Imagination, attention et monde environnant
p. 205-222
Texte intégral
… quelqu’un qui, absorbé tout entier par la beauté d’une image, vit dans ce plaisir qu’il y prend (…) dans la visée intentionnelle de l’étant et de même quelqu’un qui, dans l’accomplissement d’une activité matérielle, vit tout entier dans son accomplissement volontaire, sont dits dans la vie courante de la même manière « attentifs », attentifs à la beauté, à l’aboutissement du travail, dans ses différentes phases, jusqu’au plein achèvement de l’œuvre1.
1Quel est le rapport entre attention et imagination ? De prime abord, l’activité de l’imagination semble se déployer aux dépens de l’attention, en tant que mode spécifique d’une quasi-présence au monde qui, n’étant pas à même de cibler un objet déterminé, fait varier sans cesse les données concrètes de l’expérience et déplace ses repères sans jamais en fixer d’autres. À son tour, l’attention semble exclure l’imagination, dans la mesure où elle se comprend comme une présence soutenue et renforcée auprès des êtres qui composent notre milieu environnant, qui s’attache à leur concrétude et en fixe les coordonnées objectives. Avant même qu’il s’agisse de déterminer s’il s’agit de deux facultés que nous avons ou de deux capacités que nous exerçons, de deux actes distincts de conscience ou de deux dispositions de notre esprit, il apparaît clairement que le rapport entre imagination et attention n’est pas aisé. C’est précisément la tâche d’une phénoménologie génétique d’explorer ce rapport, à un niveau qui se situe en deçà de ces distinctions psychologiques. À ce niveau qui n’est nul autre que celui d’une concrétude phénoménologique de l’expérience, attention et imagination apparaissent comme deux mouvements antagonistes. Tandis que l’imagination invite à divaguer, l’attention nous force à nous concentrer. Là où l’attention cible, l’imagination déplace et varie. On pourrait ainsi aller jusqu’à dire que l’imagination agit comme un détournement de l’attention vers des horizons plus vagues et moins déterminés, tandis que l’attention pousse l’imagination à se recentrer sur un « ici et maintenant » qu’elle semble par ailleurs toujours vouloir dépasser.
2Nous partirons de cet antagonisme manifeste de l’attention et de l’imagination, pour préparer la voie d’une analyse plus complexe de la relation qu’elles entretiennent, qui prend en compte non seulement leurs oppositions et leurs empiètements mutuels, mais aussi leurs complémentarités. Notre intention est de saisir la part d’imagination que tout exercice de l’attention implique, dans la mesure où elle réorganise sans cesse le champ d’une perception. Inversement, nous voudrions explorer la possibilité d’une imagination qui, loin d’exclure l’attention, la cultive. Plus en avant, l’hypothèse que nous voudrions tester dans ce qui suit est qu’une analyse conjointe de l’imagination et de l’attention est susceptible de jeter une lumière nouvelle sur la notion de monde environnant (Umwelt), compris comme horizon premier de notre expérience où se forme une culture des valeurs, des partages sociaux et des transformations politiques.
3Cette hypothèse permet de prendre la mesure de la part de responsabilité de notre attention et de notre imagination, lorsqu’elles en viennent à interférer. Interconnectées de la sorte, l’imagination et l’attention sont à envisager comme des composantes essentielles d’un processus d’apprentissage à travers lequel la subjectivité se connaît au sein de son monde environnant, dans la mesure où elle est à même de s’y laisser transformer. Nous commencerons par fixer quelques repères de la phénoménologie de l’imagination, pour amorcer ensuite une discussion plus approfondie sur la spécificité de l’attention et de ses implications sociales.
L’imagination : modification et espacement
4Au sein de la théorie phénoménologique husserlienne, l’imagination est présentée, à côté de la perception, comme un acte intentionnel fondateur de toute connaissance qui se veut extraite de notre propre expérience. Au début, Husserl envisage l’imagination simplement comme un acte noétique qui se rapporte à un objet sensible spécifique, à savoir l’image2. Autrement dit, l’imagination incarne un mode spécifique de l’intentionnalité de notre conscience, semblable à la perception en ce qu’il est porteur d’une intuition (Anschauung) sensible directe. Mais contrairement à la perception qui s’empare de son objet pour ainsi dire sur-le-champ, ce que l’imagination vise n’est jamais ce qu’elle peut saisir directement, à savoir l’image comme objet (Bildobjeckt), mais quelque chose qui se donne à travers elle, à savoir son sujet (Bildsujet). Si l’imagination est analysée par Husserl comme un acte intentionnel, elle apparaît d’emblée comme un acte complexe, conjuguant prise directe et visée indirecte, par le biais d’une médiation imagée qui est la seule à demeurer à notre portée. C’est par son caractère indirect que la saisie imageante se distingue de la perception, pour se rapprocher d’autres types d’actes intentionnels indirects, tels le souvenir et l’attente, avec lesquels elle forme la famille des présentifications (Vergegenwärtigungen). Quel est exactement le rôle des présentifications au sein de la vie de la conscience ? Dans des directions du temps différentes, l’imagination, l’attente et le souvenir opèrent inlassablement des rapprochements entre le temps présent (Jetztzeit) et un temps qui lui échappe, ultimement ancré dans des bouleversements imprévisibles ou dans l’oubli3. Il est important de souligner ainsi qu’aux côtés de l’attente et du souvenir, l’imagination incarne une forme de médiation temporelle qui élargit la sphère d’éveil de la subjectivité, travaillant aux lisières de la conscience du présent. À ce titre, elle peut être comprise comme une forme d’attention, si l’on entend par attention l’effort qui vise à inclure de nouvelles données perceptives dans le champ de notre expérience et à nous orienter vers elles. C’est en ce sens précis que nous examinerons plus loin son rapport à l’attention.
5Mais quelle est la spécificité de l’imagination au sein des présentifications ? En opérant le rapprochement entre imagination, attente et souvenir, Husserl insiste sur le fonctionnement biaisé de cette forme d’intentionnalité, qui présente l’avantage non-négligeable de pouvoir en quelque sorte « remplacer » la perception spatialisée lorsque l’objet perçu n’est pas directement saisissable. En effet, même si Husserl fait appel le plus souvent à une perception intellectuelle, qui a pour caractéristique le fait d’être toujours « remplie » (erfüllt), ses descriptions phénoménologiques prennent également en compte la perception spatialisée dans laquelle nous sommes quotidiennement plongés, qui est le plus souvent défaillante ou « inadéquate »4. Ce que Husserl entend par cette inadéquation est le fait que l’intention perceptive est constamment « biffée » ou contredite par ce qu’elle rencontre, faisant l’objet d’une déception (Enttauschung). Or, si la perception demeure cantonnée à un temps et un lieu où les conditions de la donation directe d’une chose peuvent toujours faire défaut, manquant ainsi à sa tâche, l’imagination travaille avec une matière qui semble disponible, si ce n’est en tout temps, du moins en tout lieu5.
6Cette dimension « spatialisante » de l’imagination a été remarquée et discutée dans la littérature phénoménologique américaine contemporaine6, qui met en avant la primauté de l’imagination par rapport à la perception lorsqu’il s’agit de saisir le caractère dynamique de nos vécus, ainsi que leur rapport à un horizon7 – soit-il faiblement aperçu ou inaperçu – qui les enveloppe et les soutient. Dans cette perspective, l’espacement de l’imagination est à comprendre comme solidaire du déploiement d’un horizon où différentes apparitions de la même chose peuvent contraster tout en cohabitant. John Sallis écrit ainsi que
Ce que l’horizon effectue (…) est un foisonnement d’images, une dispersion qui n’est pas réductible à leur simple distribution dans un espace homogène, une dissémination plutôt vertigineusement résistante à n’importe quel mouvement qui les rassemble devant notre vision. L’espacement des images latérales, l’effectuation de l’horizon, isole ces images dans un isolement qui laisse leurs différences mutuelles ouvertes, qui laisse ces différences persister dans leur opposition. Comme, par exemple, lorsque quelque chose vu depuis une telle distance que sa forme est indistincte, peut apparaître, à un regard plus proche, soit comme circulaire soit comme elliptique, en fonction de notre perspective ; ce qui veut dire qu’il peut apparaître comme étant les deux ; ce qui veut dire qu’il garde dans sa réserve horizontale les deux images, malgré la différence entre un cercle et une ellipse8.
L’imagination contribue ainsi à la présentation sensible de toute chose, multipliant les perspectives selon lesquelles elle peut être appréhendée, mettant en relief les particularismes qui la font briller (shine) à nos yeux, son éclat unique ou son appel. Or, il est intéressant de noter que l’attention travaille justement à partir de cet espacement imageant de l’horizon perceptif, le reconfigurant et le réorientant. Il apparaît ainsi que la relation entre imagination et attention est à questionner à partir du rapport qu’elles entretiennent avec l’horizon d’une perception d’une part et d’autre part avec l’intuition que nous pouvons y gagner d’une présence.
Attention et intuition
7Dans les esquisses de sa théorie de l’attention9, Simone Weil fait la distinction entre deux formes d’attention : l’attention discursive et l’attention intuitive. Si l’attention discursive est rattachée à un acte rationnel et cognitif dont la portée est toujours restreinte, l’attention intuitive est la source « des découvertes scientifiques vraiment lumineuses et neuves, de la philosophie qui va vraiment vers la sagesse, de l’amour du prochain vraiment secourable »10. Le but de cette différenciation n’est toutefois pas d’encourager une perspective dichotomique sur l’attention, mais plutôt de mettre en avant la nécessité de la travailler, de la faire évoluer. Ainsi, y aurait-il à prendre en compte selon Simone Weil un élargissement toujours possible de notre attention, ainsi que son éducation. Cette perspective sur l’attention qui la rattache d’emblée à un éthos nous semble accorder à l’attention intuitive un pouvoir qui demeure ultimement difficile à expliquer. Comment s’opère le passage de l’attention discursive à l’attention intuitive ? Comment transforme-t-on une attention partielle, guidée par l’objet (rationnellement) ciblé de son examen, en attention élargie et créative, qui découvre sans cesse de nouveaux objets et de nouvelles façons de se rapporter à eux ? À la difficulté de ces questions s’ajoute la difficulté de comprendre le manque d’attention ou l’attention faible qui caractérise notre présence à notre milieu de vie et à nous-mêmes. Cette question nous intéresse particulièrement, dans la mesure où l’attention diffuse ou absente semble être le terrain de certains vécus imaginatifs, tels ceux de la rêverie ou de ce que Husserl appelait dans ses manuscrits la fantaisie perceptive11. Comment faut-il envisager le rapport entre cette inattention dans laquelle nous sommes le plus souvent plongés et l’intuition invoquée par Simone Weil ? L’intuition serait-elle à comprendre comme l’antidote de notre inattention ou bien comme un cadre plus large au sein duquel elle nous égare ? Notre intuition serait-elle d’emblée attentive ou bien y aurait-il également une intuition diffuse, inattentive ou peu attentive, qui entrerait en ligne de compte ? Ce qui semble se jouer dans ces questions est la qualité de notre présence à notre milieu de vie, son intensité et son étendue. Or, dans notre rapport ordinaire à ce qui nous entoure, tout se passe comme si notre présence devait être sans cesse relancée et nourrie, soutenue et reprise. Loin d’être le fondement constant de notre rapport au monde, notre présence s’y inscrit comme fragile et discontinue12.
8L’attention apparaît dès lors comme le ressort de l’effort qui assure la relance de notre présence à notre monde environnant et à nous-mêmes. Cependant, il serait erroné de considérer l’attention elle-même comme une ressource inépuisable et constante de la vie de notre conscience. Si elle s’impose à la réflexion philosophique – n’étant pas seulement un objet de l’observation psychologique –, c’est parce que, d’une part, elle nous fait souvent défaut à des moments où elle nous serait nécessaire et parce que, d’autre part, elle comporte un potentiel émancipateur13 des personnes et des collectivités ; de telle manière que nos espoirs d’émancipation individuelle et sociale reposent plus ou moins implicitement sur une activation de notre attention, tant au niveau purement perceptif qu’au niveau transcendantal14. En effet, en tant qu’acteurs d’une possible transformation des rapports sociaux, nous sommes souvent invités à prendre en considération des aspects de notre vie avec nous-mêmes et avec les autres que nous n’avions pas remarqués ou que nous avons minimisés, que nous avons survolés, mal compris ou négligés. Je n’ai pas fait attention aux conséquences écologiques de ma consommation d’eau, je n’ai pas fait attention à la teneur raciste des mots entendus dans la rue, je n’ai pas saisi le sens sexiste de telle remarque – ce sont autant d’exemples d’un manque d’attention qui participe d’une invisibilisation de l’injustice sociale et écologique. Or, dans chacun de ces cas, il est dans notre pouvoir de nous déplacer depuis ce manque vers une attention plus vive. Dans ces mouvements, une réorientation de notre compréhension du réel est requise qui implique nécessairement une sortie de l’inattention dans laquelle nous étions plongés. Inversement, une réflexion sur les conditions de notre manque d’attention va de pair avec une réflexion sur les transformations qu’elle rend possibles.
9En examinant le passage du manque d’attention (ou attention faible) vers l’attention vive, nous verrons dans le fait d’éveiller et d’orienter l’attention les axes d’une réflexion socio-politique qui interroge la puissance de transformation des voies instituées de nos perceptions, de nos habitudes et de nos attentes. Notre parti-pris dans cette étude est de soutenir que la fondation phénoménologique d’une telle réflexion socio-politique est à amorcer à partir du constat du manque d’attention dans lequel nous sommes plongés le plus souvent, qui exige de notre part un cheminement réflexif afin de pouvoir l’atteindre. L’analyse phénoménologique que nous mènerons dans ce qui suit examinera ainsi la genèse de l’attention à partir d’un fond d’inattention qui n’est nul autre que l’espacement imageant décrit par John Sallis.
10Nous sommes la plupart du temps inattentifs ou quasi-absents à ce qui nous entoure, tout en étant en même temps parfaitement capables de mobiliser notre attention dans de nouvelles directions. La capacité de faire attention va souvent de pair avec un éveil qui transporte la perception à un niveau différent de clarté et d’intensité. Mais où sommes-nous lorsque nous ne faisons pas attention ? Comment devenons-nous attentifs ? Pour répondre à ces questions, nous devons commencer par analyser de plus près le rapport entre attention et intuition15. Pour expliquer la portée de l’attention au sein des actes intentionnels intuitifs, Husserl adopte des stratégies différentes, insistant sur la multiplicité des facteurs qui y interviennent. C’est ainsi qu’il en vient à traiter de la différence entre sensation, comprise comme contenu sensible immanent, et acte de conscience, compris comme noèse visant intentionnellement un objet. L’attention semble suspendue entre les deux, n’étant ni une simple sensation ni une simple visée, étant suscitée par des sensations et orientée par les visées intentionnelles. Plus précisément, l’attention semble survenir dans la saisie des contenus sensibles lorsque se décide sa clarté et sa précision. Mais pour comprendre la façon dont l’attention se déploie, il est important de souligner la différenciation des actes intentionnels impliqués en elle :
Imaginons (…) que certaines figures ou arabesques aient tout d’abord exercé une action purement esthétique sur nous, et que tout à coup nous ayons la révélation qu’il doit s’agir de symboles ou de signes verbaux. (…) Prenons encore le cas où quelqu’un écoute attentivement, comme un simple complexe phonétique, un mot qui lui est tout à fait étranger, sans même se douter que c’est un mot ; et comparons à ce premier cas celui où il entendrait plus tard ce mot, une fois que sa signification lui serait devenue familière, au milieu d’une conversation, en le comprenant, mais sans qu’il soit accompagné d’aucune intuition servant à l’illustrer16.
Ces deux exemples mettent en évidence la racine noétique potentiellement changeante de l’attention : la même « arabesque » peut être saisie sous les espèces d’un joli dessin pour qu’ensuite on y décèle un ensemble de signes ; le même mot peut être saisi comme un son dépourvu de signification pour qu’ensuite on lui en trouve une, qui peut elle-même se délester de toute intuition perceptive. Il y a dans l’activité de l’attention une mobilité que Husserl rattache au fait que l’on peut passer d’un mode de saisie intentionnelle à un autre, privilégiant par exemple la dimension intuitive ou signifiante d’une expérience. Mais si l’on regarde de plus près, dans les exemples utilisés la direction de ce changement est toujours la même : on va d’une profusion intuitive (saisie esthétique) vers une concentration sur une signification (saisie signifiante).
11L’imagination faisant partie des actes intentionnels que Husserl qualifie d’intuitifs, aux côtés de la perception, il y a lieu de questionner la part d’attention dans le passage d’une saisie imageante d’une arabesque vers une saisie signifiante. L’attention serait-elle associée à la recherche d’une signification de nos vécus « sensibles », à savoir l’imagination et la perception ? Ou bien peut-on dire que l’on est plus ou moins attentif au sein d’une même imagination ou au sein d’une même perception, sans qu’une saisie signifiante intervienne nécessairement ? Lorsque mon attention est éveillée, suis-je en train de chercher obscurément à comprendre ce que je suis en train d’éprouver ? La portée de l’attention est-elle essentiellement cognitive (ou intellectuelle) ou bien y a-t-il également lieu de parler ici d’une attention qui serait purement intuitive (ou sensible) ? Ce qui rend cette question difficile est que, comme beaucoup d’expériences de l’attention le montrent, notre réceptivité (passive) y est impliquée autant que notre activité. On est donc en droit de se demander si l’attention doit être envisagée originellement comme une liberté de changer le mode de saisie intentionnelle afin d’évoluer vers la saisie ferme d’une signification, ou bien comme œuvrant au sein de chaque saisie intentionnelle intuitive elle-même, mettant en avant certains de ses aspects et laissant dans l’ombre d’autres, selon des critères qui sont à explorer.
12Ce qui est certain, c’est que pour Husserl les conditions de notre attentivité sont à envisager comme dépendant d’une orientation de nos actes de conscience, qui éclairent nécessairement certains pans de notre champ perceptif et générant constamment un horizon ou un halo qui les entoure :
Chaque état de conscience possède un horizon variant conformément à la modification de ses connexions avec d’autres états et avec ses propres phases d’écoulement. C’est un horizon intentionnel, dont le propre est de renvoyer à des potentialités de la conscience qui appartiennent à cet horizon même. Ainsi, par exemple, dans chaque perception extérieure, les côtés de l’objet qui sont « réellement perçus » renvoient aux côtés qui ne le sont pas encore et ne sont qu’anticipés dans l’attente d’une façon non-intuitive comme aspects « à venir » de la perception. C’est là une « protention » continuelle qui, pour chaque nouvelle phase perceptive, prend un sens nouveau. De plus la perception possède des horizons qui embrassent d’autres possibilités perceptives, j’entends les possibilités que nous pourrions avoir, si, activement, nous donnions au cours de la perception une autre direction, si, par exemple, au lieu de tourner les yeux de cette manière, nous les tournions autrement, si nous faisions un pas en avant ou sur le côté, et ainsi de suite17.
L’horizon est une structure implicite de toute expérience qui inclut tant ce qui est laissé de côté dans chaque saisie consciente que ce qui sera saisi plus tard. Il est à la fois le côté obscur de la perception en cours et la possibilité ouverte de ce qui y sera saisi plus tard clairement. Sans pouvoir être examiné en lui-même sans se constituer en unités objectives, l’horizon semble envelopper toute vie subjective pour autant qu’elle déploie un effort d’orientation. Or, comme Sarah Ahmed l’a souligné dans sa phénoménologie queer18, toute direction d’orientation en sacrifie nécessairement d’autres, participant ainsi à une prise normative sur une expérience, qui pourrait très bien se dérouler dans une toute autre direction. Dans cette perspective, l’horizon est aussi le lieu où peut s’organiser une réorientation de l’expérience qui choisit de transgresser l’ordre de ses habitudes.
13Il en ressort que, dans le cadre de toute orientation et de toute réorientation de l’expérience, l’attention est liée à une structuration normative du champ d’une expérience. Mais afin de comprendre comment une telle structuration s’opère, nous devons faire un pas de plus dans notre analyse de l’attention, dans la direction des recherches husserliennes plus tardives sur les « unités synthétiques » que toute expérience dessine passivement, générant un processus qui creuse des « types » au sein de notre aperception et forme des styles d’existence19. Tout acte d’attention semble ainsi ouvrir la voie d’une formation de sens dont dépend non seulement notre inscription dans une histoire, mais aussi notre attachement aux règles et aux lois qui gouvernent nos modes de vie. Plus généralement, l’attention semble être la condition d’une culture du sens, qui l’inscrit dans des structures qui sont non seulement doxiques, mais aussi existentielles. En d’autres mots, l’attention engage bien au-delà de son exercice ponctuel, amorçant des trajectoires et des manières d’agir où des normes et des règles sont sans cesse rejouées.
14Cette direction de recherche a été développée par Merleau-Ponty qui dans sa Phénoménologie de la perception voit dans l’exercice de l’attention la source de la vivacité de la conscience, de la Lebendigkeit grâce à laquelle un sens est expérimenté comme valant pour une conscience. Qu’est-ce à dire ? Pour s’instaurer comme tel pour une conscience, tout sens doit être saisi comme nouveau, contrastant avec les sens déjà sédimentés et, pour ainsi dire, disponibles. Dès lors, toute la question est de comprendre la portée de ce contraste entre sens nouveaux et sens opérant passivement dans les interstices de la vie subjective. C’est la question de l’attention, si du moins on est prêt à lui reconnaître une puissance de reconfiguration du champ d’une expérience, qu’elle réorganise en la réorientant. Merleau-Ponty souligne ainsi que « faire attention, ce n’est pas seulement éclairer davantage des données préexistantes, c’est réaliser en elles une articulation nouvelle en les prenant pour figures »20. C’est la raison pour laquelle, loin d’être un pouvoir que la conscience activerait ponctuellement, l’attention est la vie même de la conscience, dans la mesure où elle brise et rétablit sans cesse l’unité des objets et des horizons, tout en leur conférant pour la première fois un sens21.
15Faire coïncider attention et vivacité de la conscience présente l’avantage d’introduire dans la discussion une dimension affective qui a un impact immédiat sur l’articulation des éléments différents de notre expérience. Mais il y a plus :
L’attention n’est ni une association d’images, ni le retour à soi d’une pensée déjà maîtresse de ses objets, mais la constitution active d’un objet nouveau qui explicite et thématise ce qui n’était offert jusque-là qu’à titre d’horizon indéterminé22.
L’attention a la pouvoir de transformer ce qui n’était que vaguement présent dans les marges d’une saisie intentionnelle en élément nouveau de l’expérience, qui en réarticule les orientations et en refonde le sens. Toutefois, il convient de rappeler que l’indétermination de l’horizon perceptif repose sur un espacement imageant qui participe à sa venue à la présence. Comment se découpe la nouveauté sur le fond de cette indétermination ? L’attention est-elle « attirée » par la nouveauté ou bien la produit-elle ?
Attention et « remarquabilité »
16Pour répondre à cette question, il est intéressant de revenir aux écrits husserliens, où l’attention est présente très tôt, convoquée comme opération décisive dans la saisie des ensembles mathématiques et comme composante essentielle de sa théorie de la perception. Ainsi, Husserl écrit-il en 1891 :
Des phénomènes extrêmement variés forment à tout moment ce en quoi consiste notre conscience globale (Gesammtbewusstsein) ; mais il faut des intérêts particuliers pour détacher de cette profusion (Fülle) certaines représentations et pour les unifier dans une collection. Et cela se fait sans que toutes les autres représentations aient disparu de la conscience. Si cette manière de voir était juste, il n’y aurait alors à tout moment qu’un ensemble unique, consistant en la totalité (Gesammtheit) des contenus partiels présents dans notre conscience totale ; pourtant nous pouvons à tout instant, et comme bon nous semble, construire des ensemble variés, élargir un ensemble déjà construit en y ajoutant de nouveaux contenus, le rétrécir en en retirant d’autres, sans que pour cela ceux qui ont été écartés aient dû sortir de la conscience ; bref, nous sommes conscients d’une spontanéité qui autrement serait impossible23.
Sans être nommée, l’attention est associée ici à une spontanéité grâce à laquelle nous pouvons « agir » sur l’extension et les contenus d’un champ donné de connaissances (ici les ensembles mathématiques), en y opérant des choix qui n’excluent pas pour autant définitivement ce qui a été écarté. D’emblée, l’attention est associée avec un souci pour l’unité d’un champ perceptif qui repose sur le dynamisme qui s’y déploie, grâce auquel certaines formes sont mises en relief ou de nouveaux éléments sont ajoutés. L’activité élective de l’attention est discutée en rapport avec les intérêts particuliers que nous avons et avec le fait que, dépendamment ou indépendamment de ces intérêts, quelque chose est remarqué. L’intérêt (Interesse) renvoie à l’orientation des actes de conscience impliqués dans l’activité d’attention, tandis que la remarquabilité (Merklichkeit) est à concevoir comme une propriété du champ perceptif comme tel, que Husserl décrit comme contraire au fait de passer inaperçu24. On peut dire ainsi qu’attention (Aufmerksamkeit) et remarquabilité (Merklichkeit) partagent le même souci pour ce que Husserl appellera dans son Appendice de ses Recherches logiques les « caractères purement descriptifs »25 qui organisent une perception pour nous. Il entend par là le niveau purement phénoménal de la perception, accessibles à l’observation noétique, son apparaître concret ou sa présentation intuitive.
17Avant de poser la question de ce qui détermine la ségrégation du champ perceptif entre ce qui s’y remarque et ce qui y demeure pour ainsi dire dans l’ombre, il est important de souligner que pour Husserl la remarquabilité (Merklichkeit) est une qualité évolutive de notre perception, qui ne se donne jamais en bloc, mais toujours comme un processus qui est train de se dérouler, au sein duquel certains éléments sont favorisés seulement pendant un laps de temps limité. En effet, l’on remarque telle ou telle chose pour ensuite ne plus y accorder de l’attention, de même qu’on peut être amené à remarquer pour la première fois quelque chose qui était resté pendant longtemps en marge de nos intérêts. On peut ainsi avancer que notre attention est toujours flottante, non pas au sens où elle serait détachée de toute objectivité – elle ne serait alors pas attention (Aufmerksamkeit), mais imagination (Phantasie)26 –, mais au sens où elle va d’une chose à l’autre, mettant en relief des aspects différents d’un champ perceptif. On « balaye du regard », on « découvre sous une nouvelle lumière », on « aperçoit de ceci plutôt que de cela » : notre attention se déplace sans cesse et c’est seulement par un effort soutenu que nous pouvons fixer longtemps la même chose, demeurer dans « le même état d’esprit ». Il en est ainsi en vertu de ce que Husserl appelle les « circonstances subjectives »
qu’un seul et même objet soit difficilement ou aisément remarquable, qu’il le soit nécessairement ou absolument pas, cela dépend bel et bien des circonstances subjectives. Plus nous sommes loin de la locomotive, moins le sifflement s’impose à nous, et il finit par être non-remarquable. Inversement, le bruit qui est précisément pour nous non-remarquable devient remarquable lorsque l’on s’approche, jusqu’à être envahissant27.
La remarquabilité d’un champ perceptif n’est pas seulement évolutive, elle est également graduelle. Plusieurs facteurs participent à cette différence de degrés de la remarquabilité qui semble guider, du moins jusqu’à un certain point, l’attention. Ces facteurs tiennent tant à la présence de l’objet comme telle qu’à la façon dont elle est reçue au sein de l’immanence sensible ou encore saisie intentionnellement. Aussi, dès que la multiplicité des facteurs qui participent à la « remarquabilité » est introduite dans la discussion, la question de leur empiètement mutuel se pose. Par exemple, ce sont les mêmes « circonstances subjectives » qui font qu’un son se fait remarquer comme envahissant, bien qu’il ne soit pas très fort, tandis qu’une explosion n’est pas remarquée. Dans les termes de Husserl, « les sensations seraient là, et pourtant, on ne remarquerait rien de correspondant »28. On peut résoudre le dilemme en avançant qu’il y aurait dans la remarquabilité de toute chose une dimension qui ne dépend pas de nos sensations, qui se joue même aux dépens de nos sensations, pour nous en détourner, pourrait-on dire. L’attentivité comprise comme capacité que nous avons de devenir attentifs à quelque chose ne serait pas déterminée alors par la réception immanente de ce qui est « ressenti » dans une perception, puisque l’attention peut nier ce ressenti ou le mettre en suspens. Dès lors, pour déceler ce qui se joue dans l’activité de la conscience lorsque nous devenons attentifs, Husserl insiste dans les Recherches logiques sur
les différences dans le mode de l’acte de remarquer. Le contenu est pour moi présent d’une manière différente selon qu’il est seulement implicite sans être mis en relief d’une manière spéciale dans un tout ou qu’il est mis en relief ; et encore selon que je ne le remarque qu’accessoirement ou que je l’envisage de préférence, que je l’ai particulièrement en vue29.
En tant que solidaire de l’acte de remarquer, l’attention semble ici participer à détacher le sens d’un objet sur un fond qui est dans sa plus grande partie inaperçu, où il se distingue grâce à un « surplus » de la conscience, à savoir « l’aperception » qui le saisit. Husserl ne cherche pas seulement à mettre en évidence l’importance de la saisie noétique dans ce qu’il appellera plus tard la donation de sens de la conscience, mais aussi le fait qu’elle s’effectue toujours par degrés de clarté, qui recoupent du moins en partie les degrés de remarquabilité d’une chose. Ce qui signifie que notre saisie des objets est toujours seulement partielle, nous laissant deviner, compléter et finalement unifier ce qui demeure faiblement aperçu ou inaperçu. On peut donc conclure provisoirement que l’inattention est partie prenante d’un processus d’identification d’une chose, qui peut toujours, par ailleurs, échouer ou être détourné. Ce faisant, elle participe de la formation d’un style d’existence, où se dessinent passivement des types d’action et de comportement qui se déclarent et se cultivent en rapport à des normes sociales et culturelles.
Attention, intérêt, habitude
18Comme Husserl le précise dans les manuscrits qu’il a consacré à l’attention, cette dernière ne doit pas être totalement confondue avec la remarquabilité, étant plutôt à comprendre comme une activité qui la favorise30. Husserl observe ainsi que « ce qui est obscur, indistinct, difficilement remarquable est éventuellement remarqué parce que l’on nous y fait prêter attention »31. Entre ce qui, pour diverses raisons (qui sont toujours à explorer), se remarque ou pas dans un champ perceptif, l’attention est une activité qui peut réorienter la conscience, étant la preuve de la liberté qui est la sienne de se mouvoir dans un champ d’expérience donné. Ce faisant, elle est également responsable d’une « discontinuité de l’intérêt » que nous portons à un objet, voire d’une rupture de cet intérêt, nous faisant comprendre que l’espace de la conscience est limité32. En effet, la nécessité de mettre en relief par l’attention est ancrée dans le fait que la conscience, bien que toujours « conscience de quelque chose », ne peut pas être conscience de trop de choses à la fois, privilégiant toujours un élément sur l’autre, oubliant des détails dans un paysage, opérant par « grandes lignes ».
19Cette étroitesse de la conscience qui contraste singulièrement avec ses « pouvoirs » noétiques – que Husserl s’est tant évertué à mettre en évidence –, est de fait liée à l’intensité de nos intérêts. Plus un intérêt est intense, plus « le volume de la présentation vivante (Umfang des lebendigen Präsentation) »33 d’une conscience se rétrécit. L’intérêt semble circonscrire cette « force » qui nous porte à remarquer quelque chose ou pas, étant ainsi responsable de la ségrégation de notre champ perceptif entre ce qui y apparaît en relief et ce qui demeure inaperçu. Cependant, l’intérêt ne saurait pas épuiser non plus l’activité de l’attention comme telle, qui dépend également, pour une large partie, de nos dispositions habituelles34. Toute direction d’intérêt se dessine, en effet, sur le fond d’un arrière-plan habituel qui en délimite pour ainsi dire les zones d’attraction et des zones délaissées. En considérant l’intérêt et l’habitude comme deux niveaux de l’attention, Husserl s’inscrit dans une discussion avec les écrits psychologiques de son temps où l’attention est définie comme une « disposition de pouvoir accroître les représentations présentes » ou comme une « disposition au travail psychique »35 tout court. Ce faisant, il se concentre surtout sur la thèse de Carl Stumpf qui décrit l’attention comme un intérêt théorique, en soulignant pour sa part la charge affective (tension et détente) de l’intérêt qui mobilise l’attention et sa multiple direction. Clairement, à ce stade des recherches husserliennes, l’attention ne peut pas se comprendre uniquement comme un acte cognitif ou théorique, étant mue par des forces affectivement investies dont il convient d’analyser les modes de manifestation.
20Quel est exactement le rapport entre intérêt et habitude au sein de l’acte d’attention ? Si l’intérêt cherche à appréhender ce qui est nouveau, qui exerce sur lui un « attrait irrésistible »36, il le fait toujours en rapport à une habitude qui « fait blocage »37. Mais entre intérêt et habitude il n’y a pas pour autant opposition, car l’attrait de toute nouveauté est ancré dans un désir de nous le rendre familier, dans lequel s’opère comme une obscure reconnaissance de quelque chose depuis longtemps recherché. Ce qui en nous résiste à ce qui est étranger est également ce qui est susceptible de le transformer en quelque chose de familier, aussitôt que la tension de sa découverte se convertit en plaisir de remarquer qui génère une nouvelle tension :
Il n’y a pas antagonisme entre le sentiment de blocage vis-à-vis de ce qui est nouveau et le plaisir qu’il éveille par ailleurs ; mais avant qu’il y ait un plaisir quelconque, il y a la tension, avant que tous les deux soient là, il y a l’acte de remarquer. Cette tension est libérée dans le plaisir pris à remarquer, plus exactement dans l’activité intuitive, assurément pour se tendre toujours à nouveau38.
L’attention apparaît ainsi comme un processus rythmique fait d’attractions et de tensions qui reconfigurent sans cesse l’ordre de nos habitudes. Ce qui signifie que l’attention n’est pas un simple « acte fugitif » par lequel il s’agit de remarquer ceci ou cela ponctuellement : « l’attention en tant qu’habitus, ce n’est pas seulement être attentif, mais se rendre toujours attentif à ce qui est nouveau »39. Il y aurait lieu de distinguer ainsi entre une attention primaire, qui est en prise avec cette surprise incessante du nouveau qui advient dans une expérience, et une attention secondaire, qui s’en tient au caractères saillants d’une expérience dont les typiques sont par ailleurs préétablies40.
Ces formes d’attention entretiennent toutes les deux un rapport avec l’habitude, mais ce rapport n’est pas le même. L’attention primaire reforme sans cesse l’ordre des habitudes, en y insérant de la nouveauté, tandis que l’attention secondaire s’en tient aux marques fixées par le réseau des normes et des lois auxquelles une expérience adhère avant même de devenir à proprement parler subjective41. L’attention primaire est mue par l’intérêt pour la nouveauté, tandis que l’attention secondaire s’inscrit dans des typiques de reconnaissance que nos habitudes produisent. Comment dénouer dès lors ces deux formes d’attention, afin de comprendre comment on peut passer de l’une à l’autre ?
21Il est certain que nous sommes portés à prêter attention aux choses qui sont, par habitude, celles que nous remarquons. Inversement, ce qui demeure inaperçu l’est parce que nous nous sommes habitués à ne pas y faire attention. Développer des habitudes, c’est donc organiser son attention de telle manière que les mêmes choses nous apparaissent comme saillantes, tandis que d’autres choses demeurent invisibles. Cette association entre attention et habitude a des conséquences tant pour la façon dont tout un chacun se meut dans son environnement, favorisant par ses actes et ses gestes la visibilité et l’invisibilité de certains de ses aspects, que pour la façon dont s’organisent nos échanges sociaux. Ainsi, pour changer quelque chose dans notre manière de vivre avec nous-mêmes et avec les autres, un effort sur notre attention est requis afin de sortir de leur invisibilité des aspects de notre environnement qui n’étaient restés obscurs que parce qu’ils sont perturbants. Il en va ainsi de la pollution d’une ville que nous voyons jusque-là comme « dynamique », des sans-abris qui dorment dehors par des températures qui mettent leur vie en danger dans des sociétés qu’on nous présente comme « émancipées », de l’exploitation d’une main d’œuvre bon marché pour qu’on puisse s’acheter un habit qui nous apparaissait jusque-là juste « beau » etc. Réorienter notre attention devient alors un travail qui transforme la façon dont nous percevons notre environnement, ayant un enjeu social et politique.
22Sur le plan des analyses phénoménologiques, cette transformation trouve son ancrage dans ce que Thiemo Breyer appelle les phénoménologies de l’expérience ou les « phénoménologies éprouvées »42 (erfahrende Phänomenologies) issues de Husserl, qui ont pour spécificité de chercher à mettre en évidence ce qui dans une expérience demeure structurellement indisponible43, bien qu’un sens s’y forme passivement. C’est « la vie dans les plis » de Michaux à laquelle donne accès l’espacement de l’imagination, lorsqu’elle élargit les cadres intuitifs d’une expérience. Breyer analyse l’exercice de l’attention (Aufmerksamkeit) à partir de l’attentionnalité (Attentionalität), comprise comme alternance entre la formation d’un sens (Sinnbildung) dans les plis indisponibles de l’expérience et l’institution du sens (Sinnstiftung) par la conscience. C’est à partir de ces plis momentanément ou durablement indisponibles que le nouveau surgit comme imprévisible et attire notre attention primaire. Cependant, en tant que processus secondaire, l’attention est toujours susceptible de s’enliser dans des automatismes qui laissent peu de place pour une surprise ou pour un véritable intérêt. Ce qui compte, dès lors, est de maintenir la possibilité d’une alternance entre attention secondaire et attention primaire, ce qui implique la conscience d’un conflit toujours patent, d’une déception toujours possible de ce que nous anticipons dans une expérience. Le thème weilien d’une attention intuitive qui peut toujours s’élargir est ainsi à saisir comme rendant compte de ce conflit que l’espacement de l’imagination maintient dans l’arrière-scène de tout acte d’attention ciblé.
Conclusion : pour une imagination attentive
23Qu’elle soit comprise comme acte intentionnel spécifique ou comme opération de neutralisation – comme intentionnalité médiane située entre la perception et la signification ou bien comme épochè de toute position consciente – l’imagination exalte la dimension non-objectivante du sens de notre expérience. Il y aurait même lieu de parler d’une dimension contre-objectivante de l’imagination, en ce sens précis qu’elle déjoue toute fixation de la conscience sur un objet, déplaçant ses intérêts et réorientant ses visées intentionnelles. Lorsqu’on imagine, on se soustrait du déterminisme objectivant de notre vie intentionnelle, pour privilégier la liberté de la conscience subjective, comprise comme pouvoir de variation et de modification de toute expérience. Le travail de l’imagination problématise ainsi toute forme de donation immédiate comprise comme donnée disponible d’une expérience – la donation de sens en tant qu’objectivation du vécu mais aussi le champ de l’expérience sensible comprise comme auto-donation44 – pour nous rapprocher de ce qui est indisponible.
24C’est cet arc où le sens de ce qui se passe est non pas effectif, mais pour ainsi dire en attente, que l’espacement de l’imagination ouvre dans une perception. Cependant, l’espacement imageant demeure inobservable pour autant qu’aucune forme d’attention n’y est suscitée. En décrivant l’attention avec Husserl comme acte qui favorise la remarquabilité, ancré lui-même dans l’attentivité comprise comme alternance entre sens qui se forme passivement et sens institué, notre intention a été de mettre en avant la possibilité d’une imagination qui n’est pas seulement spatialisante, mais aussi attentive. Plus précisément, l’espacement de l’imagination nous semble dépendre de l’attentivité dans laquelle l’attention est ancrée. Il reste à comprendre pourquoi notre attention est-elle si facilement prisonnière des automatismes, nous empêchant d’alterner sens institué et sens se formant, données disponibles et plis indisponibles, lois fixes et styles changeants.
Notes de bas de page
1 Husserl, E., Expérience et jugement, tr. D. Souche-Dagues, Paris, PUF, 1970, §18, p. 94.
2 Pour cette analyse de l’imagination voir Husserl, E., Phantasia, conscience d’image, souvenir, tr. R. Kassis et J.-F. Pestureau, Grenoble, Millon, 2002.
3 Pour cette question voir notre étude « La temporalité de l’imagination : le projeté et l’imprévisible », in A. Dufourcq, Est-ce réel ? Phénoménologies de l’imaginaire, Leiden-Boston, Brill, 2016, p. 42-56.
4 Husserl, E., Idées directrices pour une philosophie et une phénoménologie pure, I, tr. P. Ricœur, Paris, Gallimard, coll. « Tel », 1950, §138.
5 Voir notre étude « La relation entre imagination et perception : différence ou répétition ? » in Bulletin d’Analyse Phénoménologique, vol. XIII, nr. 2, 2017.
6 Voir Sallis, J., Logic of Imagination: The Expanse of the Elemental, Bloomington/Indianapolis, Indiana University Press, 2012 et Force of Imagination: The Sense of the Elemental, Bloomington/Indianapolis, Indiana University Press, 2000.
7 Pour une définition de l’horizon, voir plus loin.
8 Sallis, J., Force of Imagination: The Sense of the Elemental, p. 111 (souligné dans le texte, notre traduction).
9 Cf. Weil, S., « Condition première d’un travail non servile », in La condition ouvrière, Paris, Gallimard, 1951, p. 270.
10 Ibid., p. 270.
11 Voir Husserl, E., Phantasia, conscience d’image, souvenir, Appendice LXIV.
12 Pour cette question voir notre étude « Henry lecteur de Husserl : apparence, phénoménalité et présence à soi », in Cahiers Philosophiques, n° 126, 2011, p. 82-94.
13 Avec J. Rancière, nous comprenons l’émancipation comme la « vérification conflictuelle de l’égalité inscrite comme condition dans toute société » (Rancière, J., Les bords du politique, Folio/Gallimard, 2007, p. 84-95).
14 Pour cette question voir Maesschalck, M., « Sens et limites d’une théorie du don. Entre théorie sociale et phénoménologie radicale », in M. M. Olivetti, Le don et la dette, Padova, CEDAM, 2004, p. 289-295.
15 Ce serait l’objet d’une étude à part de comparer la conception weilienne et la conception husserlienne de l’intuition. Nous avons opté ici de nous en tenir à la deuxième, qui a l’avantage de fournir un concept opératoire d’intuition, comprennant les actes intentionnels de perception et d’imagination. Nous faisons cependant le pari qu’il y a, entre cette conception de l’intuition et celle que propose S. Weil, des recouvrements signifiants.
16 Husserl, E., Recherches logiques, II, 5, §14, p. 187.
17 Husserl, E., Méditations cartésiennes, tr. G. Peiffer et E. Lévinas, Paris, Vrin, 1980, §19, p. 38.
18 Voir Ahmed, S., Queer Phenomenology : Orientations, Objects, Others, Durham NC, Duke University Press, 2006.
19 Cf. Husserl, E., Méditations cartésiennes, §32-33. Voir aussi E. Husserl, Expérience et jugement, §83.
20 Phénoménologie de la perception, Paris, Gallimard, 1945, p. 38.
21 Ibid., p. 39-46.
22 Ibid., p. 39.
23 Husserl, E., Philosophie de l’Arithmétique. Recherches psychologiques et logiques, tr. J. English, Paris, PUF, 1972, p. 27-28.
24 Husserl, E., Phénoménologie de l’attention, tr. N. Depraz, Paris, Vrin, 2009, §21, p. 86.
25 Husserl, E., Recherches logiques, III, tr. H. Elie avec L. Kelkel et R. Scherer, PUF, 1963, Appendice, p. 272.
26 Pour l’aspect non-objectivant de l’imagination voir Schnell A., Husserl et les fondements de la phénoménologie constructive, Grenoble, Millon, 2007, p. 119 sq.
27 Ibid., p. 87.
28 Husserl, E., Phénoménologie de l’attention, § 22, p. 88-89.
29 Husserl, E., Recherches logiques, tr. H. Elie, L. Kelkel, R. Schérer, Paris, PUF, 1961, II, 5, §14, p. 183-184.
30 Voir Husserl, E., Phénoménologie de l’attention, § 22, p. 90.
31 Ibid., p. 91.
32 Ibid., p. 92.
33 Ibid.
34 Ibid., §24.
35 Cf. Herbart, J. F., Psychologie als Wissenschaft, neu gegründet auf Erfahrung, Metaphysik und Mathematik (1825) et A. Höfler, Psychische Arbeit (1894) cités par Husserl, ibid., p. 95.
36 Husserl, E., Phénoménologie de l’attention, Appendice II, §8, p. 144.
37 Ibid., p. 143.
38 Ibid., p. 144.
39 Ibid, §28, p. 109.
40 Pour cette distinction voir Waldenfels, B., « Wahrnehmung and Aufmerksamkeit beim frühen Husserl », in Philosophische Rundschau, 52, 2005, p. 308.
41 Pour cette question voir notre papier « Phénoménologie et critique sociale. Perspectives sur la vulnérabilité de la subjectivation » à paraître dans le Bulletin d’Analyse Phénoménologique.
42 Cf, Breyer, T., « Attentivité et responsivité », in Bulletin d’Analyse Phénoménologique, VI, 10, 2010, p. 14-15.
43 L’indisponible est ancré dans les sédimentations des synthèses passives d’une expérience. Voir Posada Varela, P., « L’imprépensable et l’indisponible : Sens, expression et narrativité dans l’œuvre de László Tengelyi », in Eikasia : revista de filosofía, 64, 2015, p. 307-330.
44 Pour la question de l’auto-donation voir Henry, M., L’essence de la manifestation, Paris, PUF, 1963 et Auto-donation. Entretiens et conferences, Prétentaine, 2002.
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