Les mécanismes sociaux de l’attention

Stefana Broadbent

Traduit par Nathalie Grandjean (trad.)

p. 191-204


Texte intégral

1Le succès croissant des modes de communication numériques a suscité un regain d’intérêt pour les mécanismes cognitifs de l’attention. En effet, l’ère de l’information a considérablement accru le potentiel économique de l’attention, en se reposant largement sur la capture d’un public disposé à consacrer du temps et à se concentrer sur les contenus numériques. L’attention en tant que mécanisme cognitif est à juste titre considérée comme essentielle pour les environnements numériques, bien que la plupart des discussions mettent en relation sa valeur émergente avec sa limitation intrinsèque. L’argument des partisans de l’économie de l’attention suggère que, parce que notre capacité d’attention est limitée tout en étant une condition préalable à la mémorisation, à la décision, à l’action et à l’engagement émotionnel, les moments d’attention sont extrêmement précieux.

2Capturer ces moments puis les canaliser peut offrir un avantage économique et compétitif considérable, notamment à la lumière de la quantité sans cesse croissante de contenus numériques disponibles. De plus, la possibilité technique de mesurer toujours plus finement le temps, la fréquence et le niveau d’engagement que les utilisateurs dédient à chaque contenu numérique a permis de monétiser facilement les activités attentionnelles en traduisant les clics en valeur financière. Toutefois, si les systèmes de valorisation de l’attention deviennent de plus en plus sophistiqués, ils reposent toujours sur l’hypothèse récurrente selon laquelle il s’agit du principal mécanisme de filtrage de l’information.

3À ce titre, il est intéressant de rappeler que la plupart des théories psychologiques classiques de l’attention1 ont été développées avant l’ère numérique, en voulant expliquer comment l’esprit traite la richesse écrasante des données provenant des environnements naturels et sociaux, et que ces approches ont été formalisées dans les théories émergentes de l’information. La plupart des recherches sur l’orientation sélective de nos processus mentaux coïncident, en effet, avec l’essor des théories du traitement de l’information des années 1950 et sont tirées de métaphores informatiques de l’esprit.

4La théorie des « goulets d’étranglement influents » de Donald Broadbent2, postulant l’existence de contraintes mentales intrinsèques dans le traitement de l’information, est née des études sur la limitation de la capacité des contrôleurs aériens pendant la 2e guerre mondiale. Dans ce modèle, l’attention joue un rôle de filtrage significatif des informations venant de l’environnement et s’accompagne de processus de sélection et de mémorisation des informations. Quelques années plus tard, le modèle d’atténuation de Treisman3 puis Neisser4 a suggéré que le filtrage de l’information est moins radical que ce que l’on pensait initialement et qu’il se produit à des stades différents, même si notre perception et nos capacités d’exécution nécessitent une réduction systématique et immédiate pour que l’action soit efficace.

5Les discussions actuelles sur l’économie de l’attention à l’ère numérique sont encore enracinées dans les théories de l’attention des années 1950 et 1960, qui à leur tour ont inspiré le modèle qui reste dominant en publicité selon lequel les consommateurs individuels, confrontés à un choix entre plusieurs produits, peuvent être dirigés vers certains choix en augmentant leur niveau de conscience et de reconnaissance d’un produit particulier. Plus il y a du choix et de la concurrence, plus l’attention du consommateur est sollicitée et devient précieuse. Comme la publicité constitue encore l’un des principaux modèles de revenus pour Internet, l’enjeu de la capture de l’attention des utilisateurs vers un certain contenu représente un défi économique majeur.

6Cependant, il existe d’autres façons d’analyser l’interaction entre le monde numérique et l’attention, notamment en ce qui concerne le rôle qu’elle joue dans la communication et la collaboration. Après être passés du premier modèle de l’Internet, lieu de publication de myriade de sources d’information concurrentes, à une approche plus récente qui se veut relationnelle, collaborative et participative, nous devons inévitablement examiner d’autres représentations de l’attention. Celles-ci nous permettent de comprendre comment les êtres humains peuvent en venir à partager leur espace attentionnel dans des stratégies de collaboration. Plus qu’un mécanisme pour traiter des informations concurrentes, la question est de savoir comment ces processus attentionnels nous permettent de nous accorder avec les autres.

7Pour ce faire, les théories de la cognition sociale qui invoquent l’intentionnalité partagée5 et les théories de la culture et de la cognition6 nous semblent pertinentes. En effet, de plus en plus de mécanismes cognitifs, traités comme processus mais dont la fonction était fondamentalement individuelle, sont à présent analysés dans leur rôle social. Nous pensons par exemple aux études de Sperber et Mercier7 sur le raisonnement comme compétence sociale. En s’appuyant sur la vaste littérature relative au raisonnement de groupe et aux biais de raisonnement, ils estiment que la fonction du raisonnement réside plus dans la production d’arguments permettant de convaincre les autres et d’évaluer les arguments d’autrui que dans des mécanismes individuels produisant conclusions et décisions pour un groupe. À cet égard, c’est bien l’attention dans sa fonction sociale et donc dans la construction d’espaces communs de collaboration et co-construction qui nous intéresse.

Attention et intelligence collective

8Certains des phénomènes récents les plus intéressants dans le monde numérique sont liés à l’émergence de nouvelles formes de collaboration et d’intelligence collective. De notre utilisation quotidienne des médias sociaux au développement de Wikipedia et des logiciels Open Source, des groupes de patients en ligne tels que PatientsLikeMe aux cas de participation de citoyens aux délibérations en ligne tels qui existent en Espagne sur les site consulproject.org utilisé par de dizaines de mairies… nombreux sont les cas où nous assistons à un rassemblement d’individus éloignés et non apparentés grâce au web, afin de fabriquer collectivement un ensemble de savoirs cohérent et coordonné. Ce qui rend uniques certaines de ces productions de savoir, c’est le fait que des groupes de personnes, éloignées et sans aucun lien préalable, peuvent consentir à un effort conjoint et coordonné pour construire, en peu de temps, quelque chose qui serait non seulement impossible individuellement, mais qui exige une adaptation constante à des objectifs communs. Cela signifie que ces dispositifs numériques comptent sur la capacité des gens à jauger les intentions des autres afin de coordonner leurs actions et leurs efforts. La capacité de comprendre et d’imaginer les états d’esprit des autres et d’entrer dans un mode de coopération mutuelle repose sur un mécanisme appelé « intentionnalité partagée » qui a été étudié en psychologie, entre autres, par Michael Tommasello8.

Ce dernier soutient :

Nous soutenons que la différence cruciale entre la cognition humaine et celle des autres espèces réside dans la capacité de participation avec d’autres à des activités de collaboration avec des buts et des intentions partagés : l’intentionnalité commune. La participation à de telles activités nécessite non seulement des formes particulièrement puissantes de lecture intentionnelle et d’apprentissage culturel, mais aussi une motivation unique pour partager des états psychologiques avec d’autres, ainsi que des formes uniques de représentation cognitive pour le faire. Le résultat de la participation à ces activités est une forme unique de connaissance et d’évolution culturelle, permettant tout, de la création et de l’utilisation de symboles linguistiques à la construction de normes sociales et de croyances individuelles jusqu’à l’établissement d’institutions sociales9.

L’intentionnalité partagée présuppose non seulement la capacité d’attribuer et de comprendre les intentions des autres, mais aussi de reconnaître que certaines de ces intentions sont de nature collaborative. Ce qui rend la cognition sociale humaine unique, c’est la présomption de collaboration que les gens sont capables de lire dans les actions communicatives des autres et de leurs énoncés, ainsi que la capacité de transmettre ses propres intentions de coopération. Cette capacité se manifeste tôt durant l’enfance, dans le développement de l’attention commune.

9L’attention conjointe se réfère « aux formes d’interaction triangulaire basées sur une relation perceptuelle entre deux personnes participant ensemble à un troisième objet »10. Les données issues d’études en psychologie du développement et de la psychologie comparative ont montré qu’à l’âge de neuf mois environ, les jeunes enfants semblent se comporter en comprenant mieux les causes et les mécanismes qui sous-tendent le comportement de leurs proches. En particulier, ils montrent la capacité de s’engager dans des épisodes triadiques d’interaction. Un ensemble classique d’expériences montre une mère et un nourrisson dans une salle expérimentale, confrontés à l’apparition soudaine d’un objet intéressant, comme une poupée ou un jouet en forme de clown. On observe que dès l’âge de neuf mois, certains nourrissons pointent leur doigt vers la poupée ou le jouet, afin d’attirer l’attention de leur mère vers le clown, tout en vérifiant si son regard se pose bien sur l’objet qu’ils désignent. L’attention du nourrisson envers le regard de l’adulte est interprétée comme indicateur de la capacité d’envisager qu’une autre personne puisse avoir un état mental différent, et que dans certaines circonstances ces états mentaux puissent être partagés. L’enfant découvre que des actions de désignation telles que le pointage peuvent être effectuées pour diriger l’autre vers quelque chose qui devient un objet d’attention partagé. Le pointage exerce la fonction de diriger l’attention mais aussi de transmettre une intention communicative. Cette étape de développement est censée jouer un rôle de « charpente » pour les formes ultérieures de cognition sociale. De nombreuses études en psychologie ont étudié l’apparition de la capacité de compréhension sociale des enfants. La plupart des théories se réfèrent à des conditions préalables telles que la lecture des pensées de l’autre, l’empathie, l’imitation, et plus généralement la capacité de prendre en compte le point de vue d’une autre personne. Envisager que les autres ont un état mental différent, et réciproquement, que d’autres reconnaissent que nous pourrions aussi avoir un état mental différent du leur, est une condition préalable pour le partage des objectifs, mais aussi pour toute fonction de communication dans laquelle les enfants tentent d’influencer les états mentaux de leurs interlocuteurs :

En termes d’ontogenèse, Tomasello et al. (2005) émettent l’hypothèse que les compétences de base et les motivations pour l’intentionnalité commune apparaissent généralement autour du premier anniversaire, à partir de l’interaction de deux trajectoires de développement, chacune représentant une adaptation évolutive à un moment différent. La première trajectoire est une ligne générale de développement des primates (ou peut-être des grands singes) pour comprendre l’action intentionnelle et la perception, qui a évolué dans le contexte des interactions compétitives les plus importantes des primates entre eux quant à la nourriture, les camarades et d’autres ressources (Byrne & Whiten, 1988). La deuxième trajectoire est une ligne de développement exclusivement humaine pour le partage d’états psychologiques avec d’autres, ce qui semble être présent sous forme naissante dès le début de l’ontogenèse humaine, alors que les nourrissons partagent des états émotionnels avec d’autres (Trevarthen, 1979). L’interaction de ces deux lignes de développement crée, vers l’âge d’un an, des compétences et des motivations qui permettent de partager des états psychologiques avec d’autres dans des interactions sociales assez locales, puis des compétences et des motivations pour réagir et même internaliser divers types de normes sociales, des croyances collectives et des institutions culturelles11.

Si on revient à la question des conditions cognitives préalables de la coopération dans les environnements numériques, comme la citation ci-dessus le suggère, l’attention conjointe et l’intentionnalité conjointe sont quelques-unes des composantes sur lesquelles s’appuie la capacité des êtres humains à participer aux efforts collectifs. Le fait que nous puissions « accorder » nos esprits et agir dans un espace d’attention partagé nous permet d’envisager un but collectif tout en conservant des objectifs spécifiques au niveau individuel. Comme l’indiquent Broadbent et Gallotti, « son “double” état d’esprit semble être une caractéristique récurrente de la plupart des exemples d’intelligence collective dans laquelle des participants éloignés ont la capacité de se concentrer et de se conformer à un ensemble d’objectifs ainsi qu’à la capacité de se représenter sa propre tâche et ses significations »12.

10Dans cette approche, l’attention n’est donc pas seulement un mécanisme visant à filtrer l’information et les stimuli entrants, mais un processus qui nous permet d’organiser nos interactions avec les autres.

Comment les outils numériques peuvent favoriser l’attention conjointe

11Si l’intentionnalité partagée et l’attention commune sont des éléments constitutifs de l’interaction sociale et de la coopération, il existe une autre composante cruciale de notre expérience numérique : la médiation par des outils, des interfaces et des systèmes de représentation. Cela signifie que, d’un point de vue cognitif, la coopération entre individus éloignés est répartie entre les personnes et les artefacts. La théorie de la cognition distribuée de Hutchins13 affirme que les processus cognitifs sont toujours répartis entre les personnes, les artefacts et les processus et que des parties importantes du travail de calcul, engagé dans toute activité, est effectuée en interaction avec des systèmes externes. Ces artefacts font partie intégrante de la réalisation de tâches cognitives et peuvent les soutenir de multiples manières, par exemple en aidant la mémoire par le maintien d’étapes intermédiaires, ou en représentant des solutions précédemment calculées. Les artefacts cognitifs peuvent être des ordinateurs mais aussi une simple règle qui intègre un système de mesure, des calendriers et des livres, des feuilles de calcul et des procédures officielles. Ce qui est significatif, c’est qu’ils intègrent et transfèrent des solutions trouvées par d’autres (évitant en cela de devoir réinventer par exemple un système de métriques chaque fois que nous avons besoin de mesurer une table) et de transformer les tâches en quelque chose de gérable par un individu ou un groupe à un moment donné moment.

12J’aimerais ici faire valoir qu’ils peuvent aussi soutenir la collaboration en fournissant des outils pour coordonner l’attention. Comme les systèmes utilisant Internet sont de plus en plus utilisés par de grands groupes de personnes non apparentées pour créer des produits communs, d’autres systèmes sont conçus pour s’assurer que les contributeurs puissent identifier ce qui est important pour les autres participants, ce que font les autres et où leur attention est dirigée. Des systèmes de collaboration tels que des référentiels de code source ouvert (par exemple Github), des systèmes de cartographie (par exemple, Openstreetmap), des systèmes d’édition de documents (Googledocs) intègrent des solutions aux problèmes récurrents de coordination comme la gestion de l’accès, l’organisation des modifications ou la mise en évidence des changements. Pour en comprendre les implications, nous pouvons examiner l’un des cas récents les plus intéressants de création de connaissances collectives en ligne.

13Le projet Missing Maps14 est un cas extrêmement fructueux de coopération numérique. Issu d’une collaboration entre Médecins Sans Frontières, la Croix-Rouge britannique et américaine et la Fondation open source Openstreetmap, le projet fournit des cartes de zones vulnérables pour l’intervention humanitaire et les secours, en cas de catastrophe. Il existe de nombreuses régions du monde où les cartes sont encore incomplètes, ce qui peut entraîner des retards dans l’acheminement de l’aide humanitaire. À l’aide d’images satellitaires et d’Openstreetmap, une plateforme ouverte de cartographie de données dirigée par une communauté de mappeurs et de développeurs de logiciels (qui fournissent une alternative open source extrêmement réussie aux cartes Google), le projet engage des milliers de bénévoles dans la cartographie des zones où les cartes officielles sont limitées, voire n’existent pas du tout. Missing Maps ne serait pas possible sans la combinaison d’un réseau de personnes, d’outils numériques spécialisés et de processus de coordination des efforts. C’est aussi un excellent exemple d’hybridité « en ligne » et « hors ligne », où une partie de la tâche est effectuée à distance et numériquement tandis qu’une partie est parachevée sur site, par des gens sur le terrain.

14Le processus est réalisé en différentes étapes afin d’assurer la fiabilité des cartes : la première phase de cartographie est effectuée sur des images satellites par des volontaires « profanes », à la maison, qui tracent les routes, les maisons et les villages en interprétant les images satellites floues des paysages. Leur travail est ensuite doublement vérifié par des « validateurs » afin d’identifier des erreurs ou des incohérences. Plus tard, une fois que de vastes zones ont été cartographiées et validées, les cartes sont imprimées par des agents humanitaires et enrichies à la main, sur le terrain, avec un haut niveau de détail. Ces agents visitent les emplacements et ajoutent les chemins, les noms et les caractéristiques géographiques qui manquent dans les premières versions des cartes. Cette phase fournit une couche supplémentaire d’informations et sert de validation complémentaire du travail effectué par les mappeurs à distance. Enfin, une dernière série de volontaires sont chargés de retranscrire les notes manuscrites dans la plateforme numérique. Le processus de cartographie se complète au fur et à mesure, en s’appuyant sur des couches croissantes de détails et de précisions.

15En plus de ce processus, les développeurs de logiciels améliorent constamment la plateforme Openstreetmap afin d’y ajouter caractéristiques et fonctionnalités. Comme tout projet open source, une tension existe afin d’améliorer et d’adapter ce qui est construit. En effet, la participation et l’interaction de différentes personnes avec des niveaux de compétence, d’engagement et d’expertise très différents, signifie que les outils eux-mêmes sont sous pression pour être constamment ajustés et adaptés. Développer et améliorer les outils de cartographie font donc partie intégrante du processus créatif collectif, qui consiste en l’élaboration de nouveaux systèmes notationnels et fonctionnels, en réponse aux besoins et aux exigences de l’activité cartographique elle-même. Le rôle de la plateforme de cartographie Openstreetmap et des outils d’édition qu’il fournit (ID, JOSM et Potlatch2) est extrêmement important pour coordonner les efforts des volontaires. La plateforme offre une visualisation du territoire, un ensemble d’outils de dessin restreints, un langage graphique pour représenter des éléments géographiques (lignes pour les routes, cercles pour les maisons, etc.), des appareils de mesure qui fournissent l’unité pour traduire les éléments graphiques dans des proportions géographiques, une vue bidimensionnelle des territoires, etc. La plateforme intègre également certaines des règles qui coordonnent les efforts des utilisateurs, telles que le codage par couleur des zones qui nécessitent du travail, des zones à évaluer, de celles qui sont terminées et de celles qui ne devraient pas être ouvertes. Le système centralise le travail, alloue un certain temps à des tâches et accorde à certains mappeurs la « propriété » d’une zone pour une période donnée, le temps de compléter la tâche, en bloquant l’accès aux autres utilisateurs.

16En inscrivant ces règles dans le logiciel, la plateforme libère les participants des tâches de négociation sur des questions d’ordre, de temps et de contrôle. En fournissant le code et les outils qui reposent sur les conventions de cartographie établies, elle permet aux volontaires d’adopter un système professionnel de notation géographique sans avoir à passer par une longue formation professionnelle pour l’acquérir. Ces outils s’inscrivent dans un système de normes, de règles, de conventions et de processus qui n’ont pas besoin d’être explicités ou négociés au sein du collectif qui contribue à l’exercice de cartographie. En outre, la plateforme assure une continuité dans les temporalités et les localisations. Les tâches peuvent être faites à des moments différents, d’une manière non liée par différentes personnes, parce que le système assure le stockage du travail, la mise à jour constante et la continuité entre des événements apparemment indépendants. La plateforme Openstreetmap est donc conçue pour prendre en charge la collaboration distribuée. Le logiciel introduit des fonctions et des séquences qui limitent littéralement certaines actions ou en permettent d’autres, imposant artificiellement des séquences et des dépendances entre les activités des utilisateurs. Cette inscription des normes sociales dans le système n’est pas nouvelle et correspond à ce qui a été longuement analysé dans la littérature sur l’analyse socio-technique et dans les théories de l’acteur-réseau15. Cependant, ce qui rend ce cas intéressant (comme d’autres projets open source), c’est le fait que ce système ait été conçu pour prendre en charge et permettre la collaboration à distance.

17Au fil du temps, nous avons assisté à de nombreuses tentatives infructueuses de générer des « renseignements collectifs » en réunissant des citoyens sur des plateformes de discussion. Bien qu’extrêmement bien intentionnés, certains efforts des autorités locales, des partis politiques et des associations civiques n’ont pas réussi à rassembler la participation attendue des citoyens ; et cela en partie, à notre avis, à cause d’un malentendu fondamental sur ce qui peut engendrer une production collective en ligne. Les forums publics discutant des politiques, des budgets, de la santé ou d’autres sujets cruciaux ont souvent échoué à générer la production collective créative que nous assistons dans Openstreetmaps ou Wikipedia. Souvent, ces plateformes publiques affichent simplement des boîtes de saisie de texte où les individus peuvent écrire des opinions et répondre aux autres (plutôt que des commentaires sur les blogs ou les sites d’actualité). Dans la pratique, ils offrent un environnement ouvert au débat ou permettant de proposer des idées et des solutions, avec un stockage limité des discussions. Dans ces systèmes, toute la charge de la coordination et de la synthèse incombe aux contributeurs (ou aux organisations qui centralisent l’information) et il n’est pas surprenant que la participation soit faible ou diminue après quelques interactions. Ces types d’environnements ne proposent pas d’objets sur lesquels ils opèrent conjointement, ils ne fournissent pas de visualisations des résultats communs, ils ne rendent pas tangibles les résultats émergents, ils n’indiquent pas où se focaliser et quelles sont les tâches les plus urgentes. Ce qu’ils proposent est exactement le contraire, c’est-à-dire des interfaces qui n’affichent que des contributions individuelles, des morceaux ou des fragments. En ne fournissant pas le sens de la production collective émergente, ils inhibent la création du collectif lui-même.

18Ces expériences nous apprennent que pour que des systèmes numériques favorisent la collaboration et la co-construction des connaissances, ils doivent présenter certaines caractéristiques. Ces caractéristiques doivent inclure la possibilité de modifier les outils, d’agréger les contenus et les contributions, de retracer l’historique, de visualiser les agrégations et les éléments uniques, d’inclure des outils analytiques et de permettre la négociation. En d’autres termes, les systèmes devraient encourager les modalités grâce auxquelles la connaissance est rendue publique, en étant assemblée, modifiée, sédimentée et réfléchie. Par-dessus tout, qu’il s’agisse d’une carte, d’une entrée pour une encyclopédie ou d’un programme politique, l’objet étant co-construit, cette co-construction doit être visible, tout comme les règles qui régissent sa modification et sa diffusion. Comme l’ont suggéré Tomasello16 et Sperber17, si les humains sont orientés vers la compréhension des intentions communicatives des autres en les jugeant pertinentes et coopératives, alors, plus ces intentions sont disponibles, plus il sera facile pour les gens de collaborer. Cela a des implications tant pour la gouvernance de ces systèmes que pour les exigences juridiques, économiques et administratives d’un système ouvert et réutilisable de création et de partage des connaissances, conscient des multiples enchevêtrements de systèmes de connaissances18. Les batailles en cours autour du droit de la propriété intellectuelle19 font partie d’un débat crucial sur les mécanismes permettant de garantir que les productions collectives en ligne puissent exister et prospérer.

L’attention dans les systèmes distribués

19Dans les systèmes extrêmement distribués tels que ceux construits par des communautés Open Source, la question de l’expertise est souvent enchevêtrée avec celle de l’attention. Les plateformes qui rassemblent un public largement diffusé sont généralement confrontées au problème de l’identification de sources autorisées et fiables ; mesurer l’attention est l’un des moyens d’établir les contributeurs les plus efficaces et crédibles. Dans les communautés qui tentent délibérément de se placer comme des alternatives aux institutions traditionnelles (telles que les universités, les points de presse ou les organismes professionnels) et qui veulent construire des systèmes de réputation sur l’expertise plutôt que sur les titres universitaires, subsiste un problème dans la façon d’identifier des contributions précieuses tout en filtrant les contenus trompeurs ou peu fiables.

20Dans le cas des logiciels Open Source où le code est construit sur d’autres codes, chaque contribution peut avoir un effet d’ondulation ; dès lors la qualité de chaque ligne de code en impacte l’ensemble. De même, dans les groupes de patients, la diffusion d’informations médicales fiables est essentielle. Toutes les communautés en ligne doivent donc, à un certain moment de leur cycle de vie, décider comment elles construiront un système de réputation, comment il sera conçu et appliqué dans les plateformes qu’elles exploitent. Il existe une littérature intéressante sur la réputation20 et les mécanismes qui permettent aux communautés d’établir une hiérarchie dans les expertises. Différentes communautés de développement Open Source ont élaboré des règles et des stratégies légèrement différentes pour évaluer l’expertise et réduire le risque de dommages sur les plus importantes parties de code que la communauté a construite au fil des ans. La plupart des communautés d’Open Source propose une trajectoire que les nouveaux développeurs doivent suivre pour gagner leur acceptation : contribuer à des parties de projets, modifier le code sous l’examen de membres plus âgés, afin d’accéder finalement aux parties fondamentales du code. Ces mécanismes garantissent une évaluation fiable des compétences et de la qualité de la contribution. Même dans les communautés où les modifications d’une production collective sont moins critiques, l’établissement d’une hiérarchie d’expertise est souvent codifié dans certaines formes de normes sociales. Les systèmes de réputation (les étoiles dans ebay ou tripadvisor, l’or dans reddit) dans les plateformes qui attirent un grand nombre de contributeurs s’appuient sur d’autres utilisateurs pour juger et évaluer la qualité des contributions ou parfois centraliser l’évaluation de la qualité dans les mains d’un groupe de experts.

21Fait intéressant : l’un des critères de réputation est l’attention. Au plus une certaine contribution, un projet, un commentaire ou un contenu, reçoit d’attention, au plus la réputation d’un contributeur augmente. Recevoir l’attention est en fait un marqueur extrêmement important de statut social non seulement en ligne mais aussi dans la vie quotidienne. Plus le statut d’un individu ou d’un groupe est élevé, plus on lui accord de l’attention, et réciproquement, l’attention peut apporter un statut plus élevé à un bénéficiaire. Comme l’ont discuté Derber21 et Nippert-Eng et al.22, on s’attend à ce que les personnes ayant un statut inférieur accordent une attention particulière aux personnes ayant un statut plus élevé. Qui donne et reçoit l’attention est déterminé culturellement et socialement par la dynamique du pouvoir et du statut au sein des groupes sociaux. Les enfants sont appelés à prêter attention à leurs enseignants ou leurs ainés dans la plupart des sociétés, tout comme dans le monde professionnel les personnes avec des rôles subordonnés sont censées porter attention à leurs dirigeants. Il existe également des différences d’attention selon le genre et l’âge dans certaines cultures.

22Ce mécanisme social fondamental se reproduit dans des environnements numériques, mais en l’absence de marqueurs sociaux traditionnels (tels que les vêtements, la localisation ou les titres), différentes communautés ont élaboré différentes techniques pour identifier le statut des participants. Certains groupes en ligne optent pour des « badges » numériques très explicites, d’autres attribuant simplement plus d’espace ou plus de visibilité aux contributions de certains membres. Souvent, de simples compteurs du nombre de vues peuvent déterminer un statut car ils signalent le niveau d’intérêt manifesté par d’autres. La réputation est en fait accordée par d’autres et l’intérêt des autres est interprété comme un signe clair de leur valeur. Dans le référentiel de logiciels libres Github, certains projets logiciels fonctionnent beaucoup plus que d’autres parce qu’ils sont présentés par quelqu’un de réputé et parce qu’ils attirent un intérêt considérable. L’attention dans ce contexte est à nouveau identifiée comme un processus fondamentalement social puisqu’elle participe à la dynamique de la hiérarchisation sociale, de la réputation et du consensus.

23En conclusion, nous avons plaidé en faveur d’une interprétation sociale des processus attentionnels aux côtés des théories cognitives classiques étudiant les limites du traitement de l’information. À la lumière de l’évolution des usages de l’Internet vers des activités de plus en plus relationnelles et collaboratives, nous pensons que les modèles d’attention prennent en compte le rôle que ce mécanisme joue dans la communication et la coopération. Cette approche se veut pratique dans la mesure où il devient urgent de concevoir et développer des environnements numériques qui reconnaissent le rôle de l’attention conjointe dans la coopération. Nous pensons que le design et la conception de plateformes collaboratives tels que les sites de délibération citoyenne ou de participation civique, ainsi que les sites de groupe de patients ou de citizen science, sont tous des environnements qui reposent sur la possibilité de partager objectifs et intentions, même brièvement. Il nous semble donc important d’asseoir la conception des espaces collaboratifs numériques à l’intérieur d’approches informationnelles qui reconnaissent les mécanismes sociaux et cognitifs qu’ils doivent mobiliser. Une approche uniquement centrée sur les mécanismes individuels de gestion de l’attention risque de perpétuer des modèles compétitifs où le but est de comprendre comment mieux réduire ou éliminer les informations concurrentes et non pas comment on peut la mobiliser collectivement. Si, comme la littérature psychologique que nous avons présentée l’indique, l’attention est un mécanisme constitutif de la communication et de la socialité, l’enjeu réside plutôt dans l’assurance que la communication puisse se déployer.

Notes de bas de page

1 Cf. Broadbent, D. E., Perception and communication. Londres, Pergamon Press, 1958 ; Neisser, U. & Becklen, R. « Selective looking: Attending to visually specified events », in Cognitive Psychology, 7, 1975, p. 480-494 ; Posner, M. I., Snyder, C. R. R. & Davidson, B.J., « Attention and the detection of signals », in Journal of Experimental Psychology: General, 109, 1980, p. 160-174.

2 Broadbent, D E., Perception and communication.

3 Treisman, A. M., « Strategies and models of selective attention », in Psychological Review, 76, 3, 1969, p. 282-299.

4 Neisser, U., & Becklen, R., « Selective looking: Attending to visually specified events ».

5 Tomasello, M., Origins of human communication, Cambridge, MA, The MIT Press, 2008.

6 Sperber, D., « Intuitive and reflective beliefs », in Mind and Language, 12, 1, 1997, p. 67-83 ; Sperber, D. & Hirschfeld, L. « Culture, Cognition, and Evolution », in R. Wilson & F. Keil (eds.), MIT Encyclopedia of the Cognitive Sciences, MIT Press, 1999, p. cxi-cxxxii.

7 Sperber, D. & Mercier, H., « Reasoning as a social competence”, in H. Landemore & J. Elster (eds.), Collective Wisdom: Principles and Mechanisms, Cambridge University Press, 2012, p. 368-392.

8 Tomasello, M., Origins of Human Communication.

9 Tomasello, M., Carpenter, M., Call, J., Behne, T. & Moll, H., « Understanding and sharing intentions: The origins of cultural cognition », in Behavioral and Brain Sciences, 28, 5, 2005, p. 1. Traduction de Nathalie Grandjean.

10 Moore, C. & Dunham, P. (eds), Joint Attention: Its Origins and Role in Development, New York, L. Erlbaum ed., 1995.

11 Tomasello, M. & Carpenter, M., « Shared intentionality », in Developmental Science, 10, 1, 2007, p. 124. Traduction de Nathalie Grandjean.

12 Broadbent, S., & Gallotti, M., Collective intelligence: How does it emerge?, Nesta School of Advanced Study, University of London, 2015. Traduction de Nathalie Grandjean.

13 Hutchins, E., Cognition in the Wild, Cambridge, MIT Press, 1995.

14 Cf. http://www.missingmaps.org/fr/.

15 Bijker, W. & Law, J., Shaping technology/building society: studies in sociotechnical change. Cambridge, Massachusetts, MIT Press, 1992 ; M. Callon, J. Law & A. Rip (eds.), Mapping the Dynamics of Science and Technology, London, Macmillan, 1986.

16 Tomasello, M., Origins of Human Communication.

17 Sperber, D. « Intuitive and reflective beliefs ».

18 Coombe, C. « Burnout in ELT: Strategies for avoidance and prevention », in TESOL Arabia perspectives, 15, 3, 2008 ; Cohen, J. E., Configuring the Networked Self: Law, Code, and the Play of Everyday Practice, New Haven, Conn., Yale University Press, 2012.

19 Cohen, J. E., « Copyright, commodification, and culture: Locating the public domain », in L. Guibault & P. B. Hugenhotz (eds.), The Future of the Public Domain, 2006, p. 121-66.

20 Origgi, G., La réputation. Qui dit quoi de qui, Paris, PUF, 2015.

21 Derber, C., The Pursuit of Attention: Power and Ego in Everyday Life, OUP USA eds, 1975.

22 Nippert-Eng et al., « Boundary Play », in Space and Culture, 8, 3, 2005, p. 302-24.


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