérer des hommes par l’écrit équivaut de manière évidente à gérer des comptes : compter les hommes et compter les biens, tel est bien l’objectif final de ces écrits nombreux et minutieusement tenus.

    51C’est ainsi que, malgré la relation de longue date établie par le cordier, et les apprentissages transmis à ses facteurs, « tous ces savoirs ne peuvent suffire si le facteur ne donne pas l’assurance de son dévouement et de sa loyauté, et ne s’intègre dans une relation clientélaire ». De fait « les compétences requises par les activités pourraient déjà conduire à elles seules à une sélection rigoureuse des candidats, mais les chefs de réseaux ou d’agences attribuent aussi une importance non négligeable au crédit personnel qu’ils peuvent acquérir auprès de relations utiles »61. À l’évidence, ce crédit et cette loyauté ont fait défaut dans cette première association.

     

    52Une seconde association est conclue par le cordier, même si elle est beaucoup moins renseignée dans le cours du livre de raison, avec Peiret Guichart. À partir de 1375, ce dernier est présent de manière permanente et récurrente dans le texte. Il semble bien ne pas être un simple facteur, mais bel et bien entrer dans les intérêts de l’ouvroir. En effet, au folio 114vo, Jean Teisseire mentionne l’existence d’un petit livre carré dans lequel il écrit la raison de son ouvroir ainsi que celle de Peiret Guichart. Le facteur s’implique donc dans la gestion de l’ouvroir, ou, en tout cas, dans les affaires de la boutique. De fait, à partir de cette année-là, Peiret partage l’ensemble des marchandises achetées par le cordier. Ainsi Jean Teisseire ne transfère pas encore son ouvroir à Peiret Guichart, sous couvert de récupérer les bénéfices : en revanche, les deux hommes gèrent ensemble, paient à deux les achats de marchandises, et forment ainsi une véritable compagnie. La certitude d’une telle association est confirmée au folio 127vo lorsque le cordier mentionne à nouveau le petit livre carré où se trouve « la razon que ten Peire Guichart e la razon que m’an rendut Guimet et Jaumet Davit », c’est-à-dire « la raison (de l’ouvroir) que tient Peire Guichart et celle que m’ont tenue Guimet et Jaumet Davit ». Dans ce livre réservé aux comptes de la boutique, on voit clairement que Peiret Guichart a remplacé les précédents associés : il est devenu l’homme qui tient les comptes pour Jean Teisseire, en ce qui concerne l’ouvroir.

    53Le contrat d’association apparaît alors en janvier 1376. Le 4 janvier, Jean Teisseire transmet à Peiret Guichart la gestion de son ouvroir, pour 4 années, et avec un partage des profits qui est identique à la précédente association (1/3-2/3). Signalons néanmoins que cette répartition identique est plus avantageuse pour Peiret Guichart puisqu’il est seul tandis que les trois facteurs devaient partager cette somme en trois parts. Les conditions plus avantageuses sont également liées au fait que Jean Teisseire permet à la femme de Peiret, Catherine, d’être logée et nourrie dans sa maisonnée. L’association est un succès, comme l’indique le partage des profits qui a lieu un an plus tard, en janvier 1377 : Peiret Guichart se voit remettre la somme de 141 florins pour sa part, pour plus de 400 florins de profit annuels62. Les relations avec Peiret sont sur l’ensemble du livre extrêmement stables, ce dernier payant Jean Teisseire de manière très régulière et sans délai63. L’association perdure jusqu’à la mort du cordier, en 1384, comme le montre le testament64. En effet, dans ce dernier, Jean Teisseire transmet une partie de ses marchandises à Peiret Guichart, ainsi qu’à Jean Bonard, pour le compte d’une « societas inter me et predictos », c’est-à-dire « une société entre moi et eux ». Peiret Guichart reçoit donc à cette occasion une partie de l’atelier de corderie, à partager avec Jacques Teisseire65, ainsi que l’ensemble des outils cités dans l’inventaire après-décès66. Il est enfin précisé que Peiret continuera à gérer les affaires de Jean Teisseire, comme l’indique la mention suivante « quamdiu tenebit meas rationes », c’est-à-dire « aussi longtemps qu’il tiendra l’administration » : pendant cette durée, le facteur peut disposer d’une chambre et d’une courette qu’il occupait lorsque le cordier était vivant.

    54Ainsi, l’échec de la première association n’a pas entraîné l’abandon de toute forme d’initiative économique de la part de l’entrepreneur. Au contraire, la seconde association se révèle être un succès, durant de longues années et permettant à l’évidence des profits considérables.

     

    55Les iuvenomes, facteurs, employés d’un jour, fileuses, peigneurs, servantes67, qu’ils fassent partie de sa famille ou non, créent autour de l’atelier du cordier un flux d’acteurs et de transactions qui est considérable. L’écrit permet alors l’administration de ces activités, en comptant les hommes, pour mieux compter les biens et les florins. C’est par les inscriptions auxquelles il procède que le cordier met en place une carte professionnelle et personnelle de relations, parfois complexes, en évolution permanente, et qui permet d’entrer dans le vécu d’une entreprise, et non dans le simple bilan comptable ou normatif de son organisation. Le lien est ainsi très fort entre pratiques scripturales, pratiques gestionnaires et activités économiques. Administrer par l’écrit est ce qui fait le lien entre le cordier, ses hommes, sa maisonnée, et ses comptabilités.

    II – Écrire pour tenir ses comptes : entre mémoire et calcul

    56Si le livre de Jean Teisseire n’est pas un livre purement comptable, il est néanmoins évident qu’il est en même temps le lieu où le cordier gère son entreprise et en réalité l’ensemble de ses activités annexes d’un point de vue chiffré. Gérer les hommes de son atelier est un élément essentiel, mais qui s’accompagne d’une gestion comptable de chaque instant. Les deux aspects sont en réalité indissociables : compter les hommes, c’est compter les biens et inscrire des comptabilités, c’est gérer des hommes et des relations. On s’inscrit ici toujours dans le cadre de son entreprise : il s’agit d’envisager Jean Teisseire comme artisan et marchand. Les autres aspects de son activité68 sont évidemment fortement liés à ces comportements économiques que l’on va décrire ici, mais nécessitent néanmoins une prise en compte différenciée.

    57La nécessité d’écrire pour gérer les hommes, les transactions, les relations et les chiffres s’inscrit en réalité d’une manière beaucoup plus générale dans le cadre d’un univers de l’incertain. On emprunte ici aux réflexions de J.-L. Cayatte, sur l’économie de l’incertitude69. En effet, c’est parce que le marchand se trouve dans une situation d’incertain, c’est-à-dire dans laquelle il prend des décisions en sachant que ce qu’il fait peut entraîner des conséquences multiples, et parce qu’il doit prendre en compte les autres et des relations qui évoluent, qu’il est à ce point contraint d’écrire. Par l’écrit, il se constitue ainsi un réservoir d’informations lui permettant de guider son action. L’on peut penser ici aux positions des scolastiques sur la manière de mener des contrats dans une telle économie.

    58Dans ce milieu de l’incertitude, l’intérêt de la gestion par l’écrit, et notamment comptable réside donc principalement dans la possibilité de penser et d’agir, en atteignant une certaine efficacité pratique. Ainsi, dans cet univers du non certain, écrire c’est aussi nécessairement compter70.

    A – Tenir des comptabilités : une histoire de chiffres ?71

    59Le livre de raison est le lieu privilégié de l’inscription des diverses transactions d’ordre comptable qui sont nécessaires pour le cordier. Or, cette pratique de la comptabilité lui permet de gérer de manière particulièrement efficace l’ensemble de ses activités en tant qu’artisan et marchand : ainsi, il compte les marchandises, les commandes, mais aussi ses opérations de change. En réalité, cette posture de Jean Teisseire en tant que comptable est confirmée et affirmée par les comptabilités qu’il tient également en tant que tuteur ou administrateur de l’œuvre du Pont Saint-Bénézet : c’est par le biais de ces archives que l’on peut voir la manière dont le cordier est véritablement un homme qui manie les chiffres avec aisance72. Il sait organiser ses écrits en fonction du rôle qu’il leur attribue, et il ne faut pas voir dans l’apparente simplicité du livre de raison une méconnaissance des techniques comptables, qu’il manipule parfaitement par ailleurs : ainsi, outre la literacy qui s’exprime dans ses pratiques, la notion de numeracy est pertinente, c’est-à-dire cette capacité à compter et chiffrer, ou évaluer.

    60L’aisance face aux comptabilités vient de la formation qu’il a suivie en étant chez son maître Pons de Marroco jusqu’en 1347. Ainsi, un acte daté du 24 avril 134773 précise que Jean Teisseire a tenu l’administration de l’ouvroir de Pons. Cette administration est très probablement à rapprocher de celle tenue par ses facteurs eux-mêmes, notamment lorsqu’ils deviennent ses associés à partir de 1374, ou encore par Olivier Amoros avant 1370. Ainsi, en écrivant dans les livres de son maître, le cordier a acquis l’expérience de ce type d’écritures. Gérer son entreprise passe donc naturellement, pour cet homme, par des inscriptions comptables.

    Les types de comptabilités

    61Les comptabilités apparaissent, dans le manuscrit II330 au moins, comme des ruptures graphiques et visuelles dans un texte linéaire, prenant l’aspect de listes. Néanmoins, le livre de raison dans son intégralité présente des notices qui contiennent des chiffres et qui ont donc une dimension comptable. Ainsi, lorsque de nombreuses transactions s’enchaînent dans la même notice, le cordier prend le soin d’établir un total, permettant à ses facteurs ou à lui-même de s’y retrouver plus simplement. Ce sont là des comptabilités qui peuvent être considérées comme archaïques puisqu’elles sont très simplement présentées : le texte n’est pas divisé en deux parties, l’une pour les débits, l’autre pour les crédits, et il n’est pas construit en partie double. De la même façon, le cordier ne procède pas à l’établissement de comptes courants de manière usuelle, mais inscrit l’ensemble des transactions de façon très majoritairement chronologique on l’a vu. Il est donc clair que la dimension comptable du livre, si elle existe bel et bien, ne doit pas être considérée comme primordiale et essentielle. Le suivi des chiffres et des transactions est possible et clair, mais un bilan comptable n’est pas envisageable dans le livre : s’il n’omet pas d’indiquer la valeur des marchandises achetées ou vendues ainsi que les totaux de chaque transaction, il ne cherche pas à créer un bilan. Il n’est ainsi pas possible d’établir un état des lieux de l’ouvroir de Jean Teisseire par année, ou même sur l’ensemble des 6 années couvertes par le texte. Là n’est pas l’objectif du cordier, et les inscriptions ne sont pas destinées à une telle pratique. Il s’agit bien plutôt, encore une fois, de permettre le suivi de ses affaires et de ses relations. Compter revient très largement, pour Jean Teisseire, à établir, entretenir et visualiser les échanges auxquels il procède. Cela ne signifie pas pour autant que le cordier ne maîtrise pas l’art de la comptabilité, et il est tout à fait évident qu’il tenait des comptes séparés de ce livre, qui lui permettaient dans un second temps de noter l’essentiel dans le « grand livre ». C’est ce qui apparaît notamment lorsqu’il établit des comptes-faits. Ces derniers sont très allusifs dans le cours du texte mais semblent faire référence à des brouillons ou des notices établis par ailleurs, peut-être fournis à ses relations d’affaires, et qui lui permettent de noter un résumé, une synthèse, dans son livre. Ce sont ainsi une vingtaine de comptes-faits qui apparaissent dans le livre de raison, sous la formule « compte fach ambe… », c’est-à-dire « compte fait avec… », suivie du nom du personnage concerné par la transaction. Or ces comptabilités renvoient à l’évidence à des comptes détaillés que nous ne possédons pas : c’est le cas notamment avec Jorgi Tigrini, le changeur d’Avignon, au folio 13vo. Jean Teisseire établit une liste des monnaies qui ont été fournies par le changeur au cordier, mais une grande partie de leurs échanges restent sous silence, simplement repris dans la formule « resta que nos li devem donar d’aquesta razon compte fache ambe Jorgi a XIII de novembre : XI francs »74. Le compte détaillé a donc été établi entre les deux hommes, peut-être dans le cartulaire du changeur, mais n’est pas ici rappelé autrement que sous cette formulation très générale. L’allusion à des affaires passées sous silence est cependant bien présente, avec la formule fréquemment employée « totas cauzas contadas e rebatudas », c’est-à-dire « tout ayant été compté et déduit ».

    62Le cordier manie ainsi le vocabulaire et la terminologie de la comptabilité, et renvoie de manière explicite à des comptes tenus par ailleurs. C’est le cas pour les comptes de l’hôpital Saint-Bénézet, au folio 82vo75 ; c’est également le cas lorsqu’il renvoie aux comptes tenus par lui ou par ses relations, au folio 30ro (« non es de mon comte », c’est-à-dire « ceci n’est pas dans mon compte »), ou au folio 24vo (« Johan Botozon a paguat aisi con apart en son comte », c’est-à-dire « Jean Botozon a payé comme il apparaît dans son compte »). La preuve de l’existence de ces comptes sur des papiers annexes et antérieurs à l’inscription dans le livre réside également dans les comptes de foires auxquels le cordier renvoie : ainsi au folio 112vo, au sujet d’un voyage de Jaumet Teisseire à Vienne, le cordier indique « Aiso fon afinat en lo comte de la fiera de Bertieu e de Clairieu », c’est-à-dire « Ceci a été réglé dans le compte de la foire de Berthieu et de Clérieux ». Ainsi, la référence à un compte qui existe par ailleurs est évidente. Il n’a pas été possible de retrouver ce détail, mais on possède en revanche, dans le manuscrit II330, parmi les feuillets volants, un compte de foire, établi pour la foire de Villeneuve (c’est-à-dire la Villeneuve de Berthieu), déjà évoqué.

    63Enfin, même si la pratique habituelle n’est pas d’ouvrir des pages pour des comptes courants, lesquels seraient complétés régulièrement, on peut néanmoins lire dans le livre de raison quelques pages de comptes particuliers. C’est notamment le cas pour les comptes liés à la Taverne du Boyre, ou les comptes tenus avec Oliver Amoros, son ancien facteur. C’est également le cas lors de l’inscription des comptabilités liées à ses opérations de change.

    64En effet, les opérations de change entraînent une comptabilité minutieuse dans le livre de raison, mais également dans les cartulaires des changeurs, évoqués notamment au folio 70vo. Les changeurs d’Avignon que le cordier fréquente sont les Tigrini : Simon Tigrini, et ses neveux Jorgi et Ambrozi (tous deux frères). Les sommes considérables qui sont échangées mais aussi prêtées à Jean Teisseire imposent un suivi régulier76. On voit dans le tableau ci-dessous que les sommes engagées sont importantes, et que les transactions sont répétées. Ainsi, les notices reprennent les sommes qui sont dues, pour opérations de change, soit par Jean Teisseire, soit par Jorgi Tigrini : le cordier fournit en effet une somme au changeur, et récupère cet argent, sous une autre forme, principalement pour permettre les relations d’échanges avec la Catalogne ou l’Italie77.

    Tableau 57 – Changeurs Tigrini.

    FolioChangeurSomme
    10roSimon23 florins (ST à JT)
    39voJorgi et Ambrozi70 florins (JT à JoT)
    60roJorgi18 florins (JoT à JT)
    70voJorgi75 florins (JT à JoT)
    114voJorgi62 francs (JT à JoT)
    136voJorgi16 florins
    139voJorgi190 florins (JoT à JT)
    155voJorgi108 florins (JoT à JT)
    167voJorgi19 florins
    170roJorgi40 florins
    171roJorgi120 florins
    189roJorgi250 florins

    65Ainsi, le livre de raison, s’il n’est pas un livre comptable, est néanmoins le lieu où apparaissent des allusions à d’autres comptabilités, ou le lieu de quelques comptes établis, de manière résumée et simplifiée, notamment dans certains types de transactions – comptes de taverne et opérations de change.

    Prix, monnaies, chiffres

    66Jean Teisseire, dans ses affaires, se doit de maîtriser et de gérer parfaitement les chiffres du point de vue technique : il connaît ainsi les monnaies, leurs conversions, ainsi que la différence entre les monnaies de compte et les monnaies courantes. Par ce biais, il inscrit dans le livre de raison un état des échanges qui passent par des éléments techniques qu’il connaît bien. Il maîtrise parfaitement les conversions et les monnaies. Les chiffres, dans le cours du livre de raison, sont exprimés en chiffres romains, parfois écrits dans le texte en toutes lettres, mais le plus souvent reportés en marge. Deux éléments principaux se distinguent dans le texte : les monnaies de compte, utilisées très majoritairement, et les moyens de paiement réellement utilisés, scripturaires ou monétaires.

    67Ainsi, l’ensemble du livre de raison, mais également des autres comptabilités qu’il tient, présente une distinction claire entre les monnaies de compte et les monnaies réelles. Les monnaies de compte utilisées par le cordier, de manière usuelle, sont le florin et la livre, et le gros dans une certaine mesure. Le florin est la monnaie de compte habituelle en Provence au XIVe siècle : il s’agit de l’unité monétaire de base du midi méditerranéen, en tant que monnaie de compte. Ce n’est pas ici le florin émis par la cour romaine d’Avignon, appelé dans le livre florin « de la cambra »78, mais le florin d’or de la reine, le florin provençal. Ainsi Jean Teisseire l’appelle-t-il le florin « de la rezina », et en précise-t-il fréquemment la valeur en sous, qui se porte à 2479. Cette valeur de compte est probablement bien supérieure à la valeur réelle de ce florin. Il est frappé dans les années 1370 et 1380 mais la valeur nominale de cette monnaie ne correspond pas à ces valeurs de compte80. Elle n’est donc employée par Jean Teisseire que dans cette utilisation spécifique de monnaie de compte. Par l’analyse des transactions du cordier, et en établissant une moyenne sur l’ensemble des 6 années, on aboutit au tableau de conversion suivant :

    Tableau 58 – Conversion florin monnaie de compte.

    Florin provençalGrosSousDenier
    11224250

    Tableau 59 – Monnaies de compte dans le livre de raison81.

    MonnaieNomValeur en sous (avignonnais)
    Franc d’or30
    FlorinDe la chambre28
    De la reine24
    « grayle »22
    LivreProvençale20
    Gros2
    SousAvignonnais1
    Barcelonais1,5
    Denier0,1

    68Le gros, tel qu’il est utilisé par Jean Teisseire est semble-t-il le plus souvent une monnaie de compte82 : en effet, cette monnaie vient à manquer entre les années 1370 et 139083. Cependant, il arrive que Jean Teisseire l’utilise comme monnaie réelle, aux côtés du sou et du denier.

     

    69Le cordier manifeste une grande aisance dans la pratique du change et de la conversion. On a évoqué plus haut les nombreuses transactions passées avec les changeurs Tigrini d’Avignon, mais on peut repérer à d’autres occasions cette pratique comptable. C’est notamment le cas dans les comptes établis avec Olivier Amoros, aux folios 43 et 45. En effet, en raison des nombreux voyages du facteur, Jean Teisseire utilise un nombre de monnaies de compte important : ainsi le florin de grayle, le sou barcelonais84, ou le denier d’or provençal. Ces comptes sont donc l’occasion pour le cordier d’établir des équivalences, notamment entre le sou de Barcelone et le sou avignonnais par cette mention : « a raison de XII s. le florin de 24 s. que le notre vaut »85. Il précise encore au folio 45ro que la « moneda » de Barcelone représente 12 sous le florin d’Avignon. Malgré la variété des monnaies utilisées dans ce compte, Jean Teisseire établit à la fin des deux pages une somme en florin (425 florins, 4 sous et 9 deniers). Il manie donc avec une grande aisance l’ensemble de ces monnaies, leur valeur et leur conversion, de manière sans doute très empirique mais néanmoins efficace. L’écriture, et le livre de raison sont donc une manière de gérer ces transactions inévitables pour un marchand et un entrepreneur, et d’établir sur le papier des valeurs de conversion de manière à en conserver l’information. De manière générale, lorsqu’il manie des monnaies de compte différentes, le cordier ne prend en réalité pas nécessairement la peine d’établir des conversions : le but comptable de l’écrit n’est donc clairement pas primordial, face au besoin de garder mémoire des transactions passées et de leur nature. De fait, les taux de change ne sont jamais évoqués par le cordier, et ces éléments n’apparaissent nullement dans le texte, empêchant d’établir un tableau synthétique des monnaies de compte et des monnaies utilisées, avec leur taux de change et les conversions telles qu’elles pouvaient s’établir. Les exemples évoqués plus haut sont les seuls pour lesquels le cordier précise les valeurs de monnaies utilisées. C’est pourquoi l’on peut parler d’une gestion qui est pratique et empirique, essentiellement dirigée vers les besoins de l’artisan entrepreneur : mentionner les prix, en monnaie de compte, c’est être certain de pouvoir suivre les prix et les paiements dans des transactions qui peuvent être liées à l’ouvroir, mais qui sont également liées à sa posture de marchand de manière plus globale.

     

    70Cependant, si les monnaies de compte sont utilisées par le cordier pour l’ensemble des transactions, certaines notices évoquent les monnaies réelles qui peuvent être employées et distribuées. Ces dernières sont utilisées dans les transactions courantes, sans que l’on puisse établir de moyen de paiement préférentiel en fonction de la nature des transactions : les mentions faites de ces monnaies sonnantes et trébuchantes sont peu nombreuses, et ne présentent aucune spécialisation de ces dernières en fonction des types d’achats effectués. Seule la lettre de change était ainsi spécifique aux foires. Pour les monnaies en numéraire, on ne retrouve pas ce type de spécialisation. Ainsi trouve-t-on mention du sou, du denier avignonnais86, parfois du gros, ou encore de « moneda menuda », c’est-à-dire de menue monnaie, aux folios 109vo ou encore 111ro87. Ces menues monnaies sont les sous et les deniers : ainsi au folio 179vo, le cordier mentionne une dette d’un florin de la reine qui est payé, pour partie, en moneda, c’est-à-dire 6 sous et 8 deniers. La possession d’une taverne par Jean Teisseire lui permet d’autre part de disposer de moyens de paiement divers, qu’il prélève sur la caisse : il indique ainsi au folio 180ro prélever pour 17 florins et 10 sous sur la taverne « entra una moneda e z autra », c’est-à-dire « entre une monnaie et une autre », ce qui signifie qu’il dispose de plusieurs moyens de paiement. C’est cette même aisance qui transparaît de ses rapports avec les changeurs, qui procurent également des monnaies courantes : ainsi au folio 167, le changeur paie pour des florins en monnaie de gros et de sizain – monnaie de Barcelone88. Encore une fois, aucune équivalence n’est indiquée, et les mentions restent très allusives dans le texte, empêchant de préciser les manières de payer chez le cordier89. Si Jean Teisseire sait parfaitement mener des comptabilités, il apparaît pourtant clairement que le but premier des écritures du cordier, même lorsqu’elles sont plus exclusivement comptables, est d’établir et d’entretenir des relations. Ainsi, écrire pour la gestion de son entreprise passe d’une manière plus générale par la gestion de relations. C’est ainsi que les pratiques de crédit, primordiales dans l’activité du cordier, prennent tout leur sens dans le livre de raison ; c’est dans ce cadre que l’on pourra comprendre que la comptabilité doit également prendre en compte l’ensemble des échanges, trocs et arrangements qui s’opèrent entre des partenaires commerciaux. Monnaies de compte, moyens de paiement scripturaires et numéraires, mais aussi pratiques d’échanges et de trocs sont donc mêlés et gérés sans difficulté par un homme aux compétences développées90.

    B – Jean Teisseire, gestionnaire : faire confiance, faire crédit

    71Malgré les techniques comptables et les éléments objectifs qui tiennent à la gestion des prix, la gestion des chiffres, et la rigueur et le soin apportés aux comptabilités lorsque cela est nécessaire, une grande partie des transactions échappe à ces règles purement comptables. Ainsi, dans l’incertitude déjà évoquée, et qui régit l’ensemble de l’économie, c’est l’analyse des relations interindividuelles qui permet de comprendre l’ensemble du fonctionnement de l’entreprise de Jean Teisseire. Ainsi, la fides, c’est-à-dire la confiance accordée à l’autre91, est la base de la garantie des transactions, et la base de l’ensemble des pratiques de crédit qui tiennent une place primordiale dans toutes ces comptabilités92.

    Les pratiques du crédit

    72Le livre de raison nous donne à voir de manière privilégiée des transactions qui sont inscrites parce qu’elles impliquent un délai dans leur paiement. En effet, les paiements comptants ne sont pas très nombreux – même s’ils existent – et le plus souvent ce sont des paiements avec crédit qui apparaissent, et qui nécessitent une inscription93.

    73Le crédit, dans le milieu de l’incertitude déjà évoqué, est une pratique habituelle de l’univers marchand de la fin du Moyen Âge94. Ainsi, pour permettre une certaine adaptabilité à la réalité économique du milieu dans lequel il évolue, et fluidifier les relations qui unissent les personnages, le crédit est un mode de gestion à part entière. Il n’est en effet guère possible d’envisager des paiements immédiats pour des sommes particulièrement importantes, et les pratiques de microcrédit permettent à des personnages non seulement d’effectuer des transactions, mais de se trouver en cela liés à Jean Teisseire. Faire crédit, c’est donc nouer des relations et cela devient, dans l’ouvroir du cordier, une des modalités de ses échanges économiques. De fait, les inscriptions des transactions, dans le texte, correspondent donc davantage à des échanges plutôt qu’au chiffrage des produits vendus. Cette analyse doit cependant prendre en compte le biais inévitable du livre de raison : on ne possède, de Jean Teisseire, que les écrits qu’il a jugé utile de conserver. Ainsi, il n’inscrit dans le livre de raison que ce qui lui paraît important, ne conserve les actes notariés que lorsqu’il a été nécessaire d’en établir. En l’absence notamment de correspondances abondantes, ou de feuillets brouillons plus nombreux, il est nécessaire de prendre en compte le filtre qu’opère l’écrit par rapport au vécu de l’ouvroir et à sa vie économique. Le lien entre l’oralité et l’écrit est en effet essentiel : une grande partie des transactions nous échappe, par le passage à l’écrit. Ainsi, le choix de ce qui est noté et de ce qui ne l’est pas, question fondamentale, reste le plus souvent ignoré de l’historien95.

    74Il est ici nécessaire de revenir sur ce que l’on entend par crédit : le crédit est « l’ensemble des relations d’échanges avec un écart dans le temps entre le transfert et le contre-transfert qui neutralise la dette »96. Cela signifie que le crédit peut aussi bien être une avance d’argent, un prêt qu’un achat à crédit. Il s’agit en tout cas d’une transaction qui entraîne un décalage temporel entre le premier engagement et le paiement, qui vient « neutraliser la dette »97. L’engagement qu’il impose de la part du débiteur ainsi que les relations qu’il tisse entre prêteur et emprunteur font du crédit une donnée importante du livre de raison. Le cordier accorde deux principales formes de crédit : les achats de marchandises réalisés à crédit ; les prêts accordés pour des raisons diverses98, qu’elles soient indiquées ou non par Jean Teisseire.

     

    75Jean Teisseire accorde donc de nombreux crédits, qu’il présente toujours de la même façon dans son texte, en utilisant le terme « deu », c’est-à-dire « il doit ». Le crédit n’est donc pas mentionné, la plupart du temps, par le biais du prêt qu’il a consenti, mais bien plutôt par la dette qui en est la conséquence. Ainsi, la mention de son prêt intervient dans un second temps, lorsque le cordier indique « que li prestiei/li ai bailat », c’est-à-dire « ce que je lui ai prêté/lui ai transmis ». Le montant est alors indiqué, ainsi que la raison éventuellement, si le scripteur le juge nécessaire.

    76Cela peut donner lieu à des notices très courtes, lorsque le cordier n’indique que le montant, sans plus de précision, comme dans le folio 131vo, où Jean Teisseire prête 1 florin à Bertrane Aberte, sa cousine : « Bertrana Aberta cozina mieua deu que li ai prestat dimars a XV de ginoyer : 1 florin », c’est-à-dire, « Bertrane Aberte, ma cousine, doit ce que lui ai prêté le mardi 15 janvier : 1 florin ». La mention est alors très sèche, strictement comptable, et ne donne lieu à aucun détail. Seuls comptent semble-t-il le montant ainsi que la date, de manière à en garder trace. D’autres prêts peuvent au contraire donner lieu à des notices longues, en raison de transactions suivies, imbriquées et qui courent dans le temps. Dans ce cas, souvent, le cordier note en tête de notice une dette déjà présente antérieurement dans son livre, et ajoute le compte des prêts successifs accordés postérieurement. C’est le cas au folio 138vo, dans un compte ouvert au nom de plusieurs officiers du pape qui se fournissent en cordes, de tailles diverses et de grosseurs variées. Les achats à crédit se font entre le 26 février et le 13 mai, et donnent lieu à des inscriptions successives, qui occupent le folio dans son intégralité99. Une partie des mentions est biffée, signe d’un paiement, à l’exception des deux dernières lignes, c’est-à-dire le tout dernier achat à crédit. On le voit, les inscriptions sont donc différentes en fonction des situations : dans un cas c’est un prêt accordé ponctuellement à une relation familiale, dans l’autre c’est un compte courant ouvert pour des relations d’affaires récurrentes et fiables. D’une manière générale, 80 % des transactions de crédit sont passées avec ses employés, quels que soient leurs statuts, ou avec des acheteurs réguliers de marchandises100. Si l’on considère les prêts effectués, et non pas les achats à crédit qui sont payés très rapidement, afin de voir si Jean Teisseire avance des sommes considérables, ce qui nécessiterait une trésorerie particulièrement fournie, on constate que ces prêts ne sont pas très élevés. Ainsi, la somme moyenne, sur les années 1371 et 1376, qui sont les deux années où l’on en trouve le plus de mentions, s’élève à quelque 3 florins et 5 sous. Si on la rapproche des profits habituels de Jean Teisseire sur une année (autour de 300 à 400 florins), la somme est peu élevée, mais lorsque l’on additionne l’ensemble des prêts, elle n’est pas négligeable. Ainsi, sur l’année 1371, l’ensemble des prêts représente 250 florins. Bien entendu, le cordier n’a pas nécessairement engagé une telle somme de manière continue, et les prêts étaient remboursés régulièrement. Néanmoins, la pratique du crédit représentait un véritable engagement financier, qu’il fallait pouvoir assumer101. Si l’on rapproche ces sommes du montant confié aux trois associés en 1374, et qui était de 1200 florins pour gérer l’ouvroir, cela paraît concorder. La gestion de ce crédit nécessite donc des inscriptions particulières.

    77C’est ainsi que l’on peut comprendre la liste de créances, déjà mentionnée : elle est un aide-mémoire de cette pratique du « faire crédit ». La liste, telle qu’elle se présente, avec la mention des noms des personnes concernées et la somme qui est due, est en réalité beaucoup plus un système d’identification économique des acteurs qu’un moyen d’établir un bilan chiffré et comptable. Même s’il est rarement possible de suivre le destin des dettes qui sont mentionnées ici, on voit clairement que cette liste a un statut très particulier dans les inscriptions de Jean Teisseire. En effet, il n’y mentionne pas les dettes des personnages qui réapparaissent pourtant dans le cours du livre de raison, et qui, à l’évidence, devaient des sommes relativement importantes dans les cartulaires antérieurs : n’y sont mentionnés que des interlocuteurs moins habituels, qui ne reviennent pas dans les années ultérieures ou rarement. Ainsi, la liste n’est pas un simple aide-mémoire à l’usage du cordier pour éviter d’ouvrir les cartulaires antérieures : la liste est un moyen de mémoriser ceux qui ont été de mauvais payeurs et qu’il risque fort de ne pas voir réapparaître par la suite. En effet, lorsqu’il s’agit d’acheteurs réguliers, ces derniers sont simplement notés dans le nouveau cartulaire, avec renvoi au cartulaire précédent pour des transactions toujours en cours. Ainsi, la liste est un fichage de certaines relations d’affaires, décevantes, de façon à réduire les risques pour l’avenir, mais aussi, malgré tout, de garder trace des sommes afin de pouvoir biffer les lignes si cela devenait possible. On peut notamment suivre le cas d’une de ces dettes : Alis, peigneuse de chanvre, sans doute occasionnelle, lui doit 3 florins et 6 gros en 1367. La somme n’a pas été payée lorsque le livre de raison débute en août 1370, ce qui est de façon certaine un délai inhabituel, pour une somme qui reste modeste. Le 8 octobre 1371, le mari d’Alis apparaît dans le manuscrit pour un paiement de 1 florin, sur la somme due par sa femme, décédée. Le reste de cette dette n’a semble-t-il jamais été payé.

    78Ainsi, l’inscription des prêts, et la pratique du crédit sont prépondérantes dans les affaires de Jean Teisseire102.

    Faire crédit : un rapport particulier au temps

    79La pratique du crédit, loin d’être une simple gestion comptable, implique également une relation sociale qui s’inscrit dans le temps. En effet, faire crédit, c’est accorder un délai entre un achat et son paiement, ou entre un prêt et son remboursement. Cela nécessite donc une gestion et des mises à jour quotidiennes et suivies. Cette temporalité est habituellement de quelques jours seulement. Ce délai permet cette fluidité des relations : sans le crédit accordé pour quelques jours, les transactions ne seraient pas envisageables. Il arrive que Jean Teisseire indique la période à laquelle quelqu’un doit payer, avec des précisions éventuelles sur les raisons de ce paiement différé. C’est le cas lorsque le délai habituel de quelques journées est dépassé : dans ce cas, l’inscription de détails supplémentaires apparaît nécessaire, comme au folio 56ro avec la mention « deu mi paguar a carem antran XVI florins » (« il doit me payer le jour de Carême 16 florins »). Le plus souvent, le jour du paiement est inscrit par Jean Teisseire, mais cela n’est pas systématique : le but est moins de connaître le moment auquel la transaction a été soldée que d’avoir la certitude qu’elle l’a été, par un système visuel qui ne laisse aucun doute (biffer la notice). C’est ainsi qu’au folio 128ro, le cordier note : « La maselheza que nos penchena deu que li prestiei per la festa de calenas conte fag amb’ela diluns a XXI de dezembre : III gros. Paguet »103, c’est-à-dire « La marseillaise qui peigne notre chanvre doit ce que je lui ai prêté pour la fête de Noël, compte fait avec elle le lundi 21 décembre : 3 gros. Elle paie ». Le paiement a dû intervenir rapidement, et le prêt n’a ainsi consisté qu’en une avance sur des frais engagés. Le délai particulièrement court entre le prêt et son paiement n’impose donc pas l’inscription du jour auquel il est intervenu.

    80Certaines relations de crédit s’établissent cependant sur des temps beaucoup plus longs, et l’épaisseur temporelle des transactions devient primordiale. C’est notamment le cas pour l’ensemble des transactions passées avec les officiers du pape. Ces transactions sont particulièrement intéressantes en ce qu’elles concernent des commandes longues et répétées, avec divers officiers : le palefrenier, Giraut Mathieu, et l’agent des eaux, Jean. Ce sont les deux personnages avec lesquels Jean Teisseire traite le plus souvent, et pour lesquels des comptes courants sont ouverts et repris régulièrement. C’est particulièrement vrai à partir de 1375, et notamment à partir du folio 127 et suivants104. Les achats sont alors non seulement très nombreux, pour des marchandises diverses auprès du cordier, ce qui constitue sans nul doute une partie de son chiffre d’affaires, mais révèlent surtout une pratique de l’achat à crédit quasiment systématique. Les marchandises sont apportées par des facteurs auprès des officiers, ou auprès de leurs propres facteurs, et les paiements interviennent en moyenne à une échéance d’une semaine. Quelques paiements sont plus tardifs, et l’on constate notamment que l’officier des eaux paie fréquemment un mois après avoir emporté les marchandises. Cette pratique du microcrédit, par l’accumulation des transactions qu’elle suppose, entraîne inévitablement une gestion particulièrement attentive de la part du cordier, qui consent des avances cumulées relativement conséquentes. Il est donc absolument évident que la pratique du crédit est un mode de gestion à part entière : elle facilite les échanges, elle permet de créer des liens et d’entretenir des relations professionnelles, mais elle nécessite également un écrit minutieusement tenu, de façon à compter de manière précise. De fait, les montants sont détaillés, l’ensemble des marchandises compté de manière séparée, et les paiements sont également précisés. Ainsi apprend-on notamment qu’en septembre 1376, Jean de l’aigua du pape paie à Jean Teisseire 41 sous, pour un crédit de 40 sous et 11 deniers : c’est exactement équivalent105, mais le cordier indique néanmoins le paiement, avec son montant, et ne se contente donc pas de biffer la notice. Ainsi, des relations se construisent sur un temps relativement long et le crédit engage et réengage sans cesse les partenaires entre eux, la dette ne s’annulant quasiment jamais totalement106.

     

    81D’une manière générale donc, le crédit parcourt l’ensemble du livre et ne pose manifestement pas de problème particulier, on l’a vu, dans la gestion de Jean Teisseire, qui parvient à biffer la majorité des notices concernant des prêts et crédits accordés. L’épaisseur des transactions n’est cependant pas uniquement temporelle, mais peut consister en des échanges imbriqués, entraînant des comptabilités particulières, mêlant crédits, débits et troc.

    Exceptions et cas particuliers : la complexité d’une relation comptable

    82Ces cas particuliers sont ceux dans lesquels les transactions sont en réalité imbriquées et recouvrent des situations beaucoup plus complexes qu’une simple comptabilité liée à des créances.

    83Les relations que recouvre la pratique du crédit dépassent le plus souvent largement la seule transaction commerciale, et dépassent également certainement ce que donne à voir l’écrit. En effet, si Jean Teisseire est un créancier, il achète lui aussi fréquemment à crédit. Lorsque les acheteurs de son atelier sont également ceux auxquels il achète des marchandises, on peut trouver des arrangements tout à fait intéressants entre les partenaires commerciaux.

    84Ainsi, Guimet Rey, batelier, contracte le 31 août 1370 une dette de 5 florins et 5 sous, lesquels s’ajoutent à une somme déjà due de 4 sous et 2 deniers. Le paiement intervient en fin d’année 1370, folio 12ro, mais pour partie seulement. En effet, Jean Teisseire lui doit également de l’argent, ce qui vient en déduction de ce que devait Guimet Rey. Ainsi, les deux dettes s’annulent, à deux sous et deux deniers près, à l’avantage de Jean Teisseire. Cette relation de crédit se double donc d’une relation commerciale : la pratique du crédit permet ici de créer le lien et l’engagement entre les deux hommes, à l’avantage des deux partenaires. Guimet Rey y gagne parce qu’il a obtenu un crédit lorsqu’il en avait besoin ; Jean Teisseire de son côté réalise un profit sur son crédit, sous une forme d’intérêt.

    85Les relations de crédit doivent donc être analysées de manière fine afin de laisser apparaître des transactions entrecroisées, mêlant débits et crédits, à l’actif ou au débit de Jean Teisseire, et qui expliquent en grande partie les délais dans les paiements, lorsqu’ils sont allongés, ou les ruptures de relations avec certaines relations d’affaires. Et l’on comprend également comment l’utilisation des monnaies est loin de recouvrir l’ensemble des transactions passées entre les partenaires commerciaux ; les paiements en nature et pratiques de trocs sont également essentiels, même dans une société monétarisée.

    86Les intérêts des prêts accordés par le cordier ne sont jamais mentionnés clairement, et la plupart du temps, il n’est pas possible de déceler, dans les remboursements, de supplément qui serait lié à un intérêt pris par Jean Teisseire. Ceci ne serait pourtant pas aberrant, et un prêt de 15 à 20 % est courant en Provence au XIVe siècle107. Pourtant, ici, le crédit ne semble pas relever d’une activité destinée à faire profit. C’est de cette façon que l’on peut comprendre les mentions de prêts pour lesquels l’artisan mentionne qu’il laisse à son interlocuteur une partie de la dette. On ne peut néanmoins aller jusqu’à parler de prêt de solidarité108, étant donnée la nature éminemment commerciale de ce type d’arrangement, mais on peut y voir le signe de relations qui vont au-delà de la pure question comptable. Ainsi, par la formule « li laisam », Jean Teisseire efface une partie de la dette de certains de ses débiteurs. Le crédit est une modalité de gestion permettant de construire et d’entretenir des relations d’affaires, voire d’amitié, dans lesquelles la confiance est essentielle. Ce type d’arrangement intervient aussi bien du côté de Jean Teisseire que du côté de ses acheteurs. C’est notamment le cas au folio 19vo avec Miquel, cordier de Nîmes : Teisseire lui doit, pour prix de diverses marchandises (sangles principalement), un total de 24 florins et 6 gros. Or, à l’inverse, Miquel a reçu du cordier du chanvre battu pour un total de 24 florins et 8 gros. Jean Teisseire indique que la dette est ainsi neutralisée. La différence de 2 gros, à l’avantage de Miquel, cordier de Nîmes, est laissée. Si cet arrangement se fait de manière implicite, Jean Teisseire fait parfois mention de manière très claire de sa « générosité », comme au folio 7vo. On y voit Johan Rolant, marchand de Carpentras, acheter des paniers, pour un montant total de 7 florins. Le marchand règle ces 7 florins au cordier, mais non pas en florins d’Avignon, mais en florins de grayle109, c’est-à-dire d’une valeur inférieure. Pourtant, la mention suivante est indiquée « Lo remanent li laisam », c’est-à-dire « le reste je lui laisse ». Cela n’est cependant pas le cas dans toutes les situations, et l’on voit par exemple, au folio 39vo Johanet Giraut devoir de l’argent à Jean Teisseire, pour un prêt que ce dernier a dû effectuer pour le compte de Johanet, de 60 florins, et avec un intérêt de 6 florins pour l’année. Jean Teisseire réclame alors à Johanet Giraut 68 florins, s’octroyant un intérêt supplémentaire. On rejoint ici les 10 à 15 % d’intérêts pour des prêts plus officiels, comme c’est le cas ici110.

    87Ainsi, les pratiques du crédit permettent une gestion plus souple, qui laisse la possibilité à des arrangements, négociations qui sont à l’avantage de tous les artisans et marchands. Jean Teisseire semble avoir des fonds suffisants pour des avances parfois importantes, sur des temps parfois longs, et sans appliquer d’intérêts reconnus officiellement : il ne faut pas y voir une générosité sans borne, mais plutôt une gestion d’intérêts bien compris. Cette pratique lui permet d’assurer la réussite de son atelier et de ses boutiques, par la confiance qu’elle entraîne de la part de l’ensemble de ses relations commerciales.

     

    88On le voit bien, malgré les capacités et compétences comptables de Jean Teisseire, l’ensemble de ses écrits n’est pas destiné à un bilan chiffré précis, mais bien plutôt à dresser un ordre pratique, à travers une carte des relations professionnelles et sociales. Ainsi, compter et chiffrer, c’est encore gérer des hommes mais aussi gérer des relations d’affaires et leur inscription temporelle. Par l’écrit, il construit un réseau d’information qui lui permet de fonder son action pratique, appuyée sur une confiance acquise, visant à l’efficacité dans ses décisions. Par la comptabilité des hommes et des biens, c’est une carte de l’interconnaissance qui est ainsi construite. Comme l’indiquait G. Laferté dans ses travaux sur le crédit et l’écrit111 : l’entrepreneur se crée des outils de captation de l’information en amont, mais aussi de sanction en aval. Si le notaire, dans son étude, est le principal identificateur des individus solvables ou non, le livre de raison est également une technique d’identification. À ce titre, la liste des créances est un outil particulièrement efficace. En effet, faire crédit, c’est engager sa confiance et accepter de prendre un risque, plus ou moins raisonnable, et qui engage in fine la réussite de l’entreprise.

    C – Crédit et confiance

    89Le crédit, loin d’être uniquement une notion liée à l’économie et à un prêt accordé à plus ou moins long terme, est donc aussi un terme qui renvoie à la notion de confiance, par opposition au discrédit112. L’ambivalence du mot est absolument essentielle et renvoie bien à toute la complexité de ce qui se joue dans l’écrit. L’entrepreneur Jean Teisseire compte, mais en comptant, il établit des relations ; par ces relations, il élabore des réseaux et des cercles de confiance et d’amitié. C’est dans ces cercles que le crédit est accordé. Le crédit est aussi celui qui est accordé par les autres au sujet de l’ouvroir. Cela signifie qu’il est aussi synonyme de réputation. On passe alors de la simple notion de fides à celle de fama. Or c’est principalement lorsque le crédit passe au discrédit que Jean Teisseire inscrit des éléments qui nous interpellent dans son texte. C’est finalement au moment où l’écrit échoue à le protéger de l’échec que se produisent les inscriptions les plus intéressantes pour l’historien. Deux cas très significatifs peuvent ici être développés113. Les deux exemples sont liés à des hommes de son atelier : en effet, c’est dans ce cadre que Jean Teisseire développe de manière la plus évidente des pratiques et des liens de confiance. C’est aussi dans ce cadre que la rupture des liens de confiance peut être la plus dommageable.

    Johan Perot, mauvaise recrue ?

    90Ce facteur a sans aucun doute déçu Jean Teisseire, et a fini par ne plus faire partie de l’entreprise de l’artisan. Johan Perot114 avait été embauché par Jean Teisseire, on l’a évoqué dans la première partie, le 3 décembre 1375, pour faire métier de cordier, pour toutes les tâches qui seraient nécessaires dans l’atelier. Tels étaient les termes de son contrat, conclu pour une durée de deux années. Son salaire n’est pas indiqué, ce qui est un oubli du patron115.

    91Les transactions qui le concernent à partir du 3 décembre 1375, jusqu’à son départ de l’atelier, ne seront faites que de prêts successifs qui lui sont accordés, pour des montants plus ou moins importants, mais surtout pour des raisons parfois étonnantes. Ainsi, ce personnage fraîchement embauché se révèle un piètre ouvrier, et un personnage de peu de foi.

    Tableau 60 – Johan Perot, ensemble des dettes.

    DateMontantRaisons évoquées
    2 décembre 13754 grosChaussures
    23 février 137616 grosX
    1er mars 13764 sousX
    17 mars 13762 grosX
    12 avril 13765 grosVêtement à repriser
    19 avril 13767 grosChaussures
    Un jour (1376)8 sousA « falhit »a
    18 mai 137614 grosVêtements
    20 mai 137610 grosChaussuresb
    1er juin 13765 grosX
    8 juin 13767 gros(pour compléter 10 florins qui manquaient à Johan Perot)
    12 juin1 grosX
    a. C’est-à-dire qu’il a fait une erreur, mais dans un sens assez grave : il s’agit d’une faute, d’un manquement, avec un sens économique assez marqué.
    b. Cette fréquence de l’achat de chaussures, trois fois en 6 mois n’est pas habituelle. Jean Teisseire paie certes les chaussures de ses ouvriers, facteurs, servants, mais on ne trouve habituellement mention que d’une paire ou deux par année.

    92Ainsi, en moins de sept mois, ce sont 12 prêts qui lui sont faits, dont 8 en moins de deux mois, pour un total de plus de 6 florins, auxquels s’ajoutent les 3 florins qui ont été reconnus dès l’embauche, soit 9 florins. C’est semble-t-il la raison pour laquelle l’ouvrier quitte l’ostal, le 15 juin, après avoir établi le compte final avec Jean Teisseire.

    « Dimenegue a XV jorns dal mes de juin fon fag conte final entre nos e Johan Perot et foni prezent Graset Oliver lo cordier e Lardin lo cordier e contem que yeu devem donar a Johan Perot de resta totas cauzas contadas e rebatudas que z el a agut de mi non contat los daumages que z els m’a donat : IX gros, III d.
    Testimoni Peiret Guichart Monet Murart et Bertomieu Raynart.
    Paguem al dig Johan Perot de prezent en prezensia de testimonis desus dig : IX gros, III d.118 »

    93Dans ce compte final, Jean Teisseire, entouré de ses facteurs, reconnaît devoir payer à Johan Perot 9 gros. Cela signifie que le salaire du cordier est amputé de l’ensemble de ses dettes – ce salaire étant d’environ 10 florins de toute évidence. En réalité, ce compte mentionne un élément très intéressant : en effet, Jean Teisseire précise qu’il n’a pas compté le préjudice que lui a causé le cordier119. Cela signifie que les dettes nombreuses, et inhabituelles, contractées par cet ouvrier, étaient révélatrices d’un comportement dommageable de ce dernier, pour l’ouvroir de Jean Teisseire. Son contrat n’est pas poursuivi jusqu’à son terme, puisqu’il part de l’ostal au bout de quelques mois, au lieu des deux années prévues. L’exemple de cet ouvrier est révélateur à plusieurs niveaux : le crédit qui avait été accordé, de manière comptable, l’était sur la base d’un rapport professionnel entre les deux hommes, rapport de confiance. Pourtant, cette confiance a été rompue en raison du comportement de Johan Perot, en rapport avec les prêts qui lui avaient été faits, ce qui entraîne la rupture du lien de crédit et discrédite l’ouvroir dans son ensemble120.

    94L’intérêt de l’inscription de cette transaction pour Jean Teisseire est bien de garder souvenir du comportement d’un tel ouvrier, pour lequel l’écrit se transforme en fichage. Par ce biais, le cordier se constitue une véritable banque de données, qui lui permet de fonder son action future. D’autre part, le paiement qui se fait immédiatement n’annule pas la validité de la notice, qui inscrit dans le temps et dans les archives du cordier la garantie de ce paiement. En effet, face à ce mauvais ouvrier, le risque serait de se voir accusé d’un non-paiement.

    95Accorder crédit et accorder confiance sont donc les deux éléments fondamentaux qui régissent la comptabilité quotidienne de Jean Teisseire, pour laquelle ces pratiques scripturales sont essentielles.

    Raymon Arnaut, sur la corde raide

    96La valeur de l’écrit dans ces questions de crédit et de confiance apparaît de manière plus nette encore dans l’affaire qui oppose Jean Teisseire à Raymon Arnaut. Ce dernier est l’un des trois facteurs qui s’étaient associés au cordier en 1374, association qui, on l’a vu, fut un échec. Un document nous permet de mieux en comprendre les raisons. En effet, dans une pièce transcrite et traduite par G. Bayle dans l’article qu’il consacra au cordier, on peut retrouver une requête adressée par l’artisan devant la cour temporelle d’Avignon121. Jean Teisseire se plaint dans cette requête de son facteur, qui ne lui apporte pas satisfaction. Cela fait suite à l’association rompue en 1375122. La requête détaille l’attitude de Raymon Arnaut, qui ne s’est pas conduit comme un bon marchand et a été dommageable à l’atelier. Non seulement le travail qu’il fournit n’est pas suffisant, mais il accumule également les dettes envers Jean Teisseire. Le cordier raconte ainsi que son facteur dormait plus qu’il ne fallait, y compris à l’ouvroir, « se faisant de la table placée devant la porte de l’ouvroir un coussin », ou bien encore dans la boutique. Cette paresse dénoncée par son patron s’accompagne d’un excès de boisson et de nourriture, dont les prix sont rappelés à cette occasion. Le facteur dilapide ainsi les sommes qui lui ont été confiées pour régir l’ouvroir. La requête s’élargit alors à l’ensemble des trois facteurs qui tenaient la raison de l’atelier, dans une longue plainte sur leur attitude et sur le préjudice qu’ils ont causé :

    « Je demande qu’ils me rendent compte de tout ce qu’ils ont emporté de ma maison. Je demande que l’on consulte deux personnes compétentes connaissant bien la corderie et l’art de corder le chanvre et le jonc. Pour faire garnir les sangles de selle ou de bât ou coudre des sacs et bien d’autres choses, ils ont fait travailler en ville, tandis qu’ils demeuraient dans l’atelier tranquillement. Voici les dommages que m’ont causé lesdits facteurs : (nous mettons en liste)
    – Manger et boire ;
    – Faire des voyages à Pertuis et à l’Isle pour leur propre compte ;
    – Acheter en cachette ;
    – Refuser de voyager hors d’Avignon pour l’atelier ;
    – Acheter sur mon argent pour leur profit du blé, du riz et d’autres choses123 ;
    – Dormir et se lever tard ;
    – Ne rien faire de leurs mains ;
    – Acheter des marchandises à Arles par l’intermédiaire de R. Moyreno, leur facteur ;
    – Fabriquer des cordes de mauvaise qualité ;
    – Acheter du chanvre brut et battu, au-delà de leur crédit ;
    – Jeter le discrédit sur mon atelier par leur mauvais cordage ;
    – Dépenser de l’argent pour un cheval que Raymon entretenait en Catalogne pour se promener ».

    97S’il ne faut pas exclure une exagération de la part de Jean Teisseire dans le but d’obtenir réparation, on voit néanmoins bien comment se mêlent les notions de crédit, de discrédit et de confiance dans cette requête. L’ouvrier, en se comportant de manière inacceptable vis-à-vis du métier de marchand ainsi que de l’atelier de Jean Teisseire, a dépassé son crédit du point de vue comptable, mais également du point de vue moral : le lien économique, mais aussi social qui unissait les deux hommes est rompu. La confiance n’existe plus. Bien plus, l’attitude des facteurs a jeté le discrédit sur l’atelier : cette dernière indication montre de façon claire que le mauvais comportement d’un ouvrier peut entraîner la perte de la bonne réputation d’un atelier. Se trouvent alors liées fides et fama, c’est-à-dire confiance et réputation, renommée. En effet, l’ouvroir vit, on l’a vu, par le biais des relations, amicales, professionnelles, familiales qui l’entourent et qui dépendent très largement de cette réputation. En quelques mois, l’association a donc entraîné plusieurs conséquences graves sur l’atelier de Jean Teisseire : conséquences économiques du fait du profit qui n’a pas été réalisé, conséquences sociales liées à la réputation de l’atelier, et conséquences professionnelles et personnelles liées à la rupture du lien entre le patron et des facteurs de longue date (plus de quatre ans)124.

    98Ce préjudice donne lieu à une évaluation des dommages en deux temps. La perte monétaire est évaluée à 400 florins : il s’agit des profits que Jean Teisseire considère comme habituels pour une année de gestion de l’ouvroir125 ; d’autre part, il évoque les dommages liés à l’ensemble des transactions menées par ses facteurs pour leur compte, auxquels il ajoute le préjudice du discrédit jeté sur son entreprise. Cette évaluation est de 800 florins. Ce sont au total 1200 florins de réparation qui sont ainsi demandés par le cordier, pour réparation des préjudices causés : les termes utilisés renvoient en effet à l’idée de restitution.

    99La somme n’est pas évaluée de manière précise : ce n’est pas un bilan comptable exact qui est fait par Jean Teisseire. On le voit bien encore, il ne s’agit pas tant de faire un bilan chiffré que d’établir un bilan moral et social de ce préjudice. On semble se rapprocher, par cette approximation, de la notion de dommages et intérêts126. La réputation de l’atelier, l’honneur du cordier sont ainsi en jeu et défendus par le biais de cette requête. L’écrit, dans cette requête, tient une place primordiale : en effet, le cordier indique clairement qu’il est capable de fournir les preuves de tout ce qu’il avance127. Ainsi, écrire dans le cadre de l’entreprise, c’est aussi conserver les preuves des transactions passées, qui acquièrent une valeur probatoire si l’occasion le nécessite. Dans le cadre d’un procès, le livre de raison, et l’ensemble des écrits comptables de Jean Teisseire pourraient ainsi être fournis et produits à titre de justification. L’échec de cette association permet ainsi de comprendre d’une manière exceptionnelle la manière dont l’écrit permet de compter d’une part, de gérer des relations personnelles et professionnelles d’autre part, mais aussi de défendre la fama d’un atelier, qui est irréprochable selon son maître. Le livre de raison lui-même peut avoir cette fonction, et l’on trouve dans le cours du texte des experts évaluer les pertes liées à un chanvre de mauvaise qualité récupéré par le cordier : une telle inscription, en dehors de sa dimension comptable, a également pour objectif d’éviter à Jean Teisseire une nouvelle erreur dans les fournisseurs auxquels il fait appel128.

    Notes de bas de page

    1 Voir sur ces thématiques, déjà évoquées, Braunstein, P., « L’industrie à la fin du Moyen Âge : un objet historique nouveau ? », dans La France n’est-elle pas douée pour l’industrie ? Paris : Belin, 1998, p. 25-40.

    2 Voir à ce sujet les réflexions et l’historiographie développées dans l’article de Verna, C., « Quelles sources pour quelles entreprises au Moyen Âge du XIIIe au XVe siècle ? », dans Dove va la storia economica, Florence, 2011, p. 339-372. L’auteure y confronte les définitions de l’entreprise, notamment à partir des propositions de P. Braunstein, et les sources qui permettent de les analyser, ainsi que les thématiques qui sont alors développées (comptabilités, moyens de paiement, gestion, monde rural ou urbain).

    3 Sur la gestion du risque, voir les pages suivantes de ce chapitre.

    4 Citation empruntée de Braunstein, P., Bernardi, P., Arnoux, M., « Travailler, produire, éléments pour une histoire de la consommation », dans Schmitt, J.-C., Oexle, O.-G. (dir.), Tendances actuelles de l’histoire du Moyen Âge en France et en Allemagne (actes des colloques de Sèvres, 1997 et de Göttingen, 1998), Paris : Publications de la Sorbonne, 2002, p. 537-560, ici p. 542 et 543.

    5 Outre la compagnie Datini que l’on évoque ensuite, on peut également penser aux études autour du personnage de Jacques Cœur, ou encore autour de la compagnie des Salviati. Ces travaux rejoignent très souvent ceux qui abordent les pratiques scripturales, comme c’est notamment le cas pour Thierry de Hireçon depuis quelques années. Voir notamment Heers, J., Jacques Cœur, 1400-1456, Paris : Perrin, 2008 ; Mollat du Jourdin, M., Jacques Cœur ou l’esprit d’entreprise au XVe siècle, Paris : Aubier, 1988. Sur les Salviati, voir Pallini-Martin, A., « L’installation d’une famille de marchands-banquiers florentins à Lyon au début du XVIe siècle », dans Gaulin, J.-L., Rau, S. (éd.), Lyon vu/e d’ailleurs (1245-1800), échanges, compétitions et perceptions, Lyon : Presses universitaires de Lyon, 2009, p. 71-89. Pour Thierry de Hireçon, voir le travail de Bertrand, P., « Les écritures de Thierry d’Hireçon : pratiques diplomatiques et comptables (fin du XIIIes.-début du XIVe s.) », communication de séminaire d’Histoire médiévale, Paris, 2010 ; les études plus anciennes sur le personnage sont les suivantes : Richard, J., « Thierry d’Hireçon, agriculteur artésien (13..-1328) », dans Bibliothèque de l’École des Chartes, 1892, p. 1-64, ou encore Bougard, P., « La fortune et les comptes de Thierry de Hérisson (1328) », dans Bibliothèque de l’École des Chartes, 1965, p. 126-178.

    6 Voir Hayez, J., « Les correspondances Datini : un apport à l’étude des réseaux marchands toscans vers 1400 », dans Malamut, E., Ouerfelli, M., Les échanges en Méditerranée médiévale. Marqueurs, réseaux, circulations, contacts, Aix-en-Provence : Presses universitaires de Provence, 2012, p. 155-199.

    7 Voir à ce sujet Braunstein, P., « La communication dans le monde du travail à la fin du Moyen Âge », dans Kommunikation und Alltag in Spätmittelalter unh früher Neuzeit, Vienne, 1992, p. 75-95, repris par Bernardi, P., « Relations familiales et rapports professionnels chez les artisans du bâtiment en Provence à la fin du Moyen Âge », dans Médiévales, 1996, p. 55-68, ici p. 67.

    8 Sapori, A., I libri di…, op. cit.

    9 Voir Hayez, J., « Les correspondances Datini : un apport à l’étude des réseaux marchands toscans vers 1400 », dans Malamut, E., Ouerfelli, M. (dir.), Les échanges…, op. cit., p. 155-199.

    10 Voir Hayez, J., op. cit., p. 160.

    11 Voir Bernardi, P., « Relations familiales… », op. cit.

    12 Voir notamment, sur le concept de maisonnée, Weber, F., Le sang, le nom, le quotidien : une sociologie de la parenté pratique, La Courneuve : Aux lieux d’être, 2005, et ead., Penser la parenté aujourd’hui. La force du quotidien, Paris : Éditions Rue d’Ulm, 2013. La maisonnée y est alors décrite comme le groupe, relativement instable, qui unit des vivants à travers l’usage collectif de biens matériels (pour le cordier son ouvroir notamment) : la maisonnée est donc ce groupe qui s’établit dans un espace domestique, et qui se distingue nettement de la parentèle, fondée sur des relations interindividuelles préférentielles. S’opposent alors la lignée et la solidarité.

    13 Voir à ce sujet le congrès de la SHMESP, qui avait pour thème Le modèle, c’est-à-dire les manières d’apprendre, produire et se conduire : Dubois-Morestin, M., « Transmission des savoirs : culture matérielle et pratique de l’écrit dans le livre de raison de Jean Teisseire, marchand cordier du XIVe siècle », dans Apprendre, produire, se conduire : le modèle au Moyen Âge (XLVe congrès de la SHMESP, Nancy-Metz 22 mai-25 mai 2014), Paris : Publications de la Sorbonne, 2019, p. 223-231.

    14 Bernardi, P., « Relations familiales… », op. cit. D’autres formes d’apprentissage sont également possibles : ainsi, à la campagne, on garde les ouvriers et on envoie les garçons s’embaucher chez un parent ou un ami. C’est visiblement le cas pour Jean Teisseire précisément. Et le problème se pose réellement dans une entreprise familiale : faut-il privilégier la main-d’œuvre familiale ou conserver les ouvriers déjà présents ?

    15 Ici la famille Tigrini qui sont des changeurs d’Avignon que Jean Teisseire sollicite tout au long des 6 années couvertes par le livre de raison, et qui apparaissent également dans les comptes de tutelle, donc pour les années 1350.

    16 Rien n’est précisé sur le rôle qu’ils tiennent dans ces transactions, sinon qu’elles sont réalisées en leur présence, mais il est néanmoins tentant d’y voir une caution supplémentaire, en raison de la jeunesse de Bertranet de son statut sans doute un peu fluctuant, puisqu’il n’existe pas de contrat officiel le liant à l’ouvroir de son père.

    17 Il s’appuie pour cela sur une estimation approximative : si Bertranet Teisseire est le fils de Béatrix Arnaud, femme de Teisseire en 1347 et morte en 1357, et puisque nous sommes en 1370, on peut supposer en effet qu’il ne dépasse guère la vingtaine d’années. Bertranet n’est en effet pas le premier enfant du cordier, qui a eu une fille de Béatrix Arnaud, au début de son mariage, Marguerite. Elle est cependant morte à l’époque où ce livre de raison est tenu, puisque Bertranet hérite de son oncle, Rostaing Arnaud, frère de Béatrix en 1361 (ADV, Grandes Archives, boîte 96), sans partage avec sa sœur.

    18 Voir le folio 30vo, « L’an de notre seigneur Jésus-Christ 1370, le 18 décembre, à 3 h de la nuit dernière, Bertranet Teisseire a rendu son âme à notre seigneur Jésus-Christ, et le 19 décembre, son corps a été enseveli à Saint Pierre, dans la chapelle Saint-Vincent ». C’est bien le 19 décembre qu’a lieu l’enterrement et non le 18 décembre, comme l’indiquait Girard, J., dans son article déjà mentionné sur le cordier. Suit une prière, adressée au seigneur Jésus-Christ, à la Vierge Marie, et à la Sainte Trinité, pour l’âme de son fils et le pardon de ses péchés. Il s’agit là d’une des très rares interventions d’une notice réellement personnelle dans le cours du texte, mais qui montre bien comment la gestion des hommes passent aussi bien par une gestion professionnelle qu’une implication personnelle quand des circonstances exceptionnelles le rendent nécessaire.

    19 Il faut cependant noter que le paiement à Franses de Castelnou semble ne pas avoir pu être effectué. En effet, une première mention de ce paiement apparaît au folio 62vo, mais est barrée ; on retrouve ce paiement au folio 65o, mais Jean Teisseire ajoute, en bas de la notice au sujet de ce paiement « non fon ren fag d’aquest paguament », c’est-à-dire qu’il n’a rien été fait de ce paiement, qui est barré. Le personnage à qui il devait rembourser n’est-il plus là à cette occasion, rien de l’indique.

    20 Les Sade sont un exemple intéressant d’ascension sociale comme on l’a déjà dit : cette famille de chanvriers et cordiers devient plus largement une famille de marchands, tels que Paul de Sade, mais également une famille de notables avignonnais, et membres de la vie politique de la commune (Hugues de Sade notamment). Les Larteyssut quant à eux sont également bien connus, et sont apparus – nous l’avons vu – dès le début du XIVe siècle, dans des transactions passées aux foires de Chalon-sur-Saône en Bourgogne, auprès des Ortolan.

    21 Voir ADV, Grandes Archives, boîte 82, l’acte no 2682 : mariage de Jordane Guarnier et de Jean Alquier, épicier d’Avignon en mars 1350. Il est cependant mort à l’époque de la rédaction du livre de raison, de même que l’oncle de Jean Teisseire Raymond Guarnier, ce qui explique le rôle que tient Jean Teisseire auprès d’elle. On trouve ainsi, dans la boîte 96, dans un acte daté de janvier 1364, mention d’une donation d’une vigne de la part de Jordane à son cousin Jean Teisseire, vigne de 4 éminées située aux Rives. Or, dans cet acte, Jordane est dite veuve de Jean Alquier.

    22 Voir ADV, Grandes Archives, boîte 96, acte no 3200, janvier 1377. L’œuvre des repenties d’Avignon s’adressait aux femmes retirées de la prostitution et pourrait remonter à la fin du XIIIe siècle. Elle s’installe vers 1343 auprès de l’Église Notre-Dame des Miracles, fondation de Jean XII : elle prend alors le nom des Miracles. Elle connut un très net essor durant le XIVe siècle, avant de voir ses effectifs tomber à une douzaine de sœurs seulement au XVe siècle. La consultation de leurs archives, notamment des transactions datées de 1375 n’a pas permis de retrouver trace des accords passés avec Jean Teisseire. Voir à ce sujet, Pansier, P., L’œuvre des repenties à Avignon du XIIIe au XVIIIe siècle, Paris : H. Champion, 1910. L’auteur donne la liste d’une quarantaine de pénitentes présentes dans les années 1370, parmi lesquelles Jordane Garnier. Le XIVe siècle, notamment après la peste, semble être une période pendant laquelle les donations faites à cette œuvre furent très nombreuses, et pendant laquelle les sœurs augmentent en nombre. Les statuts de l’œuvre sont modifiés en 1376, la mettant sous la direction de la ville, alors qu’elle était jusqu’à présent gérée par des recteurs, parmi lesquels les familles Sade et Laurent, chanvriers d’Avignon. À la tête de l’œuvre se trouve Ricana Torthachie, jusqu’en 1383, secondée par Jeanne de Cucheaux.

    23 Elle est liée à Bertrand Teisseire, lui-même cousin de Jean Teisseire (voir le folio 91vo : « Bertran Teiseire cozin mieu »). Elle est veuve de Garnier Abert, agriculteur, qui apparaît dans le terrier d’Anglic Grimoard, édité par A.-M. Hayez, dans les entrées 246 et 247.

    24 Les relations entre Bertrana et Jean étaient fréquentes puisque le cordier note, dans ce folio « Bertrana Aberta cozina mieua deu atras en esto cartolari e z en autres cartolaris d’avant aquest », c’est-à-dire « Bertrane Aberte ma cousine me doit dans ce cartulaire et dans d’autres avant celui-ci », ce qui renvoie donc à des transactions passées nombreuses.

    25 Or, même si les choses ne sont pas limpides, il semble finalement qu’Olivier Amoros, par le biais de sa femme Alais, fille de Bertrand Teisseire, entre dans la famille éloignée de Jean Teisseire : Bertrand est en effet un cousin du cordier.

    26 Voir les folios 7ro, 14ro, 31vo, 55ro, 109ro, 110vo, 112vo, 116vo, 117ro, 121ro, 124vo, 126vo, 127vo, 133ro, 144vo, 145vo, 147ro, 148ro, 149ro et 151ro. On reviendra sur ces transactions dans la partie consacrée aux hommes de l’atelier de Jean Teisseire, de façon à définir plus précisément leur rôle, leurs dépenses et la façon dont l’écrit permet au cordier d’enregistrer tout cela.

    27 Voir Bernardi, P., « Relations professionnelles… », op. cit., ici p. 67.

    28 Ainsi les frais sont rarement notés, de même que les tâches devant être accomplies au quotidien. Voir Hayez, J., « Les correspondances »…, op. cit. En revanche, il peut compléter l’image des contrats en utilisant les correspondances nombreuses : il repère alors les recrutements des facteurs, qui expliquent notamment les raisons pour lesquelles certains jeunes cherchent à être embauchés. Elles sont plus ou moins avouables selon les cas : il indique notamment la volonté d’éloigner un adolescent de fréquentations jugées néfastes, ou encore de se faire passer pour un marchand, quand on pourrait vivre de ses rentes, de façon à être moins imposé. Voir p. 175 de l’article. De la même façon, les critères du chef d’entreprise sont parfois précisés. Notons, pour l’anecdote, que certains jeunes, souhaitant devenir drapiers, sont redirigés vers le métier de cordier, en raison de difficultés oculaires.

    29 Voir folios 117ro et 161vo notamment.

    30 C’est-à-dire « Peire Forestier, cordier qui est avec moi pour faire le métier c’est-à-dire corder, filer et tresser, doit rester avec moi un an, qui commence le 10e jour du mois de février dans lequel nous sommes. Je dois lui donner le condug et 5 florins de salaire et j’en ai l’acte de la main de Jean Daumas de Montpellier. Cet acte a été écrit et la minute faite le 9 févier. Je lui prête pour acheter une chemise, un pantalon et des chaussures, en présence de Monet Berlier et de Johan Perot, cordiers, le mercredi 27 février 1er jour de Carême : 1 florin.
    Et il me doit en plus, pour la minute de l’acte, pour sa partie : 1 gros.
    Et nous lui devons pour 2 mois où il a été avec nous, pour reste de ce qu’il nous devait, 6 gros, compte fait avec lui le 12 avril : 10 gros ».

    31 Le condug, littéralement, est le repas, l’équivalent des vivres. C’est ce qui correspond par exemple au « pain et au pot » évoqué par Leguay, J.-P., Vivre en ville au Moyen Âge, Paris : Jean-Paul Gisserot, 2006, ici p. 162.

    32 C’est-à-dire « Monet Berlier et Guillaume Paturel ont convenu de nouveau de rester avec moi Jean Teisseire pour corder de la même manière qu’ils ont eu coutume de le faire, et je dois leur donner à manger et à boire et pour deux ans, une fois cette année terminée. L’an 1373. Et en plus du condug, je dois donner pour salaire à Monet Berlier 12 florins et à Guillaume Paturel 16 florins ; ils en ont convenu et je leur promets en bonne foi, le mercredi 26 janvier et ils m’ont fait le serment de bien me servir. »

    33 Rien n’est dit sur les raisons de ce départ.

    34 Le montant du salaire n’est en revanche pas indiqué, Jean Teisseire ayant de toute évidence, étant donnée la présentation du feuillet, oublié de le noter en marge alors que le texte le prévoyait. Cependant, en lisant l’ensemble des transactions qui concernent Johan Perot, aux folios 150vo, 154ro et 160vo, on peut lire qu’il devait un salaire de 10 florins environ, lorsque Johan Perot quitte l’atelier après avoir été payé 9 gros par le cordier, déduction faite d’un ensemble de dettes qu’il avait contractées pendant la durée de son service.

    35 C’est semble-t-il un salaire assez élevé si on le compare aux précédentes notations. Il est payable en 4 échéances de 5 florins, mais rien n’est dit sur les raisons d’un salaire si important pour Mathieu Glaniera. Le métier spécifique du peigneur explique peut-être ce salaire, alors que les autres contrats concernent très probablement des ouvriers qui effectueront un ensemble de tâches assez ingrates.

    36 Le cas de Bertomieu de Valraynart n’a pas été évoqué dans cette partie, puisque l’on retrouvera ce personnage dans le développement consacré aux missions et fonctions des iuvenomes et facteurs, Bertomieu étant un des ouvriers récurrents dans le texte de Jean Teisseire et occupant donc une place particulière dans son ouvroir. Nous procèderons de la même façon pour Monet Murart.

    37 Sur la durée des contrats d’apprentissage voir Michaud-Fréjaville, F., « Enfants, orphelins, enfants séparés, enfants élevés : gardes et apprentissages des mineurs d’âge à Orléans au XVe siècle », dans Apprentissages, éducation, initiation, éducation au Moyen Âge (Montpellier, 1991), Les cahiers du CRISIMA, 1993, p. 297-308. Elle mentionne notamment les âges, mais constate globalement un temps d’apprentissage moyen qui se situe autour de 3 à 4 années, de manière assez classique. Voir également ead., « Apprentis et ouvriers vignerons, les contrats en Orléanais au XVe siècle », dans Le vigneron, la viticulture et la vinification en Europe occidentale, au Moyen Âge et à l’Époque moderne, Auch : Comité départemental du tourisme du Gers, 1991, p. 273-285. Voir enfin Bernardi, P., « Apprentissage et transmission du savoir dans les métiers du bâtiment à Aix-en-Provence à la fin du Moyen Âge (1400-1550) », dans Apprentissages…, op. cit., p. 69-79.

    38 C’est-à-dire à un vêtement ceinturé à la taille, une sorte de tunique.

    39 Et dont on voit qu’ils sont nombreux, si l’on se réfère au tableau synthétique, même si le livre ne couvre que quelques années. La gestion du personnel est donc une nécessité primordiale pour tenir l’entreprise correctement.

    40 Ce type de précision nous indique que Jean Teisseire procédait très certainement à une enquête au sujet des personnages avec lesquels il entrait en relation régulière, accordant du crédit à la caution familiale, qui assure certaines compétences requises. J. Hayez indiquait, dans l’article déjà cité, la manière dont les correspondances renseignent notamment sur les critères nécessaires pour être admis dans la compagnie Datini, l’ensemble des contrats étant un équilibre entre les compétences requises et offertes.

    41 C’est alors une relation de coopération : les ateliers évitent des relations de compétition et vont plutôt chercher à s’entraider et à se spécialiser, les uns et les autres, dans des fonctions particulières.

    42 Jean Teisseire lui a fait un prix d’ami pour ces cordelettes, indiquant qu’il lui a vendues au prix du chanvre, à savoir 2 gros.

    43 Voir Bernardi, P., Maître, valet et apprenti au Moyen Âge…, op. cit. Il cite notamment Franceschi pour les métiers de la laine florentins.

    44 Voir note précédente.

    45 Or, on sait que F. Michaud-Fréjaville a vu ce type de contrat où ce n’est pas la famille de l’apprenti qui paie mais bien l’inverse : l’apprentissage s’apparente alors à une sorte de stage professionnel. Voir Michaud-Fréjaville, F., op. cit. Cela n’est pas impossible dans notre cas, en raison d’un manque de main-d’œuvre rendu probable après la peste de 1348 qui frappa durement la Provence – même si l’on n’en a pas trace explicitement dans le texte.

    46 Et l’on retrouve chez F. Michaud-Fréjaville la même ambivalence entre l’apprentissage et le louage de bras. De même dans Leguay, J.-P., Vivre en ville…, op. cit. : les jeunes sont en quête de formation et le iuvenome peut être l’apprenti, le serviteur, sans qu’il soit simple de faire la part des choses. Pour Didier, P., pour la Bourgogne, l’apprenti est un type de valet et l’apprentissage est une modalité du louage de services : voir Didier, P., « Le contrat d’apprentissage en Bourgogne aux XIVe et XVe siècles », dans Revue historique de droit français et étranger, 1976, p. 35-57.

    47 Et c’est finalement l’analyse des fonctions et missions des iuvenomes et des facteurs qui permettra de mieux positionner les différents personnages dans l’entreprise.

    48 Le livre de raison n’en dit en effet pas plus. En revanche, dans les ADV, Dépôt Avignon, GrFF35, on trouve des papiers qui concernent Olivier Amoros, appelé de manière fautive Divet Amoros dans les textes des inventaires. Il s’agit en effet d’un acte daté du 2 décembre 1365, dans lequel Olivier Amoros est déjà facteur de Jean Teisseire, et procède à un paiement de 57 sous en remboursement d’un prêt accordé au facteur de Gilles Barral. D’autre part, en 1364, Olivier Amoros touche 140 florins pour plus de 7 années de services, à raison de 20 florins l’année (acte du 17 juin 1364).

    49 Voir à ce sujet Beck, P., Bernardi, P., Feller, L. (éd.), Rémunérer le travail au Moyen Âge. Pour une histoire sociale du salariat, Paris : Publications de la Sorbonne, 2014 : cet ouvrage collectif rassemble les contributions de médiévistes européens et américains qui permettent de mieux comprendre le lexique mais aussi les formes de la rémunération des salariés. Le montant du salaire, sa négociation, les rapports entre employeurs et employés sont envisagés, et la différence est notamment très claire entre l’embauche à la journée, et les employés salariés sur une longue durée. C’est en réalité la diversité des situations qui ressort des analyses proposées, nécessitant des études au plus près des sources. Sur le lien entre apprentissage et salariat, on peut consulter avec profit, Radzihovska, O., « À propos du coût du travail à Aix-en-Provence, au XVe siècle : apprentissage et salariat à travers les actes notariés », dans La ville au Moyen Âge, 120e congrès national des sociétés historiques et scientifiques (23-29 octobre 1995), 2. Sociétés et pouvoirs, Paris : Éditions du CHTS, 1998, p. 329-338.

    50 Sur les facteurs, voir notamment Renouard, Y., Les relations des papes d’Avignon et des compagnies commerciales et bancaires de 1316 à 1378, Paris, 1941, ou les travaux sur les métiers italiens par Crouzet-Pavant, E., « Recherches sur les métiers dans une cité qui disparaît : Torcello à la fin du Moyen Âge », dans Sosson, J.-P. (éd.), Les métiers…, op. cit., p. 75-97. Mais on peut également penser à la rencontre du mois de juin 2015, qui avait pour titre « Les intermédiaires du travail, figures sociales du recrutement et de la gestion des travailleurs, XIVe-XXe siècle », organisée par l’Université Paris-Est Marne-La-Vallée : les facteurs y avaient toute leur place dans les interventions de F. Ammannati sur l’artisanat de la laine florentine, ou bien encore de P. Bernardi pour les métiers du bâtiment à Aix-en-Provence, ou encore dans le travail de S. Victor, sur les réseaux d’affaires de Catalogne.

    51 Et ce pour gérer les hommes, mais en réalité aussi pour gérer les biens et les chiffres, comme on le verra en deuxième partie.

    52 Cette notion, on le verra, sera essentielle pour Jean Teisseire et l’on verra comment il est plus d’une fois déçu par ses ouvriers.

    53 Ainsi, Uguet, facteur de Jean officier des eaux du palais du Pape, Guilhem Roca, facteur de Sen Franses, Jaco, facteur de Johan de Penestra, Zastezan, facteur de Jaume Soquier, Miquel, facteur de Jordan le maçon ; mais aussi les facteurs dont on n’a pas les noms mais qui représentent le changeur Ambroise Tigrini ou encore Bonas, le boulanger.

    54 Voir ce rôle de témoins aux folios 34ro, 40ro, 55ro, 84vo, 87vo, 89ro, 94vo, 109ro, 113ro, 120ro, 128vo, 137ro, 138ro, 160vo, 161vo, 165ro, et 184vo.

    55 Le capital des facteurs ne leur vient pas de leurs propres salaires, mais bien d’une somme qui leur est confiée par le cordier, afin qu’ils travaillent, en partie pour son compte.

    56 Rappelons à cet égard les échanges nombreux déjà évoqués avec Bertomieu Valraynart lors de son déplacement à Barcelone.

    57 Dans une unité temporelle, mais aussi dans une unité spatiale si l’on considère le livre comme un lieu à part entière. Le fait qu’il inscrive également le texte de cette association montre bien le statut qu’acquiert le livre, qui est l’instrument d’une gestion à grande échelle, d’un flux de transactions mais aussi d’un flux d’acteurs considérables.

    58 C’est-à-dire « Guimet Bonaut est parti d’Avignon le 15 juin pour aller à l’Isle (en Venaissin) pour vendre et acheter du blé et faire commerce pour son profit, et cela jusqu’au mercredi 12 juillet, en son nom et pas en le mien, ce qui m’a été dommageable ».

    59 C’est-à-dire « Guillaume Bonaut et Jaumet Davit et Raimon Arnaut, lesquels ont régi la raison de mon ouvroir pendant 18 mois, plus ou moins, jusqu’au 13 août 1375. J’ai fait compte final avec eux pour le temps qu’ils ont tenu l’administration, compte sur lequel nous nous sommes entendus le 8 novembre : ils me doivent encore 120 florins, ce qui monte la part de chacun à 41 florins et 8 gros. »

    Nous avons convenu avec Guilhem Bonaut et Jaumet Davit qu’ils me paieront chacun pour une année 10 florins, et après chaque année 10 florins tous les deux.

    60 Même si le livre de raison ne permet pas d’établir d’état des comptabilités de l’ouvroir de Jean Teisseire année par année, on se rend compte, au vu des sommes engagées et des capacités de paiement du cordier, que 180 florins ne constituent pas une somme intéressante pour plus d’une année, bien au contraire.

    61 Pour les deux citations, voir Hayez, J., op. cit., p. 162.

    62 Voir le folio 128ro, qui contient le contrat d’association entre les deux hommes, ainsi que la mention du profit réalisé en janvier 1377.

    63 Voir les folios 130ro, 136vo, 139ro, 141vo, 151vo, 160ro : les paiements sont immédiats et rien n’est indiqué de la part de Jean Teisseire sur un problème qu’aurait posé Peiret.

    64 D’autre part, en 1380, le 4 janvier (acte de la boîte 96), on peut constater que l’association est renouvelée de manière plus approfondie : 926 florins sont confiés à Peiret Guichart, pour qu’il régisse l’ouvroir. En échange, il doit payer un loyer annuel de 60 florins d’or pour loger chez Jean Teisseire. Ce loyer apparaît néanmoins comme une négociation permettant de payer à Jean Teisseire une partie de l’entretien que ce dernier lui procure.

    65 Neveu de Jean Teisseire, fils de son frère Raymond Teisseire, et cordier lui-même. Il est en réalité à rapprocher de Jaumet Teisseire, qui apparaît comme facteur de Jean sur l’ensemble du livre de raison. Il n’est donc pas étonnant qu’il reçoive une partie de ses biens, étant cordier lui aussi. On y revient dans la dernière partie de ce chapitre, au sujet de la transmission d’un patrimoine.

    66 Ainsi, il est dépositaire de fers pour faire les cordes, du forbidor, que doivent lui remettre les syndics.

    67 Elles font en effet partie de la maisonnée, et Jean Teisseire les évoque dans son livre à plusieurs reprises : ainsi Marguerite et Catherine.

    68 C’est-à-dire Jean Teisseire propriétaire foncier et immobilier, et acteur économique s’inscrivant dans la vie de sa cité.

    69 Sur cette notion d’incertitude, voir notamment Cayatte, J.-L., Microéconomie de l’incertitude, Bruxelles : De Boeck, 2009 (2e éd.). Il distingue en effet deux types d’économie : une économie de l’incertitude et une économie de l’information. Ces deux types d’économie prennent place dans un univers incertain, dans lequel, au moment de la décision, une des actions possibles a plus d’une conséquence possible. Dans ce type d’univers, l’économie de l’incertitude est celle où l’on prend la décision sur la base d’une information imparfaite ; l’économie de l’incertitude est celle dans laquelle on a le temps pour améliorer considérablement l’information dont on dispose avant de décider.

    70 Et il semble bien ici que l’on puisse assimiler, ou en tout cas rapprocher l’écriture d’une forme de rationalité pratique. Nous ne disons pas en cela que Jean Teisseire n’est pas rationnel lorsqu’il n’écrit pas, mais en revanche il est certain qu’écrire témoigne et participe de la rationalité pratique, entendue comme efficacité pratique, qu’il cherche à mettre en place, pour guider son action et la rendre à la fois plus sûre et plus performante.

    71 Sur les comptabilités, sans prétendre à l’exhaustivité, quelques références utiles : De Roover, R., La formation et l’expansion de la comptabilité à partie double, Paris : A. Colin, 1937 ; De Roover, R., Business, banking and economic thought in Late Medieval and Early Modern Europe, Chicago : University of Chicago Press, 1974. Voir également l’ensemble des travaux et colloques organisés par le groupe Comptabilités, autour de P. Beck et O. Mattéoni, qui ont abouti à la création d’une revue en ligne, Comptabilité (S), Revue d’histoire des comptabilités. Les travaux ont abordé les aspects codicologiques de la comptabilité en 2011, avant d’en étudier les formes du contrôle en 2012 ainsi que les éléments liés au vocabulaire et à la rhétorique des comptabilités. En 2014 le programme s’est penché sur les personnages que sont les comptables, afin d’étudier des parcours comptables spécifiques :
    – en 2009, Codicologie des documents comptables. Matières et formes – modalités d’usages et d’archivage, à l’Université Paris I – LAMOP.
    – En 2010, Vocabulaire et rhétorique des comptabilités médiévales. Modèles, innovations et formalisation, aux Archives municipales de Dijon.
    – En 2011, Savoirs et savoir-faire comptables, à l’Université de Lille 3 – IRHiS
    – En 2012, Classer, dire et compter. Discipline du chiffre et fabrique d’une norme comptable à la fin du Moyen Âge, à Paris, aux Archives nationales et à la Cour des Comptes.
    – En 2013, Les comptables au Moyen Âge : parcours individuels, portraits de groupe, à l’Université Lille 3 – IRHiS.
    Voir également l’ANR GEMMA, entre 2011 et 2014, qui a étudié principalement les comptabilités princières autour des universités de Lyon, Chambéry, Grenoble, Genève, Avignon et Aix-Marseille. Ainsi, voir notamment le colloque « De l’autel à l’écritoire aux origines des comptabilités princières en Occident XIIe-XIVe siècle », colloque international organisé à Aix-en-Provence les 13 et 14 juin 2013. On peut également consulter avec profit les références suivantes, sur des aspects plus spécifiques aux livres de comptabilité marchands : Coquery, N., « Vente, troc, crédit : les livres de comptabilité d’un joaillier-bijoutier à la fin du XVIIIe siècle », dans 6e journée d’histoire de la comptabilité et du management, 2000, p. 133-144 ; Lemarchand, Y., « À la conquête de la science des comptes, variations autour de quelques manuels de comptabilité des XVIIe et XVIIIe siècles », dans Hoock, J., Jeannin, P., Keiser, W., Ars mercatoria, Eine analytische Bibliographie, vol. 3, Paderborn : Schöningh, 2001, p. 91-259 ; Lemarchand, Y., Bérard, V. (dir.), Le miroir du marchand, Art et science des comptes à travers les âges, Lyon : V. Bérard, 1994 ; Theis, V., Anheim, E., « La comptabilité des dépenses de la papauté au XIVe siècle, structure documentaire et usages de l’écrit », dans MEFRMA, 2006, p. 165-168. Voir enfin, dans le même volume, Anheim, E., « Normalisation des procédures d’enregistrement comptable sous Jean XXII et Benoît XII (1316-1342) : une approche philologique », dans Mélanges de l’école française de Rome, 2006, p. 168-201.
    Sur les comptabilités institutionnelles, voir notamment Contamine, P., Mattéoni, O. (dir.), La France des principautés : les chambres des comptes en France aux XIVe et XVe siècles (colloque tenu aux Archives départementales de l’Allier, 6-7-8 avril 1995), Paris : Imprimerie nationale, 1996.

    72 Sur la notion de numeracy, voir notamment Dewez, H., « Une simplicité trompeuse… », op. cit. Les techniques et savoir-faire comptables y sont analysés de manière précise. Si l’on ne retrouve pas la sophistication comptable chez Jean Teisseire, l’efficacité pratique des outils qu’il met en place est indéniable.

    73 ADV, Grandes Archives, Boîte 96.

    74 C’est-à-dire « Il reste que nous devons donner de cette raison, compte fait avec Jorgi le 13 novembre : 11 francs ».

    75 On peut en effet y lire une transaction qui renvoie en réalité à l’administration de l’hôpital Saint-Bénezet : « Aiso fon mudat al comtes de sant benezet », « Ceci a été réglé dans les comptes de Saint-Bénezet ».

    76 Les changeurs apparaissent également fréquemment pour des achats de vin qu’ils font auprès de Jean Teisseire, que je retire néanmoins des entrées du tableau, pour éviter de fausser la donne : en effet, je ne conserve ici que les opérations de change et les prêts d’argent. Il est évident que l’ensemble du livre de raison présente des relations imbriquées : les changeurs sont donc en même temps des clients de Jean Teisseire, non pas dans sa position de cordier ni de chanvrier, mais dans celle de marchand de vin et de propriétaire immobilier.

    77 Et l’on revient sur la question des conversions dans les lignes qui suivent.

    78 Le florin de la chambre a plus de valeur que le florin de la reine. Ainsi, pour 26 florins et 10 gros que devait Simon Tigrini au folio 10ro, de 24 sous chacun, il paie 23 florins de la chambre seulement, ce qui annule la dette. Le florin de la chambre vaut 28 sous. On trouve les trois florins que manie le chanvrier au folio 13vo, avec le florin de la chambre, celui de la reine et celui dit « grayle ».

    79 Les sous avignonnais sont de moindre valeur par rapport aux sous provençaux : ainsi le florins équivaut à 24 sous avignonnais, mais seulement 16 sous provençaux.

    80 Voir à ce sujet Bresc, H., Le livre de raison de Paul de Sade…, op. cit.

    81 Ces équivalences sont proposées à partir de la bibliographie suivante : Rolland, H., Monnaies des comtes de Provence, XIIe-XVe siècles, histoire monétaire, économique et corporative, description raisonnée, Paris : A. J. Picard, 1956 ; Favier, J., Les finances pontificales à l’époque du Grand Schisme d’Occident, 1378-1409, Paris : Éditions E. de Boccard, 1966 ; Bompaire, M., Barrandon, J.-N., « Les imitations de florins dans la vallée du Rhône au XIVe siècle », dans Bibliothèque de l’École des Chartes, 1989, p. 141-199 ; Bompaire, M., Numismatique médiévale : monnaies et documents d’origine française, Turnhout : Brepols, 2000.

    On ajoute à ces références les données rassemblées dans le livre de raison, par calcul sur un certain nombre de transactions. Cependant, rappelons que Jean Teisseire ne donne pas les équivalences ni n’explicite les changes qu’il opère avec la famille Tigrini. Ces transactions apparaissent sous forme de listes, mais ne donnent pas lieu à des inscriptions sur les conditions et taux de change.

    82 Voir Blancard, L., Le florin provençal, Extrait de la revue numismatique française, Paris : impr. De G. Rougier, 1886.

    83 Quelques autres monnaies sont mentionnées dans le cours du texte, tel le franc d’or, qui équivaut à 15 gros et qui est le franc frappé à l’imitation du franc d’or royal de France, par Louis Ier, duc de Calabre.

    84 Le sou barcelonais a plus de valeur que le sou d’Avignon. Ainsi, 1 florin d’Avignon équivaut à 24 sous d’Avignon, contre 12 sous barcelonais.

    85 C’est-à-dire « À raison de 12 sous le florin de 24 sous que vaut le nôtre ».

    86 Qui n’est pas en or, au contraire du denier provençal.

    87 On trouve encore au folio 113ro la mention d’un total de 36 florins payés en monnaie et en or.

    88 Voir, sur les monnaies du sud de la France, Bompaire, M., Numismatique…, op. cit., et « Évaluer les monnaies à la fin du Moyen Âge : Une information imparfaite et inégale », dans Revue européenne des sciences sociales, 2007, p. 69-79. Voir enfin id., La circulation monétaire en Languedoc, Lille : Atelier national de reproduction des thèses, 2002, texte qu’il m’a très aimablement communiqué lors de notre rencontre aux journées organisées autour des moyens de paiement par L. Feller, les 16 et 17 mai 2013 à Saint-Rémy-les-Chevreuses.

    89 On peut consulter, pour la Provence, les études autour des salaires, prix et moyens de paiement : La Roncière, Ch.-M. (de), Un changeur florentin…, op. cit., La Roncière, Ch.-M. (de), Prix et salaires à Florence au XIVe siècle, Rome : École française de Rome, 1982.

    90 On peut le rapprocher d’un personnage comme Bertrand Rocafort d’Hyères, qui tenait des comptabilités municipales entre 1397 et 1398 : ce personnage qui était marchand, notaire, syndic et trésorier fait nettement penser au cordier, et se rapproche sans nul doute d’un personnage comme Hugues de Sade. Voir sur cet individu Roux, p., « Bertrand Roquefort et les comptes de la ville d’Hyèrez en 1397-1398 », dans Recueil des mémoires et travaux publiés par la société d’histoire du droit, 1979, p. 107-140 et Gouffran, L.-H., « L’écriture comptable d’un marchand provençal au tournant du XVe siècle : les comptabilités de Bertrand Rocafort d’Hyères », dans Comptabilités, 2012, mis en ligne le 24 avril 2014.

    91 Confiance qui n’est pas innée, mais acquise, et entendue dans le sens de confiance pratique, là encore.

    92 Voir sur l’attitude des marchands face au risque, à l’incertitude et à l’usure Todeschini, G., Un trattato di economie politica francescanea : il De emptionibus et venditionibus, de usuris, de restitutionibus di Pietro di Giovanni Olivi, Rome : Istituto storico italiano per il Medio Evo, 1980. Voir également Todeschini, G., I mercanti e il tiempo. La società crsitiana e il circolo virtuoso della ricchezza fra Medioevo ed Età Moderna, Bologne : Il Mulino, 2002.

    93 Ceci en ayant admis que l’on ne parle ici que de ce type de transactions comptables. On exclut donc les transactions immobilières et foncières, ou liées à des évènements personnels. Que des paiements soient différés dans le cas de locations n’est nullement à relier à une pratique de crédit.

    94 Voir sur la thématique du crédit : Menant, F., Gaulin, J.-L., « Crédit rural et endettement paysan dans l’Italie communale », dans Berthe, M. (éd.), Endettement paysan et crédit rural (Flaran XVII, 1995), Toulouse : Presses universitaires du Midi, 1998, p. 35-68 ; Menant, F., « Pour une histoire de l’information sur le crédit rural au Moyen Âge. Esquisse de problématique et études de cas sur l’Italie du Nord au XIIe-XIVe siècles », dans Information et société en Occident à la fin du Moyen Âge. Actes du colloque international tenu à l’Université de Québec à Montréal et à l’Université d’Ottawa (9-11 mai 2002), Boudreau, C., Fianu, K., Gauvard, C., Hébert, M., Paris : Publications de la Sorbonne, 2004, p. 135-150. Voir encore Dutour, T., « Crédit et rapports sociaux dans une société urbaine à la fin du Moyen Âge. L’exemple de Dijon au XIVe siècle », dans Crédit et société : les sources, les techniques et les hommes (XIVe-XVIe siècles), Neûchatel : Centre européen d’études bourguignonnes, 1999, p. 67-80.

    95 Sur les silences de la documentation, on peut notamment penser à ce que développait L. Stouff pour Arles, dans le cadre des sources notariées notamment : Stouff, L., « Les registres des notaires d’Arles. Quelques problèmes posés par l’utilisation des archives notariales », dans Provence Historique, 1975, et Id., « Notaires et registres de notaires en Provence et à Arles, XIIIe-XVe siècles », dans Le médiéviste devant ses sources, questions et méthodes, Aix-en-Provence : Université de Provence, 2004, p. 249-269.

    96 Voir Laferté, G., « De l’interconnaissance sociale à l’identification économique : vers une histoire et une sociologie comparées de la transaction à crédit », dans Genèses, 2010, p. 135-139.

    97 C’est bien le sens, finalement, que prennent les termes « mudem » ou « afinat » utilisés par Jean Teisseire.

    98 Le cordier lui-même n’apparaît pas en position de débiteur simple. En général, s’il a contracté des dettes, on les voit apparaître dans le cours d’une transaction, de manière implicite et imbriquée, venant en déduction d’une somme due par le personnage concerné. On peut encore le voir en situation de débiteur dans des achats de marchandise, auquel cas les paiements sont faits par l’intermédiaire de ses facteurs dans les jours qui suivent. Les délais sont alors très courts. Cependant, on se concentrera ici sur les crédits qu’il accorde, et sur la manière dont ils tissent des relations autour de lui.

    99 Ce type d’achat à crédit rapproche les inscriptions de Jean Teisseire d’un véritable compte courant, ouvert pour des personnages récurrents, et qui peuvent ainsi régler leurs dépenses de manière groupée, ou échelonnée.

    100 Les 20 % restant concernent parfois des relations de famille, mais aussi parfois des relations d’affaires ponctuelles, non renouvelées, souvent en raison d’une absence de paiement. Au contraire, dans les acheteurs réguliers, on retrouve ainsi les personnages déjà évoqués : officiers du palais du Pape, religieux de Villeneuve ou de Bonpas ; Perotin Robert, Peire Falavel, le cardinal d’Aifregeuille ou Anaquin Malatesta.

    101 Lorsque Jean Teisseire était tuteur de Douceline de Saze ou de Peyret Ortolan, il engageait des sommes considérables également, même si de manière non cumulative sur leur totalité : plus de 1000 florins notamment pour Douceline de Saze.

    102 Et il est en réalité bien difficile de dissocier Jean Teisseire le cordier, de Jean Teisseire le marchand/propriétaire immobilier/homme public. Ces multiples facettes du même homme sont en réalité les différents aspects d’une seule et même activité économique.

    103 La notice est biffée.

    104 De fait on trouve peu de relations avec les officiers de la papauté dans les premières années du livre de raison. C’est lorsque les transactions commerciales apparaissent de façon plus récurrente que ces relations sont mises en valeur.

    105 Voir la conversion déjà évoquée : 1 sou = 10, 8 deniers.

    106 Cet exemple a été choisi pour le nombre des transactions qui concernent ces officiers. Mais on pourrait faire le même constat sur des relations plus longues dans le temps : c’est le cas notamment pour le procureur de Sainte-Catherine, Ynart : la relation de crédit qui unit les deux hommes court sur 5 années. Le compte final est ainsi rédigé en 1375 et reprend des sommes des années 70, 71, 72, 73 et 74.

    107 Voir Sibon, J., op. cit.

    108 Voir Menant, F., Gaulin, J.-L., op. cit.

    109 Les florins de grayle ne sont pas de 24 sous, mais de 22 au mieux. Ce sont des florins d’Orange, appelés aussi « de cornu » ou « au cornet ». Voir Bompaire, M., Barrandon, J.-N., « Les imitations de florins dans la vallée du Rhône au XIVe siècle », dans Bibliothèque de l’École des Chartes, 1989, p. 141-199, ici p. 144. Pour le florin provençal, voir également Blancard, L., « Sur le florin provençal », dans Revue Numismatique, 3, 1886, p. 48-60 et p. 218-235.

    110 On retrouve le même type d’intérêt au folio 71ro, pour une somme en commandite remise par Martineta, femme de Jaume Peire. L’intérêt est alors appelé « profieg », c’est-à-dire « profit ».

    111 Voir Laferté, G. (dir.), L’identification économique, Genèses, 2010, id., « Théoriser le crédit de face-à-face : un système d’information dans une économie de l’obligation », dans Entreprises et histoire, 2010, p. 57-67. Voir également le dossier « Histoire du crédit (XVIIIe-XXe siècle) », dans Annales HSS, année 67, no 4, 2012, p. 979-1082. Le dossier est certes décalé chronologiquement mais présente des analyses qui font du crédit une relation, notamment dans l’article de C. Lemercier et C. Zalc : « Pour une nouvelle approche de la relation de crédit en histoire contemporaine », dans Annales HSS…, p. 979-1010.

    112 Voir à ce sujet la journée doctorale organisée en mai 2012 autour du thème crédit/discrédit et publiée en 2013 dans la revue Hypothèses. Voir Lien de crédit, lien de confiance, Hypothèses, 2013, p. 79 à 145.

    113 Encore une fois, dans ces analyses, l’intérêt vient de la particularité de la source telle qu’elle est conservée : c’est donc par l’analyse des processus d’inscription et donc par des exemples précis que l’ensemble de l’étude prend corps et prend sa cohérence. Aucune généralisation ne peut être établie sans une compréhension micro-historique des écrits de Jean Teisseire.

    114 Ce personnage vient, selon ce qu’en dit Jean Teisseire, de l’évêché de Trêves en Lorraine. Une origine si lointaine n’est pas habituelle mais rien n’est dit sur les raisons de ce déplacement. Il n’a pas été possible de retrouver Johan Perot dans les actes notariés consultés, ni dans les différents terriers ou comptabilités de la ville. Sans doute n’est-il pas resté longtemps en Avignon.

    115 Voir ce contrat au folio 122ro.

    118 C’est-à-dire « Le dimanche 15 juin a été établi le compte final entre nous et Jean Perot, en présence de Graset Oliver le cordier, et de Lardin le cordier. J’ai compté que je dois donner à Jean Perot, tout ayant été compté et déduit de ce qu’il a déjà eu de moi, sans compter le préjudice qu’il a coûté : 9 gros, 3 deniers.
    Témoins : Peiret Guichart, Monet Murart et Bertomieu Raynart.
    J’ai payé audit Jean Perot immédiatement, en présence des témoins susdits : 9 gros, 3 deniers ».

    119 On trouve là une notion qui se rapproche de l’idée de sommes qui pourraient être versées en compensation, c’est-à-dire sous forme de dommages et intérêts. Cependant ici cette somme n’est pas chiffrée.

    120 Rappelons que l’un des prêts concerne un jour pendant lequel cet ouvrier s’est mal comporté, ce qui a nécessité de la part de Jean Teisseire de payer les dépenses qu’il a faites pour boire notamment.

    121 Cette pièce semble avoir été perdue. G. Bayle n’en donne pas la référence précise dans son article, et J. Girard, dans son article sur le cordier, confirme n’avoir pu la retrouver, de même qu’A.-M. Hayez. On ne connaît donc cette requête que par le biais de cette transcription suivie d’une traduction dans l’article de G. Bayle.

    122 Cette pièce n’est en effet pas datée par G. Bayle, mais une telle requête avant de conclure une association avec le même homme ne paraît guère envisageable. Pour une analyse plus complète de cette association et de la rupture, voir notamment Dubois Morestin, M., « Écrire contre l’échec : pratiques scripturales et pratiques économiques dans les archives privées d’un marchand cordier du XIVe siècle », dans Coquery, N., Oliveira, M. de (dir.), L’échec a-t-il des vertus économiques ?, Paris : Comité pour l’histoire économique et financière de la France, 2015, p. 81-92.

    123 On a pu voir en effet que Guimet Bonaut avait effectivement effectué un voyage pour son propre compte, ce qui n’avait pas donné lieu dans un premier temps à une plainte de Jean Teisseire, qui avait laissé son facteur continuer à travailler pour lui.

    124 Dans cette association, il semble néanmoins que Guimet Bonaut ait été le facteur le plus consciencieux. En effet, Jean Teisseire continue à le fréquenter de manière sporadique : on le retrouve au folio 130vo pour un achat de fil polomar qu’il fait par l’intermédiaire de son facteur, et dans le même folio, pour un achat que fait Jean Teisseire auprès de lui, mais par l’intermédiaire de l’acheteur bien connu du cordier Perotin Robert. Guimet lui doit alors 18 sous, Jean Teisseire lui doit 16 sous. La transaction n’est pas biffée et il semble que la somme manquante n’ait pas été réglée.

    125 C’est d’ailleurs la somme qui est mentionnée à l’issue de la première année de l’association entre Peiret Guichart et Jean Teisseire, qui est d’un peu plus de 420 florins.

    126 Ainsi, comme l’indique Sibon, J., op. cit., les affaires portées en place publique et les procès visent avant tout à défendre son honneur et sa réputation, ainsi qu’à préserver ses réseaux de relation plus qu’à recouvrer véritablement la dette contractée.

    127 « Tot d’aiso es net e yeu soy aparelhat de proar », c’est-à-dire « tout ceci est net et je peux le prouver/le montrer ».

    128 Voir le folio 161ro : Pérotin Robert évalue en tant que maître expert la marchandise gâtée achetée par Jean Teisseire de Peire Falavel, pour un montant total de 4 florins. Peire Falavel n’apparaît plus après cette transaction.

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    1 Voir sur ces thématiques, déjà évoquées, Braunstein, P., « L’industrie à la fin du Moyen Âge : un objet historique nouveau ? », dans La France n’est-elle pas douée pour l’industrie ? Paris : Belin, 1998, p. 25-40.

    2 Voir à ce sujet les réflexions et l’historiographie développées dans l’article de Verna, C., « Quelles sources pour quelles entreprises au Moyen Âge du XIIIe au XVe siècle ? », dans Dove va la storia economica, Florence, 2011, p. 339-372. L’auteure y confronte les définitions de l’entreprise, notamment à partir des propositions de P. Braunstein, et les sources qui permettent de les analyser, ainsi que les thématiques qui sont alors développées (comptabilités, moyens de paiement, gestion, monde rural ou urbain).

    3 Sur la gestion du risque, voir les pages suivantes de ce chapitre.

    4 Citation empruntée de Braunstein, P., Bernardi, P., Arnoux, M., « Travailler, produire, éléments pour une histoire de la consommation », dans Schmitt, J.-C., Oexle, O.-G. (dir.), Tendances actuelles de l’histoire du Moyen Âge en France et en Allemagne (actes des colloques de Sèvres, 1997 et de Göttingen, 1998), Paris : Publications de la Sorbonne, 2002, p. 537-560, ici p. 542 et 543.

    5 Outre la compagnie Datini que l’on évoque ensuite, on peut également penser aux études autour du personnage de Jacques Cœur, ou encore autour de la compagnie des Salviati. Ces travaux rejoignent très souvent ceux qui abordent les pratiques scripturales, comme c’est notamment le cas pour Thierry de Hireçon depuis quelques années. Voir notamment Heers, J., Jacques Cœur, 1400-1456, Paris : Perrin, 2008 ; Mollat du Jourdin, M., Jacques Cœur ou l’esprit d’entreprise au XVe siècle, Paris : Aubier, 1988. Sur les Salviati, voir Pallini-Martin, A., « L’installation d’une famille de marchands-banquiers florentins à Lyon au début du XVIe siècle », dans Gaulin, J.-L., Rau, S. (éd.), Lyon vu/e d’ailleurs (1245-1800), échanges, compétitions et perceptions, Lyon : Presses universitaires de Lyon, 2009, p. 71-89. Pour Thierry de Hireçon, voir le travail de Bertrand, P., « Les écritures de Thierry d’Hireçon : pratiques diplomatiques et comptables (fin du XIIIes.-début du XIVe s.) », communication de séminaire d’Histoire médiévale, Paris, 2010 ; les études plus anciennes sur le personnage sont les suivantes : Richard, J., « Thierry d’Hireçon, agriculteur artésien (13..-1328) », dans Bibliothèque de l’École des Chartes, 1892, p. 1-64, ou encore Bougard, P., « La fortune et les comptes de Thierry de Hérisson (1328) », dans Bibliothèque de l’École des Chartes, 1965, p. 126-178.

    6 Voir Hayez, J., « Les correspondances Datini : un apport à l’étude des réseaux marchands toscans vers 1400 », dans Malamut, E., Ouerfelli, M., Les échanges en Méditerranée médiévale. Marqueurs, réseaux, circulations, contacts, Aix-en-Provence : Presses universitaires de Provence, 2012, p. 155-199.

    7 Voir à ce sujet Braunstein, P., « La communication dans le monde du travail à la fin du Moyen Âge », dans Kommunikation und Alltag in Spätmittelalter unh früher Neuzeit, Vienne, 1992, p. 75-95, repris par Bernardi, P., « Relations familiales et rapports professionnels chez les artisans du bâtiment en Provence à la fin du Moyen Âge », dans Médiévales, 1996, p. 55-68, ici p. 67.

    8 Sapori, A., I libri di…, op. cit.

    9 Voir Hayez, J., « Les correspondances Datini : un apport à l’étude des réseaux marchands toscans vers 1400 », dans Malamut, E., Ouerfelli, M. (dir.), Les échanges…, op. cit., p. 155-199.

    10 Voir Hayez, J., op. cit., p. 160.

    11 Voir Bernardi, P., « Relations familiales… », op. cit.

    12 Voir notamment, sur le concept de maisonnée, Weber, F., Le sang, le nom, le quotidien : une sociologie de la parenté pratique, La Courneuve : Aux lieux d’être, 2005, et ead., Penser la parenté aujourd’hui. La force du quotidien, Paris : Éditions Rue d’Ulm, 2013. La maisonnée y est alors décrite comme le groupe, relativement instable, qui unit des vivants à travers l’usage collectif de biens matériels (pour le cordier son ouvroir notamment) : la maisonnée est donc ce groupe qui s’établit dans un espace domestique, et qui se distingue nettement de la parentèle, fondée sur des relations interindividuelles préférentielles. S’opposent alors la lignée et la solidarité.

    13 Voir à ce sujet le congrès de la SHMESP, qui avait pour thème Le modèle, c’est-à-dire les manières d’apprendre, produire et se conduire : Dubois-Morestin, M., « Transmission des savoirs : culture matérielle et pratique de l’écrit dans le livre de raison de Jean Teisseire, marchand cordier du XIVe siècle », dans Apprendre, produire, se conduire : le modèle au Moyen Âge (XLVe congrès de la SHMESP, Nancy-Metz 22 mai-25 mai 2014), Paris : Publications de la Sorbonne, 2019, p. 223-231.

    14 Bernardi, P., « Relations familiales… », op. cit. D’autres formes d’apprentissage sont également possibles : ainsi, à la campagne, on garde les ouvriers et on envoie les garçons s’embaucher chez un parent ou un ami. C’est visiblement le cas pour Jean Teisseire précisément. Et le problème se pose réellement dans une entreprise familiale : faut-il privilégier la main-d’œuvre familiale ou conserver les ouvriers déjà présents ?

    15 Ici la famille Tigrini qui sont des changeurs d’Avignon que Jean Teisseire sollicite tout au long des 6 années couvertes par le livre de raison, et qui apparaissent également dans les comptes de tutelle, donc pour les années 1350.

    16 Rien n’est précisé sur le rôle qu’ils tiennent dans ces transactions, sinon qu’elles sont réalisées en leur présence, mais il est néanmoins tentant d’y voir une caution supplémentaire, en raison de la jeunesse de Bertranet de son statut sans doute un peu fluctuant, puisqu’il n’existe pas de contrat officiel le liant à l’ouvroir de son père.

    17 Il s’appuie pour cela sur une estimation approximative : si Bertranet Teisseire est le fils de Béatrix Arnaud, femme de Teisseire en 1347 et morte en 1357, et puisque nous sommes en 1370, on peut supposer en effet qu’il ne dépasse guère la vingtaine d’années. Bertranet n’est en effet pas le premier enfant du cordier, qui a eu une fille de Béatrix Arnaud, au début de son mariage, Marguerite. Elle est cependant morte à l’époque où ce livre de raison est tenu, puisque Bertranet hérite de son oncle, Rostaing Arnaud, frère de Béatrix en 1361 (ADV, Grandes Archives, boîte 96), sans partage avec sa sœur.

    18 Voir le folio 30vo, « L’an de notre seigneur Jésus-Christ 1370, le 18 décembre, à 3 h de la nuit dernière, Bertranet Teisseire a rendu son âme à notre seigneur Jésus-Christ, et le 19 décembre, son corps a été enseveli à Saint Pierre, dans la chapelle Saint-Vincent ». C’est bien le 19 décembre qu’a lieu l’enterrement et non le 18 décembre, comme l’indiquait Girard, J., dans son article déjà mentionné sur le cordier. Suit une prière, adressée au seigneur Jésus-Christ, à la Vierge Marie, et à la Sainte Trinité, pour l’âme de son fils et le pardon de ses péchés. Il s’agit là d’une des très rares interventions d’une notice réellement personnelle dans le cours du texte, mais qui montre bien comment la gestion des hommes passent aussi bien par une gestion professionnelle qu’une implication personnelle quand des circonstances exceptionnelles le rendent nécessaire.

    19 Il faut cependant noter que le paiement à Franses de Castelnou semble ne pas avoir pu être effectué. En effet, une première mention de ce paiement apparaît au folio 62vo, mais est barrée ; on retrouve ce paiement au folio 65o, mais Jean Teisseire ajoute, en bas de la notice au sujet de ce paiement « non fon ren fag d’aquest paguament », c’est-à-dire qu’il n’a rien été fait de ce paiement, qui est barré. Le personnage à qui il devait rembourser n’est-il plus là à cette occasion, rien de l’indique.

    20 Les Sade sont un exemple intéressant d’ascension sociale comme on l’a déjà dit : cette famille de chanvriers et cordiers devient plus largement une famille de marchands, tels que Paul de Sade, mais également une famille de notables avignonnais, et membres de la vie politique de la commune (Hugues de Sade notamment). Les Larteyssut quant à eux sont également bien connus, et sont apparus – nous l’avons vu – dès le début du XIVe siècle, dans des transactions passées aux foires de Chalon-sur-Saône en Bourgogne, auprès des Ortolan.

    21 Voir ADV, Grandes Archives, boîte 82, l’acte no 2682 : mariage de Jordane Guarnier et de Jean Alquier, épicier d’Avignon en mars 1350. Il est cependant mort à l’époque de la rédaction du livre de raison, de même que l’oncle de Jean Teisseire Raymond Guarnier, ce qui explique le rôle que tient Jean Teisseire auprès d’elle. On trouve ainsi, dans la boîte 96, dans un acte daté de janvier 1364, mention d’une donation d’une vigne de la part de Jordane à son cousin Jean Teisseire, vigne de 4 éminées située aux Rives. Or, dans cet acte, Jordane est dite veuve de Jean Alquier.

    22 Voir ADV, Grandes Archives, boîte 96, acte no 3200, janvier 1377. L’œuvre des repenties d’Avignon s’adressait aux femmes retirées de la prostitution et pourrait remonter à la fin du XIIIe siècle. Elle s’installe vers 1343 auprès de l’Église Notre-Dame des Miracles, fondation de Jean XII : elle prend alors le nom des Miracles. Elle connut un très net essor durant le XIVe siècle, avant de voir ses effectifs tomber à une douzaine de sœurs seulement au XVe siècle. La consultation de leurs archives, notamment des transactions datées de 1375 n’a pas permis de retrouver trace des accords passés avec Jean Teisseire. Voir à ce sujet, Pansier, P., L’œuvre des repenties à Avignon du XIIIe au XVIIIe siècle, Paris : H. Champion, 1910. L’auteur donne la liste d’une quarantaine de pénitentes présentes dans les années 1370, parmi lesquelles Jordane Garnier. Le XIVe siècle, notamment après la peste, semble être une période pendant laquelle les donations faites à cette œuvre furent très nombreuses, et pendant laquelle les sœurs augmentent en nombre. Les statuts de l’œuvre sont modifiés en 1376, la mettant sous la direction de la ville, alors qu’elle était jusqu’à présent gérée par des recteurs, parmi lesquels les familles Sade et Laurent, chanvriers d’Avignon. À la tête de l’œuvre se trouve Ricana Torthachie, jusqu’en 1383, secondée par Jeanne de Cucheaux.

    23 Elle est liée à Bertrand Teisseire, lui-même cousin de Jean Teisseire (voir le folio 91vo : « Bertran Teiseire cozin mieu »). Elle est veuve de Garnier Abert, agriculteur, qui apparaît dans le terrier d’Anglic Grimoard, édité par A.-M. Hayez, dans les entrées 246 et 247.

    24 Les relations entre Bertrana et Jean étaient fréquentes puisque le cordier note, dans ce folio « Bertrana Aberta cozina mieua deu atras en esto cartolari e z en autres cartolaris d’avant aquest », c’est-à-dire « Bertrane Aberte ma cousine me doit dans ce cartulaire et dans d’autres avant celui-ci », ce qui renvoie donc à des transactions passées nombreuses.

    25 Or, même si les choses ne sont pas limpides, il semble finalement qu’Olivier Amoros, par le biais de sa femme Alais, fille de Bertrand Teisseire, entre dans la famille éloignée de Jean Teisseire : Bertrand est en effet un cousin du cordier.

    26 Voir les folios 7ro, 14ro, 31vo, 55ro, 109ro, 110vo, 112vo, 116vo, 117ro, 121ro, 124vo, 126vo, 127vo, 133ro, 144vo, 145vo, 147ro, 148ro, 149ro et 151ro. On reviendra sur ces transactions dans la partie consacrée aux hommes de l’atelier de Jean Teisseire, de façon à définir plus précisément leur rôle, leurs dépenses et la façon dont l’écrit permet au cordier d’enregistrer tout cela.

    27 Voir Bernardi, P., « Relations professionnelles… », op. cit., ici p. 67.

    28 Ainsi les frais sont rarement notés, de même que les tâches devant être accomplies au quotidien. Voir Hayez, J., « Les correspondances »…, op. cit. En revanche, il peut compléter l’image des contrats en utilisant les correspondances nombreuses : il repère alors les recrutements des facteurs, qui expliquent notamment les raisons pour lesquelles certains jeunes cherchent à être embauchés. Elles sont plus ou moins avouables selon les cas : il indique notamment la volonté d’éloigner un adolescent de fréquentations jugées néfastes, ou encore de se faire passer pour un marchand, quand on pourrait vivre de ses rentes, de façon à être moins imposé. Voir p. 175 de l’article. De la même façon, les critères du chef d’entreprise sont parfois précisés. Notons, pour l’anecdote, que certains jeunes, souhaitant devenir drapiers, sont redirigés vers le métier de cordier, en raison de difficultés oculaires.

    29 Voir folios 117ro et 161vo notamment.

    30 C’est-à-dire « Peire Forestier, cordier qui est avec moi pour faire le métier c’est-à-dire corder, filer et tresser, doit rester avec moi un an, qui commence le 10e jour du mois de février dans lequel nous sommes. Je dois lui donner le condug et 5 florins de salaire et j’en ai l’acte de la main de Jean Daumas de Montpellier. Cet acte a été écrit et la minute faite le 9 févier. Je lui prête pour acheter une chemise, un pantalon et des chaussures, en présence de Monet Berlier et de Johan Perot, cordiers, le mercredi 27 février 1er jour de Carême : 1 florin.
    Et il me doit en plus, pour la minute de l’acte, pour sa partie : 1 gros.
    Et nous lui devons pour 2 mois où il a été avec nous, pour reste de ce qu’il nous devait, 6 gros, compte fait avec lui le 12 avril : 10 gros ».

    31 Le condug, littéralement, est le repas, l’équivalent des vivres. C’est ce qui correspond par exemple au « pain et au pot » évoqué par Leguay, J.-P., Vivre en ville au Moyen Âge, Paris : Jean-Paul Gisserot, 2006, ici p. 162.

    32 C’est-à-dire « Monet Berlier et Guillaume Paturel ont convenu de nouveau de rester avec moi Jean Teisseire pour corder de la même manière qu’ils ont eu coutume de le faire, et je dois leur donner à manger et à boire et pour deux ans, une fois cette année terminée. L’an 1373. Et en plus du condug, je dois donner pour salaire à Monet Berlier 12 florins et à Guillaume Paturel 16 florins ; ils en ont convenu et je leur promets en bonne foi, le mercredi 26 janvier et ils m’ont fait le serment de bien me servir. »

    33 Rien n’est dit sur les raisons de ce départ.

    34 Le montant du salaire n’est en revanche pas indiqué, Jean Teisseire ayant de toute évidence, étant donnée la présentation du feuillet, oublié de le noter en marge alors que le texte le prévoyait. Cependant, en lisant l’ensemble des transactions qui concernent Johan Perot, aux folios 150vo, 154ro et 160vo, on peut lire qu’il devait un salaire de 10 florins environ, lorsque Johan Perot quitte l’atelier après avoir été payé 9 gros par le cordier, déduction faite d’un ensemble de dettes qu’il avait contractées pendant la durée de son service.

    35 C’est semble-t-il un salaire assez élevé si on le compare aux précédentes notations. Il est payable en 4 échéances de 5 florins, mais rien n’est dit sur les raisons d’un salaire si important pour Mathieu Glaniera. Le métier spécifique du peigneur explique peut-être ce salaire, alors que les autres contrats concernent très probablement des ouvriers qui effectueront un ensemble de tâches assez ingrates.

    36 Le cas de Bertomieu de Valraynart n’a pas été évoqué dans cette partie, puisque l’on retrouvera ce personnage dans le développement consacré aux missions et fonctions des iuvenomes et facteurs, Bertomieu étant un des ouvriers récurrents dans le texte de Jean Teisseire et occupant donc une place particulière dans son ouvroir. Nous procèderons de la même façon pour Monet Murart.

    37 Sur la durée des contrats d’apprentissage voir Michaud-Fréjaville, F., « Enfants, orphelins, enfants séparés, enfants élevés : gardes et apprentissages des mineurs d’âge à Orléans au XVe siècle », dans Apprentissages, éducation, initiation, éducation au Moyen Âge (Montpellier, 1991), Les cahiers du CRISIMA, 1993, p. 297-308. Elle mentionne notamment les âges, mais constate globalement un temps d’apprentissage moyen qui se situe autour de 3 à 4 années, de manière assez classique. Voir également ead., « Apprentis et ouvriers vignerons, les contrats en Orléanais au XVe siècle », dans Le vigneron, la viticulture et la vinification en Europe occidentale, au Moyen Âge et à l’Époque moderne, Auch : Comité départemental du tourisme du Gers, 1991, p. 273-285. Voir enfin Bernardi, P., « Apprentissage et transmission du savoir dans les métiers du bâtiment à Aix-en-Provence à la fin du Moyen Âge (1400-1550) », dans Apprentissages…, op. cit., p. 69-79.

    38 C’est-à-dire à un vêtement ceinturé à la taille, une sorte de tunique.

    39 Et dont on voit qu’ils sont nombreux, si l’on se réfère au tableau synthétique, même si le livre ne couvre que quelques années. La gestion du personnel est donc une nécessité primordiale pour tenir l’entreprise correctement.

    40 Ce type de précision nous indique que Jean Teisseire procédait très certainement à une enquête au sujet des personnages avec lesquels il entrait en relation régulière, accordant du crédit à la caution familiale, qui assure certaines compétences requises. J. Hayez indiquait, dans l’article déjà cité, la manière dont les correspondances renseignent notamment sur les critères nécessaires pour être admis dans la compagnie Datini, l’ensemble des contrats étant un équilibre entre les compétences requises et offertes.

    41 C’est alors une relation de coopération : les ateliers évitent des relations de compétition et vont plutôt chercher à s’entraider et à se spécialiser, les uns et les autres, dans des fonctions particulières.

    42 Jean Teisseire lui a fait un prix d’ami pour ces cordelettes, indiquant qu’il lui a vendues au prix du chanvre, à savoir 2 gros.

    43 Voir Bernardi, P., Maître, valet et apprenti au Moyen Âge…, op. cit. Il cite notamment Franceschi pour les métiers de la laine florentins.

    44 Voir note précédente.

    45 Or, on sait que F. Michaud-Fréjaville a vu ce type de contrat où ce n’est pas la famille de l’apprenti qui paie mais bien l’inverse : l’apprentissage s’apparente alors à une sorte de stage professionnel. Voir Michaud-Fréjaville, F., op. cit. Cela n’est pas impossible dans notre cas, en raison d’un manque de main-d’œuvre rendu probable après la peste de 1348 qui frappa durement la Provence – même si l’on n’en a pas trace explicitement dans le texte.

    46 Et l’on retrouve chez F. Michaud-Fréjaville la même ambivalence entre l’apprentissage et le louage de bras. De même dans Leguay, J.-P., Vivre en ville…, op. cit. : les jeunes sont en quête de formation et le iuvenome peut être l’apprenti, le serviteur, sans qu’il soit simple de faire la part des choses. Pour Didier, P., pour la Bourgogne, l’apprenti est un type de valet et l’apprentissage est une modalité du louage de services : voir Didier, P., « Le contrat d’apprentissage en Bourgogne aux XIVe et XVe siècles », dans Revue historique de droit français et étranger, 1976, p. 35-57.

    47 Et c’est finalement l’analyse des fonctions et missions des iuvenomes et des facteurs qui permettra de mieux positionner les différents personnages dans l’entreprise.

    48 Le livre de raison n’en dit en effet pas plus. En revanche, dans les ADV, Dépôt Avignon, GrFF35, on trouve des papiers qui concernent Olivier Amoros, appelé de manière fautive Divet Amoros dans les textes des inventaires. Il s’agit en effet d’un acte daté du 2 décembre 1365, dans lequel Olivier Amoros est déjà facteur de Jean Teisseire, et procède à un paiement de 57 sous en remboursement d’un prêt accordé au facteur de Gilles Barral. D’autre part, en 1364, Olivier Amoros touche 140 florins pour plus de 7 années de services, à raison de 20 florins l’année (acte du 17 juin 1364).

    49 Voir à ce sujet Beck, P., Bernardi, P., Feller, L. (éd.), Rémunérer le travail au Moyen Âge. Pour une histoire sociale du salariat, Paris : Publications de la Sorbonne, 2014 : cet ouvrage collectif rassemble les contributions de médiévistes européens et américains qui permettent de mieux comprendre le lexique mais aussi les formes de la rémunération des salariés. Le montant du salaire, sa négociation, les rapports entre employeurs et employés sont envisagés, et la différence est notamment très claire entre l’embauche à la journée, et les employés salariés sur une longue durée. C’est en réalité la diversité des situations qui ressort des analyses proposées, nécessitant des études au plus près des sources. Sur le lien entre apprentissage et salariat, on peut consulter avec profit, Radzihovska, O., « À propos du coût du travail à Aix-en-Provence, au XVe siècle : apprentissage et salariat à travers les actes notariés », dans La ville au Moyen Âge, 120e congrès national des sociétés historiques et scientifiques (23-29 octobre 1995), 2. Sociétés et pouvoirs, Paris : Éditions du CHTS, 1998, p. 329-338.

    50 Sur les facteurs, voir notamment Renouard, Y., Les relations des papes d’Avignon et des compagnies commerciales et bancaires de 1316 à 1378, Paris, 1941, ou les travaux sur les métiers italiens par Crouzet-Pavant, E., « Recherches sur les métiers dans une cité qui disparaît : Torcello à la fin du Moyen Âge », dans Sosson, J.-P. (éd.), Les métiers…, op. cit., p. 75-97. Mais on peut également penser à la rencontre du mois de juin 2015, qui avait pour titre « Les intermédiaires du travail, figures sociales du recrutement et de la gestion des travailleurs, XIVe-XXe siècle », organisée par l’Université Paris-Est Marne-La-Vallée : les facteurs y avaient toute leur place dans les interventions de F. Ammannati sur l’artisanat de la laine florentine, ou bien encore de P. Bernardi pour les métiers du bâtiment à Aix-en-Provence, ou encore dans le travail de S. Victor, sur les réseaux d’affaires de Catalogne.

    51 Et ce pour gérer les hommes, mais en réalité aussi pour gérer les biens et les chiffres, comme on le verra en deuxième partie.

    52 Cette notion, on le verra, sera essentielle pour Jean Teisseire et l’on verra comment il est plus d’une fois déçu par ses ouvriers.

    53 Ainsi, Uguet, facteur de Jean officier des eaux du palais du Pape, Guilhem Roca, facteur de Sen Franses, Jaco, facteur de Johan de Penestra, Zastezan, facteur de Jaume Soquier, Miquel, facteur de Jordan le maçon ; mais aussi les facteurs dont on n’a pas les noms mais qui représentent le changeur Ambroise Tigrini ou encore Bonas, le boulanger.

    54 Voir ce rôle de témoins aux folios 34ro, 40ro, 55ro, 84vo, 87vo, 89ro, 94vo, 109ro, 113ro, 120ro, 128vo, 137ro, 138ro, 160vo, 161vo, 165ro, et 184vo.

    55 Le capital des facteurs ne leur vient pas de leurs propres salaires, mais bien d’une somme qui leur est confiée par le cordier, afin qu’ils travaillent, en partie pour son compte.

    56 Rappelons à cet égard les échanges nombreux déjà évoqués avec Bertomieu Valraynart lors de son déplacement à Barcelone.

    57 Dans une unité temporelle, mais aussi dans une unité spatiale si l’on considère le livre comme un lieu à part entière. Le fait qu’il inscrive également le texte de cette association montre bien le statut qu’acquiert le livre, qui est l’instrument d’une gestion à grande échelle, d’un flux de transactions mais aussi d’un flux d’acteurs considérables.

    58 C’est-à-dire « Guimet Bonaut est parti d’Avignon le 15 juin pour aller à l’Isle (en Venaissin) pour vendre et acheter du blé et faire commerce pour son profit, et cela jusqu’au mercredi 12 juillet, en son nom et pas en le mien, ce qui m’a été dommageable ».

    59 C’est-à-dire « Guillaume Bonaut et Jaumet Davit et Raimon Arnaut, lesquels ont régi la raison de mon ouvroir pendant 18 mois, plus ou moins, jusqu’au 13 août 1375. J’ai fait compte final avec eux pour le temps qu’ils ont tenu l’administration, compte sur lequel nous nous sommes entendus le 8 novembre : ils me doivent encore 120 florins, ce qui monte la part de chacun à 41 florins et 8 gros. »

    Nous avons convenu avec Guilhem Bonaut et Jaumet Davit qu’ils me paieront chacun pour une année 10 florins, et après chaque année 10 florins tous les deux.

    60 Même si le livre de raison ne permet pas d’établir d’état des comptabilités de l’ouvroir de Jean Teisseire année par année, on se rend compte, au vu des sommes engagées et des capacités de paiement du cordier, que 180 florins ne constituent pas une somme intéressante pour plus d’une année, bien au contraire.

    61 Pour les deux citations, voir Hayez, J., op. cit., p. 162.

    62 Voir le folio 128ro, qui contient le contrat d’association entre les deux hommes, ainsi que la mention du profit réalisé en janvier 1377.

    63 Voir les folios 130ro, 136vo, 139ro, 141vo, 151vo, 160ro : les paiements sont immédiats et rien n’est indiqué de la part de Jean Teisseire sur un problème qu’aurait posé Peiret.

    64 D’autre part, en 1380, le 4 janvier (acte de la boîte 96), on peut constater que l’association est renouvelée de manière plus approfondie : 926 florins sont confiés à Peiret Guichart, pour qu’il régisse l’ouvroir. En échange, il doit payer un loyer annuel de 60 florins d’or pour loger chez Jean Teisseire. Ce loyer apparaît néanmoins comme une négociation permettant de payer à Jean Teisseire une partie de l’entretien que ce dernier lui procure.

    65 Neveu de Jean Teisseire, fils de son frère Raymond Teisseire, et cordier lui-même. Il est en réalité à rapprocher de Jaumet Teisseire, qui apparaît comme facteur de Jean sur l’ensemble du livre de raison. Il n’est donc pas étonnant qu’il reçoive une partie de ses biens, étant cordier lui aussi. On y revient dans la dernière partie de ce chapitre, au sujet de la transmission d’un patrimoine.

    66 Ainsi, il est dépositaire de fers pour faire les cordes, du forbidor, que doivent lui remettre les syndics.

    67 Elles font en effet partie de la maisonnée, et Jean Teisseire les évoque dans son livre à plusieurs reprises : ainsi Marguerite et Catherine.

    68 C’est-à-dire Jean Teisseire propriétaire foncier et immobilier, et acteur économique s’inscrivant dans la vie de sa cité.

    69 Sur cette notion d’incertitude, voir notamment Cayatte, J.-L., Microéconomie de l’incertitude, Bruxelles : De Boeck, 2009 (2e éd.). Il distingue en effet deux types d’économie : une économie de l’incertitude et une économie de l’information. Ces deux types d’économie prennent place dans un univers incertain, dans lequel, au moment de la décision, une des actions possibles a plus d’une conséquence possible. Dans ce type d’univers, l’économie de l’incertitude est celle où l’on prend la décision sur la base d’une information imparfaite ; l’économie de l’incertitude est celle dans laquelle on a le temps pour améliorer considérablement l’information dont on dispose avant de décider.

    70 Et il semble bien ici que l’on puisse assimiler, ou en tout cas rapprocher l’écriture d’une forme de rationalité pratique. Nous ne disons pas en cela que Jean Teisseire n’est pas rationnel lorsqu’il n’écrit pas, mais en revanche il est certain qu’écrire témoigne et participe de la rationalité pratique, entendue comme efficacité pratique, qu’il cherche à mettre en place, pour guider son action et la rendre à la fois plus sûre et plus performante.

    71 Sur les comptabilités, sans prétendre à l’exhaustivité, quelques références utiles : De Roover, R., La formation et l’expansion de la comptabilité à partie double, Paris : A. Colin, 1937 ; De Roover, R., Business, banking and economic thought in Late Medieval and Early Modern Europe, Chicago : University of Chicago Press, 1974. Voir également l’ensemble des travaux et colloques organisés par le groupe Comptabilités, autour de P. Beck et O. Mattéoni, qui ont abouti à la création d’une revue en ligne, Comptabilité (S), Revue d’histoire des comptabilités. Les travaux ont abordé les aspects codicologiques de la comptabilité en 2011, avant d’en étudier les formes du contrôle en 2012 ainsi que les éléments liés au vocabulaire et à la rhétorique des comptabilités. En 2014 le programme s’est penché sur les personnages que sont les comptables, afin d’étudier des parcours comptables spécifiques :
    – en 2009, Codicologie des documents comptables. Matières et formes – modalités d’usages et d’archivage, à l’Université Paris I – LAMOP.
    – En 2010, Vocabulaire et rhétorique des comptabilités médiévales. Modèles, innovations et formalisation, aux Archives municipales de Dijon.
    – En 2011, Savoirs et savoir-faire comptables, à l’Université de Lille 3 – IRHiS
    – En 2012, Classer, dire et compter. Discipline du chiffre et fabrique d’une norme comptable à la fin du Moyen Âge, à Paris, aux Archives nationales et à la Cour des Comptes.
    – En 2013, Les comptables au Moyen Âge : parcours individuels, portraits de groupe, à l’Université Lille 3 – IRHiS.
    Voir également l’ANR GEMMA, entre 2011 et 2014, qui a étudié principalement les comptabilités princières autour des universités de Lyon, Chambéry, Grenoble, Genève, Avignon et Aix-Marseille. Ainsi, voir notamment le colloque « De l’autel à l’écritoire aux origines des comptabilités princières en Occident XIIe-XIVe siècle », colloque international organisé à Aix-en-Provence les 13 et 14 juin 2013. On peut également consulter avec profit les références suivantes, sur des aspects plus spécifiques aux livres de comptabilité marchands : Coquery, N., « Vente, troc, crédit : les livres de comptabilité d’un joaillier-bijoutier à la fin du XVIIIe siècle », dans 6e journée d’histoire de la comptabilité et du management, 2000, p. 133-144 ; Lemarchand, Y., « À la conquête de la science des comptes, variations autour de quelques manuels de comptabilité des XVIIe et XVIIIe siècles », dans Hoock, J., Jeannin, P., Keiser, W., Ars mercatoria, Eine analytische Bibliographie, vol. 3, Paderborn : Schöningh, 2001, p. 91-259 ; Lemarchand, Y., Bérard, V. (dir.), Le miroir du marchand, Art et science des comptes à travers les âges, Lyon : V. Bérard, 1994 ; Theis, V., Anheim, E., « La comptabilité des dépenses de la papauté au XIVe siècle, structure documentaire et usages de l’écrit », dans MEFRMA, 2006, p. 165-168. Voir enfin, dans le même volume, Anheim, E., « Normalisation des procédures d’enregistrement comptable sous Jean XXII et Benoît XII (1316-1342) : une approche philologique », dans Mélanges de l’école française de Rome, 2006, p. 168-201.
    Sur les comptabilités institutionnelles, voir notamment Contamine, P., Mattéoni, O. (dir.), La France des principautés : les chambres des comptes en France aux XIVe et XVe siècles (colloque tenu aux Archives départementales de l’Allier, 6-7-8 avril 1995), Paris : Imprimerie nationale, 1996.

    72 Sur la notion de numeracy, voir notamment Dewez, H., « Une simplicité trompeuse… », op. cit. Les techniques et savoir-faire comptables y sont analysés de manière précise. Si l’on ne retrouve pas la sophistication comptable chez Jean Teisseire, l’efficacité pratique des outils qu’il met en place est indéniable.

    73 ADV, Grandes Archives, Boîte 96.

    74 C’est-à-dire « Il reste que nous devons donner de cette raison, compte fait avec Jorgi le 13 novembre : 11 francs ».

    75 On peut en effet y lire une transaction qui renvoie en réalité à l’administration de l’hôpital Saint-Bénezet : « Aiso fon mudat al comtes de sant benezet », « Ceci a été réglé dans les comptes de Saint-Bénezet ».

    76 Les changeurs apparaissent également fréquemment pour des achats de vin qu’ils font auprès de Jean Teisseire, que je retire néanmoins des entrées du tableau, pour éviter de fausser la donne : en effet, je ne conserve ici que les opérations de change et les prêts d’argent. Il est évident que l’ensemble du livre de raison présente des relations imbriquées : les changeurs sont donc en même temps des clients de Jean Teisseire, non pas dans sa position de cordier ni de chanvrier, mais dans celle de marchand de vin et de propriétaire immobilier.

    77 Et l’on revient sur la question des conversions dans les lignes qui suivent.

    78 Le florin de la chambre a plus de valeur que le florin de la reine. Ainsi, pour 26 florins et 10 gros que devait Simon Tigrini au folio 10ro, de 24 sous chacun, il paie 23 florins de la chambre seulement, ce qui annule la dette. Le florin de la chambre vaut 28 sous. On trouve les trois florins que manie le chanvrier au folio 13vo, avec le florin de la chambre, celui de la reine et celui dit « grayle ».

    79 Les sous avignonnais sont de moindre valeur par rapport aux sous provençaux : ainsi le florins équivaut à 24 sous avignonnais, mais seulement 16 sous provençaux.

    80 Voir à ce sujet Bresc, H., Le livre de raison de Paul de Sade…, op. cit.

    81 Ces équivalences sont proposées à partir de la bibliographie suivante : Rolland, H., Monnaies des comtes de Provence, XIIe-XVe siècles, histoire monétaire, économique et corporative, description raisonnée, Paris : A. J. Picard, 1956 ; Favier, J., Les finances pontificales à l’époque du Grand Schisme d’Occident, 1378-1409, Paris : Éditions E. de Boccard, 1966 ; Bompaire, M., Barrandon, J.-N., « Les imitations de florins dans la vallée du Rhône au XIVe siècle », dans Bibliothèque de l’École des Chartes, 1989, p. 141-199 ; Bompaire, M., Numismatique médiévale : monnaies et documents d’origine française, Turnhout : Brepols, 2000.

    On ajoute à ces références les données rassemblées dans le livre de raison, par calcul sur un certain nombre de transactions. Cependant, rappelons que Jean Teisseire ne donne pas les équivalences ni n’explicite les changes qu’il opère avec la famille Tigrini. Ces transactions apparaissent sous forme de listes, mais ne donnent pas lieu à des inscriptions sur les conditions et taux de change.

    82 Voir Blancard, L., Le florin provençal, Extrait de la revue numismatique française, Paris : impr. De G. Rougier, 1886.

    83 Quelques autres monnaies sont mentionnées dans le cours du texte, tel le franc d’or, qui équivaut à 15 gros et qui est le franc frappé à l’imitation du franc d’or royal de France, par Louis Ier, duc de Calabre.

    84 Le sou barcelonais a plus de valeur que le sou d’Avignon. Ainsi, 1 florin d’Avignon équivaut à 24 sous d’Avignon, contre 12 sous barcelonais.

    85 C’est-à-dire « À raison de 12 sous le florin de 24 sous que vaut le nôtre ».

    86 Qui n’est pas en or, au contraire du denier provençal.

    87 On trouve encore au folio 113ro la mention d’un total de 36 florins payés en monnaie et en or.

    88 Voir, sur les monnaies du sud de la France, Bompaire, M., Numismatique…, op. cit., et « Évaluer les monnaies à la fin du Moyen Âge : Une information imparfaite et inégale », dans Revue européenne des sciences sociales, 2007, p. 69-79. Voir enfin id., La circulation monétaire en Languedoc, Lille : Atelier national de reproduction des thèses, 2002, texte qu’il m’a très aimablement communiqué lors de notre rencontre aux journées organisées autour des moyens de paiement par L. Feller, les 16 et 17 mai 2013 à Saint-Rémy-les-Chevreuses.

    89 On peut consulter, pour la Provence, les études autour des salaires, prix et moyens de paiement : La Roncière, Ch.-M. (de), Un changeur florentin…, op. cit., La Roncière, Ch.-M. (de), Prix et salaires à Florence au XIVe siècle, Rome : École française de Rome, 1982.

    90 On peut le rapprocher d’un personnage comme Bertrand Rocafort d’Hyères, qui tenait des comptabilités municipales entre 1397 et 1398 : ce personnage qui était marchand, notaire, syndic et trésorier fait nettement penser au cordier, et se rapproche sans nul doute d’un personnage comme Hugues de Sade. Voir sur cet individu Roux, p., « Bertrand Roquefort et les comptes de la ville d’Hyèrez en 1397-1398 », dans Recueil des mémoires et travaux publiés par la société d’histoire du droit, 1979, p. 107-140 et Gouffran, L.-H., « L’écriture comptable d’un marchand provençal au tournant du XVe siècle : les comptabilités de Bertrand Rocafort d’Hyères », dans Comptabilités, 2012, mis en ligne le 24 avril 2014.

    91 Confiance qui n’est pas innée, mais acquise, et entendue dans le sens de confiance pratique, là encore.

    92 Voir sur l’attitude des marchands face au risque, à l’incertitude et à l’usure Todeschini, G., Un trattato di economie politica francescanea : il De emptionibus et venditionibus, de usuris, de restitutionibus di Pietro di Giovanni Olivi, Rome : Istituto storico italiano per il Medio Evo, 1980. Voir également Todeschini, G., I mercanti e il tiempo. La società crsitiana e il circolo virtuoso della ricchezza fra Medioevo ed Età Moderna, Bologne : Il Mulino, 2002.

    93 Ceci en ayant admis que l’on ne parle ici que de ce type de transactions comptables. On exclut donc les transactions immobilières et foncières, ou liées à des évènements personnels. Que des paiements soient différés dans le cas de locations n’est nullement à relier à une pratique de crédit.

    94 Voir sur la thématique du crédit : Menant, F., Gaulin, J.-L., « Crédit rural et endettement paysan dans l’Italie communale », dans Berthe, M. (éd.), Endettement paysan et crédit rural (Flaran XVII, 1995), Toulouse : Presses universitaires du Midi, 1998, p. 35-68 ; Menant, F., « Pour une histoire de l’information sur le crédit rural au Moyen Âge. Esquisse de problématique et études de cas sur l’Italie du Nord au XIIe-XIVe siècles », dans Information et société en Occident à la fin du Moyen Âge. Actes du colloque international tenu à l’Université de Québec à Montréal et à l’Université d’Ottawa (9-11 mai 2002), Boudreau, C., Fianu, K., Gauvard, C., Hébert, M., Paris : Publications de la Sorbonne, 2004, p. 135-150. Voir encore Dutour, T., « Crédit et rapports sociaux dans une société urbaine à la fin du Moyen Âge. L’exemple de Dijon au XIVe siècle », dans Crédit et société : les sources, les techniques et les hommes (XIVe-XVIe siècles), Neûchatel : Centre européen d’études bourguignonnes, 1999, p. 67-80.

    95 Sur les silences de la documentation, on peut notamment penser à ce que développait L. Stouff pour Arles, dans le cadre des sources notariées notamment : Stouff, L., « Les registres des notaires d’Arles. Quelques problèmes posés par l’utilisation des archives notariales », dans Provence Historique, 1975, et Id., « Notaires et registres de notaires en Provence et à Arles, XIIIe-XVe siècles », dans Le médiéviste devant ses sources, questions et méthodes, Aix-en-Provence : Université de Provence, 2004, p. 249-269.

    96 Voir Laferté, G., « De l’interconnaissance sociale à l’identification économique : vers une histoire et une sociologie comparées de la transaction à crédit », dans Genèses, 2010, p. 135-139.

    97 C’est bien le sens, finalement, que prennent les termes « mudem » ou « afinat » utilisés par Jean Teisseire.

    98 Le cordier lui-même n’apparaît pas en position de débiteur simple. En général, s’il a contracté des dettes, on les voit apparaître dans le cours d’une transaction, de manière implicite et imbriquée, venant en déduction d’une somme due par le personnage concerné. On peut encore le voir en situation de débiteur dans des achats de marchandise, auquel cas les paiements sont faits par l’intermédiaire de ses facteurs dans les jours qui suivent. Les délais sont alors très courts. Cependant, on se concentrera ici sur les crédits qu’il accorde, et sur la manière dont ils tissent des relations autour de lui.

    99 Ce type d’achat à crédit rapproche les inscriptions de Jean Teisseire d’un véritable compte courant, ouvert pour des personnages récurrents, et qui peuvent ainsi régler leurs dépenses de manière groupée, ou échelonnée.

    100 Les 20 % restant concernent parfois des relations de famille, mais aussi parfois des relations d’affaires ponctuelles, non renouvelées, souvent en raison d’une absence de paiement. Au contraire, dans les acheteurs réguliers, on retrouve ainsi les personnages déjà évoqués : officiers du palais du Pape, religieux de Villeneuve ou de Bonpas ; Perotin Robert, Peire Falavel, le cardinal d’Aifregeuille ou Anaquin Malatesta.

    101 Lorsque Jean Teisseire était tuteur de Douceline de Saze ou de Peyret Ortolan, il engageait des sommes considérables également, même si de manière non cumulative sur leur totalité : plus de 1000 florins notamment pour Douceline de Saze.

    102 Et il est en réalité bien difficile de dissocier Jean Teisseire le cordier, de Jean Teisseire le marchand/propriétaire immobilier/homme public. Ces multiples facettes du même homme sont en réalité les différents aspects d’une seule et même activité économique.

    103 La notice est biffée.

    104 De fait on trouve peu de relations avec les officiers de la papauté dans les premières années du livre de raison. C’est lorsque les transactions commerciales apparaissent de façon plus récurrente que ces relations sont mises en valeur.

    105 Voir la conversion déjà évoquée : 1 sou = 10, 8 deniers.

    106 Cet exemple a été choisi pour le nombre des transactions qui concernent ces officiers. Mais on pourrait faire le même constat sur des relations plus longues dans le temps : c’est le cas notamment pour le procureur de Sainte-Catherine, Ynart : la relation de crédit qui unit les deux hommes court sur 5 années. Le compte final est ainsi rédigé en 1375 et reprend des sommes des années 70, 71, 72, 73 et 74.

    107 Voir Sibon, J., op. cit.

    108 Voir Menant, F., Gaulin, J.-L., op. cit.

    109 Les florins de grayle ne sont pas de 24 sous, mais de 22 au mieux. Ce sont des florins d’Orange, appelés aussi « de cornu » ou « au cornet ». Voir Bompaire, M., Barrandon, J.-N., « Les imitations de florins dans la vallée du Rhône au XIVe siècle », dans Bibliothèque de l’École des Chartes, 1989, p. 141-199, ici p. 144. Pour le florin provençal, voir également Blancard, L., « Sur le florin provençal », dans Revue Numismatique, 3, 1886, p. 48-60 et p. 218-235.

    110 On retrouve le même type d’intérêt au folio 71ro, pour une somme en commandite remise par Martineta, femme de Jaume Peire. L’intérêt est alors appelé « profieg », c’est-à-dire « profit ».

    111 Voir Laferté, G. (dir.), L’identification économique, Genèses, 2010, id., « Théoriser le crédit de face-à-face : un système d’information dans une économie de l’obligation », dans Entreprises et histoire, 2010, p. 57-67. Voir également le dossier « Histoire du crédit (XVIIIe-XXe siècle) », dans Annales HSS, année 67, no 4, 2012, p. 979-1082. Le dossier est certes décalé chronologiquement mais présente des analyses qui font du crédit une relation, notamment dans l’article de C. Lemercier et C. Zalc : « Pour une nouvelle approche de la relation de crédit en histoire contemporaine », dans Annales HSS…, p. 979-1010.

    112 Voir à ce sujet la journée doctorale organisée en mai 2012 autour du thème crédit/discrédit et publiée en 2013 dans la revue Hypothèses. Voir Lien de crédit, lien de confiance, Hypothèses, 2013, p. 79 à 145.

    113 Encore une fois, dans ces analyses, l’intérêt vient de la particularité de la source telle qu’elle est conservée : c’est donc par l’analyse des processus d’inscription et donc par des exemples précis que l’ensemble de l’étude prend corps et prend sa cohérence. Aucune généralisation ne peut être établie sans une compréhension micro-historique des écrits de Jean Teisseire.

    114 Ce personnage vient, selon ce qu’en dit Jean Teisseire, de l’évêché de Trêves en Lorraine. Une origine si lointaine n’est pas habituelle mais rien n’est dit sur les raisons de ce déplacement. Il n’a pas été possible de retrouver Johan Perot dans les actes notariés consultés, ni dans les différents terriers ou comptabilités de la ville. Sans doute n’est-il pas resté longtemps en Avignon.

    115 Voir ce contrat au folio 122ro.

    118 C’est-à-dire « Le dimanche 15 juin a été établi le compte final entre nous et Jean Perot, en présence de Graset Oliver le cordier, et de Lardin le cordier. J’ai compté que je dois donner à Jean Perot, tout ayant été compté et déduit de ce qu’il a déjà eu de moi, sans compter le préjudice qu’il a coûté : 9 gros, 3 deniers.
    Témoins : Peiret Guichart, Monet Murart et Bertomieu Raynart.
    J’ai payé audit Jean Perot immédiatement, en présence des témoins susdits : 9 gros, 3 deniers ».

    119 On trouve là une notion qui se rapproche de l’idée de sommes qui pourraient être versées en compensation, c’est-à-dire sous forme de dommages et intérêts. Cependant ici cette somme n’est pas chiffrée.

    120 Rappelons que l’un des prêts concerne un jour pendant lequel cet ouvrier s’est mal comporté, ce qui a nécessité de la part de Jean Teisseire de payer les dépenses qu’il a faites pour boire notamment.

    121 Cette pièce semble avoir été perdue. G. Bayle n’en donne pas la référence précise dans son article, et J. Girard, dans son article sur le cordier, confirme n’avoir pu la retrouver, de même qu’A.-M. Hayez. On ne connaît donc cette requête que par le biais de cette transcription suivie d’une traduction dans l’article de G. Bayle.

    122 Cette pièce n’est en effet pas datée par G. Bayle, mais une telle requête avant de conclure une association avec le même homme ne paraît guère envisageable. Pour une analyse plus complète de cette association et de la rupture, voir notamment Dubois Morestin, M., « Écrire contre l’échec : pratiques scripturales et pratiques économiques dans les archives privées d’un marchand cordier du XIVe siècle », dans Coquery, N., Oliveira, M. de (dir.), L’échec a-t-il des vertus économiques ?, Paris : Comité pour l’histoire économique et financière de la France, 2015, p. 81-92.

    123 On a pu voir en effet que Guimet Bonaut avait effectivement effectué un voyage pour son propre compte, ce qui n’avait pas donné lieu dans un premier temps à une plainte de Jean Teisseire, qui avait laissé son facteur continuer à travailler pour lui.

    124 Dans cette association, il semble néanmoins que Guimet Bonaut ait été le facteur le plus consciencieux. En effet, Jean Teisseire continue à le fréquenter de manière sporadique : on le retrouve au folio 130vo pour un achat de fil polomar qu’il fait par l’intermédiaire de son facteur, et dans le même folio, pour un achat que fait Jean Teisseire auprès de lui, mais par l’intermédiaire de l’acheteur bien connu du cordier Perotin Robert. Guimet lui doit alors 18 sous, Jean Teisseire lui doit 16 sous. La transaction n’est pas biffée et il semble que la somme manquante n’ait pas été réglée.

    125 C’est d’ailleurs la somme qui est mentionnée à l’issue de la première année de l’association entre Peiret Guichart et Jean Teisseire, qui est d’un peu plus de 420 florins.

    126 Ainsi, comme l’indique Sibon, J., op. cit., les affaires portées en place publique et les procès visent avant tout à défendre son honneur et sa réputation, ainsi qu’à préserver ses réseaux de relation plus qu’à recouvrer véritablement la dette contractée.

    127 « Tot d’aiso es net e yeu soy aparelhat de proar », c’est-à-dire « tout ceci est net et je peux le prouver/le montrer ».

    128 Voir le folio 161ro : Pérotin Robert évalue en tant que maître expert la marchandise gâtée achetée par Jean Teisseire de Peire Falavel, pour un montant total de 4 florins. Peire Falavel n’apparaît plus après cette transaction.

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