Du fétichisme de la donnée personnelle. Repenser l’attention à partir d’une relecture politique et critique de la vie privée1
p. 97-110
Texte intégral
1L’hypothèse que nous poursuivrons dans cet article est que ce qui se joue derrière ces questions de vie privée et de protection des données peut être relu à la lumière du mouvement qui a marqué la rationalisation du travail, propre au capitalisme industriel. L’enjeu de la rationalisation contemporaine n’est plus seulement le cadrage disciplinaire de l’attention du travailleur dans l’espace de production ; il concerne aussi, aujourd’hui, la mise en « discipline » de l’attention des personnes dans tous les gestes de la vie, en ce compris les plus intimes.
2Cette rationalisation contemporaine de l’attention se joue, non plus dans une analyse des gestes et des mouvements mais dans l’invisibilité des traitements de ces multiples « données de nous » que nous laissons sur la toile. Analysées, profilées, échantillonnées, ces données permettent à la « trivialité du social », pour reprendre le terme de Arendt2, de lever de nouvelles barrières pour pénétrer plus avant encore dans cet « espace protecteur » qu’est la vie privée et d’y capturer toujours plus de notre attention à nous, aux autres et au monde.
3Sortir la vie privée de la question de la protection de données à caractère personnel pour l’ouvrir aux enjeux contemporains de l’attention permet de lever trois difficultés qui ont constitué le point de départ de cet article.
4La première, empirique, est de donner sens à des situations qui peuvent apparaître contradictoires. Se dévoiler, s’exposer, mettre en scène son bonheur comme ses états d’âme semble s’ériger aujourd’hui en principes d’existence sur Internet. Mais en même temps, les discours de ceux-là mêmes qui se dévoilent sur la toile, insistent sur l’importance qu’ils accordent à la vie privée, à ne pas être en permanence « suivis à la trace » par des agents ou des machines qui vous lisent et en infèrent vos attentes et vos manques. Ils témoignent d’un certain paradoxe, entre désir de s’exposer et souci de protéger sa vie privée.
5La deuxième difficulté est plus conceptuelle. Elle porte sur l’absence de lecture sociologique de la vie privée. Le champ est en effet monopolisé par le regard juridique s’attachant à la balance des intérêts en matière de traitement des données à caractère personnel, et celui des technologues œuvrant à la sécurisation des données et des accès. Dominance des regards mais aussi façonnage de la réalité, dans la mesure où la compréhension de la vie privée peine à s’étoffer d’un sens sociologique.
6La troisième difficulté est politique, au sens de l’engagement des acteurs. Elle concerne leurs incapacités à donner sens et à faire face, collectivement, à cette dégradation progressive de leur « vie privée », autrement que par un bricolage fait de trucs et astuces, de mensonges et de ruses, dans l’isolement d’expériences personnelles.
7Nous le verrons, si ces difficultés pointent vers la question de la vie privée, elles nous ouvrent aussi, par effet de miroir, aux enjeux politiques contemporains de l’attention. Ces difficultés sont des problèmes qu’il faut essayer de comprendre. Mais les questions qui nous intéressent ici ne sont pas celles du droit ou de la morale, qui noteraient un affaissement ou un dépassement de la norme. Il ne s’agit pas de cerner ce qui va mal, mais bien plutôt de comprendre ce qui se passe.
8Pour comprendre ce qui se passe, nous structurons notre propos en plusieurs plis. Le premier est celui de l’observation, de l’écoute de ces difficultés dont témoignent nos contemporains quand ils parlent de vie privée et de protection des données. Deux traits ressortent de ces observations : le « misérabilisme » ressenti et un état de distraction constante à soi et aux autres.
9Dans un deuxième temps, nous situons ces observations dans un contexte socio-technique où les technologies ne sont plus des technologies du « faire » médiatisant les rapports de l’homme à son action et à son œuvre, mais des technologies de « l’être » médiatisant les rapports de l’homme à lui-même et aux autres.
10Dans un troisième pli, nous analysons ces deux formes de mise à distance, dans leurs processus et leurs politiques pour en souligner à la fois ce qui les distingue mais aussi ce qui les rassemble en termes d’enjeux d’attention à soi, aux autres et au monde.
11Enfin, nous concluons sur la nouvelle prise politique et collective que permet la reformulation de la question de la vie privée à la lumière de l’attention en la positionnant comme un « bien commun ».
12Cette position de « bien commun » se tisse dans la valeur de l’attention qui se dévoile au fil du raisonnement, à la fois pragmatique et politique, entre « art et capacité » de faire attention à soi et aux autres, fondement de toute interaction sociale et condition essentielle pour « faire société ».
Contexte
Des données à l’intranquillité
13Pour contextualiser la question, nous nous appuierons sur deux collectes de données réalisées respectivementen 2011 et 2012. La première porte sur une enquête quantitative faite sur 1000 jeunes de 15 à 18 ans dans cinq pays, à savoir la Belgique, l’Allemagne, la Finlande, Israël et la Pologne. Deux cent jeunes interrogés par pays, cela peut sembler un nombre relativement faible. Mais il s’agissait essentiellement d’une enquête exploratoire, menée sur des échantillons stratifiés en fonction de critères socio-démographiques ; et ce, afin d’avoir, dans chaque pays, un panel représentatif de leur jeunesse.
14La deuxième, qualitative, s’appuie sur des focus groups réalisés dans ces mêmes pays auprès de représentants de forces vives (syndicats, associations de consommateurs, monde médical, collectifs de défense des droits humains, monde de l’enseignement, assistance sociale et enfin, représentants parlementaires). Une trentaine de ces représentants ont été consultés dans chaque pays.
15Le choix de ces pays n’est pas neutre. Il reflète des tendances contrastées en ce qui concerne la conception et la protection de la vie privée, entre des pays très protectionnistes comme le sont la Belgique et l’Allemagne, des pays ex-satellitaires comme la Pologne et la Finlande, et enfin, Israël où la balance entre sécurité et vie privée penche plutôt en faveur du premier terme.
16Que nous disent les données collectées lors de nos deux enquêtes ? Trois idées se dégagent de l’enquête quantitative menée auprès des jeunes. Première idée : tous ces jeunes, ou du moins une très large majorité d’entre eux, se disent attachés à la vie privée tout en ayant une très grande difficulté à la définir et à la vivre dans leurs pratiques quotidiennes. La vie privée apparaît ici comme un concept suspendu dans le vide : vide de sens pour donner forme et compréhension à ce qui les entoure mais aussi vide de possibilités pour l’affirmer ou la protéger.
17Deuxième idée : pour la plupart de ces jeunes, la vie privée est un concept relié à la peur. S’il faut la défendre, c’est essentiellement parce que son absence peut mettre en danger intégrité physique et mentale. Mais les grandes peurs ainsi agitées ne sont pas politiques, elles ne sont pas suscitées par le grand œil des États. Elles sont individuelles et sexuelles, liées aux « monstres » contemporains que sont le marketing, le harcèlement et la prédation.
18Troisième idée : la vie privée est une question de données. Ceci a comme effet une certaine réification de la vie privée dans un ensemble de données considérées comme dangereuses ou à risque. De problème social, la vie privée se fait objets : des objets ou données que l’on peut gérer, dévoiler, stocker, partager.
19Finalement, cela donne des jeunes en difficulté, qui apparaissent bien seuls à la manœuvre face à la vie privée. Chacun apparaît gestionnaire de ses données, « à la petite semaine », traçant sa voie sans autre point de repère que ceux de sa protection personnelle et de l’image qu’il veut donner aux autres ; et cela, sous la pression de ces autres, qu’ils soient « amis », « ennemis » ou « vendeurs ».
20Les focus groups montrent des adultes très conscients de la valeur marchande de leurs données personnelles. Plus que la vie privée, c’est un sentiment d’intranquillité permanente qui traverse les propos de ces focus groups : une intranquillité liée à l’hyper-connectivité et aux sollicitations multiples. Une impression partagée de ne plus être à soi, une distraction latente et constante à soi et aux autres.
21Pour eux, le nouveau modèle d’affaires, où les services s’échangent contre toujours un peu plus de soi, est assez clair. Dans cette perspective, le consentement qui leur est demandé pour collecter ces données apparaît bien cynique. D’abord, ils soulignent que ce consentement n’est jamais vraiment libre, car son refus entraîne le plus souvent un déni de service. Ils déplorent aussi le côté émietté des consentements à donner, chaque site ou service en réclamant. Ceci entraîne une gestion pointilliste ou fragmentée de leurs données, les rendant physiquement comme intellectuellement incapables de se gérer comme un soi « intégré ». Ensuite, ils observent qu’un consentement accordé sur des données revient à jeter des cailloux derrière un mur : ce qui compte, nous disent-ils, c’est le flux, savoir ce que l’on fait avec les données, avec qui on les partage et pour quelles fins. Enfin, le consentement qui s’adresse à chacun individualise la décision, alors qu’elle a des externalités fortes sur les autres : soit directes via les tags ou références croisées, soit indirectes via les profils et catégories générés au départ de ces données. Cette individualisation contribue au sentiment d’asymétrie de pouvoir que relèvent la plupart face à la puissance des agents et des technologies qui œuvrent dans les coulisses du net.
22Toutes ces observations témoignent, comme le dit Estienne, « de l’incertitude dans laquelle sont plongés les citoyens évoluant dans un environnement numérique où la traçabilité est la règle et où l’indétermination entre le domaine du privé et du public gagne du terrain »3.
23De ces observations se dégage aussi une certaine acceptation résignée, voire, chez certains, une banalisation de ce nouveau régime où les données personnelles sont le prix à payer pour participer à certains services ou en bénéficier. En même temps, c’est aussi l’impuissance, le « misérabilisme », l’incapacité à faire face, à résister devant la force et l’inéluctabilité du mouvement qui est à l’œuvre ; un sentiment encore renforcé par l’isolement et la fragmentation qu’ils éprouvent dans la protection de leurs données.
24Face à cette impuissance, les ressorts de l’action semblent se cantonner dans deux des registres d’Hirschman4 : celui de l’exit avec cette volonté exprimée par certains de « fermer la porte », de « couper les ponts », de « se retirer », ou de « se mettre en dehors » ; celui de la loyalty, mais une loyauté subie et rationalisée que l’on pourrait qualifier de loyauté par défaut.
Des technologies du « faire » aux technologies de « l’être »
25Ces difficultés prennent place dans un contexte socio-technique où les technologies ne sont plus des technologies du « faire » médiatisant les rapports de l’homme à son action et à son œuvre, mais des technologies de « l’être » médiatisant les rapports de l’homme à lui-même et aux autres.
26Examinons ce changement socio-technique. Deux auteurs espacés dans le temps nous ont marqués dans leurs analyses de la rationalisation du travail opérée par les technologies et plus particulièrement par l’informatique. Dès les années 1970, dans une étude très détaillée sur le développement de l’informatique dans les entreprises américaines, Braverman5 montrait, à force de statistiques et d’observations, le processus d’objectivation des connaissances auquel donnait lieu cette technologie. Pour cet auteur, l’informatique contribue à accentuer la distance entre l’homme et son travail. Il souligne que l’unité entre la pensée et l’action, entre la conception et l’exécution, entre la main et l’esprit que le capitalisme menaçait depuis son avènement est, à présent, attaquée par une mise à distance ou une dissolution systématique employant toutes les ressources de la science et de l’ingénierie. Pour Braverman, l’informatique vient outiller l’organisation scientifique du travail, en inscrivant, dans des programmes et du code, ce qui était de l’ordre, des règles et des méthodes dans l’univers organisationnel taylorien. Ce même concept de distance est très présent dans la recherche plus récente menée par Kallinikos6 sur les effets de l’informatique dans les organisations. Pour lui aussi, l’informatique s’inscrit dans la lignée de l’organisation scientifique du travail, objectivant les connaissances. Mais là où Braverman y voyait une objectivation des connaissances opératoires, Kallinikos montre que l’informatique moderne est comme une membrane cognitive qui impose son ordre et sa signification, qui s’interpose entre l’homme et son action, entre l’homme et ses interactions. Pour cet auteur, ces technologies opèrent une mise à distance du contexte social immédiat et vivant de l’organisation, à travers son abstraction, dans des systèmes et des catégories formelles. Dans ce processus, souligne-t-il encore, l’information calculée devient le principal medium par lequel les relations sociales et matérielles du travail sont comprises et agies. Cette digitalisation de la vie organisationnelle ou encore sa textualisation, comme la nomme Zuboff7, transforme radicalement le caractère tangible et social du travail en un processus de lecture abstrait, créant une distance épistémique entre les travailleurs et l’objet comme l’organisation de leur travail.
27Avec l’informatique sociale, avec ces technologies de « l’être », on sort de l’univers organisationnel du travail et d’uneinformatique visant à objectiver les connaissances opératoires, pour entrer dans celui du quotidien, de la vie sociale, des connaissances personnelles, de l’identité ou encore du « soi ». Pour Bauman8, le succès des réseaux sociaux reflète une modernité liquide, marquée par la fragilité et l’instabilité de nos référents communs, de nos repères collectifs et partant, de ce qui permet notre identité comme nos liens sociaux. L’engouement à se livrer, à parler de soi est alors pour Kaufmann la conséquence d’une société où les références culturelles se multiplient et sont mises en flottement ; « l’inflation de subjectivité qui en résulte transforme aisément l’autonomie personnelle en insupportable fardeau et en travail impossible »9. Face à cela, souligne-t-il en reprenant Erhenberg « l’appel permanent aux objets du monde extérieur est un moyen de remplir le tonneau des Danaïdes qu’est l’intériorité du déprimé »10. L’affichage identitaire que permet l’informatique sociale permet d’adhérer à soi-même, de se construire par identification et confrontation aux autres.
28Ici aussi, on constate une objectivation de ces connaissances identitaires ou personnelles et une mise à distance des contextes vivants dans lesquels ces informations ont été produites. Cette décontextualisation est possible du fait des multiples traces ou données numériques que nous laissons derrière nous à chaque mouvement opéré sur le Web. Merzeau observe que c’est cette déliaison des traces qui permet d’en faire une exploitation administrative ou commerciale. Détachées de la personne qu’elles identifient, « elles sont ouvertes à d’infinies “refabrications” en fonction des stratégies et des besoins »11. C’est ce même phénomène de mise à distance et d’objectivation que veut souligner Nissenbaum12 quand elle parle de « perte d’intégrité contextuelle » pour désigner les risques liés aux processus de mise à distance identitaire à l’œuvre dans l’exploitation des traces du Web.
29La mise à distance signifie pour l’homme une perte de maîtrise, non seulement de la connaissance, mais surtout de ce qu’elle permet en termes de liberté, de réflexivité et de capacité de négociation. Cette perte de savoir-pouvoir ne concerne plus les gestes et les connaissances opératoires, mais porte, à présent, sur la connaissance de soi, des autres et du monde…
30Cette lecture permet de saisir la continuité du projet entre informatique opérationnelle et informatique sociale, une continuité que Merzeau inscrit dans la fonction même de la technologie : « L’anthropologie a montré que la τέχνη consiste en une externalisation de nos fonctions (…) Après la force, la perception, le calcul et la mémoire, l’identité pourrait bien être la dernière de nos propriétés ainsi mise au-dehors par nos médias »13.
Relecture
Mettre à distance et discipliner l’attention
31Mettre à distance est sans doute le geste politique qui traverse cette histoire déjà longue de la rationalisation. Mettre à distance consiste à se dégager de l’humain dans ce qu’il peut avoir d’incertain ou d’imprévisible. Ce processus d’affranchissement de l’incertitude humaine est au cœur des dispositifs managériaux et technologiques qui ont marqué la rationalisation du travail depuis la fin du XIXe siècle. Sur base de l’observation faite par Taylor de la flânerie systématique dans les ateliers du XIXe siècle, le management s’inscrit radicalement dans une perspective de contrôle et de disciplinarisation de l’attention des travailleurs, par une objectivation de leurs connaissances en tant que sources de pouvoir et, dès lors, d’incertitude. La mise en méthodes formelles des gestes et des processus et, par la suite, leur informatisation, servent en quelque sorte à encadrer l’attention des travailleurs dans des dispositifs dont la conception et le contrôle sont à présent dans les mains du management. Ce mouvement est toujours à l’œuvre. Ainsi, Broadbent14, dans une anthropologie des rapports sociaux contemporains sur les lieux de travail, donne à ce concept d’attention une place politique déterminante.
32Avec l’informatique sociale, ce n’est plus la non-prévisibilité du travailleur qui est en cause mais celle du consommateur ou du citoyen. L’incertitude du consommateur ou du citoyen est celle de ses intentions. Maîtriser ses intentions, et surtout les anticiper, déplacent la cible technologique du monde de l’actuel qu’il s’agit d’encadrer de manière rétrospective, au monde du potentiel qu’il s’agit de découvrir – ou plutôt de fabriquer – de manière anticipée. Les traces identitaires que nous laissons derrière nous servent à cela : calculées de manière dynamique, confrontées à celles des autres, elles nous fabriquent dans des profils qui filtrent notre vision des choses et capturent notre attention pour encadrer nos choix et nos décisions.
33D’une informatique de production, qui encadre et discipline l’attention à ce que nous faisons, on passe à celle de la consommation qui entend capter l’attention pour diriger ce que nous avons l’intention de faire.
34Pour Merzeau, ce à quoi nous assistons ici n’est rien d’autre qu’une « expropriation identitaire » qui succède à l’expropriation des connaissances de métiers à laquelle nous avons assisté depuis la fin du XIXe siècle. C’est cette même ligne politique que suivent Haggerty et Ericson15, montrant qu’à la marchandisation du travail succède la marchandisation de soi (commodification of the self). Dans un cas comme dans l’autre, la logique n’est autre que celle du profit basé, d’un côté, sur un contrôle de l’attention au travail, et de l’autre, sur un ciblage attentionnel toujours plus poussé des approches commerciales. Si la rationalité économique est la même, les processus sociaux auxquels elle donne lieu sont, par contre, très différents.
Séduire plutôt que contraindre
35Aux luttes et à la violence qui ont accompagné l’objectivation et l’informatisation des connaissances métiers dans une perspective de disciplinarisation toujours plus poussée de l’attention des travailleurs, font place aujourd’hui des mécanismes de séduction. Et c’est cette séduction qui explique que là où il y avait résistance à céder des connaissances dans le monde du travail, il y a volonté, voire engouement à exhiber ses données personnelles dans le monde de l’informatique sociale.
36Mais d’où vient cette séduction, ou plutôt, en quoi consiste-t-elle ? Depuis les années 1970 et grâce à l’intelligence prospective de Simon16, nous savons que ce qui est rare dans la société dite de l’information, n’est plus l’information elle-même, mais l’attention. Le passage de la rareté de l’information à son abondance est sans doute un des « faits » majeurs du monde contemporain. Pour Goldhaber17, cette abondance fait de la recherche de l’attention un des ressorts centraux des interactions sociales, tant pour les individus que pour les organisations. Quelques années plus tard, Davenport et Beck18 feront de « la compréhension et la gestion de l’attention » un élément majeur de la compétitivité et du marketing.
37Dès lors, dans ce contexte, comment expliquer qu’à la résistance fasse place l’engouement, à la lutte, la séduction à donner toujours un peu plus de soi sur Internet ? Cette séduction nous semble relever de deux raisons principales qui, toutes deux, ont trait à l’attention.
38La première raison de la séduction est liée à ce phénomène de reconnaissance sociale que procure l’attention des autres à notre égard. Pour attirer l’attention, il faut se montrer, s’afficher, s’exhiber ; bref, envoyer des signaux forts et repérables dans la masse des signaux existants. La seconde raison s’inscrit dans les limites d’attention que chacun éprouve face à la masse toujours grandissante des informations disponibles. Deux moyens permettent de faire face à ces limites. Le premier réside justement dans ces nouveaux espaces sociaux numériques où les autres avec lesquels on est en lien servent d’éclaireurs pour mettre en évidence des informations d’intérêt socialement partagé. Le second s’appuie sur ces profils qui agissent comme des économiseurs d’attention, filtrant en permanence l’information sur base d’intérêts statistiquement calculés. Dans nos enquêtes, loin du discours sur les atteintes à la vie privée, le profilage est vécu et présenté à la fois comme banal, voire normal et indispensable dans une société informationellement implosée.
39La séduction tient donc lieu et place à la force, parfois violente qui a accompagné l’expropriation des connaissances personnelles dans le monde du travail. Elle provoque dès lors moins de résistance ou de voice, telle une vague silencieuse qui se déploie en deçà ou au-delà de nos consciences.
Fragmenter plutôt que relier
40L’identité et le lien social qui en résultent sont aussi très différents. L’identité fabriquée par les profils est une identité pointilliste et volatile, qui fragmente et individualise plus qu’elle ne relie et solidarise. Les catégories ou strates sociales sont ici essentiellement statistiques et mouvantes, rendant toute appartenance collective difficile par carence épistémologique dans la compréhension de ce qui préside aux regroupements et défauts endémiques de stabilité. C’est, selon la très belle expression d’Eriksen19, « l’hégémonie des fragments ». L’informatique opérationnelle s’inscrit, elle, dans les identités et strates sociales qui organisent le monde du travail. Bien sûr, elle les bouscule mais reste ancrée sur une base collective reliant les individus à des processus, des métiers et des positions. En résumé, la différenciation sociale, lisible en termes de rapports sociaux de production, fait place à une indifférenciation statistique où les principes de classement, en perpétuel calcul, ne se laissent ni comprendre, ni utiliser pour se positionner et se construire.
Consentir plutôt que résister
41Cette « hégémonie des fragments » a des conséquences évidentes sur la capacité à résister à ce nouveau mouvement de rationalisation ou de disciplinarisation de l’attention. Si la résistance est quasi inexistante, c’est faute de fronts solides sur lesquels l’appuyer. Dans le monde du travail, un tel front existe, à la fois parce que les objets (méthodes, processus, programmes) dans lesquels se transforment les connaissances ont une fermeture stable, mais aussi parce que les acteurs de ces transformations sont identifiables dans une claire hiérarchie ou stratification sociale. Il permet dès lors la solidarité comme l’opposition, la défense comme la projection.
42Fluidité, évanescence, ubiquité sont, au contraire, les termes qui rendent compte du caractère obscur et extrêmement flou des acteurs et des processus qui interviennent dans la création de valeur sur les données personnelles. Au système fermé, stable et solide, s’oppose un système ouvert, en permanent mouvement, sur des données qui ne cessent de se transformer dans différentes mises en valeur. Aux stratifications sociales fait place une fragmentation statistique en perpétuelle évolution, empêchant, socialement comme épistémologiquement, toute solidarité ou défense collective. À la hiérarchie fait place, comme l’observent Haggerty et Ericson, un assemblage mouvant d’acteurs.
43Dès lors, le « Privacy bug » succède au caractère social, négocié et collectif du contrat qui, sous la forme d’accords sectoriels, de reconnaissances de qualifications et de grilles salariales, marque les compensations dans le monde du travail. Cohen qualifie ainsi un cadre juridique qui affirme l’importance de la vie privée pour l’autonomie des sujets et partant, la démocratie ; mais qui laisse le poids de sa défense aux individus, à travers le concept de consentement individuel :
il y a de bonnes raisons pour qu’une société qui valorise l’autonomie individuelle et des citoyens forts puisse vouloir poser les limites quant à la collecte et à l’usage des informations personnelles. En appeler aux principes fondateurs de l’individualisme libéral ne peut cependant pas nous aider à dire comment procéder à cette tâche. L’idéologie libérale nous mène au désastre actuel, elle ne peut nous en sortir20.
Ce sentiment de grand écart entre un droit affirmé à la vie privée dans une espèce d’autonomie fictionnelle du sujet, d’une part, et une « débrouille » individuelle vécue au quotidien, d’autre part, est largement confirmé par nos enquêtes : exit ou loyalty semblent les seules positions possibles mêlant fatalisme et misérabilisme. Le voice ou la capacité à négocier semble avoir déserté une scène où règnent en maître les fragments mouvants d’intérêts et de responsabilités.
44En guise de résumé de ce qui précède, le tableau ci-dessous présente, sous la forme de quelques traits saillants, les éléments de la mise en discipline de l’attention tels qu’ils se donnent à voir dans la rationalisation de l’univers du travail et dans celle du quotidien.
| Sphère | Travail | Quotidien |
| Technologie | « Faire » | « Être » |
| Mise à distance | Opérationnelle | Personnelle |
| Raison | Productivité | Compétitivité |
| Incertitude | Actuelle | Intentionnelle |
| Différenciation sociale | Lisible et stable | Illisible et mouvante |
| Responsabilité | Hiérarchique et fermée | Rhizomatique et ouverte |
| Temps | Temps long | Temps « fragment » |
| Processus | Expropriation | Séduction |
| Négociation | Collective (voice) | Individuelle (exit or loyalty) |
Conclusion
45À travers cette relecture en abyme, nous avons voulu échapper, selon l’expression de Fuchs21, au « fétichisme de la vie privée ». La pensée fétichiste, nous rappelle-t-il, consiste, selon Marx, à masquer les rapports sociaux qui sous-tendent les objets comme les phénomènes, en les naturalisant ou en les réifiant, soustrayant dès lors leur perception et leur analyse à leur dimension historique comme politique.
46En sortant la vie privée d’une question de protection de données à caractère personnel pour la positionner sur le plan de l’histoire comme une nouvelle étape de mise en discipline de nos « capacités » d’attention, nous pouvons sortir de ce « misérabilisme » individualisant de la vie privée que nous exprimaient les enquêtes pour retrouver un sens collectif à la « résistance ».
47Dans la Condition de l’homme moderne, Arendt offre une magnifique fresque de l’évolution des frontières, toujours un peu brouillées, qui séparent l’espace public de l’espace privé. Dans la cité romaine, le privé était spatialement défini comme étant le foyer, un espace propriétaire de droits qui, grâce au travail des femmes et des esclaves, permettait aux humains de gouverner la cité.
Collin souligne que pour Arendt,
Dans le monde moderne, ce qui est antagonique du politique, ce n’est plus tant le privé que le social, ou le socio-économique qui s’étend démesurément. À la faveur de ce déplacement, le privé se trouve en quelque sorte revalorisé comme poche de résistance à la trivialité du social : (…) où chacun peut trouver au moins une certaine chaleur…22.
C’est précisément cette protection qui se voit aujourd’hui menacée par une nouvelle extension du « social » ou du « socio-économique ». Cela se perçoit clairement quand nos enquêtés disent ce qu’est pour eux la vie privée. Ils se raccrochent à la métaphore spatiale pour exprimer un espace plus intime du rapport à soi et aux proches, fragilisé, intranquille, dérangé, en permanence sollicité et connecté.
48Il importe de se questionner sur ce qui est en jeu dans ce déplacement des frontières du social. Tout comme le geste et la connaissance du travail lors de la révolution industrielle, c’est aujourd’hui une autre richesse qui se voit menacée par ce nouveau déplacement de la frontière du social : à savoir celle de l’attention à soi et aux autres.
49Or cette attention à soi et aux autres est un fondement de toute vie en société. Souvenons-nous. Pour Goffman23, l’interaction sociale est un objet sociologique d’une apparente banalité, et pourtant essentiel dans la mesure où c’est précisément là, dans la rencontre de l’autre ou des autres, que se joue la société tout entière. Selon Goffman, pour qu’il puisse y avoir interaction, il faut de l’engagement des parties ; et cet engagement nécessite une attention conjointe à ce qui se passe et se joue dans l’interaction. Attention à soi et attention aux autres en sont les conditions centrales puisque c’est cette attention qui permet à chacun de « préserver sa face tout en protégeant celle de l’autre ». Sans cette attention à ce que dit ou fait l’autre, à ce que traduit son corps et son regard, il n’y a pas d’interaction possible, pas d’altérité, pas de société.
50Exprimer l’enjeu de la vie privée par l’attention à soi et aux autres permet de sortir du fétichisme des données à caractère personnel et de son prisme individualisant. Cette expression est aussi une manière de redessiner un « front commun » de résistance dans la défense de ce bien commun qu’est l’attention puisqu’elle permet de « faire société ». Elle s’inscrit enfin dans la voie politique de ce que Virilio24 appelle « l’écologie grise », à savoir une conscience collective et solidaire de la défense des ressources humaines essentielles pour nous développer, vivre l’altérité et faire société.
51Une proposition, que nous voulons prendre au sérieux, pour se libérer du « misérabilisme » comme du « fatalisme » éprouvé dans la défense individuelle de sa vie privée. Une proposition dont l’exigence nous est rappelée par Collin quand elle souligne : « Dans le social, tout s’exhibe mais personne n’apparaît. Dans le social, tout se dit mais personne ne parle »25.
Tout est dit…
Notes de bas de page
1 Cet article est une version remaniée de : Lobet-Maris, C., « Du fétichisme de la donnée personnelle : relecture critique et politique de la vie privée », in Laws, Norms and Freedom in Cyberspace. Droit, Normes et Libertés dans le Cybermonde. Liber Amicorum Yves Poullet, Bruxelles, éd. Larcier, 2018, p. 685-698.
2 Arendt, H., La Condition de l’homme moderne, Paris, Calmann-Lévy, 1983.
3 Estienne, Y., « Un monde de verre ou les paradoxes de la vie privée (sur)exposée », in Colloque du CREIS, Paris, 2010, http://www.lecreis.org/colloques%20creis/2010/Communication-Estienne-CREIS.pdf (consulté le 20 août 2012).
4 Hirshman, A.O., Exit, Voice, and Loyalty: Responses to Decline in Firms, Organization and States, Harvard University Press, 1970.
5 Braverman, H., Labor and Monopoly Capital: The degradation of work in the Twentieth Century, New York, Monthly Review Press, 1974.
6 Kallinikos, I, Governing Through Technology Information Artefacts and Social Practice, Palgrave Macmillan, 2011.
7 Zuboff, S. In the Age of the Smart Machine: The Future of Work and Power, New York, Basic Books, 1988.
8 Bauman, Z., Le présent liquide, Paris, Le Seuil, 2007.
9 Kaufmann, J-C., L’invention de soi. Une théorie de l’identité, Paris, Armand Colin, 2004, p. 193.
10 Ehrenberg, A., La fatigue d’être soi, Paris, Odile Jacob, 1998, p. 146.
11 Merzeau, L. « Du signe à la trace : l’information sur mesure », in Medium, 1, 2009, p. 24.
12 Nissenbaum, H., Privacy in Context: Technology, Policy, and the Integrity of Social Life, Stanford Law Books, 2009.
13 Merzeau, L., « Du signe à la trace : l’information sur mesure », p. 25.
14 Broadbent, S. L’intimité au travail, Paris, FYP Éditions, 2011.
15 Haggerty, K. D. and Ericson, R. V., « The Surveillant Assemblage », in The British journal of sociology, 51.4, 2000, p. 605-622.
16 Simon, H., « Designing Organizations for an Information-Rich World », in Martin Greenberger, Computers, Communication, and the Public Interest, The Johns Hopkins Press, Baltimore, 1971.
17 Goldhaber, M. C., « The Attention Economy on the Net », in First Monday, 2(4), 1997.
18 Davenport, Th. & Beck, J., « The Attention economy », in Ubiquity, May 2001, accessible à l’adresse suivante : http://doi.acm.org/10.1145/376625.376626 (consulté le 20 août 2012).
19 Eriksen, Th. H., Tyranny of the Moment: Fast and Slow Time in the Information Age, London, Pluto Press, 2001.
20 Cohen, J., « Privacy, Ideology and Technology », in The Georgetown Law Journal, vol. 89, 2000, p. 2029 (traduction Claire Lobet-Maris).
21 Fuchs, Ch., « Towards an alternative concept of privacy », in Journal of Information, Communication and Ethics in Society, 9.4, 2011, p. 220-237.
22 Collin, Fr., « Du privé et du public », in Les Cahiers du GRIF, n° 33, 1986, p. 50.
23 Goffman, E., La mise en scène de la vie quotidienne, Paris, Éditions de Minuit, 1973 ; Goffman, E., « The Interaction Order », in American sociological review 48.1, 1983, p. 1-17.
24 Virilio, P. Grey Ecology, University of Disaster Series (Hubertus von Amelunxen, Editor & Drew Burk, Translator), New York, Atropos Press, 2010.
25 Collin, Fr., « Du privé et du public », p. 49.
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