Introduction

p. 173-176


Texte intégral

1Dans une troisième et ultime section, nous explorons différentes épistémologies à l’œuvre dans les « valuations » de l’attention. Quels sont les cadrages épistémologiques qui fabriquent l’attention comme valeur ? Et que font ces cadrages à l’attention elle-même ?

2Tout d’abord, Patrick Landman, psychiatre, apporte une perspective critique cruciale sur les troubles de l’attention (TDA/H). Selon lui, l’importance toujours grandissante du DSM permet de penser que la santé comportementale remplace la santé mentale, avec pour conséquence l’apparition des troubles de l’attention comme pathologie. En psychiatrie, des modes diagnostiques apparaissent soudainement et disparaissent tout aussi soudainement, comme il en a été de l’hystérie, de la dépression ou des troubles bipolaires. Son propos détaille les raisons qui déterminent cette nouvelle mode diagnostique mais aussi les raisons qui poussent à en contester les fondements.

3Ensuite, partant de sa posture d’anthropologue du numérique, Stefana Broadbent aborde le caractère relationnel de l’attention, remettant en question l’opinion générale selon laquelle l’attention est un attribut cognitif purement individuel. Outre la valeur économique de l’attention qui s’est révélée très clairement avec le modèle économique d’Internet, reposant principalement sur la mesure et la monétisation des pages consultées, l’attention réside depuis longtemps au cœur des dynamiques de pouvoir et de hiérarchie. Donner et demander de l’attention dans la communication, par exemple, est loin d’être un comportement social neutre et nécessite une compréhension sophistiquée des normes et des pratiques sociales. La communication numérique met en exergue le rôle de l’attention dans la construction de certaines relations, affectives ou professionnelles. À ce titre, les débats actuels sur la perte de capacité d’attention démontre que l’attention, qui apparaissait jusqu’à récemment comme une capacité individuelle, se dévoile dans sa fonction éminemment sociale.

4Ensuite, Délia Popa, partant du cadre phénoménologique, interroge le rapport entre attention et imagination. De prime abord, l’activité de l’imagination semble se déployer au dépens de l’attention, en tant que mode d’une quasi-présence au monde qui ne cible pas d’objet déterminé, fait varier les données concrètes de l’expérience et déplace ses repères. À son tour, l’attention semble exclure l’imagination, dans la mesure où elle se comprend comme une présence soutenue et renforcée auprès des objets et des êtres qui composent notre milieu environnant, qui s’attache à leur concrétude et en fixe les coordonnées. Toutefois, une analyse plus poussée de l’attention et de l’imagination permet de mettre en lumière la relation complexe qu’elles entretiennent, faite de complémentarités et d’empiètements mutuels. Popa explore la notion de monde environnant (Umwelt) à partir d’une analyse de ces deux modes de la conscience, en insistant sur leur complicité, allant jusqu’à envisager l’attention comme une composante de l’imagination et l’imagination comme une attention élargie.

5Enfin, Nathalie Grandjean prend appui sur l’idée que l’attention peut également être problématisée à partir des épistémologies féministes du positionnement (Harstock, Harding, Rose, Haraway). Ces dernières émergent dans la foulée de la 2e vague du féminisme, liant les conditions matérielles de la vie des femmes et la prise de conscience critique du féminisme à cet égard, à la manière dont les savoirs sont produits et légitimés, puisque leurs producteurs sont en grande majorité blancs, mâles et hétérosexuels. Ces derniers se révèlent en réalité incapables – par déni, aveuglement ou ignorance – de « faire attention » tant à leur propre contexte d’énonciation qu’à celui des femmes et autres subalternes. Grandjean propose de penser une éthique de l’attention à partir des travaux de Donna Haraway. En instaurant la vision comme nouvelle manière de construire des savoirs objectifs, situés et responsables, Haraway l’instancie dans un rôle qui tient à la fois de la responsabilité épistémologique et de l’éthique.

6Ces quatre contributions interrogent tour à tour les cadrages épistémologiques de l’attention et montrent qu’à chaque fois, l’attention prend sens une fois débordée de ce qui a permis de la penser comme modalité. En effet, en devenant un trouble avec la critique du TDA/H, l’attention montre sa difficulté à se tenir dans le cadrage de la symptomatologie et, dès lors, sa propre étiologie lui/nous échappe (Landman). Dans les mondes numériques, l’attention se révèle dans sa condition de possibilité d’être pensée de manière collective, montrant qu’un récit alternatif peut exister, en dehors des lamentations sur la capture de l’attention dans le numérique (Broadbent). Ensuite, l’attention peut se concevoir en phénoménologie comme une composante de l’imagination, c’est-à-dire que l’imagination ne se déploie dans son caractère spatialisant que dans la mesure où elle recèle une dimension attentive. L’attention permet donc à l’imagination de s’ancrer, alors même qu’elles semblaient se tenir dans des positions contradictoires (Popa). Enfin, critiquer la vision comme mode de prédation du réel tout en l’instaurant éthiquement comme ce qui permet de construire des savoirs objectifs et responsables fait basculer la vision vers l’attention (Grandjean). L’attention émerge donc au-delà des limites de la vision, lui permettant de s’établir dans le regard ou le respect.


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