L’attention dans le cadre d’une théorie de la gouvernance réflexive

Marc Maesschalck

p. 111-138


Texte intégral

1On sait aujourd’hui, en psychopédagogie, que l’attention est un des facteurs clés dans les mécanismes d’apprentissage1. Celle-ci n’intervient pas uniquement comme un procédé de concentration mentale, voire de sélection de signaux particuliers retenus par focalisation dans un horizon perceptif. On s’imaginait encore au XVIIIe siècle que l’attention était uniquement un processus permettant d’intensifier des stimuli de manière à en repousser d’autres à l’arrière-plan2. Il en résultait l’idée simple qu’un environnement peu perturbant, sensoriellement faible, favorisait l’opération de focalisation de l’esprit. On sait aujourd’hui qu’il ne s’agit en rien d’une règle générale : la concentration peut au contraire être stimulée par un environnement plus actif et se réorganiser en fonction de lui3. L’attention selon ce qui apparaît actuellement n’est pas un procédé commandé exclusivement par la volonté, ni comme le suggérait Broadbent par une sorte de filtre capable de sélectionner les stimuli informationnels. Elle interagit avec l’environnement qu’elle divise par exemple en différents groupes sensoriels, elle utilise les interactions du milieu pour produire ses propres associations4 et la mémoire intervient également dans des procédés où la distraction apparente favorise en fait la répétition de séquences déjà acquises auparavant, comme s’il s’agissait de réflexes. Pourtant, c’est toujours bien de formes d’attention modifiées dont il s’agit. L’attention sollicite l’esprit pour qu’il se construise un chemin dans son environnement en négociant progressivement ses objectifs et ses méthodes d’assimilation des informations. Les chercheurs comprennent ainsi mieux aujourd’hui, sur le plan individuel, comment les personnes parviennent à traiter des facteurs de perturbation externe dans la répétition de gestes demandant une forte concentration5. Répéter anticipativement des séquences de gestes pour traverser une situation complexe permet ainsi de stocker dans la mémoire dite par certains déclarative une esquisse des actions à poser que l’attention pourra récupérer et activer le moment venu, tout en diminuant le stress produit par la pression interne des processus à réussir.

2On est donc parvenu à mieux comprendre, sur le plan psychopédagogique, la fonction de l’attention comme une capacité de construire l’action avec l’environnement en communiquant avec lui et en adaptant son comportement pour trouver la manière de tirer parti des interactions qu’il suscite. Sans une telle conception de l’attention, l’idée d’un adaptative learning s’appauvrit fortement6. S’il ne s’agissait que de prendre en compte des facultés de rétrocontrôle négatif en fonction d’indicateurs mesurant les stimuli de l’environnement, on en resterait à une vision où tout le processus d’adaptation se concentrerait dans l’exercice d’une faculté mentale découplée de l’interaction directe avec son milieu. Or l’attention est en partie fabriquée par le milieu et elle opère fondamentalement avec lui, et pas uniquement en réaction à lui, encore moins en opposition avec lui. Ce qu’on caractérise encore trop rapidement aujourd’hui comme des troubles de l’attention procède d’un modèle trop rigide de l’attention hérité de l’anthropologie moderne pour laquelle faire attention c’est se concentrer par un acte de volonté sur un objet mentalement préconstitué. Mais on sait désormais que de nombreux autres chemins existent pour fixer l’attention et que ceux-ci proviennent d’abord du lien qu’entretient l’esprit, non avec son hyperactivité, mais avec l’hyperactivité du milieu. Dans cette optique, l’apprentissage adaptatif ne consiste pas à régler progressivement son comportement pour satisfaire l’idéal prédonné d’un comportement optimal ; au contraire, il consiste à partir de la variabilité des règles de concentration, pour négocier un comportement acceptable dans un environnement de manière à en tirer parti, c’est-à-dire à y produire une forme provisoire de modus vivendi. C’est ainsi le rapport aux règles qui se modifie en se séparant d’un idéal prédonné d’optimalité, en acceptant le cadre sous-optimal d’une forme de rationalité limitée propre à tout apprentissage et en co-construisant avec le contexte variable les conditions d’un travail cognitif efficace dans cet environnement.

3Notre point fondamental de recherche sur cette question est que la leçon trop rapidement résumée ici de la psychopédagogie individuelle n’a pas porté ses fruits dans le domaine de l’action collective où les modèles d’action sur l’attention sont encore essentiellement dépendants de l’anthropologie moderne de l’action ou des théories comportementalistes des années 607.

4Le premier problème à cerner dans le cadre particulier du recours à l’attention en action collective est celui du tiers. Le déplacement de l’attention du collectif, le redéploiement de ses capacités de focalisation sont monopolisés par la référence à l’intervention d’un tiers dont la fonction semble parfois tenue pour évidente. Elle consisterait à introduire une sorte de point de dérivation dans la répétition de connaissances génériques prédonnées non suffisamment actualisées : une image, une représentation qui amènerait à manquer le réel et ses injonctions nouvelles.

5Le deuxième problème est celui de la réflexivité, souvent considérée, comme nous l’avons rappelé, à la manière d’un rétro-contrôle négatif, d’un ajustement correctif fonction d’indicateurs mentaux. Or, si l’on parvient à sortir du rôle accordé à l’intervention d’un tiers pour comprendre comment une action réflexive sur l’attention peut s’élaborer indépendamment d’une ressource mentale attribuée à un acteur-tiers, il va falloir envisager une forme spécifique d’action sur l’action qui incorpore le rapport au milieu et à son indétermination pour produire une forme d’accord provisoire et révisable cognitivement productif, donc un apprentissage au sens fort provenant de l’intelligence du déplacement réalisé pour créer ce genre de co-construction avec le milieu d’action. On est donc devant une réflexivité d’un genre nouveau, qui n’est pas simplement étendue à la co-construction avec le milieu, mais aussi redéfinie dans sa compréhension comme opération sur soi. De fait, elle semble introduire par sa mise en œuvre un écart de soi à soi chez l’acteur qui l’amène par sa négociation à reconstruire jusqu’à l’idéal de soi qui le guidait.

6Ce sont ces deux problèmes – celui du tiers et celui de la réflexivité – qu’il faut progressivement élaborer et résoudre si l’on veut transférer dans les domaines de l’action collective et de la gouvernance le dépassement de l’anthropologie moderne de l’attention réalisé dans le domaine de la psychopédagogie individuelle.

La fonction du tiers est-elle évitable dans le domaine collectif ?

7La référence au tiers en milieu d’intervention professionnelle peut prendre différentes formes, depuis la posture la plus extérieure visant la neutralité d’un reflet objectif et indépendant de la situation (superviseur, auditeur externe, expert-consultant) jusqu’à la posture plus engagée visant la proximité du partenaire, le soutien de l’adjuvant, projetant le ressenti d’une situation (l’accompagnant, le coach ou conseiller d’entreprise). Entre ces extrêmes, nombre de figures de formateur ou de conseiller offrent un mixte de postures externes ou internes, plutôt à distance des affects ou plutôt participant aux ressentis. Dans tous les cas, le mécanisme de référence au tiers n’en garde pas moins un ensemble de caractéristiques communes. Il s’agit à tous les coups d’un mécanisme de focalisation : utiliser un point focal pour modifier l’image d’une situation pour un ou des observateurs participants. L’acteur engagé dans la situation se vit comme déjà défini par son unité et s’identifie au comportement qu’il a déterminé en situation, aux affects qu’il ressent et au rôle qu’il a endossé. Il est possible d’interagir avec cette posture inclusive en renvoyant l’image du comportement adopté, en explicitant les affects ressentis ou en indiquant les limites d’un rôle. Pour y parvenir, le tiers introduit une forme de contrôle par rétro-action moyennant des perceptions, des affects, voire des interpellations. Il suscite rétro-activement l’auto-analyse et propose une forme de recadrage de l’engagement dans la situation.

8En procédant de la sorte, le tiers est mobilisé pour agir directement sur l’orientation de la fonction d’attention. C’est un focalisateur. L’attention est considérée comme une ressource disponible qu’il se contente de réorienter. Puisqu’il réoriente, il privilégie l’attention déjà active sans prendre en compte la possibilité de recourir à d’autres modes d’attention, lesquels pourraient d’ailleurs aussi requérir d’autres formes d’intervention que celles mises en œuvre par la focalisation.

9Nombre d’approches visant ainsi à accompagner et renforcer les modes d’action d’un collectif comptent sur les capacités d’attention d’un tiers plus ou moins identifié de manière à produire une révision des pratiques et une transformation de celles-ci. Ces capacités sont généralement mobilisées ou activées par un processus d’intervention de type coopératif, comme une formation ou une analyse institutionnelle. Suivant cette posture d’intervention, plus académique, l’attention dépend de son activation par un savoir extérieur à la situation qui s’efforce de déplacer le processus mental des conditions à satisfaire pour réaliser des objectifs vers la manière de s’y prendre, en fonction des ressources du contexte, pour atteindre de telles conditions. Comme on le lit d’ailleurs chez Zeitler, par exemple, c’est l’intervenant qui est en position de choisir entre une forme d’objectivation externe (ce qui lui paraît important) ou une forme d’objectivation interne (ce qui paraît important aux participants)8. Dans les deux cas de figure, le tiers extérieur au système d’action joue un rôle de dérivation provisoire ; il permet au système en place de s’auto-analyser en basculant d’une logique axée sur des objectifs (intentionnelle et téléologique) pour adopter une logique axée sur les moyens retenus (qu’on pourrait nommer élective et générative). En introduisant la possibilité de tenter d’autres combinaisons de moyens, l’expert, le consultant, le formateur, voire le coach, permettent d’éviter la répétition de croyances que la structure intentionnelle et téléologique ne parvient pas à remettre en question. La forme la plus achevée de ce genre de processus consiste, toujours en suivant l’exemple de Zeitler, à accompagner les sujets dans la reconstruction de nouvelles habitudes interprétatives9. Dans ce cas, la prise en compte d’un point de vue extérieur aide à déplacer un schème d’action et à le reformuler en évitant de répéter les solutions dépendantes des croyances qui fondent le mode d’action habituel.

10Ce processus de déplacement suscité par l’action sur l’attention a particulièrement intéressé un auteur comme Donald Schön10. Pour lui, le basculement dont nous avons parlé dépend déjà d’un certain degré implicite d’attention propre au processus intentionnel. Cette forme d’attention déjà mobilisée par les acteurs engagés dans des processus d’action participe de leur activité de représentation des objectifs à satisfaire dans un environnement déterminé. Il s’agit d’un processus mental de sélection qui vient alimenter un système de représentations dont l’enjeu est de confirmer ou d’infirmer des interprétations. L’attention fixe tous les éléments susceptibles de confirmer un rapport plus fondamental de croyance avec les propriétés du champ pratique dans lequel un acteur tente d’agir11.

11Une première manière de modifier ce processus de sélection consiste à revoir les habitudes interprétatives qui sous-tendent le système de représentations. Schön considère que les professionnels en situation disposent d’un « savoir implicite » qu’ils peuvent parvenir à « restructurer ». Avec Argyris, il envisage aussi le déplacement nécessaire des organisations d’un modèle simple d’apprentissage vers un modèle plus créatif basé sur un renforcement réflexif des comportements. Il est alors question d’apprentissage en simple boucle et en double boucle. En adaptant l’hypothèse de Schön à une approche plus restreinte de l’attention, on pourrait dire qu’on bascule alors de l’attention sélective vers l’attention générative.

12Un intervenant peut, par exemple, introduire de nouvelles informations, suggérer une approche théorique différente de celles déjà connues, mettre en scène l’intérêt méconnu d’un groupe indirectement concerné. De cette manière, les routines interprétatives sont déstabilisées et une forme nouvelle, même minimale, d’adaptation est recherchée12.

13L’enjeu est ainsi de parvenir à déstabiliser, grâce au savoir-expert, le rapport plus fondamental de croyance avec les propriétés du champ pratique dans lequel il s’agit d’agir. Un tel savoir propose de réfléchir les opérations sélectives de l’attention en fonction d’un ensemble de représentations qui résultent d’hypothèses plus fondamentales tendant à définir l’horizon sur lequel peuvent se profiler les événements à prendre en compte prioritairement. Le rôle premier du savoir académique réside dans cette opération théorique particulière : reconstruire ou reconfigurer un ensemble de croyances fondamentales à partir desquelles se forment des représentations des structures d’action qu’il est possible de tester (focus) dans le champ pratique.

14Le premier mode d’attention, l’attention sélective, est le plus connu des psychologues de l’attention et des théories anthropologiques de l’attention héritées de la pensée moderne. Elle consiste à combiner un double effet d’accroissement de la focalisation sur un point ou un ensemble de points pendant que s’opère au même moment une réduction de la focalisation sur l’ensemble des autres points d’un champ donné de perception. Ce double effet peut s’accompagner d’un tri volontaire pour diriger la focalisation et garantir éventuellement un procédé de confirmation du même ou du semblable dans des événements en apparence distincts. Dans ce cas, les similitudes servent un processus de répétition des habitudes interprétatives. À une situation inédite va correspondre la mise en place d’un schéma prévu et jugé comme définissant le comportement optimal.

15Par exemple, se conformer à un protocole, suivre de manière rigoureuse une séquence de gestes répétés à l’avance et mémorisés à la manière d’une checklist garantit la capacité de reproduction en situation critique. L’optimum est prédéfini avec la croyance qui doit l’accompagner pour supporter son assimilation.

16Le second mode d’attention, l’attention générative, fonctionne à l’inverse du premier. Les similitudes ne servent qu’à entraîner une nouvelle forme de mise à l’épreuve des habitudes dans un contexte inédit. En repérant des éléments parallèles, des sortes de passerelles, on tente d’adapter des pratiques connues à un cadre d’application non-normal : l’attention générative porte sur la possibilité d’effectuer un déplacement en poussant les habitudes au-delà des limites admises par les effets de répétition. Dans ce cas, privilégier le passage par la médiation d’un point de vue tiers sur l’action, celui d’un formateur, d’un coach, décalant la perception des enjeux, élargit le champ des possibles ou engendre des possibilités « supplémentaires ».

17Par exemple, la décomposition d’un geste habituel chez un sportif permet d’en isoler certaines séquences pour les travailler spécifiquement et déplacer ainsi progressivement l’exécution d’un mouvement que l’on croyait maîtrisé. Il en va de même de séquences coopératives dans une unité de production ou de traitement de l’information dans une administration : modifier un ordre établi de compétences ou de préséances, ouvre l’accès à des effets inédits et à une capacité de révision.

18Mais d’autres manières d’agir sur l’attention déjà mobilisée dans les processus représentationnels de l’action collective existent. Ainsi, l’expérience du tiers comme point de vue extérieur, comme celui du tuteur dans le problem based learning, peut être radicalisée et constituer en elle-même la possibilité d’élargir le champ relationnel donné de manière à pouvoir envisager sa reconfiguration, soit abstraitement par la référence imaginaire à un point de vue manqué, exclu, soit par le travail sur un point de vue connu, mais enfermé dans une fonction participant de la reproduction des échecs. Le tiers est alors internalisé en orientant l’attention vers une fonction déjà disponible dans l’environnement d’action, mais manquée par la logique intentionnelle de fixation sur les objectifs. Quand un collectif recourt à des méthodes auto-évaluatives du genre de celle de l’intervision, il est amené à conduire directement ses propres apprentissages et, donc, à incorporer le rôle dévolu au tuteur. La fonction de tiers extérieur est alors déplacée imaginairement vers une fonction de médiation dans la production de solutions.

19Il est possible d’aller plus loin encore et d’éviter de s’enfermer dans une fonction de tiers attendue, basée sur une forme de complément, pour tenter de co-construire cette fonction nécessaire à la manière d’un supplément. Dans ce dernier cas, le tiers n’est plus une ressource extérieure, mais devient le résultat co-construit par une nouvelle manière d’interagir. Il rend possible une relation différente aux intérêts de l’ensemble des acteurs concernés par des problèmes communs et engage une autre façon de collaborer. Cette façon d’agir se traduit notamment par le choix de créer un nouveau dispositif commun pour prendre en charge des questions habituellement délaissées dans la gestion du collectif. Il peut s’agir d’un dispositif d’arbitrage des conflits, d’un mécanisme de médiation, d’un groupe de facilitation des relations entre différents départements. La fonction de tiers est alors co-instituée.

20Par rapport à ces différents processus d’intervention, il nous semble aujourd’hui que la question la plus importante est d’abord ce que l’on présuppose en recourant, grâce au tiers, à la mobilisation de l’attention. Notre thèse est qu’il s’agit en fait à chaque fois d’une forme spécifique d’attention à l’attention, donc d’attention à une capacité, considérée bien entendu comme mobilisable chez les acteurs et susceptible de produire différents effets en cours d’action si elle est correctement orientée. Mais en même temps, cette capacité est aussi considérée comme prédonnée et est en outre rapportée à l’ordre sélectif de l’attention représentationnelle. Ce dernier privilégie dans son modèle l’unité extérieure du tiers construite en miroir par rapport à l’unité intérieure d’une action cherchant à se garantir, cette unité apparaissant toujours comme dérivée ne fut-ce que par sa dépendance à l’égard d’une intervention pour sa mise en place ou son incitation.

21Toutefois, il faut aussi noter que l’action du tiers sur l’attention suppose une capacité à réagir à ce genre d’intervention, sans pour autant menacer l’identité déjà donnée, comme si le collectif incité par une intervention était toujours déjà en mesure de se donner une règle d’autogarantie de son identité. Si cette hypothèse est exacte, une telle règle devrait renvoyer à une capacité réflexive d’action sur soi-même qui guiderait la réponse à l’intervention et anticiperait le bénéfice de son effet. Mais dans le cadre d’une attention suscitée de l’extérieur, il n’y a aucun recours possible à une autothématisation de cette capacité réflexive et, encore moins, à la possibilité de remettre en question son identification pure et simple à une puissance imaginaire, toujours déjà donnée, de réitération de soi dans l’effet de l’action en cours.

22Or ce rapport au changement dans l’action est éminemment problématique. Il ne laisse place en effet qu’à deux attitudes implicites. La première de ces attitudes est le volontarisme. Le changement ne survient que par le choix d’une action d’autopréservation dans un environnement incertain. On se replie ainsi sur le pouvoir itératif d’une certitude de soi préconstruite : il s’agit d’activer des capacités données d’autoconservation. Ce qui nous reconduit à une anthropologie des instincts comme fonctions de l’adaptation rationnelle à un environnement. L’idée d’accroitre la conscience collective des risques climatiques, par exemple, en stabilisant une communauté épistémique forte autour de leur définition et de leur évaluation, participe d’un processus attentionnel de ce genre (volontariste), à grande échelle. Cet accroissement de conscience devrait éveiller les capacités de préservation de l’espèce.

23La deuxième de ces attitudes est l’émergentisme. Elle consiste à tirer parti des circonstances en comptant sur une capacité d’autogarantie de deuxième ordre, c’est-à-dire basée sur une réactivité au milieu en fonction de caractéristiques partagées avec lui. Les groupes qui dépendent directement de la biodiversité d’un milieu pourraient ainsi contribuer plus utilement que d’autres moins concernés à trouver et mettre en place des solutions. L’émergentisme naturalise en quelque sorte la réflexivité pour en faire une propriété que l’action rationnelle peut incorporer et renforcer parce qu’elle lui est donnée par une identité fonctionnelle avec son environnement vivant. Il n’y a pas à devancer et à prévenir par un pouvoir réflexif spécifique, il s’agit plutôt de renforcer et de stabiliser un pouvoir réflexif déjà présent dans les interactions systémiques.

24Si ces deux attitudes sont éminemment problématiques, c’est parce qu’elles reposent sur des pétitions de principe. Toutes deux suspendent dans la pratique la référence à une indétermination du pouvoir de changement et manquent, en conséquence, la nécessité d’une action construisant une attitude en constante adaptation par rapport à cette indétermination. Pire encore, cette indétermination manquée pourrait être totalement externalisée et considérée comme un facteur indépendant, produit par des circonstances externes incontrôlables et donc uniquement susceptibles d’être abordées par une stratégie de réduction de risques encore non maîtrisés. Ceci expliquerait alors notamment une certaine impuissance face aux climatosceptiques. À aucun moment, l’impuissance du pouvoir de changement n’est envisagée dans son principe ; la capacité de changer est toujours supposée déjà donnée, prête à l’usage. Évidemment, elle peut ensuite échouer, se modifier, apprendre de ses échecs. Mais en aucun cas, l’idée première du changement ou de l’amélioration n’est remise en question, et celle toujours plus radicale d’une résistance foncière au changement est encore moins envisagée. Comment réagir alors quand cette dernière se manifeste ? Le risque de l’action d’un tiers renvoyant à une attention déjà disponible est donc de n’agir que superficiellement sur une force présupposée dont l’orientation est en fait potentiellement toute autre, à savoir une puissance d’itération fixable imaginairement sous la forme d’une unité prédonnée ou, dans l’action collective, sous la forme d’une identité partagée.

Au-delà du tiers, l’attention comme opération réflexive

25Quand il traite de l’opération réflexive de la raison dans sa Philosophie première13, Husserl, le fondateur de la phénoménologie, propose un concept spécifique d’attention thématisante, un concept chargé de caractériser le processus d’attention dont se sert la raison pour accompagner ses propres opérations. L’intérêt d’une référence à Husserl dans ce contexte réside d’abord dans le fait que sa démarche philosophique procède dans son ensemble d’un rapport avec la non identité de la conscience, à savoir la non identité d’un côté de la conscience naturelle du monde, habitée de ses perceptions et croyances immédiates et, d’un autre côté, de la conscience critique attachée à la construction de ses opérations. Le travail critique suppose un régime de mise entre parenthèses des évidences de la conscience naturelle pour se déployer. Mais il ne suffit pas de décider arbitrairement d’une coupure entre ces deux niveaux de conscience pour garantir l’indépendance du travail critique. Il faut encore élucider le type de rapport ainsi créé entre la conscience et ses contenus de sens dans un univers conçu en fonction de la déterminabilité des idées de la raison. Il faut donc envisager un rapport rationnel de second ordre avec le rapport institué sur la base d’une non identité de la conscience. Il s’agit du rapport que pourrait entretenir la raison avec la production de sa propre opérativité critique. De manière générique, Husserl en parle comme d’une philosophie spéciale dont l’objet serait la réduction phénoménologique14. Mais de manière spécifique, Husserl a soin aussi de déterminer la structure opératoire qui correspond au remplissement d’une telle visée. Il s’agit selon lui d’une structure d’attention par thématisation15. La réduction instaurant l’indépendance possible du régime critique dans sa non identité avec le régime naturel devient, comme opération de la raison, le thème d’un acte spécifique de saisie16. Husserl parle à cet égard d’acte doxothématique17 : le « je peux » qui dirige tout acte de connaissance en fonction d’une structure de croyance (doxique) et non de vérité-adéquation porte sur l’inférence d’un thème.

26L’attention n’est pas dans ce cas, à la manière de son rôle dans la psychologie rationnelle de type leibnizo-wolffienne, une opération de sélection consistant à concentrer le processus de visée sur des caractères particuliers en diminuant l’attraction de tous les autres caractères pour les repousser à l’arrière-plan. Dans cette structure traditionnelle de l’attention, on retrouve de fait une anthropologie qui oppose et combine deux tendances : l’attraction et la réflexion. L’attention résulte d’un accroissement ciblé de la réflexion (focalisation) combiné à une diminution de l’attraction. Husserl se détache complètement de cette anthropologie binaire de l’attention réflexive et sélective. Selon son approche spécifique de la réflexivité de la raison, l’attention procède d’abord de la production inférentielle d’un thème, elle configure un horizon qu’elle fusionne ensuite avec un processus d’action, c’est-à-dire avec le rapport entre un opérateur et un operandum. Le thème, dans ce cas, c’est la différence entre l’unité supposée de l’opérateur et la synthèse qu’il tente de réaliser à travers sa visée d’action. Si la réduction comme opération rationnelle demeure appréhendable comme un certain rapport entre une visée mentale et un terme visé, son processus réside en même temps dans la transformation de ces deux termes grâce à leur mise en relation. Or ce qui est à saisir pour la raison qui s’interroge critiquement sur ses opérations, c’est la réalité de cette mise en relation qui sépare l’une de l’autre l’unité rêvée de l’opérateur et la synthèse symbolique du constitué. L’attention thématisante constitue donc en horizon la réalité de la relation construite à partir de la non identité de la conscience, elle fait de l’entre-deux de l’imaginaire et du symbolique un mode réel de l’action, un thème18.

27Cette approche husserlienne est capitale à notre sens parce qu’elle ouvre l’accès à un mode d’action à partir d’une forme spécifique de saisie attentionnelle de l’activité de la raison. Le réel de la relation constitué en thème est ce qui permet d’agir en fonction de la non identité de l’action. Selon certains commentateurs, le choix d’aborder l’attention comme une opération de thématisation a partie liée avec l’idée de recourir à un processus itératif. L’attention thématisante rend la réflexivité itérative : elle la considère comme une opération qui accompagne le processus de la raison et permet d’intégrer sa dimension récursive. Le modèle d’ensemble de l’attention serait ainsi le suivant : elle distinguerait en le décalant l’opérateur rationnel, puis suivrait la réalisation de ses opérations en continuant à tenir compte de l’approximation initiale dont elles procèdent, donc du décalage initial. L’horizon de thématisation d’un opérateur rationnel ne serait ainsi jamais déjà donné une fois pour toute, mais s’ouvrirait progressivement au fil de ses approximations. Il ne s’agit pas de faire entendre tout simplement que l’attention est un processus de suivi et de correction d’une action, nourri par une intention initiale. Au contraire, la spécificité d’un processus d’attention est précisément qu’il modifie en se réalisant non seulement le sens qu’il y a à le suivre et à le corriger, mais qu’il remet aussi en question le décalage initial de l’intention qui croit le diriger au point d’en modifier l’horizon de visée19. Sebastian Luft va même jusqu’à dire dans cette optique que la méthode d’une observation critique n’est jamais définie une fois pour toute, mais s’acquiert en se faisant par itération réflexive comme théorie de la méthode20.

28L’opération de thématisation consiste donc à donner une place dans la réalisation de l’action à la prise en compte de son auto-construction qui se réalise à la manière d’un horizon s’ouvrant progressivement à partir de l’indétermination de sa non identité primitive. De cette manière, l’attention thématisante permet de décaler la vision moniste d’une action en cours de réalisation en y inscrivant en même temps la tension qui s’y joue entre une puissance de changement ou d’itération et une puissance de réitération, une tension qui risque constamment d’en surdéterminer aussi bien les choix que les attentes.

L’apport d’une attention thématisante en théorie de l’action collective

29Si l’on suit l’hypothèse de l’attention thématisante, il y a un impensé caractéristique de toute posture théorique concernant le changement des actions en cours21. Celui-ci provient de présuppositions inhérentes à l’objet visé et à sa visée : d’un côté la présupposition que cet objet est déjà préparé pour le traitement qu’il va recevoir, plutôt que de se construire en cours de réalisation suivant différents degrés d’analyse et d’évaluation ; d’un autre côté, la présupposition corrélative que la visée d’objet s’adapte à cet état de fait en fixant l’objet sur son horizon d’attente. Or de telles présuppositions ne constituent un point de départ acceptable que pour une opération de focalisation qui s’adapte à l’objet en le considérant d’emblée comme une totalité déjà constituée sur un horizon fixe. Par contre, le problème pour une attention thématisante est d’une tout autre nature. Loin de supposer une identité potentielle et itérative de l’objet constitué par l’action visée, sa question initiale est celle de cerner l’écart qui sépare dans le moment visé de l’action l’idée de soi qu’elle est en mesure de fixer (l’horizon) et le rapport imaginaire à une unité qu’elle n’est pas (l’objet). L’attention thématisante est une fenêtre problématique sur le devenir d’une action en cours, la visée d’objet, élaborée en fonction de sa non identité et rapportée au devenir social qui la détermine. L’action est un moment instable et non un objet tout préparé, une visée, elle résulte d’un processus social dynamique et complexe qu’elle fixe à la manière d’un produit encore inachevé et qu’en même temps déjà elle prête à de nouvelles appréciations. Elle constitue un thème, un point de passage entre une stabilisation imaginaire et une traduction symbolique qui forme une sorte de jointure par laquelle l’attention thématique peut intervenir pour marquer ce pouvoir particulier d’itération par la non identité. Car c’est avant toute chose de cela qu’il s’agit fondamentalement : une attention capable de thématiser la capacité itérative des actions en fonction de leur non identité et non pas en fonction de leur identité imaginaire supposée donnée. Là où l’attention par focalisation ne saisit que le potentiel de réitération que s’accorde imaginairement le rapport théorique à l’un-déjà-donné des actions, l’attention thématisante ouvre une fenêtre sur la puissance itérative des actions en fonction de leur non identité constitutive, sans perdre de vue leur puissance de réitération.

30Suivant l’attention thématisante, le levier effectif du changement réside dans l’abandon du rapport à l’identité comme s’il s’agissait d’une règle implicite de l’action capable de la garantir à travers le changement, capable de l’assurer dans sa propre réalisation comme unité en devenir d’un soi préalablement fourni, même comme simple préférence, désir ou envie.

31La question qui se pose ici concrètement est celle de la relation des groupes à une identité d’action implicite, communément partagée. Le « nous » d’un collectif de professionnels dans un milieu de soins, une école, une entreprise, les évidences partagées d’acteurs sociaux ou de militants de la société civile. Ce « nous implicite » détermine une identité à soi imaginaire du groupe qui prend le pas sur le changement et cherche à garantir un minimum de répétition face aux incertitudes. Cet attachement aux rôles, aux habitudes, à la répartition informelle du pouvoir limite les tentatives de transformation, mais il contrôle aussi l’accès à l’indétermination constitutive du collectif.

32C’est ce levier du changement qu’il faut tenter de mieux construire. Il implique le dépassement du rapport implicite à une règle générale de réalisation des actions et une thématisation du type d’opération qui rend possible du même coup la dissociation du pouvoir de réitération et du pouvoir d’itération. Cette opération c’est la réflexivité ! Elle n’est en aucun cas une opération qui se construirait après coup pour corriger les effets indésirés d’une dynamique spontanée des actions. Elle n’est pas plus une capacité prédonnée qui s’activerait automatiquement dès que se déclenchent des processus d’action, une sorte de conscience seconde de l’action en train de se réaliser qu’il faudrait simplement apprendre à mieux habiter et utiliser. La réflexivité est une opération de la raison qui est inhibée son rapport à soi comme unité donnée d’avance. Dès le moment où la saisie rationnelle de l’action en train de se faire procède d’une sorte de réflexion sur une règle première de réalisation déjà donnée, dès qu’elle est produite sur le mode d’un rapport à l’un-déjà-donné d’une identité initiale, cette saisie s’inscrit dans la logique réfléchissante du rapport à un phénomène, à la manière d’une réplique ou d’un contre-phénomène qu’il s’agit d’intérioriser, d’interpréter ou de comprendre, voire d’expliquer. Cette saisie rationnelle de l’action a définitivement éliminé la possibilité d’un autre type de rapport à soi et aux règles de réalisation des actions. La réflexivité au sens premier et radical est une opération qui thématise l’écart séparant d’emblée, dans toute forme de mise en action, l’unité désirée et le pouvoir désirant, le point de départ fictif et la suite effective, avec sa règle de production.

33Aussi complexe et abstraite que puisse paraître cette notion radicale de réflexivité, elle est déterminante pour la compréhension de tous les processus rationnels qui prétendent construire une forme de mise en question d’eux-mêmes comme processus rationnels, qu’il s’agisse d’autocontrôle ou d’autoévaluation. Soit les processus d’autoanalyse procèdent toujours du rapport à une extériorité utilisée pour rendre possible un processus de saisie indirecte de soi, soit de tels processus dépendent en dernier ressort d’une opération qui relève directement d’une capacité liée au rapport à soi de la raison. Dans la mesure où ce qui est en jeu n’est rien moins qu’une manière pour la raison d’agir sur elle-même et de parvenir à se changer dans son mode de réalisation, une action qui lui serait inhérente est préférable car elle resterait homogène à son processus de réalisation. Sans quoi le changement ne consisterait pour elle qu’en un processus d’adaptation fonctionnelle à son environnement incité par une observation extérieure à ses choix. Au bout du compte, il ne s’agirait toujours pour la raison que de croire dans une vérité extérieure à elle capable de fournir une loi de conservation de ses intérêts. Mais même ce rapport à une vérité extérieure à soi qu’elle devrait incorporer comme règle de fonctionnement maintient la trace d’une différence qu’une telle approche de la raison ne parvient pas à effacer : l’idée qu’elle ne peut se garantir comme raison que par une loi qui la transcende. Or cette différence la définit aussi à la fois comme ce qu’elle désire être et comme ce qu’elle n’est pas en fait sans une règle pour incarner ce désir. Si on la conçoit directement à partir et en fonction de cette différence, l’activité rationnelle apparaît sous un autre jour et se trouve dotée de ressources nouvelles. Elle est cette non identité de soi à soi qui avertit du caractère inopérant des règles en dehors d’un processus préalable de construction et qui indique la possibilité d’un rapport à soi permettant de thématiser cet écart permanent entre l’itération des capacités et une règle de répétition à l’identique quelle qu’elle soit, entre une puissance d’itération et une puissance de réitération.

34La saisie réflexive de l’action porte donc à la fois sur l’origine de la capacité comme puissance d’itération et sur la vigilance à l’égard des comportements qui compromettent cette puissance au profit d’une règle imaginaire de répétition de l’unité d’action. Malgré ses efforts pour analyser les situations et trouver des solutions, un collectif est d’abord aux prises avec ce défi qui échappe à son attention représentationnelle : éviter de mobiliser l’intérêt pour une règle de répétition et accepter d’affronter l’indétermination constitutive de son potentiel relationnel. Il peut ainsi sembler préférable de sauvegarder la hiérarchie des savoirs pour déterminer les soins appropriés à apporter à certains patients, mais des solutions innovantes peuvent passer par une déstabilisation de cette hiérarchie au profit d’un regard non médical, voir non infirmier, pour approcher autrement le contexte social et humain du soin. La place accordée à l’indétermination est capitale dans un tel processus. C’est le thème de l’attention.

De l’attention thématisante à la gouvernance réflexive

35Le passage du concept revu d’attention comme forme d’intervention réflexive d’un collectif sur lui-même qui lui permettrait de tirer parti de son indétermination tout en la reconnaissant à un concept de gouvernance réflexive22 procède directement de ce qui a été mis en place précédemment. Nous avons tenté de prendre distance avec l’idée qu’un tiers pourrait être un activateur pertinent et efficace de l’attention pour conduire au changement. Nous avons tenté de montrer que malgré toutes les nuances que peut endosser une telle fonction d’activation, elle conduit inévitablement à des formes de répétition plus ou moins atténuées parce que l’intérêt pour les garanties offertes par la puissance de réitération n’a pas été remis en cause et qu’un rapport imaginaire à l’identité d’action s’est maintenu envers et contre tout. Nous avons présenté l’attention thématisante comme une solution à ce manque parce qu’elle permet de prendre comme thème l’indétermination qui dirige les visées d’action. Reste à savoir, si c’est le cas, sur quel plan et de quelle manière produire un travail de ce type au sein d’un collectif. Est-ce une variante méthodologique de plus pour compléter la panoplie des intervenants en tout genre ? Nous pensons au contraire qu’elle dépend précisément d’un niveau d’action négligé sur le plan institutionnel, celui qui remet en cause le mode univoque « command and control » et qui remet en question la mise en œuvre collective de processus de changement en supposant qu’ils correspondent à des modes d’action collective qu’il suffit d’activer et de guider23. Pour qu’un collectif puisse se ressaisir dans son indétermination et en tirer parti comme d’un thème pour son attention, il faut que la manière de gouverner sa mise en action soit d’emblée ouverte à ce défi de l’attention et participe à l’instauration de cette visée dans la visée non comme un objectif, mais bien comme une fonction de l’action menée24. C’est la raison pour laquelle l’attention thématisante est l’opération centrale de la gouvernance réflexive : elle constitue le moteur de la gouvernance réflexive.

36Il en résulte que la question de la gouvernance n’est pas d’abord celle du « comment » permettant la mise en œuvre d’objectifs assignés, mais celle d’une activation de la vigilance réflexive, c’est-à-dire d’une attention à la mise en œuvre de l’attention, d’une attention aux conditions de la gouvernance en tant que processus susceptible de mettre en cause l’attachement aux identités d’action et d’induire des déplacements radicaux tant dans les postures relationnelles que dans les croyances identitaires. On n’engage pas des dynamiques de réforme, des plans de modernisation ou de restructuration d’une activité, d’un secteur, voire plus, sans déconstruire les blocages qui ont enfermé les dynamiques antérieures et en fonction desquels des postures identitaires se sont stabilisées et renforcées comme garanties de succès. Quelle que soit l’échelle, pour éviter les répétitions et accompagner le changement de manière efficace, il ne suffit pas d’organiser la prise en compte de différents points de passage obligés de l’attention collective comme si ceux-ci étaient déjà donnés prêts à l’usage, comme autant d’évidences pour une conscience collective implicite des points de vulnérabilité à surveiller. Il est toujours possible de co-créer de la répétition de rôles en se rassurant mutuellement. À quoi sert, par exemple, de s’interroger sur la capacité à créer de la confiance, si celle-ci n’est mobilisée que pour s’adapter objectivement au désir de l’autre de manière à sauvegarder son identité d’action ?

37Le défi d’une forme de « responsiveness » ou de « responsivité » des institutions aux besoins et attentes de leur milieu d’intervention ne relève pas d’abord des objets ciblés, ni des méthodes partenariales et participatives mises en place, – ce défi relève d’abord d’une posture collective à l’égard des questions à aborder et de la capacité à construire cette posture. Il s’agit de ce que nous avons déjà nommé par « attention à l’attention » ou par thématisation de l’attention : faire de la mobilisation de l’attention de chacune des parties concernées un thème à part entière de telle manière qu’aussi bien l’attention à soi que l’attention aux autres participent par la gouvernance d’un déplacement vers une forme inédite d’attention produite en commun.

38Comment fonctionnerait une telle gouvernance et en quoi se démarquerait-elle des exigences principialistes de bonne gestion ou des exigences pragmatiques de participation ? Il s’agit moins d’un ensemble de recettes opérationnelles pour garantir la mise en œuvre d’un processus de résolution de problème que d’un engagement collectif visant à intégrer différentes logiques d’action dans un processus commun. L’avantage d’un tel engagement réside dans un effet de mise à plat de différentes logiques supposées prédonnées et connues des uns et des autres en vue, d’une part, de les reconstruire en fonction de la situation (l’objet) et, d’autre part, de les déplacer en fonction d’un « commun » (l’horizon). Ce « commun » n’a rien de substantiel en soi ; il procède d’une convergence structurale liée à la situation et au point de croisement qu’elle rend possible sans que ni la situation ni le point de croisement ne puissent garantir en soi l’émergence de ce « commun ». Ce « commun » peut être traité de manière procédurale en fonction d’une association de ressources pour résoudre un problème, comme une manière de coopérer et d’échanger en vue de solutions. Mais il y a autre chose que cette opérativité ad hoc suscitée par un manque social. Au-delà d’éventuelles procédures de convocation, ce qui importe c’est le système de réponse qui tente de se mettre en place en rapport à une situation. Ce système de réponse fonctionne de manière approximative en multipliant les schémas d’enquête et de résolution de problème. Ce sont ces « proximités structurales » en lien à la situation et entre les différentes parties concernées qui sont significatives. Elles indiquent la « zone prochaine de développement » pour répondre collectivement d’un commun25 à la jointure d’une situation. Le travail spécifique de la gouvernance réflexive consiste d’abord à accompagner l’attention thématisante à cette « zone prochaine de développement ». Il s’agit de susciter et d’entretenir l’émergence d’une culture intermédiaire permettant des apprentissages d’un nouveau genre en rapport à la manière de co-construire le « commun ».

39On pourrait dès lors comprendre cette gouvernance comme étant la valorisation des effets d’apprentissage découlant de la mise en place d’un système de réponse.

40Il y a une première tâche primordiale pour la gouvernance réflexive qui touche le plan des apprentissages, l’amélioration de son système de réponse à la situation : un dispositif collectif de déplacement de l’attention constitue une plate-forme d’apprentissage permettant à chaque opérateur d’élargir sa capacité de construction des problèmes en y intégrant une redéfinition des points de vulnérabilité du « commun ». En termes de « reporting », cet enjeu signifie concrètement que n’importe quel dispositif de gouvernance suivant un processus de réflexivité devrait être en mesure d’exprimer la manière dont il entend collectivement faire face aux vulnérabilités du commun qui lui paraissent directement concernées par son action. Il deviendrait ainsi producteur de sa propre culture intermédiaire d’action, laquelle constituerait non seulement à l’interne de sa structure coopérative une « zone prochaine de développement », mais pourrait aussi offrir à d’autres collectifs des points de repères et d’interaction.

41Une deuxième tâche primordiale pour la gouvernance réflexive concerne la stabilisation des effets d’apprentissage. Celle-ci pose le problème spécifique de la construction d’une culture de la responsabilité. L’élaboration d’une telle culture passe certes par la création d’une zone intermédiaire de développement où un apprentissage social puisse se réaliser. Mais elle suppose également une interaction avec les idéalisations du commun véhiculées par la volonté publique sur le mode de préceptes d’une « morale standard ». L’accès au Réel dépend fondamentalement de la capacité à transformer ces préceptes en « impératifs hypothétiques » que le cours d’action parvient à redéfinir à travers les apprentissages communs qu’il rend possibles pour répondre à l’urgence des situations.

42Nous allons approfondir ces tâches en deux temps : d’abord en fonction de leur objet pour une attention thématisante ; ensuite, en fonction de l’opération pratique qui constitue leur attention.

Identité, non identité et zone de développement

43Une gouvernance qui ne parvient pas à thématiser ses apprentissages est aveugle et participe de la reproduction sociale d’idéaux impuissants à s’opérationnaliser dans les processus d’action. Ce problème apparaît dans les institutions quand les processus de formation interne, par exemple, sont déconnectés des transformations institutionnelles, comme s’il s’agissait uniquement d’acquisition de compétences individuelles ou de mises à jour techniques, indépendantes des expériences de groupe. Au-delà des apprentissages sur le plan des acteurs, il y a un enjeu décisif d’enregistrement des résultats produits par les « zones prochaines de développement » qui assure un passage vers de nouvelles conceptualisation et rend possibles, à terme, non seulement de nouveaux essais, voire de nouvelles falsifications, mais aussi de nouveaux rôles dans l’expérimentation.

44Pour atteindre ce niveau de thématisation des apprentissages, un déplacement en cours d’action est nécessaire et la gouvernance réflexive tente précisément de produire l’attention nécessaire au suivi d’un tel déplacement. Dans les institutions comme dans les collectifs d’action, professionnels ou militants, le système de réponses aux problèmes élaborés en commun est évolutif, car il s’agit de produire une structure relationnelle plus performante entre les différentes parties concernées du point de vue tant de la production de savoir que de la capacité à résoudre les problèmes. Pour les acteurs engagés dans ces systèmes d’action coordonnée, l’effet de co-construction des problèmes se mesure dans la manière dont les rôles sont réévalués et renégociés en cours d’action. L’enjeu fondamental du déplacement opéré par la gouvernance réflexive consiste à dépasser la représentation imaginaire du processus de gouvernance comme associant de manière optimale des rôles complémentaires.

45Précisons d’abord ce qu’il s’agit d’éviter. La représentation imaginaire d’une complémentarité des rôles découlant d’un impératif de coordination ne résulte pas uniquement du biais que pourrait introduire une forme d’idéalisation ex ante du processus collectif à réaliser. Au contraire, c’est la référence symbolique à des mécanismes d’autocorrection (ex post) qui est la plus problématique dans le schéma mental qui accompagne l’engagement collectif des parties. La complémentarité des rôles y apparaît en effet de manière secondaire comme le résultat produit automatiquement par le travail d’ajustement mutuel imposé par la mise en œuvre du processus collectif. L’idéalisation se déplace en fait vers le processus et impute à sa vertu d’interaction coopérative un pouvoir d’alignement des préférences par référence à sa force téléologique. Le risque majeur est alors de bloquer toute référence à un travail explicite sur la structure relationnelle mise en place dans la mesure où elle est supposée dotée en elle-même d’une capacité d’auto-ajustement par le seul effet de sa mise en œuvre. La complémentarité des rôles est posée comme l’effet ex post d’un processus d’autoajustement produit par la mise en œuvre d’un processus coopératif complétant l’impératif de coordination. Le processus dispenserait ainsi, par son économie, du travail de transformation du rapport imaginaire aux rôles. Le processus coopératif est supposé posséder en soi-même un effet de « désimaginarisation » de la complémentarité des rôles.

46L’enjeu du déplacement que vise la gouvernance réflexive est d’une tout autre nature. Il vise essentiellement à remettre en question la croyance dans des rôles donnés comme prêts à l’emploi et qu’il s’agirait de combiner au mieux, et ceci même à l’aide de mécanismes d’ajustement. Ce défi d’un travail réflexif sur les structures relationnelles se pose dès qu’il est question de coopération entre experts de disciplines scientifiques différentes, même simplement entre ingénieurs de spécialités différentes. Il se renforce au fur et à mesure que s’atténue la compréhension des compétences, des méthodes et des objets des autres parties. Il devient énorme lorsque les standards classiques d’une vérité produite dans un contexte d’accumulation méthodique et critique sous le contrôle d’une communauté épistémique déterminée est absent. Il est certain que l’on peut éviter au maximum des représentations idéalisées ex ante en se fixant sur la pratique et en admettant que différents know how sont détenus par diverses parties et que d’une forme ouverte de pluralisme épistémique pourra se construire une nouvelle entité dotée d’une efficacité cognitive et susceptible de proposer de nouvelles orientations. On se concentrera alors sur les problèmes de localisation de ces ressources et sur des problèmes de traduction pour les introduire – encore une fois – dans un supposé effet de complémentarité garantissant la production d’une unité cognitive.

47La question fondamentale pour le travail sur soi qu’engage la gouvernance réflexive ne réside donc pas au niveau des savoirs multiples à mobiliser et encore moins dans un élargissement du rapport aux formes de savoir mobilisables, tels ceux partagés par des communautés locales ou par des groupes de praticiens. Ce qui importe c’est le désir qui constitue tous ces savoirs en objets potentiels d’un processus de résolution de problème, autrement dit la fonction supposée donnée ou le rôle qu’ils auront à remplir. Or, la seule manière d’engager véritablement une itération du collectif consiste à suspendre les rôles déjà établis pour ouvrir la possibilité de recompositions inédites. En fait, tant qu’un effet de complémentarité surdétermine la composition du processus (localisation/traduction) et son usage, l’idée fonctionnelle de rôle à jouer n’est pas travaillée pour elle-même. Il en résulte que l’intérêt de reconstruire totalement la fonction de rôle échappe au processus et que les différentes entités ne sont en fin de compte pas mobilisées pour leur agentivité, mais uniquement en tant qu’objet fonctionnel à rapporter à un ensemble qui les dépasse.

48Pour une gouvernance réflexive, le point décisif se situe au contraire dans une création de rôles qui remet en question toute règle implicite de complémentarité au profit d’un effet de supplémentarité. L’itération du collectif passe par la construction de nouveaux rôles. Cette dernière dépend tout autant d’une modification du rapport aux autres que d’une modification du rapport à soi.

49Cet effet de rôle sur lequel nous insistons intervient de façon plus manifeste dans les situations où des exo-groupes sont appelés à coopérer : par exemple, des experts et des riverains, des soignants et des patients, des professionnels et des bénévoles, des permanents rémunérés et des représentants élus, des chercheurs et des utilisateurs, etc. Il apparaît d’emblée que de tels groupes vont devoir produire un travail d’ajustement, mais aussi que les aménagements réalisés peuvent être intégrés progressivement à une culture de l’organisation ou jugés comme étant de simples effets fonctionnels sans impact sur la structure des rôles.

50Pourtant en thématisant systématiquement la déstabilisation des routines d’action, une politique de gouvernance offre l’occasion de co-construire des rôles inédits. Cet effet social de la gouvernance devrait non seulement s’énoncer comme un effet « commun », mais aussi s’opérationnaliser dans les pratiques de manière transversales et mutuelles. Créer de nouveaux rôles, c’est éviter de réduire la gouvernance à un calibrage conventionnel des pratiques à travers des mécanismes incitatifs, et se saisir de cette possibilité inédite de créer une « zone prochaine de développement » pour une nouvelle structure relationnelle de l’organisation capable de devancer les solutions à l’égard d’un manque social.

51L’enjeu est toutefois encore plus radical. Au-delà de la construction d’un « commun » et du déplacement des structures relationnelles permettant de produire de l’action collective, il y a aussi le travail spécifique de subjectivation propre à chaque partie engagée dans le processus collectif. L’effet d’une politique d’une gouvernance réflexive doit aussi se vérifier à ce niveau. La gouvernance réflexive ne participe pas d’une logique mimétique d’adaptation à des critères potentiellement porteurs d’une exigence de performance énoncée de l’extérieur des processus. Elle participe plutôt de ce qu’on pourrait nommer une logique cathartique, celle qui amène à un travail sur soi des acteurs et à une forme nouvelle de subjectivation de leur engagement dans le collectif.

52Pour chaque partie engagée singulièrement, ce n’est pas sa capacité à apporter des réponses ou à proposer des solutions qui est ici mise en question. C’est quelque chose de plus simple et de plus radical. Il s’agit de la prise en compte de la non identité qui la fonde comme opérateur social. Son potentiel de savoir et de construction collective de solution ne se limite pas à ce qu’elle est en mesure d’anticiper ou de maîtriser par son autocontrôle. Un processus de gouvernance, c’est aussi un processus de subjectivation qui permet de reconstruire des identités provisoires et fonctionnelles en fonction d’intérêts sociaux disparates. C’est la capacité à capter les différents marquages de ces intérêts sociaux qui est fondamentale, donc la capacité à se laisser impressionner par les effets d’une « phonologie différente ». Le philosophe des sciences Jean Ladrière26 parlait à cet égard d’une déstabilisation des significations qui était la condition pour s’ancrer dans la responsabilité à l’égard d’un destin collectif. Dans une centrale nucléaire, dans un organisme génétiquement modifié, le scientifique spécialisé voit un ensemble complexe de procédés répondant à des lois précises. Il peut éventuellement identifier jusqu’à un certain degré de connaissance le risque technologique inhérent aux mécanismes produits, mais les choix de société qui se fixent sur ces procédés, les opportunités de croissance, les modes de contrôle de l’énergie et de l’alimentation qui se jouent en arrière-plan, tous ces éléments échappent à ses compétences, mais font pourtant en même temps partie de l’orientation collective d’un destin humain qui se joue dans ces procédés, au départ en apparence simplement technoscientifiques. Pour Ladrière, la mise en perspective historique des procédés technoscientifique est en elle-même déstabilisante parce qu’elle procède à une forme d’éthicisation des produits de la science27. Celle-ci comprend à la fois un moment de prise de conscience de l’éthicité d’une situation, la manière dont cette situation construite met en jeu une recomposition du destin collectif, et un moment de politisation de la volonté collective, à savoir si et à quelles conditions c’est bien ce genre d’avenir qu’il faut choisir pour l’intérêt général. C’est sur ce plan qu’une gouvernance réflexive thématisant le potentiel de recomposition des rôles dans la recherche de solutions communes viables et opérationnelles est d’une importance primordiale.

Les opérations fondamentales du travail d’attention en régime de gouvernance réflexive

53Face à l’avenir du commun qui se joue en chaque processus visant à coordonner la résolution de problèmes collectifs, le chemin indiqué par la gouvernance réflexive tente de procéder à une synthèse entre deux opérations pratiques chez les acteurs concernés : une première opération d’inférence, une deuxième de genèse. Ces opérations ont pour fonction de guider la mise en œuvre du travail collectif visé par la gouvernance réflexive. Le premier niveau de travail auquel correspond l’opération d’inférence est celui de la co-construction des enjeux de gouvernance comme « commun ». Sa fonction est de créer une zone prochaine de développement où puisse se thématiser l’attention à l’impact social des processus de gouvernance. Le deuxième niveau de travail est celui qui correspond à l’opération génétique. Sa fonction concerne directement la transformation des structures relationnelles et des identités d’action conditionnant les formes d’engagement de chacune des parties dans les processus de gouvernance : quel est le rôle joué et pourquoi ?

54La première opération à mettre en œuvre sur le chemin d’une gouvernance réflexive consiste à rendre explicites, dans une culture intermédiaire d’action, les convergences structurales qui permettent d’associer un système de production de savoir avec des attentes sociales. Il s’agit d’un apprentissage social conduisant à l’approximation d’un sens commun des responsabilités engagées à l’égard des attentes sociales. Ce travail collectif de confrontation systématique aux attentes de gouvernance et de tentatives de spécification en lien aux situations constitue ce que nous avons nommé une « zone prochaine de développement ». Comme chez Vygotski28, cette dernière marque une étape particulière dans le développement des apprentissages : elle permet de formuler des enjeux à un niveau de généralité, mais sans être en mesure d’en garantir le transfert à d’autres situations, ni d’en fournir une justification hors contexte. Cette « zone prochaine de développement » crée en fait une sorte de scène au sein du processus collectif propice à une conceptualisation commune des enjeux, mais qui en l’état est encore en gestation. Il s’agit d’une reformulation adaptée, ouverte et provisoire tant du sens que de la portée de la gouvernance pour un collectif. La construction de cette zone pose un problème spécifique d’ingénierie de la participation dans la mesure où elle suspend l’identité imaginaire du collectif sans autoriser pour autant son recodage symbolique pour fixer son rapport au Réel. Cette zone de développement de l’identité commune peut être perçue comme un facteur de risques inégalement distribués, un milieu potentiellement conflictuel et un vecteur idéologique de pouvoir. La fonction d’ingénierie du processus d’inférence de la culture intermédiaire d’action a pour tâche d’en limiter d’emblée les incertitudes en agissant sur trois niveaux : la maîtrise des risques, la gestion des conflits et l’organisation de la participation29.

55La deuxième opération consiste à tirer parti de la création de cette scène et à dépasser les incertitudes que suscite son ouverture. Il s’agit ici de voir comment va parvenir à se coupler, dans un schéma génétique, le travail réalisé sur la transformation des rôles et le travail réalisé sur le pouvoir d’itération des identités singulières de chacune des parties concernées. De fait, la gouvernance réflexive vise, d’une part, à dépasser la représentation imaginaire d’une complémentarité des actions dans la résolution des problèmes pour envisager une création commune de nouveaux rôles en rapport aux attentes sociales. D’autre part, elle vise également à dépasser l’instrumentalisation du savoir mobilisé par les différents acteurs concernés au profit de son utilité sociale de manière à renouer avec un véritable processus de subjectivation de ce savoir, en assumant précisément l’indétermination de son utilité sociale comme une source de créativité30.

56En fait, ces deux registres d’action de la gouvernance réflexive sont imbriqués, même s’ils supposent des niveaux de travail différents : l’un concerne un processus collectif de désidéalisation des structures relationnelles réglant les interactions entre savoirs constitués, l’autre concerne un processus d’auto-analyse de la cohérence supposée du discours de l’intérêt social et la prise en compte des trous de ce discours. Le point commun de ces deux registres de travail réside dans le marquage de l’utilité sociale. Ce qui est travaillé à un premier niveau comme trou du discours renvoyant à la non identité du savoir mobilisé par les différents acteurs concernés avec son intérêt social revient au niveau collectif sous la forme d’un pouvoir de déroutinisation des rôles et de construction commune d’identités itératives en fonction de la réponse aux attentes sociales. D’un côté, il y a dissociation du rapport à soi en fonction du thème extérieur de l’intérêt d’autrui ; c’est le moment du marquage de l’intérêt social par la thématisation de la non identité du savoir des acteurs avec son intérêt social considéré comme thème d’autrui. C’est l’insuffisance des rôles prédonnés selon la fiction d’une complémentarité. D’un autre côté, il y a réélaboration d’un thème du thème de l’intérêt d’autrui à travers une création de rôles nouveaux, par effet de supplémentarité dans l’appréhension réciproque d’un faire en commun de l’intérêt social. C’est l’itération des identités d’action conduisant à un nouveau schéma relationnel.

57Il y a donc d’abord à prendre en compte une opération sur la croyance qui permet de remettre en question la manière dont les rôles donnés sont supposés anticiper des comportements et des intérêts sociaux à prendre en compte. Mais cette opération serait strictement d’ordre rhétorique si elle n’était en outre accompagnée d’un travail génétique sur les capacités de mobilisation de soi et de coopération. C’est ce travail génétique qui permet d’accompagner et de soutenir l’anticipation produite par inférence en élargissant la manière de s’engager dans l’action et d’y produire des structures relationnelles pour faire coopérer les ressources disponibles.

58Dans les deux cas, c’est l’incorporation du thème de l’autre social ou du Réel qui est en jeu, et à chaque fois de manière indirecte, par une reprise thématique du thème en question31. Le travail génétique est ainsi attentif à deux plans de transformation des structures d’action : le plan identitaire et le plan relationnel. Sur le plan identitaire, le thème de l’intérêt social produit un marquage dans les savoirs mobilisés en y indiquant des trous. Ces trous renvoient l’autoanalyse à la signification première d’une non identité de soi comme agent de l’action et mettent en scène la possibilité de tirer parti de cet écart qui rend impraticable la fixation imaginaire dans une identité prête à l’emploi. Sur le plan relationnel, l’itérativité de l’identité peut soutenir une démarche qui va au-delà du changement d’un angle d’approche ou d’un mode d’engagement ; l’interaction avec d’autres agents confrontés eux aussi à l’itérativité du rapport à l’intérêt social permet d’incorporer d’autres thématisations du thème de l’intérêt social et donc de former collectivement une réponse qui soit elle-même un nouveau marqueur de l’intérêt social. Le collectif interagissant produit des structures relationnelles qui deviennent elles-mêmes une manière de marquer l’intérêt social en le thématisant à leur façon, c’est-à-dire en reformulant, par leur thématisation, le thème de l’intérêt social. La scène de la gouvernance réflexive comme zone prochaine de développement se remplit alors d’un intérêt social des savoirs mobilisés par les acteurs, un intérêt qui s’énonce à partir d’eux sous la forme d’un engagement à l’égard de la transformation du Réel.

59Nous pensons à cet égard que les programmes de recherche qui tentent d’associer des savoirs scientifiques avec des connaissances locales portées par des populations autochtones sont directement confrontés aux défis que pointe la gouvernance réflexive. La combinaison des rôles y est un problème majeur de même que les rapports aux identités d’action. Mais, de la même manière, plus largement, le souci de donner un cadre à la responsabilité sociale de la recherche devrait comprendre qu’il est en fait confronté à des enjeux similaires s’il veut éviter la simple posture d’idéalisation des rôles et des identités. Une attention thématisante s’avère alors nécessaire pour éviter les processus de répétition.

Conclusion

60Dans cette contribution, nous avons tenté de montrer le rôle déterminant de l’opération d’attention thématisante pour élaborer une forme de gouvernance capable de susciter et d’encadrer un travail du collectif sur sa prise en compte de l’intérêt commun. Pour y arriver, il nous a fallu dépasser l’héritage moderne d’une psychologie de l’attention exclusivement orientée vers un clivage entre avant-plan et arrière-plan des visées perceptives. Le rôle du tiers comme activateur de l’attention collective a permis de distinguer avec Schön l’attention sélective et l’attention générative. Mais c’est uniquement en recourant à Husserl qu’il est devenu possible d’aborder un processus second d’attention à l’attention dont l’intérérêt est d’incorporer la fonction du tiers dans un travail sur soi du collectif par thématisation.

61L’attention thématisante est ainsi apparue comme la clé d’un processus réflexif complet permettant d’envisager une double opération de prise en compte du commun, à partir de la transformation des rôles et à partir de la subjectivation de nouvelles structures relationnelles. En fixant thématiquement l’attention aux rôles et à la non-identité des acteurs, la gouvernance réflexive met en œuvre un nouveau sens du commun comme tentative de marquer collectivement l’intérêt social d’un processus de coopération des savoirs et des pratiques. Le point fort de la gouvernance réflexive réside dans sa capacité à co-construire un sens du commun grâce à la mobilisation de l’attention thématisante.

Notes de bas de page

1 On peut entendre cette proposition de manière négative par la place qu’occupent actuellement dans ce domaine les troubles de l’attention, mais aussi positivement par les recherches qui élargissent l’intelligence des différentes fonctions cognitives liées à l’attention. Dans le premier cas, il est possible de se référer aux débats suscités en 2007 par l’article de G. Polanczyk dans l’American Journal of Psychiatry (« The worldwide prevalence of ADHD: a systematic review and metaregression analysis », in American Journal of Psychiatry, 2007, Vol. 164, p. 942-948). Pour le deuxième cas, au-delà des approches de Broadbent, Treisman et Deutsch, on s’intéressera notamment à Jiménez, L. (éd.), Attention and Implicit Learning, Amsterdam/Philadelphia, John Benjamins, 2003.

2 À titre d’exemple, nous renvoyons aux paragraphes consacrés par Wolff à cette question dans sa Psychologie empirique (1738) : Wolff, Chr., Psychologia empirica, Hildesheim, Olms, 1968, §237-265 : « Facultas efficiendi, ut in perceptione composita partialis una majorem claritatem ceteris habeat, dicitur attentio » (§ 237).

3 Une excellente synthèse des travaux actuels est donnée par Zhong-Lin Lu, « Mechanisms of attention: Psychophysics, cognitive psychology, and cognitive neuroscience », in The Japanese Journal of Psychonomic Science, 2008, 27(1), p. 38-45.

4 On parle alors de Feature Integration Theory (A. Treisman, Gelade, G., « A Feature-Integration Theory of Attention », in Cognitive Psychology, 1980, Vol. 12, p. 97-136).

5 Pashler, H. E., The Psychology of Attention, MIT Press, Cambridge (MA)/ London, 1999, p. 315 sv.

6 Si la notion d’apprentissage adaptatif a été largement utilisée dans le cadre de la théorie des jeux et est concentrée sur la manière dont des stratégies d’équilibre sont définies par des joueurs en fonction des situations, elle provient d’abord, dans le champ de l’éducation, des approches comportementalistes inspirées de B. F. Skinner et elle se fixe prioritairement sur le mode d’interaction que rend possible la relation avec un outil technologique de communication. Même si l’effet de personnalisation lié à ce cadre est évident, il n’en reste pas moins qu’il présuppose un certain nombre de compétences d’arrière-plan chez l’apprenant, dont celle d’attention. Ce point est notamment développé par Jeffrey C. Levy dans Adaptive Learning and the Human Condition, Pearson Education, Upper Saddle River, 2013, p. 166sv. Dans un rapport de 2010, Gary Natriello met en valeur l’apport des travaux de Lee and Park (2007) sur la nécessité de prendre en compte dans le cadre d’interaction avec l’environnement technologique la capacité à mobiliser l’environnement motivationnel des apprenants (G. Natriello, « Adaptive Learning Opportunities », Draft, Columbia University, 2010 : http://pocketknowledge.tc.columbia.edu/home.php/viewfile/download/148063/Adaptive+Learning+Opportunities+Background+Paper.doc ; page visitée le 9 mars 2017).

7 Ainsi B. Mullen aborde en 1987 l’auto-attention comme un facteur d’adaptation du comportement, dont il souligne en même temps la fonction capitale pour le rapport entre l’individu et le groupe, à la manière d’une co-stimulation favorisant par exemple le team-building. Mullen, B., « Self-Attention Theory: The Effects of Group Composition on the Individual », in B. Mullen et G.R. Goethals (eds), Theories of Group Behavior, New York, Springer, 1987, p. 125-146.

8 Zeitler, A., Les apprentissages interprétatifs, Interprétation en action et construction de l’expérience, Paris, L’Harmattan, 2011, p. 42.

9 Ibid., p. 244-245.

10 Schön, D. A., Displacement of Concepts, Tavistock Publications, London, 1963 ; ainsi que ID., « Generative Metaphor, A Perspective on Problem-Setting in Social Policy », in A. Ortony (ed.), Metaphor and Thought, Cambridge University Press, Cambridge, 1979, p. 254-283.

11 Des auteurs comme Barett et Cooperrider recourent notamment à une explication basée sur l’attachement aux stéréotypes. Une manière de diminuer l’anxiété face aux situations nouvelles consiste à remobiliser les impressions déjà acquises et à accepter une marge d’incohérence pour se protéger et bloquer une éventuelle impuissance. Cf. Barrett, F.J. & Cooperrider, D.L., « Generative Metaphor Intervention, A New Approach for Working with Systems Divided by Conflict and Caught in Defensive Perception », in The Journal of Applied Behavioral Science, 1990, 26(2), p. 219-239, p. 221.

12 On trouve ainsi chez Argyris un chapitre typique sur la manière de diriger des séances de feed-back qui mettent directement en scène la manière dont l’intervenant suscite les déplacements (Argyris, Chr., Savoir pour agir, trad. par G. Loudière, Paris, Dunod, 1995, p. 127-147).

13 Husserl, E., Philosophie première, Paris, PUF, 2 volumes, 1970-72.

14 Husserl, E., Philosophie première, vol. 2, p. 124 (Erste Philosophie. II. Teil, Hua VIII, 314).

15 Ibid., p. 138.

16 Ibid., p. 141 sq.

17 Ibid., p. 131-132.

18 Certains linguistes russes vont recourir à cette notion pour signaler la manière dont un contenu de signification se couple avec une situation particulière pour définir un sens, marquer son actualité. Voir, notamment, la présentation de Volosinov par Holborow, M., The Politics of English, Londres, SAGE, 1999, p. 24 sv.

19 La construction de l’addiction par le biais de l’attention visuelle nous semble être un élément qui remet en question les scenari habituels de l’attention orientée par l’intention. La volonté cède à un décalage qu’elle a manqué dans sa relation avec l’objet visé.

20 Luft, S., Phänomenologie der Phänomenologie: Systematik und Methodologie der Phänomenologie in der Auseinandersetzung zwischen Husserl und Fink, Kluwer, Dordrecht, 2002, p. 180.

21 Au-delà de la thèse phénoménologique que nous suivons, il y a aussi une importante voie de recherche conduite par la psychoanalyse relationnelle qui insiste sur le rôle de l’attention et sur la difficulté de l’enfermer dans un modèle intentionnel monodirectionnel. On pense notamment à Schachtel, E.G., « On attention, selective inattention, and experience: An inquiry into attention as an attitude », in Witenberg, E.G. (ed.), Interpersonal Explorations in Psychoanalysis, New York, Basic Books, 1973, p. 40-66.

22 Sur la source de ce concept, Lenoble, J. et Maesschalck, M., Democracy, Law and Governance, Ashgate, Aldershot (UK), 2010 ; ainsi que De Schutter, O. et Lenoble, J. (eds), Reflexive Governance, Redefining the Public Interest in a Pluralistic World, Hart, Oxford, 2010.

23 Dans la mouvance des travaux de Schön, des auteurs avaient déjà pointé la difficulté qu’il y avait à poser dans ce cadre la question d’une « politique de la pratique réflexive » sans rester bloqué dans le modèle « maître-apprenti » (Greenwood, D.J., « Pratique réflexive en groupe lors d’une recherche-action de nature participative », in Schön, D.A. (ed.), Le tournant réflexif, Les Ed. Logiques, Montréal, 1996, p. 137-172, p. 168).

24 C’est effectivement le niveau d’action déjà identifié par la double boucle d’Argyris, mais celle-ci adressait simplement des recommandations aux décideurs : organiser la réflexivité de manière plus ouverte de façon à éviter les asymétries d’informations, à laisser s’exprimer les ressentis et à favoriser un engagement plus conscient de sa part dans la solution. Voir Argyris, Chr., « Single-Loop and Double-Loop Models in Research on Decision Making », in Administrative Science Quarterly, 1976, Vol. 21/3, p. 363-375, p. 368-369.

25 Nous reprenons ici les concepts majeurs du primo-structuralisme russe tel qu’il s’élabore autour des années 1930 dans les recherches de Jakobson et de Vygotski. Cf. Bernaz, O., « Développement psychique et apprentissage scolaire : Lev Vygotski et le problème de l’éducation », in Les Carnets du Centre de Philosophie du Droit, n° 161, 2013.

26 Ladrière, J., « La déstabilisation de l’éthique », in Variations sur l’éthique, Hommage à Jacques Dabin, Bruxelles, Facultés Universitaires Saint-Louis, 1994, p. 57-73, repris dans ID., L’Éthique dans l’univers de la rationalité, Namur, Éditions Artel, Montréal, Éditions Fides, 1997, p. 67-89.

27 Ibid.

28 Vygotski, L., Pensée et langage, Paris, La Dispute, 1997 (4e éd.), p. 393.

29 Suivant les indications de Lise Breuil, Renouveler le partenariat public-privé pour les services d’eau dans les pays en développement, Thèse de doctorat, Paris, L’École Nationale du Génie Rural, des Eaux et Forêts, 2004 que nous avons commentées dans Maesschalck, M., « L’éthique de l’aide publique au développement au prisme des réorientations stratégiques des partenariats institutionnels sur le terrain », in Éthique Publique, vol. 15/2, 2013, p. 35-54, 2013. De manière générale notre approche de la gouvernance réflexive est développée dans Maesschalck, M., Reflexive Governance for Research and Innovative Knowledge, London, Wiley-ISTE, 2017.

30 La double action que nous tentons de mettre en évidence avec le moment génétique porte d’un côté sur la dimension discrète des identités d’acteurs et d’un autre côté sur la dimension d’ensemble des structures relationnelles. Les coordonnées de l’action collective se modifient en touchant à la fois les croyances isolées des éléments qui y sont engagés et les formes relationnelles qui produisent l’interaction de ces éléments. C’est ce double déplacement qui permet d’envisager de nouvelles modalités de subjectivation et d’aborder les structures relationnelles sous l’angle de la supplémentarité.

31 Nous paraphrasons ici les remarques du linguiste Volosinov sur le discours indirect comme thème du thème de la parole d’autrui (Volosinov, V., Marxisme et philosophie du langage, Lambert-Lucas, Limoges, 2010).


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